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« Méfiez-vous.
Les apparences peuvent être vraies ».
Eugène Guillevic [1]

1Le premier numéro de Politix, alors sous-titré « Travaux de science politique », paraît au début de l’année 1988, il y aura bientôt vingt-cinq ans. L’historien futur de la science politique française aura à rendre compte des modalités et du contexte de cette création, en remontant d’ailleurs (ce que nous ne ferons pas) aux trois fascicules antérieurs qui, n’étant pas diffusés par un éditeur, n’avaient pas encore le statut de revue. Mon propos sera différent, ni celui d’un historien, ni celui d’un sociologue de la science, il sera plus classiquement celui d’un épistémologue s’interrogeant sur les mutations des paradigmes scientifiques au cours du temps. J’ai défendu l’idée, dans un article récent [2], que la science politique française était aujourd’hui dans une phase de basculement paradigmatique, les problématiques dominantes qui s’imposaient dans les années 1990 tendant à disparaître au bénéfice d’une configuration tout autre. Mais cette thèse d’un changement considérable de l’univers théorique de référence de la discipline n’était, dans ce texte, guère démontrée empiriquement. On y proposait un certain nombre d’exemples avant d’examiner le statut de la théorie des choix rationnels, mais on n’y fournissait pas une démonstration en bonne et due forme. La sollicitation des organisateurs des journées d’études marquant le numéro 100 de Politix m’engageait dans cette voie, et je ne saurais trop remercier Frédéric Sawicki d’avoir encouragé ce projet [3]. Politix s’est révélé en la matière un superbe objet empirique permettant, j’espère le montrer, des conclusions à mon sens peu contestables.

2On se propose donc de tester la thèse, au vrai élémentaire, selon laquelle, dans les sciences sociales, les paradigmes changent au rythme des générations. Une génération donnée adhère à certains paradigmes et les met en œuvre dans ses travaux. La génération suivante tend à se détacher des paradigmes anciens et en adopte d’autres qui vont structurer ses réflexions le temps de sa maturité [4]. Les cent numéros de Politix – en fait, les quatre-vingt-dix-sept au jour du colloque – recouvrent en effet le temps d’une génération. Les membres des premiers comités de rédaction ont aujourd’hui en moyenne cinquante ans (les plus jeunes ont quarante-huit ans, les plus anciens cinquante-six). Ils avaient en moyenne vingt-six ans au moment de la création de la revue. Si l’on considère maintenant les derniers numéros, un bon nombre des auteurs d’articles, souvent des doctorants, et autant de responsables éditoriaux, ont trente ans ou un peu moins. Ils avaient donc en 1988 quatre ou cinq ans. Ils pourraient être les fils ou filles des créateurs de la revue, et dans un cas d’ailleurs, cette filiation est effective : il y a bien une génération d’écart. Cette substitution d’une génération à la précédente s’accompagne-t-elle d’une substitution des problématiques ?

3Pour répondre à cette interrogation on ne peut plus simple, j’ai eu recours à une méthode tout aussi élémentaire. J’ai procédé à une lecture systématique de la revue, non pas, faute de temps, de tous les numéros, mais de quarante-huit d’entre eux, ce qui représente plus d’un numéro sur deux, compte tenu des trois volumes doubles numérotés 3-4, 7-8 et 10-11. L’échantillon est donc robuste. Une telle lecture intensive (et, avouons-le, parfois épuisante) me paraît produire des résultats falsifiables : je n’imagine pas qu’un autre lecteur faisant le même parcours n’aboutisse pas pour l’essentiel aux mêmes conclusions [5]. Ces conclusions, je les rassemble en six constats qui formalisent les évolutions les plus notables de Politix durant les vingt-cinq années de sa parution. Ces évolutions sont considérables et même stupéfiantes : je ne les imaginais pas aussi spectaculaires. Qu’on en juge.

D’une revue d’école à une revue mainstream

4Une « revue d’école » se reconnaît, me semble-t-il, à trois caractéristiques. En premier lieu, les références théoriques se font presque exclusivement à des auteurs qui partagent la même problématique et qui eux-mêmes se citent préférentiellement les uns les autres. En second lieu, ces références sont largement exclusives en ce sens que les auteurs se réclamant de problématiques différentes sont peu ou pas citées, ou font l’objet (en fait, rarement) de réfutations. En troisième lieu, ces références théoriques sont sollicitées à l’identique quel que soit l’objet de la recherche : la problématique retenue est considérée comme pertinente pour tous les sujets susceptibles d’être traités. La qualification de « revue d’école » ne doit pas être considérée comme péjorative : L’Année sociologique durkheimienne était évidemment une revue d’école, tout comme la revue Actes de la recherche en sciences sociales, qui d’ailleurs se revendique comme telle [6], ou dans d’autres domaines une revue lacanienne comme Scilicet[7] ou Hérodote en géographie, ou bon nombre de revues d’économie.

5Politix est dès sa parution, et restera longtemps, une revue qu’on dira « militante » de la « sociologie critique [8] ». Avec le recul, le lecteur d’aujourd’hui ne peut manquer d’être frappé par son système de référence clos et répétitif, les mêmes auteurs et les mêmes textes étant systématiquement sollicités dans tous les articles centraux de chaque numéro. On trouve donc d’innombrables renvois à Pierre Bourdieu et à ses disciples (spécialement Patrick Champagne et Louis Pinto) et, pour les politistes, à Jacques Lagroye, Bernard Lacroix, Michel Offerlé, Daniel Gaxie, Érik Neveu, Michel Dobry, sans que soit posée la question de la compatibilité de ces auteurs qui peuvent être sur des positions théoriques dissemblables. Les références internes à la revue, donc aux textes ayant été publiés par Politix, sont tout aussi abondantes, et l’on trouve cités constamment Alain Garrigou, Dominique Dammame, Bernard Pudal, Brigitte Gaïti ainsi que la plupart des membres du comité de rédaction initial.

6On devrait en fait parler de « revue d’écoles » au pluriel, car pratiquement dès l’origine une autre école trouve sa place à Politix, celle qu’on nommera « l’école de Boltanski » après la rupture intellectuelle de celui-ci avec Bourdieu. Les auteurs de référence sont alors Luc Boltanski et Laurent Thévenot, bien sûr, mais tout autant Nicolas Dodier, Cyril Lemieux, Louis Quéré ou encore Francis Chateauraynaud. La dualité de ces deux écoles de référence ne semble pas faire problème à la revue, puisque les articles mettant en œuvre l’une et l’autre des problématiques se côtoient sans que nul n’y paraisse prêter attention. Les deux problématiques sont pourtant, à l’époque, parfaitement incompatibles [9]. Ainsi, le numéro sur « L’activité journalistique » (19, 1992) s’ouvre sur un article synthétique parfaitement boltanskien (et où par exemple les noms de P. Bourdieu ou de P. Champagne ne sont pas cités), suivi dans le corps de la revue et sur des terrains d’enquête particuliers d’autres articles ayant comme problématique exclusive celle de P. Bourdieu et des politistes de la « sociologie critique », et ignorant totalement la sociologie boltanskienne [10]. Les deux systèmes de référence sont homogènes et imperméables l’un à l’autre, sauf sans doute dans l’un de ses présupposés qu’on évoquera dans le point suivant.

7Politix n’est certes pas entièrement et continûment une revue d’école. Certains numéros se situent dans leur entier dans d’autres problématiques, par exemple les numéros « En Vert et contre tout ? L’écologie en politique » (9, 1990) ou « Définir l’intérêt général » (42, 1998). Et dans de nombreux numéros, on y reviendra, certains articles sont sans références théoriques notables, ou se réfèrent à un corpus tout différent [11]. Il demeure que, jusqu’au début des années 2000 au moins, les textes de présentation, les articles d’ouverture et une grande part des articles constituant le corps de Politix sont massivement des articles d’écoles dans le sens qu’on a donné à cette expression. La lecture rétrospective et systématique de la suite des numéros en accuse la répétitivité.

8Tout change dans les dernières années. Politix est devenue une revue mainstream et ce changement s’est produit de manière relativement soudain. Trois caractéristiques manifestent cette évolution. D’abord, la référence systématique, voire obsédante, aux pères fondateurs de la « revue d’école » initiale disparaît. Les travaux de P. Bourdieu, sollicités les premières années presque à chaque page, ne sont plus utilisés. Un temps, on les convoque mais l’on s’en démarque, comme dans le dossier consacré aux « Politiques du cinéma » (61, 2003) qui s’ouvre sur une sévère critique de sa « sociologie des œuvres » (p. 19-22) [12], puis on en vient à ne plus les citer [13]. La plupart des numéros récents de Politix n’y font aucune référence. Michel Foucault, un autre auteur emblématique, subit un sort identique : on appelle à la révision de ses théories, comme dans le numéro sur les illégalismes (87, 2009) [14], puis on les passe sous silence. La mutation en une revue mainstream s’opère – seconde observation – au profit de problématiques plus spécifiques, internes à chaque infra-discipline dans laquelle les objets s’inscrivent. Les univers de référence d’articles portant sur les mouvements sociaux, sur l’action publique, sur le genre, sur la syndicalisation ou sur les coalitions partisanes vont être à chaque fois spécifiques. Au sein de la science politique, ces champs d’objets sont devenus largement autoréférents, les débats scientifiques qui les animent sont propres à chacun d’eux et, pour l’heure au moins, autosuffisants. Enfin, la qualification de « mainstream » rend compte du fait que les références aux livres et articles publiés en français deviennent minoritaires. Pour un exemple significatif, Politix consacre en 1991 deux numéros aux « Causes entendues » (16 et 17 ; le premier dans le format A4 des débuts, le second dans le format habituel des revues). L’article d’ouverture peut encore aborder cet élément premier des mobilisations sans une seule référence en langue anglaise [15]. Or on sait maintenant que les deux tiers, sinon davantage, des références s’agissant de l’action collective sont en anglais. Les bibliographies mobilisées dans les numéros actuels de Politix sont évidemment aujourd’hui en grande partie de langue anglaise.

9Parler de « revue mainstream » est certes une facilité de langage et il faudrait y regarder de plus près. Il conviendrait plutôt de dire que la revue tend à s’aligner sur les standards internationaux en matière de publication scientifique dans les sciences sociales. La rédaction de Politix se soumet désormais, même s’il demeure des exceptions, aux normes devenues dominantes à l’échelle de la communauté scientifique mondiale quant à la formalisation des articles, à la définition des objets et des problématiques, à l’appareil critique dont ils doivent s’entourer. La dénomination de « mainstream » se justifie cependant par le fait que d’autres revues de la discipline s’alignent sur cette manière de faire. C’est le cas à l’évidence de la Revue française de science politique ou d’une nouvelle revue comme Gouvernement et action publique. Un récent éditorial de la Revue française de sociologie pose en toute clarté la question, au moment où sa rédaction annonce que tous les articles publiés seront désormais traduits en anglais et cette traduction diffusée en ligne. L’objectif de la revue est d’être reçue « dans le concert international » de la discipline et donc de publier des travaux « de nature à retenir l’attention » des sociologues professionnels hors de France. Il faut pour cela, commente la rédaction, que les auteurs des recherches s’adressent véritablement à ces sociologues étrangers, que leurs recherches « démontrent leur pertinence hors de leur milieu d’origine », notamment « celles qui font référence à des réalités “locales” ». Les exigences de la revue concernent « à la fois l’objet traité et la nature du traitement qui lui est accordé : il nous paraît important que les auteurs sachent motiver la démarche et les méthodes qu’ils adoptent. Il conviendra qu’ils situent plus systématiquement leur contribution par rapport aux travaux internationaux qu’un lectorat élargi est susceptible de connaître [16] ». Il me semble que la qualification de « mainstream » peut renvoyer commodément à de telles visées. Ce n’est pas dire que cette adoption des standards internationaux de la « science normale » (pour reprendre une dernière fois une formulation de la Revue française de sociologie) soit intellectuellement satisfaisante. Elle l’est sans doute professionnellement compte tenu de l’internationalisation des carrières et des critères de recrutement, mais elle doit être discutée sur les autres plans. Ce n’est pas le lieu de le faire. Il nous suffit pour l’heure de constater que Politix, de revue d’écoles à l’origine, est devenue une revue mainstream.

D’une revue hyperconstructiviste à une revue constructiviste seulement quand les objets le justifient

10Durant une quinzaine d’années, jusqu’au milieu des années 2000, la démarche constructiviste apparaissait comme le cadre d’analyse appliqué systématiquement à tous les domaines abordés, le constructivisme était même au fond l’élément fédérateur permettant aux écoles issues de P. Bourdieu et de L. Boltanski de coexister. Les textes de présentation et les articles d’ouverture de pratiquement tous les numéros expliquaient qu’il fallait avant tout déconstruire les catégories, que seules importaient la représentation des choses, les conditions d’emploi des catégories et les modalités de catégorisation, la fabrication des concepts et leurs usages, les modes de production des données… J’avais, il y a vingt ans, cru pouvoir parler, dans Politix même, d’une « dérive constructiviste » de la revue [17]. La relecture d’aujourd’hui me paraît le confirmer. On épargnera évidemment au lecteur un exposé sur le constructivisme dans Politix. On s’amusera seulement d’en rappeler quelques caractéristiques à partir de l’observation des usages de ce petit signe typographique qu’est le guillemet. Le destin des guillemets est en effet un indicateur fascinant ! Le constructivisme est étroitement corrélé à l’emploi des guillemets dits « de suspicion » qui se multiplient alors presqu’à l’infini. Ils sont là pour montrer que les mots ne désignent pas une réalité mais ne sont que des labels, des catégories qui valent exclusivement par le sens que leur donne celui qui les utilise. Ainsi de « l’exclusion » qui est une catégorie cognitive, ou encore une « catégorie linguistique permettant de conformer le réel » (« L’exclusion. Constructions, usages, épreuves », n° 34, 1996 ; on reviendra sur ce volume). C’est bien le mot qui fabrique le réel et non le réel qui est désigné par le mot. La défiance constructiviste s’étend à la science qui n’est que la « science », et à la théorie devenue suspicieusement « théorie ». On doute du travail « scientifique », et on met la distance des guillemets à son « objet ». On peut ainsi écrire que « les travaux de “théorie” et de “méthodologie” ne sont que des idéologies justificatrices d’une forme particulière de compétence scientifique » (« La biographie. Usages scientifiques et sociaux », 27, 1994). L’inflation des guillemets a pu aller jusqu’à l’absurde et l’on trouve dans Politix des exemples comme « les “bilans” méthodologiques », « les études de “terrain” », les « outils de “réflexion” ». Ce type de guillemets me semble avoir pratiquement disparu aujourd’hui.

11Plutôt que de revenir sur ce constructivisme, on s’arrêtera à ce qui sépare l’orientation actuelle de Politix de la longue période où il constituait l’épine dorsale de la revue. Trois cas s’offrent aujourd’hui à l’observation. Premier cas, la rédaction accueille maintenant des numéros entiers dont le fondement théorique est à l’exact opposé du constructivisme, ce qui était inimaginable quelques années plus tôt. Certaines catégories n’y sont pas considérées comme construites dans des conditions sociales spécifiques propres à un moment particulier, mais universelles et intemporelles. Une catégorie comme celle de « scandale », sur laquelle d’évidence le constructivisme s’en serait donné à cœur joie, fait l’objet d’un tel traitement (« À l’épreuve du scandale », 71, 2005). « Le scandale est un phénomène connu de toutes les sociétés humaines », car « nulle société humaine n’ignore la pratique consistant à dénoncer publiquement des transgressions à la norme ». On se reportera à l’article d’ouverture de ce numéro pour prendre la mesure de la distance prise ici avec le constructivisme : « Tout n’est pas construit dans un scandale. Plus précisément, si construction il y a (pour qui tient absolument à ce terme), il est crucial de reconnaître qu’elle ne repose pas sur rien mais sur des normes partagées » (p. 26). Et de conclure qu’il faut « véritablement analyser par lui-même le processus du scandale » (p. 38, souligné dans le texte). Deuxième cas : la revue publie des numéros qui s’attachent à décrire un processus social ou une pratique en eux-mêmes (nous faisons écho au « pour lui-même » que l’on vient de citer), sans poser le préalable qu’un fait social ne peut apparaître « en lui-même » à l’observateur car celui-ci n’a accès qu’à des discours entremêlés qui constituent la seule réalité saisissable. Politix est devenue largement une revue publiant des travaux empiriques, ce qui est une dénégation en acte de la démarche constructiviste. Le fait est assez notable pour qu’on lui consacre infra un développement spécifique. Dernier cas : lorsque certains domaines d’investigation l’exigent, le constructivisme reprend ses droits, mais en toute simplicité, comme dimension naturelle de l’analyse sociologique, sans les fanfares et les roulements de tambour de l’hyperconstructivisme [18]. Il en est ainsi par exemple du numéro intitulé « Politique(s) et vieillissement » (72, 2005). Il en est également ainsi, de manière spectaculaire, sur un objet qui met en jeu une catégorie sujette évidemment à de multiples constructions, celle de la frontière entre l’humain et le non-humain (« Frontières d’humanité », 90, 2010). Les controverses, les conceptions concurrentes, les constructions intellectuelles sont interrogées et mises à plat en dehors de tout le discours, j’allais dire de tout le pathos, constructiviste qui était le lot des numéros anciens de Politix. Mutation donc de la revue encore sur ce plan, d’un constructivisme obligé à un constructivisme soit refusé, soit écarté, soit naturalisé.

D’une revue abondamment socio-historique à une revue largement ouverte aux areas studies

12Longtemps, Politix a été une revue où les articles de socio-historiens du politique et d’historiens académiques (on désigne par là ceux dont l’appartenance disciplinaire est institutionnellement l’histoire) ont été très nombreux. Rares étaient les numéros dans lesquels il n’y avait pas deux ou trois articles historiques, certaines livraisons étant même entièrement dévolues à l’approche historique. Ce n’est évidemment pas le lieu d’expliquer les raisons, maintenant bien connues, de cette présence de la sociohistoire dans la revue [19] ; il suffit ici d’en établir la prégnance [20] Certains numéros peuvent être presque entièrement issus des travaux de la discipline historique, comme celui portant sur les « inconstances politiques » (56, 2001) qui publie les travaux d’un colloque interdisciplinaire associant l’Institut d’histoire de la Révolution française et qui comporte cinq articles historiques et historiographiques d’auteurs historiens, introduit par un vaste article inaugural constructiviste dû à une politiste. D’autres numéros sont de part en part historiques, mais sous la plume des seuls politistes, comme le numéro sur « Le temps des maires » (53, 2001). L’ensemble des articles portent ici sur la Troisième République, justifiant à mes yeux un avertissement qui m’a été reproché : « Il ne faut pas souhaiter que la sociohistoire du politique l’emporte. » Je voulais dire par là que si tous ou pratiquement tous les travaux de science politique étaient de cette nature, la discipline n’existerait plus en tant que telle : elle deviendrait une annexe de l’histoire. Et cela d’autant que l’introduction de ce numéro pris ici comme exemple, sinon comme cible, se contente d’une remarque déconcertante sur la diversité des cas : « L’étatisation de la société française ne (s’est) pas faite contre les institutions politiques locales, mais tantôt contre et tantôt avec elles, selon les périodes et selon les secteurs d’action publique » (p. 11). Pour prolonger un instant la discussion, ma réticence ancienne à la sociohistoire du politique ne me conduit pas à sous-estimer ses solides apports à la discipline ; celui d’avoir réintroduit une dimension historique qui tendait à se réduire ou à se cantonner à des vastes synthèses de seconde main ; celui d’avoir convaincu que les cas historiques peuvent valider les hypothèses sociologiques autant que les cas contemporains (j’ajouterais à certaines conditions, mais cela m’entraînerait trop loin) ; celui enfin d’ouvrir à des réflexions et recherches sur la manière dont le passé s’inscrit dans le présent. À ce dernier titre et par exemple, un beau numéro de la revue (« Se référer au passé », 39, 1997) s’attache aux formes de convocation et de construction du passé comme dimension constitutive du politique et entraîne la conviction, y compris dans son usage ici légitime du constructivisme.

13Les articles historiques ont aujourd’hui largement disparu de la revue. La mutation de Politix est là encore saisissante. Ces quatre dernières années, on ne compte plus qu’une demi-douzaine d’articles de cet ordre et un seul numéro qu’on détaillera plus loin. Se sont multipliées en effet progressivement les études de cas de pays étrangers, ce que l’on nommait jadis les areas studies. Sans qu’il soit utile d’en dresser une liste exhaustive, ces articles portent notamment sur l’Afrique du Sud, l’Allemagne, l’Argentine, la Belgique, le Brésil, la Chine, Cuba, l’Égypte, le Guatemala, l’Iran, Java, le Maroc, le Mexique, la Pologne, la Roumanie, la Russie, Taiwan, la Tunisie, la Turquie, le Sénégal, la Suisse, etc. Sans tomber dans un fonctionnalisme simpliste, on a le sentiment que – dans une revue comme Politix dont tous les numéros sont thématiques – les articles historiques et les areas studies ont la même fonction d’exemplification, ou si l’on veut d’études de cas. Lorsqu’un thème est choisi et pour peu qu’il ne soit pas historique ou comparatif par nature, il faut rassembler six à huit articles centrés. Dans Politix, jusqu’au milieu des années 2000, on sollicitait des socio-historiens pour donner les études de cas nécessaires. Depuis les années 2000 et encore plus ces dernières années, on sollicite les spécialistes de pays étrangers et on ne se tourne plus guère, voire plus du tout, vers les socio-historiens.

14Je ne suis pas en mesure, puisque je travaille exclusivement sur le contenu de Politix, d’expliquer cette mutation. On peut cependant imaginer plusieurs raisons. Il est ainsi possible que l’offre d’articles historiques se soit modifiée, que le nombre des socio-historiens ait décru dans la jeune génération ou que ceux qui mettent en œuvre cette approche préfèrent publier dans d’autres revues de la discipline, généralistes comme Genèses ou plus spécialisées. Il est aussi possible que le basculement paradigmatique que nous décelons dans la science politique conduise les responsables des numéros à beaucoup moins susciter des recherches historiques et à préférer des études de cas étrangers pris presque toujours dans les temps actuels. Quoi qu’il en soit, la mutation de Politix me paraît là incontestable.

De l’empirisme concédé à l’empirisme revendiqué

15On ne saurait revenir longuement dans ces pages sur l’opposition, parfois mal comprise, entre empirisme et constructivisme, qui redouble pour les sciences sociales l’opposition classique dans les sciences de la nature entre réalisme (les énoncés scientifiques portent sur des entités qui existent réellement dans le monde) et instrumentalisme ou conventionnalisme (les énoncés scientifiques sont des conventions qui rendent compte à leur manière d’un monde réel qui demeure inaccessible). On s’arrêtera seulement à trois caractéristiques afin de préciser sans ambiguïté cette opposition en tant qu’elle nous sert ici de catégorie d’analyse pour rendre compte d’un aspect du basculement paradigmatique de Politix. 1°) Le constructivisme engage, comme toute problématique sociologique, à des enquêtes empiriques, au sens où il suppose l’observation effective des catégories en usage dans le monde social : dans quels textes, dans quels discours, dans quels écrits savants et selon quelles acceptions sont utilisés des termes comme « notables », « cadres », « exclus », « ouvriers », ou encore « culture populaire », « travail social », etc. Mais « travail empirique » est là entendu dans un sens relâché : on dirait tout aussi bien « enquêtes », « recueil de données », « observations ». 2°) Le constructivisme n’est par contre pas empiriste dans la première acception théorique du terme. L’empirisme, tient, lui, que le réel est accessible à l’observateur, que l’on peut formuler des propositions vérifiables sur le monde objectif, que l’on peut émettre des énoncés assignables à des faits en contrôlant les effets des catégories de langage utilisées, toutes formules auxquelles un constructiviste ne saurait adhérer. 3°) Le constructivisme n’est pas empiriste en second lieu car il ne peut admettre que les constructions théoriques puissent être départagées par l’observation de données empiriques isolables et vérifiables. Selon lui, chaque théorie sociologique sélectionne ses données, les déconstruit et les recompose, et les données recueillies par d’autres n’entrent pas dans son champ [21]. Globalement donc, un constructiviste ne peut considérer qu’il est légitime d’observer la réalité telle qu’elle se donne à voir et de recueillir des données directement et sans attention particulière aux catégories de langage.

16Pris dans ce sens, l’empirisme n’avait en principe pas de place dans Politix durant toute la période où la revue professait un hyperconstructivisme. Pourtant, à relire un grand nombre de numéros de Politix, on découvre avec une certaine surprise que le constructivisme a en réalité toujours fait bon ménage avec l’empirisme, mais avec un empirisme seulement toléré ou concédé, et jamais mis en avant. On l’a dit, beaucoup de numéros s’ouvrent par un article d’ensemble qui met en question tant les catégories spontanées que les catégories savantes et qui donc laisse attendre des recherches sur la formation de ces catégories (on dit à l’époque « construire une généalogie ») et sur leurs usages sociaux. Mais un tel programme n’est en fait jamais complètement rempli et dans les articles qui constituent le numéro, des travaux purement empiriques se glissent. Pour se limiter à un exemple, le dossier déjà évoqué sur « L’exclusion. Constructions, usages, épreuves » (34, 1996) s’ouvre sur un texte de part en part constructiviste soulignant d’entrée qu’il faut « toujours utiliser les mots de l’exclusion avec des guillemets ». Il s’agit de traiter du « vocabulaire de l’exclusion », d’« observer les acteurs prononcer les mots de l’exclusion ». Si la moitié des articles qui suivent un tel manifeste s’attachent effectivement aux seuls discours, l’autre moitié est constituée de descriptions empiriques de ce que l’enquête permet d’observer. Comment, par exemple, des personnes privées de domicile parviennent-elles à se nourrir, comment peuvent-elles prendre une douche de loin en loin ? On est là évidemment dans la révélatrice et poignante description empirique et au plus loin des considérations sur les catégories, les labellisations et autres typifications. En ce temps constructiviste, cet empirisme-là est certes accueilli dans la revue mais passé sous silence dans les textes-phares.

17L’empirisme est maintenant reçu sans réserves dans la revue ; il peut même être revendiqué. Dans un volume récent, le titre rompt avec les usages habituels de la revue : il s’agit d’« Observer les mobilisations » (93, 2011). « Observer » ! Les numéros anciens titraient tout autrement ; « usages de… », « constructions de… », « représentations de… », « usages scientifiques et sociaux de… », « constructions, usages, épreuves de… », « dispositifs… ». Les pages initiales de ce numéro dénoncent les routinisations conceptuelles et méthodologiques qui débouchent sur « des travaux relativement pauvres sur le plan empirique » et associent « mécaniquement un paradigme et une méthode ». Bref, il s’agit de revenir à « l’observation des pratiques militantes », il s’agit de « penser et regarder autrement les mobilisations » (le « et » est souligné dans le texte). L’éditorial poursuit en expliquant « que l’imagination sociologique a tout à gagner de considérer le substrat à la fois matériel et symbolique de la protestation […] dont le traitement peut faire émerger de nouvelles questions de recherche et de nouveaux concepts [22] ». Plaidoyer donc pour l’empirisme et pour l’induction. Une telle revendication se retrouve dans la plupart des numéros récents de la revue. L’éditorial du numéro sur les « Mondes ruraux » (83, 2008) regrette ainsi quant à ce terrain un « désinvestissement scientifique encore plus marqué quand il s’agit de recueillir des données empiriques originales ». L’éditorial du dossier sur les « Coalitions partisanes » (88, 2009) se dit sans ambages fondé sur « l’observation des pratiques coalitionnelles », sur « l’immersion dans une institution et l’observation directe » et il conclut d’une manière proprement impensable quelques années plus tôt : « Au final, ce dossier vise moins… à livrer un nouveau paradigme “clef en mains” qu’à offrir des perspectives empiriques. » Veut-on un dernier exemple ? Le numéro sur « Les espaces de contrôle social » (97, 2012) se donne pour objet d’illustrer cette question « à partir d’études de cas qui, ensemble, explorent empiriquement une problématique ciblée : analyser le contrôle social de l’espace et le contrôle social par l’espace ». Les objets de recherche déclinés dans le numéro sont tous définis par leur consistance empirique : il s’agit d’interroger « la matérialité, singulière ou banale, des systèmes et instruments qui, actionnés par des acteurs, équipent ou encadrent le contrôle des espaces et, à travers celui-ci, des individus qui les peuplent » ; il s’agit d’étudier « des aménagements architecturaux », « des appareillages techniques », des « espaces déterminés » et l’on s’arrêtera sur des objets empiriques comme les bracelets électroniques, les portiques de sécurité, les parloirs, l’aménagement des centres commerciaux et l’agencement des caisses de supermarchés. La cause paraît entendue : l’empirisme est maintenant solidement ancré dans les pages de Politix.

D’une revue peu cumulative à une revue normalement cumulative

18Définir la cumulativité scientifique n’est certes pas chose aisée, mais on peut en avoir une appréhension minimale si l’on s’en tient à l’idée qu’une science cumulative est celle qui peut intégrer un certain nombre de résultats acquis auparavant, qui autorise un enrichissement progressif des contenus et admet une possible révision continue des théories [23]. Une science cumulative se garde de deux écueils symétriques : le rejet des travaux antérieurs jugés systématiquement fautifs (notamment parce que leur problématique est considérée comme inacceptable), la reprise sans examen des formulations antérieures et la répétition à l’identique d’une théorie élue et de ses modes d’investigation propres.

19Le choix initial de Politix, constamment maintenu, de publier des numéros thématiques attestait une volonté de cumulativité, les articles devant répondre à une interrogation commune ou explorer un même domaine. Mais dans les faits, durant toute sa période constructiviste, Politix apparaît comme faiblement cumulatif. Le propre du constructivisme est de poser une double singularité dans toute entreprise de connaissance, singularité des objets et singularité des catégories de connaissance. D’une part, chaque configuration sociale est singulière, chaque cas est particulier, et leur étude ne peut à la limite rien apprendre sur d’autres cas nécessairement différents. Dans le numéro intitulé « Parler en public » (26, 1994), Keith M. Baker, débattant avec Roger Chartier, explique qu’il n’existe pas « de faits sociaux qui peuvent être appréhendés ou éprouvés en eux-mêmes indépendamment de leurs représentations » (p. 7, souligné dans le texte), ce qui implique qu’on ne porte son regard que « sur des situations particulières, des conflits spécifiques, des formes d’activités rhétoriques particulières » (p. 9). Il faut donc renoncer à toute idée d’unité du social, et par conséquent de cumulativité de recherches portant sur des moments et des lieux différents. La même année, le numéro sur « Le métier d’élu » (28, 1994) indique de même que « les aptitudes et les manières de faire (des maires) dépendent de configurations sociales spécifiques dans lesquelles ils agissent et des pratiques qui y sont valorisées ». Il n’y a qu’un pas à franchir pour estimer que tous les phénomènes sociaux sont « le résultat d’arrangements sociaux contingents » (je souligne) [24]. À la limite, de telles considérations peuvent autoriser l’étrange formule que l’on trouve dans le numéro sur « Guerres et paix » (58, 2002) : « Chacun des articles proposés ausculte la question à sa manière tout en s’intéressant à des problèmes différents ». On ne voit plus ce qui pourrait être cumulatif à partir d’un tel principe. Le constructivisme d’autre part relativise d’un même mouvement la sociologie elle-même puisque ses concepts sont eux aussi des « labels » au sein de processus d’assignation, que les énoncés scientifiques répondent à des « conditions de félicité » comme tout autre énoncé, que les théories savantes doivent être examinées dans leurs usages sociaux et appréciés à l’aune des stratégies de ceux qui les promeuvent [25]. Une telle entreprise de désenchantement de la science rend évidemment vaine toute quête d’une cumulativité de ses résultats. S’il subsiste une cumulativité de Politix dans cette période, elle est comme par surcroît et tient aux numéros qui posent des questions demeurant ouvertes, et aux articles creusant des domaines où des problématiques propres restent vigoureuses. D’excellents articles empiriques apportent également des données dont la validité reste entière.

20Les différentes mutations de Politix que l’on a recensées jusqu’à présent ont pour résultat naturel de conférer de la cumulativité à la revue. Les numéros récents relaient les débats internationaux, se situent par rapport aux problématiques et aux travaux antérieurs, s’inscrivent dans des infra-disciplines ou des thématiques en cherchant à les prolonger par la critique certes, mais aussi par la consolidation et la remise en perspective de leurs acquis. Par leurs objets, et déjà par le choix de titres plus classiques et sans connotations théoriques préalables, par leur contenu, par leur rapport aux travaux et problématiques antérieurs dans leur champ d’études, on constatera sans peine la cumulativité des numéros consacrés à : « La syndicalisation en France » (85, 2009), « État et illégalismes » (87, 2009), « Coalitions partisanes » (88, 2009), « Observer les mobilisations » (93, 2011), « Politique(s) des générations » (96, 2011), « Les espaces de contrôle social » (97, 2012) [26]. Le tournant de Politix vers davantage de cumulativité est relativement facile à dater : dans deux domaines très différents, le changement d’orientation de la revue se manifeste clairement (mais il y a bien sûr des numéros précurseurs) en 2003 et 2004 dans les numéros sur les « Politiques du cinéma » (61, 2003) et « Militants de l’altermondialisme » (68, 2004). Si une réserve subsiste quant à la cumulativité de la revue, elle tient aux modalités de l’insertion des areas studies dont on a dit l’importance quantitative actuelle. La lecture de ces articles, qui peuvent être passionnants en eux-mêmes, laisse souvent perplexe : ils se présentent comme des isolats. Certes ils s’inscrivent formellement dans le thème choisi pour le numéro, mais sans que leur intégration à l’ensemble soit réellement effectuée. Les contraintes de parution d’une revue tenue à une périodicité régulière empêchent certainement de réaliser pleinement cette intégration et donc cette cumulativité. Quoi qu’il en soit, la cumulativité est maintenant largement assurée dans les numéros de Politix, et dans certains cas même superbement.

D’une revue qui traite des objets classiques de la discipline à une revue innovante quant aux domaines de recherche

21Cette dernière mutation de Politix au long d’un quart de siècle d’existence est inattendue, et contraire à l’idée qu’on se fait habituellement de la revue sur ce plan [27]. On doit en effet constater a posteriori que Politix s’est longtemps et prioritairement consacré aux objets canoniques de la science politique [28]. La liste des domaines retenus comme thèmes des numéros centrés le montre bien puisqu’on y trouve, souvent à plusieurs reprises, le personnel politique, les notables, les maires, le clientélisme, les élections, les parlements, les régimes politiques, les partis politiques, les syndicats, les grèves, les médias, etc. On reste ainsi dans le socle de la sociologie politique classique bien inventorié par une suite d’enquêtes, notamment sur les enseignements et les manuels [29].

22Cette orientation plutôt traditionnelle sur les objets (il y a évidemment de notables exceptions) tient, me semble-t-il, à plusieurs raisons. J’y vois d’abord pour partie l’influence personnelle de J. Lagroye, que son itinéraire et ses centres d’intérêt orientaient vers des objets de cette nature et dont l’influence a été considérable sur la grande majorité des fondateurs de Politix. Le fait ensuite que beaucoup des collaborateurs de la revue, dès l’origine ou un peu plus tard, soient des enseignants en charge de cours, de séminaires ou de travaux dirigés de la discipline, pouvait les amener à travailler préférentiellement sur les sujets centraux des cours de science politique de l’époque. Il est clair enfin que, lors du grand renversement paradigmatique des années 1975-1985, où les approches sociologiques ont balayé une science politique encore marquée par son environnement juridique passé, la stratégie de subversion des politistes-sociologues a porté beaucoup plus sur les problématiques que sur les objets. Au contraire même, pour certains des tenants de la nouvelle sociologie politique, il importait de se saisir des objets de la science politique institutionnaliste, voire constitutionnaliste, pour en faire des objets sociologiques tout différents et montrer ainsi l’ampleur de la révolution scientifique engagée [30]. Cette stratégie de transmutation des objets canoniques par la « sociologie critique » est largement à l’œuvre au moins durant la première décennie de la revue.

23Par comparaison, les dix dernières années de Politix renferment des innovations notables sur les objets auxquels sont consacrés les numéros centrés. On peut citer les dossiers sur le passage des situations de guerre civile à des situations où les conflits sont en suspens (« La pacification des violences », 80, 2001), sur le contrôle et l’enfermement des migrants (« Étrangers, la mise à l’écart », 69, 2005), sur des nouveaux dispositifs psychiatriques et les mobilisations de patients (« Expérience et critique du monde psy », 73, 2006), sur les constructions de la différence sexuelle (« Militantisme et hiérarchies de genre » 78, 2007), sur l’existence ou non d’une « commune humanité » et d’« humanités altérées » (« Frontières d’humanité », 90, 2010), sur la « Question animale » (64, 2003), sur les problèmes de « Santé au travail » (91, 2010) ou tout récemment sur la différenciation sociale des enfants (« Différencier les enfants », 99, 2012). Sur tous ces objets, les travaux de science politique dans les années 1980 ou 1990 étaient pratiquement inexistants. Il y a là encore et une dernière fois mutation de la revue Politix depuis ses origines. Ce n’est pas dire que les derniers numéros ne reviennent pas sur des objets canoniques, parfois explicitement comme s’agissant du problème des générations, ni que les numéros des premières années n’introduisaient pas des innovations quant aux terrains de recherche, mais globalement, il demeure que le Politix des origines visait principalement une révolution paradigmatique au sens de Kuhn et que le Politix d’aujourd’hui peut s’en tenir dans nombre de cas à l’exploration de nouveaux objets. On se gardera enfin de sous-estimer une évolution longtemps peu diserte mais qui progressivement a donné pleinement de la voix, celle qui a conduit les politiques publiques à investir notablement la revue. Le signe avant-coureur en est la discrète publication de la note d’Alec Stone sur le néo-institutionnalisme en 1992 (20). Il faut attendre ensuite la série des comptes rendus de 1996 et 1997, sur le livre de Bruno Jobert, Le tournant néo-libéral en Europe (34) et les ouvrages collectifs sur la notion de référentiel (A. Faure, G. Pollet, P. Warin) et sur les réseaux de politiques publiques (P. Le Galès, M. Thatcher) dans le numéro 37. Vient ensuite l’article emblématique sur l’Advocacy Coalition Framework (41, 1998) avant que des numéros entiers soient consacrés à la sociologie de l’action publique avec les volumes contenant les dossiers sur les « Politiques du risque » (44, 1998) et sur « La Santé à l’économie » (46, 1999). L’arrivée des objets d’étude propres aux politiques publiques dans le champ d’objets traditionnel de Politix renforce donc encore la mutation de la revue sur ce plan. Parallèlement, la présence des sociologues dans Politix, en tant que contributeurs et en tant que membres du comité, s’est accrue au fil du temps au point de finir par équilibrer celle des politistes, ce qui a conduit à une autre diversification des objets traités dans la revue. Politix en vient à ne plus être constamment une « revue de sciences sociales du politique », elle devient de loin en loin une pure revue de sociologie. Le comité de rédaction résout ainsi en acte une question posée dans la discipline depuis la fondation de la revue, et au-delà depuis le début des années 1980 : la science politique n’est-elle qu’une sociologie, travaillant sur des objets certes en principe spécifiques mais qui peut légitimement s’emparer des autres objets de la sociologie, de même que la sociologie peut légitimement se consacrer à des objets politiques ? À Politix, la relative indistinction science politique-sociologie est maintenant inscrite dans l’ordre des choses.

24Avant de conclure, une brève observation s’impose en contrepoint de l’analyse qui précède. Nous avons observé sur six terrains les mutations considérables du contenu de Politix entre 1988 et 2012, mais nous n’avons pas encore mentionné ce qui dans le même temps n’a pas changé s’agissant du contenu de la revue [31]. Politix est en effet resté, tout au long des vingt-cinq dernières années, une revue de sociologie politique interne et de sociologie. Cela se manifeste a contrario par l’absence complète d’articles de relations internationales [32], sans doute en raison d’une division du travail (mal comprise ?) avec Cultures et conflits. La revue n’accueille pas davantage, ce qui est plus surprenant, les études européennes, à de rares exceptions près (deux ou trois articles) et compte tenu du fait que les deux numéros « européens » ont des objets très spécifiques [33]. Pour ma part, j’estime que cette exclusion des relations internationales et des études européennes est pour Politix un handicap épistémologique majeur, d’autant plus lourd s’agissant d’une revue dont tous les numéros sont thématiques. On ne peut plus aujourd’hui, sur la plupart des terrains de la sociologie politique, exclure sans préjudices scientifiques les dimensions internationales et européennes. La question de la légitimité de cette exclusion doit au moins être systématiquement posée. À quelques pages près deux fois par décennie, la philosophie politique est elle aussi totalement absente de Politix. La revue s’est mise ainsi à l’écart d’une des évolutions les plus prometteuses de la science politique contemporaine, qui est d’accepter, pour reprendre une formulation récente de Jean Leca, « la nécessité de fait de réintroduire de plein droit la philosophie politique dans la science politique [34] ». Il y a là, à mon sens, un chantier majeur à ouvrir quant à la manière d’introduire des questions d’ordre différent, « philosophiques [35] », dans la routine actuelle des interrogations strictement sociologiques. On peut penser et espérer qu’aux six mutations décrites dans cet article s’ajouteront bientôt ces évolutions supplémentaires qui élargiront notablement le champ de Politix.

25*

26L’impressionnante mutation scientifique de la revue Politix au cours des vingt-cinq dernières années, dont nous avons tenté d’isoler les principaux aspects, pose une question épistémologique majeure et d’ailleurs classique. Qu’une génération nouvelle parvienne à imposer le silence aux paradigmes dominants, et d’ailleurs fondateurs, d’une revue établie et solidement installée dans le champ scientifique a de quoi surprendre. Politix est en effet vite devenue une des revues de référence de science politique, au point que Christophe Bouillaud peut écrire que la revue « a représenté le sens commun de la génération montante des politistes qui se veulent “critiques” depuis le milieu des années 1980 [36] ». Comment, le temps d’une génération, le contenu scientifique de la revue a-t-il pu se muer en un contenu qui n’est pas loin d’être son contraire, alors que n’ont changé ni l’intitulé de la revue, ni globalement sa présentation, ni la pratique du centrage des numéros, ni apparemment son mode de fonctionnement ?

27Si l’on s’en tient à une sociologie immédiate de la science, la résistance à une telle révolution scientifique devrait être puissante et en interdire longtemps la victoire. Comme l’écrit Lindsay Waters, « les rebelles d’autrefois devenus les mandarins d’aujourd’hui [sont protégés] de toute velléité de révolution théoriquement fondée des impétrants » par une suite de mécanismes qui impose le conformisme scientifique [37]. Chacun connaît ces mécanismes et il n’est pas utile de s’y attarder. Normalement, la nécessité pour un jeune chercheur d’obtenir l’agrément d’un directeur de thèse, puis la validation de son travail par des jurys successifs, puis un recrutement par d’autres instances encore, le soumet en permanence au jugement et à la censure de ses aînés, de ces « mandarins d’aujourd’hui » qui sont de ce fait en mesure d’imposer leur problématique. Tous ces verrous successifs devraient générer le conformisme scientifique et limiter l’innovation scientifique à quelques cas isolés. Or il n’en est rien. La mutation de Politix montre qu’elle est massive et touche presque toute la génération. Les « rebelles d’autrefois » devenus ensuite maîtres du jeu ont perdu le pouvoir et ne peuvent imposer leur façon de voir aux plus jeunes qui tous ou presque pensent autrement. S’il y a quelques cas isolés, ce sont au contraire ceux qui sont demeurés fidèles à la problématique de la génération précédente et qui parviennent mal à se faire publier. On ne peut manquer ainsi d’être frappé, à la lecture des numéros récents de Politix, par le fait que c’est dans la rubrique résiduelle des « varia » que l’on trouve les articles qui s’inscrivent encore dans la problématique d’antan, celle de la « revue d’école » des origines.

28Le basculement des problématiques, dont Politix n’est qu’un cas particulier, apparaît donc comme irrésistible et il conviendrait d’en connaître les mécanismes. Le présent article s’étant limité à établir – sur la base d’une étude de textes et sans enquête sociologique – la réalité de ce renversement, on ne saurait qu’esquisser quelques réponses, de manière plus focalisée qu’on ne l’a fait ailleurs [38], en gardant à l’esprit qu’on traite d’une revue et non de la science politique française dans son entier. Une première raison du caractère irrésistible du changement tient à des pratiques nouvelles : l’utilisation intensive de la littérature scientifique internationale du fait de son accessibilité par internet, la multiplication des séjours d’études et de recherche des Français à l’étranger et des étrangers en France, le tout autorisé par cette autre mutation relativement récente dans notre pays qu’est la généralisation de l’usage de l’anglais, langue de communication scientifique universelle. Ces nouvelles performances s’imposent d’autant plus qu’elles échappent par nature à toute critique : on voit mal qui se hasarderait à les contester. Seconde raison à examiner : les professionnels de la science politique n’ont plus les caractéristiques sociales d’antan. Les métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche n’attirent certainement plus les mêmes étudiants que dans le passé, la légitimité de ces métiers n’est plus si grande et surtout ils ne permettent plus d’avoir les revenus auxquels aspirent les enfants des catégories favorisées. On ne voit pas comment la pratique de la recherche, les choix des objets d’études, l’adhésion ou non à tel paradigme, n’en seraient pas affectés. Au-delà, un certain rapport au monde a peut-être changé. Le temps n’est plus où la critique sociale était presque inhérente au travail intellectuel, et donc la « sociologie critique » conforme à l’impératif dominant. Pour la plupart des jeunes politistes, il s’agit d’étudier la société telle qu’elle est, dans le cadre d’un projet professionnel personnel, et non pas de la critiquer ou de s’en faire les porte-parole. De surcroît, la concurrence pour les postes est devenue plus intense et comporte davantage de risques. Dans une stratégie de distinction générée par cette concurrence, les entrants les plus dotés vont s’aligner sur le modèle international dominant et adopter ses standards en matière de publication scientifique, le plus distinctif étant aujourd’hui de publier directement en anglais. Ils vont donc pratiquer la science mainstream et non une science d’école, française et dépourvue de références en langue anglaise. Une troisième raison du caractère incoercible du changement vient tout simplement de ce que le monde change lui aussi et qu’il faut bien admettre, selon la vieille formule d’Althusser, « l’irruption de l’histoire réelle ». Si P. Bourdieu pouvait, il y a loin, penser les rapports de représentation en se fondant essentiellement sur le rapport du Parti communiste et de la classe ouvrière [39], on ne saurait plus le faire aujourd’hui alors que le PCF est en voie de disparition, que le monde ouvrier a changé de nature, et que les voies classiques de la représentation sont tout à la fois contestées au nom d’une démocratie à renouveler et contournées par la diffusion des moyens de communication numériques. Chacun est à même de multiplier ces exemples de vieillissement de certains objets d’études.

29Ces remarques hâtives devraient maintenant être dupliquées plus précisément au niveau de Politix afin de spécifier le rôle d’une revue dans le mouvement d’ensemble de la discipline. Depuis plusieurs décennies, les revues sont l’une des pièces maîtresses du dispositif scientifique dans les sciences sociales. Les effets de diffusion des résultats de recherche et de reconnaissance disciplinaire, des articles publiés dans les revues sont supérieurs aux effets des contributions à des livres collectifs et des communications des colloques et congrès. C’est en écrivant dans les revues centrales de la discipline, les fameuses revues « à comité de lecture », que l’on se fait connaître et reconnaître [40]. Les responsables de la politique éditoriale d’une revue disposent donc d’un pouvoir considérable au sein de la discipline, puisqu’ils imposent leurs critères de sélection, puis s’octroient le droit de demander à ceux qui veulent être publiés des aménagements, voire des remaniements, de leurs textes. Et ils ne s’en privent pas [41]. Mais on butte alors sur la question déjà posée plus haut : pourquoi ce pouvoir considérable ne parvient-il pas à empêcher que la problématique d’origine, massivement dominante dans une revue d’école, ne soit en peu de temps abandonnée ? Dans le cas de Politix et contre toute attente, le système longtemps verrouillé explose, et de cette explosion naît un avatar, une nouvelle publication qui ne ressemble en rien, hors ses atours, à celle fabriquée par les aînés. Il appartiendra à d’autres d’explorer, s’agissant de Politix, les mécanismes qui autorisent cette mutation pourtant improbable. Y a-t-il un « effet de carrière » qui sature l’emploi du temps des fondateurs et les contraint à s’éloigner de la revue ? Certaines modalités du fonctionnement éditorial n’ont-elles pas changé, ainsi lorsqu’il a été admis que des numéros puissent être proposés par des auteurs extérieurs au comité de rédaction ? Comment le comité s’est-il renouvelé, et certains changements se sont-ils produits à l’issue de crises et de conflits sur le contenu de la revue ? Quelle part la jeune génération a-t-elle aujourd’hui dans la charge de la revue, alors que, comme l’on sait, « les fils ressemblent à leur temps plutôt qu’à leurs pères » ? Doit-on imputer la mutation de la revue à la multiplication des lieux où l’on peut exposer sa recherche en cours, ce qui multiplie dans une même proportion, le nombre des articles produits qui cherchent à être publiés ? Ou à la diversification des réseaux d’interconnaissance, par exemple autour de certains objets de recherche, qui facilite les projets collectifs, numéros centrés ou livres collectifs ? Ou encore à l’implication plus grande des « patrons » de doctorants ou des directeurs de laboratoires qui aident à la publication des articles des jeunes de leur équipe [42], aide qui n’est plus nécessairement corrélée à la problématique des uns et des autres ?

30Plutôt que d’explorer ces pistes, je préfère évoquer d’un mot, pour conclure, le destin prévisible des revues. Il semble certain que la dématérialisation des revues soit inéluctable et prochaine : il n’y aura plus d’édition papier, les articles étant seulement disponibles en ligne. Les conséquences de cette mutation technique ne peuvent être que conjecturées, mais seront probablement considérables. Pour les revues, les questions de la périodicité et du volume des numéros cesseront de se poser : les articles acceptés pourront être mis en ligne « au fil de l’eau » et leur nombre pourra être aussi élevé qu’on voudra. Par ailleurs, le phénomène de la multiplication des revues que l’on observe aujourd’hui deviendra exponentiel. Une revue – si ce terme subsiste – sera dédiée à chaque micro-objet et sera consultée par les seuls spécialistes de cet objet avec les conséquences positives et négatives que cela entraînera (une discussion plus serrée entre hyperspécialistes, l’autarcie de chaque groupe de spécialistes). S’agissant de Politix, la mise en ligne conjointe à la disparition des exemplaires physiques posera plus encore la question du centrage thématique des numéros. Aujourd’hui déjà, l’usage de Persée et de Cairn a pour conséquence que la majorité des lecteurs isolent un article parmi la série d’articles assemblés et s’en tiennent là. Pour eux, la problématique du numéro centré n’existe pas. J’ai le sentiment pour ma part que ce monde nouveau des revues dématérialisées sera profondément différent de celui qui a pu exister avant l’ère du web. La visibilité des articles publiés sera plus incertaine, sans doute moindre, et surtout dépendra des critères qui ne tiendront plus exclusivement au support. Quels seront-ils alors ? La circulation des résultats des recherches scientifiques sera à la fois plus fluide (ce qu’elle est déjà aujourd’hui), infiniment plus libre (ce qu’elle est déjà), mais hiérarchisée selon des modalités toutes différentes, du fait des réseaux d’interconnaissance, aussi sans doute par des effets de buzz, mais également – on doit du moins l’espérer – par l’émergence, moins contrainte et moins biaisée qu’actuellement, des recherches les plus authentiquement scientifiques et les plus fécondes. L’enjeu pour la génération à venir, celles et ceux qui célébreront un hypothétique numéro 200 de Politix, est impressionnant.

Notes

  • [1]
    Guillevic (E.), Du domaine, Paris, Gallimard, 1977.
  • [2]
    Favre (P.), « Vers un nouveau basculement des paradigmes dans la science politique française », Revue française de science politique, 60 (5), 2010. En ligne
  • [3]
    Je remercie également les membres du comité de rédaction, ainsi qu’Olivier Fillieule, pour leur lecture attentive de la première version de cet article. Politix me fait l’amitié d’accueillir ce texte dans le présent numéro et j’y suis d’autant plus sensible que certains lecteurs du comité gardent de sérieuses réserves, voire de l’incompréhension, à l’égard de mes analyses.
  • [4]
    On nous autorisera dans ce texte à utiliser le mot « génération » dans son acception commune, sans spécifier davantage. Sur cette notion de génération, que nous avons explorée jadis avec Jean Crête dans un livre collectif, on se reportera à… « Politique(s) des générations », Politix, 96, 2011.
  • [5]
    L’article de Jean-Louis Briquet et Frédéric Sawicki, en tête de ce numéro, me paraît en témoigner : les deux auteurs parlent au sujet de la revue d’« importantes évolutions » et la description détaillée qu’ils en proposent en introduction est, à peu d’exceptions près, congruente avec nos propres observations. Nous divergeons par contre sur les pages qui constituent le développement central de l’article (« Politix, quel paradigme ? ») : le lecteur y trouvera exposée, me semble-t-il, une analyse aux antipodes de la mienne et donc riche d’arguments pour en débattre.
  • [6]
    Jérôme Bourdieu, intervenant en tant que membre du comité de rédaction des Actes de la recherche en sciences sociales, présente la revue crée par P. Bourdieu en 1975 comme une « revue d’école », lors d’une journée du Centre Maurice Halbwachs consacrée, le 31 mars 2008, à « Publier en sciences sociales : comités de rédaction, éditeurs et auteurs au travail » [en ligne : http://www.cmh.ens.fr/hopfichiers/Compte-rendu%20Publier%20en%20sciences%20sociales.pdf].
  • [7]
    Sur cette revue et son rapport à Lacan, cf. Porge (E.), « Lire, écrire, publier : le style Lacan », Essaim, 7, 2001, spécialement p. 24?30.
  • [8]
    Selon l’appellation le plus souvent retenue par les tenants de cette approche. Il est évidemment valorisant de se dire « critique » et le travail de labellisation a lieu ici comme ailleurs. On se souvient qu’un temps, Raymond Boudon, dans sa classification des approches en sciences sociales, nommait avec une innocence feinte « sociologie totalitaire » la problématique de P. Bourdieu. On ne pouvait être au plus loin de la revendication comme « sociologie critique ».
  • [9]
    L’une des commentatrices de L. Boltanski, après la série d’ouvrages qui marquent son éloignement de Bourdieu (Les économies de la grandeur, 1987, De la justification, 1989 – tous les deux avec L. Thévenot –, L’amour et la justice comme compétence, 1990) a pu même écrire qu’« on pourrait faire un tableau des concepts (boltanskiens) où l’on montrerait comment chacun s’oppose de façon décisive à un concept majeur de l’œuvre de P. Bourdieu ». Ernst (S.), « Une rupture avec la sociologie critique », Espaces Temps, 49-50, 1992, p. 37.
  • [10]
    J’ai pris le parti de ne pas citer dans le texte les auteurs des articles de Politix que je sollicite ni de donner les références bibliographiques habituelles. Mon propos est en effet impersonnel : il s’agit de rendre compte de l’évolution de la revue elle-même, et non des positions de tel auteur dans un de ses articles vieux de vingt ou vingt-cinq ans. Je donnerai seulement le numéro de la revue, l’année de parution et le thème sur lequel il est centré. Il sera facile à chacun de s’y reporter s’il le souhaite à partir d’un tel signalement.
  • [11]
    C’est le cas de manière frappante des articles étrangers traduits dans Politix, la revue faisant dès l’origine un effort remarquable pour mettre à la disposition du lecteur des textes importants jusque-là inaccessibles dans notre langue. C’est le cas aussi, curieusement, de nombre des articles portant sur des terrains d’enquête étrangers, comme si le fait de travailler sur un autre pays suspendait l’usage des problématiques dominantes dans la revue. On rappellera à cette occasion que Politix a publié de précieux numéros consacrés à la présentation et à l’exploration de la science politique aux États-Unis et en Allemagne (« Les sciences du politique aux États-Unis. Histoire et paradigmes », 40, 1997 ; « Les sciences de la politique aux États-Unis. Domaines et actualités », 41, 1997 ; « Sciences politiques allemandes », 59, 2002).
  • [12]
    Si le numéro sur « Le populaire et le politique » (13, 1991) prend quelque distance avec P. Bourdieu, du fait notamment de la prise en compte des travaux de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, le moins que l’on puisse dire est que la critique de P. Bourdieu est feutrée et pratiquement jamais nominale.
  • [13]
    Peut-on trouver un premier signe de cet éloignement progressif à l’égard de Bourdieu dans le fait que la revue annonce, à la mort du sociologue, que le premier numéro de l’année 2003 sera consacré à « Pierre Bourdieu et la sociologie politique » (57, 2002, p. 11) et que ce numéro ne verra pas le jour ?
  • [14]
    « La problématique foucaldienne de la gestion des illégalismes nécessite d’être révisée » (éditorial, p. 4). Une des raisons données à cette nécessaire révision tient à l’évolution même de la société, notamment « la transformation des modes d’intervention de l’État ». On fera une remarque du même ordre dans la suite de cet article.
  • [15]
    Il y a certes une exception, mais il s’agit d’un article en anglais… de Gérard Mauger (p. 17). Par contre, on inscrira au crédit de ce numéro la traduction de l’article classique de Felstiner (W. L. F.), Abel (R. L.), Sarat (A.), « The Emergence and Transformation of Disputes : Naming, Blaming, Claiming ». Politix contribuait bien là, comme on l’a déjà noté supra, à l’internationalisation des références de la discipline.
  • [16]
    « Éditorial », Revue française de sociologie, 53 (3), 2012 p. 386.
  • [17]
    Favre (P.), « Actualité et inactualité de Frédéric Bon », Politix, 18, 1992. Cet article a suscité une réponse argumentée de Corcuff (Ph.), « Constructivisme, humour et langue de bois », Politix, 19, 1992.
  • [18]
    C’est le lieu de redire que je suis, quant au constructivisme, sur les mêmes positions que Michel Dobry lorsqu’il oppose un constructivisme au vrai indéfendable qui donne la primauté ontologique ou causale aux catégories linguistiques, et un constructivisme au contraire indispensable qui tire les conséquences de ce que la société sous ses différents aspects est le produit de l’activité des hommes qui la construisent donc collectivement, sans nécessairement savoir qu’ils la construisent.
  • [19]
    Cf. par exemple Buton (F.), « Portrait de politiste en socio-historien : la “socio-histoire” dans les sciences politiques », in Buton (F.), Mariot (N.), dir., Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, Presses universitaires de France, 2009.
  • [20]
    Pour le vérifier, on se reportera à des numéros comme les 15 (1991), 17 (1992), 20 (1992), 22 (1993), 23 (1993), 26 (1994), 30 (1995), 32 (1995), 35 (1996), 45 (1999), 48 (1999), 53 (2001), 54 (2001), 58 (2002), 67 (2004). Une démonstration assurée devrait évidemment être statistique et comparative à partir d’un calcul du nombre et du volume des articles historiques par exemple dans la Revue française de science politique, la Revue française de sociologie, Cultures et conflits et Politix.
  • [21]
    Sur l’empirisme en tant que théorie scientifique, et plus largement en tant que partie à une conception du monde, on se permettra de renvoyer à notre livre Comprendre le monde pour le changer. Épistémologie du politique, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2005, p. 79-110. Parallèlement, sur les usages pratiques de l’empirisme, on ne saurait trop recommander une fois de plus la lecture de Schwartz (O.), « L’empirisme irréductible », postface à Anderson (N.), Le Hobo. Sociologie du sans-abri, Paris, Nathan, 1993.
  • [22]
    Toutes ces citations se trouvent à la p. 4 du numéro.
  • [23]
    On se reportera au numéro de la Revue européenne des sciences sociales sur « La cumulativité des savoirs en sciences sociales » [(43) 131, 2005] et notamment à l’article d’ouverture, équilibré et positif, de Pumain (D.), « Cumulativité des connaissances ». Cf. aussi Walliser (B.), dir., La cumulativité du savoir en sciences sociales, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010.
  • [24]
    « Trajectoires de la notabilité », 67, 2002, p. 186.
  • [25]
    La connaissance et la reconnaissance des thèses de Bruno Latour sont très précoces à Politix comme l’attestent les comptes rendus de ses travaux dans les numéros 10-11 (1990) et 25 (1994). Politix publie ensuite en 2002 son article « Et si l’on parlait un peu de politique ? » (58, 2002). On sait qu’aujourd’hui Bruno Latour écarte d’un revers de main toute imputation de relativisme le concernant, et qu’il s’est engagé dans une ambitieuse entreprise de description de différents modes de véridiction, et donc de différentes manières de parvenir à des jugements indiscutables sur la vérité et la fausseté (en Droit, en Science, en Politique, en Religion, en Économie – les majuscules sont de Latour). Ce projet devra être étudié avec attention. Cf. Latour (B.), Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012. Pour une présentation introductive moins formelle, cf. l’interview de B. Latour par Laurent Godmer et David Smadja : « L’œuvre de Bruno Latour : une pensée politique exégétique », Raisons politiques, 47, 2012.
  • [26]
    On rappellera que l’on a travaillé sur un échantillon de 48 numéros sur les 97 volumes effectivement parus en 95 livraisons. La liste donnée ne tient pas compte d’un numéro sur deux qui reste hors échantillon, elle ne peut donc être que partielle.
  • [27]
    Idée que reprennent à leur compte les auteurs de l’éditorial du numéro sur « Politique(s) des générations ». Selon eux, la revue « a souvent exploré des chantiers délaissés par la science politique traditionnelle » (96, 2011, p. 3).
  • [28]
    Un point sur lequel insistent également, à deux reprises, J.?L. Briquet et F. Sawicki dans l’article déjà cité.
  • [29]
    Cf. spécialement les articles de Jean-Baptiste Legavre et d’Érik Neveu dans Favre (P.), Legavre (J.-B.), dir., Enseigner la science politique, Paris, L’Harmattan, 1998.
  • [30]
    L’exemple le plus révélateur est donné par le choix de B. Lacroix et de J. Lagroye de traiter du président de la République dans l’une des tables rondes du troisième Congrès de l’Association française de science politique en 1988 à Bordeaux. On remarquera que le livre publié à la suite de cette table ronde porte le sous-titre « Usages et genèses d’une institution ». Ces termes « usages » et « genèses » sont ceux-là même qui seront souvent en couverture de Politix, revue créée l’année même de ce congrès de Bordeaux. Lacroix (B.), Lagroye (J.), dir., Le Président de la République. Usages et genèses d’une institution, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992.
  • [31]
    On ne traitera pas ici d’une autre permanence, à y réfléchir très étonnante, celle de la pratique des numéros centrés et titrés, qui n’a souffert aucune exception, du premier numéro (« Mobilisations étudiantes, automne 1986 ») au numéro 99 (« Différencier les enfants »). Ce refus remarquable de tout numéro « varia », qui est une lourde contrainte, sera sans doute commenté par les responsables de la revue à l’occasion de ce centième numéro.
  • [32]
    À la seule exception, dans le second dossier sur « Les sciences du politique aux États-Unis » (41, 1998), de l’article sur « Les relations internationales dans la science politique aux États-Unis ». Le numéro intitulé « Guerres et paix » (58, 2002) n’invalide pas notre constat. S’il s’ouvre sur quelques remarques de relations internationales et une référence à la Sociologie des relations internationales de Guillaume Devin, il se donne en fait pour objets successifs la construction d’une figure héroïque en la personne du maréchal de Gassion (1609-1647), la « Paix de Dieu » au Moyen Âge, l’évolution du jeu d’échecs au XVIIIe siècle, une inexistence paradoxale de la guerre dans l’opinion de ce même XVIIIe siècle, et enfin le pacifisme de Joliot-Curie. À un article près sur l’indécision de la frontière entre la guerre et la paix dans deux pays africains, ce numéro n’a donc presque rien à voir avec les relations internationales et presque tout avec une histoire très classique (trois historiens sont d’ailleurs parmi les contributeurs).
  • [33]
    Les deux numéros européens explorent en effet à douze années d’intervalle un même créneau bien particulier. Dans « L’Europe en formation(s) » (43, 1998), il s’agit dans un bref dossier de quatre articles d’examiner les rapports de lieux de formation (l’ENA, le Collège de Bruges, la Confédération européenne des syndicats comme « université européenne ») aux instances européennes. « L’Académie européenne » (89, 2010) traite de l’européanisation des communautés savantes, des professions universitaires et des paradigmes académiques au cours de la construction européenne (essentiellement à partir d’exemples historiques).
  • [34]
    Cette science politique actuelle que J. Leca désigne comme la « science politique II ». J’observe que cet article de J. Leca prend comme point de départ, comme le présent texte mais sur un plus long terme, le passage d’une génération, celle de Georges Burdeau, figure centrale aujourd’hui oubliée des années 1950?1970, aux générations qui lui ont succédé. Leca (J.), « Les deux sciences politiques. En relisant Georges Burdeau », Revue française de science politique, 62 (4), 2012.
  • [35]
    À mon tour d’user de guillemets pour alerter sur la difficulté de donner le contenu qui convient, pour notre discipline, à ce mot surchargé de sens…
  • [36]
    Bouillaud (C.), « Réflexions sur les (non-)usages des “langages non naturels” en science politique en France au tournant du XXIe siècle », in Delori (M.), Deschaux-Beaume (D.), Saurugger (S.), dir., Le choix rationnel en science politique. Débats critiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 59.
  • [37]
    Cité par Bouillaud (C.), « Réflexions sur… », art. cit., p. 67. La citation est extraite du livre de Lindsay Waters, L’Éclipse du savoir, Paris, Allia, 2008.
  • [38]
    Favre (P.), « Vers un nouveau basculement des paradigmes… », art. cit., p. 1002?1005.
  • [39]
    On fait allusion évidemment à l’article classique sur « La représentation politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 36-37, 1981, déjà daté au moment de sa parution.
  • [40]
    On comprend que les tentatives de classement des revues scientifiques, telles que pratiquées par l’AERES, fassent l’objet de vives contestations puisque déclassant par exemple une revue, elles déclassent du même coup les articles qui y sont publiés, leurs auteurs et les contributeurs futurs.
  • [41]
    Ainsi, pour prendre les derniers chiffres publiés par la Revue française de sociologie, sur cent articles soumis en 2011 au comité de rédaction, quarante-cinq sont refusés (près de la moitié !), quarante-neuf (l’autre moitié !) ne sont acceptés que moyennant des modifications importantes et cela même souvent sans engagement de publication. Six articles sur cent seulement ont été retenus tels quels ou sous réserve de modifications mineures. Cf. « L’activité de la rédaction de la Revue française de sociologie en 2011 », Revue française de sociologie, 53 (3), 2012, p. 388?389.
  • [42]
    L’innovation institutionnelle relativement récente qui a consisté à intégrer systématiquement les doctorants dans un laboratoire de recherche est à elle seule un facteur central de mutation et mériterait en tant que telle une étude particulière.
Français

Depuis sa création en 1988, la revue de sciences sociales du politique Politix a connu une évolution considérable. En vingt-cinq ans, une nouvelle génération s’est substituée à la génération de ses créateurs et un paradigme nouveau a pris la place de l’ancien. À l’origine revue d’école, Politix s’est alignée sur les standards internationaux en matière de publication dans les sciences sociales. Longtemps dominée par le constructivisme, la revue en vient maintenant à le critiquer ou à l’ignorer. Alors que presque toutes ses livraisons comportaient des articles historiques, elle accueille de moins en moins d’études socio-historiques et de plus en plus d’études de cas contemporains étrangers. Là où l’empirisme était peu valorisé, il est maintenant pleinement revendiqué. Les recherches publiées étaient peu cumulatives, elles le sont beaucoup plus fréquemment. Si enfin la revue s’est attachée longtemps aux objets canoniques de la science politique, elle défriche actuellement de nouveaux domaines de recherche. Cette véritable mutation d’une revue sous le même intitulé, avec la même présentation et le même mode de fonctionnement, ne peut être expliquée sans faire appel à des investigations de sociologie de la science, dont le programme est ici esquissé.

Pierre Favre
Pierre Favre est professeur émérite des universités. Il a enseigné successivement à l’Université de Clermont-Ferrand, à l’Institut d’études politiques de Paris puis à celui de Grenoble. Il a publié ces dernières années à la Revue française de science politique : « Ce que les Science Studies font à la science politique. Réponse à Bruno Latour », 58 (5), 2008 ; « Quand la police fabrique l’ordre social. Un en deçà des politiques publiques de la police ? », 59 (6), 2009 et « Vers un nouveau basculement des paradigmes dans la science politique française ? À propos du Choix rationnel en science politique, débats critiques », 60 (5), 2010. Sa bibliographie antérieure figure dans Favre (P.), Fillieule (O.), Jobard (F.), dir., L’atelier du politiste. Théories, actions, représentations, Paris, La Découverte, 2007.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 28/03/2013
https://doi.org/10.3917/pox.100.0041
Pour citer cet article
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