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1 L’événement anthropocène des historiens des sciences Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz a fait événement lors de sa parution. Avec le recul, ce livre peine cependant à convaincre, car à trop vouloir absorber de faits dans leur récit, les auteurs en perdent les multiples fils et cèdent à cela même qu’ils font pourtant bien de dénoncer : le « hors-sol » des grands récits de l’Anthropocène. La lecture n’est pas vaine pour autant. Non seulement l’ouvrage présente l’intérêt de provoquer la réflexion sur les conditions d’objectivation de macroprocessus multidimensionnels à l’échelle globale, mais aussi, parce qu’il entend proposer une « re-politisation » des questions environnementales – sous l’autorité (fragile) des sciences humaines et sociales –, il est une source primaire de première utilité pour qui ne connaît pas encore tout à fait la littérature et voudrait documenter les rapports science(s)-politique à l’heure des dérèglements du « système Terre ».

2 La lecture de l’avant-propos laisse peu de place au suspense et l’on saura à quoi s’en tenir jusqu’au bout : « l’Anthropocène », cette nouvelle ère géologique supposée succéder à l’Holocène dans laquelle « nous » viv(i)ons depuis environ 11 500 ans, impose son « décorum épistémologique » (Steven Shapin) et sa force d’évidence factuelle. Les tendances sont lourdes : les émissions des « gaz à effet de serre » ont augmenté depuis 1750 et explosé après 1945, et au tournant du XXIe siècle la fonte des glaces s’intensifie, l’érosion de la biodiversité se poursuit, tout comme la déforestation, la destruction des écosystèmes, le tout s’accélérant sous l’effet du changement climatique. Les humains, eux, sont toujours plus nombreux sur Terre : 7 milliards en 2012. L’Anthropocène est là, et même depuis fort longtemps, « depuis deux siècles et quelques » (p. 9), et c’est pourquoi, on le comprend sans peine, il est urgent d’agir pour en contenir les débordements. C’est une question de survie, et même, plus radicalement, de vie ou de mort.

3 Au fil des pages, les historiens se saisissent de leur sujet. Par approximations successives, ils s’évertuent à lui donner sa consistance, ils le font exister. L’histoire de son origine est désormais connue. C’est un chimiste de l’atmosphère (dont on ne saura au final pas grand-chose), Paul Crutzen (prix Nobel de chimie 1995), qui lance le « concept » en 2000, avant de publier un article-manifeste dans Nature en 2002. Le savant ne manque pas d’« audace géologique », puisque sous sa plume le « fait » est alors en passe de s’établir que l’homme est une « force d’ampleur tellurique » – au moins depuis 1784, date du dépôt du brevet d’invention de la machine à vapeur. La proposition de Crutzen n’est pas encore validée par les géologues (elle le sera peut-être en 2016), mais l’impatience est trop grande. Nous y sommes donc, et jusqu’au cou. Le mode opératoire marque une rupture dans le petit monde des études sociales des sciences et techniques. Quand les chercheurs des années 1970-1980 surjouaient la contingence et l’arbitraire dans l’établissement des faits scientifiques, l’affaire est ici déjà presque entendue : le « fait » de l’Anthropocène est là, têtu, massif. Admettons-le provisoirement, et poursuivons. Dans les premiers chapitres, le dossier s’alourdit peu à peu d’informations chiffrées, de courbes toujours exponentielles, de tableaux divers et variés, de constats en cours d’instruction et d’une batterie d’indicateurs sur à peu près tout ce qui définit le « système Terre ». L’inventaire étourdit, les quantités énormes de la « comptabilité environnementale » sidèrent. Ainsi « en 2006, l’armée de l’air américaine a consommé 2,6 milliards de gallons de kérosène, soit autant que pendant toute la Seconde Guerre mondiale sur les terrains extérieurs » (p. 143). Transposés à l’échelle du globe, les dommages sur tel ou tel composant du système-Terre atteignent des proportions monstrueuses.

4 L’« Anthropocène » est le liant de ces chaînes de « faits » hétérogènes. Utilisé à chaque page, le « concept » est d’une très (trop ?) grande plasticité. Il peut renvoyer, sans exhaustivité et selon les cas, à un terme « inventé » par des scientifiques pour qualifier une nouvelle ère géologique, un « point de non-retour » dans l’histoire de la Terre, un événement et/ou une époque dont les bornes temporelles sont pour le moins incertaines, « une révolution géologique d’origine humaine », mais aussi un enjeu politique, une intuition d’Hannah Arendt sur l’humanité à l’aube de l’« âge spatial » (p. 77), une espèce de « thanatocène » (p. 143), une forme d’agir (p. 265), sans oublier… le nom d’une collection aux éditions du Seuil, que dirige Ch. Bonneuil, et dans laquelle, précisément, paraît l’ouvrage. La boucle est bouclée. Mais avant d’interroger le « pouvoir de dire l’Anthropocène et son histoire » (p. 59), on souhaiterait savoir plus précisément sur quoi porte le raisonnement. Toutefois, on n’est pas sûr de toujours y voir clair. L’Anthropocène – avec la majuscule – est une notion amulette (ou allumette, c’est selon) : à la fois le principe d’une intelligibilité totalisante et l’embrayeur narratif d’un récit sur les récits, grands et modestes, déjà là ou à inventer. Il s’agit en effet, dans cette perspective généreuse, de « penser cette nouvelle époque à travers les récits que l’on peut en faire » (p. 11) et de « donner du sens » à une histoire qui en serait dépourvue ; et de le faire à distance des récits de la « prise de conscience » et « en historiens » (p. 12). Quoiqu’ils narrent sous la bannière classique de l’histoire, les auteurs suggèrent d’aménager l’espace d’« un nouveau champ d’investigation absolument fondamental au croisement des sciences naturelles et des humanités » (p. 33), qu’ils appellent – sans les lier explicitement à un corpus d’auteurs et de textes – les « humanités environnementales » (p. 52). Dans cette nouvelle zone d’innovation académique, la philosophie – pas n’importe laquelle, celle qui reconnaît l’urgence de penser l’Anthropocène – jouerait un rôle essentiel (p. 54).

5 « Penser », c’est le maître mot qui vaut pour méthode et principe d’action. Reste encore à savoir que penser, comment et dans quel but ? Or ce sur quoi les historiens pensent n’est pas stable. Comme l’Anthropocène résiste à la définition, ils laissent proliférer les définitions qui ont cours, avec néanmoins une préférence marquée (mais ambivalente, car le risque est grand d’un « monopole de définition », p. 100) pour le point de vue autorisé des scientifiques (et, ici, de leur porte-parole P. Crutzen), qui considèrent globalement que l’événement « Anthropocène », ce « point de non-retour », émerge à la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire au début de la Révolution industrielle. Quand bien même nous ne savons pas précisément encore ce qu’est l’Anthropocène, nous y sommes bel et bien entrés (p. 32). Et c’est pourquoi il importerait de prendre le concept « politiquement et intellectuellement au sérieux » : de penser mais aussi d’« imaginer les contours – difficilement objectivables mais collectivement imaginables et discutables – de la résilience » (p. 42). Donc, l’Anthropocène est là depuis fort longtemps (les historiens ne s’en laissent pas conter), il excède le seul constat d’une « crise environnementale » (p. 38), et, sous la forme de l’alerte ici et maintenant, il obligerait à « politiser » la compréhension de ces questions que l’on aurait tort de laisser aux seuls scientifiques. Parmi d’autres, Bruno Latour est cité ici parce que, d’après lui, l’idée (plus que le concept) d’Anthropocène « annule la coupure entre nature et culture ». Soit, l’on n’en saura pas plus sur les modalités par lesquelles cette coupure ontologique (onto-théologique, chez Latour) s’annule, mais on suppose qu’elle « donne à penser ». Il n’en reste pas moins que les anciennes partitions sont décidément revêches et les historiens n’ont de cesse de penser par elles. Entre autres indices de cette âpre résilience, le constat qu’« à l’heure de l’Anthropocène, le fonctionnement de la Terre tout entière devient une affaire de choix politiques humains » (p. 43).

6 Rendre opératoire une définition n’est pas prioritaire ici. On le perçoit dans l’esquisse de caractérisation et de « typologie » de ce que les historiens appellent des « grammaires conceptuelles » de la « réflexivité environnementale » (p. 200). S’ils ont le sens de la formule, il n’est pas aisé de saisir ce que recouvrent les notions-métaphores très générales : pas ou peu de critériologie ni de discussion critique des limites de validité. À ce travail, certes fastidieux, les auteurs substituent les narrations sur tel ou tel aspect de la lente déréliction anthropocénique. Car ils se méfient des concepts enchâssés dans le « récit officiel » des mêmes « anthropocénologues » (p. 64) auxquels ils ont pourtant emprunté le « beau concept » d’Anthropocène. Ils proposent ainsi dans les chapitres 5 à 9 autant de variations sur le « thermocène » (« histoire politique du CO2 »), le « thanatocène », le « phagocène » (« consommer la planète »), le « phronocène » (réflexivité environnementale et prudence) et, enfin, le « polémocène » (objections à l’Anthropocène). Cette mise en « cène » multivariée justifie l’addition de vastes mises en série de réalités hétérogènes. C’est dans l’« histoire politique du thermocène » que le propos des historiens, s’appuyant sur des sources de seconde main bien choisies, est sans doute le plus édifiant (à défaut d’être très cadré). De façon plus convaincante cette fois, ils invitent ainsi à se « se libérer de l’idée de transition énergétique » (p. 119) et plus largement à « dénaturaliser l’histoire de l’énergie » (p. 125) parce qu’elle véhicule une téléologie et des biais (repris dans l’historiographie) : « L’histoire de l’énergie est aussi et surtout celle de choix politiques, militaires et idéologiques qu’il faut analyser en historien, c’est-à-dire en les rapportant aux intérêts et aux objectifs stratégiques de certains groupes sociaux » (p. 125). « Analyser en historien », précisera-t-on au passage, revient donc ici à répliquer le protocole explicatif on ne peut plus classique d’une sociologie de la connaissance à la Mannheim, qu’a prolongé la « nouvelle » sociologie de la connaissance scientifique d’Édimbourg dans les années 1970. Cette « lecture politique » n’a certes rien d’original, cependant qu’elle constitue un utile point d’entrée sur ces questions (L’événement Anthropocène est aussi un ouvrage de vulgarisation).

7 Mais encore faut-il rendre l’analyse et le récit historiens efficaces, que soient identifiés les protagonistes de cette histoire-bataille de l’Anthropocène. Si l’on excepte la référence à quelques individualités motrices, les auteurs mentionnent des macro-entités et des groupes dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’ils jouent un rôle à un moment ou à un autre. Ainsi des acteurs fantômes et des processus aveugles jouent-ils leur partition ; par exemple, on découvrira la « nature schizophrénique de la modernité qui continua de penser l’homme comme produit par les choses environnantes, en même temps qu’elle le laissait les altérer et les détruire » (p. 221). Que l’Anthropocène demeure opaque, c’est déjà un problème ; or si d’autres actants indéfinis mais très agissants (« la modernité pense ») s’invitent dans le récit, il y a des chances qu’on n’y comprenne plus rien. Autre illustration de ces flottements agentifs : « Exit le Progrès linéaire et inexorable, chargé de faire taire les contestataires du monde libéral, industriel et consumériste en les accusant de vouloir nous faire revenir en arrière » (p. 36). Donc, le Progrès qui « fait taire » des « contestataires » accusés de « nous » détourner de la dépendance au sentier de la modernité. Ce flou catégoriel et ces légèretés syntaxiques sont-ils un dommage collatéral d’une mise en récit impossible à contrôler parce que prise « dans la tempête de Gaïa » (p. 85) ? Ou bien faut-il déceler dans ces typifications à la hache une stratégie discursive, procédant par le vague ? On hésite, mais là n’est pas la question, semble-t-il : L’événement Anthropocène est avant tout un livre d’intervention « politique ».

8 « La Terre, l’histoire et nous » : le sous-titre annonçait déjà l’enrôlement global. Mais ce « nous » n’est pas toute l’humanité qui, « prise comme un tout […], n’existe pas d’un point de vue environnemental » (p. 89) : c’est l’abîme entre le Texan au volant de son pick-up et le « Kenyan moyen ». C’est bien plutôt « les 500 millions les plus aisés du globe » (p. 26), a fortiori les « élites mondiales » (p. 70) qui le minent par leur présence. Cela fait malgré tout beaucoup de monde. Et ce « nous » de faire face « au retour en force, et non sans violence, de l’irascible Gaïa dans le domaine humain [qui] nous oblige à la réintégrer au cœur de l’appréhension de l’histoire, de notre conception de la liberté et de notre pratique de la démocratie » (p. 37). Nous, quelques autres milliards d’humains qui subissent sans broncher (ou presque), et l’ineffable Gaïa. En même temps que les historiens souhaitent résister à la tentation (qui est celle des « anthropocénologues ») d’homogénéiser à l’échelle d’une inscrutable et abstraite « espèce humaine » (les « peuples de Gaïa » sont fort différenciés), ils ne font pourtant que cela.

9 L’inscrutabilité référentielle redouble d’intensité lorsque les auteurs s’attardent sur le cas « Gaïa ». Ils citent la philosophe Isabelle Stengers, spéculant sur la fameuse « hypothèse » formulée par Lovelock en 1974 : Gaïa est « une mère peut-être, mais irritable et chatouilleuse » (p. 39-40). Le portrait de la Terre alterne entre le sympathique anthropomorphisme et le début d’infantilisation, le kitch de la projection vaguement animiste et le New Age sécularisé des sciences du « système Terre » (en tant qu’« acteur », p. 81). Si les caractérisations à spectre large par le « nous » distingué des méchants « eux » (les capitalistes, les pollueurs, les traders, les politiciens irresponsables, les technocrates, etc.) pouvaient laisser perplexe, l’« écocentrisme » du « penser comme Gaïa » (p. 55) déconcerte. Mais il y a plus : « dès lors qu’il n’est plus possible de s’abstraire de la nature, il s’agit de penser avec Gaïa » (p. 56). À ce point de l’exposé, les historiens se téléportent et se symétrisent en pensée avec « Gaïa ».

10 Mais les conditions d’un dialogue avec la nouvelle idole des « peuples de l’Anthropocène » ne sont pas évidentes. Il faut en effet trouver des intermédiaires et des sources d’autorité pour dire l’état présent et futur du monde. Les scientifiques sont les premiers candidats. Les alter-anthropocénologues sont méfiants à l’endroit des solutions « innovantes » et des promesses et mirages de la « technoscience », qui survendent une « gestion » rationnelle de ces désordres planétaires. Ils prennent ici leurs distances avec Bruno Latour (un concurrent sérieux sur le marché des « humanités environnementales » Gaïa-compatibles) et tous ceux en général qui se laissent aller au jeu du Progrès. Pas question de confier les clés aux « apprentis sorciers » de la science (p. 103) ni de céder à l’hubris de l’agir humain tellurique après « l’irruption de Gaïa » (p. 107). Des scientifiques irresponsables à l’empire d’un « géopouvoir émergent » , qui « reconceptualise la Terre comme un système à connaître et gérer pour en tirer le rendement soutenable maximal » (p. 108), les masques tombent les uns après les autres. Et c’est pourquoi la maîtrise des débordements de l’« imaginaire naturaliste » (Philippe Descola) serait nécessaire.

11 L’histoire est lourde de la responsabilité des « puissances hégémoniques du XIXe siècle (la Grande-Bretagne) et du XXe siècle (les États-Unis) [laquelle] témoigne du lien fondamental entre la crise climatique et les entreprises de domination globale » (p. 135). Selon les auteurs, c’est sans doute la thèse la plus clivante, ce saccage est le résultat d’un projet conscient. Contre l’idée selon laquelle cette histoire relève de la conséquence non voulue ou inconsciente (idée que même le « subtil Bruno Latour » [p. 93-95] reprend à son compte), l’Anthropocène marque la culpabilité des élites planétaires coalisées pour précipiter le chaos à venir. Si la lutte apparaît inégale et pour l’instant vouée à l’échec, les auteurs insistent sur la nécessité de nommer les responsables, de citer les ennemis, ce qu’a surligné ailleurs J.‑B. Fressoz : « Il me semble toutefois important de montrer les institutions qui nous ont mis dans la merde. Par exemple le rôle des militaires, qui ont eu et continuent d’avoir un rôle majeur dans la destruction de l’environnement » (« L’apocalypse et l’anthropocène. Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz », Vacarme, 65, 2013, p. 228). Mais les responsables et les ennemis de Gaïa, c’est aussi vous et moi, c’est-à-dire encore « nous » : certes à notre corps défendant la plupart du temps, « nous » contribuons à l’outrage, en continuant de « malbouffer », de conduire nos voitures diesel, d’alourdir notre « bilan carbone », de surconsommer dans les supermarchés, etc. « Nous » sommes les corps de l’Anthropocène, et le menu de la cène n’est pas appétissant sinon même nocif, puisque « nous » participons d’une société capitaliste-consumériste qui dégrade la nature et nos corps (notamment par des maladies chroniques toujours plus répandues : cancers, obésité, maladies cardiovasculaires…). Et l’inquiétude de monter d’un cran. Comme le suggère Umberto Eco, « avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. Par conséquent, au cas où il n’y aurait pas d’ennemi, il faut le construire » (Umberto Eco, Construire l’ennemi et autres écrits occasionnels, Paris, Grasset, 2014, p. 13). Le procédé est courant, de l’ordre de l’inévitable dans les luttes ; mais pour autant, il mène à des simplifications et binarise là où il faudrait chercher la nuance et le clair-obscur des situations inextricables.

12 L’apocalypse est derrière nous, il n’est plus l’heure de « s’éveiller » mais de « survivre ». C’est pourquoi il faut re-po-li-ti-ser la « pensée » de l’Anthropocène. Le slogan est martelé avec énergie tout au long de l’ouvrage. Il s’illustre dans le récit par l’alliage du descriptif et du normatif, les mots d’ordre quasi insurrectionnels, les injonctions répétées à se déprendre de décennies de conditionnement mental, à secouer un lecteur qu’on imagine pourtant à peu près convaincu par avance. S’agissant de la « mise en politique » de l’Anthropocène, les historiens font valoir une stratégie. Là encore, leur offre n’est pas la seule et d’autres entrepreneurs en morale anthropocénique sont particulièrement « agressifs » sur le marché à la veille de la COP 21 qui se tiendra en décembre 2015 à Paris. Quand un B. Latour, désormais défenseur de l’Institution, qui tente de donner à croire que la « simulation » théâtrale de la négociation diplomatique autour du climat est plus vraie que (la politique de la) nature (Le Monde, 9 mars et 1er juin 2015), Ch. Bonneuil et J.‑B. Fressoz, eux, préfèrent les voies de traverse et les résistances « locales » et « modestes », loin des paillettes. En toute fin d’ouvrage, ils prédisent que la survie dans/à l’Anthropocène peut constituer « une expérience extraordinairement émancipatrice » ; soit, mais lorsque les auteurs avancent des propositions pour combattre l’écocide globalisé, raccordées par exemple aux « nouveaux espaces de démocratie participative » (p. 59), l’irénisme tend à l’emporter. En l’absence d’alternatives qui soient autre chose qu’un appel à l’imagination ou à la poésie (Henri Michaux, cité p. 112), et qui plus est dans le monde violent et qui est dépeint avec force détails, on voit mal comment le processus peut être résistible.

13 La littérature toujours plus abondante sur l’Anthropocène ne connaît pas la crise. L’événement Anthropocène participe du mouvement, quand même ses auteurs rechignent à emboîter le pas de l’anthropocénologie la plus appliquée au profit d’« humanités environnementales » impliquées. Ils tentent l’impossible dans ces 300 pages. Bien que le livre regorge d’informations utiles, il laisse sur sa faim sur le plan de l’analyse. Entre le manifeste, le manuel d’intervention, l’essai grand-angle et la promesse de digest d’« humanités environnementales », L’événement anthropocène déjoue les classements académiques et entend réarmer la critique des transformations. Au risque néanmoins de verser dans le radicalisme de papier et d’anéantir ce qu’il ambitionnait d’encourager : l’émancipation par la connaissance.

Arnaud Saint-Martin
Laboratoire Printemps, CNRS-UVSQ
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Mis en ligne sur Cairn.info le 22/12/2015
https://doi.org/10.3917/pox.111.0202
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