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2017/4 (n° 120)


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Dans une perspective constructiviste, l’ouvrage d’É. Roullaud, issu de sa thèse, présente une étude empirique de la représentation des intérêts agricoles dans l’espace politique des institutions de l’Union européenne. À la croisée de la sociologie de l’Union européenne et de la sociologie des mobilisations, l’auteure prend pour objet un des quatre syndicats professionnels français des agriculteurs, la Confédération paysanne, et l’organisation européenne dont elle est membre, toutes deux critiques du modèle agricole productiviste. Fondé sur un travail documentaire méticuleux qui explore l’histoire de ce syndicat depuis sa création en 1987, l’objectif de cet ouvrage est double : il s’agit de situer l’organisation au sein des espaces de représentation politique nationaux et des institutions de l’Union européenne (UE) et de décrire comment les membres de l’organisation professionnelle se saisissent des thématiques européennes.

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La démonstration s’organise autour d’une question centrale qui est tenue de bout en bout : comment un syndicat national s’organise-t-il afin de défendre des revendications relatives à une politique européenne ? (p. 7). Dans son argumentation, É. Roullaud va à l’encontre de l’approche privilégiée par les European studies qui postule que les scènes nationales seraient délaissées à mesure que l’espace politique européen se structure. Cette approche jugée trop mécaniste ne résiste pas à l’enquête empirique. Ainsi, si la Politique agricole commune (PAC) est une politique européenne qui se construit à Bruxelles, le syndicat continue à investir préférentiellement les institutions nationales pour défendre ses intérêts. En décrivant l’intégration européenne au prisme des pratiques d’une organisation professionnelle – plutôt qu’à partir d’une politique ou d’une institution publique singulière –, l’auteure donne à voir un processus heurté et non linéaire, résultant de rapports de force à l’intérieur et entre les autres organisations sectorielles. En outre, son approche permet de fortement nuancer une opposition habituelle entre niveaux « national » et « européen », et d’y substituer une conception en termes d’enchevêtrement des échelles et des espaces politiques au sein desquels les représentants d’intérêts portent leurs revendications. En éclairant les logiques d’investissement différenciées de l’UE dans le temps long et en portant attention aux pratiques et propriétés des acteurs, cet ouvrage s’inscrit pleinement dans le tournant sociologique adopté par les études européennes défendu notamment par Virginie Guiraudon et Didier Georgakakis.

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Le premier chapitre fait un détour par l’espace européen et introduit le reste de l’enquête qui a été principalement menée dans l’espace national. Il retrace la construction du syndicat européen auquel se rattache la Confédération paysanne, la Coordination Paysanne Européenne (CPE, devenue la Coordination européenne – Via Campésina en 2008). Cette petite organisation partage la représentation syndicale avec son encombrante rivale la COPA-COGECA, qui bénéficie d’une légitimité institutionnelle historique puisqu’elle a été créée à l’initiative des institutions européennes au moment du lancement de la PAC en 1958. La CPE, quant à elle, se constitue plus tardivement, en 1986, à l’initiative de réseaux paysans condamnant l’industrialisation de la production agricole. À partir d’une analyse fine des fonds d’archives du syndicat, complétée par des entretiens avec ses membres, É. Roullaud montre comment cette fragilité initiale se perpétue dans le temps. Dans ses relations avec les adhérents, les représentants syndicaux européens éprouvent des difficultés à construire un discours commun qui prenne en compte la pluralité des contextes locaux. Par ailleurs, l’organisation se trouve dans un rapport de dépendance, notamment financière, à l’égard des institutions européennes. Cette dépendance tend à orienter les activités de ses permanents jusqu’à les détourner de leurs objectifs contestataires. Ainsi, les représentants syndicaux étudiés s’en tiennent à des activités d’ordre principalement réactif aux mesures politiques déjà décidées et à des revendications générales.

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Le chapitre 2 montre que si la Confédération paysanne accorde une place centrale aux politiques agricoles européennes dans ses revendications, elle les promeut presque uniquement dans un espace national ; à la suite de Douglas Imig et Sydney Tarrow, É. Roullaud parle de « domestication » des enjeux communautaires. Les porte-parole du groupe sont ainsi en mesure de définir et de faire exister les intérêts qu’ils entendent comme européens ailleurs qu’à Bruxelles. L’UE apparaît à ces syndicalistes comme un espace pris entre le national et l’international, d’autant plus qu’ils développent progressivement des plaidoyers visant l’Organisation mondiale du commerce. Par ailleurs, des opportunités politiques se maintiennent au niveau national où la représentativité du syndicat est reconnue, ce qui permet à ses membres de s’associer au processus de concertation publique, compte tenu également du poids déterminant des pouvoirs nationaux dans la définition des réformes et des modalités d’application de la PAC. Plutôt que de considérer l’européanisation comme un mouvement naturel qui s’imposerait aux groupes d’intérêt et face auquel ils n’auraient d’autre choix que de se conformer, l’auteure l’envisage comme un processus non unilatéral d’appropriation et d’usages variés d’un espace de représentation. Ce chapitre rappelle que l’enquête empirique permet de distinguer un « discours européen » de « pratiques européennes » (p. 71) et de défendre qu’un « processus d’européanisation ne repose pas forcément sur l’intégration au jeu européen » (p. 94).

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Après avoir détaillé les conditions de l’investissement et de l’appropriation de l’espace de représentation politique des institutions de l’UE, le chapitre 3 met en exergue le caractère structurant de la PAC dans les antagonismes qui caractérisent cet espace. Tout d’abord, le modèle agricole promu par la PAC est un élément qui organise la compétition syndicale nationale : la Confédération paysanne est elle-même née en rompant avec le syndicat agricole dominant sur ce sujet : la Fédération nationale des Syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Aussi, la ligne syndicale de la Confédération est clairement indexée sur le refus de ces réformes agricoles, comme en témoignent par exemple les revendications pour une « PAC alternative ». Enfin, plus récemment, l’actualisation de la PAC cristallise des oppositions particulièrement fortes à l’intérieur même du syndicat, notamment lorsqu’il s’agit de participer ou non aux négociations avec les pouvoirs publics. Si l’on sait déjà que la PAC, en encadrant juridiquement l’accès au métier d’agriculteur et l’obtention d’aides financières organise activement ce monde professionnel, ce troisième chapitre établit que les prises de position au sujet de la PAC structurent également l’espace de la représentation syndicale agricole.

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Le chapitre 4 poursuit cette analyse des effets des politiques européennes sur les formes de mobilisation syndicale en se penchant sur l’économie interne du syndicat et sur la conduite du travail militant. Une ethnographie de plusieurs mois au bureau national, complétée par un dépouillement systématique de fonds d’archives encore non inventoriés ainsi que du journal de l’organisation ont permis à É. Roullaud de décrire les évolutions du répertoire d’action du syndicat et de les mettre en lien avec le profil des militants. Si le répertoire est largement contraint par le rythme des négociations nationales et intergouvernementales, le syndicat développe aussi d’autres formes d’action que la concertation avec les pouvoirs publics, telles que le recours à des actions juridiques, les coalitions entre plusieurs secteurs économiques ou encore des manifestations communes avec d’autres organisations du mouvement social. Les représentants politiques, à Bruxelles ou à Paris, demeurent les cibles privilégiées des actions contestatrices, cependant les mobilisations collectives peuvent aussi servir à conforter l’organisation dans la position qu’elle occupe ou bien à contester celle de ses adversaires. L’auteure termine en soulignant une division du travail au sein du syndicat de plus en plus forte : la spécialisation de l’activité militante met à distance les activités syndicales de la base, qu’on peut relier aux effets de l’intégration européenne sur les groupes d’intérêts. Ce processus de spécialisation des postes et de professionnalisation des représentants va cependant à l’encontre du principe démocratique de rotation qui était au fondement de cette organisation professionnelle et qui, encore aujourd’hui, est un élément distinctif de la Confédération.

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Le travail d’É. Roullaud propose donc une analyse dynamique des ressorts institutionnels et sociaux du processus d’européanisation de la représentation syndicale. Il permet d’infléchir les lignes de lecture dominantes sur les groupes d’intérêt européens qui négligent trop souvent l’histoire des organisations étudiées et les propriétés sociales de leurs membres. Si on ressort de la lecture avec un aperçu clair des oppositions qui structurent l’espace de la représentation syndicale dans le domaine agricole, les conditions objectives de la concurrence syndicale auraient en revanche pu être mieux documentées en intégrant à l’analyse une dimension économique (moyens financiers et humains de chaque organisation ou captation des ressources publiques par exemple). Par ailleurs, l’analyse relationnelle entreprise par l’auteure au sein de la Confédération paysanne aurait gagné à être étendue au personnel politique et administratif des institutions européennes et nationales, dont les statuts et les relations avec le syndicat sont en l’état largement invisibles. On sait en effet grâce aux travaux de Sylvain Laurens (Les courtiers du capitalisme : milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles, Marseille, Agone, 2015) que les porteurs d’intérêt ajustent leur répertoire d’action à l’aune des attentes institutionnelles, telles qu’ils les perçoivent. En somme, le parti pris en termes de « champ de la représentation syndicale agricole » est certes fertile mais il n’est parfois qu’esquissé. L’analyse pourrait être complétée en considérant davantage les acteurs aux marges de l’organisation tels que les représentants politiques et les organisations non syndicales avec lesquelles la Confédération coopère (ONG, think tank…) pour mieux rendre compte de la position spécifique qu’elle occupe au sein de l’écosystème étudié.

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Au final, on ne peut que saluer une étude sur la résistance aux politiques communautaires qui vient nourrir les analyses des conditions de renouvellement du modèle capitalistique et spécifiquement du productivisme agricole. Documenter les relations sociales concrètes des espaces où s’organise la critique du capitalisme permet de comprendre en creux ce qui rend possible son fonctionnement.


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