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Population

2011/2 (Vol. 66)


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Mobilité résidentielle et ségrégation urbaine

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Coordonnée par Jean-Louis Pan Ké Shon Unité de recherche « Mobilité, logement et entourage » de l’Ined

Jean-Marc Stébé, La crise des banlieues. Sociologie des quartiers sensibles, Paris, Presses universitaires de France, Que sais-je ?, 2010 (4e éd.), 126 p.

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Si les projecteurs se sont de nouveau braqués sur les banlieues françaises lors des émeutes de 2005 et 2007, celles-ci alimentent les discours politiques, médiatiques et scientifiques depuis maintenant une trentaine d’années. Dans ce contexte, l’ouvrage de Jean-Marc Stébé, dont c’est la quatrième édition (la première datant de 1999), propose une mise en perspective sociologique accessible et synthétique de la question des « quartiers » sensibles.

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Le premier chapitre présente un panorama très documenté des origines et de l’évolution des banlieues, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. En effet, dès l’époque médiévale existe aux abords des villes une zone délimitée, sur laquelle l’autorité locale exerce un « droit de ban », qui implique un ensemble de servitudes mais aussi de privilèges pour les paysans occupant ce périmètre. Jusqu’à l’ère industrielle, la banlieue offrira aussi un cadre de vie agréable – la campagne « aux portes de la ville » – à l’aristocratie puis à la bourgeoisie. L’industrialisation sera par la suite à l’origine de la rapide expansion des banlieues : logements ouvriers, usines et entrepôts se développent pour former une « couronne industrielle » à la périphérie des villes. Après la seconde guerre mondiale, la crise du logement, l’accroissement démographique et le processus d’urbanisation poussent l’État à intervenir (avec un certain retard), en mettant en place à partir de la fin des années 1950 un programme ambitieux de construction de logements, qui donne naissance à ce que l’on appellera les « grands ensembles ». Ces différents éléments, auxquels s’ajoutent notamment la périurbanisation et l’habitat pavillonnaire ou les villes nouvelles, mettent bien en évidence l’hétérogénéité de la banlieue, « un territoire pluriel qui agglomère une grande diversité de lieux, d’activités et de populations » (p. 9).

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Dans le second chapitre, Jean-Marc Stébé décrit les sources du malaise des banlieues sensibles, et les processus de relégation et d’exclusion. Les facteurs explicatifs de la « crise urbaine », qui semble cristalliser les problèmes sociaux, sont multiples et interdépendants : ils forment une « série de chaînes causales d’éléments disqualifiants » (p. 40). À l’origine, les grands ensembles sont considérés comme des espaces de transition, favorisant l’intégration sociale par la coexistence harmonieuse de différentes classes sociales. Mais bien vite, cette ambition fait place à la désillusion : les grands ensembles deviennent des lieux de relégation, des enclaves où des populations à forte proportion de chômeurs, de pauvres et d’immigrés se voient contraintes d’habiter et de rester. La désagrégation de l’organisation communautaire et l’épuisement du mouvement ouvrier participent de ce mouvement de précarisation spatialement situé. L’auteur emprunte ensuite à la théorie de la disqualification sociale de Serge Paugam [1][1] Paugam S., 1997, La disqualification sociale. Essai... pour expliciter le processus de marginalisation sociale conduisant de la fragilité à la rupture, c’est-à-dire la « spirale de l’exclusion » (p. 49) ; toutefois le concept de « désaffiliation » développé par Robert Castel [2][2] Castel R., 1995, Les métamorphoses de la question sociale,... eut été également pertinent. Les jeunes semblent les premiers touchés par ce processus, ou tout au moins représentent-ils la catégorie de population la plus visible de la question urbaine. Les problèmes d’insertion sociale et professionnelle et, pour les enfants d’immigrés, d’« intégration », nourrissent un sentiment de frustration, de rejet de la société, et peuvent mener à la « galère » [3][3] Dubet F., 1987, La galère. Jeunes en survie, Paris,... et aux comportements déviants (incivilités, délinquance, émeutes…) [4][4] Comportements sur lesquels les travaux de Gérard Mauger....

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On regrettera dans cette partie le regard relativement univoque porté par l’auteur sur les quartiers populaires et leurs populations. En effet, à l’exception de l’ambivalence des sentiments à l’égard du quartier (entre rejet et attachement), l’accent est mis presque uniquement sur l’exclusion et l’accumulation des handicaps dont les habitants sont victimes, sans échapper à un certain misérabilisme. Or le lien social n’est pas totalement absent de la vie dans les quartiers sensibles : les populations concernées peuvent aussi mobiliser au quotidien un certain nombre de ressources (tissu associatif, sociabilités…) qu’on aurait aimé voir développées. D’autant que ces quartiers sont hétérogènes en termes de précarité, de morphologie et d’accessibilité, induisant plus un continuum de situations qu’une césure franche avec le reste des territoires.

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Le troisième chapitre revient sur des débats conceptuels qui agitent la communauté des chercheurs en sciences sociales. Tout d’abord, la ségrégation, division sociale de l’espace, recouvre plusieurs usages conceptuellement distincts. En tant que processus de séparation physique, la notion est là aussi équivoque. L’auteur propose alors deux définitions générales de la ségrégation. Selon la première, la ségrégation serait la « simple différence de répartition ou de conduite des groupes » qui « mène à une spécialisation plus ou moins précise, plus ou moins lisible dans le paysage des territoires urbains ». Cette définition accepte alors les quartiers fermés des riches (gated communities) comme espace ségrégué, ce qui a pour défaut d’évacuer la connotation de pénalité attachée aux territoires ségrégués. Selon la seconde définition, la ségrégation serait l’« effet recherché d’une discrimination plus marquée et parfois institutionnalisée » (p. 84). Toutefois, la ségrégation ne peut-elle résulter de discriminations directes et indirectes (notamment la ségrégation ethno-raciale), aboutissant à la concentration de populations dévalorisées, et non d’un effet recherché en tant que tel ?

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Mais la principale controverse est centrée sur l’usage du terme de « ghetto », de plus en plus présent dans les champs médiatique, politique et scientifique. Jean-Marc Stébé souligne, pour commencer, les différences entre les ghettos tels qu’ils ont été étudiés dans le contexte de forte fragmentation sociale et spatiale des villes américaines par L. Wirth puis par L. Wacquant et S. Body-Gendrot, et les banlieues françaises. Pourtant, arguant du caractère « contingent » du « vocable ghetto », l’usage de celui-ci ne lui semble pas « impropre » mais bien « opératoire », « à condition de retenir des critères spécifiques pour observer la réalité de certains territoires urbains » (p. 91). À partir d’observations empiriques en Lorraine, et au prix d’une certaine « souplesse » épistémologique, il propose donc de qualifier de ghettos certains quartiers d’habitat social, caractérisés par une importante homogénéité économique (objectivée par la PCS du chef de ménage ou le pouvoir d’achat) et une forte « captivité » résidentielle (mesurée par la marge de manœuvre déclarée dans le choix du logement). Or si la pauvreté des habitants des quartiers sensibles n’est guère discutable, leur « captivité » est quant à elle largement remise en cause par l’analyse longitudinale. Les travaux sur les trajectoires résidentielles montrent au contraire qu’entre 1990 et 1999, 61 % des habitants des zones urbaines sensibles (ZUS) ont déménagé, le plus souvent pour une zone plus valorisée : la mobilité résidentielle est plus importante en ZUS que sur le reste du territoire français [5][5] Pan Ké Shon J.-L., 2009, «Ségrégation ethnique et ségrégation....

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Ce débat n’est pas uniquement rhétorique : par leurs choix théoriques et terminologiques, les scientifiques participent à la construction des représentations des quartiers sensibles, qui ne sont pas sans effet sur les politiques publiques [6][6] Gilbert P., 2011, « « Ghetto », « relégation », « effets.... L’amalgame entre ghetto et banlieue sensible « empêche de formuler un diagnostic juste des maux qui frappent les « banlieues » françaises et donc de leur apporter les remèdes nécessaires » [7][7] Wacquant L., 2006, Parias urbains. Ghetto, banlieues,.... L’emploi du terme ghetto peut en outre conduire à stigmatiser les habitants des quartiers sensibles et à leur imputer la responsabilité des problèmes qu’ils subissent. En tant que « catégorie spatiale racialisée », il « participe d’une indigénisation des quartiers et de leurs habitants » [8][8] Avenel Cyprien, 2004, Sociologie des « quartiers sensibles »,....

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Le quatrième et dernier chapitre recense de manière très complète les différentes modalités de la politique de la ville pour prendre en charge la « crise des banlieues ». Ces « remèdes », expérimentés par les pouvoirs publics depuis une trentaine d’années, sont multiples – opérations techniques portant sur l’habitat et le cadre de vie, interventions sociales, actions sur l’emploi et l’insertion professionnelle, moyens économiques… – et ont connu des résultats inégaux. Parallèlement, la ségrégation spatiale et sociale apparaissant de plus en plus marquée, la mixité est devenue un objectif et un principe législatif majeurs des politiques urbaines, « la première condition de la cohésion sociale et territoriale » (p. 106).

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Finalement, malgré un positionnement théorique parfois discutable, ce court ouvrage de vulgarisation n’en fournit pas moins une riche synthèse de la question, toujours d’actualité, des « quartiers sensibles », dont on recommandera la lecture pour une première approche de cette thématique.

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Nicolas Robette

Profession Banlieue, « Le relogement, au cœur de la rénovation urbaine », Actes de la rencontre organisée le 28 juin 2007 à la bourse du travail de Bobigny, Recherche sociale, n° 186, avril 2008, 128 p.

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Cette publication est le fruit d’une réflexion croisée d’acteurs institutionnels de la Seine-Saint-Denis (urbanistes, aménageurs, bailleurs sociaux, travailleurs sociaux…) et de chercheurs sur la question du relogement dans les opérations de rénovation urbaine. Elle présente le rapport d’un groupe de travail mis en place par l’association Profession Banlieue [9][9] Profession Banlieue est un centre de ressources destiné... et animé par Didier Vanoni et Damien Bertrand, du cabinet FORS-Recherche sociale, ainsi que l’ensemble des débats et des interventions de la rencontre organisée autour de ce document le 28 juin 2007 à Bobigny. Ce sont donc avant tout des témoignages d’acteurs que livre cette publication.

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Grâce à des opérations de démolition et de reconstruction, l’objectif de la rénovation urbaine mise en place par l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) est de valoriser le patrimoine des bailleurs, d’améliorer les conditions de vie des habitants et de créer les conditions d’une plus grande mixité sociale dans certains quartiers rencontrant des problèmes sociaux et urbains. Ces transformations résidentielles massives placent la question du relogement des populations concernées au centre des projets. Les contributeurs se posent à ce propos des questions très concrètes. Quels outils construire afin d’assurer les relogements dans les meilleures conditions possibles ? Quelle évaluation peut-on faire des effets sociaux du relogement en termes de rééquilibrage du peuplement et d’amélioration de la qualité de vie des habitants ? Quelles sont les étapes clés d’une conduite opérationnelle des relogements ? Dans la première partie, le rapport analyse les publics concernés par les opérations de démolition. Dans la deuxième, il met en évidence la façon dont s’organisent les dispositifs de relogement à l’échelle de la Seine-Saint-Denis. La troisième partie porte sur les différentes étapes qui jalonnent la conduite opérationnelle d’une action de relogement, du diagnostic de la situation à l’évaluation des relogements effectués. Enfin, la quatrième partie décrit les métiers et les compétences des professionnels en charge du relogement. Ce rapport est suivi de témoignages d’acteurs et de réflexions sur les dispositifs mis en place et sur leurs effets.

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Sur le terrain, la question du relogement des personnes visées par la rénovation urbaine soulève de nombreux problèmes. Tout d’abord, la faiblesse de l’offre de logements est un frein à l’action. Dans le département de la Seine-Saint-Denis, où près de 11 000 démolitions sont prévues, 60 000 demandes de logement sont déjà en attente. Le principe du « un pour un », énoncé par l’Anru pour la reconstruction des logements démolis, est considéré comme en deçà des besoins. Surtout, il existe un décalage constant entre les constructions et les démolitions projetées, ces dernières étant constamment plus nombreuses. Une autre difficulté tient aux caractéristiques des populations à reloger, souvent très peu solvables et captives de leurs logements du fait de leurs faibles loyers. Plusieurs catégories de ménages posent des problèmes particuliers. Les familles monoparentales et les familles nombreuses se heurtent au manque de solvabilité pour les premières et à la pénurie de grands logements abordables pour les secondes. Les personnes âgées sont quant à elles les plus difficiles à convaincre de déménager car elles ont beaucoup à perdre dans ce processus (elles vont quitter un appartement où elles étaient implantées de longue date, souvent d’une taille supérieure à leurs besoins et avec un loyer peu élevé). Les ménages hébergés par des tiers posent quant à eux la question de savoir s’ils font partie des « ayants droit » pour le relogement. Enfin, les copropriétés dégradées sont problématiques car il est plus difficile d’intervenir efficacement sur le parc privé que sur le parc social (comment, par exemple, empêcher le propriétaire bailleur de relouer à nouveau son bien une fois les occupants précédents relogés ?). Une autre limite de l’action réside dans l’absence d’un réel portage politique. Les sphères politiques et techniques restent largement cloisonnées et il existe de grandes carences en matière de pilotage de projets urbains. La plupart du temps, les objectifs sociaux sont implicites. Quels objectifs poursuivre lorsqu’on n’a pas de vision claire des politiques de peuplement et de ce que doit être le devenir des quartiers et de leurs populations ? Les acteurs se heurtent aussi au manque de moyens financiers pour faire face aux ­problématiques sociales dans des communes parfois lourdement endettées. Enfin, la faiblesse des partenariats développés pour le relogement (peu de coopération entre communes et entre bailleurs) constitue un obstacle : le relogement se fait dans la plupart des cas sur la commune porteuse du projet de rénovation urbaine et au sein du patrimoine des bailleurs concernés par la démolition, d’où les difficultés à lutter contre la concentration des phénomènes de pauvreté et d’exclusion.

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Concernant la façon dont les habitants vivent les opérations, l’expérience des acteurs confirme à quel point la démolition et le déménagement imposé peuvent être traumatisants pour les habitants [10][10] Ceci recoupe des constats établis de longue date par.... Aujourd’hui, les institutions imposent ces déplacements avec « douceur », en tentant d’associer les habitants au projet, mais les groupes sociaux les plus défavorisés continuent de vivre ces situations dans la douleur. D’ailleurs, comme le soulignent les acteurs, la concertation est souvent limitée et essentiellement consultative (on est bien loin de ce qui a pu être mis en place dans d’autres pays comme les États-Unis). Sur le fond, l’évaluation des dispositifs de rénovation urbaine est assez pessimiste. Il apparaît que la démolition ne fait souvent que déplacer le problème et peut même le renforcer : dans certains quartiers, les acteurs ont le sentiment que les projets contribuent à dégrader la situation et sont contre-productifs en termes de mixité sociale. La communication de Christine Lelévrier confirme cette perception. Il existe selon elle une tendance au regroupement des ménages les plus pauvres et les plus nombreux dans le site ou à proximité, et les opérations risquent d’aller dans le sens d’un renforcement des disparités entre départements et entre sites. Surtout, la rénovation reste incapable d’agir sur la pauvreté des populations.

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Suite à ces constats, les participants au groupe de travail font des propositions concrètes. Il faudrait selon eux que les champs du social et de l’urbain se rencontrent plus souvent et que davantage de ponts soient établis notamment entre le relogement et l’accompagnement social « classique ». Plus largement, Didier Vanoni souligne la nécessité de réarticuler les dimensions urbaines, économiques et sociales de l’intervention publique sur un territoire. Tous les témoignages et les travaux de recherche s’accordent pour considérer que la réponse à la question sociale ne peut se trouver dans le seul champ de la rénovation urbaine. Les acteurs soulignent aussi l’importance de l’échelle d’intervention et proposent de dépasser le cadre du département pour penser la question du relogement à l’échelle de la petite couronne parisienne. Ils pointent enfin le besoin d’évaluation. Il n’existe aujourd’hui pratiquement aucun dispositif d’observation et de suivi en mesure d’évaluer la démarche de rénovation urbaine dans son ensemble. Comment, sans cela, savoir si l’objectif de déconcentration des difficultés sociales et d’amélioration des conditions de vie est atteint ?

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Le grand intérêt de ce livre est donc de proposer des points de vue d’acteurs d’horizons différents sur la rénovation urbaine. Les témoignages des professionnels sont particulièrement riches et donnent une vision très concrète de ces métiers en pleine expansion. Ils permettent de confronter les expériences en s’appuyant sur des cas précis, de s’interroger sur les pratiques et de réfléchir aux « bons » moyens d’action et aux pistes d’amélioration. En réalité, ce document comprend différents niveaux de lecture. Il fournit à la fois un matériau « brut » pour le chercheur qui y trouve des paroles d’acteurs, et une analyse critique de ces opérations de grande envergure sensées apporter un élément de solution au malaise social qui traverse les banlieues françaises. On en jugera : les résultats sont assez loin des espérances. S’il était encore besoin de le démontrer, l’intervention sur le bâti sans prise en compte des causes profondes de la dégradation, essentiellement sociales, ne fait jamais que déplacer le problème. Ce livre pourra donc intéresser toutes les personnes qui se sentent concernées par les problématiques sociales et urbaines, même si le lecteur non initié pourra parfois être quelque peu gêné par l’utilisation d’un jargon assez technique. On aurait apprécié une mise en perspective des pratiques décrites par les acteurs (par exemple, la concertation et la communication ne sont-elles pas de nouvelles façons d’imposer les opérations urbaines aux populations, même si cela s’effectue de façon plus « douce » qu’auparavant ?). Mais telle n’était pas la prétention de ce groupe de travail qui souhaitait avant tout constituer un espace d’échange. Par contre, le fait que les participants semblent éluder la question de l’immigration dans leurs débats, alors que les populations immigrées sont précisément surreprésentées dans les quartiers concernés par la rénovation, est plus problématique. Le concept de mixité a souvent été utilisé pour restreindre l’accès au logement social des immigrés : on aurait aimé avoir le point de vue des acteurs sur ces questions cruciales et sur la façon dont ils conçoivent la mixité sociale.

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Pascale Dietrich-Ragon

Judith Rainhorn et Didier Terrier (dir.), Étranges voisins. Altérité et relations de proximité dans la ville depuis le XVIIIe siècle, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2010, 278 p.

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Selon un proverbe marocain, « avant d’acheter une maison, il faut acheter les voisins »… Il semble que la ville mette en exergue une autre perspective : celle du voisinage contraint. De même qu’on ne choisit pas sa famille, on ne choisirait pas ses voisins. Or les relations d’altérité qu’implique la proximité résidentielle vont bien au-delà d’une simple opposition choix/contrainte. Cet ouvrage collectif appelle à poser un autre regard sur les modalités résidentielles des habitants. Il porte son attention sur les pratiques quotidiennes qui prennent place (et prennent de la place) dans les lieux intermédiaires, situés entre espace privé du logement et espaces publics (notamment la rue). Lieux souvent impensés parce que considérés comme relevant de la banalité, de cette multitude d’éléments que les lois de l’existence nous font prendre comme évidents ou allant de soi ; mais aussi lieux mis sous silence parce que témoins d’événements de l’intimité qui ne s’épanouissent jamais qu’en se cachant. Or les relations de voisinage (qui peuvent aller au-delà de la simple idée de proximité spatiale) appellent la construction de formes de l’altérité et la confrontation entre les différents mondes habités par chacun. L’ouvrage pointe ici une lacune dans le travail des historiens, qui ont largement occulté cet objet d’investigation même dans les travaux portant sur des « vies de quartier » : les relations de voisinage ne sont pas considérées comme une problématique en soi dans l’analyse du vécu des habitants. Le rapport entre proximité spatiale et relations sociales a surtout été appréhendé par l’étude des formes de cohabitation plus ou moins conflictuelles entre voisins (analyse d’archives de police ou de séries d’actes judiciaires ou notariaux). L’objectif de ce livre est d’apporter une réflexion sur l’appréhension historique des rapports de voisinage au sein de la ville. Le voisinage se construit à la croisée de l’espace bâti, qui vient contraindre les acteurs, et des actions et représentations des acteurs eux-mêmes qui élaborent leurs « cartes du voisinage ». Le voisinage est ainsi entendu comme « un lieu où se mettent en scène et se confrontent les différentes cultures de l’habiter ». Il s’agit pour tout un chacun de trouver la « bonne distance », dans des contextes multiples d’agrégation et de ségrégation de l’espace.

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L’ouvrage questionne les « manières de voisiner » en milieu urbain au cours des trois derniers siècles. Il s’articule autour de quatre axes thématiques renvoyant à des « façons de dire et de faire » sous la double échelle individuelle et collective.

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« Être contraint, s’accommoder » : le contexte urbain engendre le plus souvent une proximité subie qui met en jeu l’ensemble des modalités de perception (bruits, odeurs, promiscuité physique…). L’industrialisation et l’essor des espaces urbains dans la seconde moitié du XIXe siècle ont contraint les individus à vivre des nuisances sonores, olfactives… en fonction de leur voisinage avec des industries ou des artisans, remettant ainsi en cause la jouissance même de l’espace privé. Dans ce contexte, l’intimité doit s’inventer en s’adaptant aux contraintes. Ces rapports ont aussi conduit à une prise de conscience collective de l’environnement sanitaire en ville et de la nécessité d’établir un certain nombre de normes du « vivre ensemble ». L’apparition progressive des lieux intermédiaires (entre rue et logement) dans la législation française montre une reconnaissance des parties communes d’usage collectif qui se problématise aujourd’hui en termes de gestion de la « crise des grands ensembles », liée notamment à un déficit des relations de proximité. Ce processus révèle avant tout des transformations dans la frontière entre sphère privée et sphère publique, frontière qui devient un enjeu politique dès lors qu’il s’agit de contrôler les « violences urbaines ».

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« Se rencontrer, pratiquer le “ vivre ensemble “ » : les espaces intermédiaires peuvent aussi être l’occasion de relations d’entraide, de partage, d’un investissement des relations de voisinage qui cherche à conjuguer « entre-soi » et « chez soi ». Les rapports de proximité dans la ville sont socialement construits et appellent des pratiques différenciées selon les groupes socioprofessionnels et les familles. L’exemple du compérage à Lisbonne au tournant du XXe siècle montre que, chez les artisans ou commerçants résidant dans un quartier populaire, les liens de voisinage peuvent être porteurs de références positives et s’inscrivent dans des réseaux plus élargis dans l’espace. En revanche, parmi la population plus modeste d’un quartier industrialisé, ces liens permettent rarement aux habitants de s’affranchir de leurs positions sociales et ne font pas l’objet d’un investissement affectif aussi fort. La notion de « vivre ensemble » montre également cette différenciation de pratiques et d’idéologies selon les groupes socioprofessionnels. Le « vivre ensemble » correspond ainsi à un discours spécifique des couches moyennes qui s’étend sur la « convivialité » ou encore la « mixité ». À partir des années 1970 se déploie l’idéologie du changement social et se créent des groupements d’habitat autogéré promouvant des activités effectuées en commun (création de l’association « Habitat différent » en 1983). Ces groupements sont avant tout sociaux et se caractérisent par une forte homogénéité socioprofessionnelle.

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« Se replier, ériger des frontières » : altérité et proximité spatiale sont l’enjeu de l’édification de frontières plus ou moins invisibles, pouvant aboutir à des formes de marginalisation ou d’exclusion. La proximité spatiale peut venir exacerber la volonté de se différencier d’autrui en le dotant de caractéristiques spécifiques. L’autre se trouve ainsi coincé entre l’étrange (celui qui est différent de soi) et l’étranger (celui que l’on rattache à un ailleurs). L’exemple développé dans cette partie est celui des processus de différenciation sociale entre catholiques et protestants à Belfast, qui marquent l’espace d’une ségrégation communautaire très forte. L’usage de la rue devient l’objet de lutte pour le contrôle de l’espace urbain. Des quartiers se polarisent et organisent une mise à distance des personnes selon leur appartenance communautaire. Ces processus aboutissent à l’édification de « murs de sécurité » constituant des enclaves résidentielles ou encore produisent des peace lines mises en place par la police afin de stabiliser les conflits en figeant une situation territoriale.

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« Se confronter, s’affronter » : un vécu négatif des relations de voisinage peut ainsi conduire à diverses expressions du conflit allant du simple commérage à des bagarres violentes. Il s’agit généralement de « réguler les passions » afin de maintenir un certain équilibre social. On parle souvent du voisinage comme d’un « tribunal de rue », où le voisin est affublé de différents visages selon la situation de conflit : tantôt ami, confident, sauveur, consolateur ; tantôt ennemi, dénonciateur ou bourreau. Les espaces intermédiaires sont particulièrement « belligènes », en ce qu’ils permettent de trahir l’intimité de l’autre et de l’exposer aux yeux de tous. L’exacerbation des relations de voisinage trouve son extrême dans la dénonciation de ceux qui sont soumis à une répression de la part des autorités (comme l’illustre ici le cas des Juifs dans la ville de Lens entre 1940 et 1945).

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Les différentes contributions de cet ouvrage font surgir une problématique commune liée aux sources de travail. Ces travaux se basent essentiellement sur des affaires et des chroniques judiciaires, des actes de l’état civil, des comptes rendus d’assises, ou encore des dossiers d’établissements « dangereux, insalubres ou incommodes » soumis à des décrets par les administrations urbaines. C’est donc par l’analyse des pratiques administratives ayant gardé la trace de comportements relationnels que ces études historiques sont possibles. Or, cette analyse trouve ses limites dans le caractère circonscrit des informations utilisées. En revanche, des travaux de recherche sur des périodes plus récentes ou actuelles peuvent s’ouvrir à d’autres sources : enquêtes auprès des habitants, ethnographies de quartier, étude de fêtes ou de rituels, etc.

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Prendre les relations de voisinage comme objet d’étude en soi permet de donner à ces interactions toute l’importance qu’elles ont dans la construction de la ville. La perspective historique montre que le jeu incessant entre proximité et distance dans le voisinage traverse les époques… Les règles du « voisiner » en ville évoluent selon les cadres spatiotemporels des existences individuelles, mais la recherche d’un certain équilibre dans la relation à l’autre sert de trame de fond : les voisins sont toujours étranges, miroirs plus ou moins déformants de soi et du lieu que l’on s’approprie. Voisiner, c’est donc avant tout faire la part belle à ces « autres étranges » qui tracent en filigrane les contours aventureux de l’habiter…

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Mélody Buhr

Thomas Kirszbaum, Rénovation urbaine. Les leçons américaines, Paris, Presses universitaires de France, 2008, 86 p.

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Cet ouvrage, court mais dense, comble une carence dans l’analyse des opérations de rénovation urbaine menées aux États-Unis depuis la seconde moitié du XXe siècle. Très documenté, fournissant de nombreuses références bibliographiques, l’auteur aborde au fil de son propos les nombreux concepts développés ainsi que les dispositifs mis en place dans ce pays. Malgré l’aspect tentaculaire des mesures prises par les pouvoirs publics américains et leurs déclinaisons par les autorités locales, l’exposé est clair et suffisamment critique pour susciter le débat et la réflexion. Ce livre vient à point nommé pour éclairer et discuter les résultats attendus des lourdes opérations de rénovation urbaine françaises. Il s’adresse aussi bien aux étudiants qu’aux chercheurs ou à toute autre personne curieuse de ces problèmes sociaux. Toutes les expériences de déségrégation ont été menées aux États-Unis et par un effet miroir, le bilan de ces différentes politiques est riche d’enseignements pour le cas français.

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Thomas Kirszbaum rappelle les trois voies de la déségrégation dans lesquelles se sont engagés les pouvoirs publics américains au cours des décennies passées, de façon alternative ou combinée. D’abord, la stratégie de dispersal encourage les habitants des quartiers (pauvres) des inner cities à se reloger dans des quartiers mixtes et ainsi à se déconcentrer. Ensuite, l’« enrichissement sans déménagement » préfigure les politiques de « développement communautaire ». L’idée est ici de faire émerger des classes moyennes au sein des ghettos afin de créer de la mixité sociale. On notera que cette mesure de déségrégation sociale s’accommode de la ségrégation des minorités « ethniques » et notamment des Noirs américains. Ce dilemme des stratégies politiques entre disperser ou enrichir est examiné en détail dans le chapitre 1 (p. 7-28). Enfin, l’attraction des classes moyennes dans les quartiers pauvres (recapturing the middle class) c’est-à-dire la « gentrification » de ces quartiers, constitue la troisième voie conciliable au moins partiellement avec les deux précédentes. Elle est désormais la voie royale de la déségrégation américaine mais aussi française. Effectivement, la version hexagonale de la politique de rénovation urbaine, la loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine (PRNU) engage un budget de 50 milliards d’euros entre 2004 et 2013 et a pour ambition de lutter contre la ségrégation en rénovant le visage d’une partie des quartiers en difficulté par la destruction de 131 000 logements et la « reconstitution de l’offre à hauteur de 125 000 logements » (Rapport ONZUS, 2010).

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La rénovation urbaine a un double visage car elle peut aussi bien inaugurer des parcours résidentiels « positifs » qu’aboutir à chasser les minorités pauvres des quartiers en difficulté (chapitre 2, p. 29-48). Les stratégies du peuplement des logements sociaux américains ont suivi des mouvements de balancier. Après avoir réservé ces logements aux plus démunis, concentrant de ce fait les populations défavorisées, les critères d’entrée ont promu une mixité sociale en limitant les proportions de ménages très pauvres et en favorisant la mixité des ménages aux revenus plus divers. La politique pendulaire du peuplement des logements sociaux (public housing) amène à réfléchir sur les hésitations françaises relatives à l’éviction des classes moyennes de cet habitat dont les critères d’entrée, il est vrai, sont très peu sélectifs.

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Les approches américaines récentes, les « initiatives communautaires globales », tentent de concilier ce qui semble inconciliable : l’amélioration du niveau de vie des plus pauvres (politique people), qui se traduit parfois par un départ du quartier des ménages en ascension sociale, avec l’amélioration de la mixité sociale du quartier qui, lui, nécessite la coexistence des ménages en ascension avec plus modestes qu’eux (politique place) (chapitre 3, p. 49-69). Du côté people, l’attention est portée à l’emploi et aux déplacements, tandis que le côté place promeut l’accession à la propriété dans le quartier et simultanément tente de responsabiliser les habitants, en tant que copropriétaires de leur espace d’habitation. La rénovation « communautaire » tente d’équilibrer de nombreux aspects : une meilleure attractivité du quartier pour les ménages davantage aisés, son enchérissement foncier et immobilier (accession à la propriété et retenue des ménages aisés) avec la préservation des logements abordables par la préemption de terrains et de logements, des contraintes sur les bailleurs privés, une amélioration des situations des surendettés, l’accès aux opportunités d’emploi et de services, etc. À l’observation, l’amélioration de la mixité sociale des quartiers rénovés s’est traduite par l’éviction d’une partie de la population modeste au bénéfice des classes moyennes à la recherche de logements dans les villes connaissant une forte tension sur le marché du logement. Ce qui a entraîné une revalorisation du foncier et de l’immobilier, aussi bien du quartier que de ceux qui l’entourent, accompagnée de larges bénéfices pour les investisseurs privés. L’« effet de ruissellement » (de propagation bénéfique) attendu par la cohabitation des populations plus aisées sur les plus pauvres demeure en partie théorique, aussi bien aux niveaux scolaire (à cause de l’évitement des établissements populaires du quartier) et relationnel (faibles interactions) qu’en matière d’infrastructures commerciales (besoins différenciés selon le niveau social des populations). L’auteur montre l’ambivalence constitutive de la rénovation urbaine, tiraillée entre la logique de valorisation marchande des territoires et la fourniture « de nouvelles opportunités – résidentielles, économiques, civiques… – aux habitants originels ». L’expérience américaine a aggravé la situation des pauvres et des minorités « ethniques » (les deux se confondant en grande partie) sur le marché résidentiel notamment à cause d’une déconnexion des démolitions, de la reconstruction de l’offre et de l’organisation des relogements. De surcroît, la déconcentration liée à la rénovation s’est accompagnée d’une nouvelle concentration dans des quartiers socialement proches. Ceci l’amène à conclure à la nécessité d’envisager simultanément la rénovation urbaine comme une opportunité et un risque, ce qui modère en retour l’enthousiasme forcé de la rénovation à la française coûteuse et dont aucune évaluation indépendante globale n’a été réalisée, notamment en termes de relogement des populations déplacées, de satisfaction des habitants, etc.

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De nombreux problèmes sont abordés au cours de la conclusion, et la discussion ne paraît parfois qu’effleurée, sans doute en raison du format condensé de la collection « La ville en débat ». L’affirmation de la « convergence transatlantique » entre ségrégation des Noirs américains et des quartiers « ethniques » français paraît très exagérée et aurait demandé à être étayée solidement et autrement que par la seule affirmation d’« indices » qui tendraient à le montrer. De même, la critique de la conceptualisation du ghetto par Loïc Wacquant aurait mérité un examen plus approfondi, et les lignes qui lui sont consacrées ne lui rendent pas justice. De plus, il est difficile de justifier un usage métaphorique du « ghetto » lorsque la visée scientifique s’attache au contraire à définir ces concepts précisément et solidement, hors des buts « militants ». Ghettos et quartiers ethniquement ségrégués se révèlent sociologiquement différents aussi bien dans leur objet que dans les attendus [11][11] Wacquant L., « Les deux visages du ghetto », Actes.... Mais le fond de la discussion s’attache bien à son sujet initial, la rénovation urbaine aux États-Unis, et au retour réflexif sur le cas français. La discussion aborde ainsi la dimension ethno-raciale de la ségrégation par le biais de la mixité souvent interprétée comme celle du « retour des blancs ». Thomas Kirszbaum révèle que, de manière occulte, prolifèrent des « seuils de tolérance » aux minorités ethniques dans les quartiers de rénovation. Il rappelle avec justesse que dans le cas de ces deux pays, le logement social devait à l’origine constituer une étape transitoire du parcours résidentiel, mais associé à la rénovation urbaine, il a contribué à la ségrégation des minorités. Enfin, l’auteur pointe les différences entre les politiques de rénovation des deux côtés de l’Atlantique. L’exemple américain combine diverses approches de la rénovation urbaine articulant les politiques place et people avec une volonté d’implication des habitants au travers notamment des Community Development Corporations, alors que les mesures françaises se sont limitées à tenter de promouvoir la mixité sociale dans les quartiers sensibles par la destruction et la reconstruction de logements. Les effets pervers, c’est-à-dire le regroupement des déplacés ailleurs, l’insatisfaction d’une partie des habitants, les difficultés spécifiques de relogement des populations immigrées…, n’ont pas retenu l’attention qu’ils méritaient.

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Jean-Louis Pan Ké Shon

Xavier de Souza Briggs, Susan J. Popkin, John Goering, Moving to Opportunity: The Story of an American Experiment to Fight Ghetto Poverty, New York, Oxford University Press, 2010, 320 p.

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Cet ouvrage est avant tout un retour sur une politique publique avortée : l’aide au relogement hors des ghettos pauvres pour les familles défavorisées aux États-Unis. Les ghettos pauvres se caractérisent par un éloignement tant physique que social au regard des opportunités scolaires et professionnelles. L’emprise négative du quartier est si forte qu’elle semble vouer à l’échec la plupart des initiatives particulières. D’où l’idée d’offrir à ces habitants l’opportunité de s’installer dans un quartier plus favorisé. Ce changement d’environnement, propice à l’amélioration du niveau scolaire des enfants et de la situation professionnelle des adultes, devrait leur permettre de s’engager dans la voie d’une ascension économique et sociale. L’expérimentation qui devait consacrer ce type de politique a pourtant abouti à des résultats très en deçà des attentes voire contraires à celles-ci. En effet, lancé en 1994, le programme Moving to Opportunity ne s’est pas traduit par des progrès significatifs dans la réussite scolaire ou dans l’emploi des habitants suite à leur relogement. Dix ans plus tard, les auteurs de l’ouvrage reviennent sur cet échec apparent. Leur bilan s’appuie notamment sur des entretiens menés auprès des participants à cette expérimentation. Il tend à réhabiliter en partie le programme en insistant sur le sentiment de sécurité procuré par la sortie de quartiers marqués par une violence dont les dommages psychologiques sont assimilés à ceux observés en zones de guerre.

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Fort de la réussite d’expériences passées et disposant de moyens importants, le programme Moving to Opportunity paraissait promis au succès. Son dispositif a été conçu de façon à mesurer les gains associés au relogement de familles hors des ghettos pauvres. Dans les villes de Baltimore, Boston, Chicago, Los Angeles et New York, les familles à bas revenus vivant dans les logements sociaux des quartiers concentrant plus de 40 % de pauvres ont été invitées à se porter candidates à un programme de relogement. Les 4 600 familles éligibles, à 93 % noires ou hispaniques, ont ensuite été assignées de façon aléatoire dans trois groupes. Les familles du groupe de contrôle ne bénéficiaient d’aucune prestation supplémentaire. Celles du groupe de comparaison bénéficiaient de chèques-logements utilisables dans le secteur privé. Les familles du groupe expérimental bénéficiaient d’un accompagnement dans la recherche de logements dans les quartiers au taux de pauvreté inférieur à 10 % ainsi que de chèques-logements utilisables uniquement dans ces quartiers. La moitié des familles de ce dernier groupe (860) ont effectivement emménagé dans ces quartiers.

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Ce programme n’a pas eu les effets escomptés, notamment en matière d’emploi et de réussite scolaire. L’impact du relogement dans des quartiers favorisés s’est révélé généralement non significatif sur le plan statistique. Les résultats aux tests scolaires standardisés des enfants des trois groupes sont restés équivalents. En outre, dans le cas des garçons, le déménagement vers des quartiers plus favorisés s’est même accompagné d’arrestations plus fréquentes pour atteintes aux biens. Même s’il est difficilement interprétable, ce phénomène n’a pas contribué à calmer les réticences des habitants des quartiers d’accueil vis-à-vis de ces mesures de mixité. Les auteurs entreprennent néanmoins de défendre cette initiative, et ceci autour de deux idées directrices.

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Ils rappellent d’abord que les charges pouvant être retenues à partir de ce programme contre la politique de relogement sont par définition extrêmement limitées. Ce programme a été l’occasion de tester l’efficacité d’un dispositif particulier dans les conditions du moment. Mais comme toute expérimentation sociale, il ne permet pas de conclure sur l’effet d’un programme aux caractéristiques différentes ou d’un programme équivalent mené dans un autre contexte. Les résultats ne sont interprétables qu’à condition de considérer la mise en œuvre particulière de cette expérimentation. Ce programme se limitait à aider les familles à sortir des ghettos pauvres : il ne comprenait ensuite aucun soutien ou incitation particulière à demeurer dans les quartiers plus favorisés. Le maintien des familles dans ceux-ci a été rendu encore plus difficile par la raréfaction des appartements bon marché dans les parcs privés des cinq métropoles étudiées, suite au dynamisme économique de ces espaces et au ralentissement des constructions nouvelles. Un minutieux travail d’analyse a été mené pour déterminer les spécificités et les faiblesses potentielles du dispositif testé, préparant ainsi la voie à une éventuelle expérimentation d’un dispositif amélioré. Les auteurs soulignent notamment la nécessité de mieux cibler les quartiers d’accueil en privilégiant ceux qui offrent des opportunités concrètes telles qu’une proximité vis-à-vis des emplois et des bonnes écoles, ou qui possèdent des transports en commun permettant de se déplacer pour les familles sans moyen de locomotion. Cette question d’accès effectif aux opportunités est d’autant plus cruciale que l’hétérogénéité des établissements en matière de réussite scolaire semble avoir fortement augmenté, créant de nouvelles lignes de fracture parmi les enfants des mêmes quartiers. Les auteurs plaident également en faveur de dispositifs d’accompagnement prolongés pour permettre aux familles de s’installer durablement dans les quartiers plus favorisés.

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Ils remettent ensuite en question les critères de jugement retenus pour évaluer la réussite de l’expérimentation. Ils reconnaissent certes un échec dans la satisfaction des attentes des promoteurs du programme en matière d’emploi et d’éducation. Mais ils s’interrogent sur la possibilité même de satisfaire ces attentes, tant les participants étaient souvent éloignés de l’emploi, un quart d’entre eux étant reconnu comme incapables de travailler pour raisons de santé. Les auteurs invitent également à évaluer le programme à l’aune des désirs et des espoirs propres aux participants. Les choix de scolarisation des enfants sont particulièrement révélateurs des différences entre leurs attentes et celles des responsables du programme. Même après leur sortie du ghetto, les parents attendent avant tout de l’école qu’elle soit un environnement sûr pour leurs enfants. Leur choix se fonde rarement sur le niveau de réussite académique et les véritables débouchés professionnels offerts par des institutions aux noms parfois trompeurs. De manière plus générale, les femmes mettent en avant leur satisfaction d’avoir accédé à des quartiers résidentiels plus sûrs. C’était d’ailleurs leur motivation principale pour accepter ce programme de relogement. Quitter les ghettos pauvres apparaît avant tout comme une opportunité de protéger leurs enfants de la violence et de l’influence des gangs. Le souci de préserver leurs filles d’une activité sexuelle et de grossesses précoces est très fréquemment mentionné. Le sentiment de sécurité accru que les femmes manifestent à la suite du déménagement se traduit par une amélioration de leur santé mentale et de leur sentiment de bien-être. À l’aune de ce type d’attentes, l’expérience peut apparaître comme un succès. Son échec du point de vue des observateurs concerne la faible exploitation des opportunités offertes par leur nouvelle localisation. Le relogement n’a pas eu à lui seul l’effet catalyseur escompté sur la scolarité ou sur l’emploi. L’efficacité du dispositif en est ressortie considérablement affaiblie, condamnant ainsi sa généralisation.

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Il est difficile de rendre justice à l’extrême richesse de cet ouvrage tant les thèmes abordés, les méthodes utilisées et les disciplines convoquées sont nombreux. Empruntant aux sciences politiques, il replace le programme MTO dans une perspective historique tout en mettant en lumière les contingences politiques et administratives qui ont présidé à la définition de ses caractéristiques. Les auteurs s’efforcent également de dégager les diverses manières dont les territoires influencent les trajectoires individuelles. Ils soupèsent ainsi les avantages tirés de la sécurité du voisinage et l’absence de relation avec les nouveaux voisins. Les réseaux familiaux, amicaux et religieux restent en effet souvent localisés dans le ghetto. Le déménagement marque rarement la sortie complète du système d’entraide et d’obligations avec l’ancien réseau social, perpétuant ainsi une forme d’assurance mais limitant parfois les possibilités d’élévation sociale. L’ouvrage rend cependant compte de la diversité des situations en élaborant plusieurs typologies. Les différentes trajectoires observées vont de la famille qui rompt tous les ponts avec le ghetto à celle qui revient s’y installer, en passant par celle qui y retourne en visite plusieurs fois par semaine. Les auteurs offrent ainsi une vue kaléidoscopique de l’expérimentation, les entretiens recueillis venant éclairer les résultats souvent paradoxaux des analyses statistiques ou dégager les perspectives d’études suivantes. Leur capacité à plonger le lecteur dans le quotidien cru d’espaces qu’il n’a pas forcément l’habitude de fréquenter est remarquable. L’ouvrage est néanmoins tiraillé entre la volonté des auteurs d’exploiter spécifiquement leurs entretiens et leur ambition de constituer une synthèse générale de l’expérimentation. Au titre de la seconde, une présentation plus claire des caractéristiques générales des populations étudiées aurait été bienvenue. La forte prédominance des familles monoparentales n’apparaît ainsi qu’en filigrane à travers l’absence de la parole des pères. De façon générale, on peut regretter la rareté de propos issus d’entretiens avec des interlocuteurs masculins, même parmi les enfants des femmes interrogées. Au-delà de la mention de mouvements d’opposition de principe de certains riverains à l’accueil des populations des ghettos, il aurait sans doute été intéressant d’interroger ceux qui sont devenus leurs voisins effectifs. Enfin, si l’on se perd parfois dans la profusion des comptes rendus d’entretiens et l’éparpillement des données statistiques, le découpage des chapitres et les conclusions d’étape à la fin de chacun d’entre eux permettent néanmoins de suivre les lignes directrices de l’ouvrage.

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Au final se dégage l’idée d’une certaine divergence entre les attentes des promoteurs du programme et celles des participants. La réussite scolaire ou l’accès à l’emploi demeurent très insatisfaisants, mais ils semblent nécessiter des ressources spécifiques qui ne sont pas toujours mobilisables à la sortie des ghettos. Les décisions des mères semblent relever d’un choix prioritaire : assurer la sécurité de la famille prévaut sur tout autre critère (choix lexicographique). Le désir de fuite de l’emprise du ghetto est tel qu’il n’a besoin d’aucun autre objectif ou projet. Cette aspiration est particulièrement bien décrite par le personnage de D’Angelo dans la série américaine The Wire, véritable comédie humaine ancrée dans l’un des espaces de l’expérimentation, les ghettos de Baltimore : « J’ai été emprisonné durant huit mois et j’étais alors plus libre que je ne le suis chez moi. […] Je veux me débarrasser de tout ça. […] Je me fiche du lieu. N’importe où. Je veux juste aller quelque part où je puisse respirer comme les gens ordinaires ».

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Matthieu Solignac

Thomas Kirszbaum, Mixité sociale dans l’habitat : revue de la littérature dans une perspective comparative, Paris, La Documentation française, 2008, 141 p.

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La mixité sociale se définit comme la coexistence dans un même espace géographique (sous-entendu d’habitation) de groupes sociaux dont la diversité de certaines caractéristiques (socioéconomiques, culturelles, national-ethniques ou/et moins fréquemment générationnelles) est considérée comme structurante pour la cohésion sociale ou l’égalité des chances. Cependant la mixité sociale est rarement définie aussi précisément dans son contenu comme dans ses finalités. À la fois suffisamment flou et positif pour permettre des interprétations et des actions politiques opposées, le concept de mixité sociale est devenu un idéal et un marqueur de politique publique partagé au-delà des clivages politiques ; un idéal trompeur et surtout français nous précise Thomas Kirszbaum dans son ouvrage, où il réussit le tour de force de faire « l’état des lieux » précis de cette question politique et sociale en seulement une centaine de pages (hors bibliographie). Il mobilise un impressionnant corpus de littérature, qui pourrait être encore plus important tant les productions sont abondantes et diverses dans ce domaine. L’objectif n’est cependant pas l’accumulation de références mais leur mise en perspective. Les références choisies servent en effet un argumentaire serré, ordonné, et qui dépasse le simple cas français, ce qui lui confère une distance critique utile dans un débat pouvant être vite idéologisé. L’auteur fait ainsi profiter de sa connaissance fine de la situation aux États-Unis. Il montre, contre les idées reçues du « laisser faire », que dans ce domaine les États-Unis mènent, comme la France, une politique volontariste de mixité sociale dans l’habitat quoique moins contrainte. Mais ce sont là deux positions extrêmes. Afin de prendre du recul par rapport à cette comparaison transatlantique, l’auteur expose les points équivalents concernant essentiellement deux autres pays : le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Le choix des pays est aussi guidé par la langue de publication, le français ou l’anglais. On pourrait ajouter à la comparaison les cas de l’Allemagne et de la Suisse, fort profitables pour le débat français sur les grands ensembles et sur la concentration/ségrégation urbaine des étrangers. L’Allemagne doit notamment faire face à la dégradation rapide de l’image et de la mixité sociale des parcs immobiliers collectifs de l’ex-RDA [12][12] Keller C., 2007, « La population des grands ensembles.... La Suisse est confrontée à des concentrations résidentielles d’étrangers, majoritaires dans certains quartiers populaires des grandes villes.

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Plus encore que la mixité sociale, ce sont les politiques urbaines de mixité sociale de l’habitat qui sont au centre de l’ouvrage. Ce choix correspond aux conditions de production de celui-ci, commande de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), pour la « formulation de propositions au gouvernement ». D’autres productions scientifiques davantage axées sur les évolutions démographiques de long cours à la fois des parcours individuels (longitudinal) et des quartiers (transversal), mais aussi sur le vécu des personnes y vivant ou y ayant vécu, permettent de compléter le tableau.

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Le cœur de l’ouvrage, divisé en trois parties de taille comparable, n’est pas seulement bâti sur une comparaison d’expériences internationales de la mixité sociale. Il replace celles-ci dans le temps, ce qui permet de faire apparaître non seulement les évolutions, mais aussi des dynamiques politiques et sociales. La première partie retrace l’évolution de la politique urbaine par rapport à l’idée de mixité sociale. La seconde partie rassemble les critiques scientifiques faites au soubassement paradigmatique de la mixité sociale telle qu’elle est conceptualisée par le politique. La troisième partie est une analyse ex-post des politiques de mixité.

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L’intérêt de l’ouvrage n’est pas seulement bibliographique, il est aussi conceptuel. En ordonnant et croisant les textes, l’auteur active un ensemble de catégories conceptuelles indispensables pour comprendre les enjeux de la mixité sociale et dont on peut lister les plus importantes.

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Premièrement, l’action publique cible son action soit sur les publics du lieu (people) soit sur les lieux d’habitation (place). La logique « publics » peut être cantonnée au lieu ou « accompagner » ces publics hors du quartier. Localement, l’action peut cibler l’habitat (l’habitat social en France) ou l’inclure dans un ensemble comprenant aussi les équipements, i.e. la présence, la qualité et la diversité des services sur place. C’est la politique du « renouvellement urbain », actuellement déclinée aux États-Unis, en France, en Angleterre (voir les comptes rendus sur cette question figurant dans ce dossier).

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Deuxièmement, il y a de multiples effets d’échelle d’observation de la mixité et d’échelons politiques des acteurs pour sa mise en œuvre. Le degré de mixité sociale constaté au niveau d’un immeuble n’est pas nécessairement vérifiable au niveau du quartier, ni celui du quartier au niveau d’une ville, et inversement. Le constat change aussi selon la population témoin choisie ou les seuils de mixité fixés, retour sous une autre forme des « seuils de tolérance ». Aux échelons de responsabilité dans les politiques publiques (couple État/pouvoir local, activé par l’auteur dans son analyse) et de distance au vécu de la mixité sociale des acteurs s’ajoute la distinction entre acteurs politiques du secteur public, du secteur privé et du secteur associatif. On peut compléter ce constat en soulignant que dans un système fédéral comme aux États-Unis, en Allemagne ou en Suisse, les régions sont aussi des États et qu’on ne peut donc pas complètement en rester à une dichotomie État (instigateur) et collectivités locales (exécutrices). À l’échelle supranationale, même si elle pèse encore peu dans ce champ, l’Union européenne pourrait devenir un acteur important comme en témoigne une décision récente de la commission sur la spécification des publics de l’habitat social (n° E2/2005 et n° 642/2009 du 15 décembre 2009).

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Troisièmement, la politique urbaine sur la mixité sociale pose diverses questions : celle des intentions (mixité comme moyen ou comme fin, ordonnancement social ethnique ou socioéconomique corrigeant la société, action sur le social ou action d’évacuation de la question sociale, ou encore choix des habitants sous couvert d’application de la mixité sociale) ; la question des objectifs, allant des seuils précis plus ou moins réalistes à l’utopie hors d’atteinte ; enfin, la question du positionnement doctrinal des acteurs (le mieux-être social, l’évitement des troubles, etc.). Les positionnements et les intentions ne sont généralement pas précisément formulés par les acteurs, ce qui permet le détournement du principe de mixité sociale pour écarter les populations immigrées de l’habitat social et venir ainsi en contradiction avec le principe du droit au logement. L’auteur souligne les combinaisons de ces deux principes dans les expériences néerlandaises et britanniques.

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Quatrièmement, on peut distinguer l’approche situationnelle de l’approche dynamique des quartiers et de leur mixité. Même si les études citées ne notent pas de discrimination territoriale envers une catégorie ethnique particulière en France comparable à celle des ghettos noirs des États-Unis, le désengagement voire le rôle négatif de l’État dans certains quartiers fortement défavorisés pousse certains chercheurs à les qualifier de ghetto. L’auteur rappelle que la forte ségrégation des plus riches ou la ségrégation ancienne des ouvriers n’ont pas soulevé de questions de mixité. En fait, tout l’ouvrage, et surtout la dernière partie, invite à voir derrière la politique d’augmentation de la mixité sociale les actions pour lutter contre la concentration ethnique, non pas celle des « natifs » mais celle de certaines populations immigrées discriminées. Le terme mixité sociale serait alors l’euphémisme républicain de mixité « ethnique », véritable but politique.

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Aux indicateurs de situation, il faut ajouter une analyse des dynamiques locales de mixité. Celles-ci sont exogènes (départs et arrivées) et endogènes (changement de statut des habitants), certaines politiques anglo-saxonnes cherchent à modifier la composition sociale des quartiers pauvres en « fidélisant » les personnes en ascension sociale. D’autres politiques de mixité misent sur les effets de côtoiement des populations plus aisées (imitation de modèles supérieurs du voisinage, émulation, y compris dans les écoles) dont les résultats attendus ne sont pas confirmés dans les études. Enfin, l’auteur évoque les processus systémiques de petites décisions administratives qui, sans intention discriminatoire, aboutissent néanmoins à la ségrégation locale.

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Sur la base des textes, l’auteur ne rejette pas pour elle-même l’idée ou l’idéal de la mixité sociale en général, mais il constate les difficultés qui apparaissent sur tous les plans : la formulation de la doctrine politique trop centrée sur l’habitat, souvent simpliste voire même dévoyée, la déconnexion de cet aspect de la politique urbaine sociale avec d’autres aspects plus globaux, l’absence de rapport entre la mise en œuvre des mesures politiques et leur évaluation, et enfin les résultats effectifs pour le moins limités voire pervers sur l’amélioration des situations individuelles.

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Un tel « objet de réflexions » sur la politique urbaine mériterait, afin d’en profiter pleinement, d’être complété par des éléments de synthèse, un schéma des évolutions législatives, ainsi que par des conclusions de partie ou par une conclusion générale plus approfondie. Mais certainement par choix éditorial, l’auteur se limite à une centaine de pages et ne s’implique pas outre mesure en laissant, en quelque sorte, la parole aux textes choisis.

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L’ouvrage publié en 2008 reste sans nul doute une référence pour l’étude politique de la mixité sociale, et plus largement pour alimenter les réflexions sur l’intégration sociale dans nos sociétés : a-t-on besoin de mixité sociale, à quel niveau, dans quelles circonstances, selon quels critères, et au final qu’est-ce qui fait société ? Il pose les questions du traitement de la pauvreté et des rapports problématiques d’altérité qui rendent les diversités culturelles non pas enrichissantes mais source de troubles. Il pose la question de l’impasse de l’action politique républicaine consistant à s’adresser également à tous, tout en se concentrant sur les besoins des plus démunis, quelle que soit leur origine. Questions d’actualité quand les coupes budgétaires des États pressent de redéfinir les prestations des politiques sociales et les publics auxquels elles sont destinées.

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Cédric Duchêne-Lacroix

Marie-Christine Jaillet, Evelyne Perrin, François Ménard (dir.), Diversité sociale, ségrégation urbaine, mixité, Paris La Défense, Puca, Collection Recherche, 2008, 339 p.

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Cet ouvrage est un recueil de seize communications présentées dans le cadre d’un séminaire organisé par le Puca [13][13] Plan urbanisme construction architecture (Puca) créé... en 2004 et 2005, au cours d’une dizaine de séances consacrées aux questions de diversité sociale, de ségrégation urbaine et de mixité. L’objectif était de préciser ces différentes notions ainsi que certaines problématiques qui y sont liées. Bien qu’on ne connaisse au final que peu les causes et effets de la ségrégation, le mot fait peur et les politiques nationales multiplient les lois et réglementations contre la ségrégation (la loi SRU notamment) et visant des objectifs de mixité. Dans ce contexte de vastes programmes de rénovation urbaine mis en place « au nom de la mixité », l’enjeu était d’éviter les pièges que renferment ces notions et l’instrumentalisation qui peut en être faite.

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Rassemblant des productions de différentes disciplines, cet ouvrage aborde diverses dimensions des notions de ségrégation et de mixité, ainsi que différentes thématiques que l’on peut classer en trois grands groupes : (i) concept, histoire et mesures de la ségrégation, (ii) étude de la mixité en fonction des populations en présence, (iii) rôle des différents acteurs dans la lutte contre la ségrégation.

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Plusieurs communications, telles que celles de Jacques Brun et Alain Tarrius, insistent sur le fait que la notion de ségrégation doit être abordée de manière dynamique, comme une inscription sociale dans un espace en évolution et dont les modalités dépendent des pratiques de mobilité des personnes et des groupes. Les thèmes abordés en témoignent : inégalités d’accès à la ville et aux services, mobilité résidentielle et ségrégation, pratiques de circulation et mixité. La communication d’Alain Faure introduit une dimension historique, mettant en avant la lenteur du processus et la relative pesanteur des pratiques urbaines dans le temps. Se posent les questions de la définition des groupes sociaux dans leurs dimensions sociales et ethniques, de l’échelle d’analyse (individu, groupe, espace marginalisé, dynamique globale de la ville) et des méthodes de mesure de la ségrégation. Ces différents points, toujours vivement discutés, sont abordés par Edmond Préteceille qui réalise un diagnostic précis des méthodes quantitatives sur le sujet.

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En France, la ségrégation est principalement montrée du doigt dans certains secteurs du parc de logements sociaux. Le processus ségrégatif y est renforcé par les interactions complexes dans l’accès au logement, entre les comportements de logeurs et ceux des habitants, qui favorisent le regroupement identitaire et piège les résidents les plus démunis dans les secteurs les plus dégradés. Pour étudier les modalités de présence de groupes sociaux distincts dans un même espace, les différentes contributions placent leur réflexion à différentes échelles, au niveau d’un ensemble résidentiel large comme à celui d’un immeuble. Jean-Yves Authier montre alors que différentes formes de coexistence se jouent à toutes ces échelles. Les différents travaux montrent que les habitants ressentent la diversité de réalités sociales qui les entourent de différentes manières, selon leur mode d’habiter, leurs pratiques sociales, ou encore le rôle du lieu dans leur trajectoire résidentielle.

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La lutte contre la ségrégation dépend d’acteurs intervenant à différents niveaux : les bailleurs sociaux dans leur politique de peuplement et de gestion (dont Christine Lelévrier met en lumière la complexité des processus de regroupement) ; les élus locaux dont vont dépendre l’entretien des espaces résidentiels et les projets concernant l’habitat social ; et, enfin, les politiques nationales dont le cheval de bataille le plus affiché est l’obligation donnée aux communes d’une certaine taille de réserver 20 % de leur parc de logements au parc social. La complexité des échelons issus de la décentralisation, des niveaux de compétences et des responsabilités des différentes instances ajoute une difficulté supplémentaire à l’application de cette loi. Une autre difficulté abordée dans plusieurs contributions résulte de la tension qui existe entre le droit au logement et la recherche de mixité (qui cherche à attirer et retenir les classes plus aisées). René Ballain montre ainsi la séparation paradoxale de ses deux pans de la politique du logement. L’ensemble des contributions met en évidence la complexité du processus de ségrégation, que les objectifs politiques de mixité et de requalification du parc social peuvent reproduire à l’identique : entre recherche de mixité et « gentrification », il n’y a qu’un pas.

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Cet ouvrage livre différents points de vue sur la ségrégation, mettant en avant la complexité du processus et les limites des politiques de rénovation urbaine et de lutte contre la ségrégation. Il n’apporte guère de nouveauté sur les concepts, mais un regard sur le processus de ségrégation à l’aune des politiques urbaines actuelles. On peut néanmoins regretter l’absence d’une problématisation plus précise et d’une structure explicite dans l’organisation de l’ouvrage (en témoigne l’absence de conclusion), ainsi que la faible présence d’études sur des dynamiques globales à l’échelle des villes par rapport à celles portant sur des secteurs spécifiques du parc de logements ou d’espaces ségrégés.

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Guillaume Le Roux

Françoise Dureau et Marie-Antoinette Hily (dir.), Les mondes de la mobilité, Presses universitaires de Rennes, 2009, 189 p.

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Cet ouvrage collectif, issu d’un séminaire, propose une approche plurielle des différents « mondes de la mobilité ». L’emploi d’outils conceptuels, combiné à une démarche empirique qui articule diverses dimensions (compréhensive, quantitative, qualitative…) à des échelles temporelles et spatiales différentes, permet aux auteurs de faire progresser la connaissance des pratiques de mobilité, que celles-ci revêtent un caractère international, résidentiel ou quotidien.

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Il convient de distinguer deux parties. La première met en exergue la spécificité des formes de migration internationale. On se réjouit à ce propos des travaux d’Emmanuel Ma Mung qui a utilisé les notions d’autonomie et de projet migratoire dans une perspective méthodologique et épistémologique, pour montrer que la migration internationale ne relève pas d’un déterminisme macroéconomique et mésoscopique, comme le soutiennent les théories mécanistes. Toutefois, on peut regretter un examen sommaire des conditions pratiques de réalisation du projet migratoire, l’auteur préférant renvoyer à une série de travaux existants sur les « mondes » créés à partir des réseaux sociaux de migrants.

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Le retour de Christophe Daum sur ses travaux antérieurs, rappelant heureusement leur continuité, sous-tend son analyse in fine des déterminants de la migration et des rapports sociaux qu’elle implique entre les générations des communautés villageoises de Kayes au Mali. Avec beaucoup de subtilité et de recul, Christophe Daum analyse le discours des enquêtés et montre comment, en l’absence de formation professionnelle autre que le savoir-faire agricole, ces populations sont amenées à considérer la migration internationale comme la ressource de la dernière chance. Elle leur permettrait non seulement d’échapper au travail de la terre, mais aussi et surtout d’accéder à l’autonomie par le salariat, et se donner ainsi les moyens de jouer le jeu de la solidarité intergénérationnelle. On peut seulement déplorer que l’auteur ne soit pas entré plus rapidement dans le vif du sujet, ce qui aurait mieux mis en valeur son travail, et évité le risque de décourager le lecteur.

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À l’inverse, André Quesnel examine les facteurs déterminants de la mobilité selon différentes échelles (temporelle, spatiale, historique, institutionnelle et intergénérationnelle) ainsi que les transformations qui en résultent. Il veille avec clarté à « historiciser » les trois sites étudiés, en recourant aux matériaux collectés durant 30 ans de recherches sur les continents africain et américain. On s’étonne néanmoins du caractère péremptoire de son approche contextuelle opérationnalisant la figure de l’archipel familial. Faire foncièrement dépendre le projet migratoire du statut familial ou du statut agraire familial dans un ensemble local, régional ou international, ne manque pas d’irriter. Si en pays Mossi les déplacements saisonniers dans le cadre des institutions lignagères, foncières, résidentielles et productives s’inscrivent désormais sur la longue durée, entraînant ainsi la recomposition des espaces migratoires et la spatialisation de l’économie de plantation sur le plateau de Dayes, en revanche au Sotavento, la migration vers les États-Unis est tributaire de la détention d’un capital foncier et social. Dès lors, elle s’impose comme une ressource familiale intergénérationnelle qui implique des stratégies de patrimonialisation négociées entre les familles de colons et les institutions publiques ou des stratégies de survie chez les migrants sans capitaux.

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Bref, il ressort de cette première partie que les logiques de la migration nationale et internationale s’inscrivent dans des registres individuels mais aussi familiaux. La seconde partie de cet ouvrage, consacrée aux pratiques de la mobilité dans la ville et la production de la localité, constitue plus précisément une étude sur les changements du rapport des individus à l’espace.

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À travers l’analyse des liens entre mobilités et territoires, Jean-Pierre Lévy décrit, par une approche dynamique, les pratiques sociospatiales urbaines récentes dans leur complexité et leur variété. Mais le problème est qu’il confine ces pratiques dans une grille de lecture qui réduit les logiques individuelles et collectives de la mobilité à trois pôles : « l’accessibilité » ou l’offre de transport des politiques urbaines, le « comportement », reflet de la composition du capital social, et enfin les contraintes économiques et temporelles qui pèsent sur les pratiques de mobilité des individus.

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En revanche, le grand mérite de Jean-Pierre Lévy est d’étudier la mobilité comme un indicateur d’inégalités spatiales. Il montre que les choix résidentiels ne sont pas déterminés par la proximité avec le lieu de travail, mais plutôt par la capacité des individus à accéder aux ressources urbaines. Favorisée par l’incertitude du marché de l’emploi, le développement des infrastructures et la forte propension des individus à accéder à la propriété, cette séparation entre la résidence et l’emploi entraîne une abolition des frontières dans les espaces urbains qui induit des pratiques spatiales distinctes sur le plan économique et social. On assiste à de nouvelles configurations socioterritoriales avec la formation d’espaces résidentiels reliés à des pôles de consommation et de services en périphérie des villes, grâce au développement des transports en commun. Le modèle résidentiel francilien contemporain constitue une parfaite illustration de ce processus. Comme le constate Jean-Pierre Lévy lui-même, dans le domaine du logement et de la consommation, tout comme dans les modes de transports quotidiens, les individus se déplacent en fonction de leurs revenus mais aussi de leurs préférences, socialement et culturellement déterminées. Au demeurant, la fréquentation des centres commerciaux selon la position sociale atteste de l’illusion de la mixité sociale ; lieux de passage pour les classes moyennes, espaces de vie pour les couches populaires, les centres commerciaux témoignent de pratiques urbaines différenciées.

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Dans une brillante perspective anthropologique, Michel Agier fait une plongée dans le monde des « camps ». Il décrit avec beaucoup d’aisance les transformations sociales qui se produisent au sein de ces espaces placés sous un régime d’exception, devenus des creusets identitaires ou encore des « sanctuaires ethniques » pour reprendre les termes de l’auteur. Dans le confinement géographique des camps, définis par les États, sous l’encadrement des institutions internationales, organisations humanitaires, ONG ou forces militaires, et dans l’attente d’une solution juridique et politique, les refugiés et déplacés parviennent à construire des réalités sociales et urbaines. Michel Agier a bien raison de montrer le passage d’une exclusion de transition à une autre de type durable, rendu possible par les stratégies de survie des déplacés ou refugiés palestiniens, libanais ou jordaniens. Consignés dans ces lieux sans mémoire, sans histoire ni temporalité, ils réorganisent la vie sociale autour des relations de travail, d’alliances matrimoniales ou des rapports conflictuels avec les habitants des villages environnants. De la double exclusion liée à l’absence de droits et de ressources, à laquelle s’ajoute l’éloignement de leur pays d’origine, émerge une ghettoïsation des camps où se développent des relations culturelles, des revendications identitaires, etc. Le lecteur, qui s’abandonne facilement à la plume de Michel Agier, est cependant légèrement déçu de ne pas disposer d’exemples détaillés ; ce qui n’altère en rien la qualité du texte.

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Thierry Ramadier, quant à lui, se livre à une étude comparée de la représentation sociale de l’espace ou « capital culturel environnemental » décliné en « capital culturel incorporé » chez les Européens et en « capital culturel approprié » chez les Africains. Son analyse peut être considérée comme l’une des contributions qui montre de manière explicite comment la mobilité quotidienne contribue à maintenir la ségrégation sociospatiale dans la capitale parisienne. Cette dernière se traduit en particulier par une insertion socioprofessionnelle différenciée des Européens et des Africains. Les premiers ont une certaine facilité à se déplacer dans la ville, dans la mesure où leur rapport à l’espace s’est construit plutôt pendant leur période de formation, tandis que les seconds ont plus de mal à s’approprier les lieux. Transposés dans un espace urbain qui leur est moins familier, les derniers apprennent à se déplacer en fonction de leur expérience urbaine (travail, consommation, relations, etc.). Cette contribution connaît toutefois des limites liées à l’articulation des dimensions sociologique, cognitive et géographique, mobilisées dans une approche transactionnelle qui rend parfois la lecture pénible.

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Pour conclure, en ce qui concerne cette deuxième partie, il est permis de dire que la dynamique de production de la mobilité est tributaire du rapport changeant des individus à l’espace.

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L’ouvrage s’achève sur une conclusion de William Berthomère. Après avoir rappelé les objectifs et l’intérêt des textes rassemblés, il ouvre des perspectives sur deux espaces-ressources, lieux par excellence d’observation de la mobilité, des ambiances urbaines et de la coprésence des individus mobiles et des sédentaires : la rue et le cybercafé. William Berthomère évoque la formation de nouvelles mobilités et la multiplication d’espaces virtuels de communication comme vecteur de changement social. Grâce à l’essor des nouvelles techniques de l’information et de la communication, des réseaux sociaux transnationaux d’expatriés mais aussi de migrants et de sédentaires se tissent sur la toile. Pour illustrer son propos, l’auteur distingue très brièvement la ramification des brodeuses roumaines en Angleterre, en France, en Italie et aux États-Unis, et la faible mobilité des Français à l’étranger. La réflexion pourrait se poursuivre par une étude de cas pour tester la validité de son hypothèse selon laquelle l’espace internet est source de transformations sociales.

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En définitive, les textes publiés dans cet ouvrage offrent une vision multidimensionnelle et diverse de la notion de mobilité, à des niveaux d’analyse conceptuelle et méthodologique variés. Ils concourent tous à approfondir l’étude de la dynamique des mobilités. Chaque auteur, à sa manière, analyse les ressources qui peuvent être mobilisées dans le processus de la mobilité, les changements du rapport entre les individus et l’espace, ou encore les transformations à l’échelle socioéconomique, spatiale et temporelle qui en découlent.

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Sadio Ba-Gning

Sylvie Fol, La mobilité des pauvres, Paris, Belin, 2009, 261 p.

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Dans cet ouvrage, issu d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Sylvie Fol s’intéresse au débat scientifique autour des thèmes de la mobilité, de l’ancrage des ménages pauvres et aux politiques publiques centrées sur le « droit à la mobilité ». Son argumentaire s’appuie sur deux supports : un important travail de recension de la littérature universitaire sur ces thématiques et une étude comparative à partir d’entretiens réalisés auprès de ménages pauvres résidant dans des quartiers de Paris, Londres et San Francisco. L’ouvrage contient trois parties : « Mobilité, ancrage et recomposition des rapports au territoire » (p. 29-88) ; « La mobilité des pauvres, entre ancrage et assignation » (p. 89-168) ; « Politiques de mobilité : droit ou injonction à la mobilité ? » (p. 169-203). Autrefois les quartiers ouvriers constituaient des lieux privilégiés d’ancrages territoriaux autour de l’usine, du quartier et du parti. Dans les années 1970, par la conjonction de divers éléments (politiques de rénovation urbaine, développement des grands ensembles, restructuration du monde industriel et de son salariat), les quartiers ouvriers disparaissent progressivement, les liens habitat/emploi se distendent et la pauvreté se concentre au sein de quartiers parfois situés aux marges des villes. Dans ce contexte émerge un discours valorisant la mobilité et dénonçant les effets négatifs de l’ancrage et de la concentration des ménages pauvres. L’étalement urbain et la dépendance à l’égard de l’automobile, particulièrement forte aux États-Unis, sont à l’origine de nouvelles formes d’inégalités dans l’accès aux ressources urbaines, et notamment au marché du travail. Les politiques de la ville ont dû prendre en considération les mobilités pendulaires et les déplacements quotidiens des ménages pauvres dont il est question dans cet ouvrage. Des travaux français et surtout américains portant sur les « effets de quartier » ont notamment cherché à mettre en évidence les conséquences négatives (isolement spatial et social) de la concentration de la pauvreté sur l’accès à l’emploi. Cependant, certains auteurs contestent ces analyses estimant que d’autres facteurs que l’isolement sont plus déterminants dans les difficultés d’accès à l’emploi (manque de formation, discrimination raciale …).

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Les enquêtes de terrain dirigées par Sylvie Fol lui permettent de montrer que « pour certains groupes sociaux, la mobilité ne s’oppose en rien à l’ancrage » (p. 90). La motorisation des ménages pauvres est inférieure à celle de l’ensemble des ménages dans les trois pays. Pourtant, si les ménages pauvres se déplacent sur de moins longues distances, ils n’en sont pas moins mobiles. À San Francisco, à Londres et à Paris, l’absence de motorisation est souvent interprétée par les pouvoirs publics et vécue par les ménages pauvres comme un vecteur d’enfermement et parfois de renonciation à certains emplois. Or Sylvie Fol montre que cette conception misérabiliste sous-estime les stratégies développées par les habitants de quartiers pauvres ainsi que le rôle de la proximité. À la lecture des témoignages retranscrits par l’auteure, l’ancrage local apparaît, notamment en France, comme un moyen de mobiliser des ressources et ne produit pas que de l’isolement. Les réseaux sociaux, familiaux et amicaux locaux permettent aux ménages pauvres d’accroître leur mobilité (covoiturage …). Ainsi, « face aux coûts de la mobilité, l’ancrage peut constituer un choix, aussi raisonné que contraint » (p. 166).

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Sylvie Fol confronte les pratiques des habitants, saisies lors des entretiens, aux politiques publiques. Les politiques de transport à destination des quartiers pauvres, depuis une quinzaine d’années, consistent à réduire les inégalités d’accès aux ressources urbaines. Divers concepts ont émergé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France en matière de politiques de transport et de politiques d’insertion : « droit à la mobilité », « accessibilité », « employabilité » ou « justice environnementale ». Petit à petit, un glissement s’est opéré des politiques de développement des transports en commun à la promotion de l’« automobilité » ou mobilité individuelle. Sous bien des aspects, les politiques de retour à l’emploi prennent la forme d’une injonction à la mobilité et celle-ci est perçue, avec la flexibilité, comme un facteur déterminant de l’insertion professionnelle des ménages pauvres. Cependant, les politiques publiques encourageant la mobilité individuelle minorent les coûts liés à l’« automobilité » des ménages pauvres. Favoriser l’« automobilité » pose en effet la question du désengagement des pouvoirs publics vis-à-vis des politiques de transport ainsi que celle du maintien de l’enclavement de certains quartiers, relégués aux marges de la ville par l’insuffisance de transports en commun.

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On peut regretter dans l’ouvrage un manque de cadrage statistique qui aurait confronté les offres de transports urbains des trois métropoles ainsi que les temps d’accès aux services principaux comme aux emplois. Cet aspect aurait demandé de prendre en compte l’importance respective de la multipolarité de chacune de ces villes. De fait, l’emploi comme les services ne sont pas tous concentrés au centre des villes mais forment des pôles d’attractivité dispersés. De même, San Francisco et dans une moindre mesure Londres se caractérisent par un important étalement urbain, tandis que l’unité urbaine de Paris est relativement concentrée. Les problèmes liés à l’étalement urbain ont donc une moins grande acuité à Paris que dans le monde anglo-saxon, bien que la question se pose de manière similaire.

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Sylvie Fol présente, dans cet ouvrage, les différents courants de pensée relatifs à la mobilité des ménages pauvres en milieu urbain, les pratiques d’habitants de quartiers pauvres, et brosse le paysage des politiques publiques qui en résultent. Le bilan critique proposé par l’auteure appelle à revoir les politiques de retour à l’emploi et d’insertion sociale basées sur l’injonction à la mobilité. Elle suggère d’opter pour une approche multidimensionnelle de ces problèmes. Cet ouvrage soulève de nombreuses questions et va, à n’en pas douter, encourager de nouvelles recherches sur les liens entre mobilité, ancrage et pauvreté. La généralisation d’une enquête approfondie de type biographique autour de la dimension de l’ancrage territorial, telle qu’elle a été menée à San Francisco, semble une piste particulièrement stimulante.

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Pierre Filippini

Autres ouvrages

Catherine Bonvalet, Jim Ogg, Les baby-boomers : une génération mobile, Paris, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube /Ined, 2009, 228 p.

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L’ouvrage s’intéresse aux cohortes françaises et anglaises nées entre 1945 et 1954. Elles se distinguent des précédentes par un effectif plus important mais aussi et surtout par leur mode de vie, dont leur mobilité spatiale. Les baby-boomers sont nés et ont grandi avec l’explosion de la consommation et l’accès au confort moderne, notamment en matière d’habitat. Ceux-ci forment la toile de fond sur laquelle s’inscrivent les grands mouvements des années 1970 et suivantes : accès massif à la propriété, embourgeoisement des quartiers populaires des villes… Les comportements des individus appartenant à ces cohortes et leurs relations familiales ont connu de nombreuses transformations par rapport à ceux de leurs aînés. L’ouvrage vise à analyser leurs comportements résidentiels en interaction avec les solidarités familiales et amicales (p. 7). Le problème au centre des préoccupations des auteurs est la conciliation entre vie sociale et solidarité intergénérationnelle.

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L’ouvrage est composé de six chapitres dont le premier trace un vaste tableau démographique et social des transformations vécues par les générations du baby-boom, en s’appuyant sur les résultats issus d’études statistiques et l’exploitation de grandes enquêtes, notamment l’enquête européenne Share ainsi que Biographies et entourage, enquête de l’Ined sur la France. Ces générations ont développé de nouveaux comportements démographiques (unions hors mariage, forte proportion de naissances hors mariage et divortialité élevée) qui ont conduit à de nouveaux modèles familiaux (p. 15). En même temps, en arrivant à l’âge adulte, elles ont profité très largement de l’amélioration des conditions de logement et par suite des conditions de vie, dans une période où le climat économique était particulièrement favorable à l’emploi et à la consommation. Elles sont majoritairement propriétaires de leur logement et ont bénéficié d’une mobilité résidentielle favorable. Grâce à l’élévation de l’espérance de vie, elles constituent une génération pivot développant de nouvelles formes de solidarité familiale avec les ascendants et leurs propres enfants, qui entrent plus tardivement dans la vie adulte.

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Les auteurs se proposent d’apporter des éléments de réponse aux questions posées par l’arrivée de ces générations à l’âge de la retraite, questions qui tournent autour de leurs stratégies résidentielles et de leur comportement de solidarité vis-à-vis des générations qui les entourent – leurs enfants et leurs vieux parents. Pour faire cela, ils prolongent les analyses statistiques menées dans le premier chapitre par des entretiens approfondis auprès d’une soixantaine de personnes âgées en 2006 de 45 à 54 ans, résidant pour moitié à Paris et pour moitié à Londres. Le second chapitre de l’ouvrage décrit l’échantillon retenu. Du côté français, les trente personnes interrogées résident pour partie dans le XIe arrondissement de Paris, et pour partie dans la commune de Montrouge, limitrophe au sud de Paris ; du côté britannique, il s’agit de personnes résidant dans le district londonien d’Islington et dans East Dulwich (Southwark). L’embourgeoisement progressif au cours des dernières décennies est un processus commun aux quatre lieux d’enquête, et les personnes interrogées appartiennent grosso modo aux classes moyennes. Les auteurs font une description sociodémographique détaillée des personnes interrogées ainsi que des quartiers étudiés, y compris de leur histoire récente, ce qui est souvent plein d’intérêt. Cela dit, le lecteur reste un peu sur sa faim quant aux motifs qui ont conduit à choisir aussi bien ce type de quartier que des personnes appartenant essentiellement à la classe moyenne. Il en va de même à propos du mode opératoire utilisé pour sélectionner les lieux d’enquête ainsi que l’échantillon d’individus interrogés.

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Les trois chapitres suivants sont consacrés aux trajectoires professionnelles, géographiques et résidentielles des enquêtés, tandis que le dernier s’intéresse aux projets résidentiels lors du passage à la retraite et les éléments les influençant : situation de leurs enfants et de leurs propres parents, relations affectives, état de santé…

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L’exploitation des entretiens, accompagnée de l’usage d’une large littérature sur les questions traitées, permet aux auteurs de brosser un riche tableau de ce que sans doute ont vécu une partie au moins des générations du baby boom. Celles-ci apparaissent comme des pionnières dans le processus de transformation des quartiers populaires en quartiers de classes moyennes et supérieures (phénomène dit de « gentrification »). De même, les trajectoires résidentielles des enquêtés révèlent la primauté du statut de propriétaire par rapport à celui de locataire, considéré comme transitoire. La trajectoire type serait hébergé ou aidé/ logement HLM/ propriétaire (avec une mobilité de Paris intramuros vers la proche banlieue pour le cas français). Les auteurs mettent l’accent sur le fort désir d’accéder à la propriété et sur la stratégie des « petits pas » pour y parvenir. Le rôle de la famille et des proches dans l’accès au logement (propriétaire ou locataire) est parfois déterminant.

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La réussite professionnelle se combine le plus souvent à la trajectoire résidentielle. À Londres ou à Paris, la description des trajectoires statutaires résidentielles particulières (les différentes combinaisons de passage entre locataire du privé ou du social, propriétaire) est pleine d’intérêt, qu’il s’agisse, pour les personnes interrogées, de privilégier la localisation résidentielle ou de faire face aux contraintes économiques majeures, sans exclure les possibilités de mise à profit des rentes de situation (p. 103). La diversité des trajectoires observée dans ces générations a été rendue possible par l’élargissement du choix des logements et des lieux de localisation dont elles ont bénéficié au cours de leur vie adulte (p. 122). Cependant la réussite sociale ne rime pas toujours avec mobilité géographique (p. 148). Les entretiens révèlent que le choix de la localisation résidentielle découle aussi de l’origine géographique de l’enquêté ou est lié au statut d’occupation du logement pour lequel il a opté.

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Les cohortes étudiées entament actuellement la fin de leur vie active, ce qui amène les auteurs à analyser les choix de localisation résidentielle au moment du passage à la retraite. Elles contribuent également aux changements de comportements actuellement observés chez les personnes du troisième âge : par leur volonté de rester jeune, par un niveau de consommation plus élevé, par le prolongement du temps d’activité professionnelle (par choix ou par nécessité) ou par la recherche de nouvelles formes d’activité de substitution (bénévolat, activité associative ou autres), etc.

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Du point de vue de la mobilité résidentielle au moment de la retraite, les auteurs estiment qu’il est encore trop tôt pour se prononcer, mais les nouvelles formes de mobilité qui se dessinent laissent présager des stratégies résidentielles plus complexes que dans les générations précédentes (p. 189-190). Cela peut se traduire dans certains cas soit par un immobilisme (du fait de l’ancrage et l’enracinement dans le quartier ou des problèmes de santé, par exemple) soit par une incertitude sur le choix définitif (en raison du maintien des relations familiales, de questions financières, etc.). La recherche d’un climat ensoleillé ou le retour aux origines géographiques semblent des motivations importantes dans les projets de migration au moment du passage à la retraite, tandis que les couches supérieures pratiquent fréquemment la double résidence.

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Que cela soit à Londres ou à Paris, la mobilité résidentielle représente l’une des caractéristiques principales des personnes interrogées. Leurs trajectoires, mêmes lorsqu’elles sont ascendantes, présentent une grande diversité, bien mise en lumière dans l’ouvrage, et qui permet d’échapper au cliché d’un comportement homogène. En définitive, l’enquête des auteurs illustre et enrichit considérablement la description des comportements fournie par la synthèse statistique que forme le premier chapitre, et ce d’autant plus que l’exploitation des ­entretiens s’accompagne de très nombreuses annotations issues de l’abondante littérature parue ces dernières décennies dans le domaine de la mobilité, littérature dont les auteurs montrent une grande maîtrise. Des motivations très différentes (logique d’ascension sociale, stratégie des petits pas, logique de reproduction sociale…) apparaissent ainsi au sein de catégories que la description statistique présente comme homogènes.

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Très souvent au long du texte, les auteurs (se) posent des questions de recherche le plus souvent laissées sans réponse, ce dont on ne saurait les blâmer car y répondre exigerait des recherches nombreuses et approfondies.

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Arrivé à la fin de l’ouvrage, le lecteur n’a cependant pas trouvé la réponse à la question qu’il s’est posée depuis le début du deuxième chapitre. Qui représentent les 60 personnes interrogées ? Autrement dit, est-on devant une description du comportement des cohortes de baby boomers, de leurs membres appartenant aux classes moyennes, des résidents dans les quartiers embourgeoisés de chacune des capitales…? Sans doute, les auteurs n’ont pas prétendu dresser un tableau représentatif de la mobilité des baby boomers à quelque niveau que ce soit, bien que parfois certaines interprétations puissent le laisser penser. Cependant, une mise au point claire sur cette question aurait levé les ambiguïtés qui pèsent quelque peu sur la bonne compréhension des objectifs de l’ouvrage.

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Cette limite étant posée, on ne peut que le recommander à tout lecteur intéressé par les comportements résidentiels qui ont accompagné les grands mouvements sociodémographiques survenus depuis les années 1970. Soulignons le caractère plaisant de sa lecture, jalonnée par de nombreux extraits d’entretiens. Les multiples photographies y contribuent aussi, compensant ainsi l’effet de la cartographie quelque peu défaillante.

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Kamel Kateb

Jakub Bijak, Forecasting International Migration in Europe: A Bayesian View, Dordrecht, Heidelberg, London, New York, Springer, 2011, 308 p.

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L’objectif de cet ouvrage est de fournir à la fois une vue détaillée des méthodes utilisées dans le passé pour prévoir les migrations internationales, mais surtout de présenter de nouvelles méthodes bayésiennes plus appropriées. Elles permettent en effet d’introduire l’ensemble des aspects aléatoires des données, tels que les avis détaillés portés par divers experts sur l’avenir de ces flux. Bien qu’encore rarement utilisées par les démographes, ces méthodes peuvent fournir une approche beaucoup plus souple que les méthodes fréquentistes classiquement utilisées pour les perspectives de population.

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Après avoir présenté les objectifs généraux et la terminologie utilisée dans cet ouvrage, l’auteur examine de façon détaillée les différents problèmes posés par les données dont on dispose pour étudier ces migrations : diversité des définitions, erreurs de mesure importantes, puis moyens de dépasser ces inconsistances, en particulier par une approche bayésienne qui est en quelque sorte une « réduction axiomatique de la notion d’incertain à la notion d’aléatoire »[14][14] Robert C. P., 2006, Le choix bayésien. Principes et.... Il montre la diversité des approches de ces migrations par la démographie, l’économie, la sociologie, la géographie ou les sciences politiques, et indique la nécessité d’inclure des jugements d’experts interdisciplinaires pour aborder un phénomène aussi complexe.

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Il présente ensuite de façon détaillée les diverses théories cherchant à expliquer ces migrations : théories sociologiques, avec les idées de réseau et d’institution ; théories macroéconomiques, en liaison avec les flux de biens et de capitaux contrebalancés par ceux de travailleurs ; théories microéconomiques, en faisant intervenir une analyse en termes de coûts et de bénéfices ; théories géographiques, faisant intervenir la distance physique ou plus sociale entre individus. Il montre que chacune de ces théories explique une partie seulement des flux observés et qu’il est dès lors préférable de suivre une approche basée sur une modélisation des observations si l’on désire faire des prévisions valables, plutôt que sur ces thèses partielles dont la synthèse est difficile sinon impossible à réaliser.

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Il va dès lors fournir une vue d’ensemble des principaux modèles utilisés à ce jour, qu’il distingue en modèles déterministes, probabilistes, puis enfin bayésiens. Les modèles déterministes vont utiliser soit des jugements issus d’un plus large groupe d’experts pour en déduire les évolutions attendues, soit des modèles agrégés tels que le modèle multirégional de Rogers. Les modèles probabilistes vont également utiliser des modèles agrégés, mais de type markovien ou semi-markovien, soit des modèles biographiques ou multiniveaux tels que nous avons pu les mettre en place, soit des modèles économétriques, soit enfin des modèles permettant des projections de séries temporelles. Enfin l’auteur constate que les modèles bayésiens, qui d’ailleurs ne sont le plus souvent que partiellement bayésiens, sont encore rarement utilisés. C’est cette classe de modèles que l’ouvrage va maintenant développer.

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Il importe d’abord de mieux définir ces modèles bayésiens en les opposant aux modèles fréquentistes. En effet l’auteur indique avec raison l’utilisation par les statisticiens de deux paradigmes au sens de Kuhn, qui s’opposent pour fonder les probabilités. Le point de vue objectiviste traditionnel qui va considérer la probabilité d’un événement comme une propriété intrinsèque de celui-ci, que l’on peut mesurer en observant sa fréquence sur un nombre de plus en plus élevé de répétitions. En démographie, l’utilisation conjointe de registres exhaustifs et de recensements de la population permet de justifier cette approche, prépondérante depuis le milieu du XIXe siècle. Le point de vue épistémique va au contraire considérer la probabilité comme traduisant le degré de croyance d’un individu en la production d’un événement, sous la condition que l’individu soit « cohérent » [15][15] Finetti B. de, 1937, « La prévision : ses lois logiques,... dans ses comportements face à l’incertain (probabilités subjectives) ou sous la condition que ses paris soient « consistants » [16][16] Jaynes E. T., 2003, Probability Theory: The Logic of... avec ses observations (probabilités logiques). Cette approche est apparue au XVIIIe siècle avec Bayes et Laplace. Bien que l’auteur ait cité ces références, on peut regretter ici qu’il n’ait pas indiqué les nombreuses applications que Laplace a faites de cette approche, en particulier pour l’étude de nombreux phénomènes démographiques [17][17] Courgeau D., 2010, « Dispersion of measurements in..., et qu’il n’ait pas pris clairement position entre probabilités subjectives et logiques ; il est cependant évident que tel n’est pas l’objectif principal de cet ouvrage. Le point de vue épistémique a par la suite été rejeté dès le milieu du XIXe siècle, sous le prétexte que les formules données par cette méthode pour l’évaluation des probabilités a posteriori deviennent illusoires lorsque le nombre des épreuves est faible. Ce n’est en fait que plus récemment que ce point de vue reprend de l’importance dans de nombreuses sciences sociales, en particulier en démographie.

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Au vu des séries temporelles de taux de migration entre divers pays, on peut se poser la question suivante : peut-on déduire de ces séries un modèle d’évolution des taux d’une année sur la suivante ? L’auteur propose d’y répondre en utilisant des modèles bayésiens autorégressifs, où la série des taux est expliquée par ses valeurs passées plutôt que par d’autres caractéristiques des populations observées, et en utilisant les méthodes de choix et de comparaison entre modèles. En travaillant sur des périodes passées s’étendant de 15 à 20 ans, il montre que le modèle le plus satisfaisant est, pour cinq flux des six observés, celui correspondant à une marche aléatoire. Ce résultat montre le caractère largement imprévisible de l’évolution des flux observés d’une année sur l’autre. On peut cependant penser que les modèles utilisés ne couvrent pas l’ensemble des modèles applicables aux flux de migration, et qu’il peut toujours exister des modèles plus explicatifs.

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Le second type de modèles va justement essayer de répondre, partiellement du moins, à cette question. L’auteur va intégrer dans ces modèles diverses caractéristiques socioéconomiques caractérisant ces flux. En introduisant les différences de revenu entre pays et le chômage qu’on y observe, il montre que ces caractéristiques n’ont pratiquement aucun effet sur les flux de population observés. Si la faiblesse des échantillons observés peut expliquer ces résultats, l’introduction d’autres caractéristiques suggérées par les diverses théories précédentes conduit généralement à des prévisions très incertaines.

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Le troisième type de modèles va introduire l’expérience passée d’autres pays, en utilisant des jugements d’experts, pour expliquer les flux très variables issus des pays de l’Europe de l’Est, en particulier les flux entre la Pologne et l’Allemagne. À nouveau, cette approche ne conduit pas aux résultats attendus, même si cette piste semble l’un des seuls moyens de prédire l’effet d’événements politiques sur les flux de migration.

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Un quatrième type de modèles va essayer de tester la sensibilité des modèles bayésiens au choix de diverses distributions a priori que l’on peut prendre pour les estimer. L’auteur observe en fait une grande sensibilité à ce choix, pour les distributions a posteriori obtenues. Il en résulte qu’il doit s’opérer avec le maximum de justifications, en particulier à l’aide de jugements émis par des experts dans ce domaine.

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Il est également du plus grand intérêt de comparer le résultat de telles prévisions aux observations. Cela a été possible pour la période 2005-2007, à partir des observations faites au cours de 15 ou 20 années antérieures, qui ont été comparées non seulement aux prévisions produites par des méthodes bayésiennes mais également aux prévisions effectuées à l’aide de méthodes fréquentistes. Les résultats montrent clairement la supériorité des méthodes bayésiennes : la fréquence des observations empiriques qui tombent à l’intérieur des intervalles de confiance prévus par la projection bayésienne est toujours très supérieure à celle prévue par la projection fréquentiste. Et parmi les divers modèles bayésiens testés, le modèle correspondant à une marche aléatoire donne les meilleurs résultats.

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En étudiant de façon approfondie la validité des différents types de modèles de migration sur une vingtaine d’années et la précision des prédictions qu’ils permettent sur une plus courte échéance de trois ans, cet ouvrage est à notre avis exemplaire. Bien entendu l’auteur n’a pas pu tester tous les types de modèles envisageables, et s’est contenté de n’étudier qu’un petit nombre de flux entre certains pays d’Europe. Les résultats qu’il obtient permettent cependant de voir très clairement les avantages d’une modélisation bayésienne pour ces prévisions tout en identifiant les modèles les plus pertinents au vu des données observées, ainsi que de comparer ces prévisions à celles faites sous le paradigme fréquentiste.

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Il en tire des conclusions plus générales sur l’avenir de ces flux et de leur prévision, en montrant la grande incertitude qui caractérise leur évolution, mais simultanément la nécessité de les prévoir, même de façon très approchée en tenant compte de l’avis d’experts sur ce sujet. Il termine en indiquant les deux écueils à éviter tant de la part des preneurs de décision que des chercheurs : pour les premiers, ils ne doivent pas attendre l’impossible des chercheurs ; pour les seconds, ils doivent être plus modestes en présentant leurs résultats et l’interprétation qu’ils en donnent, en reconnaissant leurs propres limites. Cette leçon de modestie est d’autant plus justifiée qu’elle est issue de l’analyse, à notre avis, la plus approfondie faite à ce jour des flux de migration internationale et de leur prévision.

106

Daniel Courgeau

Notes

[*]

du service de la documentation de l’Ined

[1]

Paugam S., 1997, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sociologies » (1ère éd. 1991).

[2]

Castel R., 1995, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 496 p.

[3]

Dubet F., 1987, La galère. Jeunes en survie, Paris, Fayard, 504 p.

[4]

Comportements sur lesquels les travaux de Gérard Mauger auraient offert un éclairage particulièrement intéressant (Mauger G., 2006, Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Étude de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, Belin, 253 p.)

[5]

Pan Ké Shon J.-L., 2009, «Ségrégation ethnique et ségrégation sociale en quartiers sensibles. L’apport des mobilités résidentielles», Revue française de sociologie, n° 50(3), p. 451-487.

[6]

Gilbert P., 2011, « « Ghetto », « relégation », « effets de quartier ». Critique d’une représentation des cités », Métropolitiques, http://www.metropolitiques.eu/Ghetto-relegation-effets-de.html

[7]

Wacquant L., 2006, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État, La Découverte, 332 p.

[8]

Avenel Cyprien, 2004, Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, Arnaud Colin, 128 p.

[9]

Profession Banlieue est un centre de ressources destiné aux professionnels de la politique de la ville en Seine-Saint-Denis. L’association met en réseau les acteurs du développement social urbain et favorise l’échange de savoir-faire dans l’ensemble des champs de la politique de la ville. Il s’agit aussi de mettre en relation professionnels et scientifiques (http://www.professionbanlieue.org/).

[10]

Ceci recoupe des constats établis de longue date par les sociologues ayant étudié le relogement des populations vulnérables. Voir Coing H., Rénovation urbaine et changement social. L’îlot n° 4 ­(Paris XIIIe), Paris, Éditions ouvrières, 1973 ; Pétonnet C., On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris, Galilée, 1979.

[11]

Wacquant L., « Les deux visages du ghetto », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 160, 2005.

[12]

Keller C., 2007, « La population des grands ensembles de l’ex-R.D.A. : Fractionnement social et luttes pour la respectabilité », Espaces et sociétés, n° 128-129 (1-2), p. 87-102.

[13]

Plan urbanisme construction architecture (Puca) créé en 1998, sous la tutelle du ministère en charge de l’Équipement et du ministère du Logement.

[14]

Robert C. P., 2006, Le choix bayésien. Principes et pratique, Paris, Springer-Verlag France, 638 p.

[15]

Finetti B. de, 1937, « La prévision : ses lois logiques, ses sources subjectives », Annales de l’Institut Henri Poincaré, 7, p. 1-68.

[16]

Jaynes E. T., 2003, Probability Theory: The Logic of Science, Cambridge, Cambridge University Press, 727 p.

[17]

Courgeau D., 2010, « Dispersion of measurements in demography: A historical view », Electronic Journ@l for History of Probability and Statistics, 6(1), p. 1-19. (« La dispersion des mesures démographiques: vue historique », Journ@l électronique d’histoire des probabilités et de la statistique, 6(1), p. 1-20).

Titres recensés

  1. Mobilité résidentielle et ségrégation urbaine
    1. Jean-Marc Stébé, La crise des banlieues. Sociologie des quartiers sensibles, Paris, Presses universitaires de France, Que sais-je ?, 2010 (4e éd.), 126 p.
    2. Profession Banlieue, « Le relogement, au cœur de la rénovation urbaine », Actes de la rencontre organisée le 28 juin 2007 à la bourse du travail de Bobigny, Recherche sociale, n° 186, avril 2008, 128 p.
    3. Judith Rainhorn et Didier Terrier (dir.), Étranges voisins. Altérité et relations de proximité dans la ville depuis le XVIIIe siècle, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2010, 278 p.
    4. Thomas Kirszbaum, Rénovation urbaine. Les leçons américaines, Paris, Presses universitaires de France, 2008, 86 p.
    5. Xavier de Souza Briggs, Susan J. Popkin, John Goering, Moving to Opportunity: The Story of an American Experiment to Fight Ghetto Poverty, New York, Oxford University Press, 2010, 320 p.
    6. Thomas Kirszbaum, Mixité sociale dans l’habitat : revue de la littérature dans une perspective comparative, Paris, La Documentation française, 2008, 141 p.
    7. Marie-Christine Jaillet, Evelyne Perrin, François Ménard (dir.), Diversité sociale, ségrégation urbaine, mixité, Paris La Défense, Puca, Collection Recherche, 2008, 339 p.
    8. Françoise Dureau et Marie-Antoinette Hily (dir.), Les mondes de la mobilité, Presses universitaires de Rennes, 2009, 189 p.
    9. Sylvie Fol, La mobilité des pauvres, Paris, Belin, 2009, 261 p.
  2. Autres ouvrages
    1. Catherine Bonvalet, Jim Ogg, Les baby-boomers : une génération mobile, Paris, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube /Ined, 2009, 228 p.
    2. Jakub Bijak, Forecasting International Migration in Europe: A Bayesian View, Dordrecht, Heidelberg, London, New York, Springer, 2011, 308 p.

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