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2014/4 (N° 224)

  • Pages : 442
  • DOI : 10.3917/pour.224.0167
  • Éditeur : GREP

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Face à l’effet croisé de crises climatiques, énergétiques, sociales, financières, alimentaires et sanitaires, il est urgent de rendre nos villes plus résilientes. Au sein de l’agence de design Faltazi, notre expertise en écoconception (aspirateur Shockabsorber Rowenta – Prix Entreprise et Environnement 2007 – Ministère de l’Écologie) nous a amenés à questionner l’urbain à la manière de Suren Erkman avec la symbiose industrielle de Kalundborg au Danemark.

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Ces dernières années, nos réflexions se sont orientées vers les questions de résilience et d’économie circulaire. Après avoir inventorié les stocks et flux de ressources locales (alimentaires, matière, énergie, etc.) de la région Nantaise, comme on pourrait le faire pour une analyse de cycle de vie de produit industriel, après avoir compris leur implantation sur le territoire, après avoir identifié les chaînons manquants, nous avons cherché à comprendre comment il était possible de renouer, aux abords des villes, avec une production alimentaire locale, biologique et de saison. Nous nous sommes questionnés afin de comprendre comment créer une dynamique qui générerait une nouvelle complicité entre agriculteurs et mangeurs locaux.

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Le projet-système, « Les Ekovores », propose une réponse à cette problématique.

« Les Ekovores » ou la création de quartiers fermiers

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Partant de l’objectif de mieux intégrer les composants de la filière alimentaire locale, la notion de « quartier fermier » est devenue évidente quand nous avons réalisé qu’il était indispensable d’implanter des fonctions agricoles dans les quartiers. Or la ville a oublié, depuis le pétrole peu cher d’après-guerre, qu’elle nouait des liens très serrés avec la production agricole immédiatement disponible à ses portes. Avec les quartiers fermiers, la ville se dote de dispositifs de transport, de transformation, de production, de recyclage, etc. qui la remettent en situation de fonctionnement durable dès lors que des boucles fermées sont réellement mises en place (fig. 1).

Figure 1 - Système circulaire des EkovoresFigure 1
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Le principe s’appuie à la fois sur le circuit court et sur l’action de chaque habitant. En haut de la figure 1 est localisée la ceinture agricole, zone de production périurbaine où la ville a choisi de limiter son urbanisation et d’installer des fermes en location dans toutes les friches disponibles. S’appuyant sur des pratiques respectueuses de l’environnement, ces fermes sont complémentaires dans la mesure où elles s’échangent différents produits et sous-produits (fumier, semences, paille, fourrage, etc.). De tels échanges locaux réduisent les pollutions, les déchets, l’achat d’intrants et donc la pression financière sur l’exploitation. Cette production en périphérie de ville est ensuite acheminée vers les ateliers de transformation. Puis, la distribution locale privilégie une relation directe entre les mangeurs et les producteurs afin de mieux rémunérer ces derniers. Dans ce système, les intermédiaires (maîtres conserveurs, maîtres presseurs, soupiers, etc.) trouvent leur juste place en associant leur précieux savoir-faire de service et d’animation commerciale à cette production locale d’excellence. Enfin, par des commandes régulières et soutenues, les collectivités pérennisent l’économie agricole locale et stabilisent la production tout en bénéficiant en retour de produits frais, de saison et de qualité. Pour boucler les boucles, selon le principe de l’économie circulaire, une attention particulière est portée aux déchets. Les emballages consignés peuvent faire la navette entre producteurs et mangeurs car les distances sont très courtes. Les déchets d’emballages triés (verre, métal, cartons), sont valorisés localement en matériaux. Les déchets organiques (fonds d’assiettes, déchets de préparation de repas) et déjections humaines sont collectés au pied des habitations dans des collecteurs de quartiers, ouverts à certaines heures, en vue de produire des amendements pour les jardins et les fermes voisines. Est promue une nouvelle symbiose où les déchets organiques des uns, transformés en fertilisants, se valorisent en légumes.

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Au final, trois boucles pertinentes pour penser l’optimisation des filières ont été identifiées : boucle de production périurbaine, boucle de valorisation des déchets d’emballages et boucle de valorisation des déchets organiques.

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Mais il ne suffit pas de penser les cheminements comme nous y invite la figure 1, l’étape suivante consiste à penser les équipements pour chaque étape de la production locale de denrées : systèmes préfabriqués de fermes d’urgence pour la production en ceinture verte ; moyens de transport pour la distribution des productions ; modules préfabriqués pour la transformation et la conservation des aliments ; dispositifs « urbagricoles » installés dans les espaces publics ; mobiliers urbains pour la valorisation des déchets organiques ; plateforme numérique pour l’échange de savoir-faire et l’orchestration savante du jardin potager… Au total, un ensemble de 19 équipements publics a été imaginé, avec autant de nouveaux métiers à la clef. Trois de ces équipements vont être détaillés pour faire mieux saisir le caractère original du projet mais aussi sa simplicité.

Des « poulaillers » pour valoriser les fonds d’assiette

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Les déchets organiques sont trop peu valorisés actuellement. Et pourtant, ils représentent en masse le tiers de nos poubelles. Putrescibles, ils imposent une relève quasi quotidienne et donc des coûts importants pour la collectivité. Initiatrice, la ville de Mouscron, en Belgique, a offert des poules aux habitants qui le souhaitaient pour réduire la masse de déchets collectés. Depuis, de nombreuses villes ont dupliqué cette expérience. Sur la base de cette initiative, nous nous sommes projetés, dans un premier temps et de manière humoristique, dans l’hypothèse de poulaillers collectifs adaptés au gardiennage des poules pendant les vacances, les poulaillers Cocottes®…

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Dans un second temps, il a été imaginé des poulaillers urbains mobiles pour valoriser les fonds d’assiettes en œufs. Le principe est simple : en ville, les espaces verts peuvent être équipés de poulaillers qui changent d’emplacement tous les trois mois (fig. 2). Le préposé à l’entretien du poulailler, le « père-poule », est aussi un animateur de quartier qui collecte les déchets de fond d’assiette auprès des restaurants, des cantines et des habitants. Il sensibilise au tri dans les écoles et tient des permanences pour la collecte des bio-seaux et la livraison des œufs en proportion des déchets déposés. Le coût élevé de la collecte et du traitement des déchets est ainsi évité.

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On peut donc envisager cet outil collectif pour transformer ses propres déchets organiques en cuisse de poulet et en œufs bien jaunes !

Figure 2 - Des « poulaillers urbains » au cœur des quartiersFigure 2
Source : agence Faltazi.
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Sachant que le coût de la collecte et du traitement des déchets incinérés est important pour la collectivité, le poulailler urbain, le composteur partagé, le cochon de quartier, etc. sont autant de solutions efficaces et variées pour éviter ces dépenses, et autant de solutions concrètes décentralisées qui nous paraissent plus pertinentes que l’écologie « punitive » (par la taxe). En apportant aux citoyens, de manière pédagogique, la conviction qu’il est possible de valoriser certains déchets sur place, sans être obligé, pour autant, de remplir sa poubelle, nous donnons un levier au politique pour ensuite rendre acceptable la poubelle payante en fin de processus.

Un « tram-train marché » reliant les campagnes nourricières au cœur de la ville

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Constatant que le coût des intermédiaires dans la distribution des primeurs est important, nous avons recherché des solutions efficaces pour optimiser le fonctionnement des AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne).

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Observant que la chaîne logistique d’approvisionnement alimentaire des grandes villes européennes repose sur un système en flux tendus par la route, nous proposons de substituer à ces flux sur longue distance, une solution logistique d’acheminement des denrées périssables en circuit court auprès de producteurs localisés sur les grandes couronnes de ces villes.

Figure 3 - Tram-train marché dépliableFigure 3
Source : agence Faltazi.
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Pour autant, ce mode qui repose sur la proximité géographique n’est pas exempt de défauts puisqu’il nécessite beaucoup de camionnettes polluantes.

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Ces constats nous ont conduits à imaginer la distribution au moyen d’un transport en commun innovant qui profitera du réseau ferré (tramway et train) la nuit, pour acheminer les denrées avec un minimum de rupture de charge. Dans ce Tram-Train Marché à étalage dépliable (fig. 3), tel une « caisse à outils », les différents compartiments actionnés au moyen de vérins hydrauliques seront déployés pour former l’étalage. En éliminant la fastidieuse et bruyante installation du marché, ce dispositif facilite la distribution des produits de l’agriculture paysanne, en circuit court. Il réduit aussi les nuisances liées au transport et les ruptures de charge.

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Certaines alternatives de tram-cargo sont déjà expérimentées au Japon, à Dresde, à Amsterdam, à Paris (tram-Fret)… Ces initiatives ont toutes en commun l’utilisation du réseau ferré urbain la nuit pour l’acheminement du fret lorsque le réseau est peu sollicité. Un tel système de transport de containers offre une alternative intéressante, mais non suffisante puisque continue de se poser un problème de nuisances sonores lors de l’activité terminale de déchargement des containers au moyen de chariots élévateurs dans les espaces publics. En intégrant les étals dans la structure et un compartiment passager, non seulement on peut conserver une relation directe entre producteur et mangeur, mais surtout on regroupe le fret primeur au sein d’un véhicule spécifiquement pensé pour réduire les nuisances sur toute la chaîne logistique qu’il englobe. Ce « tram-train marché » offre un service pendulaire d’acheminement des denrées (à l’aller) et de « valorisables » (au retour) :

  • à l’aller, les cagettes maraîchères sont directement placées dans les racks par le maraîcher. Ainsi, en une seule opération, celui-ci installe l’étalage qu’il retrouvera quelques heures plus tard sur le site de livraison ;

  • au retour, les bacs recycleries sont mis en partie basse du rack. Les cagettes maraîchères sont empilées les unes dans les autres.

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Ce projet questionne délibérément les normes sanitaires en vigueur. En s’autorisant à acheminer tantôt des denrées alimentaires (les primeurs, à l’aller), tantôt des bouteilles ou des bocaux à laver (en vue de leur réutilisation en conserverie, au retour, par exemple) dans le même wagon, il pose ainsi la question de la conception des conditionnements qui font la navette. Ce qui implique un nécessaire assouplissement intelligent des normes qui’figent’ actuellement le domaine.

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Ce projet a éveillé la curiosité des acteurs de la logistique alimentaire parisienne. Il a déjà induit un débat sur l’intérêt d’éliminer les ruptures de charges au moyen d’un matériel bien pensé en amont.

Un composteur de quartier de seconde génération

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Comment inciter 40 ménages à composter sur place, en pied d’immeuble, les 5 tonnes de déchets de cuisine qu’ils produisent chaque année et comment éviter ainsi, à terme, cette dépense inutile de collecte et d’incinération ? La solution a été inaugurée à Nantes le samedi 11 octobre 2014 : l’implantation d’un composteur de quartier de nouvelle génération.

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Avec l’aide du savoir-faire de Compostri, association Nantaise qui soutient le compostage partagé, du chantier d’insertion Atao, d’une association d’habitants du quartier Malakoff ‘Idéelles’ et de l’expertise des services des espaces verts de la ville de Nantes (SEVE), ce dispositif est maintenant opérationnel pour valoriser en compost les déchets organiques issus des préparations de repas des habitants du quartier. Novateur, il offre des fonctionnalités nouvelles en termes d’intégration urbaine et de simplification des opérations de compostage. Un encombrement au sol optimisé facilite l’installation du composteur dans l’espace public, places ou trottoirs.

Figure 4 - Composteur de quartier Ekovore installé dans le quartier Malakoff à NantesFigure 4
Source : agence Faltazi.
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Sous la houlette d’un guide composteur qui veille à la bonne qualité des déchets compostés, cet équipement ouvre ses portes avec des temps de permanence précis préalablement convenus entre les habitants. C’est aussi une occasion de rencontre hebdomadaire entre voisins.

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La montée en température à 50°- 70° du tas de compost permet de dégrader les composés organiques en humus sans tuer la vie microbienne. Ce procédé est maintenant bien adapté à la rue. L’ajout de broyat de bois aux déchets de cuisine annule tout risque d’odeur. Un dispositif d’aide au retournement (breveté) facilite la tâche des bénévoles pour transférer le compost des bacs de dépôts au bac de maturation. Une toiture végétalisée a été imaginée pour faciliter l’intégration en vue plongeante des immeubles alentour. Cette toiture collecte et stocke dans un réservoir l’eau pluviale qui servira à maintenir correctement le taux d’humidité du compost.

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Avec l’Uritonnoir, ce composteur de quartier est le seul projet Ekovore construit grandeur nature et en fonctionnement à l’heure actuelle. Ce projet montre que le passage du virtuel au réel est possible même si la complexité du jeu d’acteurs dans une ville nécessite de prendre le temps qu’il faut pour y arriver.

Conclusion

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Cette démarche consistant à imaginer des « objets à rêver » pour améliorer la résilience de nos villes a plusieurs avantages. Elle rend visibles et compréhensibles les discours trop souvent abstraits de l’écologie politique. L’exemple des Idéelles, dans le quartier Malakoff, est exemplaire. En interpellant la ville de Nantes, ce collectif d’habitants a finalement réussi à s’équiper de ce composteur et a véritablement dynamisé le quartier.

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Les dispositifs Ekovores en projet, poulailler, tram-train, sont de même nature. Ils s’inscrivent tous dans des boucles vertueuses, et sont capables de trouver les modalités pour être financièrement amortis à plus ou moins long terme, soit par les tonnes de déchets évités qui ne seront pas facturés à la collectivité, soit par les économies de carburant, de bruit, de polluants, la suppression des ruptures de charges, etc., soit par les matériaux qu’ils produisent…

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Nous sommes convaincus que leur concrétisation pourrait conduire à l’émergence de nouveaux métiers de l’environnement : il y aurait une certaine noblesse à être à la fois animateur au contact de la population et acteur de l’entretien des installations. Bref, nous pensons être au tout début d’une aventure qui, pour se développer, se doit de séduire le plus grand nombre. Nous restons à la disposition des collectivités pour développer de nouveaux projets avec les habitants qui le souhaiteraient.

Plan de l'article

  1. « Les Ekovores » ou la création de quartiers fermiers
  2. Des « poulaillers » pour valoriser les fonds d’assiette
  3. Un « tram-train marché » reliant les campagnes nourricières au cœur de la ville
  4. Un composteur de quartier de seconde génération
  5. Conclusion

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