CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Avec 24 % de la collecte mondiale de lait de vache, l’Union Européenne est au premier rang des producteurs au monde. Au sein de l’UE, la France est la deuxième puissance laitière avec 17 % de la collecte européenne, précédée par l’Allemagne (Agreste – chiffres 2014) [1]. La filière laitière française génère 250 000 emplois sur tout le territoire (maison du lait – 2014).

1Depuis le 1er avril 2015, le secteur laitier basé depuis 1984 sur un système régulé et administré, est confronté à des mutations profondes liées à la fin des quotas, remplacés par une contractualisation entre producteurs et industriels. Cette nouvelle organisation bouleverse les repères des acteurs de la filière, alors qu’elle avait été envisagée au départ, comme une véritable opportunité. En effet, de nouveaux marchés et de nouveaux besoins étaient escomptés dans les pays émergents en croissance. Cette prévision a généré une hausse de la production, en particulier par les pays d’Europe du Nord (+18,5 % en Irlande et +12 % dans les Pays-Bas). Parallèlement, la consommation des produits laitiers dans le monde a chuté du fait d’une baisse de la consommation dans notre pays, d’une baisse de la demande en Chine, et de l’embargo russe sur les produits agro-alimentaires. La surproduction a entraîné un effondrement des cours mondiaux.

2En amont de la filière, non seulement ce retournement de situation n’avait pas été anticipé, mais en plus, les exploitations agricoles n’étaient pas préparées à gérer les impacts de la volatilité des prix du lait. Il y a 10 ans, les investissements réalisés par les exploitants pour se moderniser et répondre aux exigences environnementales, ont été estimés en fonction d’une situation stable des prix et des volumes, basée sur le régime des quotas, ne prenant pas en compte la volatilité actuelle des prix. De nombreuses exploitations se sont modernisées et ont augmenté leur capacité à traire (augmentation du troupeau, robotisation…) quitte à s’endetter fortement dans l’optique de produire plus et d’obtenir ainsi de meilleurs résultats. Cependant, les économies d’échelle sont limitées dans l’élevage, du fait d’une difficile contraction des coûts fixes.

3À l’aval de la filière, les choix stratégiques des industriels pour écouler, valoriser et transformer localement ou à l’international la production, représentent aussi un facteur pouvant jouer sur les volumes du lait. Or, ces stratégies diffèrent selon les groupes laitiers français. Des pays étrangers (Chine par exemple) investissent dans les laiteries françaises, alors qu’à l’inverse des groupes investissent dans les pays étrangers.

4De l’amont à l’aval, les échelles territoriales passent donc tour à tour, du local à l’international, ce qui tend à déstabiliser les producteurs, et à créer de l’incertitude.

5Au-delà du contexte général, économique et réglementaire, quelles sont les interactions entre les stratégies des industriels et des coopératives menées dans les usines laitières, et celles des exploitations agricoles ? Peut-on garantir une cohérence à long terme à l’échelle d’un territoire ? Après avoir montré la diversité des stratégies d’investissement du maillon industriel, puis celle des exploitations agricoles, une dernière partie questionnera l’impact sur les territoires.

Sur un même territoire, à l’aval de la filière, des stratégies différentes des coopératives et des industriels du lait

L’industrie laitière compte près de 300 entreprises de plus de 20 salariés et plus de 1 000 entreprises au total. Elle occupe le second rang des industries agro-alimentaires françaises en termes de chiffre d’affaires et est exportatrice nette surtout vers l’Union Européenne.

6Les stratégies des groupes laitiers français varient selon leurs statuts, leurs spécialités et le segment des marchés ciblés.

7Au niveau des statuts, il existe deux types de collecteurs : les coopératives et les entreprises privées. D’un côté, les coopératives collectent plus de la moitié du lait (54 %), dont la transformation équivaut à 1/3 du chiffre d’affaires total. Les volumes collectés sont déterminés par les coopérateurs. De l’autre côté, les entreprises privées collectent le reste du lait et les volumes collectés sont déterminés aujourd’hui par négociation, sous la forme d’un contrat.

8Au niveau des filières, les entreprises ou coopératives se répartissent en quatre grandes catégories. La première catégorie est composée des entreprises ou des coopératives multi-produits (industriels et de grande consommation), qui représentent 63 % du chiffre d’affaires de la filière (CNIEL – France Agrimer). Il s’agit de groupes leaders (ventes annuelles excédant 500 millions d’euros) implantés dans plusieurs bassins de production et à l’étranger (Lactalis [2] et Sodiaal). La seconde catégorie est celle des fabricants de fromages, qui représentent 23 % du chiffre d’affaires de la filière (CNIEL – France Agrimer). Ces entreprises sont majoritairement des PME (80 % des entreprises), bien que le groupe privé Bongrain soit leader de cette catégorie. Viennent ensuite les fabricants de produits de grande consommation hors fromage (11 %), dont les 3 premières entreprises réalisent 65 % des ventes (CNIEL – France Agrimer). Enfin, les spécialistes (poudres et ingrédients) représentent 3 % du chiffre d’affaires de la filière (CNIEL – France Agrimer).

9Concernant les produits, contrairement à d’autres matières premières agricoles, le lait frais est une denrée périssable, non stockable, difficile à transporter sur de très longues distances, et qui doit être transformée en flux continu, quels que soient les niveaux des facteurs extérieurs (économiques, logistiques, réglementaires…). Ce qui a des répercussions sur les coûts de la transformation de la matière brute et le rôle des transformateurs dans sa valorisation. Par conséquent, les coopératives ou les industriels doivent adapter les investissements à réaliser dans les usines de collecte, selon les types de produits fabriqués (lait liquide, produits laitiers transformés – type yaourts, produits laitiers séchés – type lactosérum). À cela se rajoute l’impact de la dynamique du marché intérieur et du marché à l’export.

10Le premier marché correspond aux produits de grande consommation, qui représentent environ 70 % de la collecte laitière française (Agreste). Il s’agit de produits type fromages, yaourts, beurres frais et crèmes, qui nécessitent une transformation rapide sur place. Comme pour le lait liquide, le volume produit sur le territoire par les agriculteurs doit correspondre exactement à la capacité de l’usine locale à collecter et à transformer. Ces produits possèdent une valeur ajoutée et des prix élevés. À destination du marché intérieur et de l’UE, leur demande reste stable.

11Le second marché correspond aux produits industriels (poudres de lactosérum, de lait, beurre concentré, caséine…), aux prix unitaires plus bas, davantage tournés vers le marché mondial et en particulier les pays émergents. Leur demande est en pleine expansion (représentant 30 % de la collecte). La poudre de lait infantile ou de lactosérum est traitée en tour de séchage, et peut ainsi être stockée en attendant l’exportation. Le volume produit sur un territoire peut donc être plus élevé, car l’usine peut mieux gérer les variations de flux en stockant le lait en poudre, que pour les usines devant transformer des produits frais.

La demande de poudre de lait infantile et de lactosérum en particulier a augmenté en Chine, suite aux différentes crises de santé publique, mais aussi au Moyen-Orient et au Brésil. Ces produits secs visent à imiter la composition du lait maternel et la complexité de leur composition (jusqu’à 70 ingrédients différents). Disposant d’un avantage compétitif sur ce plan par rapport à d’autres acteurs tels que la Nouvelle-Zélande, la filière laitière française s’est positionnée massivement sur ce segment de marché à haute valeur ajoutée au cours des dernières années. Selon les chiffres les plus récents, la production de poudre de lait infantile française a connu une augmentation de près de 40 % au cours des 4 dernières années pour atteindre plus de 130 600 tonnes en 2013 (CNIEL, 2014). Ces produits sont exportés à plus de 80 % vers les pays émergents, et génèrent pour la filière un chiffre d’affaires à l’export du même ordre (639 M€) que les poudres de lait entier et de lait écrémé (755 M€). Ces nouveaux débouchés, qui concernent également les poudres de lactosérum et de lactose, ont profondément réorienté les investissements au sein de la filière laitière française. L’intérêt de la Chine pour la qualité de la production française de poudre de lait infantile apparaît non seulement dans les exportations françaises mais aussi dans les investissements chinois en France. En 2014, 8 des 13 investissements en cours concernaient la construction ou la rénovation de nouveaux équipements industriels de séchage pour la production de poudres infantiles et de lactosérum, avec la création de co-entreprises laitières comme Synutra et Sodiaal ou Biostime et Isigny Sainte Mère.
Cette évolution est observée également à l’échelle européenne, où 80 % des 1,11 Mds € d’investissements identifiés en 2012 étaient orientés vers la rénovation ou la construction de sites de production de poudres infantiles et/ou de lactosérum (CNIEL, 2012). Dans le contexte de fin des quotas laitiers et avec une demande attendue en forte croissance pour la décennie à venir, le segment des poudres infantiles est identifié comme un débouché majeur ; le statut du lactosérum étant appelé à passer de coproduit à celui de produit à part entière. Cependant, la question de la pérennité de cette filière peut se poser à long terme. Elle doit également anticiper le coût énergétique, représentant à lui seul le quart de la consommation énergétique du secteur. Des avancées sont nécessaires pour mieux comprendre et maîtriser les évolutions se produisant au cours du stockage et/ou du transport des poudres, réputées stables mais dont les propriétés peuvent être fortement modifiées en fonction des conditions.
Source : Romain Jeantet, Cécile Le Floch-Fouéré, Pierre Schuck.

12La filière laitière à l’aval se développe donc en fonction d’une diversité de stratégies, liées au statut du groupe laitier (coopérative ou industriel, PME ou grandes entreprises), du type de produits fabriqués (frais, séchés, transformés…) et du marché visé (local ou international). Or, à l’amont de la filière, les producteurs adoptent de leur côté leurs propres stratégies, selon leurs résultats économiques, le système de production, le statut, la taille de l’exploitation agricole. L’implication de l’aval des filières dans l’outil de production agricole est peu fréquente : la relation de l’exploitant agricole avec son aval est en général régie par un rapport de client à fournisseur. Même les coopératives interviennent peu, en règle générale, pour investir dans la production primaire.

Sur un même territoire, en amont de la filière, des stratégies d’investissement différentes selon les exploitations agricoles

13En moyenne sur le territoire français, pour 1 000 exploitations, il existe cinq coopératives et collecteurs. Sur un même bassin laitier, ces 1 000 exploitations doivent par conséquent, s’adapter à des logiques différentes, selon le type de produits fabriqués dans les usines locales. Pour autant, ces 1 000 exploitations ne sont pas homogènes et évoluent selon leur propre histoire technico-économique et sociale. La tendance générale montre un regroupement des exploitations via des formes sociétaires, pour gérer des volumes et des tailles de troupeaux plus importants [3]. Cependant, ces grandes tendances ne doivent pas estomper les réalités sur le terrain, qui font apparaître une diversité de cas de figure, se traduisant par des gestions différentes et des capacités plus ou moins importantes à faire face à la fin des quotas.

14En amont de la filière, la capacité pour une exploitation agricole, à faire face à l’économie de marché à moyen et à long terme, varie en fonction des orientations et des choix adoptés :

tableau im1
Gestion technico-économique Type de systèmes d’exploitation (polyculture-élevage ou spécialisé, atelier vente directe ou transformation) et écarts entre les marges réalisées ; gestion des coûts de production, de l’autonomie fourragère et énergétique, du suivi sanitaire de l’élevage ; prise en compte du capital mobilisé (pas de contraction des coûts fixes) ; Investissements capacité réelle d’investissement pour les mises aux normes, la modernisation des bâtiments d’élevage, la robotisation, et la mécanisation (incités par la politique fiscale et bancaire et les programmes de soutien à la modernisation des exploitations) ; Histoire et organisation sociale et juridique intégration du temps de travail réel passé sur l’exploitation (cas du jeune installé avec une aide des parents à la retraite, couple travaillant sur l’exploitation, agriculteurs en société, présence ou non de salariés, etc.) ; niveaux de formation différents (installation hors formation, BEPA, Bac Pro, BTS, ou niveau ingénieur) face à une tertiairisation du métier à assumer (gestion, pilotage, administratif) et à un contexte d’incertitude permanente ; conceptions du métier, de la filière et de ses évolutions (intensification de la production, positionnement sur des niches) ; relation au capital, à la terre (fermage/propriété) ; capacité à anticiper et à gérer le risque (économique, biologique, climatique).

15Les nouvelles installations en lait doivent donc s’interroger aujourd’hui sur le système envisagé, en fonction de la stratégie de l’industriel ou de la coopérative, qui les collecte. En effet, s’installer ne signifie plus obtenir systématiquement un nouveau volume à produire, comme du temps des quotas, permettant auparavant d’augmenter le troupeau ou de moderniser la structure reprise. Il s’agit également de comprendre le segment de marché sur lequel l’industriel a positionné l’usine locale, à qui le producteur fournit son lait.

Sur un même territoire, le rôle des usines de collecte et/ou de transformation entre l’aval et l’amont de la filière laitière

16Entre l’aval et l’amont, se situe l’usine de collecte et/ou de transformation. Véritables chevilles ouvrières de la filière, au cœur des territoires, elles sont à la fois dépendantes des choix passés par l’aval tout en traitant les volumes réalisés en amont. Autrefois réparties de façon plus homogène en France, les usines de collecte sont aujourd’hui concentrées dans l’ouest du pays, où se situent les régions laitières les plus productives d’Europe (Bretagne, Normandie, Pays de la Loire). Elles totalisent à elles seules presque la moitié de la collecte nationale. Les établissements de ces trois régions emploient près d’un tiers des salariés de l’industrie laitière française. On trouve ensuite les principales autres régions laitières (formant le “croissant laitier”) au nord, à l’est et au centre, où se trouvent beaucoup de zones de montagne.

17Ces usines conditionnent et/ou transforment directement le lait en produits frais, et absorbent le volume collecté dans les exploitations par le stockage lorsque c’est possible ; cependant, les stratégies réalisées par les acteurs en amont et en aval de la filière peuvent se trouver en inadéquation si elles ne sont pas faites en concertation et avec anticipation. En effet, même si une ferme laitière est en capacité de produire plus, sa production doit s’adapter à la stratégie de développement de l’usine locale (correspondant à celle de l’industriel). Par exemple, les usines spécialisées dans le lait en poudre ou le lactosérum pourront augmenter les volumes collectés, pour répondre à la demande des marchés émergents, alors que les usines qui transforment le lait pour des produits frais, auront moins de marge de manœuvre pour absorber des hausses de volumes produits par les exploitations agricoles.

18En outre, les modalités de travail de l’usine peuvent aussi avoir un impact sur les pratiques et les investissements des éleveurs. Dans l’optique de concentrer la collecte, les coopératives et industriels peuvent être amenés à demander aux éleveurs d’investir dans des tanks à lait de capacité supérieure. L’objectif est de collecter les exploitations une fois toutes les 72 heures au lieu d’une fois toutes les 48 heures. Cette demande de l’industriel ou du coopérateur n’est pas toujours adaptée à la capacité de l’exploitation à investir dans du nouveau matériel ou à l’intégrer dans les plans du site. Enfin, selon les usines ou les coopératives, des chartes de « qualité » différentes sont demandées aux éleveurs, avec des niveaux de contraintes environnementales et techniques hétérogènes sur un même territoire.

19Face à ces exigences, un décalage et une incompréhension peuvent se produire entre la demande des usines et l’offre proposée par les exploitations agricoles. Les difficultés amènent des producteurs à adopter des trajectoires différenciées : baisser les coûts de production, rechercher l’autonomie, ou arrêter le lait pour se spécialiser en cultures céréalières, passer à un atelier « vaches allaitantes » dans les cas où cela est encore possible, ou continuer dans une ambiance morose sans vision de l’avenir. Dans ce dernier cas, une réflexion sur un accompagnement spécifique vers une reconfiguration de l’activité agricole, voire son arrêt, devrait être renforcée et reconnue ouvertement pour redonner un sens à l’avenir, à la place de solutions souvent proposées à court terme par des prêts. La question de l’installation et de la transmission de structures agricoles dans ce nouveau contexte se pose également, en intégrant la volatilité croissante des marchés [4].

20La réorientation vers des marchés de proximité et de niche est une autre forme d’adaptation pour répondre aux incertitudes du marché mondial. De nouveaux projets de distribution en circuit court portés par les éleveurs eux-mêmes émergent, comme le projet de crowdfunding « En direct des éleveurs » [5]. Il s’agit de gérer en direct sa production, sa collecte, sa transformation et par conséquent son prix.

En direct des éleveurs ou comment innover sur les circuits de commercialisation de proximité :

Comment maintenir un outil de production laitière dans un contexte de crises récurrentes ? Trois éleveurs de Loire-Atlantique ont réfléchi à cette question à partir de décembre 2010. Avec pour résultat la création d’une marque en 2013 : En direct des éleveurs, avec pour slogan « Produire, transformer, vendre ».
Produire : en 2016 sont concernés 5 éleveurs de Loire-Atlantique et 6 des Deux-Sèvres. Le lait produit est un lait de grande qualité pour la santé humaine, animale et environnementale, issu des filières tracées Bleu-Blanc-Cœur (Oméga 3) et Biologique.
Transformer : l’ancien abattoir de Rémouillé (44) renaît depuis août 2016 sous forme d’une laiterie. Pourront y être travaillés 20 millions de litres de lait en lait UHT, crème et beurre (démarrage avec 10 millions de litres). Ce site a nécessité un investissement de 8,4 M€, dont 11 % résulte d’un financement participatif (crowfunding) !
Vendre : produit très consommé mais considéré comme industriel, le lait UHT est absent des circuits courts, ce qui s’avère un atout, d’autant que le cahier des charges est strict (filière Bleu-Blanc-Cœur, pas d’huile de palme ni d’OGM). Outre du beurre et de la crème, ce lait est commercialisé dans une poche éco-conçue innovante (technique Ecolean) dans les GMS régionales et auprès de collectivités (restauration collective).
Et les distributeurs sont en attente car ils ont besoin de redynamiser leur rayon lait. Un partenariat a été noué dès le départ avec Leclerc et Système U, ainsi qu’avec Biolait.
Au final c’est un nouveau modèle économique qui est proposé, qui croise de l’innovation technique et sociale, mais aussi éthique. L’objectif est d’essaimer ce type de micro-projet avec, pourquoi pas, une laiterie par département !

Les stratégies des usines, des industriels ou des coopératives, peuvent-elles être compatibles avec la production des exploitations agricoles à l’échelle d’un territoire ?

21

  • Acteurs de la même filière, se croisant sur un territoire au niveau de l’usine, les producteurs et les industriels ne partagent pas toujours les mêmes enjeux ni les mêmes objectifs, du fait de : des échelles d’intervention différentes : très locale pour l’exploitation agricole, alors qu’elle est européenne et internationale pour les industriels et les coopératives ;
  • Une vision différente du risque et de l’anticipation des évolutions à long terme ;
  • Des conceptions différentes de la filière :
    • le producteur attend d’être payé à un prix lui permettant de couvrir ses coûts de production et de générer du revenu ;
    • l’entreprise vise la rentabilité, l’innovation, la différenciation et l’exportation.

22Chaque exploitation et chaque industrie ou coopérative a une stratégie individuelle, mais la somme des stratégies individuelles ne correspond pas forcément à la stratégie globale à mener sur un territoire. Pour relever le défi de croiser les visions industrielles et celles de la production locale sur un bassin laitier, les organisations de producteurs (OP) ont un rôle primordial à jouer.

23Selon la loi d’avenir pour l’agriculture (2010), pour les exploitations collectées par les usines des industries laitières, les organisations de producteurs (OP) sont à présent les instances légitimes pour négocier les contrats, le prix et le volume de lait à produire. Leur reconnaissance a tardé, mais elles commencent à être identifiées dans le paysage institutionnel par les pouvoirs publics, pour négocier collectivement le prix du lait. C’est au niveau de ces OP, qu’il est pertinent de travailler sur une méthode de planification de la production laitière à l’échelle collective, sur les modalités de transmission des contrats d’un agriculteur et sur les modalités de rémunération du lait produit en volume A et B.

24Mieux structurées, mieux accompagnées, ces organisations pourraient être un vrai relais entre industriels et producteurs pour expliquer les difficultés de chacun. En effet, le défi à relever consiste à partager les stratégies sur un même territoire entre industriels, coopératives, et producteurs, et de partir d’un diagnostic réel sur la capacité des exploitations agricoles à s’adapter au nouveau contexte de marché libéral (robustesse, gestion du risque, anticipation). Il s’agit également d’intégrer le prix du lait comme une variable, issue du résultat des stratégies industrielles et des rapports entre l’offre et de la demande sur les marchés.

25Ce dialogue ne pourra cependant fonctionner qu’avec un minimum de transparence. Or, autant les industriels peuvent avoir une vision très claire des résultats des exploitations qu’ils collectent, autant l’inverse est peu fréquent.

Conclusion

26En France, la politique agricole en matière d’élevage laitier intervient autant comme une politique économique que comme une politique d’aménagement du territoire et de gestion de l’environnement. Or, les différents pans de cette politique sont questionnés au regard des changements actuels, issus de la libéralisation du marché du lait. En outre, alors que les rapports de force ont évolué, les exploitations laitières sont prises dans un goulot d’étranglement entre des enjeux et des objectifs parfois contradictoires (compétitivité, modernisation, intensification versus entretien des paysages et des aménités, enjeux environnementaux) portés par les pouvoirs publics d’un côté, et de l’autre par les industries et les coopératives à travers leurs usines.

27Des travaux de prospective [6] réinterrogent les axes d’intervention et les postures habituelles au niveau de la formation, de l’installation, de la réglementation (agricole, environnementale, urbanisme), des stratégies foncières, pour accompagner les exploitations agricoles à traverser la crise grâce à différents leviers (maîtrise des coûts, restructuration, repositionnement, réorientation, diversification, revalorisation). De nouvelles modalités de travail partenarial doivent également être imaginées avec des organisations de producteurs reconnues et mieux structurées, les collectivités régionales, l’État, les industriels et les coopératives, pour relier amont et aval, et peut-être redessiner un avenir aux territoires.

Notes

  • [1]
    Avec plus de 24 milliards de litres collectés en 2014 (source Agreste), la France génère un chiffre d’affaires de 27 milliards d’euros.
  • [2]
    Premier groupe laitier français avec 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
  • [3]
    Les exploitations les plus importantes (plus de 500 000 litres) regroupent 23 % des effectifs en 2013/2014 (contre 3 % en 2003/2004) et 43 % de la référence nationale (contre 10 % sur la même période). En 2013/2014, près de 37 % des exploitations sont individuelles (60 % dix ans plus tôt). La forme sociétaire représente 74 % de la référence nationale de production (contre 56 % dix ans plus tôt) avec 30 % en EARL et 29 % en GAEC.
  • [4]
    Rapport du CGAAER n° 14035 – Transmission en agriculture « 4 scénarios prospectifs à 2025 » (janvier 2016).
  • [5]
  • [6]
    Prospective filière lait de vache, Les synthèses de France Agrimer (numéro 4 – janvier 2015), Rapport du CGAAER n°14035 – Transmission en agriculture « 4 scénarios prospectifs à 2025 » (janvier 2016).

Bibliographie

  • B. Lelyon, V. Chatellier, K. Daniel (2012), Fin des quotas laitiers, contractualisation et stratégies productives : enseignements d’une modélisation bioéconomique, INRA Prod. Anim.
  • M.-C. Hénard-Damave (2014), Rôle central des produits laitiers dans les pays émergents asiatiques : une opportunité pour la France, Séminaire, PSDR Grand-Ouest, Lait : opportunités et stratégies gagnantes, Analyse de saf agr’iDées.
  • R. Jeantet, C. Le Floch-Fouéré, P. Schuck (2015), Les produits laitiers secs, d’une stratégie de report à un marché à forte valeur ajoutée : le point de vue de la recherche.
  • Y. Berger, Y. Marchal, F. Champanhet, Y. Riou (2015), Mise en œuvre de la contractualisation dans la filière laitière française, Rapport n° 15053 du CGAAER.
  • B. Bour-Desprez, D. Brinbaum, J.-P. Chomienne, J.-M. Seillan (2016), Transmission en agriculture « 4 scénarios prospectifs à 2025 », Rapport n° 14035 du CGAAER.
  • B. Bour-Desprez, D. Brinbaum, J.-P. Chomienne, J.-M. Seillan (2016), Prospective filière lait de vache – Les synthèses de France Agrimer, numéro 4 (janvier 2015).
Héloïse Deffobis
GREP
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/12/2016
https://doi.org/10.3917/pour.229.0191
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour GREP © GREP. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...