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« Tout ange est effrayant. »
Rainer Maria Rilke

1Un mot fut dit par l’analyste puis oublié. Quelques années plus tard, il ressurgit chez l’analysante et plus rien ne fut pareil. Il y eut un avant et un après. L’interprétation – entendue a minima comme un dire de l’analyste – et le temps sont indissociables.

2Pour appréhender cette question du temps et de l’interprétation, je vais me situer côté analysante et reprendre un morceau de mon écrit de passe [1]. Lors d’une séance, j’évoquai avec colère le sans fin de l’analyse. L’analyste, en acquiesçant à cela, redoubla ma colère. Dans le fil des associations, je disais ne pas aimer le mot « gentille », signifiant me représentant pour une patiente dans un de ses rêves. L’analyste releva le point de fausseté et de vrai de ce mot pour moi et posa alors la question de ma cruauté. Pas celle de ma méchanceté, l’opposé de « gentille », mais de ma cruauté, qui n’a pas d’antonyme, souligne Derrida [2]. Ce qui vint tout de suite fut resitué d’emblée dans le transfert : « C’est vrai que je suis venue avec un couteau aujourd’hui. » Couteau qui, lorsque j’en avais un dans la main en présence de l’autre de l’amour, faisait émerger la pensée fugace : « Je pourrai lui planter dans le dos. » Ce mot cruauté, pris dans le transfert fait de résistance et de détachement, et dans le symptôme de refus de ce qui vient de l’Autre, n’eut que l’effet de me faire sourire. Signant que cela ne me concernait pas. Un sourire de non-dupe du réel dépouillant le signifiant de son pouvoir affectant.

3Quelques années plus tard, je me suis présentée à la passe ; malgré la douleur persistante réactivée par cette décision. Une semaine avant de rencontrer les passeurs, lors d’une scène avec mon partenaire de douleur, dans une colère décidée je lui renvoyai l’insupportable de sa position. L’insupportable de ses alibis. Apaisement, culpabilité et colère se sont succédé jusqu’à ce flash : « C’est mon point de cruauté. » L’acceptation intime de ce mot eut pour effet de cesser d’en vouloir à l’autre de la douleur et de consentir à moins d’amour.

4Le « flash » invite à faire référence au couple sidération et lumière avec lequel Freud – s’appuyant sur les écrits de Heymans – saisit le fondement du mot d’esprit correspondant à deux temps logiques :

  • le temps de la sidération où le mot venu « famillionnaire » provoque de la stupeur ;
  • le temps de la lumière où la stupéfaction trouve sa résolution. Lors d’une première illumination, le sujet saisit que le mot signifie quelque chose ; le sujet se désidère. Lors d’une seconde illumination, le sujet consent et assume le signifiant sidérant quand il s’aperçoit que la responsabilité de toute l’affaire revient à un mot dénué de sens et qui a délivré son sens.
Ce deuxième temps, par rétroaction sur le premier, donne au mot cruauté statut de signifiant sidérant. Hors sens. Le mot cruauté venu de l’analyste eut un effet sidérant, de l’ordre de l’unheimlich. Bien que reconnu, puisque articulé immédiatement au mot couteau et à la pensée fugace qu’il suscitait, il fut refusé. La sidération est une dénégation – reconnaissance donc – du signifiant sidérant.?La dénégation conjugue deux mouvements, d’introjection et d’expulsion.

5Dans l’instant du flash, de l’étonnement, « c’est mon point de cruauté », les lieux de l’extime et de l’intime se rejoignent, introduisant une altérité étrange au cœur du sujet. L’étranger au moi, expulsé,?lui était identique. Dans un second temps, le consentement au signifiant scandaleux eut pour effet d’articuler de manière imprévisible la cruauté à la douleur, qui n’est autre qu’un mensonge sur le mal [3]. Le mal (ou la cruauté qui est au-delà de l’idée de mal et de bien) que comporte la Chose, ce premier étranger, ce premier extérieur inassimilable que l’on n’aborde que par le truchement du prochain. Le oui second, différent du premier oui contemporain de la sidération, venait d’un autre lieu topologique, celui de S(A). S(A) est un signifiant sans recours qui suppose un sujet Autre, sans alibi.

6Dans la séance du 15 mars 1977 du séminaire L’insu que sait de l’Une-bévue, Lacan différencie le symboliquement réel et le réellement symbolique. « Le symboliquement réel n’est pas le réellement symbolique, car le réellement symbolique, c’est le symbolique inclus dans le réel. Le symbolique inclus dans le réel a bel et bien un nom, ça s’appelle le mensonge, au lieu que le symboliquement réel, je veux dire, ce qui du réel se connote à l’intérieur du symbolique, c’est ce qu’on appelle l’angoisse [4]. » Avec le symboliquement réel, qui ne se prête pas à la parole, un signifiant vient toucher un point de réel par où le symbolique est défaillant, alors que le réellement symbolique ne dit que mensonge.

7Le dire de l’analyste avec le signifiant cruauté avait créé du réel dans le symbolique aussitôt frappé de dénégation. L’assentiment à ce signifiant fut une chute de la dénégation, et avec elle une levée du mensonge sur le mal, la cruauté. Effet du passage du réellement symbolique au symboliquement réel ? L’articulation topologique entre l’intérieur et l’extérieur, l’in-time et l’ex-time est une affaire de temps et implique une discontinuité, un franchissement intérieur.

8Que le consentement à ce mot sidérant, évocateur de barbarie, ait eu lieu quelques jours avant la rencontre avec les passeurs ne peut que convoquer la fonction de la hâte. La décision de faire la passe est celle d’un sujet dans le moment de conclure sur soi devant les autres, les passeurs et au-delà la communauté analytique ; elle introduit à la « notion logique de collectivité » qui dépend de la rigueur de chacun et où le « je » est référencé aux autres.

9La douleur avait participé de la mise en suspens de la demande de passe. L’entrée dans le dispositif de la passe réactiva la douleur et provoqua une sorte de panique à s’y présenter ainsi. La douleur menteuse était intimement jugée incompatible avec la position de l’analyste.

10Lacan, dans « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », fait intervenir la crainte dans la hâte à conclure sur soi de chaque prisonnier. La hâte conclut le temps pour comprendre pendant lequel le sujet doit supporter d’être l’enjeu de la pensée et du regard des deux autres. Chaque prisonnier se hâte de conclure sur la couleur qu’il est de peur de ne calquer son acte que sur celui des deux autres et non sur la certitude de son jugement logique. Lacan termine ce texte sur ce qui est en jeu dans toute logique collective ; le sujet y est pris dans un « mouvement qui donne la forme logique de toute assimilation “humaine”, en tant précisément qu’elle se pose comme assimilatrice d’une barbarie », « de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme ». Le sujet s’affirme en lien avec la crainte où affleure la forme ontologique de l’angoisse dans l’expression « de peur que… », dit-il [5]. « Ontologique » qu’il écrira plus tard avec un « h », l’ontologie étant une honte. La honte structurale est un affect qui désigne l’être de jouissance du sujet et comporte la menace d’une exclusion de l’humanité.

11La douleur était devenue objet de honte. La hâte du moment subjectif pour conclure qui est au fondement de la décision de passe a précipité la résolution du mensonge de la douleur par le truchement de la honte. Elle a précipité le retournement de la douleur en son envers, la cruauté. En se retournant, le sujet prisonnier de sa douleur regarde celle-ci avec la cruauté. Pierre Bruno, dans son ouvrage sur Artaud [6], évoque la cruauté de l’existence : « Exister, c’est-à-dire sortir du repos, requiert un effort, et cet effort est cruel pour celui qui l’accomplit, cruel, c’est-à-dire source d’une douleur, dont Artaud doute qu’on puisse la transformer en jouissance. » Consentir à la cruauté intrinsèque et inéluctable, c’est consentir à la vie, « à ce qui est indigne aussi bien que ce qui est digne de l’homme [7] » ; et mieux supporter la douleur signe de vie. D’où le titre « Cru ôté », adoucissant et allégeant le mot premier, entendu sans équivoque aucune. La question pour chacun n’est pas « sommes-nous cruels » mais « comment donner forme à la cruauté ».

12Dans « Le pouvoir des impossibles », Lacan avance que la honte, « ce n’est pas de cette chose dont on parle le plus aisément. C’est peut-être bien ça, le trou d’où jaillit le signifiant-maître [8] ». C’est « le seul signe […] dont on puisse assurer la généalogie, soit qu’il descende d’un signifiant [9] ». Dans l’après-coup du témoignage de passe, le signifiant maître qui faisait honte, honte à dire, n’était pas la cruauté, mais le nom du symptôme auquel j’accolai dès lors le mot cruauté ; cruauté du symptôme. Cruauté de sa nomination autant que de sa non-nomination – ce nom ayant été tu durant quarante ans par la mère de l’analysante. Ce symptôme renvoyait à la honte du premier lien cruel mère-enfant aperçu pour la première fois en parlant aux passeurs. L’affect de honte ne serait pas lié au langage mais à la lalangue maternelle, la langue des affects. La honte primordiale est liée à la condition du parlêtre d’être regardé du lieu de l’Autre au point le plus extime de son être. La honte élément de l’unheimlich fait signe d’une approche du réel.

13Lacan termine ce texte « Le pouvoir des impossibles » en s’adressant aux analystes : « Il m’arrive de vous faire honte. » Il indique là une place possible pour le psychanalyste dans l’usage de la honte ; en faisant jaillir le signifiant maître qui vient à la place de la honte, le fait « hontologique » s’éprouve.

14Le mot cruauté venu de l’analyste sur fond de colère de l’analysante faisait rupture, discontinuité dans tous les dits de l’analysante et écartait le sujet de ses identifications idéalisantes. Ce fut pour l’analysante un dire qui ex-siste aux dits. Mais ce n’est qu’en présence de l’autre réel de la douleur, par un dire cruel sans jouissance, une réelle colère adressée, qu’un lien a pu se faire entre douleur et cruauté. Lien surprenant, inattendu, évident. Avec pour effet une modification du sujet par rapport à la jouissance de la douleur, sanctionnant qu’il y eut interprétation analytique.

15La douleur est comme une lettre en souffrance ; un dire resté muet qui ne cessait pas de s’écrire dans un corps rongé. « Madouleurrongeante » se présentait comme une surface indéfinie, unique, sans rapport avec une quelconque autre face, dépourvue de sens, et prenant toute la place.

16L’énonciation cruelle adressée à l’autre de l’amour fut comme un coup de couteau envoyé à l’expéditeur de cette lettre, celui qui suscitait la pensée fugace d’un couteau trouant la chair. Ce dire cruel mit en rapport deux sujets intimement concernés par la douleur mais pas situés sur le même bord – l’un étant le sujet de la douleur de l’autre qui se doulait du premier. Ce dire inversa en actif le passif de la douleur que l’expression « se douloir » de François Perrier traduit si bien. Décision intime de ne plus se laisser pulsionnellement faire souffrir par l’autre.

17Ce dire risqué de l’analysante – le risque étant la rupture avec l’autre de l’amour – fit coupure dans le lien au partenaire ; il troua l’amour par la cruauté et dépathologisa la douleur. La cruauté est au cœur de l’amour, sans sujet, impersonnelle, sans jouissance. Lacan, dans L’éthique, évoque cette cruauté du rapport à la Chose : « Je recule à aimer mon prochain comme moi-même, pour autant sans doute qu’à cet horizon il y a quelque chose qui participe de je ne sais quelle intolérable cruauté […] aimer mon prochain peut être la voie la plus cruelle [10]. »

18L’interprétation de l’analyste fut un dire nommant, risqué (cruel ?), créateur de réel et réveillant au réel ; un don gratuit d’un signifiant étrange et familier. Elle n’eut un effet tardif de trou que par un dire second de l’analysante adressé à un autre réel impliqué de manière inversée dans la cruauté et la douleur du sujet.

Notes

  • [*]
    Intervention au colloque franco-allemand « L’interprétation et le temps », Berlin, juin 2011.
  • [1]
    « Passe et fin d’analyse : cruauté et place vide », Psychanalyse, n° 21, Toulouse, érès, mai 2011.
  • [2]
    J. Derrida, États d’âme de la psychanalyse, Paris, Galilée, 2000.3. J. Lacan, Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, version de l’ali, leçon du 23 décembre 1959, p. 118.
  • [3]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, version de l’ali, leçon du 23 décembre 1959, p. 118.
  • [4]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile a mourre, version de l’ali, p. 109.
  • [5]
    J. Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », dans Écrits
  • [6]
    P. Bruno, Antonin Artaud. Réalité et poésie, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 33.
  • [7]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, leçon du 17 mars 1971, p. 96.
  • [8]
    J. Lacan, « Le pouvoir des impossibles », dans Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, leçon du 17 juin 1970, p. 218.
  • [9]
    Ibid., p. 209.
  • [10]
    J. Lacan, Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., leçon du 30 mars 1960, p. 309.
Thérèse Charrier
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Mis en ligne sur Cairn.info le 20/02/2012
https://doi.org/10.3917/psy.023.0007
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