CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.
Écrire
Border l’abîme
Dentelle de mots
brodés au fil de larmes
Ne pas sombrer...
...
Demain, peut-être,
tu oseras l’amour
bien-être du désir.

1« Je suis comme mon père, je n’ai pas eu de mère », énoncé que je m’entends dire dans la question que me pose alors l’analyste, « vous n’avez pas eu de mère ? », ce dès la première ou deuxième séance. Aujourd’hui encore je n’en reviens pas de l’avoir dit. Mais où donc ai-je été chercher ça, qui est un pur mensonge et que j’énonce là avec conviction, comme une vérité ? Ce sera le fil rouge tout au long de mon analyse jusqu’à ce que je le coupe. Dire particulièrement énigmatique où, à cet instant, à mon insu, un savoir que je ne sais pas me présentifie l’objet a que je suis dans mon fantasme, une enfant qui n’a pas eu de mère.

2Cette formulation particulière, je la tiens de ma mère. Elle a, dans les temps d’avant que je commence mon analyse, la certitude que mon père est l’objet de mépris pour un Autre qui voudrait le priver d’avoir un bien en héritage ; elle lui fait dire par sa voix : « Ce n’est qu’un pauvre petit gars de l’Assistance publique qui n’a pas eu de mère. » Avec la même phrase, elle justifie les frasques de mon père et le pardon sans limite dont il est l’objet de sa part. Madone au visage ravagé de tristesse, elle est aux yeux des autres, et aussi des miens alors, une femme admirable. Une sainte femme, disent certains. Mais femme qui a une face sombre qui se doit d’être ignorée mais dont, très vite, les souvenirs de mon enfance qui vont resurgir me diront que je savais, ses tentatives de suicide.

3Mon mal-être d’alors, aux allures dépressives, s’origine de mon amour pour un homme dont je peux penser qu’il m’aime mais dont j’ai compris qu’il ne me choisirait pas. Je l’ai sans aucun doute choisi pour ça, mais je ne le sais pas. Ma liaison avec cet homme s’était soldée, quatre ans avant le début de mon analyse, par une hospitalisation dans une clinique dont mon père était venu me sortir. En l’écoutant, le psychiatre, à qui j’avais pu dire à peine trois phrases avant qu’il ne m’endorme, avait révisé son diagnostic très lourd. Il m’avait dit alors, de l’admiration dans la voix : « Votre père est vraiment un homme très intelligent. » Ce n’était pas une surprise, je n’avais jamais eu le moindre doute à ce sujet et je ne voyais pas ce que ça venait faire là. Fierté cependant de l’entendre dire par cette éminence grise. Qu’il ait eu le courage de braver un psychiatre pour me sortir de ce guêpier, c’était autre chose, mais je n’en ai pas mesuré l’importance pour moi, à ce moment-là.

4Je formulerai plus tard ma question sous cette forme : quel homme mérite qu’on se donne la mort quand il part et qu’on l’accueille comme un prince quand il revient ? Cet amour fou donne à cet homme la stature d’un dieu, qu’aucun homme n’est capable de tenir sinon à fuir lui-même dans la mort en s’avouant vaincu. Si l’on veut que les deux parties restent en vie, mieux vaut renoncer à être une sainte et déclarer dans la foulée que la gent masculine n’est composée que de lâches et de salauds. C’était la seule réponse que j’avais trouvée pour que le genre humain ne soit pas dévasté par un suicide collectif. Comme par ailleurs la vie j’y tenais et que c’est vers l’homme que mon désir s’orientait, j’étais dans un insoluble dilemme.

5Plus tard ma mère dira que sa place auprès de mon père était d’être la mère qu’il n’avait pas eue. Mes antennes de petite fille avaient depuis longtemps capté la chose, qu’elle était sa mère et non pas sa femme. Dire insupportable à entendre. « Tu es sa femme, pas sa mère. » Cette seule phrase provoqua une grande scène de larmes et de cris qui se conclut par un « Oh, toi, tu veux me rendre folle ». Folle, signifiant qui a traversé ma toute petite enfance. Quand avec mes sœurs on remuait un peu trop, elle disait déjà : « Vous voulez me rendre folle. » Et, menace suprême, dont j’ignorais ce qu’elle voulait dire, ce qui la rendait particulièrement inquiétante et me faisait stopper net : « Si tu continues je vais te mettre rue Julien. » La rue Julien, rue de l’asile des fous. Pour ne pas la rendre folle ou ne pas être enfermée il fallait être « sage comme une image ». Mais quand j’étais sage comme une image elle pensait que j’étais malade et quand j’étais malade que j’allais mourir. Entre l’enfermement ou la mort comme perspectives, une seule solution, être docile. Drôle de signifiant pour me dire que ce docile, moi la rebelle. Il fera retour bien loin dans mon analyse pour dire mon positionnement avec ma mère.

6Mon père. « Mon père ce héros au regard si doux » : c’est ce vers de Victor Hugo, qui ne fut pas gravé sur sa tombe, dont nous nous sommes souvenues, mes sœurs et moi, à sa mort, surprises d’avoir eu cette même pensée. Héros, il le fut dans nos regards d’enfants au travers de tous les récits qui le mettaient en scène et dont il savait avec art faire des épopées. Mais héros il le fut surtout d’avoir consenti à être un père et non pas par la brillance de sa réussite sociale, qui aurait prouvé, selon son désir, que bien qu’enfant de l’Assistance publique il pouvait être quelqu’un. Mais quelqu’un il le fut pour ses filles et quelques autres.

7Mais le héros a bien pâle figure le jour où j’énonce cette phrase puisqu’il se présente alors comme le coupable attitré du malheur de ma mère et du mien dans la foulée, ayant dérogé, autant que faire se peut, à toutes les lois sacrées du mariage. Ce qui rend encore plus énigmatique mon dire.

8Identification à mon père sans doute que signe le « je suis comme mon père », mais cela ne me dit pas encore pourquoi c’est cet énoncé de ma mère, « ne pas avoir eu de mère », dont je me suis servie pour dire l’objet que je suis. Une merde en somme. Elle se présentera en finale, dans ma fantasmagorie identificatoire, sous les traits d’une petite fille abandonnée toute seule sur le bord de la route, après avoir été tous les personnages des contes de fées de mon enfance : que le loup veut dévorer, soumise au joug d’une marâtre, ou bébé emmitouflé dans un châle, abandonné par sa mère, une nuit d’hiver, sur les marches d’une église. Délice des délices, la petite Cosette dont la mère aimante, servante exploitée par un maître tyran, meurt et dont Jean Valjean tient la main en s’avançant sur le chemin avec elle. Mais là, ne rêvons pas, ça n’arrive qu’aux autres, les belles histoires. Mon Jean Valjean à moi se fait un peu trop souvent la malle pour une autre femme. Je comprendrai par la suite que c’est ce « se faire la malle pour une autre femme » que j’ai pourtant soutenu dans mon discours inconscient.

9Pourquoi ai-je repris à mon compte ce « ne pas avoir eu de mère » ? Ouvrons vraiment l’enquête, celle qui irait au-delà d’une conclusion hâtive qui dirait : pour prendre la place de ma mère auprès de mon père en la faisant disparaître. Pas tout à fait faux mais bien loin d’être vrai.

10Ce que révèlent les éléments de l’enquête et l’interprétation que j’en donne alors, c’est que cette mère ne voulait pas de moi. Ce qu’elle voulait c’était que je débarrasse le plancher et plus encore ce qu’elle voulait c’était ma mort. Les preuves, en voici quelques-unes, les plus massives : ses abandons répétitifs qui s’inaugurent quand mon père, pour la première fois, fait sa malle ; l’exil loin d’elle, dont je ne sais pas le temps qu’il dura, chez une grand-mère lointaine et inconnue alors, quand j’avais 2 ou 3 ans peut-être ; ma mise en pension à l’âge de 6 ans, avec retour aux seules vacances, renouvelée jusqu’à la fin de mes études secondaires ; sa fureur assassine qui m’aurait mise à mal, quand j’étais petite fille, si une main n’avait pas arrêté son geste, celle de mon père sans doute, et la mienne, jeune adolescente, où j’ai pu vérifier qu’elle était capable de me tuer. Très long temps pour admettre et dire ce désir au creux de mon ventre lors de la première scène où la ceinture se lève et ne tombe pas, ce qui me prive de la jouissance attendue. Avec toutes ces preuves j’étais quand même bien en droit de la haïr, cette mère aux allures de Médée, dont je ne jurerai pas que je connaissais le nom à l’époque.

11Mais ce premier analyste, quand même très douteux, ne voulait rien entendre et préférait la version du père séducteur, voire celle de la victime et du bourreau ; ma mère dans le premier rôle, mon père dans le second. Il m’avait fait perdre, à grande vitesse, les appuis qui m’avaient empêchée de sombrer, mon père et aussi Marraine, dont je dirai quelques mots par la suite. Je l’ai quitté en claquant la porte, dans un bien mauvais état, en lui disant qu’il était menteur, prétentieux et professionnellement dangereux ; non sans lui assurer, quand même, par courrier, que je ne divulguerai pas ses agissements. Ce qui m’avait accrochée à lui était son sourire. J’avais reconnu dès que je l’avais vu celui de son frère. J’avais connu celui-ci de très loin en faculté. D’une brillance intellectuelle exceptionnelle, il était gauchiste et j’avais entendu dire dans les couloirs qu’il était homosexuel.

12Alors, de quoi me protégeait cette haine que j’étais mise en demeure d’entretenir ? Je le découvrirai au fil du temps, d’abord incrédule pour ensuite le reconnaître. Elle me protégeait d’un amour incestueux pour ma mère. Inceste supposé possible, ici à ma porte, offert sur un plateau. J’avais fui petite fille pour ne pas me laisser engloutir par cette offre. Sauvageonne civilisée, rebelle qui savait ne pas faire trop de vagues. Je ne voulais rien d’elle et il était exclu que je l’aime. Alors qu’est-ce qu’il me raconte, mon troisième analyste, un jour où je me plains de n’avoir pas de souvenirs d’une mère aimable et qu’il me dit que c’est pourtant ceux-là qu’il faut que je retrouve ? Il avait peut-être encore dans l’oreille la raison du choix de sa personne que je lui avais exposée. À le lire, dans un temps où les passions se déchaînaient, j’avais conclu qu’il ne haïssait pas mon précédent analyste, le deuxième. Celui-ci m’avait remise sur les rails d’une main ferme. Avec lui j’avais pu dire et reconnaître, avec un soulagement inattendu, que ma mère et ma grand-mère maternelle étaient folles. Si c’était elles ce n’était donc pas moi, cqfd.

13Cette grand-mère avait parfois un sourire de petite fille malicieuse que j’adorais et un regard à vous clouer sur place quand elle était contrariée. C’est à elle que la voisine, arrivant dans l’auberge espagnole qu’était sa maison, avait dit : « Arrêtez ! Vous allez la tuer. » Elle n’avait pas supporté que je me rebiffe car elle me faisait mal en me peignant. Une grand-mère qui ne savait pas lire, hors de toutes les normes, hors des normes du monde d’où je venais, une grand-mère inquiétante, attachante, fascinante, pour laquelle j’aurai toujours beaucoup de tendresse. J’avais toujours dans l’oreille le « Ne pleure pas mon cœur » qu’elle m’avait dit une nuit, en me prenant la main, sur la route qui menait de la gare à chez elle, quand, toute petite fille, j’avais débarqué dans son univers sans Dieu ni maître.

14Donc, avec ce deuxième analyste, je commençais à pouvoir mettre Médée à distance dans mes rêves quand elle a surgi derrière la porte de la salle d’attente. L’analyste lui prêtait sa voix, hurlant sans aucune retenue pendant plus de cinq minutes après je ne sais qui ou je ne sais quoi. J’ai fait ma séance sans y être présente et j’ai erré ensuite quelques heures dans un état de quasi-dépersonnalisation, avant de me ressaisir. Silence sur l’événement, je ne pouvais rien en dire. Je l’ai quitté dans les temps qui ont suivi, après une séance où je lui disais que, finalement, La femme, celle qui n’était ni une vierge, ni une putain, ni une mère, cette femme c’était lui. Il me fait alors payer la séance plus cher. Je m’exécute en disant : « Vous êtes une femme très chère », il me répond « plus chère ». Mais je ne veux pas de ce « plus » mortifère.?Le seul contenu dont je me souviens du courrier très gentil où je lui dis que j’en ai fini, en le remerciant de son aide, est : je ne me laisserai plus séduire par le chant des sirènes, je n’ai plus besoin d’être attachée au mât du navire. Mais c’est lui qui avait rompu le mât. Il avait rendu caduc ce qui m’avait motivée pour le rencontrer. Malgré mes réticences de départ que je savais, cet homme avait à son palmarès, en dehors d’être gauchiste et intellectuellement très brillant, cet atout qui pesait lourd dans ma balance et que je lui avais formulé de la sorte, il avait eu le courage d’enlever sa fille à son père, un homme qui était quelqu’un, et de l’épouser. Où l’on retrouve la suite de l’histoire de Cosette et de Jean Valjean. J’avais de la suite dans les idées. Proximité sans doute de l’inceste avec le père que ma mère voilait à peine dans ses dires alors que j’étais adulte et mit en œuvre dès notre enfance avec toute une fantasmagorie autour des vieux bonhommes qui nous guettaient dans chaque coin sombre. Sans doute donc, mais allez savoir si sous un masque d’homme ne sommeille pas Médée. Je peux vous assurer que si, et c’est bien elle que j’avais rencontrée avec le déchaînement de ce deuxième analyste.

15Pourtant, c’est lui dont je m’assure que mon troisième analyste ne le hait pas, ce que celui-ci me confirme, comme il reconnaît légitimes les doutes que je peux avoir à son égard. Jamais deux sans trois, mais l’exception est aussi ce qui confirme la règle, je me laisse donc encore une chance avec lui, à qui j’ai dit d’entrée, sans en comprendre alors le sens, que je n’avais plus d’avenir. Petit plus en sa faveur, qui m’avait fait aussi le choisir, en dehors bien sûr qu’il était intellectuellement brillant, j’avais de très frêles indices qui pouvaient me laisser imaginer qu’il était communiste et enfant de l’Assistance publique. Coco fut le surnom avec lequel je fus toujours nommée par tous mes proches dans mon enfance. « Mon petit coco », mon père ne m’a jamais appelée autrement.

16Alors « Va, je ne te hais point » résonne aux oreilles comme une façon de dire « je t’aime » quand cet aveu ne peut se faire sans contrevenir à la loi. Aveu impossible de mon amour pour ma mère. Pour pouvoir le dire, balisons la route d’une façon sérieuse.

17Elle me montre rituellement des photos comme chaque fois que je vais la voir. Ce jour-là j’en extrais une, qu’il est impossible que je n’aie jamais vue, sinon à ne pas vouloir la voir, la photo de son mariage. Elle est là, resplendissante en jeune mariée, aux côtés de mon père. Je lui fais ce commentaire : « Comme tu avais un beau sourire », elle me répond émue : « J’étais la femme la plus heureuse du monde. » Voilà, la route est balisée, beaucoup mieux c’est sûr, qu’avec le sourire de mon premier analyste.

18C’est parce qu’elle fut la femme heureuse de mon père que je peux retrouver sans risque la maman qu’elle fut. Celle que j’aimais, celle qui n’était pas folle. Elle me prenait dans ses bras. Blottie tout contre elle, j’écoutais les berceuses qu’elle me chantait avant de me mettre au lit. Je les connais encore, enfin presque, des paroles se sont envolées avec elle. Elle nous racontait à mes sœurs et à moi l’histoire des trois petits cochons sans jamais se lasser. Serrées toutes les trois les unes contre les autres au pied de son fauteuil, tremblant délicieusement de peur à l’avance, nous attendions la phrase rituelle, celle où le loup allait faire « ouf et pouf » sur la maison de l’un des trois petits cochons. Personne ne saura jamais dire «?ouf et pouf?» comme elle, même pas moi. Elle nous faisait de délicieuses crêpes et du riz au lait dégoulinant de caramel. Personne ne saura jamais le faire comme elle, même pas moi. Elle… Ma maman de l’amour que j’étais en train de réadopter, celle qui m’avait voulue vivante, qui m’avait recueillie au pied de cette cathédrale qu’était son corps alors que j’étais un bébé naissant, celle que j’avais en vain recherchée tout au long de ma route au-delà du désir des hommes pour moi, maman très tôt disparue à l’aube de mon histoire. Elle était celle que j’avais aimée de tout mon cœur mais aussi désirée de tout mon corps. Mais mon père était là, son homme c’était lui et pas moi.

19Dans le même temps je la retrouve pour la perdre mais il me reste mon amour pour elle et son sourire en héritage. Son sourire qui la faisait femme mais dont elle ne m’avait pas donné le mode d’emploi, son secret à elle, qu’elle-même ne savait pas. Sourire qui me faisait l’Autre de moi-même, une étrangère à ce moi-même qu’était mon inconscient. Mais ce moi-même, celui que l’on revendique d’être ou de connaître quand on commence une analyse, celui aussi qu’on revendique qu’il soit aimé, celui qui m’avait fait dire : « Je suis comme mon père, je n’ai pas eu de mère » à l’orée de mon analyse, ce moi-même avait foutu le camp. Mon fantasme en avait un sacré coup dans l’aile. Savoir ce que c’est que de « ne pas avoir eu de mère », ce savoir-là n’était pas le mien et dénudait l’objet sans chair que j’étais. À le croire, pour m’enraciner dans une histoire, je n’avais jamais voulu en occuper la place, mais ce n’était que du semblant et je pouvais m’y mettre, à cette place, sans y croire. L’objet a, le cadavre sans corps qui avait surgi du placard lors de mon dire initial, objet de mon angoisse. Tant bien que mal j’avais tenté de le maintenir dans son placard pour soutenir le désir, un peu mou à mon goût, de mon père d’être quelqu’un. Commis de ferme, puis marin dès l’âge de 15 ans, avant que je naisse, et ouvrier d’usine ensuite, il ne sera jamais l’avocat qui défendra la veuve et l’orphelin qu’il aurait voulu être, ni le vrai communiste qu’il admirait. Mais il sera ce quelqu’un qui m’a nommée en authentifiant ce surnom qui me venait d’une mère, la femme de son frère de lait qui surnommait ainsi sa petite fille Colette. Il avait fait de moi sa fille légitime et m’inscrivait dans une lignée. Coco, mon signifiant maître avec lequel j’ai tricoté l’endroit et l’envers de mon tricot, ma lourde pelure. Coco, l’œuf de la poule. La poule, la putain, la catin comme il se murmurait en cachette de l’autre femme de mon père ; la poule, la mère indigne, la mère abandonnante de ce même père ; la poule, la pondeuse de ce petit coco dont naît le petit poussin que mère poule elle protège sous son aile, la maman de ma toute petite enfance dont je fus très jeune orpheline. Orpheline sans doute, mais j’avais maintenant une mère et un père. Je ne saurai jamais ce que c’est d’être Coco abandonné, enfant illégitime, ce savoir n’était pas dans mon champ mais dans celui de l’Autre dont je me séparais. Si « l’Autre c’est je », quand il s’agit de l’inconscient, dans ce passage, je et l’Autre se séparent et c’est ce je sans l’Autre qui aura à conclure, un peu plus tard.

20Passage précédé d’un moment pulsionnel. Retrouvaille. Désir au creux du ventre provoqué par la caresse furtive d’un homme dans mon dos. « Sacrément gonflé sur ce coup-là » l’analyste, comme je le lui dirai après, et qui me dira « oui », qui me pose cette question en fin de séance : « Pourquoi vous interdiriez-vous d’y aller voir ? » Ah ! J’y vais voir, j’y retrouve des bras où me blottir, qui me bercent, me protègent, des mains qui me caressent. J’y retrouve un corps pour en jouir, celui réellement phallicisé par ma mère. Surprise et bonheur d’un soir, je découvre une autre jouissance qui fait s’envoler ce corps, léger comme une plume. Mais là où le bât blesse, c’est que cette relation est vide et de ce fait subjectivement et socialement inintégrable. Je peux alors la perdre sans dégât subjectif. Je laisse dans la foulée tomber l’analyste comme « une vieille chaussette », comme je lui dirai en riant en venant le revoir un peu plus tard. Expression de ma mère bien sûr, elle en avait pas mal d’autres dans le genre pour se dire.

21Je fais la passe.

22Les belles histoires ça n’arrive pas qu’aux autres. Comment ne pas parler de ces deux femmes, Grand-Mère et Marraine ? Elles n’étaient ni ma grand-mère, ni ma marraine, ni les nourrices de mon père, ni ses patronnes. Mon père les a rencontrées sur sa route quand il a quitté l’école, certificat d’études en poche, à l’âge de 12 ans. Deux vieilles filles, dont j’aurais mis ma main au feu qu’elles étaient vierges. Issues de la grande bourgeoisie commerçante et dentellière, l’une d’une dizaine d’années plus jeune que l’autre, elles étaient cousines germaines. Elles habitaient une grande maison, au confort fin xviiie siècle, au fond d’un grand jardin, à la campagne ; paradis de mon enfance où j’ai fait mes premiers pas. Nous y passions toutes les vacances, mes sœurs et moi. Nous y étions chez nous. Sans un sou vaillant, avec leurs doigts de dentellières et une éducation d’un autre siècle, c’était le seul bien qui leur restait des fastes d’antan, avec quelques champs. Elles nous ont sauvé la mise et ont donné de la légèreté à l’histoire. Avec elles, s’ouvre en énigme insoluble, pendant ce temps de passe, la question de l’amour.

23Mystère de l’amour entre ma grand-mère et mon père. Elle l’appelait « mon petit gars » en le serrant très fort dans ses bras dès qu’il franchissait la porte. Son amour pour lui rejaillissait sur nous, ses petites-filles. La seule fois où j’ai vu pleurer mon père fut à son enterrement. Ma grand-mère sans aucun doute, cette grande dame, petite et fluette, qui ne savait pas faire cuire un œuf sur le plat, quant au reste n’en parlons pas.

24N’avait-il donc pas eu de mère, mon père ? Nous regardions chez moi une émission sur la ddass. Dans la précipitation, avant de partir, sur le pas de la porte, avec une voix tremblante d’émotion, il m’a répété, pour l’unique fois de son existence, le dire du facteur à sa deuxième nourrice, alors qu’il était à ses côtés, tout jeune enfant : « Ces enfants-là on ne devrait pas les laisser vivre. » L’amour de ma grand-mère et sans doute d’une autre femme avant, n’était-ce pas ce qui l’avait autorisé à vivre, mon père ? Amour dont fondamentalement je m’origine mais dont jamais je ne pourrai résoudre l’énigme.

25Mystère de l’amour de Marraine, la sévère, la laborieuse, la généreuse, délicate et discrète, à laquelle nous sommes tant redevables. De cet amour ladite charité chrétienne ne pouvait pas répondre. Ce qui, pour elle, pouvait lever un peu le voile du mystère, c’est qu’elle avait perdu sa mère à l’âge de 8 ans. Mais encore ?

26« Qu’est-ce qu’on serait devenus sans Marraine ? » Question de ma sœur aînée.

27Elle était celle qui dirigeait la barque et maintenait le cap. Elle nous a retirées à ma mère à un moment où celle-ci avait sombré, nous emmenant ma sœur aînée et moi-même dans la pension dont elle tenait l’intendance pendant l’année scolaire, trop souvent souffrante pour continuer à y être institutrice. J’avais 6 ans. Ma petite sœur suivra. Dans cette pension, qui deviendra mon autre univers où je serai aussi chez moi, Marraine logeait dans une toute petite chambre où j’avais mon lit. Énurétique, jusqu’à ce que je la quitte pour faire mes études secondaires, pas question de dortoir pour moi.

28L’énurésie, objet de ma honte à la dire mais qui ne fut jamais l’objet d’une réprimande si elle fut l’objet de beaucoup de neuvaines pour qu’elle passe. Grand-Mère aimait à raconter ce mot d’enfant qui l’éclaire, qui faisait me souvenir de l’avoir dit et donnait tout son poids à mon dire. En voici le contexte. Quand, mon père absent, nous nous retrouvions tous chez elle, Marraine, veillant tard ou souffrante, dormait toujours seule ; ma petite sœur dormait avec ma mère, ma sœur aînée avec Grand-Mère. Elle restait dans ses bras toute la nuit, à son propre dire, et je l’y trouvais encore à mon réveil où j’allais les rejoindre dans le lit sans pouvoir prendre la place revendiquée près de Grand-Mère qu’elle défendait bec et ongle. Sa seule « petite reine », comme nous appelait parfois Grand-Mère, c’était elle, qu’on se le tienne pour dit. J’avais donc mon lit à côté de celui de Grand-Mère, où je dormais seule, trop petite encore pour dormir dans l’une des chambres inoccupées. Mon symptôme m’éloignait de tous les lits de ces femmes seules sauf, dans cet ailleurs, de celui de ma grand-mère maternelle. Elle m’avait mise, malgré mon énurésie, dans le sien lors de mon premier exil. Un soir donc, racontait Grand-Mère, avant de me mettre couverture par-dessus tête pour m’endormir, comme je le faisais toujours, j’avais fait pour dire ma fatigue cette sortie remarquable : « Y a plus d’Coco. » « Pleure tu pisseras moins », dire que j’attribue à ma grand-mère maternelle. Jamais en pension avec Marraine je n’ai versé une larme sur l’absence de ma mère mais je pissais obstinément au lit, sans que rien n’y fasse. J’ai pleuré en fontaine intarissable quand Marraine a disparu de mon quotidien et n’ai plus, d’un jour à l’autre, pissé au lit. Prières exaucées, pour le pire. « Y a plus que Coco » sur la scène de mon fantasme, qui de la sorte semble se réaliser.

29Marraine donc. Elle nous a éduquées, nourries, habillées, a fêté nos anniversaires, payé nos études, sans qu’on le sache, en vendant ses champs et j’en passe, la liste est beaucoup trop longue. Elle a porté ma mère à bout de bras. Celle-ci, d’abord comptable puis suivant des cours pour être expert-comptable, choisira par la suite d’être institutrice dans l’enseignement privé, payée plus qu’une misère à l’époque. Elle sera une institutrice hors pair, s’occupant avec un dévouement sans limite des différentes écoles où elle fut aussi directrice. Beaucoup d’enfants en difficulté scolaire, les seuls qui l’intéressaient, lui doivent beaucoup. Elle savait avec génie faire les trouvailles pour les sortir de leurs impasses. Et, en dehors de ces tâches, nuit et jour, elle lisait, elle lisait, elle lisait. Marraine pendant ce temps prenait soin de sa couvée. Elle admonestait, hors de nos oreilles, mon père pour qu’il rentre au bercail. Sous sa protection, rarement nous serons seules alors avec ma mère, avant que mon père ne rentre définitivement à la maison, j’avais 16 ans. Mais jamais pour autant il ne se séparera de l’autre femme, dont il avait eu un fils, quand j’avais 6 ans justement, elle sera toujours l’autre moitié de sa vie, celle sur laquelle je n’avais pas droit de regard.

30Marraine est sur son lit de mort à l’hôpital. À l’infirmière qui me questionne : « C’est votre mère ? », je réponds « oui » sans la moindre hésitation.

31Mais comment rembourser une telle dette qui la faisait modèle inatteignable, voire insupportable, sinon à lui piquer, quand j’étais en pension avec elle, tous les symptômes de son corps bien souvent malade ? Je l’ai fait tout d’une traite avec l’un de mes passeurs en disant pour la première fois : « Marraine je l’aimais », pour entendre, enfin, peu de temps après, le « Ma reine » de Marraine.

32Temps après la passe, où surgit un rêve.

33Il fait nuit. J’assiste à une scène dans une banlieue sinistre de Budapest, que j’ai visité du temps du communisme déclinant. Une femme lessive de grands escaliers extérieurs en béton d’un immeuble. Un doudou bleu à la main, seule tache de couleur lumineuse dans l’éclairage blafard de la scène, un tout petit enfant s’approche à quatre pattes, en haut, au bord des marches. La femme se précipite. Soulagement, elle va l’empêcher de tomber. Mais elle tire avec perversité sur le doudou auquel l’enfant se cramponne. Il déboule les marches. Elle va le chercher, le prend dans ses bras et se barricade dans l’appartement avec lui. Je suis seule sur la place, affublée d’un vieux manteau qui n’est pas à moi. Je ne sais pas me servir du téléphone portable qu’il y a dans sa poche. Une éducatrice que je connais, qui se trouve dans la dernière boutique allumée du fond de la place, me prête le sien. J’appelle la police. On me félicite d’avoir eu le courage de dénoncer cette femme dont tout le monde sait qu’elle est une mère dangereuse. Plus personne, la boutique s’est éteinte, je suis seule dans le noir au milieu de la place. La police n’arrive pas. Je suis tétanisée par l’angoisse. Le petit enfant est en danger de mort. Peut-être est-il déjà mort. Je ne peux joindre personne, même pas une amie qui m’est chère. Avec la perte de mon portable j’ai perdu tous les numéros des gens que je connais. Un « je ne peux plus appeler personne » insiste. Je me réveille très très mal.

34Le doudou bleu. « Ma petite fille adorée, mon unique amour, mon espoir, il est tard quitte ta poupée, c’est l’heure de dire bonsoir. Maman va te chanter, en te fermant les yeux, la légende du rêve bleu. Le rêve bleu, léger mystérieux, comme un oiseau vole autour des berceaux… Le rêve bleu s’envole dans les cieux », berceuse que me chantait ma mère. Dans le temps après la passe j’avais constaté, surprise, lors de la vérification remarquablement tardive du texte original de cette berceuse, que le « mon amour chéri » dans celui-ci s’était transformé en « mon unique amour » dans celui que j’avais retenu. J’avais alors dit à l’analyste : l’unique amour de ma mère c’est mon père, ce n’est pas moi. Mais j’avais déjà entendu, avant, le « fermer les yeux » convoquant la mort de l’enfant. Toute petite fille, ne sachant pas ce qu’était un rêve, un rêve et un oiseau c’était pareil. La tête en l’air, campée sur mes deux petites jambes, je regardais par la lucarne du corridor en espérant voir l’oiseau bleu voler dans le ciel. Mon père mit fin un jour à mon attente vaine, pas d’oiseau bleu dans le ciel de chez nous, il mourrait de froid, me dit-il. L’oiseau bleu, je l’ai vu un jour en cage dans l’oisellerie du parc de la ville où nous promenait Grand-Mère. L’oiseau bleu, signifiant qui jamais n’apparaîtra dans le cabinet d’un des trois analystes.

35Après ce rêve d’angoisse suit une période de grande détresse. Me revient en mémoire une peinture tout en noir, que j’avais faite en début d’analyse, celle d’une petite fille recroquevillée sur elle-même, assise sur un rocher dans un décor dévasté par la guerre, sans aucun survivant.

36Me lever, me mettre en marche, seule, sans plus aucun recours. Mais je suis vivante et il y a maintenant sur le chemin la rencontre de compagnes et compagnons de route qui rendent mon parcours moins solitaire et parfois très joyeux.

37Trouvaille d’une lettre de mon père adressée à ma mère alors qu’elle est hospitalisée pour une cure d’amaigrissement. Il l’appelle par le surnom qu’il lui donnait quand ils étaient jeunes, lui dit qu’elle est très courageuse, qu’il l’aime et signe du surnom qu’elle lui donnait. Il l’aime ! Pour la première fois je le crois. Mystère de l’amour entre ces deux êtres dont je suis le reste vivant.

38Trouvaille d’une lettre que je lui ai envoyée de la lointaine pension où elle venait de m’expédier, où je passais mes dimanches à pleurer. Je n’avais pas encore 15 ans. Je la remercie du beau pull qu’elle m’a tricoté. En l’appelant petite mère, je lui dis de ne pas s’en faire, que je vais m’habituer, conclus que je l’aime de tout mon cœur et signe Coco. Pour la première fois je me crois. Mystère de mon amour pour ma mère, venu du fond de mon être.

39Deux lettres que j’aurais pu trouver depuis bien longtemps si j’avais ouvert le carton où elles reposaient. Elles attendaient que je sois prête à le faire et je ne jurerais pas que je ne les avais pas déjà eues entre les mains, mais…

40« Tu crois qu’elle nous aimait ? » Question de ma petite sœur après sa mort.

41La réponse, je me la suis faite dans la foulée de la trouvaille de ces deux lettres. Dans une précipitation surprenante, elle conclut mon analyse. Ma mère ne m’avait pas abandonnée, elle n’avait pas voulu ma mort. C’est pour que je vive qu’elle s’était séparée de moi et avait délégué sa fonction de mère à une autre qui en avait pris la charge. Et c’est alors, inattendu, le mot bonté qui me vint pour dire son consentement à cette séparation. C’était sa façon de m’aimer, à cette mère particulière qui était mienne. Conclusion sans aucune garantie qu’elle soit vraie ou fausse, si ce n’est que c’était la mienne. Elle enterrait définitivement le cadavre, l’objet de mon fantasme avec lequel j’avais construit mon histoire. Je la communiquai à l’analyste qui l’enregistra sans rien dire, si ce n’est à me faire un beau sourire. Nous nous serrâmes la main. Je me retournai. Mon analyse était finie. J’étais vivante et j’avais enfin un avenir. J’ouvrais la porte de ma cage, l’oiseau bleu prenait son envol, avec comme seul bagage pour tracer sa route un amour sans garantie.

Marie-Claire Terrier [*]
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Mis en ligne sur Cairn.info le 29/10/2012
https://doi.org/10.3917/psy.025.0005
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