CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Ce document rapporte les observations que nous avons pu faire auprès des enfants new-yorkais après l’attaque du World Trade Center, et notre expérience lors de l’intervention de crise juste après cet événement traumatique. A la suite de l’attaque terroriste du World Trade Center, une organisation bénévole de professionnels en santé mentale a été mise sur pied pour offrir une intervention immédiate, des évaluations et des indications de traitements pour les membres des familles qui avaient perdu un être cher, leur logement ou leur travail (Lagnado, 2001). Un centre de secours patronné par de nombreux organismes fut installé au Ponton 94 sur le fleuve Hudson. Nous sommes tous membres du département parent-nourrisson du centre de psychanalyse de l’université de Columbia et nous avons participé à l’intervention de crise au Ponton 94 et en pratique privée. Ce Ponton 94 est une immense structure sur le fleuve Hudson à l’ouest de Manhattan, avec de nombreux compartiments organisés en pièces et bureaux; au centre, un grand mur du souvenir a été mis en place, où les photos des disparus étaient associées aux lettres de leurs proches, à des hommages et des fleurs. Ce monument aux victimes a été appelé «la promenade des ours» à cause des centaines d’ours en peluche posés sur le sol sous les photos, nounours qui avaient été envoyés par les enfants qui avaient souffert de l’attentat d’Oklahoma City en 1998. Tout l’intérieur du bâtiment sur le Ponton est devenu le lieu du soutien des enfants en deuil et de leurs familles. En plus d’un environnement thérapeutique, c’était le lieu de travail des professionnels de santé mentale et des représentants de la ville, du gouvernement et des agences non gouvernementales. Les restaurants de New York y ont envoyé quantité de nourriture gratuite. Les survivants, les personnes endeuillées, adultes et enfants, qui ne savaient pas où aller pendant ces jours noirs déambulaient là, à la recherche de quelqu’un à qui parler, parfois câlinaient un ours en peluche, ou caressaient les «chiens thérapeutiques» spécialement dressés qui avaient été conduits là par des bénévoles.

2Sur le Ponton, un «coin des gosses» était installé pour que les enfants puissent jouer et parler selon leurs besoins dans une atmosphère de compréhension. Ce coin des gosses était situé au centre du Ponton, de façon que les familles puissent facilement revenir voir leurs enfants entre deux visites administratives autour des personnes disparues: beaucoup sont venus pour participer aux recherches sinistres d’identification des restes des disparus, et, en l’absence de cadavre, pour obtenir un certificat de décès.

3En nous fondant sur nos connaissances des traumas chez l’enfant, nous nous attendions à trouver un vaste échantillon de réactions. Bien que le DSM-IV distingue les troubles aigus qui apparaissent dans les 4 semaines après un événement, et le syndrome post-traumatique à long terme, la classification 0-3 spécialisée pour les enfants ne fait pas cette distinction. Les critères de diagnostic de 0-3 sont:

  1. Une répétition de l’expérience du trauma manifestée par un jeu post-traumatique (c’est-à-dire un jeu compulsivement représentatif des événements traumatiques), des souvenirs récurrents, des cauchemars répétitifs, une détresse lors de l’exposition à des rappels du trauma et des épisodes caractéristiques de flash-back de l’événement ou de dissociation.
  2. Un gel des capacités de réactions de l’enfant avec un arrêt de son développement, révélé par un retrait croissant, une limitation de ses réactions émotionnelles, une perte temporaire de ses capacités récemment acquises et une diminution des jeux.
  3. Des symptômes d’excitation croissante marqués par des terreurs nocturnes, des difficultés d’endormissement, des réveils fréquents, des troubles de l’attention, une hypervigilance, et des réactions de sursaut exagérées.
  4. L’apparition de nouveaux symptômes qui n’existaient pas avant le trauma, surtout autour de la peur et de l’agressivité.
Tous ces changements étaient évidents parmi les enfants de tous âges venus au Ponton et chez ceux des écoles du sud Manhattan (communication personnelle de collègues, enseignants et parents). Au Ponton, on a pu observer une grande variété de réponses traumatiques ou de défenses: beaucoup d’enfants s’installaient pour peindre le World Trade Center avec le désir manifeste de le représenter associé au plaisir et au réconfort obtenu avec cette réalisation; d’autres dessinaient ou jouaient compulsivement, ou bien certains couvraient feuille après feuille de peinture noire. Parmi les adolescents qui devaient affronter la perte d’un membre de leur famille, certains voulaient nous montrer la photo du disparu sur le mur du souvenir, tandis que d’autres restaient assis, figés dans un retrait.

4Il est important de noter que nous rapportons des réactions apparues dans le mois qui a suivi le trauma. Ayant eu la possibilité d’intervenir immédiatement après l’événement, nous espérions que cette action rapide pourrait aider à contenir l’expérience de façon que les symptômes aigus observés ne s’organisent pas ensuite en réactions chroniques. Nous avons compris les réactions intenses des enfants et de leurs parents, répétition du trauma, cauchemars et retraits, comme le signe de leur débordement et de leur difficulté à métaboliser et représenter symboliquement l’événement. L’explosion du World Trade Center n’a pas été seulement la catastrophe de l’effondrement dans les flammes de tours hautement symboliques, mais aussi un meurtre volontaire d’êtres humains. Notre premier but dès la catastrophe fut de nature préventive en aidant à contenir l’intense excitation causée par le trauma et de diminuer le débordement et la désorganisation. Aussi bien pour les parents que pour les enfants.

  • Nous avons essayé de normaliser les réactions des familles et des enfants en les aidant à comprendre qu’ils n’étaient pas en train de devenir fous et que leurs réactions de peur, d’angoisse et de flash-back étaient des réactions normales après un événement effrayant et traumatique.
  • Nous avons aidé les enfants à trouver des mots pour nommer leurs émotions de façon à soutenir le développement de représentations symboliques de leur expérience. Nous avons été attentifs à suivre l’initiative de l’enfant, à centrer notre intervention sur comment contenir le débordement d’excitation, et nous avons évité d’interpréter.
  • Nous avons soutenu les liens d’attachement des enfants survivants en aidant les parents à comprendre ce que ressentaient les enfants et en facilitant les échanges entre parents et enfants. Nous avons essayé d’aider parents, membres de la famille et amis à être plus proches de l’expérience de l’enfant.
  • Nous avons encouragé les parents à éteindre la télévision et à ne plus exposer l’enfant à la répétition infinie de l’explosion du World Trade Center.
  • Nous avons aidé les familles à retourner le plus vite possible à la vie quotidienne normale.
  • Nous avons soutenu les identifications de l’enfant avec la personne aimée et disparue en aidant activement à retrouver des souvenirs et à parler de celui ou celle qui venait de mourir.
  • Nous avons travaillé à comprendre et à donner sens aux sentiments des enfants qui se manifestaient à travers des jeux dramatiques, des dessins et d’autres modes symboliques difficiles à interpréter pour les parents. Nous avons soutenu l’effort des parents à reconnaître combien leurs enfants cherchaient à comprendre ce qui s’était passé. Nous avons aidé à trouver des réponses aux questions directes et indirectes des enfants, sans cependant les exposer à nouveau au trauma à travers la télévision et les conversations des adultes.
  • Enfin, nous avons aidé l’enfant à commencer à imaginer des possibilités de réparation. Bob Pynoos, dans une communication personnelle, nous a décrit les moments critiques des interventions de crise à Oklahoma City après la bombe, quand il aidait les enfants à imaginer des solutions réparatrices. Il avait trouvé que terminer un entretien avec un enfant qui avait rejoué le trauma, en parlant de l’événement, tendait à re-traumatiser l’enfant, tandis que s’il aidait les enfants à imaginer comment ils auraient pu aider à réparer et guérir dans un rôle actif, il leur donnait un espoir qui les laissait dans une meilleure position psychique.
Le coin des gosses est devenu pour parents et enfants une oasis psychologique où l’on pouvait jouer, parler, être avec d’autres enfants qui eux aussi avaient vécu la même expérience. L’espace était divisé en quatre aires de jeu associées entre elles, pleines de livres, jouets, fournitures de dessin et peinture, et sur notre suggestion on avait fourni ample quantité de voitures de pompiers, de police, de véhicules de secours et de matériel de construction. Les enfants ont pris un plaisir particulier à voir leurs dessins affichés aux murs en découvrant combien d’autres enfants avaient eu une expérience similaire à la leur. Un espace réservé aux consultations comportait des fauteuils confortables et une table basse. Les parents ont été immensément reconnaissants de trouver ce refuge – beaucoup venaient sans leurs enfants pour pouvoir parler et trouver des conseils sur la façon de s’adresser aux enfants. Cette faim de conseils a été immense dans les deux premières semaines après l’attentat, surtout quand subsistait encore l’espoir, tant que le corps du disparu n’avait pas été retrouvé, qu’il puisse encore revenir vivant.

5Au fur et à mesure que les parents s’adaptaient à la réalité de la disparition d’un proche, nombreux sont ceux qui ont paru supposer que leurs enfants auraient moins que les adultes la possibilité de croire à une disparition ou de supporter un deuil. Le père d’un enfant de 2 ans qui avait perdu sa mère dans l’attentat du World Trade Center a dit au Dr Schechter qu’il était hanté par les angoisses de séparation de l’enfant, ses cris et ses insomnies. «Sa grand-mère lui a dit, expliqua-t-il, que sa maman était restée bloquée dans le métro et allait revenir dès que possible… Je ne suis pas sûr que ce soit la chose à dire». La tante d’un petit de 2 ans et demi qui avait perdu sa mère avait dit: «Maman est partie travailler… Elle a une réunion». Ces enfants savaient que leur mère avait disparu mais les adultes, en état de choc, essayaient de raconter une vie normale. «Le petit Andy m’a demandé de sortir de la pièce et m’a jeté un camion d’une façon très inhabituelle», rapporta la tante de l’enfant.

6L’angoisse aiguë, la rage et le désespoir des jeunes enfants – et par-dessus tout, leur état de choc et leur refus de croire ce que les adultes leur disaient, faisaient violence aux défenses des adultes. Beaucoup d’adultes en charge d’enfant se sont trouvé coupables de ne pas supporter les souvenirs que les jeunes enfants ramenaient. La petite fille à qui on avait dit que sa mère était coincée dans le métro s’arrêtait devant toutes les stations de métro en demandant si sa mère était dedans, ce qui faisait éclater en sanglots sa grand-mère, rapportait le père, qui continua ainsi: «Ma fille est en train de tuer sa grand-mère…». Cette famille a été orientée vers un traitement.

7Un autre aspect important de la catastrophe du World Trade Center que de très jeunes enfants nous ont aidés à comprendre était la fréquence avec laquelle les parents méconnaissaient les liens entre les enfants et le monde intérieur de leurs proches, malgré les efforts respectables des parents de faire bonne figure. Cette observation est bien illustrée par le cas d’une fillette de 3 ans reçue au coin des gosses par le Dr Schechter et Mme First, et par le cas de Sara, reçue par le Dr Coates à son cabinet.

Cas n° 1: Daniel Schechter et Elsa First

Maria: représenter les rêves de son père

8Cette petite fille que nous appellerons Maria était installée à notre table avec des crayons et du papier tandis que son père attendait de pouvoir s’entretenir avec des conseillers dans un autre bureau, car il avait perdu son travail de cuisinier à cause de l’attaque du World Trade Center. Maria était une enfant aux grands yeux et longs cheveux, parlant de façon très animée. Sa mère était absente, restée à la maison avec le petit frère.

9Maria commença par gribouiller avec attention des enchevêtrements de rouge, jaune et noir. Elle annonça aussitôt qu’elle dessinait les immeubles qui «tombaient et brûlaient», ajoutant qu’elle les avaient vus à la télévision. Comme beaucoup de New-Yorkais, cette famille a regardé sans arrêt l’attaque du World Trade Center, de façon répétée, avec au début l’impression d’assister en direct au meurtre de M. P.

10Maria nous disait que son père s’était échappé du World Trade Center où il travaillait, au moment où les tours s’effondraient. Elle insistait pour décrire combien les poumons de son père avaient été remplis de fumée et sa difficulté à respirer. Pendant que son père s’enfuyait en courant vers son domicile, des parties enflammées des buildings lui étaient tombées dessus et avaient brûlé ses bras: «Il a des traces du feu sur ses bras!»

11Son père nous avait expliqué que Maria se réveillait après des cauchemars, trop effrayée pour se rendormir dans son lit. Comme de nombreux enfants new-yorkais, Maria dormait dans le lit de ses parents depuis le 11 septembre. Un second dessin répétait les gribouillis de feu avec en plus une épaisse masse noire – une tour carbonisée, et un grand vide.

12M.P. revint voir sa fille. Le Dr Schechter l’interrogea sur le trauma décrit par sa fille. Il fut surpris: «Je n’étais pas du tout à côté du World Trade Center ce jour-là», dit-il, et il ajouta, hésitant: «Vous ai-je dit que j’y étais?» En effet, M.P. était bien employé comme cuisinier dans le restaurant «Windows on the World» situé en haut d’une des tours (et il gardait des cicatrices d’anciennes brûlures par des jets de graisse), mais il avait échangé sa journée de travail avec un collègue une semaine auparavant. Le matin du 11 septembre, tandis que sa fille restait à la maison avec sa mère, M.P. était parti faire des démarches à Manhattan, loin du World Trade Center, mais n’avait pas pu rentrer chez lui à cause des ponts et tunnels fermés dès la catastrophe.

13Le Dr Schechter s’est alors adressé au père de Maria pour lui demander comment il allait. Cet homme jeune, frêle, à la voix douce, souhaitait minimiser l’importance de ses propres troubles. Il a fallu plusieurs tentatives pour qu’il révèle combien il était en détresse à cause de la disparition de ses collègues de travail. Il se débattait avec le sentiment d’être responsable du changement de jour de travail et aussi d’avoir été à l’origine de l’embauche de certains de ses amis au restaurant du World Trade Center. La culpabilité d’être survivant le tourmentait avec la contrainte d’imaginer comment ses compagnons de travail étaient morts – le feu, la fumée, ce qu’ils avaient ressenti. Il parla aussi des cauchemars qui le réveillaient plusieurs fois par nuit, obsédé par les morts.

14Le Dr Schechter s’exclama: «Alors, votre fille dessine vos rêves!» Evidemment, M.P. fut choqué par la ressemblance entre les dessins, les fantasmes et les cauchemars peut-être, de sa fille et ses propres cauchemars. Il dit: «Chaque nuit, quand je ferme les yeux, je vois mes compagnons prisonniers de la fumée et brûlés, et je ne peux rien faire pour eux.» Il se mit à pleurer. «Je pense que j’ai eu de la chance – j’aurais pu être là-bas. Mais mes amis me manquent – je suis désolé pour celui qui m’a remplacé ce jour-là, je prie pour sa famille.»

15Cet échange s’était produit près de Maria et se poursuivit avec Mme First en y incluant Maria. Elle se mit alors à dessiner son école, un rectangle étroit avec de nombreuses fenêtres et portes. Elle insista pour démontrer qu’il y avait autant de fenêtres que de portes et les compta. Mme First lui fit remarquer que peut être, elle voulait montrer qu’avec autant d’ouvertures, il y avait beaucoup de solutions pour sortir de l’école si bien qu’en cas de feu on serait en sécurité. Voulait-elle dire que son école était hors de danger? «Oh, oui», répondit Maria.

16Nous pensons que cette vignette montre comment une petite fille de 3 ans a composé une histoire à partir de différents morceaux de réalité. Le fantasme que son père ait été coincé dans les flammes et la fumée condensait une profonde empathie pour la culpabilité de son père avec sa propre peur de l’avoir perdu – une forme de transmission intergénérationnelle. Contrairement à l’attente de son père, la possibilité de l’entendre échanger à propos de sa réalité psychique aussi bien que des événements qui s’étaient réellement produits a semblé thérapeutique pour Maria.

17Nous avons donné à cette famille le numéro de téléphone d’un centre de traitements et nous avons demandé l’autorisation de prendre de leurs nouvelles. Ils ont accepté. Comme prévu, le Dr Schechter les appela la semaine suivante. Le père répondit et expliqua combien sa fille et son fils étaient maintenant occupés à jouer. Depuis notre entretien, expliqua-t-il, le seul symptôme restant était la nécessité de dormir dans le lit des parents. Il dit aussi que ses propres symptômes disparaissaient; il espérait retrouver du travail. Il ne prévoyait pas en ce moment de revenir au coin des gosses ni de continuer des consultations pour lui ou sa famille.

18Dans ce cas, c’est l’enfant qui a évolué d’elle-même depuis une représentation de traumatisme dans son premier dessin, vers un sentiment de sécurité dans son dessin de l’école. Nous avons juste apporté notre compréhension du dessin. L’école avec de nombreuses fenêtres et portes suggère le sentiment d’être contenue par la capacité de penser des adultes qui ont prévu de pourvoir l’école de nombreuses sorties et peut-être aussi d’exercices d’alerte au feu. Qu’est-ce qui, dans cette brève intervention, a pu aider à ce mouvement? Nous pensons que le fait que le père réalise l’ampleur des soucis de sa fille à son égard, et son accordage avec lui, en même temps que Maria assistait à ce mouvement chez son père, fut le plus important pour elle, associé à l’éclairage que nous avons fourni. Chez le père de Maria, la culpabilité d’être survivant et les fantasmes morbides ont été calmés et détoxifiés par l’entretien avec le Dr Schechter, si bien qu’il n’a plus éprouvé le besoin de cacher sa douleur.

19Cette vignette démontre l’utilité de la catégorie diagnostique «trouble aigu de stress», catégorie à la fois relationnelle et fondée sur le développement, proche du syndrome post-traumatique, avec l’accent mis sur un phénomène de dissociation aiguë, débutant dans les 28 premiers jours et d’une durée de 2 à 28 jours (Association Américaine de Psychiatrie, 1994). En fait la notion de syndrome post-traumatique à deux, reconnaissant la part de deux personnes ensemble, serait appropriée pour décrire les effets de l’attaque du World Trade Center sur les enfants qui n’étaient pas dans l’immédiat voisinage de l’événement (Scheeringa et coll., 1995; Scheeringa et coll., 2001; Regehr et coll., 2001). Bien des parents qui ont été traumatisés par la perte soudaine d’un proche, ou par leur propre expérience près du World Trade Center, sont devenus temporairement inaccessibles ou «émotionnellement perdus» pour leurs enfants qui devaient eux-mêmes se débattre avec le décès d’un parent. Pour ceux des adultes qui étaient traumatisés et donc incapables de contenir l’angoisse des enfants, la conséquence fut équivalente à faire partager aux enfants l’effet du trauma.

20Comme l’a montré la précédente histoire de la petite fille, la situation qui a suivi l’attaque du World Trade Center a été compliquée par l’exposition répétée aux images de la télévision. Cet élément avait été aussi retrouvé comme traumatogène lors de l’explosion de la bombe d’Oklahoma City (Pfefferbaum et coll., 2001). Les médias ont répété sans cesse les séquences de l’attaque des tours depuis de multiples perspectives et la plupart des New-Yorkais sont restés collés devant leur poste de télévision à regarder ce spectacle. Comme le font les personnes traumatisées, les New-Yorkais ont aussi parlé de façon compulsive de ce qu’ils ont vécu le jour du 11 septembre, leurs propos mélangeant ce qu’ils avaient réellement vu avec ce qu’ils avaient appris par la télévision ou Internet. Bien que des efforts aient été faits par de nombreuses familles pour limiter l’accès des enfants aux médias, beaucoup de parents n’ont pas réalisé l’importance que leurs jeunes enfants ont accordée à ces conversations, eux qui ne pouvaient pas distinguer d’où venaient les informations citées.

Cas n° 2: Christine Anzieu-Premmereur

21Une semaine après la destruction des tours, C. Anzieu-Premmereur remarqua deux sœurs assises silencieusement dans le coin des gosses au Ponton 94. La plus âgée était une adolescente qui paraissait en colère, et la plus jeune, âgée de 8 ans, la taquinait en imitant son expression triste. Elles évitaient les échanges de regard et ne répondaient pas aux offres qui leur étaient faites de discuter. La plus jeune tenait une bouteille de liquide pour faire des bulles. C. Anzieu-Premmereur prit à son tour une autre bouteille et commença à la secouer dans le même rythme que l’enfant. Elle regarda, amusée, et entreprit une sorte de danse avec la bouteille que sa partenaire imita. Puis elles se sont mises à faire des bulles ensemble, et C. Anzieu-Premmereur commença à raconter comment les bulles s’envolaient en inventant une histoire sur deux sœurs qui ne ressentaient pas les mêmes émotions. Toutes les deux furent très intéressées et leur humeur sombre se modifia. Elles se mirent elles aussi à inventer des histoires peuplées de monstres et de méchants personnages. La plus jeune commença alors à parler de ses rêves répétés toutes les nuits depuis l’attaque terroriste des tours. C. Anzieu-Premmereur se demanda tout haut si le contenu des rêves pouvait avoir un rapport avec un événement précis. Aussitôt, la plus âgée des deux sœurs déclara qu‘elle voulait dire quelque chose. Elle décrivit ce qui était arrivé à sa famille: leur oncle était mort dans la tragédie du World Trade Center. C’était le frère de leur mère, et elles ne pouvaient pas pleurer depuis une semaine tellement elles étaient tristes. Elles décidèrent alors d’avoir chacune à leur tour un entretien privé.

22L’adolescente vint la première. Elle parut être déjà dans un processus de deuil, prise dans la douleur, la colère, la tristesse, le sentiment de perte. Elle expliqua que sa première réaction avait été le déni, puis raconta le long processus pour accepter la réalité du décès, ses sentiments de détresse, d’angoisse, de haine. Elle décrivit ses rêves avec précision, retrouva de nombreux souvenirs de son oncle. Elle fut surprise d’être capable de se souvenir si bien avec autant de détails. Elle discuta longuement avec C. Anzieu-Premmereur du lien qui l’attachait à cet oncle, et réalisa qu’elle pouvait ainsi rester attachée à ceux qu’elle aimait en les évoquant. Elle se dit soulagée à la fin de l’entretien, et reconnaissante de l’aide qui venait de lui être accordée.

23La plus jeune vint alors et décrivit combien son oncle avait été particulièrement important pour elle. Elle éclata soudain en sanglots et décida de dire «son secret»: elle avait toujours cru qu’il était son vrai père! Ses parents avaient divorcé quand elle était encore très petite, et elle n’avait jamais vécu avec son père. Le seul homme dans lequel elle ait pu avoir confiance et qu’elle ait aimé était son oncle et elle s’était créé ce fantasme qu’il fût son vrai père. Elle était dans une très grande détresse, envahie de rage, elle disait ne pas pouvoir supporter ce deuil.

24Elle était aussi très en colère d’avoir perdu le soutien de sa mère et de sa famille, elles-mêmes prises dans leur propre deuil, ce qui peut-être faisait effet de répétition avec la perte de disponibilité de sa mère lors du divorce dans sa petite enfance; ce qu’elle avait tenté de réparer avec le fantasme – incestueux – concernant son oncle. Les images revues à l’infini à la télévision la mettaient en état de désespoir. Cette exposition constante à l’événement tragique semblait la traumatiser à nouveau et empêchait qu’elle puisse entrer dans un processus de deuil. Les souvenirs de son oncle déclenchaient aussitôt les images du World Trade Center en feu et elle était débordée d’angoisse. Une immense colère dominait sa tristesse. L’entretien porta sur la qualité de son désespoir, la possibilité de retrouver des bons souvenirs de son oncle et la chaleur des liens entre elle-même et sa mère qui pouvait la soutenir. Elle dit se sentir mieux après l’entretien, mais émit le souhait de pouvoir recommencer. Sa mère reçue ensuite par C. Anzieu-Premmereur accepta le principe de conduire sa fille chez un thérapeute.

25Le but de cette intervention était de calmer le débordement émotionnel. C’est en aidant ces jeunes filles à trouver des mots pour leurs émotions et leurs sentiments qu’on leur a donné la possibilité de retrouver leur propre fonctionnement symbolique. Comme partenaire dans le dialogue, le thérapeute essaie d’aider l’enfant à faire un récit qui contienne ses affects, ses réactions et aussi ses représentations symboliques. Le fait de commencer par jouer a changé la relation; on voit ainsi combien ces deux enfants ont été aidées à organiser une représentation de leurs expériences.

26C’est en partageant avec la thérapeute ses souvenirs tendres à l’égard de son oncle et en se sentant comprise dans sa peine que la plus âgée des sœurs a été soutenue dans son travail de deuil. Avec sa jeune sœur, c’est le fait qu’elle ait pu partager la signification secrète que son oncle avait pour elle qui a été utile. Sa difficulté à entrer dans un processus de deuil paraît être liée au conflit réactivé à cette occasion et relatif au divorce de ses parents; elle l’a sans doute saisi et c’est ce qui l’a conduite à demander un traitement.

Cas n° 3: Susan Coates

Dylan et le conflit pendant le petit-déjeuner

27Au Ponton 94, deux semaines après la destruction du World Trade Center, Susan Coates discutait avec une fillette de 10 ans, Dylan, qui disait aller bien, mais se faire du souci pour sa mère et son frère qui avaient été très en colère. Elle se tourna alors vers son frère, David, âgé de 8 ans; «Il y a des gens qui pensent qu’on ne doit pas parler de ce qui s’est passé, mais moi je pense que je dois le faire.» Le Dr Coates approuva; l’enfant resta silencieux puis continua: «C’est une période effrayante. Beaucoup d’enfants par ici ont de fortes émotions, il y en a qui sont tristes et furieux. Moi aussi, j’ai de grandes émotions et je suis triste et furieux, mais ce n’est pas le plus fort. La chose horrible, c’est que je me sens mal de m’être battu avec mon père pendant le petit-déjeuner.» Le Dr Coates lui répondit: «Tous les enfants ont des bagarres avec leurs parents, et leurs parents peuvent le comprendre; je suis sûre que ton père sait à quel point tu l’aimes.» Il s’anima alors en disant: «C’est exactement ce que ma mère m’a dit!» Elle lui répondit: «Tu dois avoir une mère formidable.» Il se mit alors à construire des tours en lego, en les détruisant sans cesse. Après un moment, le Dr Coates lui demanda s’il voudrait voir le World Trade Center reconstruit, et il commença à faire des plans d’architecture. Puis il dit: «Mon père aimait tellement New York, mais je ne pense pas qu’il voudra jamais y revenir.» Le Dr Coates lui répondit: «Je comprends bien, mais peut-être qu’en grandissant tu pourras découvrir pourquoi ton père aimait tant New York.» Il inclina la tête en disant oui. Un chien «thérapeutique» apparut en même temps que sa mère revenait et tous deux partirent jouer avec le chien.

28Le but premier de cette intervention a été de renforcer la reconnaissance et l’importance des attachements tendres de ce garçon. Le problème qui s’est posé était de savoir comment soutenir son attachement pour son père mort et construire une continuité dans le futur pour cet amour qui soit représentable, même si c’est le sentiment de l’absence du père mort qui dominera plus tard. Le Dr Coates a proposé qu’il puisse retrouver son père en essayant d’imaginer plus tard une sorte d’identification vivante.

Cas n° 4: Zina Steinberg

Jordan et le lapin qui se sauve

29Zina Steinberg a rencontré Mme K. et son fils de 4 ans en consultation à peu près 8 semaines après que son mari eut péri dans l’attaque du World Trade Center. Jordan est l’aîné de trois, les deux autres ont 2 ans et demi et 8 mois. Ce sera une consultation unique, car Z. Steinberg était en relation avec un ami de cette famille.

30Pendant que Mme K. racontait comment elle et sa famille tenaient le coup, Jordan jouait avec une ferme dont les animaux étaient tous en double. Il cachait systématiquement un animal de chaque paire et avertissait sa mère que celui qui restait était dans une grande solitude: «Maman, la vache est toute seule. MOOO» Ou bien: «Maman, maman, viens vite, le coin-coin veut son ami, où est-il?» Sa mère cherchait avec lui, parfois patiemment, parfois exaspérée, et le jeu se répétait. Elle expliqua que ces dix derniers jours, Jordan n’avait joué qu’à cache-cache. L’habitude était qu’il se cache et demande à sa mère de le trouver; elle doit exagérer la recherche et la réunion. Au début de la consultation, il avait tenté de jouer avec sa mère, mais elle lui avait dit qu’elle souhaitait parler avec Z. Steinberg. Elle fut alors surprise de voir comment son fils avait créé une nouvelle version du jeu avec des animaux. Elle sentait que Jordan «cherchait à se représenter tout ça», mais elle se sentait à la dérive. «Comment lui expliquer. Je ne peux même pas trouver un sens pour moi-même», dit-elle en pleurant. «Son père lui manque». Elle se mit alors à parler avec Z. Steinberg de son débordement face à son bébé et à son enfant de 2 ans. «Jordan est l’aîné. Je pense que parfois je l’évite, ou au moins j’attends de lui qu’il se débrouille tout seul». Z. Steinberg lui fit remarquer que Jordan n’était pas seulement en quête de son père, mais qu’elle aussi lui manquait, et qu’il pouvait être angoissé de la perdre aussi. Z. Steinberg prit le livre «Le lapin qui s’enfuit», un classique américain. Jordan se pelotonna sur les genoux de sa mère en écoutant l’histoire de la maman lapin qui reste toujours proche de son fringant bébé lapin sans cesse en quête d’autonomie; quel que soit l’endroit où il part en courant, sa mère trouve le moyen d’apparaître.

31Mme K. téléphona 4 jours plus tard. Elle avait réorganisé les horaires de la baby-sitter de façon à passer plus de temps avec Jordan. Il lui demandait maintenant de lui lire l’histoire du lapin qui s’enfuit tous les soirs et le matin avant d’aller à l’école maternelle. Il s’était mis à jouer avec de nouveaux jouets et n’avait repris le jeu de cache-cache qu’une seule fois, sans qu’elle ne ressente la même pression que dans le passé. Elle-même avait commencé à participer à un traitement de groupe sur le deuil.

32L’intervention de Zina Steinberg avec l’histoire du lapin qui s’enfuit a aidé Mme K. à réaliser que Jordan ressentait la perte de sa mère telle qu’elle était avant la mort de son père. Bien qu’elle se soit sentie sans ressources pour restaurer une image paternelle, cette intervention lui a permis de trouver ses propres moyens pour comprendre Jordan et l’aider à contrôler sa peur de la perdre.

Cas n° 5: Susan Coates

Sara et sa famille

33M. et Mme A. était un couple d’une vingtaine d’années, vivant à proximité du World Trade Center avec leur petite fille de 2 ans, Sara. Le matin du 11 septembre, Mme A. était à la maison avec la baby-sitter et sa fille quand elle entendit le bruit d’un avion puis d’une explosion. Elle alluma la télévision et reçut les images du premier puis du second avion attaquant le World Trade Center. Elle essaya frénétiquement d’appeler son mari, mais le téléphone ne fonctionnait plus. Elle savait qu’il était encore dans le quartier et pas en danger immédiat. Elle décida de laisser sa fille à la baby-sitter et sortit dans les rues où elle assista à l’incendie des tours et à la fuite de centaines de personnes couvertes de cendres et de débris. Une amie était partie en courant d’un immeuble face au World Trade Center jusqu’au domicile de Mme A., arrivant dans un état de panique hystérique, sanglotant et méconnaissable sous les cendres qui la recouvraient. Sara était dans la pièce, mais Mme A. n’avait aucun souvenir de la réaction de la petite fille. Son mari rentra à la maison dans l’heure qui suivit.

34S. Coates avait déjà rencontré cette famille pour les troubles du sommeil de la petite fille quand elle avait 10 mois. Mme A. avait souffert d’une dépression du post-partum et le couple était inquiet que Sara ne développe des troubles. Ils étaient soucieux qu’elle ne manifeste aucune inquiétude quand sa mère quittait la pièce.

35Sara était une solide et jolie fillette, vite en relation, manifestant peu d’angoisse de l’étranger et curieuse de découvrir les jouets dans la pièce. Le premier bilan avait noté un retard de langage et un trouble de l’attachement. Elle ne regardait pas sa mère quand elle affrontait une situation nouvelle, et n’essayait pas de partager avec elle sa découverte de nouveaux jouets. De fait, elle s’adressait très peu à ses parents. Cependant, après une année de psychothérapie parents-enfant, les symptômes s’étaient dissipés; elle dormait la nuit, était en relation avec sa mère, prenait du plaisir à jouer avec elle et commença à protester en cas de séparation.

36Quelques jours après la tragédie du World Trade Center, Mme A. demanda un rendez-vous à S. Coates, disant qu’elle était débordée. Le Dr Coates demanda au couple de venir.

37Durant cette première consultation, Mme A. sanglota en décrivant son état de terreur et son sentiment d’impuissance à protéger elle-même et son enfant. Elle avait immédiatement fait ses valises, prête à quitter la ville pour rentrer chez ses parents en Nouvelle-Angleterre. Elle était envahie par la peur d’une nouvelle attaque. Elle se plaignait que sa fille soit devenue «une forme humaine du scotch» et ne la laisse même pas aller aux toilettes. Sara gémissait, pleurait sans cesse et avait retrouvé de sérieux problèmes de sommeil. Aucun des deux parents ne faisait le rapprochement avec l’attaque car ils pensaient qu’elle était trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Ils n’avaient pas réalisé que Sara réagissait à leurs réactions.

38M. et Mme A. étaient aussi furieux chacun de la réaction de l’autre à la tragédie. Lui méprisait l’angoisse de sa femme et sa panique; il était soulagé qu’ils soient tous en vie, que personne de leur entourage n’ait disparu et il pensait qu’ils «devraient tout oublier et continuer la vie normale». Il considérait la réaction de sa femme comme hystérique et folle. Elle aussi trouvait que son mari était fou, car elle croyait que de toute façon, il n’avait jamais de réactions émotives apparentes, qu’il ne comprenait pas ce qui venait de se passer et qu’il se trompait dans son évaluation du danger futur.

39S. Coates reçu deux fois le couple durant la première semaine, sans Sara. Pendant la première séance, Mme A. décrivit les détails de l’expérience atroce qu’elle avait vécue le 11 septembre pendant que son mari restait silencieux tout en semblant concerné. S. Coates écouta, prit en considération sa peur et lui dit que tout le monde, y compris elle-même, avait été effrayé. M. A. dit que toute cette expérience était terminée, qu’ils n’avaient perdu personne et qu’il fallait continuer la vie normale. S. Coates l’aida à reconnaître que lui aussi avait eu peur, et essaya de montrer combien leurs façons différentes de réagir étaient normales, en disant que nombreux étaient les couples à New York qui découvraient que leurs réactions à l’événement du 11 septembre étaient très variées. Différences qui créaient des problèmes un peu partout. Mme A. avait pensé aller habiter en Nouvelle-Angleterre. S. Coates leur suggéra de garder cette option possible pendant les semaines à venir où ils réorganisaient leur vie. De fait, de nombreuses familles avec de jeunes enfants, vivant près du World Trade Center, avaient quitté définitivement la ville. C’est à la fin de la troisième semaine que le couple décida de ne plus envisager de déménager.

40S. Coates associa les troubles de la petite fille avec la tragédie du World Trade Center. Ses parents reconnurent qu’ils n’y avaient pas du tout pensé. S. Coates leur apprit qu’une étude publiée à la suite de l’attaque avait montré que 40% des enfants américains, dans tout le pays, avaient dormi dans le lit de leurs parents après la tragédie, et l’on pouvait penser que ce chiffre était encore plus élevé pour les enfants de New York.

41La semaine suivante, Sara fut reçue par S. Coates, c’est-à-dire 3 semaines après l’attaque. Elle commença la séance en jouant avec une marionnette crocodile attaquant violemment la marionnette ours tenue par la mère. Puis Sara fit mordre le bras et la figure de sa mère par le crocodile. Sa mère lui demanda d’arrêter et d’être gentille; Sara obéit et proposa d’inverser les rôles. Quand la mère joua avec le crocodile, elle le fit avec douceur et humour, chantant à sa fille: «Je vais t’attraper», tout en tentant de frapper la marionnette ours. Ce fut l’occasion de parler des sentiments agressifs et des peurs. Sara eut l’air calmée à la fin de la séance. Dans la semaine suivante, ses symptômes diminuèrent et ses parents décidèrent de partir en vacances dans la famille maternelle en Nouvelle-Angleterre.

42Ici, la première intervention a consisté à contenir les émotions des parents et à les reconnaître comme normales; puis à les aider à réaliser que leur fille de 2 ans, en se cramponnant à eux et en ne dormant pas, répondait de façon normale à l’angoisse parentale. Le jeu symbolique avec les marionnettes entre mère et fille contenait plus d’agressivité que d’angoisse de séparation: pour la plupart des enfants, c’est l’agressivité qui a été intensifiée par les attaques, et surtout les garcons, mais aussi les filles, se sont mis à avoir peur de leur propre agressivité. Cette mère a habilement soutenu la représentation symbolique de l’agressivité de sa fille, ce qui est une étape importante à l’âge de 2 ans, comme capacité de moduler l’agressivité. Le jeu d’échange de rôles a mis en acte une reconnaissance réciproque de l’agressivité.

Cas n° 6: Zina Steinberg

Meg et la Cire à Fourmi

43Les parents de Meg avaient deja consulté Z. Steinberg pour leurs problèmes conjugaux trois mois avant que le World Trade Center ne soit attaqué. Aucun d’entre eux n’a été directement affecté, bien que la mère de Meg n’ait pas pu revenir chez elle immédiatement par avion, alors qu’elle était en voyage d’affaires, ce qui a déclenché une angoisse terrifiante pour tous. Elle a loué une voiture et conduit pendant des heures sur de très longues distances pour retrouver sa famille le plus vite possible. Trois semaines plus tard, la famille était en visite chez des amis à la campagne et Meg, la plus jeune des enfants, âgée de 5 ans, mettait de l’antimoustique avant une promenade en forêt. On lui avait toujours dit de bien se laver les mains ensuite pour ne pas mettre de produit chimique dans sa bouche. Mais cette fois-ci, elle était tellement pressée de jouer qu’elle n’avait pas lavé ses mains, et dans l’après-midi elle devint très agitée; elle ne put être rassurée par ses parents, même après avoir lavé ses mains plusieurs fois. Elle prit un bain et s’endormit, mais en demandant une attention inhabituelle de ses parents. Elle se réveilla en hurlant et pleurant. Sa mère décida de la conduire chez le pédiatre qui l’examina et décréta que le produit antimoustique ne pouvait pas l’avoir blessée. Mais Meg continua à être en pleurs. La consultation avec Z. Steinberg eut lieu le même soir, et ils racontèrent l’événement. Z. Steinberg leur demanda si Meg était informée des bruits alarmants circulant à propos de l’anthrax. En réfléchissant, sa mère se souvint que Meg avait posé des questions en voyant la photo d’un homme couvert d’un habit de protection contre les produits dangereux; bien qu’elle ait rassuré sa fille sur le fait que la famille était à l’abri des poisons, la mère de Meg se demanda si sa fille n’avait pas fait le lien entre l’antimoustique et les produits dangereux que manipulaient les personnes en tenue de protection. Meg laissa alors échapper entre deux pleurs qu’à l’école des enfants avaient parlé d’un poison appelé «Ant-Wax» (littéralement Fourmi-Cire, en fait une reconstitution du mot Anthrax), et Meg s’est demandée si le produit antimoustique qu’elle avait mis sur ses mains n’était pas non plus le même que ce «produit pour les fourmis», décrit comme un poison! Ses parents ont alors réalisé que Meg avait reçu des informations très embrouillées; ils lui ont donné les explications dont elle avait besoin et ont pu la rassurer. Elle a pu s’endormir tranquillement le soir et retrouver sans crainte ses amis à l’école le lendemain.

44Meg, cette enfant chérie par ses parents, s’était cependant sentie totalement isolée dans une terreur qu’elle ne pouvait pas expliquer, jusqu’à ce que ses parents soient encouragés à penser qu’il y avait une logique, même irrationnelle, chez leur enfant. On peut se demander combien l’incompréhension de Meg, si drôle pour un adulte, ne venait pas en fait des propres peurs non métabolisées de ses parents.

Conclusions

45Nous avons appris de douloureuses leçons depuis l’attaque terroriste du World Trade Center: combien les réactions à la séparation chez les enfants forçaient les défenses des adultes pris dans le choc et la paralysie, combien ces enfants étaient accordés aux états internes de leurs parents traumatisés, combien ils ont fait des efforts pour donner sens aux réactions des parents et aux fragments d’information qu’ils ont été autorisés à entendre.

46Nos interventions qui consistaient à reconnaître les émotions et donner sens à l’expérience traumatique ont été contenantes, ont soutenu les relations d’attachement et ont aidé à l’identification avec la personne disparue. Toutes ont semblé apporter de l’aide dans ce terrible moment de crise.

Français

Résumé

La ville de New York a souffert le 11 septembre 2001 d’une attaque terroriste qui a détruit le World Trade Center en entraînant la mort de 2 870 personnes. Le témoignage de l’équipe de psychothérapeutes et de psychanalystes d’enfants de l’université de Columbia montre comment ont été organisés les premiers soins psychiques. Les réactions d’enfants reçus en consultation manifestent la variété clinique des réponses au trauma.

Mots-clés

  • traumatisme
  • terrorisme
  • violence
  • deuil
  • New York

Bibliographie

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  • Zero to Three: National Center for Infants, Toddlers, and Families (1994): Diagnostic Classification: 0-3 (DC:0-3). Washington, D.C., The Author.
Susan W. Coates [1]
  • [1]
    Docteur en psychologie. Directrice du Département Parent-Enfant de l’Université de Colombia.
Daniel S. Schechter [2]
  • [2]
    Psychiatre d’enfants et d’adolescents. Professeur au Département Parent-Enfant de l’Université de Colombia.
Elsa First [3]
  • [3]
    Psychologue, psychanalyste. Professeur au Département Parent-Enfant de l’Université de Colombia.
Christine Anzieu-Premmereur [4]
Adresse de l’auteur:
Dr C. Anzieu-Premmereur
200 East 94th Street #3012
New York, NY 10128
U.S.A.
  • [4]
    Psychiatre d’enfants. Membre de la Société Parisienne de Psychanalyse.
Zina Steinberg [5]
  • [5]
    Psychanalyste. Professeur au Département Parent-Enfant de l’Université de Colombia.
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