Accueil Revues Revue Numéro Article

Psychotropes

2009/4 (Vol. 15)


ALERTES EMAIL - REVUE Psychotropes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 41 - 62 Article suivant

La précocité de l’âge d’entrée dans les transes de la fête

1

Faire la fête, quoi de plus naturel quand on est jeune ? Les manières de la faire se sont toutefois profondément transformées au cours de la dernière décennie.

2

D’abord, les âges ont été chamboulés – de fait, ce bouleversement traduit, dans la sphère des loisirs, un brouillage des âges de la vie qui se dessine comme une donnée contemporaine essentielle [3][3] Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot : Philosophie.... À peine finis les anniversaires avec « pêche à la ligne » et ballons de couleur, les premières boums arrivent vers 10-11 ans, assorties de Coca, danses, lumière tamisée et… parents en coulisse. Vers 15-16 ans, on se retrouve, le samedi soir, dans des appartements désertés par les adultes, dans des cafés ou dehors dans des lieux publics (les rues de la soif ou le Champ de Mars…) : alcool, souvent cannabis, musique à fond la caisse et exubérance. Les heures de retour sont âprement négociées, une injonction de type « avant minuit » sera vue comme une parole déplacée de « parents qui ne font pas confiance ».

3

Assez vite, les habitudes s’installent : le samedi soir sûrement, parfois le vendredi soir, retours au petit matin. À l’âge du bac et des premières années d’université, la famille ne contrôle plus rien. Le déroulement de ces virées nocturnes demeure un secret, les enfants tiennent des propos évasifs et les parents préfèrent ne pas trop savoir.

4

Ensuite, ces débordements se sont intensifiés. Les nombreuses enquêtes concernant le rapport des jeunes à l’alcool et à la drogue mettent en lumière une précocité sans cesse accrue des consommations et une croissance des états d’ivresse – alors que par ailleurs le nombre de jeunes qui boivent régulièrement de l’alcool, a diminué. L’ivresse des jeunes est devenue un sujet majeur de santé publique. Les transes du binge drinking – ingurgiter très rapidement de fortes doses d’alcool fort, afin de se fondre dans un état second –, apanage des soirées dans les pays du Nord comme la Suède ou le Royaume-Uni, se sont répandues en France. Une étude publiée en 2009 [4][4] ESPAD : Alcohol and Drug Use Among European 17-18 year... montre que près du quart des jeunes Français étudiants de 17-18 ans s’était adonné au binge drinking trois fois ou plus au cours des 30 derniers jours précédant l’enquête – contre 28 %, par exemple, pour les jeunes Suédois. En outre, les adolescents français, de loin, figurent comme les premiers consommateurs de drogue – notamment de cannabis – parmi les jeunes Européens. La même étude révèle qu’un tiers des étudiants français avait consommé du cannabis au cours des 30 derniers jours – contre, par exemple 24 % des jeunes Italiens ou 3 % des jeunes Suédois.

5

Faire la fête est devenu une pratique courante de la jeunesse, mais seule une petite fraction des adolescents et post-adolescents – environ 10-15 % des 18-21 ans – est véritablement incrustée dans la culture de la déjante. Ils sortent plusieurs fois par semaine, boivent comme des « trous », consomment aussi souvent des drogues, et dérivent sur les routes au petit matin. Ils incarnent la pointe extrême des comportements d’une génération.

Ces excès de la jeunesse concernent tous les pays occidentaux, mais ils sont particulièrement répandus en France. Nous devons donc chercher des explications tant du côté de la sociologie des loisirs des jeunes en général, que du côté des spécificités hexagonales.

Les rituels de la Teuf

Préparation

6

Les jeunes anticipent sur ces soirées de fin de semaine comme autant de promesses de plaisir, de convivialité réconfortante, de moments où l’on est réellement soi-même. Rien d’étonnant à cette attente : de tout temps les loisirs ont été vécus comme la juste compensation au labeur et aux contraintes nées des études ou du travail. Mais cette anticipation prend chez beaucoup d’enquêtés un tour obsessionnel qui aboutit à peindre en noir et blanc le partage entre tâches sociales obligées et virées nocturnes. Comme si, à une vie diurne dans laquelle on ne s’investit pas ou peu, succédaient des moments de félicité. Comme si, à un moi vaillamment fabriqué, s’opposait un moi de l’authenticité. Comme si le jour correspondait à une petite mort, et la nuit à une renaissance. Comme si la délicieuse projection mentale vers ces virées permettait de tenir mécaniquement debout le reste du temps. Chez certains, ces soirées incarnent le pic de l’existence, les seuls moments qui vaillent la peine de vivre. « La journée, il n’y a rien ! » s’exclame ce jeune ouvrier qui, par ailleurs, précise ne jamais s’absenter de son boulot. Pour beaucoup, il est inimaginable de ne pas sortir le samedi soir, sinon « je me sens mal » dit l’un d’eux. Pour le dire autrement : on pense beaucoup avant à ces soirées, mais on y pense aussi après, le reste du temps opérant comme une parenthèse – et parfois une vacuité – entre deux fêtes.

7

Ces soirées, pourtant, sont généralement improvisées à la dernière minute, c’est leur récurrence qui signe leur prévisibilité. Téléphone portable aidant, les uns et les autres s’appellent, décident d’un lieu de rendez-vous et d’un programme souvent fixés à la dernière minute, l’improvisation participant de l’exaltation. Envolée de coups de téléphone : « Alors, il y a quelque chose ce soir ? Le meilleur plan, c’est le truc de dernière minute, inattendu et surprenant avec des gens, de la musique, une idée fortuite » précisent-ils. Les « teknivals », dont la localisation géographique demeure secrète jusqu’à l’ultime moment, illustrent cet état d’esprit, mais cette excitation du happening fonctionne pour toutes les sorties.

8

Sauf pour quelques rares lycéens, ces sorties ne s’embarrassent d’aucune autorisation à demander aux parents, même si l’on habite chez eux. Au mieux, on les informe que l’on sort, on donne rarement plus de précisions. Ces virées ne sont pas mises sur la place publique, seuls les initiés en connaissent le déroulement et la douce folie qui les parcourt.

9

Ces sorties s’effectuent en bandes, que l’on nommera plutôt groupes de pairs, car elles n’obéissent à aucune structuration formelle ou hiérarchique, et ne fonctionnent pas sur un mode fusionnel. Il s’agit d’un tissu souple de « proches » que l’on a fréquentés aux diverses étapes de sa vie : le lycée, la fac ou le travail en constituent sans surprise le point d’ancrage. Sa taille va de 5-6 personnes à 15 ou 30 personnes. Souvent « c’est toujours avec les mêmes qu’on sort », même si ce noyau dur s’enrichit à l’occasion de membres d’un autre groupe, par exemple celui du copain ou de la copine du moment. Les « bandes » ne sont pas fermées sur elles-mêmes, on peut faire des rencontres et agglomérer de nouvelles recrues au cours d’une soirée. Pourtant, la tendance est à l’autarcie et à l’« entre soi ».

10

Souvent, on ne sort pas en couple dans ces soirées. On peut convier son copain ou sa copine à s’adjoindre à cette communauté, mais ce n’est pas la norme : l’envie d’une fiesta collective l’emporte et, sans oublier de prévenir son « amoureuse » (ou son amoureux), on y va en célibataire. Pourquoi ? Sûrement pour pouvoir « s’éclater comme on veut » à l’abri du regard d’un intime, pour pouvoir laisser son moi « en roue libre ».

11

Toutefois, dans les « méga teufs » musicales, on se déplace plutôt en couple – le couple alors se fond dans la bande. D’abord parce qu’il s’agit souvent de longues virées en camion, qui s’étalent sur plusieurs jours, au cours desquelles on dort sur place ou dans le camion (on emmène alors sacs de couchage, torche, eau et matériel de camping). Ensuite ces virées présentent un certain danger en raison des petits trafics qui circulent dans ces festivals. On y retrouve alors des traits de sociétés traditionnelles ; les hommes doivent protéger les femmes, et le groupe est souvent structuré autour d’un chef.

12

Ces virées réunissent, de fait, un noyau affinitaire : les « fans » de la déjante. Sur ce point, l’unanimité règne : « Une fête réussie, c’est quand tout le monde est dans le même état d’esprit », « il faut qu’on ait la même mentalité, on est dans un monde où l’on se comprend mutuellement, on a la même vie ». Ainsi, parmi les pratiques culturelles des jeunes, le goût pour la défonce festive s’impose comme une donnée majeure, une prédilection qui spécifie une partie de la jeunesse, les membres de la tribu « déjante » [5][5] Bernard Préel : Les Générations mutantes – Paris, La.... Par ailleurs dans ces réunions se développe une sociabilité intense, l’important c’est « le délire avec les autres », « la communication », « s’ouvrir à d’autres mentalités », et le besoin de se raconter mutuellement : « on a envie de parler fort en ne pensant qu’à nous ».

13

Pour sortir, on soigne sa tenue. On abandonne ses baskets. On repasse ses vêtements et l’on arrange sa coiffure. Beaucoup jouent le style « habillé » : maquillage, talons aiguilles et jupes affriolantes pour les filles ; laque dans les cheveux, pantalon à pince et chaussures en cuir pour les garçons. C’est bien vu d’être « fashion-cool ». Un jean de week-end ne se confond pas avec celui de la semaine. Si l’on projette de se défoncer dans la danse, on adapte ses vêtements : tenue ample et chaussures de sport. Les squatters portent du cuir clouté et des bottes de rangers. Même si les rencontres ne constituent pas la finalité première de ces soirées, les jeunes se composent une identité vestimentaire, et adoptent une démarche de séduction.

Avant de sortir, certains consultent sur Internet les concerts ou la programmation musicale des boîtes de nuit aux alentours. Mais surtout, on s’équipe en adjuvants pour la fête. « Un bon plan ? Il faut de la beu, c’est presque obligatoire ». On prend son matos pour consommer des drogues, shit et autres. Au supermarché on achète des bouteilles d’alcool fort (gin, vodka, tequila), et éventuellement de la nourriture, surtout si la soirée débute dans un appartement. Ces achats préalables ont l’avantage d’alléger le coût des festivités. En bref, souvent, en teufeur avisé, « on emporte des munitions ».

Ainsi, sous couvert d’actes où l’improvisation et l’informel prévalent, logent beaucoup de rites.

Le déroulé : les métamorphoses de la nuit

14

La encore on repère des constances. « Il arrive que l’on commence par dîner ensemble. Mais le plus souvent, on se retrouve chez quelqu’un et l’on “se chauffe” à l’alcool […] On prend des mix, des shooters, des brûlots, cocktails que l’on siffle cul-sec […] On prend quelques joints, puis on va en boîte et/ou dans les bars » explique un étudiant en médecine à Saint-Étienne. « La soirée idéale, ce serait un début de soirée chez des amis, puis une soirée que j’organise dans un hangar ou une salle de musique jusqu’à sept heures du mat’, une trentaine d’amis, afin que tout le monde puisse dormir sur place avec du whisky, de l’herbe, de la cocaïne » détaille un autre, 24 ans, de Saint-Étienne.

15

Par ailleurs, certains n’aiment pas les boîtes, et préfèrent l’intimité d’un appartement. Les gros fumeurs de cannabis, souvent, optent pour le plan « espace privé », sans doute pour des raisons d’atmosphère (le cannabis se consomme dans un cadre « cool »), et peut-être pour se sentir à l’abri d’une interpellation policière. Ainsi, les soirées se départagent entre les virées en boîte et les squats dans des appartements. À ces deux cas de figure, il faut ajouter la fréquentation des concerts, des festivals techno, ou des raves, occasionnelle chez certains, et presque un mode de vie chez les autres : les « teufeurs » qui circulent d’un événement musical à un autre.

16

Dans le choix des lieux investis, la musique compte énormément. La gamme des musiques fédérant des communautés d’adeptes est large : rock, reggae, disco, rap, house, techno, funk, hip-hop, R’n’B, électro, tek-électro, zouk. Mais afficher des goûts éclectiques est rare, on est fan de telle ou telle catégorie musicale. On est plutôt rap, disco ou reggae, chacune de ces musiques étant associée à une symbolique et des messages particuliers. Il existe sans doute des rattachements entre goûts musicaux et origines sociales. Dominique Pasquier [6][6] Dominique Pasquier : Cultures lycéennes. La tyrannie..., dans son étude sur les cultures lycéennes, distingue ainsi les adeptes du rock (milieux favorisés) des adeptes du rap ou du R’n’B (milieux populaires). Ces goûts, chez les aficionados de la fête, ne sont pas aussi tranchés, les préférences réfèrent d’abord à un marquage identitaire, et sont associées aux images que chacun entend renvoyer de soi. Elles sont reliées aussi au type de consommation que l’on pratique : se tisse une affinité entre le reggae et le cannabis, et entre la techno et l’ecstasy, par exemple.

17

Mais ce qui compte le plus dans ce cocktail où se mélangent les joies de la convivialité et l’enivrement de la musique et des drogues, c’est le sentiment d’être un autre. Ces sorties à l’abri de la nuit, cette enveloppe mystique, offrent l’opportunité de métamorphoses.

18

D’abord, on change de personnalité. On s’habille du moi authentique, ces traits que l’on dissimule dans la vie sociale. Brusquement toutes les contraintes du jour se dissipent : « on décompresse », « on est relax », « on a les idées plus claires », « on se révèle hyper-zen », on est « euphorique », « désinhibé », « plus serein », « on s’évade », « on est moins conflictuel ». On est « dans l’oubli des contraintes de la vie et des soucis ».

19

Créativité, sensualité : la nuit fait aussi émerger les sens. Parfois, on est dans le dédoublement, on se compose un rôle – celui de la personne inaccessible par exemple : cette Parisienne de 20 ans, superbe blonde et chanteuse en herbe, se farde et se couvre de bijoux, et la gentille étudiante se mue en femme fatale. Ainsi que l’évoque Claude Rivière [7][7] Claude Rivière : « Rites d’exhibition d’une adolescence..., les rituels adolescents contemporains sont tirés du côté de la sensorialité : rythmes et scansion, jeux de lumières et de sonorités, attirance pour les étourdissements de la drogue et l’enchantement du mouvement corporel.

20

En outre, on peut transgresser les interdits du jour : « on a la ville pour nous », « il n’y a pas le regard d’autrui », « les flics sont couchés », donc « on cesse de s’autocensurer », « on se défoule », « on se lâche, on fait des excès », « on s’éclate », « on peut faire les cons dans la rue », « voler des caddies », « mettre le bordel », « se lancer des défis », « bousculer les hiérarchies ».

21

La culture de la vanne, de la raillerie, « du branchage réciproque », donne son libre cours pendant ces soirées, notamment entre garçons [8][8] Pascal Duret : Les Jeunes et l’identité masculine –.... Les bandes se soudent dans ces comportements débridés, où règne la parole de la dérision et du « n’importe quoi », comme si soudain l’espace social se dilatait et devenait un espace à soi, à conquérir, à posséder, souvent par le biais de comportements régressifs ou absurdes. Comment vous défoulez-vous ? « Je conduis à tombeau ouvert. Je tape sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas : des personnes, des objets, tout ce qui me passe par la main. Je provoque la bagarre ». Évidemment, ces fureurs se déchaînent d’autant plus facilement, que sous l’emprise des drogues et de l’alcool on est « perché », et on perd pied avec la réalité. Et que le lendemain, on ne se souvient de rien.

Toutes ces impressions convergent vers une apothéose du présent : « La fête, c’est le plaisir brut. Être dans un réseau d’amis. Appartenir à la jeunesse. Se sentir vivant. Faire exister autre chose que le travail ». L’imaginaire de la nuit s’enrobe ainsi d’une dimension mystique, la perception d’un autre monde où les normes sociales s’envolent, où l’on peut modifier sa personnalité, et jouer avec les interdits [9][9] Catherine Espinasse et Peggy Buhagiar : « Extérieur....

Fin des festivités, retour et « trou noir »

22

Comment sort-on de ce chaos ? Le retour de soirée est un instant crucial : loin d’être un atterrissage sur la réalité, il offre un prolongement à la magie erratique de ces virées.

23

Racontés à froid, les récits de retour de soirée sont ponctués de remarques raisonnables. Chacun affiche le sens des responsabilités, condamne ceux qui roulent à tombeau ouvert ou omettent de porter la ceinture de sécurité. Souvent, les jeunes soulignent, en écho aux consignes maintes fois répétées à la télévision, « dans le groupe il y a une personne qui ne boit pas, pour nous ramener », « on s’organise : on prend les bus ou l’on rentre à pied » ; plusieurs insistent sur la nécessité de « rester sous contrôle » ; plusieurs affirment dormir sur place ou dans la voiture lorsqu’ils sont trop éméchés. À les entendre, ils craignent l’accident et les normes de sécurité guident leur comportement.

24

Et pourtant, malgré la limpide conscience des dangers, une majorité de jeunes confesse avoir conduit en état d’ébriété, ou après avoir pris du shit. « On ne respecte pas certaines limitations de vitesse, on coupe les virages, on roule vite sous la pluie, on s’engouffre ça ou là le plus vite possible : on est gouverné par l’envie de ne pas perdre de temps » dit ce machiniste de 24 ans. « Je ne respecte pas vraiment les règles, je ne mets pas toujours ma ceinture. Il m’arrive de conduire bourré de temps en temps. J’ai déjà conduit en ayant pris du shit. Je me fous des règles. Je conduis, comme j’ai envie de conduire. J’aime bien conduire quand je suis un peu “chaud”, car ma voiture est assez puissante, et ça donne des sensations quand on n’est pas net. De fait, je fais le con tout en étant raisonnable » dit un jeune ouvrier de Tours, adepte du tuning. « Je conduis en ayant fumé, en étant défoncé, mais le shit permet mieux de négocier un virage que l’alcool » explique un étudiant dans cette même ville.

25

Ces récits de déjante routière sont déclamés comme des faits d’armes. Défier le danger, voilà l’enjeu qui grise. On s’est fait peur, on a manqué de se tuer (accident ou pas), on a réussi à semer la police, ou l’on s’est fait prendre en soufflant dans un ballon, mais on s’en est bien tiré : sans amende ou avec une faible sanction. Aucun n’a vu son permis retiré. Ouf ! Les peurs rétrospectives ont un caractère jouissif, car on mesure les drames auxquels on a survécu. Plusieurs ont un copain qui s’est tué en voiture, et ce souvenir, par contraste, accentue le sentiment ambigu de l’horreur qui vous a été épargnée.

26

Ces déjantes sur la route s’accompagnent souvent de « trous noirs ». Il n’est pas inhabituel d’avoir roulé 20 km sur la route au petit matin, et de ne se souvenir de rien. Le rappel de ces moments d’absence résonne aussi comme un exploit jubilatoire : « Les meilleures soirées, c’est celles où l’on se souvient de rien, comment on est rentré, comment on a conduit ».

Les lendemains de fête prolongent la fête dans son caractère ritualisé. Le dimanche est une journée perdue. On dort toute ou partie de la journée, plus ou moins bien d’ailleurs, tant on est mal physiquement. On est épuisé, on a « la gueule de bois », on vomit, on a mal à l’estomac, « mal aux cheveux », « on ne peut rien manger », « on se sent moche », « on sent mauvais ». Le retour sur terre n’est jamais serein. Les redescentes de la drogue peuvent être cruelles. Malmener, exténuer son corps, conduit toutefois à des effets contrastés. Certains s’extraient de cette épreuve ragaillardis, comme si la stimulation à l’extrême des sens et l’épuisement d’énergie insufflaient une régénération. D’autres, au contraire, sombrent dans la dépression, et s’abîment dans le regret et la culpabilité… sans toutefois conclure de renoncer à de telles libations.

Qui sont les teufeurs ?

27

Ces jeunes sont issus de la France ouvrière ou moyenne, avec des origines sociales un peu tirées vers les professions indépendantes ou les petits patrons : 48 % des pères sont ouvriers ou employés, les autres sont artisans, petits patrons, professions intermédiaires ou cadres. Quand les pères sont ouvriers, ce sont plutôt des techniciens que des OS. Les parents sont moins souvent chômeurs que la moyenne française.

28

Ainsi, en rien ces jeunes ne proviennent du Lumpenproletariat, ou des chômeurs patentés, ou des milieux « à risques » ou désocialisés, ou des familles d’immigrés. Ils n’ont pas le profil des jeunes des cités, où sévissent immigration et chômage. Sous bien des angles, leurs familles incarnent la France des petites gens, occupant un emploi modeste mais non démunies. Ce qu’on imagine donc comme la France profonde, plutôt insérée dans la société de consommation – ce dont témoigne par exemple le taux élevé de motorisation des jeunes : la moitié d’entre eux dispose d’une voiture à eux, ou appartenant à leurs parents.

29

Leur statut est assez conforme aux jeunes de leur âge, avec une majorité d’étudiants du supérieur – presque exclusivement en faculté (une petite poignée fait des études dans des écoles professionnalisées, mais jamais dans une grande école) – et de lycéens de niveau bac. 53 % poursuivent des études supérieures, ou sont lycéens au niveau du bac (8 %) ; 23 % sont actifs, plutôt ouvriers/employés, le taux de chômage ou de recherche de premier emploi se situe autour de 14 % pour ceux qui sont sur le marché du travail. À titre de comparaison 62 % des jeunes d’une classe d’âge en France obtiennent le bac, et après un parcours dans les grandes écoles et l’université seulement 40 % obtiennent un diplôme du supérieur.

30

Mises bout à bout, ces données se resserrent sur une catégorie particulière des jeunes : les enfants de l’aristocratie ouvrière ou de la petite ou moyenne classe moyenne, qui, aidés par leurs parents et munis de résultats scolaires aléatoires hors de l’excellence ou de l’échec, poursuivent cahin-caha un itinéraire dans le supérieur avec l’espoir d’y gagner un emploi, voire une certaine mobilité sociale.

31

Là encore, c’est un entre-deux qui les caractérise. Quand ils sont dans le supérieur, ils peuplent les filières les moins prestigieuses des universités (fac de lettres, de psycho, les filières sociales, Aes, Bts commercial ou petite école commerciale privée, école d’art ou d’architecture), à l’exception des cinq étudiants en médecine qui figurent dans l’échantillon. Dans les filières qu’ils occupent, les enquêtés sont ainsi particulièrement vulnérables à la dévaluation des diplômes et/ou à la difficulté de rentabiliser le leur [10][10] Marie Duru-Bellat : L’Inflation scolaire, les désillusions... – même si sur le marché du travail, tout parchemin même modeste est préférable à l’absence de diplôme. D’autre part, presque tous se recrutent dans le premier cycle du supérieur, zone où se concentrent les échecs et les abandons. Rappelons que la durée moyenne des études supérieures en France est de 2,7 ans en moyenne. Quelque 40 % des étudiants n’obtiennent pas leur Deug même après trois, voire quatre ans d’études. 34 % des étudiants abandonnent ces études au bout d’un an. Pour ces jeunes en rade, le passage par l’enseignement supérieur ne conduit en fait qu’à retarder l’entrée dans la vie active, et débouche le plus souvent sur de la précarité.

32

Parallèlement, dans leur majorité ils ont atteint le niveau bac (80 % sont en terminale ou ont le bac), et ils poursuivent un parcours scolaire, ce qui les distingue nettement des « laissés-pour-compte » du système scolaire : ceux qui sortent sans aucun diplôme. Même si, pour naviguer dans l’enseignement supérieur, ils participent modestement au financement de leurs études : en effet pas mal de ces étudiants détiennent aussi un « petit boulot ».

33

Par ailleurs une partie des enquêtés (près de 40 %) est sur le marché du travail : 23 % ont un emploi dans des activités pas ou peu qualifiées (le règne des « petits boulots » précaires), et les autres recherchent un emploi – sans être dans la relégation, disons qu’ils sont assez mal partis pour une insertion sociale sereine et une mobilité ascendante. Ils iront probablement rejoindre les bataillons des « galériens » en attente d’autonomie et de travail stable.

Ces noctambules sont plus souvent des garçons que des filles. Toutefois, il serait erroné d’imaginer ces fêtes comme un exercice viril dont les filles seraient exclues ou presque. Ces dernières sont toujours présentes, et leurs comportements ne cèdent en rien à l’extravagance et à la démesure par rapport aux garçons.

Rien, profondément, ne les distingue de l’expérience de vie des enfants de la France moyenne. Cette similitude, toutefois, est prise en défaut sur un point : ils ont pour plus des deux tiers redoublé au moins une classe, un chiffre nettement supérieur à ceux des jeunes ayant atteint le niveau bac. Autrement dit, beaucoup de ces jeunes peinent à suivre un rythme scolaire normal ou performant. Or le redoublement, en France, fonctionne comme une pénalisation qui risque de handicaper toute la suite de la scolarité, et qui, de toute façon, écarte presque automatiquement de l’accès aux filières d’élite. Bien loin d’être une seconde chance, il incline à stigmatiser un élève et à le démotiver.

De la fête à la Teuf

34

Les jeunes travailleurs et les étudiants ont l’habitude de sortir le samedi soir. Se détendre après le travail de la semaine, faire des rencontres, goûter le plaisir de l’ « entre soi » : ce rituel n’est pas nouveau, dira-t-on. Et pourtant, dans les années 2000, ces fêtes diffèrent sensiblement des sorties des années 1960.

35

C’est à travers un idéal de liberté et d’inventivité des conduites collectives qu’émerge la culture juvénile dans les années 1960. La planète « jeune » se construit contre le monde des adultes. Les 15-25 ans se rencontrent, dansent, flirtent, consomment des boissons alcoolisées et tissent les liens d’une communauté singulière. Ils écoutent des musiques et des chansons qui leur parlent d’eux, ils imaginent des codes vestimentaires, une façon d’être, un style, un langage, qui bousculent les normes établies, et installent une rupture avec la génération précédente. L’adolescence est alors une période d’émancipation à l’égard de la famille d’origine, on expérimente, on se cherche, mais cette phase est aussi marquée par la quête d’un partenaire pour fonder une nouvelle famille : la question amoureuse y est centrale. En 1972-1973, l’enquête du sociologue Jean Duvignaud sur La Planète des jeunes (les 19-25 ans) permet de dessiner les mœurs du samedi soir. D’un côté, les jeunes de la France rurale et des petites villes vont chercher dans les bals l’occasion de se défouler et de faire des rencontres. Règne encore une culture passablement machiste : bagarres suscitées par la jalousie autour des filles, chansons paillardes, dragues qui se terminent souvent dans les voitures sans beaucoup de ménagement. D’un autre côté, les jeunes de la classe moyenne urbaine et de la bourgeoisie fréquentent les boîtes de nuit. La musique, les danses sont plus subversives que dans les bals (c’est la période de l’apogée du rock). Mais lorsqu’ils quittent la piste, les rockers s’assagissent, et retrouvent « la contrainte sociale ». Les contacts garçons/filles sont plus furtifs, on flirte gentiment pendant les slows, et le garçon n’avancera que prudemment sa demande d’aller plus loin.

36

Quelque trente ans plus tard, la société a évolué. Son regard s’est accoutumé à ces pratiques juvéniles, et si elle cède parfois à la perplexité ou au désarroi, elle s’affirme souvent tolérante, voire indifférente. Faire la fête marque l’entrée dans la culture « des grands », c’est un acte qui signe la fin de l’enfance. Un adolescent qui ne participe pas à ces rites de socialisation exubérante du samedi soir, est quasiment tenu pour inquiétant. Plus insolite : en famille, il est tabou d’évoquer ces sorties, comme si les adultes préféraient garder une vision floue et n’en connaître aucun détail, au nom du droit des jeunes à vivre leur jeunesse comme bon leur semble. Les parents exercent leur pression sur les résultats scolaires, sujets des plus intenses tensions familiales ; et en contrepartie, ils lâchent la bride sur les loisirs.

37

Les jeunes fréquentent moins les bals qui sont réservés aux danseurs plus âgés. Boîtes, bars, salles de concert, terrains vagues pour les festivals de techno, appartements vides : les lieux de divertissement du samedi soir se sont diversifiés et étendus. La seule exigence est de pouvoir y faire voler les décibels à fond la caisse. L’industrie musicale a explosé, offrant sans cesse dans les gondoles de nouvelles têtes d’affiche et de nouveaux genres musicaux. La gamme des boissons alcoolisées aussi, sous les auspices de l’industrie alimentaire qui a adapté ses prix, et imaginé quantité de mélanges inédits (les mix et les cocktails). Surtout, alors que dans les années 1970 la drogue était presque inconnue (moins de 1 % des enquêtés de Jean Duvignaud l’avait essayée), son accès est devenu facile (45 % des jeunes de 17-18 ans disent pouvoir en trouver à la sortie de l’école, Étude Espad, 2009) et sa consommation s’est banalisée. Les valeurs de l’hédonisme, du consumérisme, et du ludique, enfin, ont traversé l’univers éducatif des générations montantes.

38

Les virées nocturnes sont moins focalisées qu’autrefois sur la drague, la recherche d’un partenaire amoureux, nous l’avons vu. Elles sont centrées sur la liesse partagée entre copains et les sensations démesurées qui l’accompagnent : ivresse, délires, allure folle sur les routes. D’ailleurs, la musique, loin de se dérouler comme des airs que l’on reconnaît et que l’on entonne, se présente comme un continuum assourdissant et l’on danse seul, autiste, le corps transcendé par une énergie inextinguible, à côté des autres [11][11] Étienne Racine : Le Phénomène techno, clubs, raves,.... Les émois de l’émancipation amoureuse ou sexuelle ont été remplacés par l’exacerbation des sens au moyen d’une large gamme d’adjuvants. Aux délices du flirt se sont substitués les sortilèges de la défonce. Et le goût de la liberté individuelle s’est associé à une fascination pour le risque et la mise à l’épreuve de soi.

Par ailleurs, ces virées nocturnes prennent place dans une temporalité différente d’autrefois : il y a trente ou cinquante ans, la fête s’inscrivait dans le cadre des loisirs, aujourd’hui elle correspond presque à un style de vie. Elle s’est éloignée de l’idée de compensation, de celle du plaisir mérité que l’on s’octroie après l’effort dans le travail. Pour une partie de la jeunesse, elle est une façon d’être au présent, ou même de supporter le quotidien. Elle décrit davantage les traits d’une culture, d’une affirmation de valeurs et de rites, que ceux d’un temps de récupération ou d’évasion.

Les origines du désarroi des jeunes : le système scolaire le plus élitiste d’Europe

39

Les fêtards extrêmes ont, pour 72 % d’entre eux, redoublé une classe, et parfois plusieurs – c’est, nous l’avons vu, le point essentiel qui les distingue de leurs congénères. Est-ce le rejet des études ou la difficulté à suivre le rythme très compétitif du système scolaire français, qui explique cette attirance pour l’excès, marquant ainsi une posture d’esquive, ou une recherche de compensation ? Ou ces sorties arrosées rendent-elles difficile la réussite dans les études (ou le travail) ? Il est difficile de désigner le point de départ. D’autant plus que la fête ne rime pas forcément avec échec scolaire, et qu’une petite partie des jeunes « gère » allègrement école ou université et soirées déchaînées.

40

Au pays de Voltaire, les principes autour de l’éducation exsudent de générosité. « Sois toi-même, développe tes potentialités » dit le parent aimant à sa progéniture. Dans l’acheminement vers l’âge adulte, cette incitation revient à valoriser l’expérimentation, le libre arbitre, la construction de sa propre subjectivité, et non comme autrefois l’identification aux modèles parentaux. Être l’entrepreneur de sa propre vie, l’enfant est bercé par cette rengaine… qui se met en sourdine lors de l’entrée dans l’école primaire et surtout secondaire.

41

Cette dernière pose un autre impératif. L’excellence scolaire est inscrite comme la voie royale pour l’accès à une position dans la société française, pour la promotion sociale, et même pour l’épanouissement individuel. Hors de l’école, peu de salut : les places dans la société se distribuent presque irrémédiablement en fonction du niveau atteint, et de la filière scolaire dans laquelle chacun s’est engouffré pendant les vingt premières années de sa vie. À vingt ans, les dés sont jetés. La promotion au mérite dans l’entreprise, à la débrouillardise, le « yes we can » de l’optimisme américain sont réservés à ceux qui vraiment n’ont pas pu faire autrement – et de toute façon, ils n’iront guère haut dans l’échelle sociale. Enfin, ne pas avoir de diplôme du tout constitue aujourd’hui une calamité, un handicap infiniment plus pénalisant qu’autrefois, quand c’était le lot de l’écrasante majorité des jeunes, et quand nombre de secteurs employaient facilement de la main-d’œuvre sans requérir ce fameux sésame.

42

La précocité dans la réussite scolaire, enfin, se révèle un paramètre décisif, quoique d’une bienséante discrétion. Sous la bannière fleurie de la méritocratie républicaine, la distribution des cartes s’opère à un très jeune âge par une sélection via les filières et les établissements d’excellence. Dans l’école républicaine, mieux vaut avoir un an d’avance même avec des résultats moyens qu’être « en retard » avec des notes brillantes. Cette sélection en amont, cette prime donnée à l’avance en âge, c’est la martingale des enfants de la bourgeoisie, puisqu’elle revient à potentialiser les atouts culturels du milieu familial. Le système fonctionne comme un impitoyable entonnoir au service des enfants des couches intellectualisées : alors que les cadres et professions intellectuelles ne représentent que 11 % de la population française, leurs enfants représentent 30 % des étudiants du supérieur et plus de la moitié des classes préparatoires. L’ouverture des grandes écoles aux enfants d’origine populaire, déjà fort étroite, s’est encore raréfiée – au point que plusieurs d’entre elles ont dû recourir à des mécanismes de discrimination positive, qui timidement corrigent le tir. Les études de comparaison internationale le montrent sans ambages : « La France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social d’origine sur les scores obtenus au Pisa, et ceci aussi bien en compréhension de l’écrit, en mathématiques qu’en culture scientifique. La France est donc l’un des pays où l’enseignement dispensé à l’école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaires privées, dispensées dans les familles à haut niveau d’instruction. Autrement dit, « une partie importante du travail scolaire se passe à la maison » signalent Christian Baudelot et Roger Establet [12][12] Christian Baudelot et Roger Establet : L’Élitisme républicain,....

43

Le système d’enseignement est organisé pour sélectionner une petite élite, dont la plupart des membres seront passés par la filière des classes préparatoires : soit environ 5-10 % d’une classe d’âge. Ceux-ci trouveront (presque) à coup sûr une place dans une plus ou moins grande école, et pourront réaliser leur rêve car, en France, un diplôme d’une école prestigieuse ouvre toutes les portes, y compris dans les secteurs professionnels qui ne sont pas liés à la formation d’origine (par exemple les industries de l’image ou l’humanitaire).

44

Pour ceux qui se rabattent vers l’université, environ 50 % d’une classe d’âge, la sortie est beaucoup plus aléatoire. Bac en poche, l’entrée dans une filière universitaire est libre, mais une sélection qui tait son nom, s’opère en première et seconde années, nous l’avons vu. De surcroît, plusieurs filières universitaires débouchent sur des diplômes dévalués sur le marché du travail : 5 ans après une licence, 13 % des jeunes sont chômeurs ou inactifs, 19 % sont ouvriers ou employés, et pour les sciences humaines et les lettres, la rentabilité est encore inférieure. Au bout du compte, résultat étonnant dans le Wonderland de l’obsession scolaire, l’université et les grandes écoles produisent près de 40 % de diplômés du supérieur pour une classe d’âge, un chiffre insuffisant pour une économie développée.

45

La combinaison du discours encourageant l’auto-réalisation, d’une part, et une compétition scolaire entre membres d’une même classe d’âge qui débute dès le primaire, et obéit aux lois souterraines d’une sélection d’airain par les compétences sociales, de l’autre, décuple les tourments et les angoisses de la jeunesse. Elle génère un pessimisme qui n’a guère d’équivalent dans d’autres pays développés (sauf au Japon) [13][13] Fondation pour l’innovation politique : « Étude internationale.... Dans une certaine mesure, elle explique la culture de l’excès et du risque, qui séduit les jeunes. Les paradoxes du système social français sont connus, répertoriés par une foison d’études depuis trente ans. Le déroulement des vingt premières années d’une vie, ici, obéit à un impératif absolu : trouver une place dans la société par le truchement du système scolaire. Or malgré la pluie de critiques qui assaille ce mécanisme sélectif, rien ne change, rien n’a changé et sans doute rien ne changera. Pourquoi ?

D’un côté, ce qui touche à l’architecture du système des études, à la sélection et aux modalités d’entrée dans le travail sont des sujets hypersensibles pour les étudiants, et les mobilisent. Mais d’un autre côté, avec ses injonctions contradictoires – la combinaison d’un modèle éducatif permissif, centré sur les besoins et la personnalité de l’enfant, et d’une école fondée sur une sélection très rigide qui potentialise les atouts culturels familiaux – et donc ses hypocrisies, le monde adulte, et plus encore le monde de l’élite, ne suscitent aucune confiance de la part des jeunes. Ce cocktail Dolto/Bourdieu engendre des effets détonants, une sorte de révolte négative. Tout projet de réforme est perçu comme suspect et engendre effroi et raidissement. La propension au non l’emporte alors sur d’autres attitudes qui pourraient être conciliatrices.

Par ailleurs, une école dont la finalité absolue serait l’intégration, comme cela se pratique dans d’autres pays européens (les pays scandinaves, toujours cités) [14][14] Cécile Van de Velde : Devenir adulte, sociologie comparée..., et non la sélection précoce, est aux plus loin des intérêts de l’establishment français. L’élite dirigeante qui, de manière générale, a bénéficié pour elle-même et souvent pour ses propres enfants de cette sélection dans le secondaire, pense que ce système est le meilleur, le plus méritocratique, l’incarnation des vertus républicaines. Les réformes qu’elle pose sur la table, constituent alors plutôt des inflexions correctrices – en 2008, un texte de l’enseignement supérieur fixe comme objectif de faire entrer 30 % de boursiers dans ces fameuses classes préparatoires – qu’un dynamitage de la logique dominante de l’école. En entretenant dans toutes les familles l’espoir de voir son enfant dans « une classe préparatoire » (à un avenir radieux), elle est ainsi prosélyte de sa propre cause. Aux 90 % autres jeunes qui n’appartiennent pas à ce sérail de se débrouiller au mieux.

Les sollicitations de la culture marchande

46

Certes, Homo festivus et homo fantasia forment une composante éternelle de la condition humaine, comme le montrent les anthropologues. Mais aujourd’hui l’apologie de la fête potentialise les composantes de la société de marché [15][15] Monique Dagnaud : Enfant, consommation et publicité... : consommations effrénées, culte de l’hédonisme, explosion des sens. Faire la fête est devenu une promesse des politiques [16][16] Philippe Muray : Festivus, Festivus. Conversations.... Tout est prétexte à cette exaltation de la vie, de la Fête de la musique aux nuits blanches, de la Fête des musées à la Techno Parade, et ainsi de suite. L’ivresse de la célébration s’auto-entretient, et ne se définit aucune frontière, son objet peut être étonnamment dérisoire et/ou être exclusivement finalisé vers l’échange commercial. L’hédoniste s’emboîte parfaitement au consumériste par le truchement de cet idéal : s’éclater. En mettant au centre de leurs projections les transes de la fête, les jeunes acquiescent avec docilité aux injonctions de la société dans laquelle ils furent élevés.

47

Par ailleurs, le goût de l’excès et de la défonce s’épanouit aussi dans un environnement qui modifie en profondeur les perceptions de l’individu à l’égard des rythmes du temps. La vitesse de circulation des flux marchands et de l’information favorise la recherche du plaisir instantané, et son pendant, la difficulté à se soumettre à des efforts sur la longue durée pour atteindre la réalisation d’un projet. L’individu hypermoderne obéit d’abord à des pulsions, cette virevolte de l’esprit, qui obère la mémoire et engloutit le présent. Il n’a pas de spleen, ignore le temps mort, il est l’homme « du tout et tout de suite », guidé par des désirs que rien n’assouvit. « Un individu dominé par le besoin de satisfactions immédiates, un individu intolérant à la frustration, un individu qui exige tout et tout de suite, dans un contexte où la satisfaction de ce besoin est rendue possible non seulement par l’hyperchoix permanent de la société de consommation, mais aussi par la quasi-instantanéité avec laquelle ce besoin peut être satisfait ». [17][17] Nicole Aubert : « L’individu hypermoderne : un individu... La fête d’aujourd’hui se déroule comme un enchaînement de décisions irréfléchies, d’actes improvisés : on va d’un lieu à un autre, d’une expérience à une autre, et quand on commence à s’ennuyer, « on se casse » et on « gicle » ailleurs.

Conclusion : désordre des générations et inégalités sociales

48

La fête permet de décompresser face aux pressions faites aux jeunes, et donc de pouvoir les assumer. Elle permet de s’en évader, et donc de les ignorer, les oublier. Elle permet de s’en esclaffer, et donc de jouer, négocier avec elles. S’adonner aux transgressions festives n’a pas d’utilité univoque, cette pratique comble beaucoup de vide, ou soigne beaucoup de bosses, elle transcende donc les clivages sociaux de la jeunesse.

49

Toutefois, le goût de ces virées renvoie souvent à un mal-être. Il a aussi à voir avec les changements d’entrée dans la vie adulte en France : étirement de l’âge de la post-adolescence, déficiences du système scolaire (sélection très précoce et poids surdéterminant des diplômes pour trouver une place dans la société), barrières à l’entrée dans le monde du travail, brouillage des rapports d’âge, complexité de la famille moderne : tolérante, voire peu regardante, pour les loisirs, mais à coup sûr obsédée par les résultats scolaires.

50

La situation faite aux jeunes incite certains d’entre eux à se construire une image personnelle dans des rituels de fête sans fin : celle du noceur dégagé des contraintes sociales, et qui s’éclate en défiant les normes. Ces sorties expriment la vitalité et l’insouciance de la jeunesse, mais aussi une certaine désespérance face à un monde qui n’a pas tenu ses promesses. En particulier dans des familles qui ont espéré garantir une promotion en finançant des études pour leur progéniture, et qui se voient déçues.

51

Ces transgressions sont aussi des rites de jeunesse : « On délire et on parle de nous. » Pour la plupart de ces jeunes, l’attirance pour les sensations extrêmes s’évanouira au fil des ans, au fur et à mesure qu’ils s’inscriront dans des projets d’adultes.

52

D’autres, par contre, payeront au prix fort, ces quelques années de déjante. L’exploration de la teuf débouche ainsi sur le thème des inégalités sociales, qui s’articule aux rapports intergénérationnels dans le contexte français.

53

La question du temps est un point nodal dans les parcours d’avancée vers l’âge et le statut d’adulte. Une disparité se glisse entre les étudiants qui ont le temps, et ceux dont le temps presse. Dans les familles aisées, soutenir ses enfants pendant de longues années – soit pour cumuler plusieurs diplômes, soit pour aller « le plus haut possible » dans la hiérarchie universitaire, soit pour permettre un changement d’orientation – s’opère sans trop de gêne. Cet accompagnement est devenu une norme, c’est le moyen de gagner un avantage comparatif dans la compétition des diplômes. Dans les familles populaires ou de petite classe moyenne, l’investissement dans des études supérieures doit, au contraire, pouvoir être rentabilisé au plus vite.

54

Or, paradoxalement, dans ces dernières familles, le parcours vers l’autonomie de l’adulte risque de prendre le plus de temps. « La famille a, comme toute institution, ses limites. La présence sur le papier de plusieurs générations n’est pas nécessairement un signe de renfort, quand le lot quotidien de chacun est de se pencher sur ses propres problèmes. Au quotidien l’acuité de ces difficultés l’emporte plus souvent qu’on l’imagine sur les capacités d’entraide réciproque… » énonce Thierry Blöss [18][18] Thierry Blöss : « Relations entre générations et inégalités.... Dans ces familles « où le temps presse », les enfants vont souvent mettre plus d’années pour obtenir un emploi stable, car soit ils n’ont pas de diplôme et peinent à s’insérer dans le monde du travail, soit ils sont tenus d’avoir des « petits boulots » pour financer leurs études, ce qui peut retarder le moment de l’obtention du diplôme. Sans surprise, la condition des fils ou filles étudiant(e)s « de familles aisées » diffère profondément de celle des catégories populaires : 75 % des enfants de cadres reçoivent de l’argent de leurs parents, contre 44 % des enfants d’ouvriers. Parallèlement, les bourses universitaires sont distribuées chichement : elles bénéficient à 520 000 étudiants, soit à 30 % des étudiants. [19][19] Laurent Bérail : « Rapport sur le travail des étudiants »...

55

Les enfants de familles populaires fréquentant, en outre, dans une proportion moindre l’enseignement supérieur que ceux des familles aisées, le système universitaire français ne fait donc qu’intensifier les inégalités sociales qui se creusent dès l’école primaire et secondaire – l’école, de fait, ne joue que très modestement le rôle de correcteur des inégalités d’origine.

56

C’est dans cette inégalité face « au temps et aux conditions pour devenir adulte », que faire la teuf peut se révéler préjudiciable pour les enfants des couches populaires : ces virées jusqu’à l’aube les exposent à retarder encore plus leur parcours scolaire et leur insertion professionnelle. La culture permissive, et en particulier les délices de la déjante, pénalisent ces milieux. Ils ont perdu les ressorts éducatifs qui autrefois, par le biais de la religion ou de la fierté et de la morale ouvrières, favorisaient l’encadrement des enfants, et permettaient de négocier avec eux sur le temps consacré aux loisirs et sur les modalités des sorties nocturnes. Dès lors, face à la modernité, et à ses injonctions sur les droits de la jeunesse « à s’éclater », ils sont incités à rendre les armes – les couches supérieures, elles, s’arrangent mieux du modèle Dolto/Bourdieu, et pratiquent plus facilement l’art du « recadrage en douceur » [20][20] Sur ce point voir les analyses de Marcel Gauchet, L’impossible....

D’une certaine manière, sur tous les tableaux, ces milieux sont vaincus. Leurs enfants ont du mal à s’insérer dans le monde du travail, pour les raisons indiquées précédemment. Par conséquent, ils sont plus vulnérables et peuvent s’enfoncer dans la latence de la post-adolescence, période dominée par la nonchalance et les plaisirs de l’hédonisme, en attendant de trouver une place professionnelle. Et cette attente risque de se muer en dérapage et en désaffiliation sociale si ces jeunes s’adonnent à outrance et pendant de longues années aux frénésies de la fête. Le danger encouru : sauter le pas qui sépare la fête dérivatif de la fête dérive.

Article reçu et accepté en juin 2009


Bibliographie

  • Nicole Aubert : « L’individu hypermoderne : un individu “dans l’excès” » – Joyce Aïn (dir.) : Dépendances, paradoxes de notre société ? – Paris, Érès (2005).
  • Christian Baudelot et Roger Establet : L’Élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales – Paris, Le Seuil, « La République des idées » (2009).
  • Laurent Bérail : « Rapport sur le travail des étudiants » – Conseil économique et social (2007).
  • Thierry Blöss : « Relations entre générations et inégalités sociales. La société multigénérationnelle en question » – Informations sociales n° 125 (2005).
  • Monique Dagnaud : La Teuf, essai sur le désordre des générations – Paris, Le Seuil (2009).
  • Monique Dagnaud : Enfant, consommation et publicité télévisée – Paris, La Documentation française (2005).
  • Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot : Philosophie des âges de la vie – Paris, Grasset (2007).
  • Pascal Duret : Les Jeunes et l’identité masculine – Paris, Puf (1999), p. 60.
  • Marie Duru-Bellat : L’Inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie scolaire – Paris, Le Seuil, « La République des idées » (2005).
  • Catherine Espinasse et Peggy Buhagiar : « Extérieur nuit », Rapport au Predit (août 2001).
  • espad : “Alcohol and Drug Use Among European 17-18 year Old Students”, (2009).
  • Charles Melman (entretiens avec Jean Lebrun) : L’homme sans qualité - Paris, Denoël (2002).
  • Philippe Muray : Festivus, Festivus. Conversations avec Élisabeth Lévy – Paris, Fayard (2005).
  • Marcel Gauchet : L’enfant du désir - In Le débat, n°132, novembre-décembre 2004.
  • Bernard Préel : Les Générations mutantes – Paris, La Découverte, (2005), p. 234.
  • Dominique Pasquier : Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité – Paris, Autrement, (2005).
  • Étienne Racine : Le Phénomène techno, clubs, raves, free-parties – Paris, Imago (2004).
  • Claude Rivière : « Rites d’exhibition d’une adolescence marginale, du rock au rap » –Sociologia Internationalis, n° 31 (1993).
  • Cécile Van de Velde : Devenir adulte, Sociologie comparée de la jeunesse en Europe – Paris, Puf (2008).

Notes

[1]

Monique Dagnaud : La Teuf, essai sur le désordre des générations – Paris, Le Seuil (2009).

[2]

Avouons-le, l’évaluation numérique de cette fraction de la jeunesse est compliquée. Combien sont-ils ? Entre 10 % et 15 % des 18-24 ans, soit entre 600 000 et un million de jeunes (évaluation construite à partir de plusieurs statistiques). L’étude conduite en 1999 par le Credoc sur la violence routière (« Le risque routier chez les jeunes ») met ainsi en avant deux groupes plus propices que les autres 18-24 ans à se laisser entraîner dans la spirale du danger et des pratiques de rupture : les « déstabilisés », plutôt caractérisés par des problèmes sociaux ou familiaux (6 % de l’échantillon) et les « hédonistes », plutôt caractérisés par le statut d’indétermination – de fait, le vide statutaire lié à la jeunesse dans le monde contemporain (11 % de l’échantillon). D’autres données permettent de préciser :

  • à 18 ans, 22,1 % des garçons ont bu des boissons alcoolisées plus de dix fois au cours du dernier mois, et 4,5 % plus de quarante fois. Les proportions pour les filles sont respectivement de 6,6 % et 0,8 %. Dans la même étude, 9,5 % des garçons de 14-18 ans déclarent avoir été ivres 6 fois ou plus au cours de l’année précédente, contre 3,6 % pour les filles (étude de l’Espad 2003) ;

  • selon l’enquête Escapad réalisée pour l’Ofdt en 2002, à la fin de l’adolescence (17-18 ans) s’il y a autant de filles que de garçons comme faibles consommateurs de cannabis, l’écart se creuse pour les fortes consommations. Les garçons sont trois fois plus nombreux à déclarer un usage régulier – entre 10 et 29 usages au cours des 30 jours derniers – (21,2 % contre 8 %) ou quotidien (9,2 % contre 3 %). Avec le recul historique, on s’aperçoit que l’expérimentation de cannabis a doublé entre 1990 à et 1999. Pour les autres substances (champignons hallucinogènes, ecstasy, cocaïne, Lsd, crack), la consommation augmente, mais demeure faible.

Toutefois, seul un travail qualitatif permet de connaître la psyché de ces croisés du noctambulisme. En 2005, j’ai dirigé une enquête approfondie auprès de 100 jeunes fêtards également répartis dans cinq villes de France (Paris et sa banlieue, Amiens, Marseille, Saint-Étienne, Tours). Le seul critère de sélection était le goût prononcé pour ces sorties et leur répétition. Les jeunes ont été repérés par les réseaux locaux du Credoc. La moitié d’entre eux a été interviewée en tête-à-tête, l’autre moitié a participé à des groupes de discussion. Par ces biais une multitude d’éclairages (sorties, musique, rapport avec la famille, au travail ou aux études, à la politique, à leur avenir, etc.) a été portée sur eux. Chacun d’eux, enfin, a été convié à remplir une longue fiche biographique. Le livre que j’ai publié La Teuf, essai sur le désordre des générations (Le Seuil 2009), repose sur ce matériau, lui-même confronté à l’abondante littérature sociologique établie sur la jeunesse contemporaine.

[3]

Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot : Philosophie des âges de la vie – Paris, Grasset (2007).

[4]

ESPAD : Alcohol and Drug Use Among European 17-18 year Old Students (2009).

[5]

Bernard Préel : Les Générations mutantes – Paris, La Découverte, (2005), p. 234.

[6]

Dominique Pasquier : Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité – Paris, Autrement, (2005) (l’enquête date de 2001-2002).

[7]

Claude Rivière : « Rites d’exhibition d’une adolescence marginale, du rock au rap » – Sociologia Internationalis, n° 31 (1993).

[8]

Pascal Duret : Les Jeunes et l’identité masculine – Paris, Puf (1999), p. 60.

[9]

Catherine Espinasse et Peggy Buhagiar : « Extérieur nuit », Rapport au PREDIT (août 2001).

[10]

Marie Duru-Bellat : L’Inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie scolaire – Paris, Le Seuil, Collection « La République des Idées » (2005).

[11]

Étienne Racine : Le Phénomène techno, clubs, raves, free-parties – Paris, Imago (2004).

[12]

Christian Baudelot et Roger Establet : L’Élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales – Paris, La République des idées (2009).

[13]

Fondation pour l’innovation politique : « Étude internationale sur le moral des jeunes », (janvier 2008).

[14]

Cécile Van de Velde : Devenir adulte, sociologie comparée de la jeunesse en Europe – Paris, Puf (2008).

[15]

Monique Dagnaud : Enfant, consommation et publicité télévisée – Paris, La Documentation française (2005).

[16]

Philippe Muray : Festivus, Festivus. Conversations avec Élisabeth Lévy – Paris, Fayard (2005).

[17]

Nicole Aubert : « L’individu hypermoderne : un individu “dans l’excès” » – Joyce Aïn (dir.) : Dépendances, paradoxes de notre société ? – Paris, Érès (2005).

[18]

Thierry Blöss : « Relations entre générations et inégalités sociales. La société multigénérationnelle en question » – Informations sociales n° 125 (2005).

[19]

Laurent Bérail : « Rapport sur le travail des étudiants » – Conseil économique et social (2007).

[20]

Sur ce point voir les analyses de Marcel Gauchet, L’impossible entrée dans la vie, informations disponibles en ligne : www.yapaka.be/professionnels/publication/l%E2%80%99impossible-entree-dans-la-vie, (2008).

Résumé

Français

La fête, apogée de tous les excès, devrait attirer l’attention des spécialistes de l’adolescence. Elle condense par ses diverses facettes les orientations culturelles de la jeunesse contemporaine. Elle offre un prisme pertinent pour comprendre le statut dévolu aux vingt ans par la société. Elle synthétise beaucoup de questions sur la gestion des âges de la vie dans le monde d’aujourd’hui. D’autre part, en s’intéressant aux rituels de fête, on peut tenter d’appréhender le sens de tendances bien identifiées : l’accroissement de la consommation d’alcool fort et du binge drinking, la banalisation de la prise de cannabis, la perpétuation d’un taux d’accidentologie important chez les 18-24 ans, en dépit des multiples campagnes de la Sécurité routière. Autrement dit, s’intéresser aux sorties du samedi soir permet de remonter le fil sur plusieurs aspects de la vie des jeunes français. Pour ces raisons, par une enquête approfondie, nous avons passé au microscope de l’analyse sociologique ces échappées nocturnes [2].

Mots-clés

  • jeune
  • adolescent
  • milieu festif
  • milieu scolaire
  • milieu socioculturel
  • insertion professionnelle
  • société
  • rave
  • alcool

English

Festive parties: ethnography of unbridled nightsFestive parties, heights of all excesses, should draw the attention of specialists in adolescence. By their various facets, they condense the cultural orientations of the contemporary youth. They offer a relevant prism to understand the status assigned by our society to young people. They synthesise many questions about the ages of life management in nowadays world. In addition, by looking at festive rituals, we can comprehend the direction of well identified tendencies: the increase in strong alcohol consumption and in binge drinking, the trivialisation of cannabis use, the perpetuation of an important rate of accidents among the 18-24 year olds despite the numerous campaigns of the (French) road safety department. In other words, looking at French youth’s Saturday night scenes allows analysing several aspects of their life. This is the purpose of this paper that provides, through an in-depth survey, a sociological analysis of these night scenes.

Keywords

  • young
  • adolescent
  • dance scene
  • school environment
  • sociocultural environment
  • professional insertion
  • society
  • rave
  • alcohol

Plan de l'article

  1. La précocité de l’âge d’entrée dans les transes de la fête
  2. Les rituels de la Teuf
    1. Préparation
    2. Le déroulé : les métamorphoses de la nuit
    3. Fin des festivités, retour et « trou noir »
  3. Qui sont les teufeurs ?
  4. De la fête à la Teuf
  5. Les origines du désarroi des jeunes : le système scolaire le plus élitiste d’Europe
  6. Les sollicitations de la culture marchande
  7. Conclusion : désordre des générations et inégalités sociales

Article précédent Pages 41 - 62 Article suivant
© 2010-2018 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...