CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1Si les travaux en sciences humaines et sociales sur les usages de l’alcool existent, en revanche, l’étude du recours aux produits illégaux dans le cadre du travail reste encore embryonnaire à l’exception des travaux d’Astrid Fontaine (2006). Mais même dans ce cas, l’analyse porte plus sur les modes par lesquels des personnes consommant des drogues illégales vivent ou gèrent cette consommation en étant salariées que sur les interrelations entre usages de drogues et activités professionnelles.

2Certes, la consommation de produits psychoactifs (PSA) au travail peut résulter d’une importation depuis l’extérieur et peut faire l’objet d’usages cachés au travail, mais une telle approche est loin d’épuiser la compréhension des liens entre consommation et travail, sauf à considérer que ces consommations sont principalement dues à des salariés considérés comme des individus déviants (Crespin, 2009) [2]. Or de nombreux usages de PSA, tant individuels que collectifs, s’inscrivent dans des pratiques de sociabilité, d’entraide au travail et de contrôle social (Pialoux 1992 ; Merle et Le Beau 2004). Les premiers résultats de notre recherche mettent ainsi en évidence des consommations de substances psychoactives hétérogènes, licites et illicites, d’usages individuels et/ou collectifs, réalisées de manière décomplexée et aux yeux de tous, aussi bien pendant les activités de travail qu’en bordure des espaces et des temps du travail. De fait, ce sont au contraire les non-consommateurs qui sont susceptibles d’être perçus comme des individus déviants (Becker, 1985).

3Nos observations de différentes situations de travail nous amènent à devoir souligner l’importance de « moments-frontières » entre travail et hors travail, où le recours aux produits se fait sur un mode à la fois collectif et festif sur le lieu même de l’activité. Dans ce cadre d’analyse, notre enquête nous porte à relativiser les travaux qui font de l’usage de produits psychoactifs un moyen pour des salariés de gérer individuellement une surcharge émotionnelle ou cognitive associée à un environnement de travail perçu comme pénible.

4Notre approche s’inscrit davantage dans les travaux qui analysent les consommations de produits psychoactifs comme ayant, au moins en partie, pour origine l’environnement de travail (Herold et Conlon, 1981 ; Gupta et Jenkins, 1984). Pour autant, cette perspective n’exclut pas les caractéristiques extrinsèques au travail (Maranda, 1991), telles que l’effet de génération, l’âge, le statut matrimonial ainsi que les origines sociales et culturelles de celles et ceux qui exercent une activité rémunérée.

5Si l’existence d’une frontière étanche entre travail et vie privée (Hurrel et al., 1998) doit être relativisée, il nous semble pour autant nécessaire de ne pas dissocier l’analyse des « moments-frontières » de consommation, des activités professionnelles parfois très spécifiques qui s’y déroulent. Rendre compte de la diversité des pratiques de consommation de produits psychoactifs au travail ou à la frontière du travail et du hors travail, c’est ainsi, pour nous, documenter la diversité des liens sociaux qui se nouent au travail.

Précisions méthodologiques

6Nos analyses des usages de substances psychoactives au travail sont issues des résultats préliminaires d’un travail de thèse en sociologie du travail et des organisations. Nos premiers résultats se fondent sur une trentaine d’entretiens formels menés auprès des travailleurs du bâtiment et des bars-restaurants de la région parisienne. Pour ce qui est du bâtiment, nous avons réalisé des entretiens auprès d’ouvriers qualifiés et non qualifiés, d’intérimaires, mais aussi de personnels encadrants tels que des conducteurs de travaux et des chefs de chantiers. En ce qui concerne les bars-restaurants, nous avons principalement interrogé des serveurs, des barmans, des chefs de rang et des gérants d’établissement. Notre enquête repose également sur une approche ethnographique puisque nous avons pu mener des observations en journée mais aussi en soirée et la nuit, dans plusieurs bars-restaurants et boîtes de nuit dans les 10e, 11e, 17e, et 18e arrondissements de Paris. En dehors des entretiens formels, spécifiquement menés pour l’enquête, il est à noter qu’une partie des informations recueillies, notamment dans les boîtes de nuit et dans le cadre des loisirs après le travail des personnels des bars-restaurants, est issue de conversations informelles et peu quantifiables.

7Le gros œuvre du bâtiment est resté hermétique aux observations in situ sur ces thématiques. Si les membres des directions confirment à mots couverts les pratiques de certains de leurs salariés, la question reste encore « taboue ». Nous avons davantage eu accès à de petites entreprises de 1 à 10 salariés du second œuvre du bâtiment. Des observations (non participatives) ont ainsi été effectuées dans des chantiers du second œuvre du bâtiment spécialisés dans la pose, la rénovation et le vernissage de parquet. Nous avons également suivi de manière régulière, 6 jeunes ouvriers sur différents types de chantiers dans des appartements pour particuliers et/ou des locaux professionnels.

Alcool et cannabis chez les ouvriers : des consommations majoritairement collectives

8En dépit des réglementations en vigueur interdisant les consommations de cannabis et limitant les consommations d’alcool à certaines boissons [3], l’analyse des entretiens et des séquences d’activité de travail mettent en évidence des consommations quotidiennes, régulières et continues de ces produits, dans les chantiers du gros œuvre et du second œuvre du bâtiment. Les salariés et les ouvriers consommateurs réguliers d’alcool et de cannabis font partie des groupes professionnels les plus intégrés, c’est-à-dire ceux qui ont une longue expérience du métier du bâtiment et qui, de ce fait, participent à entretenir les normes et les rituels de socialisation propres à cet espace professionnel. Nos observations dans ces organisations révèlent que les consommations y sont beaucoup plus collectives qu’individuelles et concernent le plus souvent des travailleurs qui bénéficient d’une relative stabilité professionnelle.

9Ainsi, sur les grands chantiers de gros œuvre, les rapports de subordination qu’exercent les collectifs d’ouvriers les plus âgés sur les plus jeunes tendent à imposer une culture professionnelle où l’alcool est un produit de consommation quotidien, ce qui limite le recours à d’autres types de produits comme le cannabis. L’alcool est en effet largement consommé dans les groupes de travail les plus stabilisés où prédominent les « darons » ou les « anciens » alors que les plus jeunes, bien qu’également consommateurs d’alcool, sont plus enclins à consommer du cannabis.

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« C’est marrant mais, dans ma boîte, j’ai quand même l’impression que c’est les anciens qui boivent plus ! J’ai quand même remarqué que, selon les spécialités et les corps de métiers… des… on peut trouver des heu… comment dire ? Tu vois par exemple, la plupart de nos salariés, sont des Portugais, mais vraiment la plupart… 80 %… et bien ils boivent, c’est dans leur culture quoi ! Les intérimaires, ils ne boivent pas, c’est très rare quoi… p’t-être parce que la plupart sont musulmans et que c’est culturel aussi, p’t-être aussi que le but en intérim c’est rester le plus longtemps possible. »
(Larry, chef de chantier gros œuvre, 34 ans)

11Les jeunes ouvriers qui travaillent sur de grands chantiers sont souvent des intérimaires issus de milieux populaires. Ils ont, la plupart du temps, été initiés au cannabis à l’adolescence avant leur intégration professionnelle (Aquatias, 1999). Sur ce type de chantiers, leurs usages d’alcool restent plus occasionnels et ont principalement lieu en fin de semaine et le week-end. C’est notamment le cas des vendredis, qui sont des moments propices à des consommations festives d’alcool car ces jours marquent les départs des intérimaires et des sous-traitants.

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« Y’en a des bledards qui fument pas du cannabis, ils ne dépensent pas pareil que nous. La plupart c’est des darons, c’est pas le même délire, tu vois ? Pour eux c’est des conneries […] mais dans les gros chantiers c’est quand même plus les jeunes, même les musulmans. »
(Nathan, intérimaire du gros œuvre, 24 ans)

13Les consommations individuelles de cannabis dans les grands chantiers du bâtiment sont donc restreintes ou cachées. En revanche, dans notre échantillon de petites et moyennes entreprises du second œuvre du bâtiment où l’on retrouve en très grande majorité des travailleurs jeunes, le cannabis est le produit privilégié. Il est consommé de manière décomplexée, aux yeux de chacun, tout au long des journées de travail, au même titre que l’alcool dans les chantiers plus traditionnels.

De la cooptation en entreprise : la formation de microcosmes de consommateurs réguliers

14Une des particularités du milieu du bâtiment est que l’accès au plus bas niveau hiérarchique de certains métiers peut se faire sans diplôme et sans nécessairement devoir justifier d’une qualification particulière. La main-d’œuvre employée est alors majoritairement issue de l’immigration et souvent en situation de précarité (Jounin, 2008). La détention d’un diplôme n’étant pas une barrière à l’embauche, on pourrait s’attendre à ce que les demandes d’emploi soient davantage spontanées et que les ouvriers non qualifiés bénéficient d’un temps de formation. Or on observe, d’une part, un recrutement essentiellement par cooptation ou placement par des agences d’intérim et, d’autre part, une formation des nouvelles recrues qui se fait « sur le tas » ou qui reste dépendante de la bonne volonté des ouvriers les plus anciens et/ou les plus qualifiés (Jounin, 2008).

15Ce mode de recrutement par les salariés rend des services économiques importants aux employeurs puisque ce sont les salariés les plus anciens qui, grâce à leurs réseaux personnels, assurent non seulement la cooptation mais aussi la formation des nouvelles recrues. Ces dernières peuvent être des connaissances proches ou lointaines, des amis voire des membres d’une même famille. Les bénéfices sont alors nombreux pour les entreprises, car l’intégration des nouveaux entrants se trouve facilitée et les coûts de transaction et de formation réduits (Williamson, 1975). Cependant, ces pratiques n’avantagent pas uniquement les entreprises. Elles permettent également aux ouvriers coopteurs de reconstituer dans le cadre même du travail une ambiance conviviale, voire familiale. Enfin, ces pratiques d’entraide et d’évitement de situations d’extrêmes précarités confèrent aux ouvriers du prestige et une position d’autorité au sein de leurs réseaux amicaux et familiaux.

Les conduites addictives au cœur des pratiques d’intégration et de régulation des groupes professionnels

16Après l’embauche, dès qu’une nouvelle recrue arrive sur un chantier de gros œuvre, il lui est non seulement expliqué les exigences du travail mais aussi transmis les rites sociaux qui maintiennent la solidarité des groupes professionnels. L’un de ces rituels consiste pour le nouvel arrivant à remercier ses coopteurs en offrant une tournée d’alcool. L’alcool scelle les alliances et permet de signifier son appartenance au groupe (Castelain, 1989 ; Merle et Le Beau, 2004). Offrir de l’alcool et « boire ensemble » sont des pratiques qui non seulement réactivent des liens sociaux préexistants sur le lieu de travail mais participent également à les convertir en liens professionnels. Ainsi, pour une nouvelle recrue, « payer sa tournée » le midi permet de signifier aux membres du groupe de travail qu’il partage cette pratique comme les valeurs qui y sont associées (Nahoum-Grappe, 1991).

17Pour autant, travailler sous le regard des autres après avoir consommé de l’alcool est une réelle mise à l’épreuve pour un non-initié. Il s’agit d’une étape décisive dans un processus d’intégration professionnelle. À cette occasion, les consommations peuvent être excessives, car la mise à l’épreuve passe par la vérification de la capacité de l’ouvrier à « tenir le coup », c’est-à-dire à gérer les effets de l’alcool tout en exécutant sa tâche de travail.

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« On buvait pas mal sur les chantiers, ah oui ça picolait à fond tout le temps quoi ! Le midi, une ou deux bières, du vin, et après on allait encore acheter […] et au départ ça avait dérapé, j’avais descendu plus de la moitié d’une bouteille de Sky [whisky] et je pouvais plus rentrer […] c’est un collègue qui m’avait ramené… je sais pas comment en plus […] moi c’était quand même le chef de chantier qui m’avait fait boire […] p’t-être pour me donner une leçon je sais pas heu… oui bon, il m’avait pas mis un entonnoir dans la gorge mais heu… voilà quoi, c’est quand même spé [spécial]… j’avais l’impression que c’était fait exprès tu vois, comme pour me dire quelque chose. »
(Yves, ouvrier non qualifié, 30 ans)

19Comme l’illustrent ces propos, l’ivresse excessive lors de la mise à l’épreuve ne signe pas nécessairement le rejet du non-initié. Mais si être résistant aux effets de l’alcool n’est pas une condition sine qua non de l’intégration, en revanche, ne pas consommer d’alcool limite la sociabilité et l’accès à des formes de solidarité dont peuvent bénéficier les consommateurs. En effet, un ouvrier qui consomme mais qui s’avère incapable de travailler après avoir bu de l’alcool avec des collègues peut faire l’expérience de leur solidarité en étant, par exemple, escorté à son domicile ou couvert vis-à-vis de la hiérarchie. Ces manières de « gérer » les excès se retrouvent dans d’autres groupes professionnels. Notre enquête renforce ainsi les résultats des travaux de Castelain (1989) sur les dockers du Havre et ceux de Merle et Le Beau (2004) sur les ouvriers du tri postal. En effet, ces auteurs avaient déjà montré que l’ivresse d’un salarié pouvait être masquée par ses collègues. Ces derniers sachant en outre que, s’ils assuraient les tâches de travail à la place de leur collègue, la hiérarchie était plus à même de « fermer les yeux » sur son ivresse.

20Nos observations dans une PME du second œuvre du bâtiment spécialisée dans la pose de parquet, mettent également en évidence une difficile intégration et formation des ouvriers non cooptés et non consommateurs de cannabis. Les non cooptés qui sont généralement recrutés par le biais d’agences d’intérim dans les périodes de forte activité sont une source d’incertitude pour les ouvriers de cette PME. En effet, ces ouvriers ne connaissent pas a priori l’attitude morale des nouveaux vis-à-vis du cannabis (produit légalement interdit) ni même leur possible réaction face à des consommations qui peuvent avoir lieu sur les chantiers et donc des appartements de particuliers.

21Or, pour les ouvriers établis, l’incertitude sur les attitudes des non cooptés vis-à-vis du cannabis peut générer une inquiétude, voire déstabiliser l’organisation comme le déroulement ordinaire du travail. En effet, dans le second œuvre, contrairement au gros œuvre, le travail s’effectue rarement sous la surveillance d’un chef de chantier. Les ouvriers sont affectés en groupes réduits sur des sites ou des appartements privés pour réaliser des prestations ponctuelles selon leurs corps de métiers. Ils doivent donc, le plus souvent, organiser eux-mêmes le déroulement du travail. De fait, en l’absence d’encadrement hiérarchique, les pauses informelles et formelles sont davantage susceptibles de faire l’objet de décisions individuelles.

22Cette forme d’organisation du travail peut poser des problèmes d’organisation et de coordination car, dans la plupart des cas, le travail de certains conditionne l’évolution du travail des autres. Les non-consommateurs peuvent donc percevoir les fumeurs comme ceux qui ralentissent le travail collectif. Cette stigmatisation conduit à des tensions d’autant plus fortes si les délais de livraison des chantiers doivent être respectés.

23De manière générale, pour les ouvriers qui consomment du cannabis de façon routinière dans leur travail, les doléances sur les désagréments physiques ou moraux exprimées par d’autres salariés ne sont pas, la plupart du temps, prises en compte. Deux explications principales peuvent être avancées. D’abord, du point de vue des ouvriers fumeurs chroniques, ces désagréments sont perçus comme d’autant moins légitimes qu’ils sont temporaires du fait même du turn-over important sur les chantiers. Ensuite, l’illégitimité de ces plaintes peut également résulter du statut plus ou moins implicitement considéré comme « inférieur » des intérimaires. On peut dès lors mieux comprendre la préférence qu’ont les fumeurs de cannabis de coopter leurs collègues et/ou de les recruter parmi leurs amis et connaissances : cela permet de lever les incertitudes sur des réactions hostiles à leurs consommations ; d’assurer un ordinaire du travail où l’usage du cannabis est permis tout en étant maintenu secret vis-à-vis de la direction et donc, éviter les risques de licenciement.

Des consommations en lien avec les conditions de travail, l’organisation du travail et la gestion de la main-d’œuvre

24Les bars-restaurants et les chantiers du bâtiment sont des secteurs d’activité où la pénibilité du travail est importante. Les métiers de manœuvre, de coffreur, de serveur ou de barman par exemple exigent non seulement des aptitudes physiques et relationnelles mais aussi une capacité d’adaptation à des changements de rythme de travail (Joseph, 1992 ; Duc, 2012). Ces changements de rythme complexifient d’autant plus les tâches à effectuer que celles-ci nécessitent une coordination en équipe dans des situations d’urgence où la tenue des délais et l’afflux continu de clients imposent une pression constante (Joseph, 1992 ; Duc, 2012). Cette triple contrainte physique, temporelle et relationnelle, est souvent avancée par les salariés eux-mêmes pour rendre compte de leurs consommations festives d’alcool lors des pauses de midi ou celles de fin de service. Il s’agit alors de se donner les moyens de « décompresser » afin de consolider voire de renouer des liens professionnels souvent mis à l’épreuve pendant la journée de travail. Pourtant, notre enquête montre que la pénibilité du travail n’est pas le seul facteur qui permet d’expliquer la présence d’alcool au sein de ce type d’entreprise.

Alcool et organisation : d’une culture d’entreprise à une ressource managériale

25L’alcool est une pratique répandue dans le cadre du travail (Thiry Bour, 1997). Dans le milieu du bâtiment, la consommation d’alcool accompagne presque toutes les festivités organisées pour célébrer les étapes importantes de l’évolution d’un chantier. Le milieu dans son ensemble, et non pas seulement la population ouvrière, est consommatrice d’alcool au travail. C’est en effet parce que le travail en lui-même implique l’organisation de moments collectifs nécessaires à la mise en relation des différents fragments qui le composent, que l’alcool peut être qualifié de culture d’entreprise (Maranda, 1991 ; Monjaret, 2001). Les consommations festives d’alcool font partie intégrante des pratiques rituelles de gratification de la clientèle et des ouvriers. On consomme donc de l’alcool pendant les pots d’ouverture et de livraison du chantier mais aussi tout au long de son évolution. L’alcool est également consommé à l’occasion des fêtes calendaires, des naissances, des départs et des nouveaux recrutements.

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« Il y a très souvent des pots, tous le long des chantiers, pour X et Y raisons ! Ce qui est marrant, c’est qu’il y a une note de travail qui a été diffusée qui disait qu’à chaque fois qu’on ferait des pots, des réunions, des cocktails, il serait interdit de mettre de l’alcool ! Alors ça, je peux te dire que ça a marché pendant quoi… heu… les deux mois qui ont suivi, pas plus ! Là dernièrement, il y avait une réunion avec du champagne à volonté, du petit rouge, du petit vin blanc. ».
(Nicolas, conducteur de travaux, 35 ans)

27Dans le quotidien du travail ouvrier, les consommations d’alcool constituent un espace de liberté gagné à l’intérieur d’une « organisation du travail à prescription floue » (Duc, 2012) où les cadences rapides offrent peu de possibilités de prendre des pauses informelles et individuelles. Du côté des employeurs, une des priorités est de pouvoir livrer les chantiers dans des temps optimaux car les retards de livraison entraînent des surcoûts de production. Dans des situations de travail aussi contraintes, un chef d’équipe ne peut maintenir des cadences rapides sans user d’éléments motivationnels à court et à long terme. Sur le long terme, un des éléments de motivation des ouvriers est la promesse de primes si les chantiers sont livrés dans les temps. Les cadences rapides et l’intensité du travail deviennent ainsi supportables même si le quotidien des tâches reste pénible. Les ouvriers du bâtiment doivent en effet « faire avec » tout un ensemble de difficultés : intempéries, manutention manuelle de charges, bruits, postures pénibles, exposition à des toxiques, etc. (Jounin, 2008 ; Duc, 2012).

28À court terme, un des éléments de motivation consiste alors à donner aux équipes des temps de pause réguliers pouvant s’accompagner d’alcool. Ces consommations collectives d’alcool pendant les journées de travail sont interprétées par les responsables de chantier comme un moyen de « redynamiser » un groupe et ainsi maintenir une dynamique de travail. De plus, ces moments festifs, souvent conviviaux, permettent également de reconstituer et de renforcer les solidarités pour mieux supporter les charges de travail. Mais nous avons également pu repérer des consommations plus individuelles dont les effets sont variables d’un salarié à l’autre. Ainsi, il n’est pas rare que des ouvriers débutent le travail en ajoutant dans le café du matin un alcool fort. Il s’agit alors d’anticiper et de se donner les moyens de répondre aux exigences des tâches les plus pénibles qui se concentrent souvent en matinée. En ce sens, pour certains ouvriers, l’alcool est un véritable « aidant » professionnel.

29Dans certaines conditions de travail, par exemple en période hivernale ou lorsqu’il s’agit de travailler sur des échafaudages ou de grandes échelles, il n’est pas rare que l’alcool serve d’anesthésiant pour mieux supporter le froid ou de désinhibant pour pouvoir « braver » les hauteurs. Ainsi, être un ouvrier consommateur d’alcool au travail devient une habilité et un gage de virilité d’autant plus valorisé que les risques sont accrus (Beck et al., 2006). Pour autant, dans la plupart des cas, les consommateurs réguliers qui font un usage individuel et excessif d’alcool sont isolés du collectif en raison, d’une part, du ralentissement qu’ils imposent à l’équipe et, d’autre part, des risques d’accident qu’ils font courir à leurs collègues.

Des consommations situées, en fonction des situations de travail et de la vie hors travail

30Les consommations festives de produits psychoactifs peuvent certes être réglées et régulées par les groupes professionnels mais l’on observe également des usages individuels qui échappent aux régulations collectives. Ces types d’usages visent, selon le contexte, à optimiser et/ou préserver l’énergie individuelle à investir dans le travail. Les consommations sont alors situées en fonction de l’évaluation individuelle des difficultés de la tâche de travail, du matériau avec et/ou sur lequel le salarié travaille, du temps qui lui est imparti mais aussi des spécificités de sa vie en dehors du travail.

Alcool et cocaïne dans les bars-restaurants et boîtes de nuit : de la nécessité d’allier temps de travail et temps de loisir

31Les salariés que nous avons interrogés décrivent le travail de service dans les bars-restaurants et les boîtes de nuit comme socialisant, stimulant et émancipateur. Les festivités inhérentes au travail de nuit ainsi que les opportunités de rencontre et de rémunération sont des éléments souvent avancés pour rendre compte d’un engagement professionnel dans ce secteur. Si pour certains salariés le fait d’intégrer le milieu professionnel de la nuit est clairement un choix de carrière, pour d’autres, sans qualification particulière, il s’agit souvent d’une première expérience du monde salarial, vécue ou anticipée comme un moyen de saisir des « opportunités » pour pouvoir réaliser d’autres projets professionnels. Pour ces derniers, l’articulation entre fête et travail est alors tout particulièrement recherchée.

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« Très clairement, moi j’ai commencé à travailler là-dedans pour le plaisir, les gens que tu rencontres, tu vois ? Tu vois des gens d’univers différents, ça change quoi ! […] Mais faut pas se mentir non plus, c’est aussi pour les tunes […] tout le monde sait que si tu te démerdes bien, y’a moyen de gagner de bons pourboires. »
(Sylvain, 28 ans, serveur et consommateur régulier de cocaïne)

33Dans cet espace professionnel, le travail n’est pas pour autant de « tout repos ». Des spécificités propres aux conditions de travail et à ses interrelations avec la vie hors travail expliquent en grande partie l’usage de certains produits psychoactifs.

34Notre enquête met en évidence des consommations collectives d’alcool entre collègues, à l’occasion des pauses du midi ou en fin de service, pour marquer collectivement la fin d’une période ou d’une journée de travail tout en réactivant des liens amicaux et professionnels au sein des équipes de travail. Mais l’on observe également des consommations individuelles de cannabis et d’alcool avant le travail, pendant le travail et aux moments des pauses solitaires pour se « relaxer », « supporter le bruit » en boîte de nuit, « être dans la même ambiance » que la clientèle, faciliter les rapports avec la clientèle.

35La cocaïne est aussi consommée avant le service et pendant le service pour tenir le rythme, et en fin de service pour terminer le service et pouvoir s’engager dans des temps de loisir après le travail. Pendant ces temps de loisir, les consommations combinant cocaïne et alcool aident à ralentir les effets délétères de l’alcool et rallonger les moments festifs.

36Si certains salariés intègrent les métiers liés au service de nuit en ayant déjà expérimenté plusieurs produits psychoactifs, d’autres sont initiés pendant les moments festifs qui ont lieu après le travail en compagnie de collègues.

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« Au début, pour moi, c’était non pour la cocaïne ! Vraiment personne ne m’aurait fait changer d’avis là-dessus, j’étais pas un mec dans ce délire-là. J’ai mis du temps avant d’en prendre et puis en fait, ça s’est passé sans même réfléchir […] en soirée voilà t’es bourré, tu fatigues de ta journée de taff [travail], tu vois que les autres sont dans une bonne ambiance, tu te dis bon on teste ! […] Et puis voilà quoi, tu adhères forcément parce que y’a pas photo, ça fait tenir ! »
(Marc, barman, 30 ans)

38Les moments festifs dans les bars et boîtes de nuit sont, notamment la nuit, pratiquement inévitables. Cela est certes lié au fait que le travail s’effectue dans des lieux qui sont entièrement dédiés à la fête. Mais les horaires tardifs de fin travail et, bien souvent, l’absence de vie familiale stabilisée favorisent également un cantonnement de la plus grande part de la vie sociale de ces jeunes salariés au milieu professionnel. L’après-travail sur le lieu même du travail est ainsi la principale possibilité de socialisation et de rencontres affectives. Dans cette configuration de travail, la combinaison d’une consommation d’alcool et de cocaïne est un moyen pour les salariés qui terminent leur service après les fermetures officielles (2 heures du matin en général) [4], d’enclencher et de pouvoir tenir « physiquement » et « psychologiquement » un temps de loisir en compagnie de leurs collègues et amis.

39Ce type de relation entre vie et travail laisse peu de moments de récupération et de sommeil. Or les salariés doivent en assumer les conséquences pendant les journées de travail.

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« Les soirées où je me défonce et que j’ai pas assez dormi pour aller au travail le matin, je te jure que c’est la torture, j’en chie le midi parce qu’il y a du “jus”. Je suis pas du tout opérationnel, l’ennui c’est d’avoir toujours la forme et au-delà d’avoir toujours le sourire et une bonne humeur à n’importe quel moment de la journée et quelles que soient les circonstances ! Ce qui n’est pas le cas du mec qui est derrière son bureau toute la journée et qui peut décider de s’enfermer et de ne parler à personne, personne ne viendra le faire chier ! Donc voilà, je me retape quand j’en prends [de la cocaïne]. »
(Kevin, 33 ans, serveur)

41Pour un salarié qui ne s’est pas accordé un temps de sommeil réparateur, la difficulté consiste à devoir gérer les effets de « descente » de cocaïne et d’alcool pendant les activités de travail. Au cours de la journée, la prise régulière de ces produits apparaît alors comme la solution la plus simple pour supporter les effets toxiques et secondaires de ses consommations. En « reprendre » permet alors de redevenir vif et actif, mais aussi de tenir les rythmes rapides et d’accueillir avec une humeur plus ou moins égale une clientèle abondante et différenciée. Il s’agit en finalité de pouvoir garantir dans des temps optimaux la délivrance des services marchands.

42Pour autant, ces consommations « dopantes » de cocaïne ne sont pas uniquement une optimisation de soi pour répondre aux exigences du travail et de l’après-travail. Dans les milieux de la nuit et de la restauration, la cocaïne est non seulement un produit « dopant » pour soi, mais aussi un produit d’échange. Cette dimension d’échange comporte deux volets. Le premier renvoie certes au « dopage », mais moins du côté du « corps biologique » que de l’être social, notamment dans les rapports que ce dernier peut avoir avec l’évolution du travail individuel. Pour le dire autrement, notre enquête montre que la consommation de cocaïne « dope » également des performances sociales : elle permet de maintenir ou accélérer le rythme de travail et ainsi d’optimiser son salaire. Pour un serveur, inhaler de la cocaïne en période de « rush » est un moyen de manifester au client qu’il est rapide, dynamique et efficace. En suivant les analyses de Christophe Dejours, on peut dire ici que consommer de la cocaïne est une façon de montrer une forme d’« infatigabilité » (Dejours, 2014) [5] qui permet de « donner le change », mais aussi d’augmenter d’éventuels pourboires.

43Le second aspect de l’échange relève de la valeur monétaire de la cocaïne. En effet, ce produit est également susceptible d’être échangé contre un service avec un collègue afin, par exemple, d’optimiser le travail individuel. Ainsi, dans certaines organisations de travail, comme celles de la restauration, pour que le travail puisse s’effectuer avec une certaine fluidité, les commis de cuisine comme les cuisiniers doivent suivre un rythme de travail calé sur les demandes et les commandes de la salle. Or les cuisiniers ne profitent que rarement des pourboires, ce qui peut être à l’origine de conflits pouvant compromettre le travail des serveurs. Dès lors, pour être davantage aidés par « la cuisine », les serveurs peuvent monnayer cette aide en argent mais aussi en cocaïne. Cette dernière, parce qu’elle a une valeur monétaire, peut ensuite faire l’objet d’une revente.

Cannabis : décompresseur, aide à la concentration et anesthésiant au travail

44À l’instar de certaines consommations d’alcool, la consommation de cannabis se fait en connaissance de cause, c’est-à-dire que le choix du produit est ajusté à certaines tâches précises (Nahoum-Grappe, 2010). Dans la grande majorité des cas, les consommateurs réguliers de cannabis au travail ont une expérience et une expertise des effets de leurs consommations. Ils savent par exemple se servir de cette consommation comme celle d’une aide au travail et cela en fonction des contextes et des tâches à réaliser.

45Ainsi, dans le milieu des bars-restaurants, les consommations de cannabis s’effectuent le plus souvent en solitaire au moment des pauses qui ont lieu entre deux longues séquences de travail ou à la toute fin du service. Pour autant, il n’est pas rare que des collègues consomment et partagent une cigarette de cannabis pendant leurs pauses. Les serveurs qui fument du cannabis après « le rush du midi » expliquent que les effets de ce produit permettent de « dénouer les tensions du corps » et de « se conditionner » pour le rythme plus lent de l’après-midi. Si, dans ces situations de travail, l’usage de cannabis peut être considéré comme celui d’un produit « dopant », ce dopage ne vise pas à se « surpasser » physiquement pour répondre à des objectifs élevés de performance. Toutefois, l’articulation entre consommation de cannabis et optimisation des capacités de travail est bien présente, mais d’une manière que l’on pourrait qualifier d’« inversée ». En effet, ce n’est pas ici un dépassement de soi qui semble recherché par les salariés, mais une façon d’anticiper et d’ajuster leurs capacités à un ralentissement de l’activité après une séquence intensive de travail.

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« Quand je travaille sans fumer, je sautille de partout, je suis sur tous les fronts, intenable, même les clients les plus habitués le savent, ils disent « il est speed » et je suis comme ça jusqu’au moment du rush du midi. À la pause à 14 h, quand j’ai fumé [du cannabis], je vois le monde différemment, je ne vois pas pourquoi il faudrait courir, je prends les choses beaucoup plus cool, sans stress et les clients le remarquent, je prends mon temps quoi ! »
(Kevin, 33 ans, serveur)

47Maintenir une activité élevée et/ou un dynamisme de tous les instants alors même que le contexte de travail ne l’exige pas est considéré comme inutilement éreintant. L’usage de cannabis s’inscrit alors dans une gestion personnelle, consciente et située des temps et de la fatigue au travail. En effet, comme l’exemple de ce salarié le montre, recourir au cannabis permet de mieux répartir et mobiliser son « énergie » ou ses « efforts » selon les différentes temporalités du travail. Ménager ses forces l’après-midi en fonctionnant « au ralenti », c’est ainsi se donner les moyens de pouvoir discuter plus longuement avec une clientèle d’habitués qui restent plus longtemps dans le bar ou le restaurant. On se rend ainsi compte que l’adéquation entre le ralentissement de l’activité individuelle et celui de l’activité proprement marchande du travail est ce qui permet à ce serveur de fidéliser une clientèle en disposant de plus de temps pour nouer des contacts plus longs et plus humains.

48Cet usage du cannabis pour gérer l’effort en fonction des tâches et des temps du travail se retrouve également dans le bâtiment. Ainsi, pour des tâches monotones, répétitives et fatigantes du fait par exemple du bruit ou des vibrations qu’impose la manipulation d’un objet technique spécifique [6], les ouvriers peuvent considérer qu’il est moins pénible et plus efficace de les effectuer sous effet cannabinique :

49

« Si tu fais du ponçage tu peux fumer, t’as moins de risques, ça te détend, t’as pas à être forcément attentif, si t’es là à être speed et à calculer ce que tu fais [c’est-à-dire avoir conscience de l’activité en train de se faire], c’est chiant à mourir, t’auras pas la patience ! […] C’est juste que, quand tu fumes, tu fais ta machine, en mode automatique tu calcules pas, enfin je veux dire, tu le fais c’est tout ! »
(Joël, 27 ans, parqueteur)

50Pour ce type de tâche, tout se passe comme si le cannabis aidait à se concentrer en verrouillant toute perspective de dispersion. L’ouvrier entre alors dans une forme d’automatisme choisi (Gupta et Jenkins, 1984) : il effectue la tâche en faisant abstraction du bruit et des effets négatifs de la répétition mécanique.

Discussion et conclusion

51Les consommations de substances psychoactives au travail témoignent des tendances socioculturelles et générationnelles de la société dans son ensemble (OFDT, 2010). Comprendre leur présence comme leurs usages dans certains milieux professionnels nécessite de prendre en compte conjointement, dans l’analyse, les caractéristiques sociodémographiques et générationnelles, les logiques de recrutement et les motivations individuelles des salariés.

52Comme notre enquête le montre, les produits psychoactifs dont les usages sont les plus répandus dans la vie sociale sont également ceux qui le sont au travail. Certains produits, comme l’alcool sur les chantiers, participent d’une culture de travail entretenue par toutes les composantes des entreprises du bâtiment. Mais on constate également que certaines organisations ou activités de travail, notamment lorsqu’elles ont lieu la nuit, induisent, au-delà de leurs aspects festifs, des consommations de produits spécifiques. C’est par exemple le cas de l’usage de cocaïne, dont le but est de tenir des horaires décalés et de lutter contre la fatigue.

53Ainsi, nous distinguons deux modèles explicatifs des pratiques de consommation de produits psychoactifs dans ces milieux professionnels. D’une part, des pratiques partagées liées à une cooptation au travail. Les consommations de mêmes substances aident à la consolidation des groupes professionnels et au travail collectif. D’autre part, des pratiques partagées liées à une socialisation à l’espace professionnel. C’est parce que l’on travaille ensemble que l’on est susceptible de partager certaines consommations.

54Les salariés dont les pratiques de consommation débutent au travail soulignent ainsi que cette initiation s’effectue, la plupart du temps, lors des moments festifs et conviviaux qui scandent les différentes temporalités du travail. C’est donc souvent dans un second temps que les effets de la cocaïne par exemple sont plus ou moins maîtrisés et surtout réinvestis dans une logique « dopante », dans le cours même de l’activité de travail.

55Les consommations, qu’elles soient d’alcool, de cannabis ou de cocaïne, ne répondent pas uniquement à la pénibilité des métiers. Elles sont, selon nous, principalement des « liants professionnels » qui font partie intégrante des logiques et des outils d’intégration et de régulation des groupes professionnels. Ces consommations sont donc porteuses de sens dans les relations qui, avec soi et avec les autres, se jouent et se rejouent dans le quotidien du travail.

56Nous tenons à souligner que, dans les milieux professionnels où nous avons enquêté, ce n’est pas « le travail » dans son intégralité qui est en cause dans les usages dopants de certains produits psychoactifs. Ces usages concernent plus spécifiquement des formes de pénibilité associées à certaines tâches ou à certaines activités : le travail répétitif pouvant impliquer la manipulation d’engins, le travail en hauteur, le bruit, les cadences rapides, le travail de nuit par exemple. Les salariés qui consomment au travail font, dans la très grande majorité des cas, un usage réflexif de leurs consommations. Celles-ci sont appréciées et évaluées en fonction des situations et des relations interpersonnelles, des temporalités, des tâches de travail et des marges de manœuvre.

57Pour certaines activités dites à risques, comme cela peut être le cas dans le bâtiment, les consommations excessives sont collectivement valorisées et maîtrisées. On peut ici faire l’hypothèse, en s’appuyant sur les travaux de Nicolas Dodier (1995) sur « les arènes des habilités techniques », que travailler dans des conditions à risques tout en étant un consommateur quotidien d’alcool relève d’un savoir-faire qui permet de se représenter son métier davantage sur le mode de « l’art professionnel » que sous un seul angle technique et instrumental. Une telle hypothèse permet également de comprendre pourquoi certaines entreprises font preuve d’une certaine souplesse vis-à-vis des pratiques collectives de consommation, allant parfois jusqu’à en faire des outils de gestion de la main-d’œuvre. En effet, comme nous avons pu en faire le constat, les produits psychoactifs sont souvent perçus par les encadrants comme des stimulants de la motricité et de la motivation des travailleurs. En cela, ces produits sont, à l’instar des primes ou des promotions, des formes de récompense pour le travail réalisé.

58Pour finir, il nous semble important de souligner que les parcours et les conditions de vie hors travail expliquent, au moins en partie, la manière dont les salariés-consommateurs investissent leur travail. Notre enquête dans les bars-restaurants et boîtes de nuit met ainsi en évidence que les temps de « loisir », de « pause » ou les moments de fin de service ne sont pas nécessairement des temps d’inactivité et de repos, mais également des temps de socialisation pouvant impliquer une consommation d’alcool. Comme l’ont montré de nombreux auteurs, les temps du travail et du hors travail s’interpénètrent, ce qui tend à brouiller les frontières entre vie privée et vie professionnelle (Grossin, 1998 ; Lallement, 2003). Or ce brouillage induit des difficultés supplémentaires pour les salariés. Dans le cas des travailleurs de nuit, elles sont liées aux difficultés de gestion des moments de la vie sociale, ce qui, associé aux effets des produits consommés, présente le risque, à moyen ou long terme, de rendre le travail pénible dans sa globalité.

Notes

  • [1]
    Ce travail de thèse est financé par la MILDECA et l’EHESS et a pour objet : « Tabac, alcool, cannabis, cocaïne : les consommations de substances psychoactives sur leur lieu de travail, par les salariés des bars-restaurants et des chantiers du bâtiment ».
  • [2]
    Je tiens à remercier Renaud Crespin pour ses remarques, son aide et ses conseils précieux lors de la finalisation de cet article.
  • [3]
    L’article L. 232-2 du Code du travail autorise le vin, la bière, le cidre, le poiré et l’hydromel non additionné d’alcool dans des contextes tels que les restaurants d’entreprise et cantines, et lors d’occasions particulières telles que les pots après réunion.
  • [4]
    Le travail réel de ces salariés se termine rarement à 2 h matin. Si les clients sont effectivement amenés à vider les lieux à cette heure, les salariés, eux, doivent effectuer un travail de rangement et de nettoyage avant de quitter les lieux.
  • [5]
    Lors du congrès « Addictologie et travail » en avril 2014.
  • [6]
    Une bordureuse dans le parquet par exemple.
Français

Cet article rend compte des formes différenciées d’usages d’alcool, de cocaïne et de cannabis des salariés des bars-restaurants et chantiers du bâtiment en s’appuyant sur des matériaux d’enquêtes essentiellement qualitatifs, recueillis dans le cadre d’un travail de thèse en cours [1]. Les consommations de produits psychoactifs dans ces organisations suivent des logiques collectives et individuelles qu’il convient d’expliquer. Pour cela, nos analyses prendront conjointement en compte les conditions de travail proprement dites (travail de nuit dans le secteur bar-restauration, pénibilité physique dans les chantiers du bâtiment, par exemple) ; les dynamiques sociales et culturelles des usages de substances psychoactives, leurs propriétés physiques et chimiques ; les caractéristiques sociales des salariés, examinés à travers leurs trajectoires personnelles et professionnelles, en prenant en compte les effets d’âge et de génération.

Mots-clés

  • alcool
  • cannabis
  • cocaïne
  • travail
  • bars
  • nuit
  • bâtiment
  • dopage

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Marie Rosaire Ngo Nguene
Doctorante en sociologie du travail et des organisations
Université Paris Ouest Nanterre la Défense
IDHES Nanterre
École doctorale « Économie, Organisation, Société »
200 avenue de la République, 92001 Nanterre
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 10/09/2015
https://doi.org/10.3917/psyt.211.0077
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