Accueil Revues Revue Numéro Article

Raisons politiques

2008/2 (n° 30)


ALERTES EMAIL - REVUE Raisons politiques

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 41 - 57 Article suivant
1

IL SUFFIT DE CONSULTER LES GROS TITRES de la presse nationale française au cours de l'année 2005 pour détecter l'un des multiples « moments d'émotion [1][1] Raphaëlle Branche, La guerre d'Algérie : une histoire... » à travers lesquels le passé colonial en général, et la guerre d'Algérie en particulier, sont régulièrement évoqués : « Blessures de la colonisation », « Démons français », « Falsification de l'histoire », « Provocation coloniale », gouvernement appliqué à « déminer le terrain colonial et social ». Depuis quelques années, lesdits moments d'émotion se sont multipliés au point qu'il ne soit plus rare que la question coloniale occupe le devant de la scène. Qu'il s'agisse des débats qui ont suivi les déclarations des généraux Massu et Aussaresses dans un grand quotidien national au sujet de la pratique de la torture et des exécutions sommaires pendant la guerre d'Algérie, de la loi du 18 octobre 1999 qui substitue officiellement les expressions de « guerre d'Algérie » et de « combats en Tunisie et au Maroc » à celle d'« opérations effectuées en Afrique du Nord », qu'il s'agisse, enfin, du télescopage annoncé entre la question coloniale et la question sociale, à travers la mobilisation des indigènes de la République [2][2] hhhhttp:// toutesegaux. free. fr. Voir sur ce télescopage... ou les commentaires qui accompagnent les « émeutes urbaines » de l'automne 2005. Une nouvelle donne peut être observée : dans un contexte marqué par une certaine vénération collective du « devoir de mémoire [3][3] Pierre Nora, Les lieux de mémoire. t. III. L'ère des... », la définition, au sommet de l'État, de nouvelles politiques commémoratives[4][4] Yves Deloye, « Commémorations et imaginaire national... traduit la tentative de gestion de mémoires en concurrence et renvoie à la politisation des enjeux mémoriels. Les guerres de mémoires algériennes en France [5][5] Daniel Lindenberg, « Guerres de mémoires en France »,... ont ainsi contribué à faire du passé colonial un enjeu politique, les élus locaux ou nationaux se trouvant parfois sommés d'arbitrer entre des souvenirs concurrents. Une telle situation rend compte d'un singulier renversement de perspectives : tandis que, jusqu'au milieu du siècle dernier, la diffusion d'une histoire de France élaborée sous la IIIe République autorise la construction progressive d'une « mémoire nationale » sans cesse sollicitée et réactivée au cours de dispositifs à la fois solennels et festifs [6][6] Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard,..., les stratégies d'affirmation identitaires élaborées par référence à des mémoires singulières se multiplient [7][7] Jean-François Bayart, L'illusion identitaire, Paris,..., se traduisent par des situations variables de « concurrence des victimes [8][8] Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes.... », et provoquent la définition de nouveaux dispositifs de commémoration. Autrefois principal architecte et publiciste d'une mémoire nationale, l'État français est aujourd'hui contraint de gérer la concurrence des mémoires, en particulier en matière de passé colonial et de guerre d'Algérie [9][9] Benjamin Stora, La gangrène et l'oubli. La mémoire....

2

C'est la raison pour laquelle la production de la très controversée loi du 23 février 2005, portant « reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », peut être comprise comme l'un des dispositifs de prise en charge des mémoires de la guerre d'Algérie. Comme le souligne Romain Bertrand [10][10] R. Bertrand, Mémoire d'empire..., op. cit., les revendications des militants associatifs pieds-noirs et rapatriés sont anciennes, et seule la position d'une minorité de députés dans le champ politique permet de comprendre que les parlementaires aient brisé le vieux dogme gaullien, en particulier concernant l'OAS. On se situera ici en amont du 23 février pour décrire, en premier lieu, un processus de politisation des enjeux mémoriels via la construction militante de la posture victimaire. En second lieu, on présente les répertoires d'action collective mobilisés, et en particulier la contre-expertise historienne réalisée par des militants associatifs pieds-noirs.

Colonisation, guerre d'Algérie : la politisation des enjeux mémorielsLe débat autour de la loi du 23 février 2005 a permis de souligner la multiplicité des enjeux qui demeurent associés à la guerre d'Algérie. Au delà du très controversé article 4, auxquels des développements spécifiques sont consacrés plus loin, sont en effet intégrés, au sein d'un même texte, des mesures d'indemnisation financière, des réparations symboliques (reconnaissance officielle des souffrances endurées par les rapatriés) et des mesures pratiques (création d'un nouveau délit sanctionné par la loi, le délit d'injure envers les harkis). Reste que la politisation de ces enjeux doit être décrite comme un processus dont les conditions d'émergence nécessitent d'être explicitées. Production sociale du politique, requalification, à travers l'action d'acteurs sociaux plus ou moins proches ou distanciés de l'univers politique, d'activités sociales diverses en activités politiques[11][11] Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin,..., ou encore inscription d'objets, de pratiques ou d'acteurs dans un univers appréhendé comme politique[12][12] Lionnel Arnaud et Christine Guionnet (dir.), Les frontières..., la politisation résulte d'un accord entre différents acteurs pour que les frontières effectives ou discursives, toujours mouvantes, qui séparent activités sociales et activités politiques soient déplacées. De ce point de vue, la politisation de la question des souffrances associées à la guerre d'Algérie n'apparaît pas avec l'arbitrage réalisé entre des mémoires concurrentes par la loi du 23 février 2005 : le passage au politique de tels enjeux renvoie à la séquence dite de la décolonisation et au « rapatriement » d'un million de personnes quittant, entre 1961 et 1962, une Algérie devenant indépendante. Effet de la production administrative du moment [13][13] Comme le souligne Yann Scioldo-Zürcher, dans un article..., la catégorie de « rapatrié » traduit la prise en charge, par l'État, de la question algérienne avec la loi du 26 décembre 1961 : « Les Français ayant dû ou estimé devoir quitter, par suite d'évènements politiques, un territoire où ils étaient établis, et qui était antérieurement placé sous la souveraineté, le protectorat où la tutelle de la France, pourront bénéficier du concours de l'État, en vertu de la solidarité nationale affirmée par le préambule de 1946, dans les conditions prévues par la présente loi. Ce concours se manifeste par un ensemble de mesures de nature à intégrer les Français rapatriés dans les structures économiques et sociales de la nation. » La politisation de la question est donc initialement l'un des effets de la guerre d'Algérie, avec l'élaboration dans l'urgence, et sans plan d'ensemble, d'une politique visant à maintenir inchangées les situations sociales des rapatriés.

3

Lutter pour maintenir les statuts sociaux, en s'efforçant de conjurer les risques de déclassement liés à l'abandon des biens laissés en Algérie : une telle politique sera définie dès l'indépendance algérienne, et poursuivie par la suite. Elle vise prioritairement à la réparation par le rétablissement des situations, et non à la reconnaissance de la faute qui peut être associée à la réparation : aucune responsabilité de l'État quant au déficit de protection de ses ressortissants pendant la période transitoire n'est reconnue. De la sorte, les dispositions relatives à l'accueil et à la réinstallation des « Français d'Outre Mer » prévoyaient, dès 1961, des mesures d'indemnisation à venir, qui feront l'objet de plusieurs lois spécifiques, et destinées à apporter une solution financière à la question des pertes subies par les « rapatriés ». Quels que soient les jugements portés sur les mesures successivement adoptées, c'est l'objet des lois du 15 juillet 1970, du 2 janvier 1978, et du 16 juillet 1987. Une telle politique de réparation sans faute ou responsabilité n'est pas élaborée indépendamment de certains préjugés ethniques largement incorporés, avant la crise algérienne, au sein de l'appareil d'État [14][14] Laurent Dornel, « Les usages du racialisme. Le cas.... Ainsi, les harkis qui ont pu rallier l'ancienne métropole appartiennent, comme les pieds-noirs, aux rapatriés ; mais ces derniers, distincts des pieds-noirs en ce sens qu'ils figurent, dans l'Algérie coloniale, parmi les Français non citoyens[15][15] Le droit colonial a permis, par dérogation aux principes..., ne seront jamais traités, en métropole, comme les anciens Français citoyens : d'abord parce que les politiques de rétablissement des situations sont inefficaces lorsqu'elles concernent des individus qui furent majoritairement très pauvres et ne possédaient rien ; ensuite parce que l'incapacité à penser ce groupe d'individus hors des stéréotypes récurrents tels que ceux de « traîtres » ou de « bons patriotes » signale, comme le long confinement de milliers de harkis dans des camps de transit [16][16] Tom Charbit, Les harkis, Paris, La Découverte, 200..., que les préjugés racistes font bien obstacle à la production d'une solution politique équilibrée. La définition, dans l'urgence, de l'ensemble des mesures dédiées à la gestion des séquelles de la guerre d'Algérie ­ reclassement des fonctionnaires, prêts à taux zéro pour les commerçants, attributions de primes conséquentes contre le reclassement d'anciens agriculteurs dans l'industrie, le tout suivi de lois spécifiques d'indemnisation ­, permet d'interroger l'émergence de la défense, aux sein d'associations composées de pieds-noirs et de rapatriés [17][17] Que l'on songe, parmi d'autres, au Cercle algérianiste,..., d'une « cause pied-noire ».

4

En effet, si la revendication de mesures spécifiques d'indemnisation est affirmée au sein d'un grand nombre d'associations, elle ne saurait suffire à rendre compte de la mobilisation de pieds-noirs. D'abord, parce que les premières revendications sont formulées dans les années 1970, soit après une réinsertion économique réussie et favorisée par la forte croissance des Trente Glorieuses, et alors que les première mesures de reclassement professionnel ont été prises. Ensuite, dans la mesure où en dépit des multiples décisions qui ont suivi la fin du conflit ­ notamment les mesures d'indemnisation et d'amnistie [18][18] En 1968, soit peu de temps après la fin du conflit,... ­, la mobilisation des militants associatifs pieds-noirs n'a jamais été interrompue. Les pieds-noirs possèdent ainsi les principales caractéristiques des groupes circonstanciels[19][19] Cyril Lemieux et Jean-Paul Vilain, « La mobilisation... : par opposition aux groupes catégoriels, il s'agit d'individus qui ne partagent aucune propriété sociale spécifique, mais qui se trouvent rassemblés autour d'une expérience de la souffrance largement constitutive du groupe. Plusieurs extraits d'entretiens [20][20] On se réfère ici à un corpus d'entretiens construit... et quantité de témoignages pourraient être évoqués pour montrer que la posture victimaire définie par les militants est construite par la définition d'une souffrance à la fois associée à l'abandon de l'Algérie, principalement entre 1961 et 1962, et au regard des métropolitains : « (...) n'oubliez pas une chose. Les pieds-noirs sont des gens qui ont souffert pour construire leur pays, souffert de devoir le quitter, et qui souffrent encore d'entendre tout ce qui se dit sur eux [21][21] E. 15 : Homme, né en 1942, rentré en Juin 1962, Oran,.... » Mais la souffrance puise aussi dans la définition de traumatismes constitutifs des mémoires de guerre : « Tenez, c'est un livre sur les suppliciés, que je réserve pour les gens qui parlent de la torture (montre une série de corps mutilés ­ nez arrachés, cadavres avec parties génitales arrachées et mises dans la bouche...). Aujourd'hui, à la télévision et dans les journaux, on résume l'Algérie à la torture de Massu sur quelques fellouzes, mais il s'est passé autre chose ­ même si on sait que pour obtenir des renseignements, on ne peut pas s'adresser à eux avec des  illets, même si il leur ont mis la gégène dans les couilles, ça ne me dérange pas. Quand on parle de torture, il faut parler de toutes les tortures, et de celles des gens tués par le FLN dans des conditions bestiales [22][22] E. 15 : ibid.. »

5

C'est la raison pour laquelle les éventuelles réparations ou indemnisations matérielles ne mettent pas fin à la mobilisation de groupes qui, notamment via l'adoption de la posture victimaire, négocient leur statut et leur existence au sein de la société française. Si les demandes de réparation matérielle n'ont jamais disparu, les demandes de reconnaissance de la souffrance, et à travers elle des pieds-noirs eux même, sont présentes dès le début du processus de mobilisation des militants associatifs, ce qu'illustre la fondation, en 1973, de l'une des principales associations actuelles, le Cercle algérianiste, avec comme objectif déclaré celui de sauver une culture en péril [23][23] Sur ces questions, voir É. Savarese, L'invention des.... C'est donc à travers la mise en scène de la souffrance et la « stratégie victimaire » qu'il est possible de comprendre que l'essentiel de l'activité, à l'échelon local comme auprès des élus nationaux, des principales associations concerne leur investissement dans les « guerres de mémoires » algériennes. Ces guerres de mémoires concernent plusieurs groupes d'individus en concurrence ­ les pieds-noirs, les harkis, les anciens combattants... ; des groupes d'individus distincts par leurs souvenirs, comme par les séquences respectivement oubliées [24][24] Les mémoires en concurrence sont également portés par..., et ainsi par leur position dans l'espace des réceptions de la guerre d'Algérie, mais qui, tous, sollicitent du pouvoir politique que leurs mémoires soient converties en histoire officielle.

6

Dès lors que l'existence desdits groupes repose assez largement sur leur participation à ces conflits autour de l'histoire de la guerre ou de la colonie, et que ce sont les autorités politiques qui sont sommées de convertir des mémoires en histoire officielle, les mobilisations de militants associatifs pieds-noirs, harkis, ou anciens combattants contribuent à la politisation, déjà ancienne, des enjeux mémoriels. Avant la loi du 23 février ici évoquée, la vieille « bataille du 19 mars » qui oppose notamment la plupart des associations représentant les pieds-noirs à une fédération d'anciens combattants, permet de l'illustrer. Tandis que les anciens combattants réunis au sein de la FNACA [25][25] Fédération Nationale des Anciens Combattants d'Algérie... souhaitent que le 19 mars, c'est-à-dire la date de la signature des accords d'Evian, soit retenu comme date de commémoration officielle de la fin de la guerre d'Algérie, les associations de pieds-noirs et de rapatriés objectent que cela consisterait à commémorer leur abandon par la France ­ le non respect par les parties en conflit des accord d'Evian et du « cessez-le-feu » proclamé le 19 mars ayant abouti à de sanglantes représailles [26][26] De nombreuses associations militent pour la commémoration.... L'investissement des militants en matière de commémoration renvoie bien à des stratégies identitaires. Qu'il s'agisse de faire pression sur un maire pour éviter l'implantation d'une rue du 19 mars, d'intervenir auprès des élus pour éviter la tenue d'une manifestation où sont représentés des « porteurs de valises [27][27] Les opposants en France à la guerre d'Algérie. », de pratiquer une intense activité de lobbying en faveur du vote d'une loi telle que celle du 23 février 2005 [28][28] Claude Liauzu et Gilles Manceron (dir.), La colonisation,..., ou encore de solliciter publiquement de Madame le député maire qu'elle intervienne personnellement auprès du chef de l'État pour éviter l'abrogation de son quatrième article [29][29] Sur ce point, voir par exemple le discours du nouvel..., les manifestations de ces mobilisations politiques destinées à produire le groupe dans la société française sont multiples. Et au delà de l'émotion légitimement suscitée par la loi du 23 février 2005 chez des enseignants et chercheurs inquiets pour leur liberté de recherche, l'activité des militants auprès des élus pour transformer leurs mémoires en histoire officielle est ancienne [30][30] É. Savarese, L'invention des Pieds-Noirs, op. cit...., inscrite durablement dans les objectifs de leur action, et se poursuit après l'abrogation [31][31] Saisi pour déterminer si ledit article appartient au... de l'article 4. Tout récemment, en effet, le 25 mai 2006, le Collectif pour la commémoration de la fin de l'esclavage barbaresque a inauguré, à Toulon, une stèle commémorant le départ des troupes de Charles X pour la conquête de l'Algérie. Actuellement, à Perpignan, un conflit mémoriel oppose le Cercle algérianiste à un collectif d'associations, la municipalité ayant débloqué des fonds et proposé des locaux pour la réalisation d'un Centre de documentation sur la présence française en Algérie...

7

Élaborées au sien d'associations où sont mobilisés des répertoires d'action qui renouvellent l'analyse du militantisme, notamment à partir d'un usage massif de la contre-expertise [32][32] Claire Andrieu, Gilles Le Béguec, Danielle Tartakowsky..., ces stratégies identitaires visent, depuis plus de trente ans, à construire le groupe pour en faire une force politique.

Enjeux et usages de la contre-expertise historienneLa posture victimaire suppose, pour les militants associatifs pieds-noirs, d'affranchir l'histoire des pieds-noirs d'une « histoire officielle » accusée d'épouser la posture des « vainqueurs », soit tout ce que la France compte d'anticolonialistes au sein du mouvement gaulliste, du Parti communiste et plus généralement parmi les « porteurs de valises ». D'où l'élaboration d'une « contre-histoire », d'un récit alternatif dont l'authenticité est certifiée par le fait qu'il repose sur des témoignages d'individus ayant vécu les événements, et possédant une connaissance pratique des populations impliquées dans le conflit : « Ils parlent de choses qu'ils ne connaissent pas, ils savent pas ce que c'est un Arabe. Nous, c'est différent, on a été élevés avec eux [33][33] E. 25 : Homme, rentré en 1962, Mostaganem, enseignant.... » Dans la multiplicité des « écritures de l'exil », plus ou moins associées aux diverses figures de la « nostalgérie » [34][34] Lucienne Martini, Racines de papier. Essai sur l'expression..., et publiées à partir des années 1970-1980, des centaines d'ouvrages sont dédiés à fournir aux futures générations des témoignages authentiques, c'est-à-dire dépouillés des scories d'une histoire officielle jugée fausse car rédigée par des historiens qui, n'ayant pas vécu les évènements, seraient aisément « manipulables » par les « vainqueurs ». Il suffit, pour s'en convaincre, de naviguer sur les sites internet des associations investies dans les guerres de mémoires algériennes et de prendre connaissance des lectures qui sont suggérées pour mettre fin aux « mensonges historiques ». Parmi eux, on trouve les livres d'anciens activistes de l'OAS, comme Roger Holleindre (Algérie : imposture, mensonges et trahisons), ou encore des textes tel que celui préfacé par Bruno Gollnisch (La Salsa des cloportes, par Pierre Descaves), et rédigé par un auteur « rentré dans la légalité, mais pas assagi [35][35] hhhttp:// perso. orange. fr/ adimad/ alire. htm ». Un grand nombre d'ouvrages, souvent publiés à compte d'auteur, sont là pour attester du fait que des militants pieds-noirs produisent aussi de l'histoire. L'absence durable de travaux historiques sur les pieds-noirs a d'ailleurs probablement favorisé, comme la souffrance liée à l'exil, le triomphe d'une sorte « d'ego-histoire ». Depuis peu, les travaux de sciences sociales se multiplient [36][36] Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d'Algérie de 1830..., mais certains groupes d'individus tels que les pieds-noirs ou les harkis ont longtemps figuré parmi les « non-lieux d'histoire ». D'où le choix, au sein de chacun de ces « groupes », de se pencher sur son propre passé [37][37] De ce point de vue l'analyse des pieds-noirs est un....

8

Les situations propres à chacun de ces groupes (pieds-noirs, harkis...) contribuent à expliquer la diversité des répertoires d'action collective. Les harkis, en portant plainte pour crime contre l'humanité après la visite en France du Président algérien Bouteflika ­ celui-ci ayant assimilé les harkis à des « collabos », semblent avoir initié un cycle d'action collective où le strapontin judiciaire est un instrument d'actions politiques [38][38] Sur ce point, voir le travail d'Émmanuel Brillet dans.... Les pieds-noirs utilisent plus volontiers la contre-expertise historique que les tribunaux. En admettant que la contre-expertise désigne l'usage du savoir investi dans des processus politiques [39][39] Daniel Mouchard, « Contre-expertise : hypothyèses à..., et cela notamment pour contester des savoirs antérieurs plus ou moins établis, on comprendra que des pieds-noirs s'efforcent, à l'image de multiples militants associatifs, de participer à l'élaboration de politiques publiques à travers une activité semi-experte, semi-militante. C'est la raison pour laquelle des militants pieds-noirs ont progressivement participé, à partir de maisons d'édition dédiées à la défense d'une cause, en produisant des ouvrages à compte d'auteurs, à la production d'une contre-histoire de l'Algérie coloniale et de la guerre d'Algérie : une contre-histoire rédigée en opposition à celle des historiens spécialisés qui, tels Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohamed Harbi, et bien d'autres, sont régulièrement suspectés d'écrire pour soutenir la cause des porteurs de valises, et de produire les stéréotypes qui seraient enseignés aux enfants. L'histoire de la colonie réalisée au sein des associations et encouragée par les militants autorise la genèse d'une Algérie définie à partir de deux figures centrales, le pionnier et le désert, le premier appartenant aux personnages héroïques qui, « par l'épée puis par la charrue [40][40] Selon une expression largement valorisée au sein d'une... », domestiquent le désert et transforment une terre vierge en pays prospère, pays dont le développement repose d'abord sur une considérable production agricole, puis sur une modernisation technologique et une amorce d'industrialisation. Un tel travail de production d'un récit historique renvoie à la dynamique dite de l'invention de la tradition, bien signalée par Eric Hobsbawm et Terence Ranger [41][41] Eric Hobsbawm et Terence O. Ranger (dir.), The Invention... : aucun groupe d'individus ne pouvant prétendre à une existence socialement objectivée sans s'inscrire dans la durée, sans s'affilier à une généalogie valorisante, des militants pieds-noirs ont inventé la tradition du pionnier bâtisseur créant l'Algérie. Ce discours sur les origines a pour effet de rendre illégitime la revendication des Français non-citoyens à l'indépendance, puisque les fondateurs demeurent les occupants légitimes du territoire qu'ils auraient créé. Surtout, et en dépit de son rapport plus ou moins distancié avec l'histoire réelle [42][42] Plus de 80 % des Français d'Algérie sont des citadins..., la tradition ici inventée appartient aux récits dont la fonction n'est point de révéler le passé mais d'unir, dans l'ancienne métropole, une population d'un million d'individus épars, et qui n'ont de commun qu'une mémoire de la souffrance notamment liée à l'exil [43][43] Cette souffrance ne saurait être réduite à l'expression....

9

La diversité des Français d'Algérie, dont la littérature rend parfaitement compte, n'a d'égale que la diversité des pieds-noirs, que seule une vision fortement simplificatrice a permis de présenter sous les traits invariables d'un nabab raciste, vêtu d'un couvre-chef et fumant le cigare en observant des Français musulmans « suer le burnous ». Tandis qu'une minorité de colons accumulent de considérables fortunes sur la base de terres spoliées [44][44] Les lois Warnier de 1873 sont au c ur du dispositif... avec le concours de l'État, le train de vie de la plupart des Français d'Algérie est un peu inférieur à celui des Français de métropole. De plus, la population des pieds-noirs, dont la socialisation se produit dans une société où l'immense majorité de la population ­ les Français musulmans ­ est victime de discriminations juridiques [45][45] Déni de citoyenneté, code de l'indigénat, etc., est fortement composite en matière de réception du passé colonial. De l'économiste Maurice Allais, prix Nobel d'économie attaché à l'idéologie libérale, au philosophe marxiste Louis Althusser, on trouve Albert Camus, Jules Roy, Emmanuel Robbles, des écrivains souvent classés, en raison de leur posture critique, parmi les anticolonialistes, mais aussi des auteurs proches idéologiquement, et de par leur trajectoire ou leur investissement politique, de l'OAS ­ comme Jean Brune. Au regard de cette diversité [46][46] Cl. Buono (pieds-noirs de père en fils, op. cit.) décrit..., il faut admettre qu'il n'existe ni identité, ni culture, ni mémoire, ni, parmi d'autres présupposés contestables, de « vote pied-noir [47][47] Sur ce point, le travail d'Emmanuelle Comtat, « La... ». Il existe au moins, en matière de pieds-noirs, deux manières de se tromper. La première consiste à affirmer de manière péremptoire que les pieds-noirs n'existent pas, et de ce fait à nier l'un des éléments forts de leur choix identitaire, au nom d'une posture plus autoritaire que sociologique ; la seconde revient à céder à la tentation uniformisante, en faisant d'un million d'individus épars un groupe homogène partageant des référents culturels et des comportements politiques. Procéder à une telle transformation, c'est d'une certaine façon participer au travail entrepris par les militants associatifs qui s'efforcent, dans le cadre de la situation crée par l'exil, de construire un groupe structuré et influent. D'où le rôle de l'histoire et de la mémoire, dès lors qu'il s'agit des seuls registres de mobilisation et de construction identitaire possible : élaborée par des militants qui s'efforcent inlassablement de faire exister une communauté, la tradition pionnière procède aussi par amnésie libératrice [48][48] Christophe Jaffrelot, « Le syncrétisme stratégique.... Les pieds-noirs participant à son élaboration ne conservent au sein du récit que ce qui demeure ajusté à l'économie pulsionnelle et aux intérêts d'un groupe d'individu continuant de négocier son statut au sein de l'État ­ et cela essentiellement à travers la revendication d'une place dans l'histoire et la mémoire nationale.

10

On peut ainsi comprendre le rôle du mythe de la terre vierge pour les militants associatifs pieds-noirs. Dès lors que l'existence du groupe repose sur une contre-histoire, seul un travail de mémoire, au sens d'activité pédagogique [49][49] Gérard Noiriel, Sur la crise de l'histoire, Paris,..., c'est-à-dire un travail de transmission de l'histoire, peut contribuer à éviter la disparition des pieds-noirs. C'est la raison pour laquelle des militants exercent une activité de lobbying en faveur de certaines dates de commémoration, éditent des brochures et autres cassettes qu'ils s'efforcent de diffuser dans les écoles, et valorisent sur de multiples supports les rudiments d'une autre histoire de l'Algérie coloniale. Il contribuent ainsi à l'écriture et à la diffusion d'une histoire de Algérie « créee » par des pionniers sur une terre vierge, « mise en valeur » par des bâtisseurs héroïques, et de ce fait échappant aux réquisit de l'histoire de la colonisation. Intégrée à la France, celle-ci serait un territoire appartenant aux « Algériens » (au sens de « Français d'Algérie », ces derniers se dénomment en effet « Algériens » jusqu'aux années de guerre), et non d'une colonie, la colonie étant perçue par les militants comme un territoire dont la souveraineté est dérobée à ses anciens occupants. De la sorte, fût-elle le produit du travail d'historiens professionnels, toute histoire de la colonisation est par principe contestable par les pieds-noirs. D'abord, parce qu'en tant que récit élaboré de l'extérieur, il est soustrait à l'autorité des témoins vivants de l'Algérie française. Ensuite, parce que les histoires de la colonisation reposent sur une vision qui serait tronquée, car associée soit aux grands canons idéologiques d'un anticolonialisme sectaire, soit à l'influence des « porteurs de valises ». L'histoire de la colonisation cède ainsi la place à l'histoire d'une «  uvre française » réalisée au sein d'une sorte de province française, l'Algérie, qui constitue le ciment sur lequel des militants investis dans les guerres de mémoires entendent transformer des individus dispersés en groupe homogène. D'où les prises de positions de multiples militants, largement consultés, en faveur de la loi du 23 février 2005, et leur engagement contre l'abrogation de l'article 4 mentionnant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Fortement contestable parce qu'elle impose un jugement normatif sur l'histoire et qu'elle s'inscrit contre la liberté d'enseignement et de recherche, cette loi est considérée par des militants comme un texte leur permettant de défendre l'honneur de leurs ascendants, et à travers cela leur propre inscription au sein de l'histoire et de la mémoire nationale. On en donnera une seule illustration en citant un responsable associatif aixois, sollicitant l'intervention d'un maire en faveur de l'article 4 de la loi du 23 février auprès du chef de l'État, « afin que l'on ne balaie pas, au nom de je ne sais quel repentir expiatoire, tout ce que nos anciens ont fait dans ce pays dont sont originaires les personnes ici présentes aujourd'hui, tout ce que nos anciens ont fait pour la défense et la libération de la France, cette Patrie au nom de laquelle nous nous sommes toujours battus pour en défendre la grandeur. Faites Madame que notre Mémoire ne soit plus salie, faites que nous puissions nous sentir à nouveau des Français à part entière et que nos morts, qui reposent là-bas sur cette terre qu'ils ont créée, puissent passer sereinement leur éternité [50][50] hhhttp:// babelouedstory. com/ thema_les/ associations/.... »

11

Dans cette optique, tout récit sur la colonisation est constitutif d'un déni de l'histoire et du statut d'un groupe d'individus, les Français d'Algérie devenus des pieds-noirs. Ce dispositif de perception de l'histoire coloniale repose sur des problématiques qui sous-tendent le travail de contre-expertise autorisant la production d'une contre-histoire. Comme le souligne Romain Bertrand [51][51] R. Bertrand, Mémoire d'empire..., op. cit., il s'agit, en premier lieu, d'isoler analytiquement et chronologiquement deux séquences historiques, une phase de la conquête et un moment d'occupation et d'administration du territoire ; autrement dit de séparer un moment de violence qui serait indispensable à la fondation d'un ordre social et politique ­ l'ordre colonial, et une longue séquence d'élaboration d'une société prospère, l'Algérie heureuse, ou l'« Algérie de papa ». Dans cette optique, la violence ne saurait être que marginalisée, puisque confinée à des temps immémoriaux, et, en conséquence, c'est la colonie elle-même, donc le rapport colonial, qui peut être niée : « On m'a dit que je suis né dans une colonie. C'est pas vrai. Moi je suis né dans un département français. L'Algérie n'a jamais été une colonie. Au départ, c'est un territoire militaire, sur lequel sont venus des colons ­ c'est un titre de gloire chez nous ­, pas une colonie. Qu'est-ce que c'est qu'une colonie ? C'est quand on remplace le gouvernement légal d'un pays par un autre, tenu par un étranger. Là, c'est différent, il n'y avait rien : un Dey, des villes, un comptoir espagnol. L'Algérie, ça n'existait pas. L'Algérie ­ et le mot est crée par la France ­, c'est une pure création, de toutes pièces, par la France, avec la pacification et la création d'un nouveau pays. Les seuls qui pourraient nous en vouloir, ce sont les Turcs, et eux ils ne disent rien, alors... Dans la constitution de 58, que je sache, il est bien écrit qu'il faut garantir l'intégrité du territoire. Être légaliste, c'est-à-dire obéir à la Constitution, c'était garder l'Algérie française, pas l'abandonner. Et c'est ce qu'on demande aujourd'hui pour tous les territoires ­ sauf pour l'Algérie [52][52] E. 6 : Homme, militant associatif, ayant vécu en banlieue.... » L'Algérie heureuse est également coupée de la guerre, comme en témoigne les conflits actuels à Perpignan, où, pour rendre compte de la légitimité de la construction, avec de l'argent public, d'un lieu de mémoire (le Centre de documentation sur la présence française en Algérie), les militants du cercle algérianiste soulignent que la guerre ne représente que huit années, et que réduire cent trente ans d'Algérie française à la séquence de la guerre relève de la caricature [53][53] Un tel récit prend le risque d'autonomiser la guerre....

12

La loi du 23 février a ainsi vocation à décerner officiellement un statut de victimes aux « rapatriés », à les « réhabiliter » via l'imposition d'une vision normative de l'histoire. Un tel texte peut faire l'objet de plusieurs types de débats et critiques. Il est d'abord contestable au nom des règles d'une profession historienne dédiée à élaborer et à expliquer des faits, et non à les juger ­ des règles qui rassemblent la plupart des historiens. De plus, la tentation de construire, grâce au travail du législateur, une nouvelle « histoire coloniale officielle », peut être analysée au regard de ce que fut l'histoire de la colonisation rédigée au sein de la métropole sous la IIIe République. Une histoire écrite du seul point de vue du colonisateur, au sein de laquelle disparaissent les indigènes [54][54] É. Savarese, L'ordre colonial et sa légitimation en..., dans le cadre d'un récit à la fois pédagogique et patriotique qui s'apparente plus à une histoire de France transposée sur des terrains africains et asiatiques qu'à une histoire coloniale. Au delà de la définition officielle de la victime que la loi aurait vocation à réinscrire dans l'histoire nationale, la loi du 23 février 2005 traduit la tentation, pour le pouvoir politique, de procéder à des arbitrages entre des mémoires concurrentes.

Notes

[1]

Raphaëlle Branche, La guerre d'Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005.

[2]

hhhhttp:// toutesegaux. free. fr. Voir sur ce télescopage Romain Bertand, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », Broissieux, Éditions du croquant, coll. « Savoir agir », 2006.

[3]

Pierre Nora, Les lieux de mémoire. t. III. L'ère des commémorations, Paris, Gallimard, 1997.

[4]

Yves Deloye, « Commémorations et imaginaire national en France (1896-1996). France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux règles de ton baptême ? », in Pierre Birnbaum, Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997.

[5]

Daniel Lindenberg, « Guerres de mémoires en France », Vingtième siècle. Revue d'histoire, no 42, 1994 ; Claude Liauzu, « Décolonisations, guerres de mémoires et histoire », Annuaire de l'Afrique du Nord, vol. 37, 2000 ; Eric Savarese, « Guerres de mémoires autour de la question algérienne. À propos de quelques revendications militantes », Diasporas, no 6, 2005 ; E. Savarese, Algérie, la guerre des mémoires, Paris, Non Lieu, 2007.

[6]

Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996.

[7]

Jean-François Bayart, L'illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

[8]

Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes. Génocides, identité et reconnaissance, Paris, La Découverte, 2002.

[9]

Benjamin Stora, La gangrène et l'oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie, Paris, La Découverte, 1991 ; M. Harbi et B. Stora, La guerre d'Algérie. 1954-2004. La fin de l'amnésie, Paris, Robert Laffont, 2004.

[10]

R. Bertrand, Mémoire d'empire..., op. cit.

[11]

Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003.

[12]

Lionnel Arnaud et Christine Guionnet (dir.), Les frontières du politique. Enquête sur les processus de politisation et de dépolitisation, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005.

[13]

Comme le souligne Yann Scioldo-Zürcher, dans un article publié dans Pôle Sud (« Faire des Français d'Algérie des métropolitains », Pôle Sud, no 24, 2006), les usages du rapatriement sont multiples et ajustés aux intérêts de l'État. En effet, tandis que les « rapatriements » désignent jusqu'à la Première Guerre mondiale le retour de Français dans leurs pays d'origine et l'expulsion d'étrangers indésirables, à partir de 1958, le rapatriement devient un outil juridique de gestion de la question coloniale, en devenant un statut applicable aux seuls Français en provenance de territoires où la France a exercé une domination politique.

[14]

Laurent Dornel, « Les usages du racialisme. Le cas de la main d' uvre coloniale en France pendant la Première Guerre mondiale », Genèses, no 20, septembre 1995, p. 48-72.

[15]

Le droit colonial a permis, par dérogation aux principes républicains, de construire deux catégories de Nationaux, les Français citoyens, soumis au même corpus législatif que les métropolitains, et les Français non citoyens, dépourvus de droits politiques et pouvant être assujettis, à partir de 1884, à une juridiction pénale d'exception avec le code de l'indigénat. Sur ce point, voir les multiples travaux récents ou plus anciens de Bruno Étienne (Les problèmes juridiques des minorités au Maghreb, Paris, CNRS, 1968), de Jean-Robert Henry (« L'identité imaginée par le droit. De l'Algérie coloniale à la construction européenne », in Denis-Constant Martin, Cartes d'identité. Comment dit-on « nous » en politique ?, Paris, Presses de la FNSP, 1994), de Damien Deschamps (« Une citoyenneté différée. Cens civique et assimilation des indigènes dans les établissements Français de l'Inde », Revue Française de Science Politique, vol. 1, no 47, 1997), de Laure Blévis (« L'usage du droit dans le rapport colonial. L'exemple de l'inscription des Algériens sur les listes électorales de métropole. 1919-1939 », Bulletin de l'Histoire du Temps Présent, no 80, 2002), de Patrick Weil (Qu'est-ce qu'un Français ? Histoire de la nationalité française depuis ma révolution, Paris, Grasset, 2002) et d'Émmanuelle Saada (« Une nationalité par degrés. Civilité et nationalité en situation coloniale », in Patrick Weil et Stéphane Dufois (dir.), L'esclavage, la colonisation... et après, Paris, PUF, 2005).

[16]

Tom Charbit, Les harkis, Paris, La Découverte, 2006.

[17]

Que l'on songe, parmi d'autres, au Cercle algérianiste, à la Fédération Nationale des Rapatriés, à l'Association pour la Défense des Intêréts Moraux et Matériels des Anciens Détenus et Exilés Politiques de l'Algérie Française (ADIMAD).

[18]

En 1968, soit peu de temps après la fin du conflit, plusieurs lois d'amnistie ont déjà été votées. En 1982, ce sont les généraux putschistes qui sont réintégrés, avec rattrapage de leur ancienneté, dans l'armée française.

[19]

Cyril Lemieux et Jean-Paul Vilain, « La mobilisation des victimes d'accidents collectifs. Vers la notion de groupe circonstanciel », Politix, vol. 11, no 44, 1998, p. 135-160.

[20]

On se réfère ici à un corpus d'entretiens construit pour la rédaction de notre ouvrage (É. Savarese, L'invention des Pieds-Noirs, Paris, Séguier, 2002).

[21]

E. 15 : Homme, né en 1942, rentré en Juin 1962, Oran, enseignant (instituteur, directeur d'école).

[22]

E. 15 : ibid.

[23]

Sur ces questions, voir É. Savarese, L'invention des Pieds-Noirs, op. cit.

[24]

Les mémoires en concurrence sont également portés par des individus qui n'ont pas oublié les même éléments.

[25]

Fédération Nationale des Anciens Combattants d'Algérie (élargie par la suite au Maroc et à la Tunisie), fondée en 1958, pendant la guerre d'Algérie, et qui milite pour la défense des intérêts de ceux qui ont pris part au conflit (reconnaissance du statut d'ancien combattant) et en faveur de la date du 19 mars comme commémoration officielle de la fin de la guerre.

[26]

De nombreuses associations militent pour la commémoration des victimes du 26 mars 1962, à Alger, rue d'Isly, où celles du 5 juillet à Oran.

[27]

Les opposants en France à la guerre d'Algérie.

[28]

Claude Liauzu et Gilles Manceron (dir.), La colonisation, la loi et l'histoire, Paris, Syllepse, 2006.

[29]

Sur ce point, voir par exemple le discours du nouvel an du président du Collectif Aixois des Rapatriés (CAR) : hhttp:// babelouedstory. com/ thema_les/ associations/ ?845/845.html.

[30]

É. Savarese, L'invention des Pieds-Noirs, op. cit. et Algérie, la guerre des mémoires, Paris, Non Lieu, 2007.

[31]

Saisi pour déterminer si ledit article appartient au domaine de la loi ou au domaine réglementaire, le Conseil Constitutionnel en a déclaré le caractère réglementaire, ce qui a permis de supprimer l'article 4 par décret.

[32]

Claire Andrieu, Gilles Le Béguec, Danielle Tartakowsky (dir.), Associations et champ politique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001.

[33]

E. 25 : Homme, rentré en 1962, Mostaganem, enseignant retraité.

[34]

Lucienne Martini, Racines de papier. Essai sur l'expression littéraire de l'identité pied-noire, Paris, Publisud, 1997.

[35]

hhhttp:// perso. orange. fr/ adimad/ alire. htm

[36]

Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d'Algérie de 1830 à nos jours. Une page d'histoire déchirée, Paris, Fayard, 2001 ; Michèle Baussant, Pieds-Noirs. Mémoires d'exil, Paris, Stock, 2002 ; É. Savarese, L'invention des Pieds-Noirs, op. cit. ; Clarisse Buono, Pieds-noirs de père en fils, Paris, Balland, 2004.

[37]

De ce point de vue l'analyse des pieds-noirs est un cas très pertinent dans la réflexion sur les méthodes des sciences sociales puisque d'excellents travaux sur les pieds-noirs sont produits par des pieds-noirs (Jean-Jacques Jordi, De l'exode à l'exil, rapatriés et pieds-noirs en France, l'exemple marseillais, Paris, L'Harmattan, 1993), tandis qu'un auteur comme Jeannine Verdès-Leroux (Les Français d'Algérie de 1830 à nos jours..., op. cit.) épouse les revendications militantes sans appartenir aux pieds-noirs. De même, Abdelmalek Sayad a produit de remarquables travaux sur l'immigration à partir d'une expérience vécue du processus. Ce qui illustre bien que c'est la capacité du chercheur à analyser les effets de sa position qui est primordiale, et non sa position.

[38]

Sur ce point, voir le travail d'Émmanuel Brillet dans le numéro de Pôle Sud (« Scène judiciaire et mobilisation politique. Les actions en justice des représentants de la communauté harkie », Pôle Sud, no 24, 2006, p. 45-58) qui montre que les représentants de la « communauté » harkie qui ont porté la plainte devant les tribunaux savent qu'avant 1994, la notion de « crime contre l'humanité » ne concerne que les actes répertoriés par le Tribunal de Nuremberg, et qu'à partir de 1994, elle devient de portée générale sans être rétroactivement applicable aux actes antérieurs. De la sorte, il s'agit bien de solliciter de l'institution judiciaire qu'elle fasse mémoire, et non qu'elle rende justice.

[39]

Daniel Mouchard, « Contre-expertise : hypothyèses à propos d'une forme spécifique de mobilisation », VIIIe Congrès de l'Association Française de Science Politique, Lyon, 2005.

[40]

Selon une expression largement valorisée au sein d'une vieille histoire « coloniale » de la colonisation écrite du point de vue de la puissance coloniale (É. Savarese, L'ordre colonial et sa légitimation en France métropolitaine. Oublier l'Autre, Paris, L'Harmattan, 1998 et « L'histoire officielle comme discours de légitimation. Le cas de l'histoire coloniale », Politix, vol. 11, no 43, 1998).

[41]

Eric Hobsbawm et Terence O. Ranger (dir.), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.

[42]

Plus de 80 % des Français d'Algérie sont des citadins occupants des emplois dans les services, le commerce ; les propriétaires terriens constituent une minorité dont les intérêts sont défendus via les délégations financières et le fameux « parti colonial », groupe de pression implanté dans les milieux d'affaire et au Parlement, opposé à toute politique visant à l'égalité des statuts entre Français citoyens et Français non citoyens.

[43]

Cette souffrance ne saurait être réduite à l'expression d'une posture militante puisqu'elle est exprimée par des auteurs critiques à l'égard du système colonial. Dans cette optique, le texte que Raphaël Draï (Lettre au président Bouteflika sur le retour des pieds-noirs en Algérie, Paris, Michalon, 2000) a rédigé en tant que témoin et politiste mérite d'être consulté.

[44]

Les lois Warnier de 1873 sont au c ur du dispositif de dépossession foncière et de la déstructuration de la société paysanne dont les effets sont bien analysés par Pierre Bourdieu (Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Paris, Minuit, 1977) et Abdelmalek Sayad (Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise de l'agriculture en Algérie, Paris, Minuit, 1964).

[45]

Déni de citoyenneté, code de l'indigénat, etc.

[46]

Cl. Buono (pieds-noirs de père en fils, op. cit.) décrit cette diversité en distinguant six types de pieds-noirs parmi lesquels figurent des cas fort éloignés, tels que celui des nostalgiques de l'Algérie de papa qui s'alimentent de ressources bibliographiques peu académiques, et celui de l'animateur bi-culturel, militant pour la fraternité des peuples et les échanges culturels.

[47]

Sur ce point, le travail d'Emmanuelle Comtat, « La question du vote pied-noir », Pôle Sud, no 24, 2006.

[48]

Christophe Jaffrelot, « Le syncrétisme stratégique et la construction de l'identité nationale indoue », Revue française de science politique, vol. 42, no 4, 1992.

[49]

Gérard Noiriel, Sur la crise de l'histoire, Paris, Belin, 1996.

[50]

hhhttp:// babelouedstory. com/ thema_les/ associations/ 845/ 845. html

[51]

R. Bertrand, Mémoire d'empire..., op. cit.

[52]

E. 6 : Homme, militant associatif, ayant vécu en banlieue d'Alger, journaliste, né en 1952, parti en 1962, le 26 juillet 1962.

[53]

Un tel récit prend le risque d'autonomiser la guerre de l'histoire coloniale, alors que celle-ci est largement la conséquence de celle-là.

[54]

É. Savarese, L'ordre colonial et sa légitimation en France métropolitaine..., op. cit., et « L'histoire officielle comme discours de légitimation... », art. cité.

Résumé

Français

En France, plusieurs groupes d'individus concurrents (pieds-noirs, anciens combattants...) militent pour la conversion de leur mémoire en histoire officielle auprès des pouvoirs publics. La politisation des enjeux mémoriels peut être abordée à travers l'action ininterrompue des militants associatifs pieds-noirs, qui adoptent une posture victimaire. L'existence d'un tel « groupe circonstanciel » reposant sur une mémoire de la souffrance, le succès de certaines revendications (indemnisation, lois d'amnistie des généraux « putschistes », loi « mémorielle » du 23 février 2005) n'épuise pas la mobilisation. Dès lors, il est possible de comprendre les enjeux associés au travail de « contre-expertise historienne » menée au sein de certaines associations de rapatriés : la contribution à la ré-écriture d'une histoire des pieds-noirs qui existeraient depuis conquête de l'Algérie, et seraient définis comme une population de pionniers qui domestiquent une terre vierge (la tradition pionnière), autorise de penser un groupe homogène au delà des multiples clivages qui le traversent.

Plan de l'article

  1. Colonisation, guerre d'Algérie : la politisation des enjeux mémorielsLe débat autour de la loi du 23 février 2005 a permis de souligner la multiplicité des enjeux qui demeurent associés à la guerre d'Algérie. Au delà du très controversé article 4, auxquels des développements spécifiques sont consacrés plus loin, sont en effet intégrés, au sein d'un même texte, des mesures d'indemnisation financière, des réparations symboliques (reconnaissance officielle des souffrances endurées par les rapatriés) et des mesures pratiques (création d'un nouveau délit sanctionné par la loi, le délit d'injure envers les harkis). Reste que la politisation de ces enjeux doit être décrite comme un processus dont les conditions d'émergence nécessitent d'être explicitées. Production sociale du politique, requalification, à travers l'action d'acteurs sociaux plus ou moins proches ou distanciés de l'univers politique, d'activités sociales diverses en activités politiques, ou encore inscription d'objets, de pratiques ou d'acteurs dans un univers appréhendé comme politique, la politisation résulte d'un accord entre différents acteurs pour que les frontières effectives ou discursives, toujours mouvantes, qui séparent activités sociales et activités politiques soient déplacées. De ce point de vue, la politisation de la question des souffrances associées à la guerre d'Algérie n'apparaît pas avec l'arbitrage réalisé entre des mémoires concurrentes par la loi du 23 février 2005 : le passage au politique de tels enjeux renvoie à la séquence dite de la décolonisation et au « rapatriement » d'un million de personnes quittant, entre 1961 et 1962, une Algérie devenant indépendante. Effet de la production administrative du moment, la catégorie de « rapatrié » traduit la prise en charge, par l'État, de la question algérienne avec la loi du 26 décembre 1961 : « Les Français ayant dû ou estimé devoir quitter, par suite d'évènements politiques, un territoire où ils étaient établis, et qui était antérieurement placé sous la souveraineté, le protectorat où la tutelle de la France, pourront bénéficier du concours de l'État, en vertu de la solidarité nationale affirmée par le préambule de 1946, dans les conditions prévues par la présente loi. Ce concours se manifeste par un ensemble de mesures de nature à intégrer les Français rapatriés dans les structures économiques et sociales de la nation. » La politisation de la question est donc initialement l'un des effets de la guerre d'Algérie, avec l'élaboration dans l'urgence, et sans plan d'ensemble, d'une politique visant à maintenir inchangées les situations sociales des rapatriés.
  2. Enjeux et usages de la contre-expertise historienneLa posture victimaire suppose, pour les militants associatifs pieds-noirs, d'affranchir l'histoire des pieds-noirs d'une « histoire officielle » accusée d'épouser la posture des « vainqueurs », soit tout ce que la France compte d'anticolonialistes au sein du mouvement gaulliste, du Parti communiste et plus généralement parmi les « porteurs de valises ». D'où l'élaboration d'une « contre-histoire », d'un récit alternatif dont l'authenticité est certifiée par le fait qu'il repose sur des témoignages d'individus ayant vécu les événements, et possédant une connaissance pratique des populations impliquées dans le conflit : « Ils parlent de choses qu'ils ne connaissent pas, ils savent pas ce que c'est un Arabe. Nous, c'est différent, on a été élevés avec eux. » Dans la multiplicité des « écritures de l'exil », plus ou moins associées aux diverses figures de la « nostalgérie », et publiées à partir des années 1970-1980, des centaines d'ouvrages sont dédiés à fournir aux futures générations des témoignages authentiques, c'est-à-dire dépouillés des scories d'une histoire officielle jugée fausse car rédigée par des historiens qui, n'ayant pas vécu les évènements, seraient aisément « manipulables » par les « vainqueurs ». Il suffit, pour s'en convaincre, de naviguer sur les sites internet des associations investies dans les guerres de mémoires algériennes et de prendre connaissance des lectures qui sont suggérées pour mettre fin aux « mensonges historiques ». Parmi eux, on trouve les livres d'anciens activistes de l'OAS, comme Roger Holleindre (Algérie : imposture, mensonges et trahisons), ou encore des textes tel que celui préfacé par Bruno Gollnisch (La Salsa des cloportes, par Pierre Descaves), et rédigé par un auteur « rentré dans la légalité, mais pas assagi ». Un grand nombre d'ouvrages, souvent publiés à compte d'auteur, sont là pour attester du fait que des militants pieds-noirs produisent aussi de l'histoire. L'absence durable de travaux historiques sur les pieds-noirs a d'ailleurs probablement favorisé, comme la souffrance liée à l'exil, le triomphe d'une sorte « d'ego-histoire ». Depuis peu, les travaux de sciences sociales se multiplient, mais certains groupes d'individus tels que les pieds-noirs ou les harkis ont longtemps figuré parmi les « non-lieux d'histoire ». D'où le choix, au sein de chacun de ces « groupes », de se pencher sur son propre passé.

Article précédent Pages 41 - 57 Article suivant
© 2010-2018 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...