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Raisons politiques

2009/1 (n° 33)


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S'IL EST UNE QUESTION D'ACTUALITÉ QUI TRAVERSE les sphères académiques pour faire l'objet d'un débat public, c'est bien celle de la définition d'un indicateur du bien-être national alternatif au produit intérieur brut. Les manifestations institutionnelles de l'intérêt porté à la définition et à la mesure du bien-être social ne manquent pas. L'initiative internationale menée par l'OCDE pour « mesurer et favoriser le progrès des sociétés » est relayée au niveau de l'Union européenne qui porte le projet d'un indicateur de développement soutenable pour 2009. En France, une commission, installée en janvier 2008 par le Président de la République, présidée par Joseph E. Stiglitz, dont fait partie Amartya Sen, a été chargée par le Président de réfléchir aux « limites du produit national brut comme critère de mesure de la performance économique et du bien-être ». La présence de deux Nobel d'économie dans la commission rappelle si besoin était que cette question interroge le c ur de la théorie économique puisqu'elle concerne les fondements du choix social et la mesure du bien être individuel. Paradoxalement, c'est bien dans ces domaines que réside l'influence la plus intéressante de John Rawls et de sa Théorie de la justice en économie. D'où vient le paradoxe ? Pour la vaste majorité des économistes, l'héritage de Rawls dans la théorie économique, est incarné par le critère de choix collectif que représente le « maximin » : l'évaluation sociale d'une distribution des richesses est calée sur le niveau de bien-être individuel le plus faible atteint dans cette distribution. Le décideur public choisit la distribution qui maximise ce niveau minimum. La littérature économique parle d'objectif rawlsien dès lors que toute la pondération est placée sur l'individu le plus défavorisée pour définir un critère de choix social. Pourtant, cette rencontre entre Rawls et les économistes est fondée sur un malentendu puisque le critère du maximin est utilisé par les économistes sur des fonctions d'utilité alors que Rawls prévoit qu'il s'applique aux biens sociaux premiers. La proposition de Rawls concernant la mesure du bien-être à partir du panier des biens premiers détenus a fait l'objet de vives critiques de la part des économistes à la parution de la Théorie de la justice. Ce n'est donc pas le moindre des paradoxes que de voir resurgir les questions soulevées par Rawls sur la métrique du bien-être dans les débats relatifs à la construction d'un indicateur du bien être social.

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L'article revient dans une première partie sur le malentendu originel entre Rawls et les économistes concernant le maximin. La seconde partie montre comment la proposition de Rawls relative à la construction d'un indice de biens premiers permet de remettre en perspective les débats actuels sur les limites du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social.

1. Le maximin rawlsien et les économistes : le malentendu initial

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Pour obtenir un indice synthétique du bien-être social [1][1] On utilise dans ce texte, de façon synonyme les termes..., la première étape consiste à préciser selon quels attributs vont être mesurées et comparées les situations des individus dans un état socio-économique donné. La « métrique » retenue comme support des comparaisons interpersonnelles est en effet fondamentale puisqu'elle permet de spécifier les conditions dans lesquelles un individu est considéré comme défavorisé ou plus mal loti que les autres. On sait que la réponse de Rawls à cette question tient dans la métrique des biens premiers [2][2] John Rawls, Théorie de la justice, trad. de l'angl..... Rawls propose de mesurer la position des individus à partir des biens premiers sociaux détenus et le maximin s'applique dans sa logique sur un indice de biens premiers. Pourtant, cette réponse est largement ignorée par les économistes et ceci depuis les premiers commentateurs, au premier rang desquels Kenneth J. Arrow. Dans son article de 1973 [3][3] Kenneth J. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes... consacré à la Théorie de la justice, Arrow retient un maximin en utilités lorsqu'il présente les principes de justice de Rawls et les compare au principe utilitariste [4][4] « Rawls (...) derives the statement that society should.... Cette interprétation est popularisée ensuite notamment par Phelps [5][5] Edmund S. Phelps, « Taxation Of Wage Income For Economic... pour les questions de fiscalité et par Okun [6][6] Arthur M. Okun, Equality and Efficiency : The Big Trade-Off,.... Elle caractérise aujourd'hui la conception de l'objectif rawlsien tel qu'il est défini dans les manuels standard d'économie [7][7] Cette interprétation du principe de maximin de Rawls.... La raison de ce malentendu est en fait fort simple : le maximin sur les utilités est compatible avec le cadre welfariste du choix social qui constitue la tradition dominante en économie normative. Le premier paragraphe présente les hypothèses principales du welfarisme selon lequel, en un mot, le bien-être social est défini uniquement par référence à une évaluation subjective du bien-être des individus. Le deuxième paragraphe rappelle les principales critiques adressées au welfarisme ainsi que le rôle précurseur de Rawls, à travers la métrique des biens premiers, dans le développement de ces critiques.

1.1. Les fondements welfaristes du choix social en économie

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La première propriété du choix social en économie tient dans ses fondements individualistes : une politique est évaluée uniquement à partir de ses effets sur le bien-être des membres de la société. Le critère de choix social est construit à partir de la liste des indices individuels de bien-être. Cette propriété est quelquefois qualifiée de non-paternalisme pour rappeler que le décideur social ne manifeste pas de préférence spécifique entre les différentes options de répartition possibles ; lorsque tous les membres de la société sont indifférents entre deux politiques (parce qu'ils y bénéficient d'un bien-être identique), celles-ci sont jugées équivalentes du point de vue du choix social.

Une seconde propriété vient compléter le non-paternalisme. Il s'agit du principe de Pareto, principe central en économie du bien-être, selon lequel la fonction de bien-être social est « croissante en chacun de ses arguments » ; autrement dit dès lors qu'une politique bénéficie à tous les membres de la société, elle définit une situation « meilleure » et donc préférée sur le plan social [8][8] Il s'agit ici de la version faible du principe de Pareto.....

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Ces propriétés relèvent pour les économistes de la simple évidence et apparaissent comme des principes non controversés : qu'est ce qui pourrait justifier de s'opposer à une réforme qui fait l'unanimité et dont chacun tire son parti [9][9] Pour avoir une idée des controverses suscitées par... (principe de Pareto) ? Quel autre fondement que le bien-être des individus pourrait-on trouver au bien-être social ? En effet, les droits, les libertés, par exemple, n'ont pas de valeur intrinsèque qui pourrait justifier que ces considérations interviennent dans le choix social, indépendamment de leur influence sur le bien-être : c'est en un mot ce qu'implique l'hypothèse welfariste. Cette hypothèse se présente donc d'abord comme une contrainte informationnelle dans l'évaluation sociale.

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Pour cerner l'ampleur de cette contrainte, il faut répondre à une autre question : si le bien-être individuel est la seule référence admise dans le choix social, comment est-il défini ?

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Dans le cadre welfariste, la position des individus est évaluée par un indice de bien-être subjectif, l'utilité, qui est comparable entre les individus. La fonction d'utilité mesure le niveau de satisfaction qu'une personne retire des ressources ; cette valeur est donnée par ses préférences individuelles. Le welfarisme stipule que seule l'information donnée par l'évaluation subjective du bien-être des individus à l'aide de leurs préférences individuelles est pertinente pour le choix social.

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Quelles sont les informations qui sont exclues par l'hypothèse welfariste au sens où elles ne peuvent pas servir à informer le choix social ? De façon générale, les caractéristiques d'un état socio-économique n'intéressent l'évaluation sociale qu'au travers de l'influence qu'elles exercent sur l'utilité des individus. L'information non welfariste peut correspondre à une information qui n'est pas reliée au niveau de satisfaction des préférences individuelles et qui concerne en particulier l'origine du bien-être individuel (est-ce que l'individu travaille dur ? est-ce qu'il est très talentueux ?) ou encore des caractéristiques liées à la qualité de vie de l'individu (est-ce que ses besoins fondamentaux sont satisfaits ?). Cette information peut porter également sur l'état social qui doit être évalué : présence d'institutions démocratiques, répartition du pouvoir entre les individus, etc. L'objectif « à travail égal, salaire égal » ou bien l'idée de « supprimer l'exploitation », ou bien encore la « priorité donnée aux pauvres » sont autant de principes distributifs qui requièrent une information non welfariste.

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On comprend dés lors pourquoi Sen [10][10] A. Sen, On Ethics and Economics, Oxford, Blackwell,... a souligné que l'adhésion de la théorie économique à la métrique de l'utilité se soit traduit par un affaiblissement de la réflexion éthique en économie : la gamme des critères de juste répartition susceptibles de se déployer dans ce cadre informationnel est en effet restreinte.

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Les critiques du cadre welfariste ou de la métrique de l'utilité trouvent leur motivation première dans le souhait d'éviter des comparaisons interpersonnelles d'indices de bien-être subjectif. En proposant que la comparaison entre les individus se fasse sur la base plus objective du panier des biens premiers sociaux détenus, Rawls reste un des précurseurs de la critique du welfarisme.

1.2. Rawls précurseur des critiques du welfarisme

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La particularité du choix welfariste réside dans le caractère totalement subjectif de l'indice de bien-être individuel. Les problèmes posés par l'utilisation d'un indicateur subjectif pour évaluer la position des individus sont rappelés succinctement. Il est alors possible de préciser en quoi la métrique des biens premiers de Rawls fournit une alternative critique au cadre welfariste et quels arguments ont été utilisés pour désamorcer cette critique et privilégier le principe du maximin en utilités.

1.2.1. Quelles sont les limites du cadre welfariste dans la définition du bien-être ?

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Les critiques adressées au welfarisme soulignent que l'utilité fournit un indicateur de la situation des individus qui est à la fois incomplet et biaisé. Les principales limites qui sont évoquées sont les suivantes :

(i) une conception instrumentale de certaines valeurs éthiques fondamentales :

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Pour certains auteurs, des valeurs éthiques telles que la liberté, l'autonomie individuelle, le respect des droits de propriétés devraient contraindre les distributions qu'un principe peut recommander. Or ces valeurs sont traitées dans le cadre welfariste de façon purement instrumentale puisqu'elles ne sont intégrées dans le choix social qu'à travers l'influence qu'elles exercent sur le bien-être individuel.

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La position standard des économistes sur cette question est bien illustrée par la citation suivante de Peter Hammond [11][11] Peter J. Hammond, « Ethics, Distribution, Incentives,..., éditeur du manuel sur la théorie de l'utilité : « Il semble pourtant que (...) beaucoup d'individus accorderaient de la valeur à liberté pour elle-même, même si les politiques qui augmentent leur liberté n'amélioreraient pas ­ ni même ne détérioreraient ­ l'allocation des ressources. Malgré cela, je suis toujours disposé à accepter provisoirement l'éthique du welfarisme parce qu'il y a tant d'autres questions urgentes qu'il est sans doute plus important de discuter. Évidemment, les économistes peuvent aussi se targuer d'une plus grande expertise dans le domaine des effets des changements de politique sur le bien-être économique que dans celui de leurs effets sur les valeurs morales plus générales. »

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(ii) l'adaptation des préférences des individus aux circonstances :

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L'utilisation d'une mesure subjective du bien-être individuel pose problème en raison de la possibilité d'adaptation des individus, selon laquelle une personne va se satisfaire de ce qu'elle obtient à la place de chercher à obtenir ce qui la satisfait. Frederick et Loewestein [12][12] Shane Frederick et George Loewestein, « Hedonic Adaptation »,... définissent l'adaptation comme « des actions et mécanismes d'ajustement à des conditions nouvelles ou changeantes qui permettent d'en atténuer les effets ». Un individu accoutumé aux privations, qui se « contente de peu » peut s'estimer satisfait de son sort et être caractérisé par un niveau d'utilité important alors même qu'il est dans une position objective, matérielle de grand dénuement. Est-il pertinent alors de se fier uniquement à l'information donnée par le niveau d'utilité dans la prise de décision sociale ? Les critiques du welfarisme [13][13] J. Rawls, A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University... répondent par la négative. Le phénomène d'adaptation génère, en effet, des distorsions dans l'évaluation subjective du bien-être, qui conduisent dans un cadre welfariste à biaiser l'allocation des ressources et à privilégier, par exemple, des individus en bonne santé mais moroses par rapport à des individus ayant une santé dégradée mais très optimistes. Dans un contexte d'allocation des ressources, l'adaptation pose un problème normatif parce que, toutes choses égales par ailleurs, plus un individu s'adapte à sa condition, moins il est prioritaire dans l'attribution des ressources qui conduisent à améliorer sa qualité de vie. On peut reprendre la métaphore de Kolm [14][14] S.-C. Kolm, « L'économie normative de la distribution... qui se demande si l'Union Européenne doit taxer les Napolitains « qui savent faire une fête d'une olive et d'un quignon de pain » pour « consoler, par des transferts, les Portugais supposés affligés d'un genre de tristesse congénitale ou culturelle ­ la saudade ».

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(iii) l'existence des goûts de luxe :

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L'argument des goûts dispendieux [15][15] J. Rawls, A Theory of Justice, op. cit., R. Dworkin,... met l'accent sur les différences de capacité de transformation des ressources en bien-être entre les individus. Un individu caractérisé par des « goûts de luxe » exige une part plus importante de ressource pour atteindre un niveau donné de satisfaction de ses préférences. Kenneth J. Arrow [16][16] K. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes... »,... illustre les goûts dispendieux à partir du fameux exemple opposant un individu qui se satisfait « d'eau et de farine de soja » à un second qui est au désespoir s'il n'a pas « des  ufs de vanneaux et un vin d'un millésime antérieur aux années de phylloxera ». Parallèlement, les personnes qui souffrent d'un handicap physique nécessitent également un supplément de ressources pour pallier leur faible capacité à « produire » de l'utilité. L'éthique welfariste ne fait pas de différence entre ces deux situations d'un point de vue de la redistribution car l'information sur l'origine du bien-être (est-ce que ce sont les goûts ou les besoins ?) n'est pas pertinente dans la décision sociale.

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(iv) la base publique des comparaisons entre les individus :

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L'éthique welfariste repose sur l'idée que l'on peut faire des comparaisons entre les indices subjectifs de bien-être des individus. Une des premières objections consiste à noter que ces comparaisons sont tout à fait irréalisables en raison de l'incommensurabilité des conceptions du bien-être des individus. Chaque individu souscrit à une définition particulière de ce que représente une vie réussie, qui influence le jugement qu'il émet sur le degré de satisfaction de ses préférences. Dans ces conditions, la seule possibilité pour mettre en  uvre des comparaisons interpersonnelles d'utilité serait de parvenir à un standard unique du bien-être, du bonheur. Mais cette voie remettrait en cause le caractère libéral de l'approche, c'est à dire son adhésion à une pluralité des conceptions de la « vie bonne » ainsi que l'adhésion à l'individualisme méthodologique. Le caractère personnel et incommensurable de la conception du bien-être individuel pose également la question de la publicité dans les métriques de comparaisons des situations individuelles ; question que résument Clayton et Williams [17][17] M. Clayton et A. Williams, « Egalitarian Justice and..., en soulignant que « pour que la justice soit faite, elle doit pouvoir être observée ». Rawls [18][18] J. Rawls, « Social Unity and Primary Goods », art.... évoque le besoin d'une métrique telle que les comparaisons entre les situations des individus puissent s'effectuer sur une base publique telle que les caractéristiques individuelles sur lesquelles elles sont fondées soient vérifiables par chacun. Ce n'est pas le cas dans un cadre welfariste où la situation de chaque individu en termes de satisfaction des préférences reste non vérifiable.

1.2.2. Quel problème la métrique des biens premiers pose-t-elle au cadre welfariste ?

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La question sous jacente est de savoir comment comparer la situation des individus et sur quelle base construire l'indice synthétique de bien-être social. Les critiques du welfarisme souhaitent évaluer les états sociaux sur une base informationnelle plus large que l'utilité individuelle en introduisant des mesures plus objectives des conditions de vie ; des mesures qui ne limitent pas la définition du bien-être individuel à l'état mental d'une personne et sa mesure à la valorisation subjective d'une expérience hédoniste. La métrique des biens premiers retenue par Rawls constitue une première proposition en ce sens. Les biens premiers désignent en effet des moyens généraux qui sont utilisés par les individus pour mener à bien leur conception de la vie. La situation d'un individu est évaluée par la possession des biens premiers sociaux[19][19] Les biens premiers naturels : santé, talents ne constituent.... Cette évaluation se base donc sur l'ensemble des moyens disponibles à l'individu pour réaliser son plan de vie. Elle ne fait pas référence à la réalisation effective du plan de vie ni même à la satisfaction retirée par l'individu de la réalisation de ce plan de vie ; en ce sens ce n'est pas une métrique welfariste.

La controverse théorique autour de l'indice des biens premiers est suscitée par deux points qui marquent une rupture avec le cadre dominant en économie normative.

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En premier lieu, la proposition de Rawls introduit l'idée qu'une variation du bien-être individuel est associée à des variations dans les conditions objectives de vie des personnes qui sont appréhendées par la quantité de ressources (les biens premiers) à disposition des individus. Il faut souligner que dans le cadre welfariste, cette relation n'a rien d'automatique puisque le bien-être d'individus disposant des mêmes ressources peut varier selon leur goût respectif pour « la farine de soja » ou « les  ufs de vanneaux ». Kenneth J. Arrow reconnaît d'ailleurs que le problème des goûts dispendieux ne pèse plus sur les comparaisons entre les individus lorsque celles-ci sont faites sur la base des biens premiers détenus [20][20] K. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes... »,.... De même, un comportement d'adaptation et de résignation peut se traduire par une augmentation de l'utilité alors même que la qualité de vie de l'individu se détériore.

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En second lieu, les biens premiers sont désirés quelles que soient les préférences des individus  ; de sorte que même si les individus en font des usages tout à fait différents, leurs situations peuvent être évaluées et comparées à partir du montant de biens premiers dont ils bénéficient i.e. indépendamment des préférences individuelles.

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Kenneth J. Arrow mesure parfaitement le niveau de la critique de Rawls à l'encontre du cadre welfariste puisqu'il traite de la métrique des biens premiers dans un paragraphe intitulé « les enjeux épistémologiques de la Théorie de la justice » ; l'enjeux soulevé par les biens premiers concerne selon lui la question suivante : comment peut-on faire des comparaisons interpersonnelles de satisfaction ? Que répond Rawls à cette question ?

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Rawls propose que la situation des individus soit évaluée et comparée à partir de la valeur des ressources que chacun d'entre eux détient, plutôt que par la valeur de la satisfaction subjective retirée de ces ressources, qui est donnée par les préférences. Pour les économistes, cette proposition s'entend comme une disqualification des préférences individuelles dans l'évaluation sociale et cette perspective ­ qui est assimilée à une remise en cause du principe de Pareto et des fondements individualistes du choix social ­ n'est pas admissible. Plus précisément, il serait possible dans la logique de Rawls d'évaluer la position des individus et de la comparer à partir d'autres types de données individuelles que l'utilité ou le degré de satisfaction atteint, autrement dit, il serait possible de faire un choix social en évitant les comparaisons interpersonnelles d'indices de satisfaction subjectifs. Pour Arrow, dont le commentaire va rester déterminant, cette possibilité n'est pas ouverte en économie. Au contraire, le cadre de la réflexion sur la détermination d'une règle d'évaluation sociale est déterminé depuis les années 1950 par son célèbre théorème d'impossibilité, selon lequel toute règle de décision sociale est dictatoriale à moins que les économistes n'acceptent de recourir aux comparaisons interpersonnelles d'utilité. Ainsi, Arrow souligne dans son commentaire de Rawls que la construction d'un indice synthétique des biens premiers est techniquement hors de portée, à moins d'admettre comme dans le cadre welfariste, les comparaisons interpersonnelles de bien-être. En effet, les biens premiers (sociaux) ne sont pas commensurables entre eux et il faut pourtant les agréger au niveau individuel pour obtenir un indice représentant la position des individus. Cet indice doit ensuite être comparable entre les individus pour mettre en  uvre les principes de justice i.e. pour déterminer un niveau de bien-être social et classer les différentes distributions. Pour ce faire, soit on considère que la valeur des biens premiers (et plus généralement des ressources à disposition des individus) est donnée par les préférences de chaque individu [21][21] Dans sa réponse à Arrow, John Rawls propose de se servir... et on réintroduit alors une comparaison interpersonnelle du bien-être qui va permettre d'agréger les différents montants de biens premiers et de les comparer entre les individus ; soit on considère que les biens premiers ont la même valeur pour tous les individus ; ce qui revient à définir un standard unique du bien-être et à renoncer aux fondements individualistes du choix social. Dans le premier cas, on retrouve le cadre welfariste et dans le second l'obstacle du perfectionnisme. Ce dilemme caractérise la conception standard des économistes sur l'indice des biens premiers sociaux de Rawls et plus largement sur tout indicateur du bien-être social non welfariste [22][22] La métrique des capabilités proposée par Amartya Sen....

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Si la proposition de Rawls concernant la mesure du bien-être à partir du panier des biens premiers détenus n'a pas eu de traduction directe à la parution de la Théorie de la justice, la question théorique qu'elle a suscitée se trouve aujourd'hui au c ur des débats sur les fondements du choix social et c'est peut être là que réside un des héritages le plus manifeste de Rawls en économie. Cette question peut être résumée de la façon suivante : est-il possible de construire une fonction d'évaluation sociale qui évite les lacunes d'une évaluation subjective du bien-être individuel (goûts dispendieux, préférences adaptatives, incommensurabilité des conceptions du bien-être individuel) tout en maintenant un fondement individualiste au choix social ? Elle se retrouve dans l'actualité à travers les débats relatifs à la définition d'un indicateur du bien-être national, alternatif au produit intérieur brut, qui rendrait compte le mieux possible de la qualité de vie des populations.

2. La définition du bien-être et la possibilité d'un choix social non welfariste : le bonheur individuel est-il le seul guide des politiques publiques ?

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Les études empiriques s'accordent pour montrer une déconnexion entre la progression du niveau de vie ­ mesurée par l'indicateur traditionnel qu'est le produit intérieur brut ­ et le bonheur déclaré par les individus. La remise en cause du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social qui s'en est suivie, peut être considérée comme une manifestation des limites de la définition traditionnelle du bien-être individuel comme une mesure de la satisfaction des préférences. Les questions posées par la construction d'un cadre nouveau pour l'évaluation du progrès des sociétés et du bien-être individuel restent les mêmes que celles qui ont été suscitées par la proposition de Rawls. En effet, dés que l'on souhaite définir des indicateurs composites du bien-être social, qui intègrent des dimensions supplémentaires par rapport à la dimension monétaire du produit intérieur brut, il est nécessaire de déterminer :

(i) les dimensions et variables qui entrent dans la composition du bien-être des individus.

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Comment faut-il évaluer la position des individus ? Est-ce qu'on se tourne vers une évaluation subjective du bonheur dans une logique welfariste ou bien est-ce qu'on établit une liste d'attributs objectifs raisonnables de la qualité de vie ?

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(ii) la pondération de ces différentes dimensions.

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Sur quelle base construire un indicateur synthétique du bien-être social ? Est-il possible de prendre en compte les préférences individuelles pour éviter la voie du paternalisme, sans recourir à l'hypothèse périlleuse d'une comparabilité des niveaux de bien-être subjectif entre les individus ?

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Il est possible de remettre en perspective la controverse sur la construction d'un indice synthétique de biens premiers, à travers les débats actuels relatifs à la définition d'un « nouvel indicateur du progrès et du bien-être » et à travers le regain d'intérêt des économistes pour les données subjectives du bien-être et la mesure directe du bonheur. Le premier paragraphe revient sur le développement récent de la réflexion concernant la définition du bien-être individuel en économie et rappelle brièvement les différentes définitions présentes dans la littérature. Le second paragraphe présente deux propositions alternatives au produit intérieur brut pour mesurer le bien-être social en les resituant dans le débat ouvert par Rawls sur le welfarisme.

2.1. Le développement de la réflexion sur la définition du bien-être et sa mesure

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Dans l'approche standard en économie du bien-être, l'utilité mesure le degré de satisfaction des préférences. Celles-ci sont révélées par les comportement et choix individuels qui s'expriment sur le marché ; à la suite de Kahneman [23][23] Daniel Kahneman, Peter P. Wakker, Rakesh K. Sarin,..., on parle d'utilité de décision pour indiquer que le bien-être individuel est défini par une préférence pour un résultat et appréhendé à travers un choix. Dans ce cadre, plus l'individu dispose d'un revenu élevé, toutes choses égales par ailleurs, plus il est en mesure de satisfaire ses préférences et plus son bien-être, son utilité s'accroît. Le revenu constitue alors théoriquement une bonne approximation du bien-être individuel et dans cette même logique, le produit intérieur brut, ou la richesse monétaire créée par une société, est utilisé pour mesurer le bien-être social. Ce cadre d'analyse a été remis en cause par de nombreuses études empiriques qui confirment l'importance du phénomène d'adaptation en montrant qu'il existe une très faible corrélation entre les circonstances (objectives) dans lesquelles les individus évoluent (le revenu, le statut marital, les états de santé, etc. [24][24] Philip Brickman, Dan Coates, Ronnie Janoff-Bulman,...) et leur bonheur déclaré, appréhendé directement par enquêtes.

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Les travaux d'Easterlin [25][25] Richard A. Easterlin, « Income and Happiness : Towards..., les plus célèbres, établissent qu'il existe une relation positive faible entre le revenu et le bonheur lorsqu'on compare à un instant donné des individus ayant des revenus différents, mais aucune relation lorsqu'on fait une comparaison dans le temps. Les travaux soulignent également l'existence de différences importantes dans les satisfactions déclarées par les individus entre des pays à peu près similaires du point de vue de leur développement économique.

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Ces résultats ont jeté un doute sur la pertinence du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social et ont également conduit à remettre en cause l'utilité de décision. La recherche de nouveaux outils d'évaluation pour le bien-être individuel et pour le choix social a pris, pour résumer, deux voies différentes : (i) le retour à une conception hédoniste de l'utilité et (ii) l'adoption de définitions plus objectives de la qualité de vie.

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(i) Si le bonheur ressenti par les individus est la seule composante du bien-être, pourquoi ne pas concevoir des indicateurs qui permettent de le mesurer directement auprès des intéressés ? L'économie du bonheur [26][26] Le terme d'« économie du bonheur » est utilisé de façon..., qui s'est développée dans les années 1990, est caractérisée par le retour d'une conception hédoniste de l'utilité. Elle privilégie le recueil et l'analyse des données dites subjectives ou déclaratives relatives au sentiment de bonheur et aux jugements de satisfaction individuels ; ces données constituant la base d'une évaluation du bien-être. Dans cette approche [27][27] Il existe différents courants au sein de la littérature..., l'utilité mesure directement la « quantité de bonheur » associée à chaque expérience hédonique, dans la plus stricte tradition des premiers utilitaristes à la Bentham. Daniel Kahneman, Peter P. Wakker et Rakesh K. Sarin [28][28] D. Kahneman, P. Wakker, R. Sarin, « Back to Bentham ?... »,... définissent l'« utilité expérimentée » (experienced utility) pour désigner l'expérience hédonique associée à un résultat, par opposition à l'« utilité de décision »qui découle de l'observation des choix individuels. L'utilité expérimentée reste dans un cadre welfariste du choix social. Une des hypothèses centrales de cette approche est que les expériences hédonistes peuvent être évaluées empiriquement et lorsque les travaux se situent dans une perspective de choix social, cette évaluation fournit une mesure du bonheur des individus qui est comparable entre eux.

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(ii) D'un autre coté, la confirmation empirique de l'importance du phénomène de l'adaptation donne toute sa pertinence à la critique du cadre welfariste et aux approches qui proposent d'évaluer la position des individus et de la comparer à partir d'autres types de données que celles fournies par des indices subjectifs du bien-être. La situation d'un individu dans un état social peut être mesurée, par exemple, à partir des ressources, des biens détenus ­dans la filiation des biens premiers de Rawls ­ ou encore à partir d'indicateurs « objectifs » de la qualité de vie tels que l'espérance de vie, le niveau de nutrition, le niveau de qualifications, dans la filiation de Sen. Dans ces approches, les composantes du bien-être ne sont pas définies uniquement par référence aux préférences des individus. La « liste » des facteurs du bien-être peut être élaborée à partir de critères éthiques (a priori) sur ce qui définit la qualité de vie.

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La théorie des capabilités de Sen [29][29] A. Sen, Commodities and Capabilities, Amsterdam, North... constitue à l'heure actuelle une des métriques alternatives les plus importantes au welfarisme. Les composantes du bien-être, appelées par Sen des functioning, désignent des activités sociales ou physiques ou des états de l'existence. On parle de réalisations dans la traduction française la plus courante pour rendre compte de ce qu'un individu peut faire ou peut être avec les ressources détenues : lire, écrire, avoir un travail, être en bonne santé, être politiquement actif, entre autres. Dans l'approche de Sen, la situation des individus n'est pas évaluée par le résultat effectivement atteint en termes de réalisations mais par l'ensemble de choix accessible à l'individu que Sen désigne sous le terme de capabilités. Les réalisations représentent le choix effectif tandis que les capabilités décrivent les différentes combinaisons de réalisations accessibles à une personne avec les ressources dont elle dispose i.e. les réalisations potentielles.

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Le caractère non welfariste de la métrique de Sen tient au fait que la définition du bien-être individuel ne se limite pas au bonheur ressenti ou à la satisfaction procurée par les réalisations atteintes. La valeur des réalisations n'est pas laissée uniquement à l'appréciation des goûts et des préférences des individus. Certaines réalisations disposent d'une valeur intrinsèque de sorte qu'elles rentrent légitimement dans la composition du bien-être ; leur participation à la qualité de vie des individus fait l'objet d'un consensus : être correctement nourri, être en bonne santé, par exemple.

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C'est ce point qui fait l'objet des plus vives critiques [30][30] Voir par exemple Gerald A. Cohen, « Equality Of What ?... : comment sélectionner les réalisations à intégrer dans la définition du bien-être indépendamment des préférences individuelles sans affaiblir les fondements individualistes de la métrique, sans imposer de facto une certaine conception de la vie ?

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De façon plus générale, la question posée par ces approches fondées sur une « liste » des composantes du bien-être est similaire à celle posée par la métrique des biens premiers de Rawls : comment intégrer les préférences individuelles lorsqu'on se situe dans le cadre d'approches qui souhaitent éviter les comparaisons interpersonnelles d'indices de satisfactions subjectifs ? La réponse de Sen souligne que la métrique concerne les capabilités c'est-à-dire une pondération des différentes réalisations choisies par les individus et que c'est précisément dans le choix de cette pondération que la diversité des choix de vie et les préférences individuelles apparaissent [31][31] Cet argument ne clôt pas pour autant le débat puisque....

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Des développements récents en théorie du choix social et en théorie de l'équité [32][32] Marc Fleurbaey, « Économie normative et justice sociale »,... apportent également des réponses à cette question et fournissent la possibilité de construire des indicateurs synthétiques de bien-être social qui ne sont pas welfaristes. Comment sortir d'une évaluation subjective de la position des individus tout en respectant leurs préférences individuelles ? Une première voie consiste à élargir les jugements sollicités dans l'évaluation de la situation d'un individu. Le panier de ressources d'un individu peut ainsi être valorisé non pas uniquement par les préférences de l'individu concerné, mais en intégrant l'ensemble des préférences des individus de la population. La recherche d'une pluralité de jugements pour évaluer la position d'un individu conduit à réduire le caractère subjectif de l'évaluation et fait appel à une information non welfariste. Dans ce cas en effet, la comparaison entre les paniers des ressources dépend de la distribution des préférences dans la population laquelle peut être considérée comme une caractéristique sociale de l'allocation. La recherche d'un consensus dans l'évaluation qui est faite d'une situation individuelle constitue une façon d'« agréger » les préférences individuelles, qui se substitue aux comparaisons interpersonnelles d'utilité. Une seconde voie consiste à évaluer une distribution effective des ressources en s'appuyant sur une situation de référence qui lui est équivalente, au sens où les individus sont indifférents entre leurs paniers de biens respectifs dans les deux allocations. Ce principe d'équivalence est utilisé par Fleurbaey et Gaullier [33][33] M. Fleurbaey et Guillaume Gaullier, « International... pour construire un indicateur de bien-être social qui est appliqué pour mesurer et comparer les niveaux de vie des pays de l'OCDE.

2.2. Deux propositions pour mesurer le bien-être social

42

Les deux conceptions du bien-être individuel présentées ci-dessus peuvent servir de base à la construction d'un indicateur de bien-être social. L'idée sous jacente de l'économie du bonheur est que le recueil de données subjectives sur la satisfaction éprouvée par les individus, permettrait de résoudre (empiriquement) les questions des dimensions du bien-être et de leur pondération. L'indicateur de bien-être national proposé par Kahneman et ses collaborateurs [34][34] Daniel Kahneman, Alan Krueger, David Schkade, Norbert... illustre la première démarche (i). Dans l'indicateur de niveau de vie construit par Fleurbaey et Gaullier les dimensions du bien-être sont définies par une liste de réalisations de référence qui sert de base pour faire les comparaisons entre pays. Les préférences des individus sont introduites pour pondérer ces différentes dimensions (ii).

(i) Kahneman et ses collaborateurs proposent un indicateur de bien-être national qui fournirait une alternative au produit intérieur brut comme guide des politiques publiques. La construction de cet indicateur synthétique est basé sur l'allocation du temps entre les différentes activités au sein de la société et sur des scores hédoniques attribués par les individus à ces différentes activités. Le bien-être national est mesuré en pondérant le temps alloué aux activités par les scores hédoniques correspondants. On obtient le bien-être moyen de la population (average affective well-being) car pour la répartition du temps comme pour les scores hédoniques, ce sont les valeurs moyennes qui sont utilisées dans la procédure d'agrégation.

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Les données sur l'allocation du temps des individus sont déjà disponibles et établies par des enquêtes nationales. Les scores hédoniques sont obtenus à partir de méthodes construites à cet effet et qui ont pour objectif de représenter et de mesurer aussi directement que possible les expériences sensibles, les sentiments attachés à des situations particulières [35][35] Ces méthodes empiriques s'opposent à celles qui utilisent....

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La méthode « Échantillonage Expérience » (Experience Sampling Method[36][36] Tamlin Conner Christensen et al., « A Practical Guide...) collecte les informations sur les expériences individuelles en temps réel, dans leur environnement naturel et de façon répétée. La collecte est menée par exemple en fournissant aux sujets un agenda électronique qui bipe à certains moments définis de façon aléatoire, auxquels les sujets doivent indiquer ce qu'ils étaient en train de faire et l'intensité des sentiments ressentis. La moyenne de ces données permet ensuite d'obtenir une mesure qui reflète l'expérience journalière en termes de bonheur ressenti. Les résultats donnés par la méthode ESM peuvent être approximés par une méthode d'enquêtes pour caractériser la vie au quotidien (Day Reconstruction Method) développée par Kahneman [37][37] D. Kahneman, A. Krueger, D. Schkade, N. Schwarz, A.... et son équipe. La méthode DRM demande aux sujets de remplir un journal qui relate les évènements de leur précédente journée. Ces évènements sont décrits en précisant la nature et l'intensité des sentiments expérimentés à cette occasion [38][38] Voir ibid., tableau 1, p. 431 : les sujets doivent.... Ces méthodes peuvent être utilisées pour définir l'expérience sensible moyenne associée à une situation particulière. On parvient ainsi à établir des scores hédoniques moyens associés à chaque activité [39][39] Ainsi par exemple, D. Kahneman et al. (ibid.) établissent....

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Il est intéressant de resituer cette proposition dans le débat sur le welfarisme. Comme pour tous les indices utilisant une évaluation subjective du bien-être, on peut se poser la question de la pertinence d'un indicateur de bien-être national qui ne soit pas relié aux changements dans les niveaux de vie (sur le plan matériel s'entend), mesurés par le taux de croissance du produit intérieur brut. En effet, la croissance de l'indice de bien-être national proposé par Kahneman et ses co-auteurs peut être décomposée en deux facteurs : le premier rend compte des modifications dans l'allocation du temps entre les activités, et le second rend compte des modifications dans l'évaluation de la satisfaction associée aux différentes activités. La réponse des auteurs met en avant le caractère marginal de ces changements : dans nos économies, le produit intérieur brut évolue grosso modo de 3 % par an de sorte que les évolutions de niveau de vie sont en fait relativement faibles. Cet argument souffre, à l'instar de ce qui est également reproché au produit intérieur brut, de faire référence uniquement à la moyenne sans considérer les inégalités dans la distribution de ces niveaux de vie.

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L'apport le plus intéressant revendiqué par le courant qui privilégie des mesures empiriques directes du bien-être concerne la question des comparaisons interpersonnelles. Dans les travaux qui visent la construction d'un indice de bien-être social, l'hypothèse selon laquelle les conceptions du bonheur des différents individus sont comparables est généralement retenue [40][40] Certains travaux qui s'intéressent principalement aux.... Dans le travail présenté ci-dessus, les scores hédoniques fournissent une mesure cardinale de l'utilité qui est comparable entre les individus. Le point nouveau est que ces travaux apportent un argument empirique pour justifier ces comparaisons. Pour accéder à une mesure directe du bonheur individuel, il existe une autre voie que celle des données déclaratives qui consiste à s'appuyer sur les manifestations physiques et neurologiques du plaisir, du bien-être ou du stress. La neuro-économie entend fournir des mesures directes et « objectives » du bien-être ressenti à partir de l'étude de l'activité cérébrale et d'indicateurs physiologiques. Il se trouve que les résultats obtenus sur le bonheur déclaré par les individus ou sur les scores hédoniques sont corrélés avec ces mesures physiques du sentiment de bien-être. La référence à l'activité cérébrale et à des évènements physiologiques sert dans ce cadre à objectiver la mesure du bonheur et fournit pour les défenseurs de ces approches une base pour la comparaison interpersonnelle des situations individuelles : les expériences hédoniques sont faites d'un « matériau » unique ce qui autorise et justifie qu'on les compare entre les individus. Read [41][41] Daniel Read, « Utility Theory From Jeremy Bentham to... réfute l'argumentaire de Kahneman pour qui le recours à l'utilité expérimentée permettrait de résoudre la question des comparaisons interpersonnelles d'utilité : constater l'existence d'universaux dans les expériences hédoniques est une chose, dire que les individus ont tous la même échelle pour évaluer ces expériences en est une autre.

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(ii) L'application proposée par Fleurbaey et Gaullier illustre la démarche du choix social non welfariste. Le bien-être des individus, leur qualité de vie sont définis par rapport à un vecteur de réalisations de référence. Les auteurs intègrent, à coté du revenu, des composantes de la qualité de vie qui concernent à la fois des dimensions individuelles du bien-être ­ les loisirs, la santé ­ et des dimensions sociales : les inégalités de revenu caractérisant le pays, l'état des ressources naturelles à travers la notion de durabilité. Un niveau de référence est fixé pour chacune de ces dimensions hors revenu de la qualité de vie. Les comparaisons interpersonnelles se ramènent alors à des comparaisons entre les paniers de réalisations effectifs et le panier de référence. L'évaluation et la comparaison de la situation des individus se fait donc sans comparaisons interpersonnelles d'utilité. Les préférences des individus sont néanmoins intégrées pour évaluer la pondération entre les différentes dimensions du bien-être. Dans l'application, la comparaison des niveaux de vie se fait entre les pays, et un individu représentatif est caractérisé pour chaque pays. Les auteurs déterminent alors, pour chacune des dimensions choisies de la qualité de vie, la disposition marginale à payer de la population d'un pays pour obtenir le niveau de référence qui a été établi pour cette dimension : quel est le montant qu'elle est prête à payer pour avoir le niveau de référence en termes de santé, en termes de loisir, etc. Le revenu effectif est alors corrigé de ce montant. Les auteurs obtiennent finalement un revenu équivalent qui est le revenu qui associé au vecteur de réalisations de référence, définit une situation équivalente pour la population à la situation actuelle. Les revenus équivalents permettent de comparer les pays entre eux sur la base décrite par la situation de référence.

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Cette application illustre que la proposition de Rawls est en réalité réalisable : l'indicateur de niveau de vie mis à jour n'est « ni welfariste ni perfectioniste [42][42] Marc Fleurbaey propose une version théorique de cet... » : ni welfariste parce que l'évaluation de la situation des individus (des pays) n'est pas fondée sur un indicateur subjectif de satisfaction ; ni perfectionniste parce que les préférences individuelles sont intégrées pour déterminer la pondération entre les composantes de la qualité de vie.

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Peut-on se contenter d'un indicateur subjectif du bien-être pour rendre compte de la position d'un individu dans un état socioéconomique donné ? Est-il possible et justifié d'agréger, et donc de comparer, des niveaux de bonheur pour prendre une décision sociale ? Est-il possible de maintenir les fondements individualistes du choix social dés lors que les préférences individuelles ne sont plus les seules composantes de la fonction de bien-être social ? L'article s'est attaché à défendre l'idée que l'empreinte de Rawls en économie se trouve dans les questions que sa construction théorique a adressées à l'économie du bien-être standard, notamment au travers de la métrique des biens premiers.

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Dans le débat actuel sur les limites du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social, l'examen des positions en présence montre qu'il existe bien un écho des propositions de Rawls que l'on peut trouver dans l'abandon d'une mesure entièrement subjective de la qualité de vie des individus et dans le développement d'un choix social non welfariste.

Notes

[1]

On utilise dans ce texte, de façon synonyme les termes d'« indice synthétique de bien-être social », « fonction de bien-être social », « préférences sociales ». Les économistes construisent une fonction de bien-être social pour évaluer les différents états socio-économiques ­ définis comme des répartitions des ressources et de bien-être entre les individus ­ et dire quel est celui qui parait le plus désirable pour la société du point de vue de la justice distributive. Cette règle d'évaluation sociale associe à chaque état socio-économique, une mesure synthétique du bien-être collectif et le décideur public choisit l'option qui permet de maximiser le niveau de cet indice.

[2]

John Rawls, Théorie de la justice, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987 ; J. Rawls, « Social Unity and Primary Goods », in Amartya Sen et Bernard Williams (dir.), Utilitarianism and Beyond, Cambridge University Press, Cambridge, 1982, p. 159-185 (« Unité sociale et biens premiers », trad. de l'angl. par Marc Rüegger, dans ce volume de Raisons politiques, p. 9-44).

[3]

Kenneth J. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes on Rawls's Theory of Justice », The Journal of Philosophy, vol. 70, no 9, 1973, p. 245-263.

[4]

« Rawls (...) derives the statement that society should maximize min ui », Kenneth J. Arrow, ibid., p. 251.

[5]

Edmund S. Phelps, « Taxation Of Wage Income For Economic Justice », The Quaterly Journal of Economics, vol. 87, no 3, 1973, p. 331-354 ; E. S. Phelps, Economic Justice : Selected Readings, Hardmondsworth, Penguin, 1973.

[6]

Arthur M. Okun, Equality and Efficiency : The Big Trade-Off, Washington, The Brookings Institution, 1975.

[7]

Cette interprétation du principe de maximin de Rawls n'est pas retenue par les auteurs qui travaillent en économie de la justice et en économie normative. Kolm propose ainsi d'abandonner l'adjectif « rawlsien » pour caractériser le maximin en utilités : Serge-Christophe Kolm, « L'économie normative de la distribution de la taxation optimale », Centre de recherche en économie et management (CREM), université de Rennes 1, 2007.

[8]

Il s'agit ici de la version faible du principe de Pareto. Il existe une version forte selon laquelle lorsqu'une politique est bénéfique pour au moins un individu et qu'elle ne change rien pour les autres, alors elle définit une situation « meilleure » qui est préférée socialement.

[9]

Pour avoir une idée des controverses suscitées par ce principe « non controversé », voir Marc Fleurbaey, Théories économiques de la justice, Paris, Economica, 1996 ; Daniel M. Haussman et Michael S. McPherson, Economic Analysis and Moral Philosophy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.

[10]

A. Sen, On Ethics and Economics, Oxford, Blackwell, 1987 (Éthique et Économie, trad. de l'angl. par Sophie Marnat, Paris, PUF, 1993).

[11]

Peter J. Hammond, « Ethics, Distribution, Incentives, Efficiency and markets », Centenary of Rerum Novarum, Meeting of Economics, 1990 (notre traduction).

[12]

Shane Frederick et George Loewestein, « Hedonic Adaptation », in Daniel Kahneman, Edward Diener, Norbert Schwarz (dir.), The Foundations of Hedonic Psychology, New York, Russel Sage Foundation, 1999, p. 302-329.

[13]

J. Rawls, A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press, 1971 (Théorie de la justice, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987), A. Sen, « Utilitarianism And Welfarism », Journal of Philosophy, vol. 76, 1979, p. 463-489, Jon Elster, « Sour Grapes : Utilitarianism and the Genesis of Wants », in A. Sen et B. Williams (dir.), Utilitarianism and Beyond, op. cit., p. 219-238 ; Philip Van Parijs, Real Freedom For All. What (If Anything) Can Justify Capitalism ?, Oxford, Oxford University Press, 1991.

[14]

S.-C. Kolm, « L'économie normative de la distribution de la taxation optimale », CREM, université de Rennes 1, février 2007.

[15]

J. Rawls, A Theory of Justice, op. cit., R. Dworkin, « What is Equality ? Part 1 : Equality of Welfare », Philosophy and Public Affairs, vol. 10, 1981, p. 185-246.

[16]

K. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes... », art. cité, p. 254.

[17]

M. Clayton et A. Williams, « Egalitarian Justice and Interpersonal Comparison », European Journal of Political Research, vol. 35, 1999, p. 445-464.

[18]

J. Rawls, « Social Unity and Primary Goods », art. cité (voir la traduction dans ce volume) ; J. Rawls, Political Liberalism, New York, Columbia University Press, 1993 (Le libéralisme politique, trad. de l'angl. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1995).

[19]

Les biens premiers naturels : santé, talents ne constituent pas des objets de la répartition car ils ne sont pas sous le contrôle des institutions. Seuls les biens premiers sociaux sont assujettis aux principes de la juste distribution. Les biens premiers sociaux sont répartis en plusieurs catégories : les droits et les libertés de base, les pouvoirs et prérogatives, le revenu et la richesse, les bases sociales du respect de soi, le loisir et « l'absence de douleur » : J. Rawls, A Theory of Justice, op. cit., J. Rawls, « Social Unity and Primary Goods », art. cité (voir la traduction dans ce volume), J. Rawls, « The Priority of Right and Ideas of The Good », Philosophy and Public Affairs, vol. 17, 1988, p. 251-276.

[20]

K. Arrow, « Some Ordinalist-Utilitarian Notes... », art. cité, p. 254.

[21]

Dans sa réponse à Arrow, John Rawls propose de se servir des préférences d'un individu représentatif du groupe des défavorisés. Voir J. Rawls, « Some Reason For The Maximin Criterion », American Economic Review, vol. 64, 1974, p. 141-146.

[22]

La métrique des capabilités proposée par Amartya Sen a fait par exemple l'objet de critiques similaires : voir infra.

[23]

Daniel Kahneman, Peter P. Wakker, Rakesh K. Sarin, « Back to Bentham ? Explorations of Experienced Utility », Quaterly Journal of Economics, vol. 112, 1997, p. 375-405.

[24]

Philip Brickman, Dan Coates, Ronnie Janoff-Bulman, « Lotteries Winners And Accident Victims : Is Happiness Relative ? », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 36, 1978, p. 917-927. Pour d'autres références voir Paul Dolan et Daniel Kahneman, « Interpretations Of Utility And Their Implications For The Valuation Of Health », The Economic Journal, vol. 118, 2008, p. 215-234.

[25]

Richard A. Easterlin, « Income and Happiness : Towards a Unified Theory », The Economic Journal, vol. 111, 2001, p. 465-484.

[26]

Le terme d'« économie du bonheur » est utilisé de façon courante depuis son entrée dans le New Palgrave Dictionary of Economics avec l'article de Carol Graham « The Economics of Happiness ». Pour une présentation générale de ce courant voir par exemple Bernard M. S. Van Praag, « Perspectives From The Happiness Literature And The Role Of New Instruments For Policy Analysis », Iza, Discussion Paper 2568, janvier 2007.

[27]

Il existe différents courants au sein de la littérature sur l'économie du bonheur mais ce n'est pas l'objet de ce papier de rentrer dans ces détails. Une des oppositions les plus importantes concerne la mesure de l'utilité. Il existe un courant qui travaille sur les déterminants du bonheur et qui utilise des indicateurs de satisfaction globale ressentie dans la vie ; Voir par exemple Bruno Frey et Alois Stutzer, « What Can Economists Learn From Happiness Research ? », Journal of Economic Litterature, vol. 40, 2002, p. 402-435. Daniel Kahneman et son équipe privilégie des méthodes qui mesurent le bonheur à partir de la somme dans le temps des flux d'utilité instantanée.

[28]

D. Kahneman, P. Wakker, R. Sarin, « Back to Bentham ?... », art. cité, note 28.

[29]

A. Sen, Commodities and Capabilities, Amsterdam, North Holland, 1985.

[30]

Voir par exemple Gerald A. Cohen, « Equality Of What ? On Welfare, Goods And Capabilities », Recherches Economiques de Louvain, vol. 56, no 3-4, 1990 ; Robert Sugden, « Welfare, Resources And Capabilities : A Review Of “Inequality Reexamined” by A. Sen », Journal of Economic Litterature, vol. 31, 1993, p. 1947-1962.

[31]

Cet argument ne clôt pas pour autant le débat puisque in fine cette approche repose sur la spécification d'une liste de réalisations à prendre en compte ou non. Pour une présentation plus complète de l'approche d'Amartya Sen, voir Valérie Clément, Christine Le Claiche et Daniel Serra, Économie de la justice et de l'équité, Paris, Economica, 2008, chap. 6, p. 194-200.

[32]

Marc Fleurbaey, « Économie normative et justice sociale », in Alain Leroux et Pierre Livet (dir.), Leçons de philosophie économique, t. 2 : « Économie normative et philosophie morale », Paris, Economica, 2006, p. 454-486 ; M. Fleurbaey, « Social Choice and Just institutions : New Perspectives », Economics and Philosophy, vol. 23, 2007, p. 15-43 ; Marc Fleurbaey et François Maniquet, « Utilitarianism versus Fairness in Welfare Economics », in Maurice Salles et John A. Weymark (dir.), Justice, Political Liberalism and Utilitarianism : Themes from Harsanyi and Rawls, Cambridge, Cambridge University Press, à paraître.

[33]

M. Fleurbaey et Guillaume Gaullier, « International Comparisons of Living Standards by Equivalent Income », Centre d'Études prospectives et d'informations internationales (CEPII), working paper no 3, janvier 2007.

[34]

Daniel Kahneman, Alan Krueger, David Schkade, Norbert Schwarz, Arthur Stone, « Toward National Well-Being Accounts », American Economic Review, vol. 94, no 2, 2004, p. 429-434.

[35]

Ces méthodes empiriques s'opposent à celles qui utilisent des évaluations subjectives sur la satisfaction globale éprouvée par les individus dans leur vie.

[36]

Tamlin Conner Christensen et al., « A Practical Guide to Experience Sampling Procedures », Journal of Happiness Studies, vol. 4, 2003, p. 53-78. La méthode ESM est également connue sous le nom de Ecological Momentary Assessment.

[37]

D. Kahneman, A. Krueger, D. Schkade, N. Schwarz, A. Stone, « A Survey Method for Characterizing Daily Life Experience : The Day Reconstruction Method », Science, vol. 306, 2004, p. 1776-1780.

[38]

Voir ibid., tableau 1, p. 431 : les sujets doivent noter sur une échelle de 0 à 6 leur état durant un évènement : heureux, énervé, dépressif, harcelé, en confiance, en colère, anxieux, prenant du plaisir...

[39]

Ainsi par exemple, D. Kahneman et al. (ibid.) établissent à partir d'un échantillon de 909 femmes salariées du Texas que le score hédonique moyen associé à l'entretien des relations sociales hors travail est de 4,12, celui associé à l'activité professionnelle est de 2,65, celui associé à l'éducation des enfants est de 2,95 ; le temps passé à chacune de ces activités s'établit respectivement à 1,15 heures, 6,88 et 1,09 heures par jour.

[40]

Certains travaux qui s'intéressent principalement aux déterminants du bonheur individuel n'ont pas besoin de faire cette hypothèse.

[41]

Daniel Read, « Utility Theory From Jeremy Bentham to Daniel Kahneman », Thinking and Reasoning, vol. 13, no 2007, p. 45-61.

[42]

Marc Fleurbaey propose une version théorique de cet indicateur dans sa contribution au numéro spécial de la revue de philosophie économique consacré à Rawls : M. Fleurbaey, « Ni perfectioniste, ni welfariste : l'indice des biens premiers est possible », Revue de Philosophie Économique, vol. 7, 2003, p. 111-135.

Résumé

Français

La proposition de Rawls concernant la mesure du bien-être à partir du panier des biens premiers a fait l'objet de vives critiques de la part des économistes à la parution de la Théorie de la justice. Ce n'est donc pas le moindre des paradoxes que de voir resurgir les questions soulevées par Rawls sur la métrique du bien-être dans les débats relatifs à la construction d'un indicateur du bien-être social. L'article revient sur le malentendu originel entre Rawls et les économistes concernant le maximin et montre comment la proposition de Rawls relative à la construction d'un indice de biens premiers permet de remettre en perspective les débats actuels sur les limites du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social.

English

Rawls' proposal of a metric of well-being based on the basket of primary goods drew heated criticism from economists when A Theory of Justice was first published. So there is a certain irony in seeing the questions Rawls raised about the metric of well-being reëmerge in the debate over the construction of an indicator of social well-being. The above article revisits the original misunderstanding between Rawls and the economists about the maximin and shows how the Rawlsian conception of an index of primary goods puts in perspective the current debate about the limitations of using gross domestic product as an indicator of social well-being.

Plan de l'article

  1. 1. Le maximin rawlsien et les économistes : le malentendu initial
    1. 1.1. Les fondements welfaristes du choix social en économie
    2. 1.2. Rawls précurseur des critiques du welfarisme
      1. 1.2.1. Quelles sont les limites du cadre welfariste dans la définition du bien-être ?
      2. 1.2.2. Quel problème la métrique des biens premiers pose-t-elle au cadre welfariste ?
  2. 2. La définition du bien-être et la possibilité d'un choix social non welfariste : le bonheur individuel est-il le seul guide des politiques publiques ?
    1. 2.1. Le développement de la réflexion sur la définition du bien-être et sa mesure
    2. 2.2. Deux propositions pour mesurer le bien-être social

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