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Raisons politiques

2010/1 (n° 37)


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DANS LE CONTEXTE DU DEBAT lancé en France sur les contours de l'identité nationale, la constitution d'un dossier sur le « nationalisme ordinaire » pourrait légitimement être perçue comme une provocation. L'oxymore apparent de la formule, traduction du concept de « banal nationalism » développé par Michael Billig [1][1] Michael Billig, Banal nationalism, Londres, Sage, ..., illustre avant tout la difficulté de transcrire en français les termes d'un débat théorique essentiellement anglo-saxon. En premier lieu, le terme de « nationalisme » se réfère souvent en français à la manifestation d'un attachement fondamental à la nation conçue comme une communauté organique, lorsque l'utilisation du vocable en anglais demeure plus flexible, désignant l'ensemble des comportements et des pratiques politiques de promotion et d'identification à la communauté nationale, des formes les plus bénignes aux plus radicales. Le choix de traduire la notion de banal nationalism par « nationalisme ordinaire » fait cependant moins écho au « racisme ordinaire » auquel peuvent renvoyer les débats sur l'identité nationale, qu'à la « culture très ordinaire » évoquée par Michel de Certeau pour mettre en lumière les structures de la société à travers l'analyse de la vie quotidienne [2][2] Michel de Certeau, L'invention du quotidien, 1/ Arts....

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Ce dossier constitue l'aboutissement et l'extension d'une journée d'étude organisée en mai 2009, et consacrée aux « manifestations contemporaines du nationalisme ordinaire » [3][3] Cette journée a été organisée par l'Ecole doctorale.... Il se nourrit d'une volonté de déplacer le centre névralgique de la recherche sur la nation et le sentiment national. Il s'inspire du constat que l'examen de l'émergence des nations a généré une littérature pléthorique et détaillée, alors que leur fonctionnement actuel reste un thème largement moins débattu. En effet, les interprétations divergentes sur l'origine des nations ou « guerres du modernisme » (modernism wars) opposant primordialistes, ethno-symbolistes et modernistes depuis presque vingt-cinq ans ont quasiment occulté les observations sur la permanence du modèle national dans les sociétés contemporaines. Par ailleurs, comme le notait déjà Orvar Löfgren en 1989, « il a longtemps existé une division du travail dans laquelle les historiens se sont concentrés sur le nationalisme comme phénomène politique et idéologique, alors que les anthropologues ont travaillé principalement à l'intérieur du cadre conceptuel de l'ethnicité [4][4] Orvar Löfgren, « The Nationalization of Culture »,... ». Cette division a connu une évolution rapide depuis les années 1990, marquée par une montée en puissance des politistes et des sociologues. Subsiste pourtant une aporie dans les schémas théoriques couramment proposés : si les modalités selon lesquelles les récits nationaux sont nés ou ont été réinventés depuis le 19e siècle ont été clairement établies, comment expliquer que ces derniers conservent une telle légitimité dans la période contemporaine ? En d'autres termes, quels sont les mécanismes qui permettent aujourd'hui à la communauté imaginée nationale de se perpétuer ? Les théories classiques de la nation demeurent peu convaincantes sur ces questions, lorsqu'elles ne se sont pas contentées de les ignorer.

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A ce titre, la multiplication récente d'articles et de commentaires sur la dimension quotidienne et informelle de l'appartenance nationale illustre le caractère heuristique de cet angle d'analyse vis-à-vis des études historiques qui dominaient le champ jusqu'alors. Certes, des intuitions existaient déjà dans l' uvre de certains pères de la sociologie (Sylvain Antichan). Mais cette réflexion s'est surtout inspirée, au milieu des années 1990, de l'apport théorique de l'ouvrage de Michael Billig, Banal Nationalism. Elle a par la suite donné naissance à une série de perspectives faisant la part belle aux contingences de la vie quotidienne dans la compréhension du sentiment national, couvertes par le vocable général de « everyday nationhood » ou « everyday nationalism » [5][5] Voir à ce sujet les contributions récentes de Jon E...., mettant en lumière les racines du nationalisme dans l'identité individuelle.

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L'objectif de ce dossier est en ce sens de contribuer à l'appréhension de la manière dont l'appartenance nationale se perpétue dans le monde contemporain, à travers les micro-processus d'identification qui structurent la vie quotidienne des individus. Plus qu'une référence indépassable, l'ouvrage de Michael Billig constitue le point d'appui théorique de ce dossier. Les articles présentés ici ont adopté une démarche critique envers l'auteur de Banal Nationalism visant à enrichir le champ des études de la socialisation au national.

Le « nationalisme banal » de Michael Billig

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S'inspirant des principales contributions analysant la naissance ou la « réinvention » des traditions nationales, Michael Billig tire partie des outils de la psychologie sociale et de la sociologie pour définir sa théorie. Il définit ainsi le nationalisme ordinaire comme « l'ensemble des habitudes idéologiques qui permettent aux nations occidentales établies d'être reproduites (...) ces habitudes ne sont pas extérieures à la vie quotidienne, comme l'ont supposé certains observateurs. Chaque jour la nation est indiquée, ou "balisée" (flagged) dans la vie des citoyens. Le nationalisme, loin d'être une humeur intermittente dans les nations établies, en est la condition endémique [6][6] M. Billig, Banal Nationalism, op. cit., p. 6 (notre.... »

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Plusieurs grandes lignes théoriques structurent cette définition. La première concerne l'angle choisi par Billig pour s'intéresser au phénomène nationalitaire. En effet, l'auteur de Banal Nationalism s'intéresse moins à la manière dont les ?tats-nations émergent ­ définie comme la victoire d'un processus hégémonique ayant rendu de manière illusoire le mouvement nationaliste légitime ­ qu'à la façon dont le référent national se perpétue. Comment les nations modernes « sont[-elles] reproduites comme nations et leurs citoyens comme nationaux [7][7] Ibid. » ? Ce faisant, il rompt avec les théories classiques et s'éloigne de l'opposition structurante entre modernistes et primordialistes. L'important pour Billig n'est pas de comprendre « quand » et « comment » la nation s'est-elle construite. Constatant la permanence du modèle national, il préfère interroger les fondements de sa primauté idéologique à l'époque contemporaine. Fidèle à la conception de la nation comme communauté imaginée développée par Benedict Anderson, Billig souligne la dimension psychologique de l'attachement à ces dernières (Antony Giddens), même s'il reste méfiant vis-à-vis d'une lecture essentiellement subjective du nationalisme. Il fait ainsi valoir que « l'identité psychologique, en elle-même, ne constitue pas la force dominante de l'histoire, façonnant les ?tats-nations dans leurs formes contemporaines. Les identités nationales sont plus des formes de vie sociale que des états psychologiques ; en tant que telles, elles sont des créations idéologiques, prises dans les processus historiques de la nationalité [8][8] Ibid., p. 24.. »

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La seconde ligne d'analyse concerne la distinction souvent effectuée entre le patriotisme soi-disant anodin des nations occidentales et le nationalisme perçu comme omniprésent, agressif ou « chaud » des nations du Sud ou en voie de développement. Refusant cette dichotomie, Billig affirme que le nationalisme est un discours idéologique hégémonique dans les nations occidentales aujourd'hui. Loin d'être une disposition épisodique dans les nations « établies », fruit de circonstances extraordinaires, aux marges du système politique, le nationalisme est la condition permanente de leur fonctionnement. Le cadre national fait en effet partie intégrante d'un « sens commun » qui tend à présenter les nations comme naturelles. La permanence historique de ces « faits sociaux » anciens, pour reprendre la terminologie mise en place par ?mile Durkheim, renforce ce sentiment dans de nombreux pays « occidentaux ». Ainsi, il n'est pas possible ni souhaitable de distinguer les deux facettes du nationalisme, l'une bénigne et l'autre extrême, car les événements exceptionnels menant à la manifestation visible d'un nationalisme conscient et potentiellement agressif « dépendent de fondations idéologiques pré-existantes [9][9] Ibid., p. 5. » : ils s'appuient sur une série de croyances ritualisées et fermement enracinées dans chaque individu.

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C'est l'étude de ces fondations idéologiques et de leurs racines dans la vie quotidienne que Michael Billig place au centre de sa théorie. Il défend l'idée que le nationalisme ne se nourrit pas, dans la période contemporaine, d'une exhortation extérieure imposée à la population des ?tats-nations, mais plutôt de la reproduction d'un ensemble de dispositions sociales qui nationalisent les nationaux. Ainsi, « pour qu'une telle reproduction quotidienne puisse survenir, on peut émettre l'hypothèse qu'un complexe de croyances, de suppositions, d'habitudes, de représentations et de pratiques doit aussi être reproduit... et ce de manière banalement triviale [10][10] Ibid., p. 6. ». Cette argumentation révèle l'importance d'une routine quotidienne, d'une répétition de représentations familières permettant la naturalisation de l'appartenance nationale. Cette routine indique à l'individu, le plus souvent à son insu, qu'il évolue dans un univers social dans lequel la nation est l'un des principaux points d'ancrage. Le nationalisme ordinaire emprunte à Pierre Bourdieu le concept d'habitus et, sans le citer, à Norbert Elias celui d'habitus national, que Billig utilise pour démontrer comment l'individu s'adapte à un environnement dans lequel la nation est l'une des catégories impératives.

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La nation est ainsi continuellement balisée, rappelée à l'attention de l'individu à travers mille détails d'une routine passant le plus souvent inaperçue, qui établit la nation au centre de la vie sociale. Par un processus largement inconscient, « de nombreuses petites manières, il est rappelé aux individus leur place nationale dans un monde de nations [11][11] Ibid., p. 8. ». La métonymie choisie par Billig pour symboliser le nationalisme ordinaire est celle du drapeau national flottant à l'entrée d'un édifice public, sans que personne n'y prête attention, par opposition au drapeau agité avec ferveur dans le cas du nationalisme classique. L'?tat est considéré comme l'acteur central du nationalisme ordinaire, car le nationalisme est avant tout une idéologie qui « permet à l'?tat d'exister ». Par conséquent, « si le nationalisme est l'idéologie qui entretient les ?tats-nations en tant qu'?tats-nations, alors "[celle-ci est] la plus couronnée de succès de toute l'histoire de l'humanité" [12][12] Ibid., p. 15. et p. 22. ». Le nationalisme est présenté comme une ressource indispensable pour les élites politiques car lorsque le drapeau de l'identité nationale est consciemment agité, il permet de mobiliser les foules, les images invoquées étant inconsciemment connues de tous. L'argument de Billig fait écho à ce qu'Orvar Löfgren nomme la « check-list identitaire » nationale dans la vie quotidienne [13][13] O. Löfgren, « The Nationalization of Culture », art..... Ce dernier examine la production des symboles structurant l'imaginaire national, et souligne la diversité et la disparité de ces derniers. Dans son analyse, il n'est pas possible de limiter les allégories de la nation aux grandes commémorations et aux emblèmes officiels de l'?tat. Il est nécessaire d'ajouter à ces insignes de la vie nationale d'autres représentations, parfois plus mineures, tirées de la vie quotidienne [14][14] Löfgren cite en exemple l'énumération proposée par.... Mais alors que Löfgren insiste essentiellement sur les manifestations culturelles, Billig s'intéresse aussi aux croyances, aux comportements et aux habitudes qui rappellent le référent national.

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L'étude du nationalisme dans ses dimensions les plus informelles avait certes déjà fait l'objet d'observations et de tentatives de conceptualisation [15][15] On pense notamment à l'article de Thomas Hylland Eriksen.... Mais la parution de Banal Nationalism a incontestablement fait progresser le débat sur les formes multiples du nationalisme contemporain, et a suscité un nombre important de commentaires dès sa sortie. Si la vision de la nation enracinée dans le quotidien a été reconnue comme un apport sensible des théories de ce champ, l'ouvrage a aussi soulevé une salve de remarques critiques, notamment sur le niveau de généralité de son argumentation, et la faiblesse des exemples censés illustrer sa théorie. Sans récuser ces critiques souvent justifiées, auxquelles les apports de la théorie politique sont fréquemment confrontés, les articles de ce dossier débattent de certaines limites essentielles du concept de nationalisme ordinaire tel qu'il a été proposé dans Banal Nationalism, et tout en s'inspirant de cette théorie, proposent des visions alternatives de la nation au quotidien.

Au-delà du nationalisme banal

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La première critique partagée par la majorité des contributeurs de ce dossier concerne l'ethnocentrisme induit par la perspective de Billig. Dans sa tentative de situer le nationalisme au c ur de l'Occident et non pas seulement à ses frontières, l'auteur exclut in fine les « nouvelles » nations des pays du Sud de son analyse du nationalisme ordinaire. Ce faisant, il reconduit indirectement la division opérée par Hans Kohn entre les nations de l'Ouest soi-disant dotées d'un nationalisme « froid » ou apaisé, et le reste du monde (« Est » ou « Sud ») qui serait traversé par un sentiment national tourmenté, radical ou instable. Pourtant, l'examen de cas pratiques concernant le Sénégal (?tienne Smith) ou le Mexique (Paula López Caballero) démontre que la distinction entre nations occidentales du nord et nations du reste du globe est inopérante. Les individus sont nationalisés de manière ordinaire et banale dans l'ensemble des ?tats-nations, et pas simplement dans les nations occidentales (dont la délimitation géographique reste floue chez Billig), même si les ponts entre nationalisme ordinaire et nationalisme politique ou ethno-religieux varient selon les pays et les circonstances, comme le soulignent Malvika Maheshwari dans le cas de l'Inde et Hélène Thiollet pour l'Arabie Saoudite. En ce sens, la question de la « jeunesse » des nations n'a pas d'impact, dans les faits, sur le contenu ou la possibilité d'un nationalisme ordinaire, même si force est de constater qu'a priori, plus une nation est légitimée par la profondeur historique de son existence, plus sa qualité de nation aura tendance à être perçue comme « naturelle » et incontestable. De manière plus générale, le caractère protéiforme du nationalisme ordinaire témoigne de l'influence du contexte géographique et des tensions politiques intra-nationales sur la manière dont les individus sont socialisés nationalement.

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L'autre point de débat soulevé par ce dossier concerne les acteurs de la socialisation nationale. ? l'instar des lectures classiques du nationalisme, l'éclairage avancé par Billig privilégie une perspective stato-centrée du phénomène nationalitaire. Le sentiment national est nourri par l'?tat ou par les élites politiques et son objet reste de le conforter comme l'acteur fondamental du jeu politique national. Dans sa discussion sur le rôle de la langue dans le nationalisme, Billig reste ainsi fidèle aux perspectives tracées par Hobsbawm, Anderson et Gellner sur le rôle essentiel de l'?tat dans le processus de production d'un discours hégémonique légitimant une communauté nationale caractérisée par son homogénéité culturelle et dans la plupart des cas, linguistique. Plusieurs articles notent cependant que d'autres acteurs disputent à l'?tat la construction et le développement du sentiment national. Dans sa contribution sur les intuitions théoriques relatives à la nation dans l' uvre du sociologue Maurice Halbwachs, Sylvain Antichan démontre que la nation existe parce que les individus sont socialisés nationalement dans l'ensemble de leurs activités sociales, et pas uniquement dans leur relation à l'?tat. Malvika Maheshwari et Vincent Martigny insistent sur le rôle de la société civile, et plus particulièrement du marché, dans la perpétuation et la reformulation du référent national dans la vie quotidienne. Explorant l'impact de la socialisation à la nation dans l'enfance, Katharine Throssell défend quant à elle l'idée qu'une pluralité d'acteurs publics et privés (école, famille) sont à la source d'une conception de la nation comme communauté naturelle chez les jeunes enfants. Tilman Turpin analyse l'euphorie patriotique allemande pendant la coupe du Monde de football en 2006, et revient sur la manière dont les élites politiques et intellectuelles se sont adaptées au mouvement populaire sans en être jamais les instigateurs. La reproduction du modèle national peut même être entreprise par les étrangers qui vivent au sein de la nation, comme l'illustre la contribution d'Hélène Thiollet sur l'intégration des travailleurs migrants et de leurs familles en Arabie Saoudite. Enfin, ?tienne Smith examine la manière par laquelle le nationalisme ordinaire peut parfois contrevenir aux logiques de l'?tat. Il démontre ainsi comment la langue wolof a progressivement pris le statut de symbole de l'identité nationale sénégalaise, s'imposant « par le bas » à travers un processus d'appropriation populaire, et ce malgré les tentatives de l'?tat d'imposer le Français. De manière générale, plutôt que d'insister sur le rôle unique ou prédominant de l'?tat dans la formalisation et la socialisation nationale, ces analyses de cas nous conduisent à parler, comme le fait Yves Deloye, de « co-production » du sentiment national entre l'?tat, le marché et la société civile [16][16] Y. Deloye, « National identity and everyday life »,....

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Le troisième aspect du débat soulevé dans ce dossier sur le nationalisme ordinaire concerne la définition des contours du nationalisme, sur lesquels Billig reste vague. Rogers Brubaker a déjà critiqué sa tendance à concevoir la nationalité comme une catégorie sociale dominante et impérative qui renverrait systématiquement aux politiques nationalistes. Son enquête sur la nation dans le quotidien en Transylvanie a tenté au contraire de démontrer une disjonction entre « la thématisation de l'ethnicité et de la nationalité dans le domaine politique et sa traduction pratique dans la vie quotidienne... même dans les situations d'intense conflit ethno-politique au niveau des élites [17][17] Rogers Brubaker, Margit Feischmidt, Jon Fox, Liana... ». Avec cet argument, Brubaker insiste sur le fait que l'identité nationale est en concurrence avec d'autres identités collectives ou individuelles qui peuvent, selon les circonstances, prendre le pas sur l'appartenance nationale. Malgré l'intérêt de réaffirmer que la nation n'est pas toujours la première communauté sociale à laquelle s'identifient les individus, cette critique de la primordialité de la nation ne met pas en cause la théorie du nationalisme ordinaire de manière significative. Il est bien sûr possible que d'autres formes d'identités puissent dans certains contextes être mobilisées de manière plus efficiente que l'identité nationale. Mais la proposition avancée par Brubaker ne nous renseigne pas sur les mécanismes de mobilisation de cette dernière. Elle néglige le fait que même si le référent national n'est pas toujours prédominant, 1) les individus interagissent dans un univers social dans lequel la nation leur est signifiée de manière quotidienne ; et 2) la nation est considérée comme la forme d'appartenance politique la plus légitime pour une part considérable (majoritaire ?) d'individus dans le monde.

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Plus juste nous paraît l'argument formulé par Pierre Birnbaum, Tilman Turpin ou Anne-Marie Thiesse récusant l'idée que la nation est toujours un plébiscite inconscient ou ordinaire. L'attachement ou le rejet de la nation peuvent en effet être exprimés consciemment par les individus dans la vie quotidienne. Pierre Birnbaum examine la législation défendant les individus qui dégradent le drapeau américain pour démontrer que le nationalisme ordinaire n'est pas seulement affaire de processus inconscient de la part des populations. Le « balisage inconscient » (mindless flagging) de la nation présenté par Billig comme majoritaire est bien souvent un mindful flagging, un balisage conscient, sans pour autant être ouvertement nationaliste. Cette idée est aussi défendue par Tilman Turpin à travers son observation du soutien populaire allemand à l'équipe nationale de football, symbole d'une auto-célébration nationale sur un mode non politique, si ce n'est ordinaire. Anne-Marie Thiesse décrypte pour sa part l'intrusion consciente du champ politique dans le domaine apparemment « banal » de la création d'un musée d'histoire de France. Elle met en lumière les stratégies politiques de présentification du passé ­ la relecture de l'histoire en tenant compte des enjeux politiques contemporains ­ et démontre dans son article que le sentiment national est exprimé et manipulé de manière souvent très consciente. Ces contributions illustrent aussi l'idée essentielle que la perpétuation du modèle national s'accompagne d'une redéfinition permanente du type d'attachement qui relie les individus à leur nation. La relation à la communauté nationale est en effet mobile historiquement au sein de chaque nation.

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Enfin, à l'instar de nombreux exégètes du sentiment national, Michael Billig tend à accréditer l'hypothèse d'une consistance interne des identités nationales contemporaines. Ainsi, une fois établies, les nations s'agenceraient autour d'une identité homogène, cohérente, et figée dans le temps. Paula López Caballero conteste cette idée dans son analyse anthropologique des mythes locaux et nationaux au Mexique, soulignant au contraire la plasticité du roman national. La force du récit national est historiquement sa capacité à être intégré, remanié, adapté ou interprété par le niveau local, au quotidien. En ce sens, il n'existe pas une seule identité nationale homogène par nation. Une multitude de récits et de perceptions identitaires tentent d'accéder au statut de « vérité nationale » officielle légitime, y compris dans les nations apaisées. John Hutchinson parle des nations comme des « zones de conflit » dans lesquelles plusieurs discours sont perpétuellement en concurrence pour définir le récit hégémonique qui les structure [18][18] John Hutchinson et Montserrat Guibernau (dir.), Understanding.... Malvika Maheshwari explore cette multiplicité de récits nationaux à travers le cas de l'art calendaire en Inde et expose les conflits qui peuvent en résulter. Cette concurrence est d'autant plus significative que la révolution des communications, associée au déclin de la capacité étatique à fixer le compromis historique de l'identité nationale (Sophie Duchesne) a entraîné une explosion du nombre d'acteurs revendiquant un rôle dans la définition du panthéon des valeurs nationales. L'une des forces du nationalisme a longtemps été d'éclipser cette diversité et cette concurrence au profit d'un roman national apparemment unifié, ordonné et compréhensible par le plus grand nombre. Mais l'individuation progressive de la référence nationale, corollaire d'une attention accrue portée aux histoires individuelles par rapport à un récit unitaire national en déclin, a renforcé l'importance de la négociation du contenu de l'identité [19][19] L'idée du déclin du récit national unitaire a été popularisée.... Le cadre national conserve sa légitimité, alors que les contours de l'identité nationale font l'objet de contestations sans précédent dans l'histoire des nations. Plus qu'un signe de l'affaiblissement de la nation, cette négociation doit être comprise, au contraire, comme une perpétuation de l'importance symbolique du référent national.

Notes

[1]

Michael Billig, Banal nationalism, Londres, Sage, 1995.

[2]

Michel de Certeau, L'invention du quotidien, 1/ Arts de faire, 1re partie, « Une culture très ordinaire », Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2002. L'idée de nationalisme « ordinaire » nous semblait par ailleurs plus neutre que le terme « banal », porteur d'une nuance péjorative en français.

[3]

Cette journée a été organisée par l'Ecole doctorale de Sciences Po et l'Ecole normale supérieure rue d'Ulm le 27 mai 2009, avec Hélène Thiollet et ?tienne Smith. Les lignes qui suivent doivent beaucoup à leurs réflexions et commentaires sur ce thème.

[4]

Orvar Löfgren, « The Nationalization of Culture », Ethnologica Europaea, vol. 19, p. 7 (notre traduction).

[5]

Voir à ce sujet les contributions récentes de Jon E. Fox et Cinthia Miller-Idriss, « Everyday Nationhood », Ethnicities, vol. 8, no 4, 2008, p. 537-563, Rogers Brubaker, Margit Feischmidt, Jon E. Fox, Liana Grancea, Nationalist Politics and Everyday Ethnicity in a Transylvanian town, Princeton/Oxford, Princeton University Press, 2006, Jonathan Hearn, « National identity : Banal, Personal, and Embedded », Nations and Nationalism, vol. 13, no 4, 2007, p. 657-674 ou Yves Deloye, « National Identity and Everyday Life », in John Breuilly (dir.), Oxford Handbook of the History of Nationalism, Oxford, Oxford University Press, à paraître en 2010.

[6]

M. Billig, Banal Nationalism, op. cit., p. 6 (notre traduction).

[7]

Ibid.

[8]

Ibid., p. 24.

[9]

Ibid., p. 5.

[10]

Ibid., p. 6.

[11]

Ibid., p. 8.

[12]

Ibid., p. 15. et p. 22.

[13]

O. Löfgren, « The Nationalization of Culture », art. cité, p. 8.

[14]

Löfgren cite en exemple l'énumération proposée par T. S. Eliot pour définir la nation anglaise, mêlant célébrations et moments clés de l'histoire nationale à un ensemble de « madeleines culturelles », apparemment secondaires, évoquant la mémoire d'expériences partagées par les membres d'une même nation. T. S. Eliot inclut dans ce savoureux inventaire à la Prévert « le jour du Derby, la régate de Henley, l'île de Cowes, le 12 août... les courses de lévriers, le Fortuna, la cible d'un jeu de fléchettes, le fromage Wensleydale, le choux bouilli aux clous de girofle, la betterave vinaigrée, les églises gothiques du 19e siècle et la musique d'Elgar » : T. S. Eliot, Notes Towards a Definition of Culture, New York, Harcourt, 1949, p. 30.

[15]

On pense notamment à l'article de Thomas Hylland Eriksen sur la distinction entre nationalisme formel et informel, Thomas Hylland Eriksen, « Formal and Informal Nationalism », Ethnic and Racial Studies, vol. 16, no 1, janvier 1993, p. 1-25.

[16]

Y. Deloye, « National identity and everyday life », art. cité.

[17]

Rogers Brubaker, Margit Feischmidt, Jon Fox, Liana Grancea, Nationalist Politics and Everyday Ethnicity in a Transylvanian town, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2006, p. 363.

[18]

John Hutchinson et Montserrat Guibernau (dir.), Understanding Nationalism, Cambridge, Polity, 2001, p. 83-88.

[19]

L'idée du déclin du récit national unitaire a été popularisée par Pierre Nora. Voir notamment Pierre Nora, Les lieux de mémoire, t. 3, Paris, Gallimard, p. 4687-4719, ou encore « Quelle crise de l'identité nationale ? », conférence prononcée le 16 février 2008 à l'Institut Catholique de Paris.

Plan de l'article

  1. Le « nationalisme banal » de Michael Billig
  2. Au-delà du nationalisme banal

Pour citer cet article

Martigny Vincent, « Penser le nationalisme ordinaire », Raisons politiques, 1/2010 (n° 37), p. 5-15.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-1-page-5.htm
DOI : 10.3917/rai.037.0005


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