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Raisons politiques

2010/3 (n° 39)


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LE FILM D'ORSON WELLES, sans doute une des grandes  uvres du cinéma du 20e siècle, est-il ou non fidèle au roman ? La question est mal posée. Il s'agit de deux créations artistiques différentes, même si le film suit, dans une large mesure, la trame du roman.

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Littérature et cinéma constituent deux langages distincts, irréductibles. Leur grammaire, leur lexique, leur vocabulaire et leur syntaxe sont radicalement différents. Toute image ­ et a fortiori toute succession d'images ­, est nécessairement, inévitablement, « infidèle » au texte et vice-versa. Cela ne veut pas dire, bien au contraire, qu'Orson Welles a « trahi » le roman de Franz Kafka. Comme l'observe si bien Henri Chapier, dans un célèbre compte-rendu du film dans Combat : « Le sens profond du livre, pour une fois, n'est pas trahi. (...) Orson Welles (...) a trouvé, à la manière de Baudelaire, un système de "correspondances" entre l'écriture et l'image, au point que l'angoisse de Joseph K. nous saisit peu à peu et subrepticement (...) [1][1] Combat, 24 décembre, 1962. ».

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Certes, le cinéaste a « interprété » le livre, il a effacé ou condensé des chapitres, en a ajouté d'autres inexistants, a remanié le début et la fin. Bref, il s'est approprié l' uvre de Kafka pour la recréer dans ses propres termes. Les différences entre les deux sont évidentes : elles résultent non seulement de l'écart nécessaire entre parole et image, mais aussi de deux esthétiques radicalement opposées ­ la retenue, la discrétion, l'atmosphère étriquée et étouffante du roman sont remplacées dans le film par la démesure, le grandiose, le cyclopéen, le pathos. Selon Yussuf Ishaghpour : « l'essentiel dans The Trial, ce sont l'architecture, la lumière, le mouvement. Fable, personnage et idée en sont presque les effets [2][2] Voir Yussuf Ishaghpour, Orson Welles cinéaste : une... ». Certes, le style de Kafka est aussi une écriture de lumière, mais celle-ci est occulte, et ne rayonne que sur les marges, dans les contours de la noirceur du récit.

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Le contraste entre les deux  uvres est aussi le produit de la différence des contextes historiques. Commençons donc par prendre acte de cette distinction, avant de discuter de la portée de certaines modifications apportées par le cinéaste.

Le contexte historique

Franz Kafka

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Ce n'est pas dans un avenir imaginaire, mais dans des faits historiques contemporains qu'il faut chercher la source d'inspiration pour la trame du Procès[3][3] Je m'appuie ici sur les recherches de Rosemarie Ferenczi,.... Parmi ces faits, les grands procès antisémites de son époque témoignaient de manière flagrante de l'injustice d'État. Les plus célèbres furent le procès Tisza (Hongrie, 1882), le procès Dreyfus (France, 1894-1899), le procès Hilsner (Tchécoslovaquie, 1899-1900) et le procès Beiliss (Russie, 1912-13). Malgré les différences entre les formes d'État ­ absolutisme, monarchie constitutionnelle, république ­ le système judiciaire a condamné, parfois à la peine de mort, des victimes innocentes dont le seul crime était d'être juif.

L'affaire Tisza ­ un procès pour meurtre rituel contre quinze membres de la petite communauté juive d'un village au Nord de la Hongrie en 1882-83 ­ ne peut pas avoir touché Kafka directement, puisqu'il est né en 1883. Cependant, on trouve, dans une lettre d'octobre 1916 à Felice Bauer, une émouvante référence à une pièce de l'écrivain juif allemand Arnold Zweig, Meurtre rituel en Hongrie (Berlin 1914), dédiée à cette affaire : « J'ai lu récemment une tragédie de Zweig, Ritualmord in Ungarn (...). Les scènes terrestres sont douées d'une vie convaincante, issue sans doute pour la plus grande part des grandioses documents du procès. Quoi qu'il en soit, il est à peine possible de l'analyser en détail, il est lié au procès et se tient désormais dans son cercle enchanté. Maintenant, je le vois tout autrement qu'autrefois. À un certain passage, j'ai dû m'arrêter de lire, je me suis assis sur le canapé et j'ai éclaté en sanglots. Voilà des années que je n'avais pas pleuré [4][4] Franz Kafka, uvres complètes, IV, Lettres à Felice,.... »

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En revanche, nous ne savons pas ce qu'il pensait du procès Dreyfus, rarement mentionné dans ses écrits et seulement en passant, comme dans une lettre de 1922 à Max Brod [5][5] F. Kafka, Briefe 1902-1924, Francfort, Fischer Taschenbuch...­ même si l'on peut être à peu près sûr que, comme tout citoyen européen (et juif) de cette génération, il connaissait les principaux épisodes de cet événement traumatique. Quant au procès Hilsner, malgré son jeune âge en 1899 (seize ans), Kafka n'a pas manqué d'en saisir l'inquiétante portée. Condamné pour « meurtre rituel » à la peine de mort, malgré l'absence de preuves, le jeune Juif tchèque Leopold Hilsner n'a eu la vie sauve que grâce à une campagne menée par le dirigeant politique démocrate Thomas Masaryk (futur président de la République tchécoslovaque) ; lors de la révision du procès, sa peine a été commuée en détention à vie. Dans une conversation rapportée par Gustav Janouch, Kafka mentionne cet épisode comme le point de départ, notamment au cours de discussions avec son ami et collègue de lycée Hugo Bergmann, de sa prise de conscience de la condition juive : « un individu méprisé, considéré par le monde environnant comme un étranger seulement toléré [6][6] Gustav Janouch, Kafka und seine Welt, Vienne, Verlag... », en d'autres termes, un paria.

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Certes, les témoignages de Janouch sont sujets à caution, mais nous avons, dans la correspondance de Kafka avec Milena, une référence directe à l'affaire Hilsner, comme exemple paradigmatique de l'irrationalité des préjugés antisémites : « Je n'imagine pas comment les peuples (...) ont pu en venir à l'idée du meurtre rituel » ; dans une sorte de spectacle fantasmagorique, « on voit "Hilsner" commettre son forfait pas à pas ». On trouve d'ailleurs dans cette même correspondance plusieurs autres références à l'antisémitisme, pour lequel tous les Juifs « font figures de nègres » et constituent une « race de galeux [7][7] F. Kafka, Lettres à Milena, trad. de l'all. par Alexandre... ».

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Enfin il est probable que le procès du cordonnier juif Mendel Beiliss (Kiev, 1913), accusé lui aussi de « meurtre rituel », l'ait ébranlé plus encore. Le journal Selbstwehr, auquel il était abonné, était mobilisé par l'affaire, qui illustrait, de façon frappante, la condition de « paria » des Juifs dans l'Empire russe du fait de leur absence de droits, leur exclusion sociale, leur persécution par l'État. Et l'on sait que parmi les papiers que Kafka a brûlés peu avant sa mort se trouvait un récit sur Mendel Beiliss [8][8] Max Brod, Franz Kafka : eine Biographie, Francfort,....

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Ce rôle des procès antisémites, et particulièrement du dernier, comme source du Procès, n'est qu'une hypothèse. Mais elle est d'autant plus plausible que, à partir de 1911, après sa rencontre avec le théâtre yiddish et la naissance de son amitié avec l'acteur Itzhak Löwy, Kafka s'est pris d'un intérêt grandissant pour le judaïsme ­ qui s'est traduit, entre autres, par l'envoi de ses écrits à des publications juives telles Selbstwehr (la revue des sionistes pragois) ou Der Jude, la revue de Martin Buber. Cependant, il a ressenti ces procès non seulement en tant que Juif, mais aussi en tant qu'esprit universel, découvrant dans l'expérience juive la quintessence de l'expérience humaine à l'époque moderne. Dans Der Prozess, le héros, Joseph K., n'a pas de nationalité ou de religion déterminée : le choix même d'une simple initiale à la place du nom du personnage renforce son identité universelle : il est le représentant par excellence des victimes de la machine légale de l'État [9][9] Selon R. Ferenczi, l'affaire Hilsner, manipulée par....

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Dans cette réinterprétation universaliste des procès antisémites, sa sympathie pour les idées libertaires a sans doute joué un rôle non négligeable. Comme nous le savons, Kafka a fréquenté les milieux anarchistes pragois pendant quelques années. Or, la question de l'« injustice d'État » occupe une place importante dans la culture libertaire, qui commémore tous les ans, le premier mai, le souvenir des « martyrs de Chicago », dirigeants anarcho-syndicalistes exécutés en 1887 sous une fausse accusation. En 1909, une autre affaire avait soulevé l'indignation des milieux anarchistes et progressistes dans le monde entier : la condamnation à mort et l'exécution de Francisco Ferrer, l'éminent pédagogue libertaire, fondateur de l'École Moderne, accusé à tort d'avoir inspiré un soulèvement anarcho-syndicaliste à Barcelone. Selon le témoignage de Michal Marès, Kafka aurait participé à une manifestation pragoise de protestation contre l'exécution de Ferrer par la monarchie espagnole [10][10] Pour une discussion détaillée au sujet des idées libertaires....

Orson Welles

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Un demi-siècle d'histoire sépare la rédaction du roman et le tournage du film. L'événement décisif de ces années, qui a largement réorienté la lecture de Kafka, a été sans doute l'avènement du totalitarisme. Dès les années 1930, on est frappé par le caractère prophétique du roman ; il semble désigner, avec son imagination visionnaire, la justice des États d'exception. Bertolt Brecht a été un des premiers à dresser ce constat, dès 1937 : « les démocraties bourgeoises portaient au plus profond d'elles-mêmes la dictature fasciste, et Kafka dépeignait avec une imagination grandiose ce qui allaient être les camps de concentration, l'absence de toute garantie légale, l'autonomie absolue de l'appareil étatique [11][11] Bertolt Brecht, « Sur la littérature tchécoslovaque... ». Le même raisonnement ne vaut-il pas aussi, mutatis mutandis, pour l'URSS stalinienne ? C'est encore une fois Brecht, pourtant compagnon de route loyal du mouvement communiste prosoviétique, qui l'affirme, dans une conversation avec Walter Benjamin à propos de Kafka, en 1934 (c'est-à-dire avant même les Procès de Moscou) : « Kafka n'a eu qu'un seul problème, celui de l'organisation. Ce qui l'a saisi, c'est l'angoisse devant l'État-fourmilière, la façon dont les hommes s'aliènent eux-mêmes par les formes de leur vie commune. Et il a prévu certaines formes de cette aliénation, comme par exemple les méthodes de la GPU. » Et Brecht ajoute : « On voit avec la Gestapo ce que peut devenir la Tcheka [12][12] Cité dans Walter Benjamin, Essais sur Brecht, trad..... »

Une telle lecture est un légitime hommage à la clairvoyance de l'écrivain pragois qui a su saisir des tendances, présentes à l'état de sinistres potentialités, dans les États européens « constitutionnels » du début du 20e siècle. Cependant, ces références, a posteriori aux États dits « d'exception », risquent d'obscurcir ce qui constitue une des idées-forces du roman : l'« exception », c'est-à-dire l'écrasement de l'individu par les appareils d'État, au mépris de ses droits, est la règle ­ je paraphrase une formule de Walter Benjamin dans les Thèses « Sur le concept d'histoire ». En d'autres termes, Le Procès s'attaque à la nature aliénée et oppressive de l'État moderne, y compris celui qui s'auto-désigne comme « État de droit ». Aussi, dès les premières pages du roman, il est énoncé clairement : « K. vivait pourtant dans un État régi par le droit, partout régnait la paix, toutes les lois étaient en vigueur, qui osait l'agresser chez lui ? [13][13] F. Kafka, Romans, « Le Procès », trad. de l'all. par... ». Comme ses amis anarchistes pragois, Kafka semble bien considérer toute forme d'État existante comme une hiérarchie autoritaire fondée sur l'illusion et le mensonge.

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Orson Welles a oublié d'inclure cette phrase sur l'État de droit dans le scénario, ce qui est regrettable. Toutefois, il ne lit pas le roman sous l'angle exclusif du totalitarisme. Certes, une des scènes du film, absente du roman, montre la rencontre de Joseph K. avec des individus qui attendent, devant les portes du Tribunal, qu'on décide de leur sort : ils sont âgés, à moitié nus et chargés de pancartes numérotées. La référence à l'univers concentrationnaire est évidente. Mais cette scène est relativement isolée dans le scénario ; on ne peut pas dire que celui-ci suggère que Joseph K. affronte une dictature totalitaire. Les insignes identiques que portent les individus du public dans le tribunal, que certains critiques ont voulu interpréter comme une référence au parti unique, se trouvent déjà dans le roman.

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L'intérêt de Welles pour l'oppression étatique est antérieur au tournage. Dans un entretien de 1958 aux Cahiers du Cinéma il expliquait : « dorénavant je m'intéresse plus aux abus de la police et de l'État qu'à ceux de l'argent, parce qu'aujourd'hui l'État est plus puissant que l'argent. Je cherche donc quelque moyen de dire ça [14][14] Cité par Jean-Philippe Trias, Le Procès d'Orson Welles,.... » L' uvre de Kafka semble par conséquent lui fournir un magnifique « moyen de dire ça ». Dans un entretien avec Jean Clay (été 1963), il revient sur les raisons de son intérêt pour Der Prozess : « C'est un grand livre. L'un des textes qui ont marqué l'époque. J'ai resitué l'histoire en 1963. Je voulais peindre un cauchemar très actuel, un film sur la police, la bureaucratie, la puissance totalitaire de l'Appareil, l'oppression de l'individu dans la société moderne [15][15] Ibid., p. 68.. » L'angle d'attaque inclut le totalitarisme, mais est bien plus ample.

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Comme l'observe à juste titre Yussuf Ishaghpour, la bureaucratie ne règne pas seulement ailleurs (Hitler, Staline), mais aussi dans la pays d'Orson Welles, aux États-Unis. Un bref rappel des engagements politiques de Welles est nécessaire ici : il faisait partie de ces intellectuels dénoncés, à l'époque de la guerre froide, comme des « anti-fascistes prématurés ». Il avait milité pour les républicains espagnols et s'était opposé au fascisme bien avant l'entrée en guerre des États Unis ; membre actif du Front Populaire et d'innombrables comités impulsés par la gauche, il avait été, pendant l'après-guerre, l'objet d'une surveillance rapprochée du FBI. Certes, il ne fut pas personnellement inquiété, mais plusieurs de ses amis et des acteurs ayant participé à ses films furent victimes du maccarthysme [16][16] Voir Y. Ishaghpour, Orson Welles cinéaste..., op. cit.,.... C'est peut-être à cette « chasse aux sorcières », et à l'inquiétude qu'elle a pu susciter chez lui, qu'il fait référence, dans son grand entretien avec Peter Bogdanovich : « [The Trial] est le film le plus autobiographique que j'ai jamais fait, le seul dont je me sens proche (...). J'ai fait des rêves récurrents de culpabilité (...). Je suis en prison, je ne sais pas pourquoi, on va me juger, et je ne comprends pas pourquoi [17][17] Peter Bogdanovich, Moi, Orson Welles, Paris, Seuil,... ».

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Aussi l'expérience du maccarthysme a-t-elle certainement été un des repères historiques qui l'ont inspiré pour interpréter le roman de Kafka comme un « cauchemar actuel ». Ce n'est donc pas un hasard s'il reprend, presque à la lettre, un passage du Prozess qui semble préfigurer les tristement célèbres inquisitions de la HUAC, la commission parlementaire pour l'enquête sur les unamerican activities ; il s'agit du conseil de Leni à Joseph K. : « À la première occasion, tu devrais faire des aveux complets. Sinon, tu ne pourras jamais leur échapper. Tu resteras sous leur emprise. À tout jamais. » Les passages soulignés ont été ajoutés dans le scénario par Welles. Visiblement, ce texte lui rappelait quelque chose, et il a souhaité le renforcer.

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Le contexte historique et politique américain de Welles, très différent de celui, juif et centre-européen, de Kafka, relève ainsi de la prise de position radicalement universaliste du film. Welles semble le regretter : « Je crois que la plus grande faiblesse du film, c'est cette tentative d'universalité. Peut-être que sur un certain plan, un film perd toujours un peu de sa force à se vouloir universel [18][18] Ibid.. » Ceci est peut-être vrai, mais il faut reconnaître que la « tentative d'universalité » se trouve déjà, comme nous l'avons observé plus haut, dans le roman lui-même.

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Pour discuter des « correspondances » et des dissonances entre roman et film, nous allons nous limiter à trois moments décisifs : le prologue, la question de la culpabilité du héros et la conclusion (l'exécution).

Le prologue : « Devant la loi »

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Comme on le sait, Welles introduit le film avec la parabole « Devant la loi », qui figure dans un des derniers chapitres du roman. Il fait raconter cette légende par le merveilleux « écran d'épingles » d'Alexeieff, un procédé extraordinaire qui renforce l'aura biblique, ou talmudique, du texte. Ce choix nous paraît légitime, dans la mesure où ce texte résume, en quelque sorte, l'« esprit » du roman. Welles fait suivre le récit de quelques commentaires. Le plus intéressant est celui-ci : « Il a été dit que la logique de cette histoire est la logique d'un rêve ». Il se peut que « Il a été dit » soit une référence au livre savant de Marthe Robert, Kafka, paru chez Gallimard en 1960, qui proposait cette lecture ; mais Kafka lui-même avait, à plusieurs reprises, comparé son écriture à la description d'un rêve. L'atmosphère onirique dans laquelle baigne The Trial est donc parfaitement compatible avec celle du Prozess, même si la représentation des images oniriques est profondément différente dans les deux cas.

L'autre commentaire de Welles est beaucoup plus contestable. Dans la première version du scénario, il écrit : " l'erreur est de croire que le problème puisse être résolu seulement par des connaissances spéciales ou de la perspicacité : que c'est une énigme à résoudre (...) Un vrai mystère est insondable et rien ne s'y cache. Il n'y a rien à expliquer... (...) Vous vous sentez perdu dans un labyrinthe ? Ne cherchez pas la sortie, vous ne pourriez pas la trouver... Il n'y a pas de sortie. » Dans le scénario définitif il est simplement dit : « Cette histoire est contée dans un roman intitulé Le Procès. Ce qu'elle signifie ? (...) Il n'y a ni mystère, ni énigme à résoudre [19][19] Orson Welles, Le procès. Découpage intégral, Paris,.... »

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Cette lecture de la parabole est respectable, et partagé par plusieurs interprètes, à commencer par Jacques Derrida qui déclarait ce texte « insaisissable » et « incompréhensible » [20][20] Jacques Derrida, La faculté de juger, « Préjugés »,.... À notre avis, cependant, on peut saisir et comprendre la parabole, à condition de la situer dans un contexte plus ample : la spiritualité de Kafka, ses convictions éthico-sociales et, en particulier, son anti-autoritarisme d'inspiration libertaire. Comment cet anti-autoritarisme ­ une attitude existentielle, Sitz im Leben, plus qu'un choix politique ­ pourrait-il ne pas se traduire aussi sur le terrain religieux ? Il prend alors la forme d'un refus face à tout pouvoir qui prétend représenter la divinité et imposer en son nom des dogmes, des doctrines, des interdictions. Ce n'est pas tant l'autorité divine ­ si tant est qu'elle existe ­ qui est remise en question que celle des institutions religieuses, des clercs et autres gardiens de la Loi. La religion de Kafka, dans la mesure où l'on peut utiliser cette expression, serait une sorte de religion de la liberté ­ le terme est de son ami juif pragois Felix Weltsch ­ au sens le plus fort et le plus absolu du terme, d'inspiration juive hétérodoxe.

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Parmi les multiples écoles d'interprétation que ce texte mystérieux et fascinant a suscitées au cours du siècle, la plus pertinente nous semble être celle qui voit dans le gardien des Lois le représentant, non de l'insondable justice divine, face à laquelle l'homme de la campagne, comme Job, se trouverait désarmé (thèse peu convaincante défendue par Max Brod), mais plutôt de cette Weltordnung fondée sur le mensonge dont parle Joseph K. dans le débat avec le prêtre dans la cathédrale. Le premier interprète à proposer cette lecture de la parabole n'est autre que l'ami de toujours, Felix Weltsch, qui, fidèle à sa philosophie de la liberté, souligne, dans un article publié en 1927 : « l'homme de la campagne a échoué parce qu'il n'a pas voulu prendre le chemin vers la Loi en traversant cette porte sans autorisation [21][21] Felix Weltsch, « Freiheit und Schuld in F. Kafka's.... »

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En d'autres termes, l'homme de la campagne s'est laissé intimider : ce n'est pas la force qui l'empêche d'entrer, mais la peur, le manque de confiance en soi, la fausse obéissance à l'autorité, la passivité soumise [22][22] Walter H. Sokel, Franz Kafka. Tragik und Ironie, Munich,.... S'il est perdu, c'est « parce qu'il n'ose pas placer sa loi personnelle au-dessus des tabous collectifs dont le gardien personnifie la tyrannie » (Marthe Robert) [23][23] Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka, Paris, Calmann-Lévy,.... À certains égards, le gardien des portes est une surpuissante image paternelle, qui empêche au fils l'entrée dans sa propre vie indépendante. La raison profonde pour laquelle l'homme n'a pas franchi la barrière vers la Loi et vers la vie, c'est la peur, l'hésitation, le manque de hardiesse. La crainte, l'Angst de celui qui implore le droit d'entrer, est précisément ce qui donne au gardien la force de lui barrer la route [24][24] Jürgen Born, « Kafkas Türhütter legende. Versuch einer....

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Le gardien des portes de la Loi, comme les juges du Procès, les fonctionnaires du Château ou les commandants de La colonie pénitentiaire, ne représentent en rien, aux yeux de Kafka, la divinité (ou ses serviteurs, anges, messagers, etc.). Ils sont les représentants du monde de la non-liberté, de la non-rédemption, le monde étouffant dont Dieu s'est retiré. Face à leur autorité arbitraire, mesquine et injuste, la seule voie pour le salut serait de suivre sa propre loi individuelle, en refusant de se soumettre et en franchissant les barrières interdites. Ainsi seulement on peut accéder à la Loi divine, dont la lumière est cachée par la porte.

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Plusieurs passages du Journal suggèrent que pour Kafka le franchissement d'un seuil ou l'acte de « forcer la porte » sont une sorte d'allégorie de l'auto- affirmation de l'individu et de sa liberté. Selon un fragment de récit de 1911, « franchir tout bonnement le seuil » est une sorte d'impératif catégorique : « c'est seulement ainsi qu'on agit comme il faut à son propre égard et à l'égard du monde ». Dans un autre passage, où l'écrivain parle à la première personne (6 novembre 1913), la traversée de « toutes les portes » est synonyme d'audace et de confiance en soi : « D'où me vient cette assurance soudaine ? Puisse-t-elle durer ! Puissé-je ainsi entrer et sortir par toutes les portes, en être humain se tenant à peu près droit. » Enfin, dans une notice de 1915, l'attitude passive, « rester tranquillement couché », est opposée à celle, active, de « forcer la porte du monde » [25][25] F. Kafka, Journal, trad. de l'all. par Marthe Robert,....

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Orson Welles, qui prétend qu'il n'y a « rien à expliquer » dans la parabole, a cependant très bien compris l'importance du thème de la porte fermée, et de sa transgression, dans le roman. Comme le remarque avec perspicacité Yussuf Ishaghpour, l'opposition initiale entre K. et la porte fermée est « quasiment la matrice du film. Elle est au centre de la parabole de la loi. Seuil, franchissement, la porte et sa traversée sont parmi les motifs principaux du film, présents constamment et significatifs dans divers registres. » Dans une scène inventée par Welles, K. « sort de chez l'avocat en brisant la porte, qui, depuis la parabole et le début du film, est là comme la marque même de l'interdit. Il passe le seuil [26][26] Y. Ishaghpour, Orson Welles cinéaste..., op. cit.,.... » En d'autres termes : l'intuition du metteur en scène l'a conduit à déchiffrer l'énigme qu'il prétendait, dans ce commentaire initial, sans explication possible.

La culpabilité

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Pour comprendre le sens du Procès, il faut surtout éviter le piège des lectures conformistes de cette  uvre, celles qui supposent la culpabilité de Joseph K. et donc la légitimité de sa condamnation. Ainsi, Erich Heller ­ dont certaines analyses sont tout à fait dignes d'intérêt ­, après une discussion détaillée de la parabole « Devant la Loi », conclut : « il y a une certitude qui est laissée intacte par la parabole aussi bien que par l'ensemble du roman : la Loi existe et Joseph K. a dû l'offenser terriblement, puisqu'il est exécuté à la fin avec un couteau de boucher à double tranchant ­ oui, à double tranchant ­ qui est plongé dans son c ur et y est retourné deux fois [27][27] Erich Heller, Franz Kafka, Princeton, Princeton University.... » Ce qui, appliqué aux événements du 20e siècle, aboutirait à la conclusion suivante : si telle ou telle personne ou même quelques millions de personnes sont exécutées par les autorités, c'est sans doute parce qu'elles ont terriblement offensé la Loi. En fait, rien dans le roman ne laisse entendre que le pauvre Joseph K. ait « terriblement offensé la Loi » (laquelle ?), et encore moins qu'il méritait la peine de mort !

Certes, reconnaissent d'autres lecteurs plus attentifs, rien dans le livre n'indique la culpabilité du héros, mais dans les chapitres que Kafka n'a pas eu le temps d'écrire se trouve sans doute « l'explication de la faute de Joseph K. ou du moins les raisons du procès [28][28] Casten Schlingmann, Franz Kafka, Stuttgart, Reclam,... ». Or, on peut spéculer à l'infini sur le roman que Kafka aurait écrit, ou aurait dû écrire, mais dans le manuscrit tel qu'il existe, une des idées-forces du texte est précisément l'absence de toute « explication des raisons du procès », et le refus obstiné de toutes les instances concernées ­ policiers, magistrats, tribunaux ­ d'en fournir une.

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Toutes les interprétations qui culpabilisent Joseph K. se heurtent inévitablement à la première phrase du roman : « Quelqu'un avait dû calomnier Joseph K., car, sans qu'il eût rien fait de mal, il fut arrêté un matin [29][29] F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 757.. » Il est important d'observer que cette phrase n'est pas du tout présentée comme l'opinion subjective du héros ­ telle celle exprimée dans les nombreux passages du roman où il clame son innocence ­ mais comme une information « objective », aussi factuelle que la phrase suivante : « La cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse (...) ne vint pas cette fois-là [30][30] Ibid. En proclamant tout au long du roman son innocence,.... »

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Ce qui est commun à ces différentes sortes d'exégèse, c'est qu'elles neutralisent ou effacent la formidable dimension critique du roman, dont le thème central est, comme l'a si bien compris Hannah Arendt, « le fonctionnement d'une sournoise machine bureaucratique dans laquelle le héros a été innocemment attrapé [31][31] Hannah Arendt, Sechs Essays, « F. Kafka », Heidelberg,.... »

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Comment cette question est-elle abordée dans le film ? Malheureusement la phrase inaugurale du roman, d'importance capitale, comme nous avons essayé de le montrer, disparaît dans le scénario. Beaucoup de commentaires sur The Trial insistent sur la « faute » sexuelle de K., son péché charnel, ses rapports coupables avec les personnages féminins : Mademoiselle Bürstner, Hilda, Leni. Joseph K. aurait même avoué son crime, en disant à sa voisine, avant de l'embrasser : mes pensées ne sont pas « pures à cent pour cent », parce que « même les Saints connaissent la tentation ». Cet argument ne nous semble pas convaincant. Certes, le film met en évidence, beaucoup plus que roman, la dimension sensuelle des rapports entre le héros et les personnages féminins. Mais en quoi le fait d'embrasser sa voisine, ou de faire l'amour avec la servante de l'avocat ­ dans les deux cas avec le consentement du partenaire ­ constituerait-il un crime, passible de la peine de mort qui plus est ? Orson Welles lui-même n'utilise pas du tout cet argument. Ses commentaires sur la question de la culpabilité de Joseph K. sont contradictoires. Ainsi, il affirme « À mon avis, pour Kafka, Joseph K. était coupable. Pour moi aussi ». À la question de Jean Clay, « Pour quelle raison ? », il répond « Il est fonctionnaire, chef de bureau (...). K. est vaniteux, arriviste. Victime de l'appareil, il essaie de lui résister, mais en même temps il est complice. » Fort bien, mais le Tribunal ne peut tout de même pas condamner K. parce qu'il est fonctionnaire et complice de l'appareil... Quant à ses défauts moraux, vanité et arrivisme, justifient-ils l'exécution ? Welles conclut : « Il est coupable parce qu'il fait partie de la condition humaine ». Une culpabilité aussi générale ne veut pas dire grand-chose, et n'explique en rien pourquoi Joseph K ­ et non d'autres personnages partageant cette condition humaine ­ fait l'objet d'un procès. Dans l'entretien avec Bogdanovich le cinéaste finit par écarter la question : « Qu'il soit coupable ou non n'a aucun sens [32][32] J.-P. Trias, Le Procès d'Orson Welles, op. cit., p... ».

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Le scénario semble plutôt inspiré par cette dernière remarque. On ne trouve dans le film aucune suggestion d'une « faute » ou culpabilité de Joseph K. et rien ne permet de comprendre de quoi on l'accuse et pourquoi on l'exécute. Welles a même inventé une scène, qui ne figure pas dans le roman ­ il l'enlèvera du découpage définitif ­ où K. consulte un ordinateur, avec l'aide d'une savante, pour savoir de quel crime on l'accuse : la réponse de l'appareil est qu'on le considère capable de commettre un seul crime : le suicide...Welles attribue à K. ce commentaire : « Mais c'est ridicule... ridicule [33][33] O. Welles, Le Procès..., op. cit., p. 109. » ».

Conclusion : l'exécution de Joseph K.

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Comment résister à l'engrenage meurtrier de la justice d'État ? Pour les amis sionistes de Kafka, il fallait que les parias juifs organisent leur auto-défense ­ Selbstwehr était le nom de leur revue, où Kafka avait d'ailleurs publié la parabole « Devant la Loi » ­ premier pas vers une dignité retrouvée. Pour ses amis anarchistes pragois, la seule défense était l'action directe des opprimés contre les pouvoirs oppresseurs. Kafka sympathisait probablement avec ces opinions, mais ce qu'il montre dans le Procès est moins optimiste et plus « réaliste », c'est la défaite et la résignation de la victime. La première réaction de Joseph K. c'est la résistance, la rébellion (individuelle) : il dénonce, proteste et manifeste, avec sarcasme et ironie, son mépris de l'institution censée le juger. Il tend aussi à sous-estimer le danger. Les personnages auxquels il demande de l'aide lui conseillent la soumission : « il n'y a pas moyen de lutter contre ce tribunal, on est contraint d'avouer. Passez donc aux aveux à la prochaine occasion », lui explique Leni, la servante de l'avocat ; quant à l'avocat lui-même, son avertissement à K. est tout simplement de « se résigner (abzufinden) à la situation telle quelle » et de ne pas bouger : « Surtout ne pas attirer l'attention ! Se tenir tranquille même si cela semble un contresens [34][34] F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 846, 857. J'ai légèrement... ! » Joseph K. refuse ces conseils « amicaux » ; il n'a que mépris pour les natures soumises et serviles, décrites comme « canines ».

Le chien, dans plusieurs romans de Kafka, est la figure allégorique de la servitude volontaire, du comportement de ceux qui se couchent aux pieds de leurs supérieurs hiérarchiques et qui obéissent aveuglément à la voix de leurs maîtres. Ainsi, dans Le Procès, l'avocat Huld « s'humilie de façon tout à fait canine devant le Tribunal ». Au degré hiérarchique inférieur, le commerçant Block se met à genoux aux pieds de Huld et se comporte de façon abjectement servile : " Ce n'était plus un client, c'était le chien de l'avocat. Si celui-ci lui avait ordonné de ramper sous le lit comme dans une niche et d'aboyer, il l'eût fait avec joie [35][35] F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 928.. »Or, dans le dernier chapitre du roman le comportement de Joseph K. change radicalement. Après une brève velléité de résistance ­ « je n'irais pas plus loin » ­ il conclut, suite à une mystérieuse et lointaine apparition de sa voisine, Mlle. Bürstner, à l'« inutilité » de toute résistance et se comporte envers les bourreaux avec complaisance (Entgegenkommen), c'est-à-dire en « parfaite harmonie » (vollem Einverständnis) avec leurs objectifs. Cependant, au moment où les bourreaux lui plongent le couteau dans le c ur, il arrive encore à articuler avant de rendre l'âme : « comme un chien ». Et l'ultime phrase du roman est un commentaire : « c'était comme si la honte devait lui survivre [36][36] Ibid., p. 747-751 (voir Der Prozess, op. cit., p. ... ». Quelle honte ? Sans doute celle de mourir « comme un chien », c'est-à-dire de façon soumise, en état de servitude volontaire (au sens que donne à ce terme Étienne de La Boétie).

31

Faut-il voir dans cette scène une référence cryptique à la servitude volontaire des soldats qui, en août 1914, marchaient au pas, avec joie et enthousiasme, pour le front, impatients de sacrifier leur vie pour la patrie ? Rappelons simplement que Franz Kafka, qui avait participé en décembre 1909 aux réunions publiques du Club anti-militariste Vilem Körber, a commencé à rédiger Le Procès en août 1914, quelques jours à peine après le début de la Première Guerre mondiale. C'est aussi à ce moment-là, le 6 août 1914, qu'il note dans son Journal : « Défilé patriotique. (...) J'assiste à cela avec mon regard méchant. Ces défilés sont l'un des plus répugnants phénomènes qui accompagnent accessoirement la guerre [37][37] F. Kafka, Journal, op. cit., p. 385.. »

32

Quoi qu'il en soit, la conclusion du roman est à la fois « pessimiste » et résolument anticonformiste. Elle exprime la sensibilité de paria rebelle chez Kafka qui, en même temps, manifeste dans ces pages de la compassion pour la victime et une critique de sa soumission volontaire. On peut les lire comme un appel à la résistance... [38][38] C'est l'interprétation proposée par le grand écrivain....

33

Orson Welles a significativement modifié la conclusion. La phrase « comme un chien »  disparaît, ainsi que celle sur la honte qui seule survit. Probablement le cinéaste n'a pas saisi la portée critique et subversive de la fin du roman. Elle lui semblait trop pessimiste, et le comportement de Joseph K. trop passif. Il s'en est expliqué dans un entretien de 1964 avec la revue Film Ideal : « Cette fin ne me plaît pas. (...) après la mort de six millions de Juifs, Kafka ne dirait pas cela. Il me semble que c'est du pré-Auschwitz. Je ne veux pas dire que ma fin était bonne, mais c'était la seule solution. Je devais passer à une vitesse supérieure, même si ce n'était que pour quelques instants (...) ». En réponse à la question « Joseph K. devait-il lutter ? », il répond : « Il ne le fait pas, il devait peut-être le faire (...) Moi je lui permets seulement de défier ses bourreaux à la fin [39][39] J.-P. Trias, Le Procès d'Orson Welles, op. cit., p.... »

34

Dans le scénario K. n'est plus exécuté avec un couteau, mais avec une dynamite ­ dont la fumée a été, à tort selon Welles, confondue avec celle d'un champignon atomique ­ et il refuse de s'immoler lui-même (cela vaut aussi pour le roman) ; enfin, sa révolte consiste à traiter les bourreaux de « lâches », de rire aux éclats, et de lancer un caillou dans leur direction. On comprend le désir de Welles de faire de Joseph K. un individu que résiste, qui proteste. Sa dernière scène est impressionnante, et d'une très grande force expressive. Mais finalement, la révolte reste bien limitée, velléitaire et singulièrement inefficace ; elle ne change pas fondamentalement le sens de la conclusion, dans la mesure où la victime ne lutte pas contre ses bourreaux.

35

Pour conclure, Kafka a réussi a rendre compte, comme personne avant lui ­ et probablement personne après lui ­ du fonctionnement de la machine judiciaire de l'État moderne du point de vue de ses victimes. Il le fait sans aucun pathos, avec sobriété et rigueur, dans un style qui se caractérise par l'austérité et le dépouillement ­ ce qui ne le rend que plus impressionnant. L'universalité du roman et sa forte charge de subjectivité ­ avec le regard de ceux qui tombent sous les roues du char triomphal de la « Justice » ­ ont contribué à faire du Procès une des  uvres littéraires qui ont le plus frappé l'imagination du 20e siècle. Le roman n'exprime pas un message politique ou doctrinaire, mais plutôt un certain état d'esprit anti-autoritaire, une distance critique et ironique envers les hiérarchies de pouvoir bureaucratiques et juridiques. On retrouve, sous une autre forme, et avec d'autres moyens esthétiques, ce même état d'esprit dans le magnifique film d'Orson Welles.

Notes

[1]

Combat, 24 décembre, 1962.

[2]

Voir Yussuf Ishaghpour, Orson Welles cinéaste : une caméra visible, Paris, Éd. de la Différence, 2001, vol. 3, p. 520. Cet ouvrage est sans doute le plus complet et le plus intéressant jamais écrit sur le cinéaste.

[3]

Je m'appuie ici sur les recherches de Rosemarie Ferenczi, Kafka. Subjectivité, Histoire et Structures, Paris, Klincksiek, 1975 : « Kafka n'a pas donc voulu être le prophète de catastrophes futures, il s'est borné à déchiffrer les aspects du malheur de son temps. Si ses descriptions apparaissent souvent effectivement comme prophétiques, c'est parce que des époques ultérieures constituent des suites logiques de celle de Kafka », p. 62.

[4]

Franz Kafka, uvres complètes, IV, Lettres à Felice, trad. de l'all. par Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, p. 799. Voir le chapitre « Kafka a pleuré » (« Kafka wept ») dans le livre de Sander Gilman, Franz Kafka. The Jewish Patient, Londres, Routledge, 1995.

[5]

F. Kafka, Briefe 1902-1924, Francfort, Fischer Taschenbuch Verlag, 1975, p. 402. Sander Gilman pense que l'affaire Dreyfus a hanté Kafka pendant toute sa vie adulte « et qu`elle aurait fourni le modèle pour Le Procès, mais il ne fournit pas un seul indice documentaire pouvant justifier une telle affirmation » : S. Gilman, Franz Kafka..., op. cit., p. 69-70.

[6]

Gustav Janouch, Kafka und seine Welt, Vienne, Verlag Hans Deutsch, 1965, p. 55. Sur l'affaire Hilsner et son impact sur l'opinion tchèque, voir R. Ferenczi, Kafka. Subjectivité..., op. cit., p. 46-58.

[7]

F. Kafka, Lettres à Milena, trad. de l'all. par Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1988, p. 66, 164, 255.

[8]

Max Brod, Franz Kafka : eine Biographie, Francfort, S. Fischer, 1954, p. 248. L'auteur cite le témoignage de Dora Dymant, la dernière compagne de Kafka : « Parmi les papiers brûlés se trouvait selon Dora un récit de Kafka qui avait pour sujet le procès pour meurtre rituel contre Beiliss à Odessa ». Voir à ce sujet Arnold J. Band, « Kafka and the Beiliss Affair », Comparative Literature, vol. 32, no 2, printemps 1980.

[9]

Selon R. Ferenczi, l'affaire Hilsner, manipulée par l'État, apprit à Kafka, au-délà des limites de la réalité juive, jusqu'où pouvait aller « l'arbitraire d'un pouvoir sans scrupules » (Kafka. Subjectivité..., op. cit., p. 61). Voir aussi p. 205 : « Le Procès est un réquisitoire contre l'Histoire de son époque qui a rendu possible des affaires comme celle de Hilsner ».

[10]

Pour une discussion détaillée au sujet des idées libertaires de Kafka et de ses liens avec les milieux anarchistes pragois, je renvoie à mon livre Franz Kafka, rêveur insoumis, Paris, Stock, 2004.

[11]

Bertolt Brecht, « Sur la littérature tchécoslovaque moderne » (1937), in Le siècle de Kafka, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, p. 162. Dans un essai publié en 1974, Joseph Peter Stern dresse un parallèle intéressant, mais un peu forcé, entre Le Procès de Kafka et la législation nazie ou la pratique des tribunaux du IIIe Reich. (J. P. Stern, « The Law of the Trial », in Franz Kuna, On Kafka : Semi-centenary Perspectives, New York, Harper & Row, 1976).

[12]

Cité dans Walter Benjamin, Essais sur Brecht, trad. de l'all. par Paul Laveau, Paris, Maspero, 1969, p. 132 et 136. Selon B. Brecht « la perspective de Kafka [est] celle de l'homme qui est tombé sous les roues » du pouvoir.

[13]

F. Kafka, Romans, « Le Procès », trad. de l'all. par Axel Nesme, Paris, Livre de Poche, 2000, p. 760.

[14]

Cité par Jean-Philippe Trias, Le Procès d'Orson Welles, Paris, Cahiers du Cinéma, 2005, p. 5-6.

[15]

Ibid., p. 68.

[16]

Voir Y. Ishaghpour, Orson Welles cinéaste..., op. cit., p. 8 et 479.

[17]

Peter Bogdanovich, Moi, Orson Welles, Paris, Seuil, coll. « Points », 1996, p. 299.

[18]

Ibid.

[19]

Orson Welles, Le procès. Découpage intégral, Paris, Seuil/Avant-Scène, 1971, p. 12.

[20]

Jacques Derrida, La faculté de juger, « Préjugés », Paris, Minuit, 1985, p. 113.

[21]

Felix Weltsch, « Freiheit und Schuld in F. Kafka's Roman "Der Prozess" », in Jüdischer Almanach aus dem Jahr 5687 (1926-1927), Berlin, Schocken Verlag, 1927, p. 115-121.

[22]

Walter H. Sokel, Franz Kafka. Tragik und Ironie, Munich, Albert Langen, 1964, p. 215 ; Ernst Fischer, « Kafka Conference », in Kenneth Hughes (dir.), Franz Kafka, an Anthology of Marxist Criticism, Londres, University Press of New England, 1981, p. 91.

[23]

Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka, Paris, Calmann-Lévy, 1979, p. 162. Voir aussi Ingeborg Henel, « L'obéissance à la loi externe empêche l'entrée dans la vraie loi » qui est « la loi de chaque individu » (I. Henel, « The Legend of the Doorkeeper and its Significance for Kafka's Trial », in James Rolleston (dir.), Twentieth Century Interprétations of "The Trial", Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1976, p. 41, 48.

[24]

Jürgen Born, « Kafkas Türhütter legende. Versuch einer positiven Deutung », in Luc Lambrechts et Jaak de Vos (dir.), Jenseits der Gleichnisse. Kafka und sein Werk, Bern, Verlag Peter Lang, 1986, p. 177-180. Une lecture intéressante, qui va dans le même sens, est celle proposée par Leandro Konder : « (...) le péché de l'homme fut l'obéissance ­ inversement à celui attribué par la Bible à Adam. La parabole kafkaïenne nous enseigne que pour atteindre la Justice véritable (...) il faut affronter vigoureusement et résolument les contrefaçons de Justice que des autorités illégitimes tentent de nous imposer. La légende contient donc un "appel à l'action" » : L. Konder, Franz Kafka, Vida e Obra, Rio de Janeiro, Ed. Paz e Terra, 1979, p. 144.

[25]

F. Kafka, Journal, trad. de l'all. par Marthe Robert, Paris, Grasset, 1954, p. 35, 296, 423. Certes, ces passages ne sont pas sans ambiguïté et sont passibles de lectures diverses. Par exemple, celui de 1913 conclut avec une formule dubitative : « je ne sais pas si c'est cela que je veux ».

[26]

Y. Ishaghpour, Orson Welles cinéaste..., op. cit., p. 488, 530.

[27]

Erich Heller, Franz Kafka, Princeton, Princeton University Press, 1982, p. 79-80.

[28]

Casten Schlingmann, Franz Kafka, Stuttgart, Reclam, 1995, p. 44.

[29]

F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 757.

[30]

Ibid. En proclamant tout au long du roman son innocence, Joseph K. ne ment pas, mais exprime une intime conviction. C`est la raison pour laquelle au moment où les policiers lui annoncent son emprisonnement, il croit à une farce organisée par ses collègues de bureau... C`est la réaction de quelqu`un qui a la conscience tranquille ! Certes, dans le Journal, Kafka désigne Joseph K. comme « coupable », contrairement à Karl Rossmann, l'innocent, même si tous les deux sont « punis de mort » (Journal, p. 445). Reste la question : coupable aux yeux de qui ? De l'auteur du roman ou de l'étrange tribunal qui l'a condamné, sans lui donner la possibilité de se défendre ? La deuxième réponse est la seule qui correspond à la lettre et à l'esprit du livre.

[31]

Hannah Arendt, Sechs Essays, « F. Kafka », Heidelberg, Verlag Lambert Schneider, 1948, p. 128.

[32]

J.-P. Trias, Le Procès d'Orson Welles, op. cit., p. 68-69.

[33]

O. Welles, Le Procès..., op. cit., p. 109.

[34]

F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 846, 857. J'ai légèrement rectifié la traduction : voir Der Prozess, Francfort, Fischer, 1985, p. 94, 104.

[35]

F. Kafka, Le Procès, op. cit., p. 928.

[36]

Ibid., p. 747-751 (voir Der Prozess, op. cit., p. 191-194).

[37]

F. Kafka, Journal, op. cit., p. 385.

[38]

C'est l'interprétation proposée par le grand écrivain non-conformiste autrichien Peter Handke : « Il n'existe dans les écrits des peuples depuis l'origine pas d'autre texte qui peut autant aider l'opprimé à résister dans la dignité et en même temps l'indignation à un ordre du monde qui s'est révélé être l'ennemi mortel que la fin du roman Le Procès, où Joseph K. le héros est traîné à l'abattage et où il accélère lui-même sa propre exécution (...). » (P. Handke, Le siècle de Kafka, « Discours de réception du prix Kafka » (1979), Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, p. 248).

[39]

J.-P. Trias, Le Procès d'Orson Welles, op. cit., p. 69.

Résumé

Français

Littérature et cinéma constituent deux langages distincts, irréductibles. Leur grammaire, leur lexique, leur syntaxe sont radicalement différents. Toute image, et a fortiori toute succession d'images est nécessairement, inévitablement, « infidèle » au texte. Dans son film The Trial Orson Welles s'est approprié du roman de Kafka ­ Le Procès ­ pour le récréer dans ses propres termes. Le roman n'exprime pas un message politique ou doctrinaire, mais plutôt un certain état d'esprit anti-autoritaire. On retrouve, sous une autre forme, et avec d'autres moyens esthétiques, ce même état d'esprit dans le film.

Plan de l'article

  1. Le contexte historique
    1. Franz Kafka
    2. Orson Welles
  2. Le prologue : « Devant la loi »
  3. La culpabilité
  4. Conclusion : l'exécution de Joseph K.

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