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Raisons politiques

2013/1 (n° 49)


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Depuis l'émergence du nationalisme à la fin du 18e siècle, celui-ci entretient des relations étroites avec la sexualité. La sexualité pouvait permettre de définir un critère d'appartenance nationale basé sur la respectabilité, elle pouvait être l'objet de formes de contrôle multiples en tant que mécanisme fondamental de la reproduction physique de la nation, et les désirs qui l'alimentaient pouvaient être transformés en un ardent amour pour la nation [1][1] Cet essai est issu d'un projet de recherche intitulé.... En ce sens, le nationalisme a toujours été un « nationalisme sexuel ». Ce qui est remarquable à propos des occurrences actuelles des liens entre nationalisme et sexualité est que des pratiques et identités sexuelles auparavant considérées comme inadmissibles au regard d'une appartenance nationale respectable sont aujourd'hui représentées comme précieuses et susceptibles d'être défendues contre ce que sont supposés être les ennemis de la nation. Dans certains des nationalismes sexuels qui ont émergé dans les deux dernières décennies en Europe et ailleurs, l'homosexualité a acquis, à différents degrés, un rôle considérable dans les tentatives de redéfinir la nation et de rétablir ses frontières [2][2] George L. Mosse, Nationalism and Sexuality : Respectability.... Les attitudes « libérales » et « progressistes » à l'égard de

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l'homosexualité représentent ainsi les marqueurs de ce qui est désigné comme des différences profondes, et parfois irréconciliables, entre la communauté « nationale » et, généralement, les immigrés musulmans. Ces différences servent en retour de preuve de l'impossible et indésirable nature d'un multiculturalisme que les nationalismes sexuels cherchent à discréditer et remplacer.

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Je chercherai à comprendre dans cet essai ce pourquoi l'homosexualité, dans des contextes variés, a acquis un tel rôle dans les tentatives de réarticuler la nature de la nation et les exigences de l'appartenance nationale convenable. Ce faisant, je proposerai une lecture du pouvoir de signification de l'homosexualité, et plus généralement de la sexualité dans la culture politique moderne. Ce que l'historienne Joan Scott a affirmé à propos des catégories du genre est également vrai des catégories de la sexualité : elles « sont à la fois (...) vides et débordantes » de sens [3][3] Éric Fassin, « The Rise and Fall of Sexual Politics.... Il s'agit de catégories rhétoriques particulièrement chargées qui peuvent être utilisées pour produire des significations très différentes dans une grande variété de champs.

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La présence centrale de l'homosexualité dans des formes de nationalisme sexuel doit être comprise comme « surdéterminée ». Elle ne saurait être expliquée en référence à une causalité politique unique ou un point d'origine culturel. Toute explication du travail idéologique que l'homosexualité accomplit dans le nationalisme sexuel doit à cet égard être limitée, et cela vaut également pour les hypothèses de cet article. Je déplace ici le regard sur un ensemble de traits de l'« homosexualité » qui peut aider à expliquer pourquoi cette dernière est à ce point devenue une catégorie idéologique utile pour différentes sortes de nationalismes sexuels contemporains. Je ne prétends pas pour autant écarter l'importance de contextes nationaux et de cultures politiques particuliers pour comprendre l'importance spécifique du travail idéologique de l'homosexualité à l' uvre [4][4] Joan Scott, « Genre, une catégorie utile d'analyse.... Je propose plutôt d'éclairer des éléments de la notion moderne d'homosexualité qui sous-tendent sa présence et son utilité dans plusieurs types de nationalismes sexuels. Mon analyse est à ce titre d'une nature relativement générale et abstraite et a pour seul but de proposer une exploration de la nature du pouvoir de signification politique de l'homosexualité dans les nationalismes sexuels contemporains. Cette interprétation de la place centrale de l'homosexualité dans ces nationalismes ne vaudra certainement pas dans tous les contextes et j'espère que de futures recherches, plus contextualisées, sauront montrer les limites de mon travail. Une limite de l'argument présenté ici peut déjà être soulignée. Il est probable que la compréhension historique spécifique de l'homosexualité comme une donnée, biologiquement déterminée ­ qui est la catégorie identitaire qui m'intéresse ici ­, est un instrument idéologique moins efficace dans un contexte où le débat politique autour de l'homosexualité est d'une nature épistémologique, c'est-à-dire se centre sur la question de savoir si l'homosexualité doit être considérée comme naturelle et biologiquement innée, ou comme la résultante de circonstances socioculturelles ou d'un choix libre [5][5] Ainsi que l'affirme Joan Scott, il est important de....

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Le pouvoir signifiant de l'homosexualité réside dans sa capacité à désigner plusieurs choses et à accomplir un travail politique et idéologique dans des contextes variés. Dans son analyse post-structuraliste de la rhétorique de l'(homo)sexualité dans les écrits littéraires et culturels modernes, le spécialiste américain de littérature Lee Edelman écrit : « Dès que l'homosexualité est localisée, et de fait peut être repérée dans le paysage social, elle devient la matière d'une dissémination métonymique qui l'autorise à être vue dans presque n'importe quoi [6][6] Je remercie George Chauncey de m'avoir signalé ce .... » Ce qui alimente ce processus de dissémination métonymique tient à ce qu'en tant que catégorie culturelle, l'homosexualité est à la fois vide et débordante de sens, mais qu'elle représente en même temps la promesse de figer la circulation de sens et d'établir des significations déterminées. Son statut culturel de vérité fondamentale censée en dire davantage sur quelqu'un que quoi que ce soit d'autre, renforcé par le discours biomédical affirmant cette vérité comme naturelle, en fait une catégorie qui peut effectivement être mobilisée pour établir des vérités et déterminer des significations dans d'autres champs que ceux qui relèvent stricto sensu des rapports sexuels entre personnes du même sexe [7][7] Lee Edelman, Homographesis : Essays in Gay Literary.... Il n'est peut-être d'ailleurs pas difficile de voir la valeur rhétorique de cette promesse d'arrêter le flot du sens et d'établir des significations déterminées dans les débats sur le multiculturalisme et l'identité nationale. Une rhétorique nationaliste sur l'homosexualité promet à la nation de lui donner ce qui est le plus insaisissable : l'identité. Cet article pose la question de savoir pourquoi, parmi toutes les catégories disponibles, l'homosexualité sert régulièrement de signe privilégié qui confère métonymiquement un sens identitaire à une nation qui semble désespérément en avoir besoin. Afin de répondre à cette question, je commencerai par aborder de plus près l'histoire de cette catégorie et de ses rapports à la nation.

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Concernant la terminologie, les termes « homosexualité », « homosexuel » et « gay » seront utilisés dans cet article comme on les trouve dans les discours étudiés. Je les emploierai comme des termes génériques qui réfèrent cependant le plus souvent (mais pas toujours) à l'homosexualité masculine et aux hommes. Le nationalisme sexuel contemporain reproduit les dynamiques de genre des discours nationalistes et libéraux-démocratiques qui leur ont donné naissance, ces discours suggérant l'inclusion sans jamais tout à fait tenir leurs promesses. Les termes de « culture occidentale » et « attitudes occidentales » tels qu'ils apparaissent ici ne sont vraiment pas censés renvoyer à des réalités culturelles données ou évidentes, mais sont compris comme des constructions qui s'appuient en partie sur des affirmations à propos des attitudes supposément modernes et libérales de cette culture à l'égard de l'homosexualité. L'objectif de cet article est d'analyser comment ces constructions émergent dans les discours de nationalisme sexuel et non de les considérer comme des évidences.

L'histoire

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Il est tentant de penser le nationalisme sexuel actuel et la position qu'il confère à l'homosexualité comme radicalement différents du « vieux » nationalisme et de la façon dont celui-ci traitait l'homosexualité. Il y a plus de vingt-cinq ans, l'historien germano-américain George Mosse soulignait comment, dans le nationalisme du 19e siècle, la nature et la cohérence de la nation procédaient de l'identification d'un groupe d'« outsiders » dont les déviances multiples les rendaient inaptes à être de bons citoyens [8][8] Sur l'homosexualité comme l'aspect fondamental de l'identité :.... Dans une analyse profondément orientée par ses études précédentes sur le fascisme allemand, Mosse affirmait que les homosexuels figuraient de façon centrale parmi les outsiders dont la figure, selon lui, servait de définition négative à la nation. D'après lui, cette position continuerait d'être la leur au long du 20e siècle [9][9] George L. Mosse, Nationalism and Sexuality, op. cit.,.... La littérature qui a émergé dans le sillage du travail pionnier de Mosse a semblé lui donner raison. Des régimes politiques d'horizons idéologiques très différents ont considéré les homosexuels comme inaptes à l'appartenance nationale et les ont suspectés de déloyauté et de constituer des États subversifs dans l'État. Les régimes totalitaires de l'Union soviétique et de l'Allemagne nazie ont convergé sur ce point, de même que les États-Unis libéraux-démocratiques de la Guerre froide [10][10] George L. Mosse, L'image de l'homme. L'invention de....

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L'homosexualité a ainsi longtemps fonctionné comme un « ailleurs constitutif » de la nation. Aujourd'hui dans certains pays, il semble qu'elle se soit transformée en « élément visible [11][11] Dan Healey, Homosexual Desire in Revolutionary Russiavoir :... », ce qui ne doit pas pour autant mener à la conclusion hâtive selon laquelle le nationalisme sexuel actuel serait en rupture radicale avec celui qui l'a précédé. D'abord, une telle conclusion reproduirait, au lieu d'analyser de façon critique, le trope de la rupture historique radicale, central dans le récit qui alimente les nationalismes sexuels eux-mêmes et souligne la nature inédite des conquêtes du mouvement gay et lesbien dans l'Occident moderne. Deuxièmement, une telle conclusion exclurait la possibilité de repenser la nature des relations historiques entre homosexualité et nation, qui a été ouverte par les développements actuels du nationalisme sexuel. Je ne plaide pas ici pour reprendre des schèmes de pensée trop familiers dans lesquels une adéquation plus ou moins naturelle est suggérée entre l'homosexualité et des formes totalitaires de nationalisme, en particulier le fascisme allemand [12][12] L'auteur de l'article oppose ici en anglais, à propos.... Une compréhension historiquement authentique des liens entre homosexualité et nation n'est pas servie par une approche qui part de présupposés essentialistes sur la nature de ces catégories et leurs relations. Je suggère plutôt une interprétation de ce qui apparaît comme des ruptures et des inversions, et qui, en fait, coïncide avec et repose sur des continuités historiques. À partir d'une telle perspective, la configuration actuelle de l'homosexualité et de la nation ­ de l'exclusion à l'inclusion, des marges vers le centre, de l'autre vers le soi ­ est nouvelle. Les ressources discursives cependant, à partir desquelles cette configuration a été générée, ne sont pas nécessairement nouvelles et pourraient même être anciennes. Le mouvement du nationalisme ancien vers le nouveau apparaît alors comme un mouvement à l'intérieur du même champ discursif.

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Le champ de discours qui a construit et construit toujours l'ancien comme le nouveau nationalisme remonte au 19e siècle et ces nationalismes sont tenus ensemble par des présupposés de déterminisme biologique. C'est un champ dont émergent quantité de catégories naturalisées et racialisées. Parmi elles se trouvait la nation, considérée comme une communauté raciale. Une figure naturalisée et racialisée ayant émergé de ce champ de déterminisme biologique était le Juif, tel qu'il était défini par une différence raciale présumée, une différence qui fonctionnait dans les corps juifs autant qu'elle pouvait être observée comme les marquant de l'extérieur. Un autre produit de ce champ était l'homosexuel dont la sexualité était pareillement considérée comme étant à la fois déterminée de l'intérieur du corps et lisible de l'extérieur et de la surface de celui-ci.

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Ce champ de discours et les catégories et les identités engendrées par lui ont formé le point de départ de l'analyse de Mosse du nationalisme moderne et de la dépendance de celui-ci à l'égard des outsiders homosexuels et Juifs. L'historien suggérait que ces deux catégories d'outsiders nationaux étaient le résultat d'un processus d'enchevêtrement. Les stéréotypes attachés à l'un l'étaient à l'autre de sorte qu'ils étaient définis par un ensemble d'attributs se recoupant. L'efféminement, la nervosité, la perversion sexuelle, la difformité physique et les dysfonctionnements reproductifs devinrent définitionnels des Juifs comme des homosexuels au moment où ils émergèrent comme les outsiders de la nation [13][13] Pour des analyses critiques de cet argument : Elizabeth....

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Ainsi que l'a affirmé l'anthropologiste Matti Bunzl, dont les travaux sur les Juifs, les homosexuels et la nation à la fin du 20e siècle à Vienne reprennent les hypothèses de George Mosse [14][14] George L. Mosse, Nationalism and Sexuality, op. cit.,..., les analyses de la façon dont les catégories de Juifs et d'homosexuels émergent comme mutuellement constitutives les unes des autres autour de 1900 peuvent être étendues au-delà de ce qu'avait proposé George Mosse. Alors que les traits associés aux Juifs étaient projetés sur les homosexuels, Matti Bunzl affirme que « l'homosexuel moderne était modulé par les images de la différence racialisée des Juifs [15][15] Matti Bunzl, Symptoms of Modernity : Jews and Queers... ». Dans le processus de fabrique de l'homosexuel moderne à partir de ressources partiellement dérivées de la judaïté racialisée, l'homosexuel était dans une certaine mesure lui-même racialisé, et l'homosexualité a émergé comme une catégorie partiellement raciale.

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Plus généralement, la science raciale du 19e siècle a fourni des façons de penser que les sexologues des années 1900 mobilisèrent dans leur identification des homosexuels à une espèce spécifique. Plus tôt dans le siècle, les scientifiques avaient déjà commencé à expliquer les différences de sexe en référence aux différences raciales et réciproquement. Partant du principe d'une analogie fondamentale entre la race et le genre, les scientifiques ont durablement convoqué les caractéristiques raciales pour expliquer les caractéristiques sexuelles [16][16] Matti Bunzl, « Jews, Queers, and Other Symptoms : Recent.... Ainsi que la spécialiste de littérature Siobhan Somerville l'a affirmé dans son étude de l'interrelation historique entre homosexualité et race aux États-Unis, les sexologues qui ont cherché à établir les différences entre les corps normaux et les corps homosexuels empruntèrent les méthodes de l'anatomie comparative qui étaient utilisées dans la science raciale pour repérer les marqueurs physiologiques de la différence raciale. Les sexologues ont également utilisé le modèle du corps racialement hybride hérité de la science raciale pour expliquer le corps inverti des homosexuels, un corps n'étant ni complètement masculin ni complètement féminin [17][17] Nancy Stepan, « Race and Gender : The Role of Analogy....

La rhétorique

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Bien entendu, l'élément racial dans la fabrique de l'homosexuel moderne au 19e siècle n'est qu'un élément parmi d'autres. Les traits modernes de l'homosexualité ne sauraient être réduits à leurs aspects raciaux ­ mais ils ne sauraient non plus être compris sans eux [18][18] Siobhan Somerville, Queering the Color Line. Race and.... Si je déplace le regard vers ces éléments, c'est qu'ils pourraient bien constituer un lien entre les anciens et les nouveaux nationalismes. À cet égard, les aspects raciaux de l'homosexualité moderne peuvent sans doute aider à comprendre la centralité qu'occupe l'homosexualité dans la rhétorique de certaines variétés de nationalismes sexuels contemporains.

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Je m'intéresse en particulier au travail rhétorique qui peut être effectué par une notion racialisée de l'homosexualité dans les débats sur le multiculturalisme et l'islam dans lesquels l'ethnicité et la culture apparaissent comme les éléments centraux. À chaque fois que l'égalité des droits et le respect pour les gays et les lesbiennes sont mis en opposition avec l'islam et la culture musulmane, une série d'oppositions est implicitement ou explicitement mobilisée : Occident-Orient, moderne-arriéré, laïc-religieux, etc. Ces couples apparaissent comme un ensemble d'oppositions entre deux cultures, mais si l'on y regarde de plus près ce n'est sans doute pas exactement le cas. L'islam est définitivement relégué au domaine du culturel. Il est explicitement considéré comme tel, et ce statut est attesté par les appels incessants aux musulmans à changer leur culture. Parfois ces appels au changement sont combinés avec l'idée que l'islam ne peut pas changer, mais cela n'arrête aucunement ses critiques qui continuent d'affirmer que l'islam devrait changer. En d'autres termes, cela ne les empêche pas d'en réaffirmer le statut de culture.

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Dans ces conflits, les attitudes occidentales à l'égard de l'homosexualité semblent également apparaître comme des traits culturels. Il est important cependant de comprendre pourquoi les gens qui défendent ces attitudes et affirment la supériorité de ces valeurs supposent qu'ils l'emporteront. Pourquoi considèrent-ils que la culture occidentale prendra l'avantage dans un conflit entre deux cultures, alors même qu'en raison de ce statut de culture cela devrait les placer dans des positions équivalentes ? Peut-être les attitudes occidentales sont-elles censées l'emporter car elles représentent une forme de respect culturel pour une catégorie ­ l'homosexualité ­ qui est présentée comme donnée, comme naturelle plutôt que culturelle, comme transcendant la variabilité culturelle, comme échappant aux relations d'équivalence entre les cultures. L'homosexualité apparaît comme une catégorie donnée, naturelle, non culturelle, et une part de cette qualité innée et naturelle circule de la catégorie de l'homosexualité vers la culture qui accorde son respect et des droits égaux. En d'autres mots, la nature non contingente de l'homosexualité soulage la culture occidentale ­ laquelle affirme respecter l'homosexualité et la traiter de façon égalitaire ­ d'une part de sa contingence. La nature non contingente de l'homosexualité fournit à la culture occidentale une fondation naturelle, donnée, qui facilite la victoire rhétorique contre une culture musulmane qui lui est opposée et qui apparaît comme « simplement culturelle ».

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Si l'homosexualité permet de faire ce travail rhétorique dans les débats relatifs au multiculturalisme et à l'islam, c'est en partie du fait de sa construction comme catégorie racialisée. Les éléments raciaux de la construction de l'homosexualité moderne fournissent à celle-ci la naturalité et la nature innée et permanente avec lesquelles elle imprègne en retour la culture occidentale. Les éléments raciaux de la construction de l'homosexualité moderne émergent tout particulièrement du fait de la centralité de la culture et de l'ethnicité dans les débats sur l'islam et le multiculturalisme. Fréquemment opposée à la culture musulmane et l'ethnicité, l'homosexualité devient, en un sens, leur contraire, c'est-à-dire : la race. L'homosexualité devient ici de la race au sens où elle occupe la position que la race tient généralement dans l'opposition rhétorique entre ethnicité et culture d'une part, et race d'autre part. Dans cette opposition, l'ethnicité et la culture représentent ce qui est variable et contingent et la race tient lieu de ce qui est pensé comme immuable et inévitable du fait de sa détermination naturelle. Dans les débats consacrés à l'islam et au multiculturalisme, l'homosexualité fonctionne comme le substitut rhétorique de la race, emportant avec elle l'ensemble des associations faites avec le caractère immuable et nécessaire des faits de nature.

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S'il en est ainsi, si dans les débats relatifs à l'islam et au multiculturalisme l'homosexualité fonctionne de façon rhétorique comme une catégorie raciale, il s'agit alors d'une catégorie raciale tout à fait remarquable. Elle est remarquable pour ce qu'elle représente dans les termes de la race : elle représente aujourd'hui la blancheur. Il semblerait qu'entre son articulation au 19e siècle comme catégorie raciale conjuguée avec la judaïté et la noirceur [19][19] Des arguments pour repenser l'histoire de l'(homo)sexualité..., et ses significations actuelles dans les débats sur l'islam et le multiculturalisme, l'homosexualité serait devenue blanche. Si l'on cherche à comprendre le nationalisme sexuel contemporain, il serait sans doute nécessaire de produire, avec les travaux déjà existants sur la façon dont les Juifs, les Italiens et les Irlandais sont devenus blancs, une analyse de la façon dont l'homosexualité est devenue blanche [20][20] L'auteur utilise le terme de blackness en anglais que.... Nous avons donc besoin de comprendre dans quelle mesure l'intégration des gays et des lesbiennes dans l'État-nation repose sur la prémisse d'une réarticulation des éléments raciaux dans la catégorie de l'homosexualité. Une piste d'enquête qu'il vaut la peine de poursuivre à cet égard consiste dans l'histoire des façons par lesquelles la catégorie « homosexuels » a rencontré et a été articulée avec la catégorie « Juifs » dans la culture mémorielle européenne de l'après-Seconde Guerre mondiale. Les homosexuels sont-ils devenus blancs du fait qu'on les a partiellement considérés, dans une culture de commémoration où les Juifs se sont vus accordé, après l'Holocauste, le caractère blanc et l'appartenance nationale, comme partageant avec les Juifs un statut commun de victimes ?

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Si l'homosexualité représente aujourd'hui le caractère blanc, c'est de façon tacite. Dans les débats sur l'islam et le multiculturalisme, elle représente une blancheur qui ne peut pas et ne devrait pas être énoncée. Elle représente l'hypothèse non formulée et indicible selon laquelle ce qui constitue la nation en dernière instance est la race. C'était l'hypothèse fondamentale du champ discursif de la fin du 19e siècle duquel l'homosexualité moderne a émergé. Cela devrait nous conduire à hésiter à penser un ancien et un nouveau nationalisme sexuel séparés par une rupture radicale. On ne saurait nier l'importance de la transformation des significations de l'homosexualité. De la désignation explicite d'un « Autre » à une nation racialement homogène, l'homosexualité est devenue une fondation raciale implicite de la nation qui ne devrait plus être pensée comme raciale. Il reste important de souligner cependant qu'il s'agit là d'un retournement à l'intérieur d'un même champ de discours.

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Le pouvoir rhétorique de l'homosexualité est lié à un paradoxe de sa construction sociale. D'un côté, il s'agit d'une catégorie qui peut être mobilisée pour signifier et donner du sens à des choses très différentes. De l'autre, elle emporte avec elle la promesse d'arrêter la circulation du sens afin d'établir des significations déterminées. Cet aspect de sa construction culturelle est dérivé de son statut d'identité donnée, immuable et naturelle, un statut qui repose à certains égards sur des fondations raciales. C'est ce qui autorise l'homosexualité à fonctionner comme un « point de capiton » dans le nationalisme contemporain [21][21] Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What.... Alors que le sens des signifiants traditionnels de la nation (la nation, le caractère national, le passé et le futur de la nation) a été perdu, le signifiant dominant de l'« homosexualité » entre en jeu et fixe partiellement le sens de ces signifiants flottants. Il est important de noter cependant le caractère spécifique et le pouvoir de ce point de capiton « homosexualité » : non seulement il promet de stabiliser le sens de signifiants qui ont commencé de devenir flottants, mais il permet également de suggérer que cette stabilisation n'est pas réalisée une fois pour toute. C'est seulement du fait de la persistance d'une partie de son ouverture et de son indétermination que l'homosexualité acquiert réellement son pouvoir rhétorique dans les débats sur le multiculturalisme et l'identité nationale. Au travers d'un résidu d'ouverture et d'indétermination, l'homosexualité confère à la nation et son identité un brillant vernis de pluralisme, de libéralisme et de progressisme ­ un vernis que sa capacité à signifier une identité sans équivoque contredit en même temps. Dans la rhétorique nationaliste, l'homosexualité fournit à la nation des fondations raciales et suggère concomitamment que cette nation homogène est pluraliste, libérale et progressive.

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Il y a ainsi une contradiction à l' uvre dans le service rhétorique que l'homosexualité fournit pour les débats autour du multiculturalisme, de l'islam et de l'identité nationale. Des langages critiques devraient à mon sens émerger de l'analyse de telles contradictions au sein de la construction culturelle et politique de l'homosexualité puisque celle-ci a été produite dans le champ discursif qui a également produit la nation moderne. Ce serait une erreur et de la pure complaisance de considérer que de tels langages critiques peuvent se prévaloir d'une conception de l'homosexualité comme nécessairement subversive, comme constituant de façon évidente le point de ralliement d'une offensive radicale contre la normalité politique. Que l'on s'en satisfasse ou pas, l'homosexualité a toujours fait partie du champ discursif duquel la nation moderne a émergé. Il n'y a pas d'homosexualité qui existe indépendamment du nationalisme et de la nation, et de ce fait il n'y a pas d'homosexualité qui puisse servir de point de départ moral et politique inattaquable pour une critique du nationalisme sexuel contemporain. Une telle critique devra partir des contradictions internes au champ discursif qui a produit à la fois la nation et l'homosexualité.

Notes

[1]

Cet essai est issu d'un projet de recherche intitulé « The Body of Democracy : Conceptualisations of Democracy in Dutch Debates on (Homo)sexuality and Multiculturalism, 1991-2007 » financé par la Netherlands Organisation for Scientific Research (NWO) dans le cadre de son programme « Democracy Contested ».

L'auteur souhaite remercier ici les coordinateur-e-s de ce numéro de Raisons politiques pour leurs commentaires sur la première version de ce texte, ainsi qu'Alexandre Jaunait pour son travail de traduction.

[2]

George L. Mosse, Nationalism and Sexuality : Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe, New York, Howard Fertig, 1985 ; Andrew Parker et al. (dir.), Nationalisms and Sexualities, New York/Londres, Routledge, 1992 ; Joane Nagel, Race, Ethnicity, and Sexuality : Intimate Intersections, Forbidden Frontiers, New York/Oxford, Oxford University Press, 2003.

[3]

Éric Fassin, « The Rise and Fall of Sexual Politics in the Public Sphere : A Transatlantic Contrast », Public Culture, vol. 18, no 1, 2006, p. 79-92 ; Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages : Homonationalism in Queer Times, Durham/Londres, Duke University Press, 2007 ; Judith Butler, « Sexual Politics, Torture, and Secular Time », British Journal of Sociology, vol. 59, no 1, 2008, p. 1-23 ; Jin Haritaworn, « Loyal Repetitions of the Nation : Gay Assimilation and the "War on Terror" » ; DarkMatter, 2008, http://www.darkmatter101.org/site/2008/05/02/loyal-repetitions-of-the-nation-gay-assimilation-and-the-war-on-terror/ ; Gloria Wekker, Van Homo Nostalgie en Betere Tijden : Multiculturaliteit en Postkolonialiteit ; George Mosse Lecture 2009, Amsterdam, n.p., 2009 ; Éric Fassin, « National Identities and Transnational Intimacies : Sexual Democracy and the Politics of Immigration in Europe », Public Culture, vol. 22, no 3, 2010, p. 507-529 ; Paul Mepschen, Jan Willem Duyvendak, Evelien Tonkens, « Sexual Politics, Orientalism and Multicultural Citizenship in the Netherlands », Sociology, vol. 44, no 5, 2010, p. 962-979.

[4]

Joan Scott, « Genre, une catégorie utile d'analyse historique », Les Cahiers du GRIF, no 37-38, vol. 37, 1988, p. 148.

[5]

Ainsi que l'affirme Joan Scott, il est important de « souligner la nature locale du conflit général imaginé entre l'"Islam" et l'"Ouest" » afin de ne pas reproduire le discours qui suppose l'existence d'un tel conflit généralisé. Joan Wallach Scott, The Politics of the Veil, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 2007, p. 9.

[6]

Je remercie George Chauncey de m'avoir signalé ce point.

[7]

Lee Edelman, Homographesis : Essays in Gay Literary and Cultural Theory, New York/Londres, Routledge, 1994, p. 6.

[8]

Sur l'homosexualité comme l'aspect fondamental de l'identité : Michel Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976. Sur la construction biomédicale de l'homosexualité : Vernon A. Rosario (dir.), Science and Homosexualities, New York/Londres, Routledge, 1996. Sur l'homosexualité et les regimes de vérité : Ève Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard, Paris, Amsterdam, 2008.

[9]

George L. Mosse, Nationalism and Sexuality, op. cit., chap. 7.

[10]

George L. Mosse, L'image de l'homme. L'invention de la virilité moderne, Paris, Pocket Agora, 1999.

[11]

Dan Healey, Homosexual Desire in Revolutionary Russiavoir : The Regulation of Sexual and Gender Dissent, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 2001 ; Stefan Micheler, « Homophobic Propaganda and the Denunciation of Same-Sex Desiring Men under National Socialism », in Dagmar Herzog (dir.), Sexuality and German Fascism, New York and Oxford, Berghahn, 2005, p. 95-130. Geoffrey J. Giles, « The Institutionalization of Homosexual Panic in the Third Reich », in Robert Gellately et Nathan Stolzfuss (dir.), Social Outsiders in Nazi Germany, Princeton, Princeton University Press, 2001, p. 223-255 ; K. A. Cuordileone, Manhood and American Political Culture in the Cold War, New York/Londres, Routledge, 2005 ; David K. Johnson, The Lavender Scare : The Cold War Persecution of Gays and Lesbians in the Federal Government, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 2004.

[12]

L'auteur de l'article oppose ici en anglais, à propos du rôle de l'homosexualité, les termes constitutive outsider et ostentatious insider (Ndt).

[13]

Pour des analyses critiques de cet argument : Elizabeth D. Heineman, « Sexuality and Nazism : The Doubly Unspeakable ? », in Dagmar Herzog (dir.), Sexuality and German Fascism, op. cit., p. 22-66 ; Andrew Hewitt, Political Inversions : Homosexuality, Fascism & the Modernist Imaginary, Stanford, Stanford University Press, 1996.

[14]

George L. Mosse, Nationalism and Sexuality, op. cit., chap. 7.

[15]

Matti Bunzl, Symptoms of Modernity : Jews and Queers in Late-Twentieth-Century Vienna, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 2004.

[16]

Matti Bunzl, « Jews, Queers, and Other Symptoms : Recent Work in Jewish Cultural Studies », GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 6, no 2, 2000, p. 321-341, 338. Pour une vaste série d'analyses culturelles des différentes formes de constitution mutuelle des Juifs et des homosexuels : Daniel Boyarin, Daniel Itzkovitz, et Ann Pellegrini (dir.), Queer Theory and the Jewish Question, New York, Columbia University Press, 2003. L'interrelation entre la racialisation de l'homosexuel et la sexualisation du Juif apparaît dans un contexte où les deux systèmes de connaissance émergeant sur l'(homo)sexualité ­ la sexology et la psychanalyse ­ étaient débattus et réfutés dans des termes raciaux, c'est-à-dire en référence à la judaïté de nombre de leurs praticiens et des connaissances qu'ils produisaient. David Biale, « The Discipline of Sexualwissenschaft Emerges in Germany, Creating Divergent Notions of European Jewry », in Sander Gilman et Jack Zipes (dir.), Yale Companion to Jewish Writing and Thought in German Culture 1096-1996, New Haven, Yale University Press, 1997, p. 273-279 ; Stephen Frosh, « Freud, Psychoanalysis and Anti-Semitism », Psychoanalytic Review, vol. 91, 2004, p. 309-333 ; Sander L. Gilman, Freud, Race, and Gender, Princeton, Princeton University Press, 1993 ; Erwin J. Haeberle, « The Jewish Contribution to the Development of Sexology », The Journal of Sex Research, vol. 18, no 4, 1982, p. 305-323.

[17]

Nancy Stepan, « Race and Gender : The Role of Analogy in Science », Isis, vol. 92, no 2, 1986, p. 263-263.

[18]

Siobhan Somerville, Queering the Color Line. Race and the Invention of Homosexuality in American Culture, Durham/Londres, Duke University Press, 2000, p. 25-38. À propos des manières par lesquelles les tropes fondamentaux de la théorie de l'évolution darwinienne ont façonné les notions modernes de l'identité homosexuelle, voir Neville Hoad, « Arrested Development or the Queerness of Savages : Resisting Evolutionary Narratives of Difference », Postcolonial Studies, vol. 3, no 2, 2000, p. 133-158.

[19]

Des arguments pour repenser l'histoire de l'(homo)sexualité comme fortement intriquée dans l'histoire de la race ­ et développés dans un dialogue critique avec l'Histoire de la sexualité de Michel Foucault ­ sont proposés par Ann Stoler dans Race and the Education of Desire : Foucault's History of Sexuality and the Colonial Order of Things, Durham/Londres, Duke University Press, 1995, p. 19-54. Voir également : Roderick A. Ferguson, « The Relevance of Race for the Study of Sexuality », in George E. Haggerty et Molly Mcgarry (dir.), A Companion to Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender, and Queer Studies, Malden, Blackwell, 2007, p. 110-123.

[20]

L'auteur utilise le terme de blackness en anglais que nous avons traduit par « noirceur », ainsi que celui de whiteness que nous avons traduit par « blancheur » (Ndt).

[21]

Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says About Race in America, New Brunswick, Rutgers University Press, 1998 ; Jennifer Guglielmo and Salvatore Salerno, Are Italians White ? How Race is Made in America, New York/Londres, Routledge, 2003 ; Noel Ignatiev, How the Irish Became White, New York/Londres, Routledge, 1996.

Résumé

Français

Dans les récents débats relatifs au multiculturalisme et à l'islam, l'homosexualité a eu un rôle remarquable dans les tentatives de redéfinir la nation et de ré-établir ses frontières dans de nombreux pays européens et ailleurs. Cet article cherche à éclairer cette situation en déplaçant le regard vers le pouvoir de signification de l'homosexualité dans la culture politique moderne. Il défend l'idée que le pouvoir de signification de l'homosexualité dérive de son statut culturel qui en fait une vérité naturelle et fondamentale de la personne. Les éléments combinés de vérité et de nature font de l'homosexualité une catégorie culturelle qui peut être efficacement déployée pour établir des vérités dans des champs autres que ceux qui relèvent strictement de la sexualité entre personnes du même sexe. Que la notion d'homosexualité comme étant en partie naturelle trouve son origine dans les discours de différence raciale du 19 su e rn ?siècle est d'une pertinence particulière dans les débats ayant trait à la nation et à son identité. Les éléments raciaux de la construction de l'homosexualité moderne réapparaissent dans les tentatives contemporaines de redéfinir la nation et de ré-établir ses frontières, mais avec une différence importante?: l'homosexualité n'est plus, comme elle l'était dans le passé, associée à la noirceur ou à la judaïté. Elle est désormais blanche.

English

Sexual Nationalisms and the Racial History of HomosexualityIn recent debates over multiculturalism and Islam homosexuality has been granted a remarkable role, in several European countries and elsewhere, in attempts to redefine the nation and to re-establish its boundaries. This essay tries to answer the question why this is the case by concentrating on the signifying power of homosexuality in modern political culture. It argues that homosexuality's signifying power derives from its cultural status as a fundamental and natural truth about the person. The combined elements of truth and nature make homosexuality a cultural category that can effectively be deployed to establish truths in fields other than those that pertain to same-sex sexuality strictly speaking. Of particular relevance to debates about the nation and its identity is the fact that the notion of homosexuality as natural partly rests on nineteenth-century discourses of racial difference. The racial elements in the construction of modern homosexuality re-appear in contemporary attempts to redefine the nation and to re-establish its boundaries, but with an important difference. Homosexuality is no longer, as in the past, associated with blackness and Jewishness; it has become white.

Plan de l'article

  1. L'histoire
  2. La rhétorique

Pour citer cet article

Dudink Stefan, Traduit par Jaunait Alexandre, « Les nationalismes sexuels et l'histoire raciale de l'homosexualité », Raisons politiques, 1/2013 (n° 49), p. 43-54.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-1-page-43.htm
DOI : 10.3917/rai.049.0043


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