CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La mondialisation des échanges permet-elle de réduire le niveau absolu de pauvreté dans un pays ? Depuis la démonstration par David Ricardo en 1817 du principe de l’avantage comparatif, le débat fait rage entre les économistes.

2Selon cette théorie, bénéficient du libre-échange tous les pays qui se spécialisent dans la production pour laquelle ils disposent de la productivité la plus élevée, relativement à leurs partenaires.

3Seule la comparaison des productivités relatives importe, et il n’est donc nul besoin pour un pays d’avoir un avantage absolu dans l’une ou plusieurs des différentes productions pour tirer parti de la participation à l’échange.

4Utilisée par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1990 pour promouvoir l’ouverture commerciale des pays pauvres, cette « loi des avantages comparatifs » est aujourd’hui invoquée par des économistes comme Gregory Mankiw, Douglas Irwin ou encore Alan Greenspan pour appuyer des politiques de redistribution des surplus de l’échange, des groupes « gagnants » vers les groupes « perdants ».

5En vertu du dogme selon lequel le commerce accroît de toute façon la « taille du gâteau », la pauvreté qui suit parfois l’ouverture commerciale est ainsi considérée comme un phénomène simplement relatif (le résultat de distorsions), rarement comme une perte nette de richesse induite par les variations des termes de l’échange.

6Or, à l’intérieur même du paradigme ouvert par la théorie des avantages comparatifs de Ricardo, quelques voix (Jagdish Bhagwati, Paul Samuelson) se sont élevées pour nuancer les atouts supposés du libre-échange. Leurs critiques s’appuient justement sur une analyse des relations entre progrès technique et termes de l’échange ; la méthode consiste moins à comparer l’état de libre-échange à la situation d’autarcie, mais plutôt une situation de libre-échange avant et après une innovation technologique touchant un bien échangé.

7Jagdish Bhagwati a ainsi montré en 1958 la possibilité d’une croissance paradoxalement « appauvrissante » dans les pays assez grands pour que les variations de leurs exportations aient un impact sur les prix mondiaux (comme la Chine, l’Inde ou le Brésil).

8Le principe est le suivant : un accroissement des exportations du bien pour lequel le pays a un avantage comparatif, favorisé par exemple par un progrès technologique dans ce secteur, conduit à une baisse du prix mondial du bien exporté. Sous certaines conditions (notamment une faible élasticité-prix de la demande, car le prix du bien est alors déterminé par l’offre), la hausse de la production entraîne une dégradation des termes de l’échange, qui se traduit par une perte de revenu. Lorsque cette perte de revenu n’est pas compensée par la hausse des ventes, le pays s’appauvrit – tout en produisant davantage…

9Dans un article de 2004, Paul Samuelson propose un autre type de critique de la thèse des gains systématiques à l’échange, dont il a pourtant longtemps été l’un des principaux défenseurs.

10Il s’appuie pour cela sur le modèle ricardien classique d’une économie mondiale fictive à deux biens (1 et 2) et deux pays (la Chine et les États-Unis). Les productivités relatives permettent de déterminer le secteur de spécialisation-exportation de chaque pays (disons : secteur 1 pour les États-Unis, secteur 2 pour la Chine).

11Une progression de la productivité chinoise dans le secteur 1 conduit, si elle est suffisamment importante pour retirer aux États-Unis leur avantage comparatif antérieur, à une perte nette de richesse pour les États-Unis, alors même que le revenu global s’accroît. À la différence du modèle de la « croissance appauvrissante », le gain de productivité ne concerne donc pas ici le secteur 2 (pour lequel la Chine est supposée avoir ex ante un avantage comparatif).

12Selon Samuelson, cette conclusion résiste à la plupart des perfectionnements théoriques apportés par les modèles ultérieurs d’inspiration néo-classique, comme l’extension à N biens et M pays, l’introduction du commerce multi-facteurs de Heckscher et Ohlin, et l’hypothèse d’une libre circulation des capitaux.

13Le modèle permet notamment d’expliquer l’impact potentiellement négatif pour les pays développés des transferts de technologie vers les pays en développement. Cependant, du fait de la symétrie des gains de productivité et de leur impact globalement positif, Samuelson (tout comme Bhagwati) se refuse à préconiser un retour, même partiel, au protectionnisme.

Bibliographie

  • En ligneSamuelson Paul A., 2004, « Where Ricardo and Mill Rebut and Con?rm Arguments of Mainstream Economists Supporting Globalization », Journal of Economic Perspectives, vol. 18, n° 3.
  • Bhagwati Jagdish, 2005, Éloge du libre-échange, Éditions d’Organisation, Paris.
Guillaume Lamy
(RCE)
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/09/2008
https://doi.org/10.3917/rce.004.0095
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