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Regards croisés sur l'économie

2010/2 (n° 8)

  • Pages : 228
  • ISBN : 9782707166548
  • DOI : 10.3917/rce.008.0110
  • Éditeur : La Découverte

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La fuite des cerveaux, ou « brain drain », a traditionnellement été perçue comme un frein important à la croissance des pays en développement [1][1] Cet article s’inspire largement de travaux communs.... Le terme lui-même, péjoratif, suggère une perte irrémédiable pour les pays d’origine, quelque chose d’essentiellement néfaste au développement. Considérons en effet les arguments suivants. Si un individu doté d’un niveau d’éducation et de revenu supérieur à la moyenne émigre, cela réduit le niveau moyen de revenu et d’éducation (le PIB par habitant, ainsi que le capital humain moyen, condition de la croissance future). Si de plus cet individu émigre au moment même où il devient productif (et c’est bien ce qui se passe en pratique, la fréquence de la migration internationale culminant au moment de l’entrée dans la vie active), cet individu aura bénéficié à plein des dépenses publiques d’éducation ayant servi à financer totalement ou partiellement son éducation primaire, secondaire et supérieure, et ce sans contrepartie pour la collectivité qui l’a soutenu durant ses années de formation. Il s’ensuit pour cette dernière une perte fiscale considérable, un non-retour sur investissement de nature à compromettre les efforts d’éducation des gouvernements des pays en développement qui font face à des taux d’émigration qualifiée élevés. C’est d’autant plus vrai que, d’un point de vue économique, le rendement marginal social du capital humain est supérieur à son rendement privé du fait de la présence d’« externalités » (dites aussi « effets externes ») par lesquels le capital humain d’un individu augmente la productivité du capital humain des autres [2][2] Par exemple, si je suis le seul à savoir lire et écrire,.... Aux pertes fiscales déjà évoquées viennent donc s’ajouter des pertes liées au fait qu’en emportant avec lui son capital humain, élément inaliénable, indissociable de lui-même, notre émigrant qualifié retranche du revenu national non seulement son propre revenu (supérieur à la moyenne) mais également la valeur des externalités qui lui sont liées.

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C’est sur la base de ces arguments que les économistes qui se sont intéressés au brain drain en ont traditionnellement dénoncé les effets pervers sur les économies en développement ; dans les années soixante-dix, certains préconisaient même d’en limiter la portée par l’instauration d’une « taxe internationale sur les cerveaux », dite également « Bhagwati tax », du nom de son promoteur (cf. Bhagwati (2009) pour une réévaluation récente). Depuis, l’ampleur du brain drain des pays pauvres vers les pays riches n’a fait que s’accroître ; au cours des seules années 1990, le nombre de personnes nées dans un pays en développement, titulaires d’un diplôme supérieur au-delà du bac et vivant dans un pays membre de l’OCDE a plus que doublé alors que l’immigration peu qualifiée n’augmentait, elle, que de 15 % (Docquier et Marfouk, 2006). On compte plus de médecins ghanéens à Londres qu’au Ghana, d’infirmières philippines aux États-Unis qu’à Manille, ou encore d’informaticiens indiens dans la Silicon Valley qu’à Bangalore. Un natif d’Haïti, de Sierra Leone, du Cap Vert, des Samoa ou de la Jamaïque a plus de chances de vivre à l’étranger que dans son pays s’il est diplômé du supérieur. Plus de 80 % des chercheurs en science et technologie nés au Vietnam, au Cambodge, au Cameroun, au Panama ou en Colombie résident aux États-Unis. Au total, l’immigration qualifiée du Sud vers le Nord a augmenté au cours des dernières décennies à un rythme deux fois supérieur à celui du commerce international et est désormais reconnue comme l’une des composantes essentielles de la mondialisation.

Si l’on en croit les arguments présentés ci-dessus, ce brain drain accru des pays pauvres vers les pays riches constitue une force de divergence, d’accroissement des inégalités internationales dans un contexte mondialisé. La réalité est plus contrastée. Les économistes mettent aujourd’hui en avant d’autres effets de la migration internationale qualifiée sur les pays d’émigration. Schématiquement, on peut diviser ces effets entre un « avant » et un « après » la migration. Avant, il y a l’anticipation de la migration, qui peut modifier les choix individuels, notamment en matière d’éducation. Après, il y a les liens que les migrants maintiennent avec le pays, par leurs transferts monétaires ou leur retour éventuel, mais aussi et surtout par leur participation à des réseaux scientifiques, politiques et d’affaires. De tels réseaux sont potentiellement générateurs de flux de commerce et de capitaux, de transferts technologiques, et peuvent également concourir à la diffusion de normes sociales et institutionnelles favorables au développement. Au point de compenser les effets négatifs mis en avant dans la littérature antérieure ? On peut en douter. Ou pas… En fait, en l’absence totale jusqu’à la fin des années 1990 de données harmonisées sur les migrations internationales par niveau d’éducation ou de qualification, le débat sur l’incidence du brain drain est longtemps resté spéculatif et abstrait.

Recherche données, désespérément

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Encore aujourd’hui, la pauvreté des données sur les migrations internationales apparaît de façon flagrante lorsqu’on les compare aux données de flux financiers ou commerciaux. Mais ce retard a été en partie comblé au cours des dernières années. Simultanément, la Banque mondiale et l’OCDE ont commandité la construction de bases de données permettant de mesurer de façon satisfaisante les flux migratoires internationaux par niveau d’éducation (primaire, secondaire et tertiaire – voir Docquier et Marfouk (2006), Dumont et al. (2004), Beine et al. (2007), Defoort (2008)). L’effort a d’abord porté sur l’immigration vers les pays de l’OCDE, qui représentent l’essentiel des flux (en tout cas pour les qualifiés) et ont l’avantage de fournir des sources statistiques relativement fiables. Pour l’année 2000, dernière année pour laquelle des recensements ont pu être exploités pour la plupart des pays destinataires, on peut estimer le « stock » d’immigrants qualifiés originaires des pays en développement à environ 20 millions, dont la moitié en provenance de pays d’Asie. Les États-Unis accueillent à eux seuls plus d’immigrants qualifiés que l’ensemble des autres pays de l’OCDE, les principaux « exportateurs » étant les Philippines, l’Inde, le Mexique et la Chine, avec chacun plus d’un million de migrants qualifiés. Comme le montre le tableau 1, l’incidence relative du brain drain varie considérablement d’un pays à l’autre. En règle générale, plus un pays est petit, pauvre et politiquement instable, plus son taux d’émigration qualifiée est élevé, ce qui n’est évidemment pas très surprenant. On note également que le brain drain n’est pas l’apanage des pays pauvres, que certains pays ont vu l’incidence relative du brain drain diminuer au cours des années 1990, et qu’il est intéressant de comparer les taux bruts aux taux obtenus une fois exclues les personnes arrivées avant l’âge de 22 ans (accessoirement, ceci permet aussi de se faire une idée du type de migration – familiale ou professionnelle – et de l’histoire migratoire des pays considérés). Que peut-on tirer de ces données sur le plan empirique ?

Les effets anticipés : perspectives de migration et formation de capital humain

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En augmentant le rendement espéré de l’éducation, les perspectives d’émigration poussent plus de gens à étudier – il y a un effet d’incitation, qu’il s’agit de comparer à l’effet de fuite. En d’autres termes, le stock de capital humain du pays est endogène à la migration : le brain drain revient certes à couper une part du « gâteau » que constitue le stock de capital humain du pays, mais il s’agit d’un gâteau plus gros qu’en l’absence de perspectives migratoires. Prenons un exemple numérique simple : imaginons un pays où un individu non qualifié gagne 1 000 euros par an et un individu qualifié 2 000 euros. En négligeant les coûts de l’éducation, le rendement de celle-ci est donc de 100 %. Supposons maintenant qu’un individu non-qualifié ne puisse émigrer, alors qu’un qualifié a, disons, 20 % de chances de migrer vers un pays où il peut gagner 7 000 euros. Le salaire « espéré » d’un individu éduqué est désormais de 3 000 euros : la perspective de migration a permis de doubler le rendement de l’éducation, a augmenté les incitations à investir en capital humain. D’où la possibilité, sous certaines conditions théoriques formulées dans toute une série de modèles au cours des quinze dernières années, d’un « brain drain bénéfique » (effet net positif) [3][3] Les premières contributions théoriques sont dues à....

Tableau 1 - Taux d’émigration qualifiée vers l’OCDE en 1990 et 2000Tableau 1
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Ces conditions peuvent être schématisées graphiquement : sur la figure 1, l’axe des abscisses indique la probabilité de migration, p, et l’axe des ordonnées indique la proportion d’éduqués dans la population, P. En économie autarcique, sans migrations (pour p=0), la proportion d’éduqués est disons de Pn. En économie ouverte, si tous les qualifiés migrent (p=1), alors la proportion d’éduqués dans la population du pays tombe à zéro. Entre ces deux points, deux chemins sont possibles : le premier, perpétuellement décroissant (indiqué en pointillés), n’autorise aucun gain en capital humain. Le second, indiqué en gras, connaît une phase initiale de croissance jusqu’à un niveau « optimal » de migration p* avant une phase finale de décroissance au cours de laquelle, pour p=p’, le niveau de capital humain du pays retrouve son niveau d’autarcie. Pour qu’une possibilité de brain drain bénéfique existe, il faut donc qu’une légère ouverture à la migration qualifiée se traduise par un gain net et que le taux d’émigration qualifiée n’excède pas un certain seuil, variable selon les pays.

Figure 1 - La possibilité d’un « brain drain bénéfique »Figure 1
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Quelle est la pertinence empirique de cette possibilité théorique ? Dans leur étude sur les effets du brain drain sur la formation de capital humain, Beine et al. (2008, 2010) mettent en évidence un effet positif et significatif des perspectives de migration sur la formation brute (avant migration) de capital humain. Leur analyse porte sur un échantillon de 127 pays en développement analysés en coupe transversale. Ils obtiennent une élasticité à court terme de 0,05 (et 0,226 à long terme), confirmée après instrumentation et robuste à l’utilisation d’indicateurs de capital humain, de données migratoires et de formes fonctionnelles alternatives. Pris littéralement, cela signifie qu’un doublement de la propension à la migration qualifiée accroît la formation brute de capital humain de 5 % à court terme et de 22 % à long terme, ce qui est loin d’être négligeable. Néanmoins, du point de vue des pays de départ, c’est évidemment l’effet net qui compte (une fois déduites les « fuites » enregistrées au titre de l’émigration), et pas tant l’effet moyen que l’effet pour chaque pays considéré. Afin de traiter de cette question, Beine et al. (2008) procèdent donc à des simulations numériques pays par pays. L’expérience contrefactuelle qu’ils simulent consiste à égaliser le taux d’émigration qualifié au taux d’émigration non-qualifiée, et de comparer le stock de capital humain qui en résulte (en utilisant l’élasticité estimée pour l’effet brut) au stock observé.

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Afin d’illustrer leur méthode nous pouvons à nouveau avoir recours à un exemple numérique simple. Supposons une génération comprenant 100 individus, parmi lesquels 20 choisissent de s’éduquer, la moitié d’entre eux quittant le pays alors que parmi les 80 travailleurs non-éduqués, seuls 10 quittent le pays. Le taux d’émigration qualifié est donc quatre fois supérieur à celui des non-éduqués (50 % contre 12,5 %, soit un ratio de 4 à 1). Supposons que cela ait également été le cas au cours de la génération précédente, et que chaque génération se fasse une idée de ses « chances » de migration en observant le passé. Les niveaux de capital humain observés ex-post, ex-ante et contrefactuels sont alors respectivement de Hp = 10/80 = 0,125 ; Ha= 20/100 = 0,2, et Hcf = 0,20 – 0,05 × ln(4) = 0,13. Ce dernier chiffre est obtenu en retranchant du stock de capital humain ex-ante la valeur de l’effet d’incitation estimé pour le pays considéré. Notre économie hypothétique a donc un niveau de capital humain contrefactuel supérieur à son niveau observé : elle perd un demi-point de pourcentage de capital humain (soit 4 % de son stock observé) à cause de l’émigration qualifiée. Au total, les résultats des simulations montrent que les pays qui enregistrent un effet net positif (les « gagnants ») combinent généralement des niveaux de capital humain faibles (inférieurs à 5 %) et des taux d’émigration qualifiée relativement faibles (inférieurs à 20 %), alors que les « perdants » ont des niveaux de capital humain et/ou d’émigration qualifiée élevés. Les résultats montrent aussi qu’il y a plus de perdants que de gagnants, et que les perdants perdent relativement plus (en termes de pourcentages gagnés ou perdus). Cependant, les principaux pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, etc.) figurent tous parmi les gagnants, et leurs gains absolus (en termes de « cerveaux » gagnés ou perdus) font plus que compenser les pertes des pays Africains et Latino-Américain de taille petite et moyenne. Il y a donc un gain total positif pour les économies de départ prises dans leur ensemble.

Ce résultat paradoxal demande certainement à être confirmé. Cependant, les premières études de cas semblent aller dans le même sens. Qu’il s’agisse des Philippines (Lucas, 2004), de l’Inde (Kapur, 2009) ou même de petites économies insulaires telles que le Cap Vert (Batista et al., 2008), Fidji (Chand et Clemens, 2008), Tonga et la Papouasie-Nouvelle-Guinée (Gibson et McKenzie, 2011), toutes soulignent l’incitation importante à l’investissement éducatif que représentent les perspectives d’émigration. Par exemple, Lucas (2004) indique que dans le cas des Philippines, pays où le rendement privé de l’éducation est faible, les taux de scolarisation tertiaire élevés ne peuvent s’expliquer que par l’accès ainsi offert à l’émigration. Dans le cas du Tonga et de la Papouasie Nouvelle Guinée, Gibson et McKenzie (2011) montrent que la quasi-totalité de l’élite des élèves du secondaire (85 %) songeaient à émigrer lorsqu’ils étaient au lycée, ce qui les a conduits à suivre des cours supplémentaires et à orienter leur choix d’option vers les disciplines les plus porteuses internationalement. Selon ces auteurs, les effets de « brain gain » ainsi engendrés, associés à des taux de retour importants, expliquent qu’au total la migration internationale qualifiée ait des effets positifs considérables en termes de formation nette de capital humain dans ces pays.

Les effets de feedback : externalités de réseaux et rôle des diasporas

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A ces effets directs liés au fait que des individus décident de s’éduquer et de migrer (voire de revenir) s’ajoutent des effets indirects, liés aux relations que les migrants entretiennent avec leur pays d’origine. Le plus évident de ces effets se matérialise sous forme d’envois de fonds aux proches restés au pays. La littérature sur les « remittances » nous apprend que les deux motivations principales des transferts sont l’altruisme, d’une part, et le motif d’échange, d’autre part (Rapoport et Docquier, 2006) [4][4] Voir également De la Brière et al. (2002) sur le motif.... L’altruisme est dirigé principalement vers les membres de la famille immédiate, et son niveau tend à décroître avec la distance sociale entre donateurs et bénéficiaires des transferts. Une telle proximité familiale n’est en revanche pas requise en cas de motif d’échange : la théorie des transferts fondés sur l’échange stipule en effet que les transferts achètent simplement des services en retour (attention portée aux proches du migrant demeurant au village, ou à ses actifs tels que terres, troupeaux, etc.). Ce dernier type de transferts est typiquement observé en cas de migration temporaire et signale la volonté du migrant de préparer son retour. Sachant que les migrants qualifiés ont un potentiel de revenu supérieur, on peut s’attendre à ce que toutes choses égales par ailleurs, ils transfèrent plus. En pratique cependant, l’éducation est le plus souvent associée à une migration plus familiale et plus permanente (avec des propensions moindres à la migration retour), si bien que rien n’indique a priori qu’un migrant éduqué transférera plus ou moins qu’un migrant moins qualifié.

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Sur le plan empirique, cette question n’a été étudiée de façon comparative que très récemment par Bollard et al. (2009), qui ont pu combiner des données d’enquête sur les immigrants dans onze pays de destination. Leur analyse tente de répondre à la question factuelle « les migrants qualifiés transfèrent-ils plus ou moins que les migrants non-qualifiés ? », plutôt qu’à la question de la relation causale entre éducation et transferts, qui nous indiquerait l’effet de donner une année d’éducation en plus à un migrant donné sur les transferts de celui-ci. Leurs résultats montrent un effet non-significatif de l’éducation supérieure (définie par la variable « posséder un diplôme ou une qualification supérieure au baccalauréat ») sur la probabilité de transfert, mais un effet positif sur le montant transféré, si bien qu’au total, le transfert « espéré » est sensiblement plus élevé pour les migrants éduqués (de l’ordre de 1 000 dollars par an au lieu de 700). Il est également intéressant de noter que si les migrants éduqués ont effectivement tendance à migrer avec leur famille nucléaire, les migrants moins éduqués migrent avec familles plus nombreuses et plus étendues, et que par ailleurs les intentions de retour sont assez similaires dans les deux groupes.

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Les liens que les migrants conservent avec leur pays d’origine ne se limitent évidemment pas à l’envoi de fonds et à la migration retour. Les sociologues ont étudié depuis longtemps la façon dont se constituent des communautés organisées, des réseaux sociaux à vocation culturelle, politique et/ou économique. Par ailleurs, les liens avec le pays peuvent passer par l’appartenance des migrants (et notamment des migrants qualifiés) à des réseaux commerciaux et d’affaires, susceptibles de mettre en contact des partenaires, de transmettre de l’information et d’encourager ainsi les transactions bilatérales entre pays hôte et pays d’origine. De tels effets ont été mis en évidence depuis assez longtemps par les économistes travaillant dans le domaine du commerce international. En effet, dans de nombreuses circonstances – et contrairement aux prédictions des modèles statiques du commerce international –, le commerce et la migration apparaissent plutôt comme compléments que substituts. De façon intéressante, une telle complémentarité semble prévaloir principalement pour le commerce de biens hétérogènes où les réseaux ethniques et de migrants permettent de surmonter les imperfections d’information liées à la nature même des biens échangés. Le fait de savoir comment la composition qualitative des flux migratoires influe sur la relation de complémentarité ou de substituabilité entre commerce et migration demeure toutefois une question ouverte, la seule étude (à notre connaissance) sur le sujet ne trouvant pas d’effet spécifique à la migration qualifiée (Felbermayr et Jung, 2009).

La littérature sur les relations entre migrations et investissements directs étrangers (IDE) comprend à la fois des études de cas, notamment sur le rôle des diasporas dans le développement des technologies de l’information en Inde, en Irlande ou encore en Israël, et des études plus récentes sur données agrégées ou bilatérales. Kugler et Rapoport (2007) montrent ainsi, sur base de données américaines, que les réseaux (ou stocks) de migrants qualifiés encouragent en retour les IDE américains dans le secteur des services, alors que les flux de migrants non qualifiés vers les États-Unis et les flux d’IDE américains dans le secteur manufacturier sont plutôt des substituts l’un à l’autre. Javorcik et al. (2011) obtiennent des résultats similaires, toujours sur base de données américaines. Enfin, des travaux tout récents font état de la présence d’externalités de diaspora dans des domaines tels que les transferts de savoirs et de technologie (Meyer (2001), Kerr (2008), Agrawal et al. (2011)) ou la diffusion de valeurs démocratiques et de normes sociales et culturelles telles que la fécondité [5][5] Cf. également Domingues Dos Santos and Postel-Vinay.... Par exemple, Spilimbergo (2009) s’intéresse plus spécifiquement aux étudiants étrangers et montre que ceux-ci ont un impact positif sur le niveau de démocratie dans leur pays lorsqu’ils ont étudié dans des pays à forte tradition démocratique [6][6] Avoir étudié à Harvard, Chicago ou la London School.... Docquier et al. (2010) obtiennent des résultats qualitativement similaires pour la migration en général, qui semble exercer un effet positif sur les institutions à l’origine, mais sans mettre en évidence d’effet significativement plus fort pour la migration qualifiée. Un certain nombre d’études micro vont dans le même sens, notamment Batista et Vicence (2009), qui utilisent une expérience de démocratie participative au Cap-Vert et montrent que la présence de migrants augmente la demande de transparence institutionnelle. De façon intéressante, et à l’instar de Spilimbergo, ces effets positifs passent apparemment plutôt par la migration retour et ne sont présents que dans le cas des migrants « américains » et non dans celui des migrants « portugais ». Enfin, les réseaux migratoires semblent véhiculer des valeurs, des normes sociales et contribuer à la mondialisation sous cet angle également. L’hypothèse d’un transfert de normes de fécondité par le canal migratoire a d’abord été émise par Fargues (2007) sur la base de l’expérience comparative du Maroc et de l’Égypte, avant d’être validée dans le cadre de comparaisons inter-pays (Beine, Docquier et Schiff, 2008). Ces travaux portent cependant sur la migration en général plutôt que sur la migration qualifiée.

Une illustration synthétique

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Ces effets de diasporas, ou externalités liées à la présence de réseaux migratoires qualifiés, se combinent en pratique à ceux associés aux effets de la migration qualifiée (et de son anticipation) sur la formation endogène de capital humain. C’est ce que nous illustrons à titre d’exemple dans la figure 2 consacrée aux relations entre brain drain et IDE.

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Supposons une petite économie ouverte disposant d’un stock exogène de capital domestique donné par Kd et où la productivité marginale du capital, décroissante, est donnée par la plus élevée des trois courbes dessinées. Supposons également que les investisseurs étrangers envisagent d’y transférer leur capital à condition d’être rémunérés par un rendement égal au taux d’intérêt sur les marchés internationaux des capitaux, r*, augmenté d’une prime, ?, couvrant à la fois les risques spécifiques au pays et les coûts de transaction liés à leur imparfaite connaissance des caractéristiques du pays (de sa demande, des réseaux d’affaires, de ses institutions, etc.). Si ces coûts de transaction, qui n’affectent pas les investisseurs nationaux, sont initialement élevés (par exemple, la prime se monte à un montant ?1), alors le stock optimal de capital du point de vue des investisseurs étrangers est supérieur au stock existant (K1>Kd) et l’on n’observera donc pas d’investissements directs étrangers.

Figure 2 - Migration qualifiée et investissements directs étrangersFigure 2
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Dans un tel contexte, quel sera l’effet de l’émigration qualifiée ? Dans une vision traditionnelle, l’émigration aurait pour effet de réduire le ratio travail/capital, et ce d’autant plus qu’elle sera sélective (du type « brain drain »), entraînant une baisse du rendement domestique du capital (passage de la courbe la plus haute à la courbe la plus basse) et donc une baisse des incitations à l’investissement. La nouvelle littérature reconnaît que l’émigration qualifiée, à une période donnée, aura bien l’effet statique que nous venons de décrire, mais elle insiste sur le fait qu’elle se traduira également par des effets dynamiques à la période suivante : d’une part, la présence de migrants qualifiés à l’étranger et leur participation à des réseaux d’affaires réduit les coûts de transaction internationaux (qui passent par exemple de ?1 à ?2) ; d’autre part, comme nous l’avons expliqué, les perspectives d’émigration augmentent la formation de capital humain, complémentaire du capital physique, et pousse donc à une hausse du rendement de ce dernier (passage de la courbe la plus basse à la courbe intermédiaire). Tels que représentés sur la figure 2, ces effets auront pour résultat que le stock de capital d’équilibre tel que perçu par les investisseurs étrangers sera désormais supérieur au stock existant (K2>Kd). On comprend ainsi pourquoi la migration qualifiée a le potentiel d’expliquer non seulement l’occurrence d’IDE entre telle ou telle paire de pays (la marge extensive) mais également le niveau de ces investissements (la marge intensive).

Conclusion

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Au total, les nouvelles théories liant migration, capital humain et croissance, de même que la mise en évidence récente de nombreux canaux par lesquels la migration qualifiée affecte les économies des pays d’origine, ont contribué à équilibrer le débat sur l’incidence du brain drain sur les pays en développement. Il ne s’agit plus tant de savoir si le brain drain est bon ou mauvais pour le développement, ni même de savoir s’il faut le freiner ou l’encourager. L’émigration qualifiée est une composante intégrante de la mondialisation et tout indique qu’elle continuera à s’intensifier, ne serait-ce que parce qu’en s’éduquant, les individus modifient leurs aspirations (y compris celle d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte) et deviennent plus mobiles. Il s’agit désormais plutôt de comprendre les circonstances qui font qu’à ce jeu de la mobilité globale des talents, certains pays ressortent « gagnants » et d’autres « perdants » ; de comprendre enfin que ces circonstances ne sont pas des fatalités mais résultent, dans une large mesure, de politiques économiques sur lesquelles il est possible d’agir.


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  • Stark O., Helmenstein C. et Prskawetz A. (1998), « Human capital depletion, human capital formation, and migration: a blessing or a ‘curse’? », Economics Letters, 60, 3: 363-7.
  • Vidal J.P. (1998), « The effect of emigration on human capital formation », Journal of Population Economics, 11, 4: 589-600.

Notes

[1]

Cet article s’inspire largement de travaux communs avec Frédéric Docquier, et notamment de notre article « Globalization, brain drain and development », en cours de préparation pour le Journal of Economic Literature.

[2]

Par exemple, si je suis le seul à savoir lire et écrire, dois-je me réjouir de voir arriver sur le marché un autre individu doté des mêmes qualifications ? D’un côté, cet alter ego va me concurrencer sur le marché du travail, et suite au doublement de l’offre de travailleurs lettrés, je peux m’attendre à voir mon salaire baisser. Mais d’un autre côté, quelqu’un d’autre que moi-même peut désormais lire ce que j’écris, et je peux désormais lire la prose de quelqu’un d’autre que moi-même, communiquer et échanger avec lui, toutes choses qui augmentent la productivité de mon savoir et devraient donc se traduire par un salaire plus élevé. A un niveau agrégé, « macro », les externalités liées au capital humain peuvent être intra ou inter-générationnelles (Lucas, 1988), technologiques (par exemple, atteindre un seuil minimal de capital humain peut conditionner la capacité à adopter de nouvelles technologies (Aghion et al., 2006)), institutionnelles (il existe une causalité bidirectionnelle entre niveau d’éducation et de démocratie), etc. L’identification et la mesure de telles externalités est une question essentielle en théorie de la croissance. Cf. Cohen et Soto (2007) et Klenow et Rodriguez-Clare (2005).

[3]

Les premières contributions théoriques sont dues à Mountford (1997), Stark et al. (1998), Vidal (1998), et Docquier et Rapoport (1999).

[4]

Voir également De la Brière et al. (2002) sur le motif d’assurance, et Azam et Gubert (2005) sur les risques de désincitation au travail que peuvent induire de tels transferts.

[5]

Cf. également Domingues Dos Santos and Postel-Vinay (2003) sur le fait que les migrants-retour puissent directement être des vecteurs de diffusion technologique.

[6]

Avoir étudié à Harvard, Chicago ou la London School of Economics est porteur de dividendes démocratiques pour les pays d’origine des étudiants étrangers ; le passage par l’Université Internationale Patrice Lumumba de Moscou ou par la Sorbonne a en revanche un effet négatif, non réductible, dans ce dernier cas, à un effet Pol Pot. Mais il s’agit évidemment d’une autre époque.

Plan de l'article

  1. Recherche données, désespérément
  2. Les effets anticipés : perspectives de migration et formation de capital humain
  3. Les effets de feedback : externalités de réseaux et rôle des diasporas
  4. Une illustration synthétique
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Rapoport Hillel, « Le " brain drain " et son incidence sur les pays en développement », Regards croisés sur l'économie, 2/2010 (n° 8), p. 110-124.

URL : http://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2010-2-page-110.htm
DOI : 10.3917/rce.008.0110


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