CAIRN.INFO : Matières à réflexion
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1Au seuil de ce numéro de Regards croisés sur l’économie consacré aux migrations internationales, on ne peut que se féliciter de voir la science économique française prendre à bras le corps un sujet qu’elle a trop longtemps négligé. Combien de fois en ai-je fait l’expérience ces dernières années au cours des conférences que j’ai eu l’occasion de donner à travers la France sur la question de l’immigration ! N’étant nullement économiste, j’avais l’habitude de borner mon exposé aux dimensions démographique et sociologique du phénomène. Or le public, très logiquement, ne manquait jamais de m’interroger aussi sur sa dimension économique, dans l’espoir de peser les arguments favorables et les arguments défavorables à l’immigration.

L’essor positif des travaux économiques sur les migrations

2Mais peut-on justifier économiquement le recours ou le non-recours à l’immigration ? Si cette interrogation – qu’il faut elle-même interroger – communique avec celle qui porte sur les possibles justifications démographiques du phénomène (l’idée d’une immigration servant à boucher les creux de notre pyramide des âges), il est clair qu’elle ne saurait se confondre avec elle. Chaque fois qu’on me questionnait à ce sujet, j’avançais quelques hypothèses avec toutes les réserves d’usage sur les limites de mes compétences, mais je ne pouvais que déplorer la singulière discrétion des économistes français dans le débat public sur l’immigration, en total contraste avec ce qui s’observe à l’étranger, tout particulièrement aux États-Unis. La participation des sciences sociales au débat public sur les questions de migration est indispensable, tant le phénomène migratoire est complexe et multiforme. Mais, dans notre pays, cette lourde charge repose sur les épaules des démographes, des géographes, des historiens, des sociologues, des politistes et des juristes. C’est déjà beaucoup, mais c’est insuffisant. L’expertise des économistes fait cruellement défaut dans le paysage, et ce retrait laisse évidemment le champ libre aux amateurs, qu’ils viennent d’une autre discipline ou qu’ils revendiquent leur appartenance à un lobby.

3Certes, depuis que ce diagnostic a été formulé en 2002 dans mon rapport pour le Commissariat général du Plan [Héran, 2002], des exceptions notables sont apparues, telles que les travaux d’El Mouhoub Mouhoud, d’Hubert Jayet, de Xavier Chojnicki ou encore, plus récemment, le rapport de Gilles Saint-Paul pour le Conseil d’analyse économique [Saint-Paul, 2009], qui traite de l’immigration du point de vue de l’organisation du marché du travail et, secondairement, de la fiscalité. Encore timide il y a quelques années, ce mouvement d’intérêt des économistes français pour l’immigration semble désormais s’amplifier, ce dont témoigne éloquemment le présent numéro.

4Encore faudrait-il passer du stade de la recherche à celui d’une intervention pertinente sur la scène publique. Voyez la double page que publie Le Monde chaque année sur le prix du « meilleur jeune économiste de France ». Elle balaie les travaux des candidats retenus dans la sélection finale, faisant découvrir ainsi les thèmes de recherche privilégiés de nos jeunes économistes. Or l’économie des migrations internationales n’y figure jamais. Je m’en suis ouvert à des chercheurs de renom. La réponse la plus fréquente est le manque de données adéquates. Une autre consiste à dire que l’immigration n’apparaît pas isolément parce qu’elle constitue un chapitre de l’économie du travail, très présente en France. Ces réponses ne me convainquent pas. La disponibilité des données est certes un problème – les progrès de la statistique publique sur ce terrain sont encore récents et timides –, mais on pourrait le surmonter par un travail de modélisation ou d’expérimentation. Quant à l’approche par le marché du travail, elle ne saurait épuiser un phénomène qui a bien d’autres dimensions. Je crains fort que, dans le contexte actuel, ne joue un facteur plus dissuasif, à savoir l’intérêt bien compris des jeunes chercheurs : ils savent que dans une carrière d’économiste, un tel sujet n’est pas assez noble pour être payant.
Un chercheur qui envisagerait de faire de l’immigration sa spécialité se doit d’y réfléchir à deux fois, tant le domaine est politiquement sensible. S’il tente d’y porter un regard dépassionné, aussi éloigné du wishful thinking que du catastrophisme, il a, malgré tout, bien des chances d’être renvoyé soit du côté de la « pensée unique » et des « bien-pensants », soit des « immigrationnistes » (sic), quand ce n’est pas des « droits-de-l’hommistes » (re-sic) ou des ennemis de la nation. Pour ne rien arranger, la visibilité médiatique du sujet est telle que certains chercheurs n’y résistent pas. Il suffit, pour se projeter sur le devant de la scène, d’adopter une posture dénonciatrice (contre la « science officielle », contre la statistique publique, contre l’aveuglement des collègues, contre les « tabous », etc.). La tentation opposée existe aussi, qui voit tout en rose : le droit au séjour est absolu, les frontières n’ont plus de sens, les migrants ne sont jamais des stratèges mais toujours des victimes, l’intégration se fera d’elle-même, les seuls obstacles qu’elle rencontre relèvent de la discrimination, etc. Trop souvent poussées à l’extrême, ces deux approches unilatérales – le tout-humanitaire et le tout-identitaire – fonctionnent comme des « ennemis complémentaires ». En se nourrissant mutuellement de leurs excès, ils font la paire, avec ce résultat paradoxal qu’il devient « courageux » de flatter l’opinion publique, qu’elle soit de droite ou de gauche. Or le gouvernement par l’opinion ne se soucie guère de faire progresser la connaissance des réalités sociales : sachant tout d’avance, il ne veut rien savoir. Tout autre chose est le fonctionnement pluraliste d’une démocratie qui prend ses décisions en connaissance de cause, après avoir consulté les experts.

Une méthode heuristique : la recherche de parallèles

5Pour traiter sereinement des causes et des conséquences de l’immigration, il faut d’abord construire des données pertinentes, ce qui n’est pas une mince affaire dans ce domaine. Il faut ensuite, dans la mesure du possible, mener des comparaisons internationales et des comparaisons historiques. Tout cela est connu. J’insisterai ici sur une autre voie, qui consiste à soumettre l’étude des migrations internationales à une épreuve à la fois méthodologique et déontologique : la mise en parallèle de l’immigration avec d’autres phénomènes. Il s’agit, dans un premier temps du moins, de s’astreindre à explorer les analogies qui peuvent rapprocher des ordres de fait que nous avons coutume de traiter séparément. Donnons ici, dans le désordre, quelques exemples de cette technique de décloisonnement.

Le parallèle entre « migration de remplacement » et « fécondité de remplacement »

6Un premier parallèle consiste à s’interroger symétriquement sur les politiques familiales et les politiques migratoires comme outils de restauration des équilibres entre générations. La technique avait déjà été utilisée dans le fameux rapport de l’ONU sur les « migrations de remplacement » [2000]. Rappelons brièvement de quoi il s’agit.

7Les différentes projections de populations anticipent un vieillissement des populations dans les pays développés. Au « vieillissement par le haut » engendré par l’allongement de la vie (trois mois de gagné chaque année, soit six heures par jour !) s’ajoute la montée en âge des baby-boomers, toute aussi inexorable. Loin derrière ces deux moteurs du vieillissement démographique déjà inscrits dans la pyramide des âges, le troisième moteur sera le « vieillissement par le bas », provoqué par le maintien durable de la fécondité sous le seuil de remplacement. Son ampleur future est difficile à estimer, car les comportements de fécondité sont encore susceptibles d’évoluer. On sait cependant que le nombre total des naissances dans les deux prochaines décennies dépendra pour partie du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants, déjà largement connu.

8La démonstration du rapport de l’ONU reste imparable sur ce point : à l’horizon des cinquante prochaines années, aucune politique nataliste ou migratoire n’abolira jamais le vieillissement par le haut. Il est inéluctable. En ce qui concerne le vieillissement par le bas, en revanche, il est réaliste de miser sur une immigration jeune pour empêcher la baisse des effectifs absolus d’âge actif dans la pyramide des âges. En France, un solde migratoire de moins de 100 000 habitants supplémentaires par an suffirait à stabiliser le chiffre des actifs d’âge moyen. Il en va de même dans les autres pays où la fécondité n’est pas très éloignée du seuil de remplacement (Royaume-Uni et pays nordiques, par exemple). Dans les pays où la fécondité est basse ou très basse, un solde migratoire du même ordre pourrait réduire de moitié la baisse de la population active dans les jeunes générations, voire davantage si cette politique se combinait avec une politique de soutien à la natalité. On comprend que des pays fortement marqués par le vieillissement par le bas puissent raisonner ainsi. Reste à s’interroger sur l’acceptabilité de telles politiques.

9Aucune politique ne peut faire porter sur les couples la mission sacrée d’assurer l’équilibre démographique d’une nation ou d’un continent : ce serait s’imaginer que l’agrégation des comportements individuels se règle d’office ou d’autorité par la représentation de l’intérêt collectif. L’action publique ne peut marcher à l’exhortation ; le démographe ou l’économiste ne peut manier les projections démographiques comme si la prédiction pouvait se corriger par la prédication. C’est une chose de définir une politique par laquelle les autorités publiques et les entreprises s’efforcent de lever les obstacles aux projets de fécondité en facilitant la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle. C’en est une autre d’exhorter les populations à relever leur taux de fécondité pour régulariser la pyramide des âges et augmenter le nombre de futurs cotisants. Une telle politique peut être qualifiée de « fécondité de remplacement » (faites les enfants que vos prédécesseurs immédiats n’ont pas faits).

10Le concept d’une « migration de remplacement » est en réalité du même tonneau que celui d’une « fécondité de remplacement » ; dans les deux cas, il s’agit bien de réparer seulement le bas de la pyramide des âges à défaut de pouvoir en réparer le haut. Une politique fondée sur l’une ou l’autre de ces notions soulève les mêmes problèmes éthiques. Qu’il s’agisse de la décision de migrer ou de la décision d’avoir un enfant, la vision utilitariste est incompatible avec la liberté de choix des couples et des individus. Dans une telle optique, en effet, l’immigration sera par exemple considérée comme utile ou inutile au gré de la conjoncture démographique (ou de la conjoncture économique).

11Une tout autre position, très radicale mais problématique elle aussi, quoique pour d’autres raisons, consiste à considérer que l’immigration ne doit pas être justifiée par son utilité économique ou démographique, mais qu’elle existe de plein droit. On fait référence par là au droit de quitter son pays, au droit d’asile, au droit de libre circulation, au droit de vivre en famille, au droit de choisir librement son conjoint, etc. L’avantage de cette justification juridique est sa constance : elle ne varie pas au gré de la conjoncture démographique (ou économique) ; elle s’appuie sur le droit international. Mais l’idée d’une immigration de plein droit se heurte, on le sait, à la volonté des États de préserver leur souveraineté en matière de politique migratoire.

12Les mouvements humanitaires eux-mêmes (ou les mouvements politiques les plus positifs à l’égard de l’immigration) hésitent à considérer l’immigration comme un phénomène de plein droit ; ils estiment généralement que la justification utilitariste de l’immigration, dans sa version démographique ou économique, peut se montrer plus convaincante que la justification juridique. C’est pourquoi ils sollicitent souvent les démographes ou les économistes dans l’espoir de leur soutirer des arguments « objectifs » susceptibles de convaincre les décideurs. On peut parler, dans leur cas, d’un utilitarisme du second degré, ou d’un usage utilitariste des arguments utilitaristes en faveur de l’immigration. En clair : admettons pour les besoins de la cause que la migration serve à améliorer la situation démographique ou la situation économique du pays ; donnez-nous une version utilisable de cet argument qui puisse convaincre ceux qui n’entendent que les raisonnements utilitaristes.
Sur ce point, en fait, les demandes des responsables politiques ou associatifs envers les démographes sont très diverses. Dans les pays où le niveau de fécondité est proche du seuil de remplacement, les responsables politiques sont tentés d’utiliser les données démographiques pour expliquer que le pays est suffisamment fécond pour pouvoir se passer d’un apport migratoire substantiel (l’argument figure dans l’exposé des motifs de la loi française de juillet 2007 sur l’immigration). Dans les pays de basse ou de très basse fécondité, on demande parfois aux démographes de confirmer que le déclin démographique du pays appelle à ouvrir les frontières. Mais d’autres courants politiques, dans les mêmes pays, peuvent adresser aux démographes une demande opposée : confirmer more statistico qu’une politique nataliste est nécessaire pour éviter l’ouverture à l’immigration.
En bonne démocratie, ce serait au débat politique de trancher la question. Chaque pays, soit directement, soit par la voix de l’Union européenne qu’il a contribué à définir, devrait annoncer clairement comment il entend articuler les arguments de droit et les arguments d’utilité économique ou démographique. Les experts ne peuvent trancher le débat à la place des opinions publiques ou des Parlements.

Le parallèle avec les autres surcroîts de population imprévus

13Dans Le Temps des immigrés [Héran, 2007], j’avais poussé aussi loin que possible le parallèle entre l’intégration des personnes âgées et l’intégration des migrants, étendu finalement à tous les surcroîts de population. Il s’agissait d’examiner la vieille notion de « capacités d’accueil », proche de la notion aujourd’hui désuète de l’optimum de population. À y regarder de près, la France a consacré beaucoup d’efforts depuis la Seconde guerre mondiale à accueillir des surcroîts de population imprévus : environ 6 millions d’enfants supplémentaires accumulés en trente ans par le baby-boom, dont un quart environ (de l’aveu des mères interrogées) n’étaient pas désirés, mais qu’il a fallu néanmoins loger et éduquer ; un million de rapatriés d’Algérie (alors que le général de Gaulle, selon le verbatim recueilli par Alain Peyrefitte, pensait que la France n’aurait jamais les capacités d’en accueillir plus de 60 000) ; environ sept millions de personnes âgées supplémentaires préservées par la montée inespérée de l’espérance de vie aux grands âges. Et l’on doit désormais ajouter à cette liste les millions de personnes âgées dépendantes, dont il faudra bien s’occuper. Tous ces surcroîts de population ont nécessité, qu’on le veuille ou non, des politiques d’accueil actives. L’accueil des migrants et de leurs familles ne pose pas de problème foncièrement différent. Aurait-il fallu renoncer à ces politiques d’accueil au motif que certaines de ces populations imprévues coûtent à la collectivité plus qu’elles ne rapportent ?

La parallèle entre immigration et adoption

14Un autre parallèle intéressant à creuser est celui qui relie immigration et adoption (qu’elle soit ou non internationale). Pour des raisons biologiques, une fraction des couples ne peuvent procréer par leurs propres moyens et ne peuvent davantage bénéficier de la procréation médicalement assistée. S’ils persistent dans leur projet de fécondité, il leur faut recourir à l’adoption. Commence alors le parcours du combattant qu’a décrit une étude de l’INED : enquête sociale (niveau de revenus, surface de l’appartement, etc.), entretiens avec des psychologues, entretien avec un psychiatre, interrogatoire biographique approfondi élargi à toute la parentèle, enquête de gendarmerie. Les candidats doivent répondre à cette redoutable question : « pour quelles raisons voulez-vous donc avoir un enfant ? ». Gardez-vous de répondre qu’on ne demande jamais de justifier leur désir d’enfant aux millions de couples qui ont la chance d’en avoir par leurs propres moyens : vous vous feriez très mal voir de l’équipe sociale en charge du dossier, dont le seul objectif est le bien-être de l’enfant adopté. Ne dites pas non plus que vous voulez avoir un enfant « pour faire plaisir à votre mari » : cette réponse populaire typique (une naissance aide à cimenter l’union) trahit un égoïsme flagrant qui peut être une cause de rejet de l’agrément, comme l’a expliqué une assistante sociale dans l’enquête de l’INED. Les candidats à l’adoption doivent prouver leur altruisme : ils ne songent qu’au bonheur de l’enfant, et ils doivent garantir qu’ils auront les moyens de l’intégrer. Si vous voulez être parent, sachez qu’un enfant, ça se mérite. À vous de prouver que vous serez pour lui de bons parents !
Le parallèle est saisissant avec l’immigration. Dans les deux cas, ceux qui n’ont pas la chance « d’en être » doivent faire la preuve qu’ils sont dignes d’entrer. Du point de vue des candidats à l’adoption, la procédure est vécue aussi douloureusement que peut l’être l’injonction à prouver que vous êtes français quand vous ne pouvez pas exciper du double droit du sol parce que le sort a voulu que vos parents soient nés hors de métropole. Ce n’est pas la procédure de sélection qui est intolérable, c’est le fait qu’y sont soumis uniquement ceux qui n’ont pas eu la chance « d’en être » (faire partie des parents biologiques, faire partie des natifs bénéficiant du double droit du sol, faire partie des natifs tout court). La mince frontière qui sépare les insiders des outsiders, liée aux hasards de la biologie ou de la naissance, se convertit, de façon disproportionnée, en un limes sacré ou plutôt socialement consacré. On peut adresser la même objection au fameux slogan selon lequel « être Français, ça se mérite », dont l’inconsistance est criante, puisque les dizaines de millions de Français natifs n’ont jamais mérité ce qu’ils ont obtenu par le hasard de la naissance, de la même façon que les millions de parents biologiques le sont seulement par le hasard d’une biologie favorable. Quel économiste saura mettre en équation le pretium doloris infligé par de telles procédures et de tels raisonnements ?

Le bilan coût-avantage étendu à toutes les composantes de la population

15« Combien nous coûtent les immigrés, combien nous coûtent les fonctionnaires ? » sont les deux questions qui hantent certains lobbies (ce sont parfois les mêmes). Mais le rêve d’un monde sans fonctionnaire ni immigré a ses limites. Combien nous coûtent les enfants, les femmes, les hommes, les personnes âgées, mais aussi les agriculteurs, les cadres, les ouvriers, les commerçants, les forces de l’ordre, sans compter les banques, les retraites chapeaux, l’entretien du patrimoine artistique du pays, etc. ? La liste est à proprement parler infinie. On sait que tous les calculs envisageables sont dépendants de l’horizon retenu, des phases du cycle de vie prises en compte, des conventions retenues pour le taux d’escompte, et ainsi de suite. Si l’on appliquait à tous les segments de la vie sociale le même soin que mettent certains à compter les coûts et les avantages de l’immigration, on serait sans doute surpris du résultat. Mais comment la mise en parallèle de tous ces bilans pourrait-elle éviter les doubles et les multiples comptes ?

16Une difficulté majeure du bilan comptable de l’immigration est qu’il doit prendre en considération, outre les coûts des primo-arrivants, ceux induits par la seconde, voire la troisième génération. Mais se pose alors la question de savoir où tracer la frontière entre la population liée à l’immigration et celle qui ne l’est pas, qui l’est de moins en moins ou qui ne l’est plus. Dans un processus où ABC accueillent D, puis ABCD accueillent E, puis ABCDE accueillent F, et ainsi de suite, il devient rapidement difficile de dire qui accueille qui. Le fait qu’un quart de la population française ait au moins un parent ou un grand-parent né à l’étranger, et sans doute un tiers si l’on remonte encore d’une génération, suffit à le montrer. Il ne fait plus sens de chercher à savoir qui coûte à qui si la distinction entre les deux « qui » perd de son tranchant pour se dissoudre dans un « nous », si divers soit-il par ses origines. D’où le fait que ce genre de bilans comptables tend à se concentrer sur les flux récents, les « primo-arrivants » (y compris le coût de leur expulsion).
Le principe du traitement parallèle des faits pourrait s’appliquer au sein même du phénomène migratoire : entre l’immigration et l’émigration, entre les efforts pour s’intégrer et les efforts pour intégrer, entre le droit de quitter son pays et le droit de s’installer dans un autre pays, entre la migration de circulation transnationale et la migration de peuplement. Dans chacun de ces binômes, on constate qu’un terme tend à l’emporter sur l’autre dans les travaux de recherche, pour des raisons parfois très contingentes. Le principe de symétrie peut au moins permettre de sortir de l’ombre des phénomènes trop souvent négligés.

Passer à la réciprocité des perspectives

17Le principe du traitement parallèle a cependant ses limites, en même temps qu’il communique avec un principe plus général. Ses limites sont celles de toute analogie : une analogie est intéressante quand elle dégage des correspondances auxquelles on n’avait pas songé, mais tout autant quand on peut identifier le moment où elle cesse d’être pertinente en raison de différences irréductibles. L’ouverture, à l’inverse, peut s’opérer en direction du principe plus large de la réversibilité des perspectives, lequel rejoint la « règle d’or » qui fonde toutes les approches éthiques : ne traite pas autrui comme tu ne voudrais pas être traité toi-même. Une réflexion du directeur de la DARES, Antoine Magnier, sur le rapport de Gilles Saint-Paul nous y conduit indirectement. Saint-Paul pose d’entrée de jeu, avec sa clarté coutumière, le principe qui guide son analyse : il se bornera à examiner les conséquences économiques de l’immigration du point de vue du pays d’accueil, en considérant le seul bien-être des natifs. Le bien-être des migrants passe à l’arrière-plan, grâce à l’argument dit de la « préférence révélée » : le fait qu’ils se retrouvent dans le pays d’accueil suffit à prouver qu’ils ont préféré partir plutôt que de rester chez eux. Ils ont donc, par le fait même d’avoir migré, amélioré leur bien-être. Si tel n’était pas le cas, ils seraient repartis. C’est oublier que les projets de migration se développent souvent à l’horizon d’une « dynastie » et que les parents peuvent sacrifier leur bien-être au profit de celui de leurs enfants. On dira qu’ils en éprouvent eux-mêmes du bien-être par procuration. Est-ce une raison pour qu’une société se désintéresse des conditions de leur accueil et de leur intégration ? Mais, surtout, comme l’observe Antoine Magnier, la pression migratoire des pays du Sud, le retentissement des relations Nord-Sud sur notre bien-être, le fait que la migration soit par définition un phénomène international impliquant de fait aussi bien les pays d’origine que les pays de destination et, si possible, les impliquant de droit, tout cela permet difficilement de considérer la migration du point de vue de nos seuls intérêts à court terme. Pour rester dans la logique économique, un raisonnement à plus long terme est sans doute conforme à notre intérêt bien compris comme à celui des pays du Sud.

Les limites d’une justification purement économique de l’immigration

18La sévère critique que Gilles Saint-Paul oppose à la politique actuelle de la France en matière de migrations économiques pourrait avoir des développements inattendus. Les « pénuries » locales et sectorielles que la politique française prétend combler dans des métiers « en tension » sont, à ses yeux, le signe de dysfonctionnements qui entravent le marché du travail. Assigner les migrants à des emplois locaux et sectorisés, c’est ajouter des rigidités supplémentaires [1]. Mieux vaut laisser au marché, conclut Saint-Paul, le soin de corriger par des hausses de salaire les pénuries locales de main-d’œuvre.

19Dans cette optique, ne vaut-il pas mieux dire franchement que l’ampleur et la nature de l’immigration ne peuvent dépendre de considérations purement économiques liées à nos prétendus « besoins » de complément ou de remplacement ?

20De là à penser que l’immigration n’a pas de justification économique, il n’y a qu’un pas. La réponse habituelle à cette suggestion est une variante de la fameuse parabole de Saint-Simon publiée en 1819. L’économie française, assurait-il dans L’Organisateur, ne souffrirait guère de la disparition de la Cour et de l’aristocratie. En revanche, elle s’effondrerait si venaient à disparaître d’un coup les cinquante meilleurs physiciens, entrepreneurs, militaires et artistes du pays (l’inclusion des artistes dans la liste est un trait remarquable de l’esprit saint-simonien !). On retrouve un écho de ce raisonnement dans la « journée sans immigrés », apparue aux États-Unis en 2008 et importée en France en 2010 pour sensibiliser le public au caractère incontournable du recours à la force de travail des immigrés [2]. Mouvement largement symbolique, il est vrai, car une démonstration effective nécessiterait sans doute une suspension d’activité bien plus longue, en même temps qu’elle obligerait à définir précisément les « immigrés » concernés.

21Que vaut ce raisonnement ? Certes, il suffit de passer quelques heures au service d’urgences d’un grand hôpital parisien ou de jeter un coup d’œil sur son tableau du personnel pour se convaincre qu’une telle institution ne saurait fonctionner sans la contribution des immigrés ni celle de la seconde génération. Mais plusieurs objections viennent à l’esprit. D’abord, il est des pays européens quasiment sans immigration, comme la Finlande, dont les hôpitaux fonctionnent correctement. Ensuite, le fait qu’un pourcentage visible du personnel soit issu de l’immigration dans un hôpital français ne signifie pas nécessairement que l’immigration soit intrinsèquement plus indispensable à son fonctionnement que n’importe quelle autre composante de la population (comme, par exemple, les hommes ou les femmes, les différentes générations, les diplômés ou les non-diplômés, les agents recrutés dans le bassin d’emploi local ou ceux recrutés en dehors, etc.). Une institution d’une certaine taille comprend de facto des représentants de toutes les composantes de la population indépendamment de leurs origines, mais à proportion des niveaux de qualification requis, les distorsions pouvant venir d’une sélection discriminatoire ou, à l’inverse, de filières privilégiées de recrutement. En réalité, la vertu de l’apologue saint-simonien consiste à rappeler que l’immigration est une composante comme une autre de la population des producteurs et qu’elle participe comme telle au fonctionnement de l’institution.
En dernier lieu, enfin, la présence importante des étrangers ou des immigrés parmi le personnel de santé ne résulte pas nécessairement d’une volonté d’ouverture dans le processus d’intégration, mais pourrait s’expliquer, comme le souligne Saint-Paul, par la politique malthusienne qui régit la formation des médecins en France. Au lieu de mettre en cause la politique du numerus clausus, les natifs préfèrent préserver leur rareté en laissant à des professionnels étrangers le soin de compléter le tableau des effectifs dans des conditions de travail dégradées, qui, pour le coup, permettent de parler de discrimination. Dès lors, le caractère incontournable de l’apport des médecins étrangers au fonctionnement des structures hospitalières ne traduit plus un authentique « besoin d’immigration » mais seulement l’existence de barrières à l’entrée qui entretiennent artificiellement la pénurie pour préserver les privilèges des insiders. C’est une justification économique de l’immigration, si l’on veut, mais une justification au profit seulement d’une minorité, sans que le bien-être collectif en bénéficie nécessairement. À suivre Saint-Paul, on est loin de Saint-Simon.

Du court terme au long terme, de l’économique à l’extra-économique

22Le dilemme entre justification économique et justification non économique de l’immigration est évidemment forcé. Il serait plus juste d’opposer les justifications économiques à court terme (combler les besoins de recrutement hic et nunc) et les justifications économiques de long terme (augmenter la mobilité des travailleurs, améliorer la formation de la « seconde génération » pour mieux l’intégrer dans le marché du travail, accroître le bien-être général, voire réduire les inégalités entre pays d’origine et pays de destination). Pour revenir sur le commentaire d’Antoine Magnier au rapport de Gilles Saint-Paul, il n’est guère possible de limiter l’analyse au seul point de vue du pays d’accueil, tant il est vrai que la politique migratoire de ce dernier retentit sur les comportements migratoires du pays d’origine (ainsi, le contingentement inefficace des flux risque de dévier les flux vers la migration illégale).

23Sans doute faudrait-il aussi étudier davantage l’incidence de l’immigration sur les natifs non seulement du point de vue des salaires, de la mobilité géographique (propension à fuir les aires où se concentre l’immigration) ou de la formation universitaire, mais aussi son effet à plus long terme sur la mobilité sociale. Georges Tapinos avait formulé en son temps l’hypothèse que la mobilité sociale des natifs avait indirectement bénéficié de l’occupation des emplois les plus délaissés par les immigrés, de la même façon que l’exode rural avait favorisé en son temps la mobilité ascendante des ouvriers urbains. Il reste que cette hypothèse, à ma connaissance, n’a jamais été vérifiée.
De façon générale, plus on recule l’horizon temporel du bilan économique des migrations, plus la dimension économique s’élargit à d’autres dimensions, de type social, démographique, géopolitique ou culturel. Le même décloisonnement disciplinaire s’observe pour la justification démographique des migrations, qui se borne sur le court terme à des objectifs de « remplacement » (combler les creux de la pyramide des âges) mais qui soulève des questions plus vastes dès qu’on élargit l’horizon, puisque la prise en compte des secondes et troisièmes générations oblige à s’interroger sur la réalité des unions mixtes et sur la porosité de la distinction entre origine native et origine immigrée. À mesure que l’horizon s’élargit, la dimension économique du phénomène rejoint ses dimensions démographiques, sociologiques, historiques et juridiques. La revue Regards croisé sur l’économie est fidèle à sa vocation quand elle réaffirme cette nécessaire pluralité des approches sur l’immigration.

Notes

  • [1]
    J’avais moi-même, dans Le Temps des immigrés, signalé le caractère bureaucratique de cette procédure de mise en œuvre de l’immigration « choisie », inspirée du modèle suisse, via ses variantes italienne et espagnole, et signalé les problèmes juridiques et pratiques que soulevait l’interdiction faite aux nouvelles recrues de changer de secteur et de lieu. La Suisse a d’ailleurs mis fin à ces entraves dans une votation de 2008.
  • [2]
    Mouvement lancé par une professeure d’histoire-géographie (Peggy Derder) et deux journalistes (Nadir Dendoune et Nadia Lamarkbi). Le mot d’ordre complet était : « 1er mars 2010 : la journée sans immigrés – 24 heures sans nous ».

Bibliographie

  • Héran F. (2002), Immigration, marché du travail, intégration, rapport du séminaire présidé par François Héran, Commissariat général du Plan, La Documentation française, Paris, 410 p.
  • Héran F. (2007), Le temps des immigrés : essai sur le destin de la population française, Seuil / La République des Idées, Paris, 112 p.
  • ONU (2000), Replacement migrations: is it a solution to declining and ageing populations?, New York, 151 p.
  • Saint-Paul G. (2009), Immigration, qualification et marché du travail, rapport du Conseil d’analyse économique, avec les commentaires de P. Cahuc et A. Magnier, La Documentation française, Paris, 245 p.
François Héran
Ancien directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED)
Mis en ligne sur Cairn.info le 21/11/2010
https://doi.org/10.3917/rce.008.0013
Pour citer cet article
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