1Les inégalités de revenus ont fortement augmenté au cours des trente dernières années dans la majorité des pays développés (Alvaredo et al., 2013). Malgré cette évolution similaire, les niveaux de redistribution pratiqués dans ces mêmes pays sont très hétérogènes, ce qui suggère que leurs citoyens ont des préférences différentes pour la redistribution. De nombreux facteurs déterminent ses préférences (sexe, âge, revenus, éducation, origine ethnique, historique personnel, etc.). Ce court article se propose d’examiner spécifiquement l’influence du revenu présent et futur sur la demande de redistribution des agents. [1]
Le Revenus Actuel et la Mobilité Sociale Ascendante
2Les résultats théoriques suggèrent que les revenus actuels et futurs d’un individu influent fortement sur ses préférences pour la redistribution.
3Tout comme les agents économiques maximisent leur utilisé sous contrainte budgétaire, ils déterminent également leurs préférences redistributives selon leurs revenus. Ainsi dans le modèle de référence élaboré par Meltzer et Richard (1981), l’électeur médian détermine le niveau de redistribution en maximisant ses revenus (le revenu du travail et ses avantages sociaux), en minimisant ses impôts, et en prenant en compte l’impact désincitatif de la fiscalité sur les autres agents. Leur hypothèse est simple : les plus fortunés sont plus défavorables à la redistribution qui diminue leur revenu et les plus pauvres y sont plus favorables afin d’augmenter leurs prestations sociales. Comme la distribution des revenus est inégalitaire, l’électeur médian a un niveau de revenu inférieur à la moyenne, et préfère donc une redistribution importante.
4Soulignons néanmoins que les préférences pour la redistribution sont également influencées par la situation future des agents (Alesina et Giuliano, 2009, p.1). Ainsi, Piketty (1995) et Benabou & Ok (2001) incorporent dans leurs modèles la perspective d’ascension sociale (« prospect of upward mobility » – POUM). Si les individus estiment qu’ils pourront monter dans la distribution des revenus, alors ils se pourraient qu’ils choisissent un faible niveau de taxation pour éviter d’en subir les effets dans le futur. Dès lors, il est possible de se retrouver dans un équilibre où « les individus dont le revenu est juste en dessous de la moyenne [s’opposent] rationnellement à toute politique redistributive » (Guillaud, 2008, p.14).
Résultats Empiriques : Confirmation de l’Importance des Facteurs Pécuniaires
5De nombreux travaux empiriques étudient l’importance des facteurs pécuniaires sur la demande de redistribution. Tous s’accordent sur la conclusion suivante : au niveau de l’individu le revenu est un facteur déterminant, plus on est fortuné moins on est favorable à la redistribution (Alesina et Giuliano, 2009, p.3).
6En utilisant les données du General Social Survey de 1972 à 2004, un sondage d’individus américains, Alesina et Giuliano (2009) confirment l’importance du revenu dans la détermination des préférences pour la redistribution. Les individus ayant un revenu plus important sont plus susceptibles de penser que « toute personne devrait se prendre en charge elle-même » plutôt que d’affirmer que « le gouvernement à Washington devrait tout faire pour améliorer les conditions de vie de tous les Américains pauvres ». Les résultats sont similaires lorsqu’ils analysent les réponses à la question du World Value Survey relative à la responsabilité du gouvernement en ce qui concerne la réduction de la précarité.
7Dans un travail similaire, Guillaud (2008) exploite les données du International Social Survey Programme de 1999 pour quatre pays européens – France, Allemagne, Suède et Royaume-Uni – et ses résultats « confirment l’importance d’un pur effet revenu sur les préférences ».
Conclusion
8Les résultats théoriques et empiriques établissent un lien négatif entre la position économique d’un individu et sa préférence pour la redistribution, cette préférence pouvant évoluer selon la manière dont il anticipe sa position sociale future. Rappelons tout de même que de nombreux autres facteurs jouent un rôle, en particulier le sexe et l’origine ethnique des individus (Alesina et Giuliano, 2009). Il serait donc réducteur de conclure que les facteurs pécuniaires sont les seuls déterminants en matière de préférences redistributives.
Notes
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[1]
Voir Alesina et Giuliano (2009) pour une revue de littérature complète, analysant de nombreux facteurs au-delà de la simple motivation financière.

