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Relations internationales

2005/1 (n° 121)


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Est-il encore nécessaire d’insister sur le rôle joué par la Première Guerre mondiale, tant dans l’élaboration d’une nouvelle conception des relations internationales que dans la mise en place d’une nouvelle pratique de la diplomatie ? En ces domaines comme en tant d’autres, la Grande Guerre est à l’origine de bouleversements profonds, dont les contemporains ne prennent que progressivement conscience. On retient souvent, comme le plus significatif, la naissance du multilatéralisme, qui trouve sa traduction concrète dans la Société des nations, émanation directe de la volonté de bâtir un ordre international fondé sur le droit et, comme Wilson n’a cessé de le souhaiter, de pratiquer une diplomatie ouverte. Il ne s’agit bien évidemment pas encore du multilatéralisme fait de réseaux d’engagements réciproques, tel qu’il s’affirme après 1945 à travers la multitude d’organisations internationales permanentes, à vocation universelle ou régionale, qui surgissent tant dans le domaine politique qu’économique [1][1]  Voir une mise au point récente de Philippe Moreau.... Mais la Grande Guerre, en multipliant, notamment du côté allié, les conférences et les comités chargés de coordonner l’action commune, a banalisé la pratique, jusqu’alors exceptionnelle, des rencontres multilatérales, de la discussion à plusieurs et de la recherche du consensus. Et c’est tout naturellement dans le domaine économique que cette pratique s’est épanouie [2][2]  Guy Caron de La Carrière, La diplomatie économique.....

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Plus fondamentalement, c’est le processus de totalisation de la guerre qui renouvelle en profondeur la compréhension des relations internationales et qui pousse les diplomates à mieux prendre en compte cette dimension économique, jusqu’alors trop souvent considérée comme secondaire : à guerre totale, diplomatie totale. Cette entrée en force de l’économique dans le champ de l’international, conséquence directe du conflit, est absolument décisive pour comprendre le passage, en France, d’une simple diplomatie commerciale, traditionnellement le domaine réservé des consuls, à une véritable diplomatie économique, ambitieuse et globale, depuis longtemps réclamée par les milieux d’affaires et désormais défendue, dès la fin du conflit, par un nombre croissant d’élus et de dirigeants politiques [3][3]  Maurice Vaïsse, « L’adaptation du Quai d’Orsay aux....

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L’expérience acquise lors de la mise en place et la conduite de la politique de blocus contre les empires centraux – expérience de diplomatie économique menée dans un cadre interallié – est pour le Quai d’Orsay tout à fait déterminante [4][4]  Denys Cochin (sous la dir. de), Les organisations.... L’histoire fort complexe de la direction du blocus, dont les attributions prennent, à mesure que la guerre se prolonge, une ampleur qu’on était loin de soupçonner à l’origine, illustre bien l’incapacité totale du ministère, en 1914, à comprendre réellement l’importance nouvelle des facteurs économiques dans les relations internationales, ainsi qu’à échapper en ce domaine à l’improvisation continue. La gestion du blocus, au début d’un conflit qu’on ne s’attend pas à voir durer, est confiée en catastrophe à la sous-direction d’Asie, accessoirement en charge des affaires maritimes internationales. Ce n’est qu’en 1916 qu’est créé un sous-secrétariat d’État, dépendant du Quai d’Orsay et chargé de coordonner la question, ainsi qu’une direction du blocus, rattachée en novembre 1917 au ministère des Régions libérées, avant de repasser, en décembre 1918, sous le contrôle direct des Affaires étrangères. Au-delà de ces divers épisodes, les fonctionnaires qui composent la direction, qui restent sensiblement les mêmes durant la période, se familiarisent toutefois avec les problèmes économiques et financiers, acquièrent une connaissance parfaite des dossiers et, dans les comités de ravitaillement ou au Conseil suprême économique, apprennent à négocier avec leurs collègues anglais et américains, plus coutumiers de ce genre de questions ; ils finissent par former ainsi un petit groupe d’experts irremplaçables. Reste à savoir comment, une fois la guerre finie, le Quai d’Orsay utilise ces compétences et intègre, tant dans ses structures que sa réflexion, ces dimensions nouvelles de la diplomatie.

LE QUAI D’ORSAY ET LA NOUVELLE DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE

La sous-direction des relations commerciales

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L’adaptation des structures du Quai d’Orsay à la nouvelle donne diplomatique, tant pour ce qui relève du multilatéral que de l’économique, se traduit essentiellement par la création, dans l’immédiat après-guerre, du Service français de la Société des nations et de la sous-direction des Relations commerciales [5][5]  Raphaële Ulrich-Pier, « Le Service français de la.... Cette dernière voit le jour le 1er mai 1919, avant même la signature du traité de paix. Sa naissance provoque une petite révolution dans l’organigramme du ministère : on rappelle que la réforme de 1907 avait réuni en un seul grand service la direction des Affaires politiques et celle des Consulats et des Affaires commerciales, jusqu’alors totalement indépendantes, première prise de conscience qu’on ne pouvait continuer à dissocier les problèmes politiques des questions économiques [6][6]  Jean Baillou (sous la dir. de), Les Affaires étrangères.... Mais la division de cette nouvelle direction des Affaires politiques et commerciales en quatre sous-directions à caractère géographique (Europe, Amérique, Afrique et Asie-Océanie) restait inadaptée à l’internationalisation des problèmes, notamment en matière économique : les questions relatives au blocus, pendant la guerre, ou aux dettes interalliées, après le conflit, ne peuvent, par exemple, se traiter dans le cadre restreint d’une sous-direction continentale. La cinquième sous-direction, celle des Relations commerciales, a donc pour tâche de prendre en charge les affaires économiques et financières, qu’on ne peut isoler du politique – il n’est pas question de revenir à la situation antérieure à 1907 –, mais qu’il est désormais nécessaire de considérer de façon globale. Il s’agit en fait d’une émanation pure et simple des services du blocus, qui trouvent ainsi leur prolongement définitif en temps de paix.

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Il faut énumérer les compétences de la nouvelle sous-direction, pour mesurer l’ampleur de sa tâche [7][7]  Journal officiel, 4 mai 1919. : reprise, réorganisation et développement des relations commerciales avec la France ; accords et conventions avec les pays étrangers ; régime du commerce d’exportation et d’importation en ce qui concerne les transports, les paiements et les échanges ; transformation des accords de blocus ; négociation, au sein des organismes interalliés, des questions de ravitaillement et de répartition des matières premières ; exécution des clauses économiques et financières des traités de paix, notamment le paiement des Réparations, accords concernant l’organisation du tourisme en France. Autant de questions en apparence techniques, mais aux résonances évidemment très politiques, comme les dettes interalliées et les Réparations – toute l’affaire de la Ruhr, en 1923, est centralisée dans les bureaux des Relations commerciales. La sous-direction est elle-même principalement composée de deux grands services : l’un chargé des affaires commerciales proprement dites, préparation des accords, règlement des différends entre commerçants français et administrations étrangères, etc. ; l’autre de l’ensemble des problèmes économiques posés par les traités de paix, dénommé Service des réparations et de la reconstitution économique de l’Europe. C’est évidemment lui le plus important [8][8]  Ministère des Affaires étrangères, Paris, série Relations....

Des conflits de compétence

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Le paradoxe est qu’au moment même où le Quai d’Orsay prend conscience de ces dimensions nouvelles et renforce ses structures en conséquence, il se voit contester par d’autres ministères, et notamment celui du Commerce et de l’Industrie, la conduite de la diplomatie économique. Le débat s’est focalisé autour de la « loi Clémentel » du 25 août 1919 sur les attachés commerciaux, qui, si elle continue de placer ces derniers, dans le cadre de leur mission, sous l’autorité du chef de poste auprès duquel ils sont nommés, dessaisit les Affaires étrangères de leur recrutement pour le confier au ministère du Commerce [9][9]  Laurence Badel, « Les acteurs de la diplomatie économique.... Au-delà, il s’agit surtout pour le Quai d’Orsay, après avoir laissé durant la guerre des ministères techniques conclure directement des conventions avec des pays alliés, de réunifier autour de ses services la politique française en matière de commerce extérieur et notamment de reprendre la haute main sur la négociation des accords. Comme le rappelle une note émanant de la sous-direction des Relations commerciales : « Il ne faut pas oublier que tout accord quel qu’il soit, passé actuellement avec un pays étranger, touche de près ou de loin à l’exécution du traité de paix, qui est la charte politique et économique de l’Europe : il est impossible de cacher cette interprétation et cette exécution à des départements ministériels qui n’ont aucune compétence à cet endroit et ne sont pas outillés pour les discuter. »  [10][10]  MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 114-123 : note non...

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On connaît la rivalité qui oppose les Relations commerciales à la direction des accords commerciaux du ministère du Commerce, et Jacques Seydoux à Daniel Serruys, directeurs respectifs des deux services [11][11]  Laurence Badel, Un milieu libéral européen. Le grand.... Dans la pratique, c’est Serruys qui, durant les années 1920, élabore et négocie les traités de commerce signés par la France avec progressivement, à partir de l’accord franco-tchécoslovaque du 4 novembre 1920, la majeure partie des pays européens. Après avoir fait table rase en 1918 des conventions d’avant guerre, la logique qui prévaut alors au ministère du Commerce, est celle d’accords de réciprocité, utilisant toute la palette des tarifs possibles, entre le minimum et le général. L’octroi du tarif minimum ou de la clause de la nation la plus favorisée, courant avant 1914, devient exceptionnel. Voici comment Claude-Joseph Gignoux dans une conférence sur « les instruments diplomatiques de l’expansion économique », organisée par la Société des anciens élèves de l’École libre des Sciences politiques, résume la politique commerciale de la France dans l’immédiat après-guerre :

« Pas de formule générale, pas d’instrument passe-partout comme on en voyait avant-guerre, mais une confrontation exacte des conditions de la production, des possibilités d’exportation des deux pays en cause, des tractations rigoureusement bilatérales avec des solutions pour chaque cas, l’équilibre des deux plateaux de la balance obtenu par tâtonnements minutieux, en y plaçant des poids qui ne seront pas ceux qu’on utilisera demain, tels sont les principes, les procédés, l’objectif grossièrement mais exactement exprimé de nos instruments diplomatiques d’après-guerre en matière commerciale. » [12][12]  Notre diplomatie économique, Paris, Alcan, 1925 :...

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On se situe là dans une perspective, celle d’accords bilatéraux négociés âprement au cas par cas, en fonction des seuls intérêts particuliers, perspective qui n’est pas celle de Jacques Seydoux.

Un homme au cœur du dispositif : Jacques Seydoux

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Jacques Seydoux est né à Pau en 1870 [13][13]  Sur Seydoux, voir Jean Baillou (sous la dir. de),.... Il est issu d’une riche famille bourgeoise protestante originaire de Suisse, installée dans le nord de la France au début du XIXe siècle. Son grand-père Charles est député bonapartiste sous le Second Empire, et son père, diplomate entré dans la carrière sur recommandation, démissionne de ses fonctions à l’avènement de la République. Diplômé de la Faculté de droit et de l’École des Sciences politiques, il entre au Quai d’Orsay en 1895 et commence une carrière qui s’annonce brillante : attaché d’ambassade à Londres de 1895 à 1897, secrétaire à Berlin de 1901 à 1905 ; mais la maladie paralysante qui l’atteint à partir de 1906 l’oblige dès lors à demeurer au sein de l’administration centrale et, tant ses souffrances deviennent vives, à quitter prématurément ses fonctions en décembre 1926, à 56 ans, trois ans avant sa mort. Il est alors directeur adjoint des Affaires politiques et commerciales.

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C’est durant la guerre, en tant que chef de service puis sous-directeur du blocus, qu’il mesure l’importance des facteurs économiques dans les relations internationales et noue de fructueux et parfois tumultueux contacts avec ses collègues anglo-saxons, notamment durant la conférence de la paix, au sein du comité supérieur du blocus. Il prend en mai 1919 la tête de la sous-direction des Relations commerciales, dirigeant en particulier le service consacré aux Réparations. À ce titre, il préside le comité interministériel restreint, réunissant des représentants des Affaires étrangères, des Finances et des Régions libérées, chargé d’établir la liste des dommages et de soumettre au président du Conseil des propositions, ensuite transmises à la Commission des réparations (CR). Seydoux s’impose donc, au lendemain de la guerre, au moins au sein du Quai d’Orsay, comme le principal, sinon l’unique expert français en matière de réparations. Ses compétences sont reconnues tant de Clemenceau que de Millerand, comme elles le seront ensuite de Briand, Poincaré et Herriot.

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Mais ce rôle d’expert que l’on vient consulter pour résoudre tel ou tel aspect technique ne lui suffit pas. Il élabore une réflexion globale sur les réparations, les relations franco-allemandes et la reconstruction de l’Europe, qui, en un domaine qui conditionne l’ensemble de la politique étrangère de la France de l’après-guerre, lui confère une influence excédant largement ses fonctions. Il ne se contente pas non plus d’exprimer ses idées dans des notes à diffusion interne, mais les exprime au grand jour dans plusieurs articles ou communications donnés à des revues importantes, comme L’Europe nouvelle de Louise Weiss. Il publie en 1921, dans la Revue d’économie politique, un long article sur les Réparations qui reprend l’historique de la question et résume parfaitement ses conceptions. Après son départ du Quai d’Orsay, il donne une chronique hebdomadaire de politique étrangère au Petit Parisien [14][14]  MAE, papiers Seydoux, vol. 48, 49 et 50. Il refuse.... Tout cela dénote la volonté de convaincre les milieux économiques, voire de toucher une opinion publique dont il ne méconnaît pas le poids, sur un sujet particulièrement sensible.

SEYDOUX, LES RÉPARATIONS ET LA RECONSTRUCTION DE L’EUROPE

Quelle reconstruction ?

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Pour un Français ou pour un Belge de 1920, le terme de « reconstruction » a un sens très concret, très matériel : il s’agit de rebâtir les habitations, les édifices, les industries, les routes, les voies ferrées, de remettre en état les mines détruites et les sols ravagés, de restaurer ce qu’on appelle alors les « régions dévastées » par la guerre [15][15]  Jacques Bariéty, « L’Allemagne et l’équilibre européen »,... ; on y parviendra avec l’argent allemand, grâce aux Réparations, dont le montant doit être justement calculé en fonction des dommages causés. Pour beaucoup d’Anglais et d’Américains en revanche, surtout après la publication en 1919 du livre de John M. Keynes, Les conséquences économiques de la paix [16][16]  Traduit en français dès 1920 et réédité, avec Les..., dont les pays n’ont pas subi de destructions matérielles, le mot recouvre une signification beaucoup plus vaste et implique l’ensemble de l’économie européenne, sous ses aspects commerciaux, financiers et monétaires. Dans cette perspective, les réparations, qui nuisent au relèvement de l’Allemagne, préalable jugé indispensable à la restauration de la prospérité européenne, handicapent l’ensemble de l’économie continentale. Pour schématiser, deux thèses antinomiques se font face : l’une, qui raisonne en termes de rapports de force bilatéraux, privilégie la reconstruction de la France sur celle de l’Allemagne et fait des réparations une arme politique et financière ; l’autre, qui invoque la solidarité économique, privilégie la reconstruction européenne, sans considération de vainqueur ni de vaincu, et regarde les réparations comme un obstacle insurmontable.

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L’originalité de la réflexion de Seydoux est, d’une certaine façon, de concilier les deux positions, et de faire de la résolution du problème des réparations la condition même de la reconstruction de l’Europe. Celle-ci ne se fera ni contre l’Allemagne ni au détriment de la France, ce qui implique deux conditions : dépassionner le débat et faire comprendre aux opinions publiques (dirigeants politiques et milieux économiques compris) de chacun des deux pays qu’on ne peut négliger totalement le point de vue de l’autre ; faire en sorte d’intéresser l’Allemagne au paiement des réparations, et la France au relèvement économique de l’Allemagne. On sait que le grand mérite du plan Dawes, cinq ans plus tard, sera justement de dépolitiser la question et de faire du règlement des Réparations, désormais considérées comme un problème technique, un facteur de détente internationale ; l’occupation de la Ruhr et son échec auront accéléré les évolutions. Mais en 1919, quand on sait la crainte de la France de voir se redresser la puissance industrielle allemande, tant pour des raisons de concurrence économique que de sécurité, et qu’on connaît les tentatives françaises pour inverser à terme les rapports de dépendance dans le domaine de la sidérurgie, on mesure la difficulté de la tâche [17][17]  Le « projet sidérurgique » français a été mis en lumière... : convaincre les Alliés, les Français et les Allemands de la nécessité de s’entendre pour trouver une solution pratique à un problème dont chacun a fait dès l’origine une question de principes.

Trouver une solution pratique à la question des Réparations

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Seydoux, et c’est en cela que sa conception est réellement multilatérale, ne conçoit pas – il rejoint Keynes et les Anglo-Saxons sur ce point – de reconstruction de la France hors du cadre européen, ni de reconstruction de l’Europe sans relèvement allemand. Il n’est pas spécialement germanophile, même s’il parle couramment l’allemand et fut en poste à Berlin au début du siècle : il reste, et restera jusqu’à sa mort constamment méfiant à l’égard du Reich et toujours sceptique face à ses déclarations ou ses propositions. Mais son approche pragmatique des problèmes le prémunit de tout jugement de valeur. Ainsi écrit-il le 8 janvier 1921 à Émile Haguenin, chef de la mission française d’information à Berlin : « Avant la guerre, les relations entre industriels français et allemands ont toujours été correctes. Nous avons trouvé en Allemagne des concurrents et même des adversaires intelligents, souvent difficiles, mais en général loyaux et capables de nous comprendre. C’est par ces rapports entre industriels qu’il faut reprendre les conversations entre Français et Allemands, car c’est là le terrain sur lequel il peuvent et doivent s’entendre. » [18][18]  MAE, RC, sous-série B81-82, vol. 28, p. 22-26. Le...

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Il aurait certes été préférable, selon lui, de maintenir au sortir de la guerre la solidarité économique qui avait prévalu entre alliés durant le conflit. Lors de la négociation de la paix, Seydoux se bat en vain contre les Américains, vite rejoints par les Anglais qui, pour écouler leur production, veulent démanteler au plus vite le système mis en place contre l’Allemagne au moment du blocus, pensant qu’il suffirait de supprimer les entraves pour que l’Europe se refasse d’elle-même [19][19]  Stanislas Jeannesson, « La France et la levée du blocus... »,.... Il ne manque pas de souligner la contradiction originelle :

« On avait commis l’erreur de séparer l’étude des grandes questions économiques des affaires politiques, ou plutôt de considérer la question des Réparations comme étant du domaine politique et financier et de la disjoindre des autres problèmes de relèvement économique de l’Europe. Et ainsi, pendant qu’à la Conférence de la paix se discutait la question de savoir ce qu’on réclamerait à l’Allemagne pour les réparations, au Conseil suprême économique, on étudiait comment on permettrait à l’Allemagne d’acheter du blé aux États-Unis, des conserves en Angleterre et de payer ces denrées avec la moitié de l’or de la Reichsbank. » [20][20]  De Versailles au plan Young, op. cit., p. 9.

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Il en tire rapidement les conséquences ; dès juin 1919, face à la suppression des organismes économiques interalliés et la levée du blocus, il comprend que la France, qui n’a les moyens ni d’imposer unilatéralement sa politique ni de risquer l’isolement, doit renouer les contacts avec l’Allemagne, dont le rôle est inévitablement appelé à redevenir primordial en Europe [21][21]  MAE, série Y, vol. 205, p. 36-39 : note de Seydoux.... Il soutient en ce sens les efforts de Loucheur, en novembre 1919, qui cherche sans succès à réunir à Liège les sidérurgistes français et allemands pour discuter la formation d’un syndicat international de l’acier [22][22]  Georges-Henri Soutou, « Problèmes concernant le rétablissement.... Il soutient également la politique de rapprochement initiée par Millerand en juin 1920, qu’il a d’ailleurs sans doute largement inspirée.

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Son raisonnement est simple. À partir du moment où la solidarité interalliée a volé en éclats, le rétablissement de la paix en Europe passe par la collaboration économique franco-allemande. Celle-ci n’est possible que si la France, d’une part, d’une façon ou d’une autre, bénéficie des Réparations et si l’Allemagne, d’autre part, assainit sa situation financière. Mais elle n’y parviendra pas sans connaître la somme qu’elle devra chaque année verser à ses vainqueurs, ni sans surtout savoir où trouver l’argent nécessaire pour s’acquitter. Les Réparations sont donc au cœur de la question : ce n’est pas une simple question financière, mais un problème économique global, qu’il faut traiter comme tel. « Je suis arrivé à cette conviction, c’est que le problème des Réparations domine la vie économique de l’Allemagne, de la France, et par conséquent, de l’Europe. Tant qu’il n’y aura pas de solution, l’Allemagne ne pourra pas emprunter, elle n’aura pas sa place morale, politique et économique au milieu des autres nations, et la France elle-même sera gênée dans sa trésorerie, et incapable de reprendre une vie normale. » [23][23]  MAE, RC, B81-82, vol. 28, p. 22-26 : lettre à Haguenin,...

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La solution consiste donc non pas tant à chiffrer au plus vite le montant total des Réparations – on sait que l’Allemagne, si l’on s’en contente, fera tout pour y échapper – que de lui indiquer le moyen pratique de payer [24][24]  Jacques Seydoux, « Les réalités de la politique des.... D’où la nécessité de connaître la situation financière de l’Allemagne, non pour établir le montant des Réparations en fonction de sa capacité de paiement – Seydoux s’oppose radicalement à cette manière de voir : il est persuadé que l’Allemagne peut payer –, mais pour lui dire comment elle pourra s’acquitter. Cela implique, de part et d’autre, une bonne volonté qui est encore loin de correspondre à la réalité : l’échec de la tentative de Loucheur de l’automne 1919 l’a suffisamment montré. D’où l’idée géniale de Seydoux : « Mon système consiste essentiellement à intéresser l’Allemagne aux Réparations, et nous, par réciprocité, au développement économique de l’Allemagne. » [25][25]  Ibid., p. 106-108 : télégramme du 8 août 1921.

Le plan Seydoux

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La genèse et la nature du plan Seydoux de 1920-1921 ont été suffisamment étudiées par Georges-Henri Soutou pour qu’il soit inutile d’y revenir en détail [26][26]  Georges-Henri Soutou, « Die deutschen Reparationen.... La philosophie du projet, élaboré d’octobre à décembre 1920, repose sur trois points principaux :

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— Privilégier les paiements en nature, puisque l’Allemagne connaît une crise financière, et pour cela simplifier la procédure très complexe établie par le traité de Versailles – la France devait présenter à l’Allemagne, par l’intermédiaire de la CR, qui fixe les prix, une liste de produits à fournir, qui était ensuite transmise aux industriels concernés. Seydoux propose de laisser le demandeur se mettre directement en rapport avec le fournisseur, en signant des contrats de droit commun ; le fournisseur allemand serait payé sur un crédit en marks ouvert par le gouvernement allemand à la CR ou toute banque désignée par cette dernière. Cela permettrait de répondre aux urgences de la reconstruction, en accélérant une procédure jusque-là totalement inefficace, et d’empêcher l’Allemagne de désigner elle-même les entreprises chargées d’acquitter les livraisons [27][27]  Les entreprises désignées étaient souvent de second....

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— Intéresser les Allemands en leur payant directement une partie de la valeur de la marchandise. Le système des avances de Spa a bien montré que ce n’est qu’à ce prix qu’il faut espérer recevoir du charbon [28][28]  Lors de la conférence de Spa, en juillet 1920, les.... Seydoux propose également d’autoriser les non-sinistrés à bénéficier de la procédure et d’étendre le système, en l’adaptant, à toutes sortes d’achats contractés en Allemagne par des ressortissants des pays alliés. Cela permettrait à celle-ci, non seulement de livrer des matières premières, charbon, bois, potasse, etc., mais aussi, ce qui l’intéresse nettement plus, de vendre des produits manufacturés ou semi-fabriqués, matériaux de construction, outillage industriel, textiles, produits pharmaceutiques, et au total de développer le commerce franco-allemand. « Il n’y a de salut pour nous en Europe, écrit Seydoux à Haguenin, que si nous arrivons à accrocher l’Allemagne par quelque côté et à établir avec elle une collaboration économique ; ce n’est que par ce moyen que nous sortirons des remous causés par la guerre et qui ne sont pas prêts de s’apaiser. » [29][29]  Lettre citée. L’expression « accrocher l’Allemagne »...

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— Affecter au compte Réparations le produit d’une partie des exportations allemandes. L’Allemagne elle-même ferait la vente, et verserait à la CR, en devises, un certain pourcentage des sommes recueillies à l’étranger. « Il en résulte que cette réparation en nature deviendrait une réparation en espèces, et augmenterait au fur et à mesure que se développerait l’exportation allemande. Les Alliés auraient donc intérêt à voir cette exportation se développer. » [30][30]  Jacques Seydoux, De Versailles au plan Young..., op. cit.,...

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À peine connu, le plan Seydoux provoque, au sein du gouvernement français, remous et objections. Le 23 octobre 1920, Millerand, président de la République, réunit dans son cabinet François-Marsal, ministre des Finances, Ogier, ministre des Régions libérées, Dubois, président de la CR, et Seydoux [31][31]  MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 137-141 : note de.... Georges Leygues, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, n’a pas été convoqué. Seul Millerand défend bec et ongles le plan Seydoux. Dubois considère que le montant de la dette allemande sera bientôt fixé et que ce n’est pas le moment de négocier directement avec Berlin un arrangement différent de celui de Versailles. « Nous n’avons rien à attendre d’un monnayage immédiat », renchérit François-Marsal, à quoi Millerand réplique que, pour lui, « l’exécution littérale du traité est une chimère ; il en a eu la conviction après Spa : nous avons eu du charbon parce que nous l’avons payé et plus tôt nous pourrons nous entendre sur ce point avec l’Allemagne pour le reste des réparations, mieux cela vaudra ». Ogier et François-Marsal insistent ensuite pour que l’Allemagne ne livre que des matières premières ; alors que la France connaît une crise industrielle, on ne saurait tolérer que les produits manufacturés allemands envahissent le marché intérieur. Dans la lettre qu’il écrit le surlendemain à Vignon, Seydoux dénonce l’irresponsabilité des deux ministres : comment parvenir à une entente amiable sans faire de concessions ? Si l’on ne veut que du charbon ou du bois, il faudra l’imposer à l’Allemagne, user de la contrainte, et immanquablement nous brouiller avec les alliés : c’est une tout autre manière de voir. « Il faut être raisonnable, se mettre en face de la réalité, à moins bien entendu qu’on ne veuille recourir au conflit, tant avec les Alliés qu’avec les Allemands : cela sort de ma compétence. »

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Dans ce jeu à trois, la logique multilatérale que Seydoux tente d’imposer, deux ans après l’armistice, est donc très loin de faire l’unanimité. Celle du ministre du Commerce, Auguste Isaac, est radicalement inverse. Dans deux lettres adressées à Leygues, les 13 décembre 1920 et 11 janvier 1921, il rappelle que les mesures commerciales discriminatoires décidées à Versailles visaient justement, au moins pour cinq ans, à empêcher l’Allemagne de retrouver ses débouchés d’avant-guerre en France, et de faire bénéficier son industrie de la reconstruction de régions dont elle avait durant la guerre « méthodiquement organisée la dévastation » [32][32]  MAE, RC, B81-82, vol. 28, p. 72-76 : lettre du 11.... « Il ne faudrait pas que, amenée par une interprétation trop indulgente du traité de paix, à traiter avec nous d’égal à égal, l’Allemagne arrive à ses fins ; ce n’est pas donnant donnant que nous devons exiger de l’Allemagne qu’elle ouvre son marché à nos produits, c’est en vertu du droit unilatéral que nous confèrent ses agissements pendant la guerre et le traité de paix qui en est la sanction. Toute atteinte portée à ce droit unilatéral serait une brèche dans l’édifice de nos garanties. » Avant de convaincre les Allemands et les Alliés, Seydoux doit déjà persuader le gouvernement et les élus de la « chambre bleu horizon ». La diplomatie est aussi, et surtout, une affaire de pratique.

LA CONFÉRENCE DES EXPERTS DE BRUXELLES

Les objectifs de la conférence

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Du 15 au 22 décembre 1920, à Bruxelles, dans le palais des Académies, se tient une conférence réunissant les délégations des principaux alliés (France, Grande-Bretagne, Belgique, Italie et Japon) et de l’Allemagne [33][33]  Ibid., vol. 29, 30 et 37B (procès-verbaux des séances)..... Chaque délégation se compose de deux représentants et de plusieurs secrétaires, les Allemands ayant été invités, en outre, à faire intervenir de façon ponctuelle diverses personnalités du monde économique. Les représentants français sont Jacques Seydoux, qui dirige la délégation, et Pierre Cheysson, inspecteur des Finances et ancien chef du service financier de la CR. Les autres pays, en revanche, ont envoyé à Bruxelles leur délégué à la Commission des réparations : l’Anglais Bradbury [34][34]  C’est toutefois Lord d’Abernon, l’ambassadeur à Berlin,..., l’Italien D’Amelio, le Japonais Sekiba et le Belge Delacroix, forte personnalité qui préside la conférence. Le choix de la France s’explique autant par la personnalité de son représentant à la CR, Dubois, qui n’était pas le plus chaud partisan du plan Seydoux, que par la volonté de contenir la conférence dans un cadre purement technique, celui de discussions entre experts, et de n’y prendre aucune décision politique. C’est Carl Bergmann, secrétaire d’État au ministère des Finances, qui mène la délégation allemande.

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Il n’est pas nécessaire de revenir sur les longs échanges de notes franco-britanniques qui ont conduit de Spa à Bruxelles [35][35]  Étienne Weill-Raynal, op. cit. ; Georges-Henri Soutou,.... L’objectif de cette dernière conférence se limite à écouter et étudier en commun, en se bornant aux aspects purement techniques, les remarques et propositions allemandes concernant les réparations [36][36]  On rappelle qu’on cherche alors à fixer au plus vite.... Les experts de chaque pays rendront ensuite un rapport à leurs gouvernements respectifs, tandis que les procès-verbaux des séances seront communiqués à la CR. C’est une simple rencontre préliminaire, où l’on ne doit aborder ni la fixation de la dette allemande ni de quelconques questions politiques, où les délégations alliées n’ont aucun pouvoir de décision, et où il n’est même pas nécessaire qu’elles se mettent d’accord, soit avec les Allemands, soit entre elles [37][37]  MAE, papiers Seydoux, vol. 19, p. 207-218 : instructions.... Beaucoup de prudence, donc. Mais, pour Seydoux, l’objectif réel est surtout de présenter son plan, de tester les différentes réactions et d’engager sur des bases saines le dialogue avec les Allemands. Ces derniers avaient déjà été invités à Spa, mais tant le caractère politique de la conférence que le contexte tendu dans lequel elle s’était tenue, quelque temps après l’occupation de Francfort et de Darmstadt, avaient empêché de réellement renouer contact. Les ambitions limitées de la réunion de Bruxelles permettent au contraire d’aborder concrètement des questions pratiques, dans une atmosphère dépassionnée – en bref, comme Seydoux l’avait toujours souhaité, de dépolitiser le problème des Réparations. C’est là un aspect tout à fait primordial : tous les participants, venus avec la sincère volonté de faire avancer les choses, sont unanimes pour louer l’esprit constructif dans lequel se déroulent les séances. Le 17, Bergmann commence son exposé en affirmant la volonté sincère de son pays de réparer les dommages causés aux Alliés durant la guerre, dans la limite de ses possibilités matérielles. Le premier objectif de la diplomatie multilatérale n’est-il pas de créer des conditions favorables à la négociation, d’écouter et de discuter les propositions des uns et des autres ? Au moins sur ce point, la conférence de Bruxelles aura été un succès.

Seydoux à Bruxelles

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À Bruxelles, Seydoux se mue en diplomate « de terrain ». Du 15 décembre au matin au 22 en fin d’après-midi se tiennent dix séances, à raison d’une ou deux par jour – seule la journée du dimanche 19 est laissée « libre » –, cinq entre Alliés et cinq où les Allemands sont conviés [38][38]  MAE, RC, B81-82, vol. 37B : procès-verbaux officiels.... En coulisses, en marge de ces réunions officielles, Seydoux a des conversations particulières avec les ministres belges Jaspar et Theunis, le 15 décembre après-midi, Bergmann dans la soirée du 16, d’Amelio, puis Bergmann, puis d’Abernon le 19, et avec Delacroix, d’Abernon et Bradbury le 20 au matin [39][39]  Ibid., vol. 27.. Il apprécie particulièrement le délégué allemand, en qui il voit un interlocuteur attentif à ses propositions, sincèrement désireux d’aboutir, mais peu appuyé par le reste de sa délégation, notamment les représentants des milieux industriels [40][40]  Ibid., p. 101-103 : télégramme de Seydoux au ministère,....

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En conférence, il écoute sans les interrompre les exposés des délégués allemands, les 16 et 17 décembre. Il défend ensuite son plan de Réparations en nature, et, en intervenant le plus souvent de façon précise et choisie, s’emploie à maintenir les débats dans un cadre strictement technique, notamment lorsque les Allemands cherchent à mêler à la question des Réparations celle de la Haute-Silésie, ou lorsque Delacroix veut aller trop vite en besogne. En privé, il commence par assurer les Anglais et les Belges que la France n’est pas venue avec les intentions que lui prête la presse, mais qu’elle a réellement la volonté de trouver avec l’Allemagne un terrain d’entente [41][41]  Ibid., p. 112-118 : lettre de Seydoux à Berthelot,.... Il parvient à jouer sur le désir particulier qu’ont les Belges de débloquer chez eux la situation, comme il sait leur laisser la satisfaction de croire qu’ils ont un rôle d’intermédiaire entre les Alliés et avec les Allemands ; à Bergmann et d’Abernon, il conseille de profiter des bonnes dispositions actuelle du gouvernement français et de savoir saisir l’occasion de s’entendre à l’amiable, en évoquant en cas d’échec l’application pure et simple du traité par la CR ; il parvient, malgré les réticences des Anglais, à faire insérer dans le compte rendu des débats rédigé par Delacroix un programme des travaux des experts incluant les grandes lignes de son plan [42][42]  MAE, papiers Seydoux, vol. 19, p. 240-251 : compte rendu... ; et, c’est le plus important, il réussit, du moins le pense-t-il, à convaincre ses interlocuteurs du bien-fondé de sa méthode : « Nous avons donc réussi, télégraphie-t-il le jour de son départ, à obtenir l’adhésion générale à un programme qui constitue la base d’un plan de Réparations. » [43][43]  MAE, RC, B81-82, vol. 27, p. 175 : télégramme de Seydoux...

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On sait pourquoi ce plan ne sera finalement pas adopté [44][44]  Georges-Henri Soutou, « Die deutschen Reparationen... »,.... Le double jeu des Anglais et des Belges, dont Seydoux ne s’est pas immédiatement aperçu, qui profitent des circonstances pour avancer en privé des chiffres sur le montant total des Réparations, jette le trouble dans la délégation allemande. Quand, le 7 janvier 1921, Delacroix avoue qu’il a chargé Bergmann de demander à Berlin d’accepter un plan fixant la dette à 85 milliards de marks-or, avec intérêt à 5 %, Seydoux l’interrompt aussitôt, lui disant qu’il est « absolument impossible d’accepter une pareille procédure et un pareil chiffre » [45][45]  MAE, papiers Seydoux, vol. 20, p. 13-18 : réunion.... Le même jour, les experts alliés remettent au délégué allemand une version plus précise du plan Seydoux [46][46]  Ibid., vol. 20, p. 5-10 : note de Jacques Seydoux,... et, sur proposition de Bradbury, suggèrent qu’on pourrait d’ores et déjà fixer à 3 milliards de marks-or les cinq premières annuités, en attendant que la CR établisse un chiffre définitif. On sort incontestablement des limites que s’était initialement données la conférence : le 16 janvier, Bergmann revient de Berlin en disant accepter les modalités de prestations en nature définies dans le plan Seydoux, mais ne pouvoir donner suite à la proposition Bradbury ; et d’avancer le chiffre de 2 milliards par an pendant les deux premières années, ce que les Anglais s’empressent de déclarer acceptable [47][47]  Ibid., p. 47-49 : note du 18 janvier.... Le débat a totalement changé de nature. Par ailleurs, les industriels allemands reprennent les choses en mains et, craignant d’être en position de faiblesse, refusent catégoriquement d’entrer en contact avec leurs homologues français pour étudier les applications pratiques du plan Seydoux.

30

Mais les principales résistances viennent de France. Les élus du Bloc national et sans doute la majorité des ministres du gouvernement n’étaient pas prêts, on l’a vu, à suivre la politique audacieuse de Millerand et Seydoux. La presse, début janvier, s’alarme de ce que l’Allemagne n’exécute pas le protocole de Spa sur le désarmement ; le Conseil suprême est convoqué à Paris pour la fin du mois ; Seydoux préfère reporter la nouvelle réunion des experts de Bruxelles, qui était prévue pour le 10 janvier, craignant que dans ce contexte surchauffé, elle ne soit vouée à l’échec [48][48]  Ibid., p. 11-12 : note pour le président du Conseil,.... Elle n’aura finalement jamais lieu. Le 12, Leygues, poussé à la démission, cède la place à Briand. La conférence de Paris, fin janvier, et encore plus celle de Londres, en mars, en voulant imposer au plus vite à l’Allemagne un plan définitif de paiement, replonge le problème des Réparations dans le champ du politique et du financier, et s’écarte de l’esprit du plan Seydoux. « L’Allemagne, qu’on croyait accrochée, était rejetée loin désormais dans son attitude d’expectative, de résistance et de mauvais vouloir. » [49][49]  De Versailles au plan Young, op. cit., p. 45.

31

Le bilan n’est pourtant pas si négatif, puisque la philosophie comme les suggestions du plan Seydoux resurgissent, avec certes moins d’ambition, à l’occasion des accords de Wiesbaden, à l’automne 1921 et surtout du plan Dawes, au printemps 1924, victoire incontestable de la diplomatie économique multilatérale. Si l’affaire montre, comme Georges-Henri Soutou l’a souligné, que la politique étrangère du Bloc national n’a pas été aussi monolithique qu’on l’a souvent écrit, elle met aussi en lumière la persistance, au sein du Quai d’Orsay, en la personne de Jacques Seydoux, d’un courant qui permet de mieux expliquer le changement radical de politique qui suit l’occupation de la Ruhr, par-delà la victoire électorale du Cartel des gauches. En l’occurrence, Seydoux aura également fait preuve de qualités qui sont celles de tout bon diplomate : la patience et la détermination.

Notes

[1]

Voir une mise au point récente de Philippe Moreau Defarges, « Le multilatéralisme et la fin de l’Histoire », Politique étrangère, no 3, 2004, p. 575-585.

[2]

Guy Caron de La Carrière, La diplomatie économique. Le diplomate et le marché, Paris, Economica, 1998, p. 168-176.

[3]

Maurice Vaïsse, « L’adaptation du Quai d’Orsay aux nouvelles conditions diplomatiques », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 32, 1985, p. 145-162.

[4]

Denys Cochin (sous la dir. de), Les organisations de blocus en France pendant la guerre (1914-1918), Paris, Plon, 1926 (notamment l’exposé historique de Jean Gout, p. 1-35). Denys Cochin est sous-secrétaire d’État chargé des affaires du blocus de décembre 1916 à août 1917. Voir aussi Marjorie M. Farrar, Conflict and Compromise : The Strategy, Politics and Diplomacy of the French Blockade, 1914-1918, The Hague, Nijhoff, 1974 ; Stanislas Jeannesson, « La France et la levée du blocus interallié, 1918-1919 », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 189, 1998, p. 51-73.

[5]

Raphaële Ulrich-Pier, « Le Service français de la Société des nations et les questions européennes dans l’entre-deux-guerres », et Stanislas Jeannesson, « La sous-direction des relations commerciales du Quai d’Orsay et la reconstruction économique de l’Europe », in Laurence Badel, Stanislas Jeannesson et N. Piers Ludlow (sous la dir. de), Les administrations nationales et la construction européenne. Une approche historique (1919-1975), Bruxelles, Peter Lang, à paraître.

[6]

Jean Baillou (sous la dir. de), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, t. II : 1870-1980, Paris, CNRS, 1984, p. 51-55.

[7]

Journal officiel, 4 mai 1919.

[8]

Ministère des Affaires étrangères, Paris, série Relations commerciales (ci-après MAE, RC), sous-série A, vol. 10, p. 87-90 : note sur le personnel et l’organisation de la sous-direction, octobre 1922.

[9]

Laurence Badel, « Les acteurs de la diplomatie économique de la France au XXe siècle : les mutations du corps des attachés commerciaux (1919-1950), Relations internationales, no 114, 2003, p. 189-211. Voir une note de Jacques Seydoux, sous-directeur des relations commerciales, en date du 23 octobre 1920, qui se plaint amèrement de cette situation et déplore la volonté d’ingérence autant que la médiocrité des attachés recrutés par » une commission dans laquelle les commerçants sont en majorité « (Documents diplomatiques français, 1920, t. III, Bruxelles, Peter Lang, 2002, p. 149-151) ; voir également un projet de modification de la loi du 25 août 1919 redonnant au ministère des Affaires étrangères les prérogatives lui permettant » d’avoir la direction comme il a la responsabilité des affaires qui intéressent les commerçants français « (MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 169-174).

[10]

MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 114-123 : note non signée, 22 octobre 1920.

[11]

Laurence Badel, Un milieu libéral européen. Le grand commerce français, 1925-1948, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1999, p. 90-98.

[12]

Notre diplomatie économique, Paris, Alcan, 1925 : série de cinq conférences prononcées en 1924 et 1925. Celle de Gignoux, la deuxième, est suivie d’une intervention de Daniel Serruys. La cinquième conférence, celle d’André Siegfried, portant sur « les marchés étrangers et notre action diplomatique », aurait dû être conclue d’un discours de Jacques Seydoux. Mais celui-ci, gravement malade, n’avait pu être présent.

[13]

Sur Seydoux, voir Jean Baillou (sous la dir. de), op. cit., p. 521-529 ; Stanislas Jeannesson, « L’Europe de Jacques Seydoux », Revue historique, no 299, 1998, p. 123-144.

[14]

MAE, papiers Seydoux, vol. 48, 49 et 50. Il refuse début 1927 une offre de collaboration du Figaro. De 1921 à 1926, il publie 24 articles dans L’Europe nouvelle, qu’il signe Y. Beaucoup d’entre eux sont repris, intégralement ou sous forme d’extraits, ainsi que l’article de 1921 paru dans la Revue d’économie politique, dans un recueil posthume composé par deux anciens collaborateurs, Jacques Arnavon et Étienne de Felcourt, De Versailles au plan Young, Paris, Plon, 1932 (avec une préface de François Charles-Roux).

[15]

Jacques Bariéty, « L’Allemagne et l’équilibre européen », Marta Petricioli (sous la dir. de), Une occasion manquée ? 1922 : la reconstruction de l’Europe, Berne, Peter Lang, 1995, p. 129-146.

[16]

Traduit en français dès 1920 et réédité, avec Les conséquences politiques de la paix de Jacques Bainville, et une présentation d’Édouard Husson, chez Gallimard, 2002.

[17]

Le « projet sidérurgique » français a été mis en lumière dans la thèse de Jacques Bariéty, Les relations franco-allemandes après la Première Guerre mondiale, Paris, Pedone, 1977.

[18]

MAE, RC, sous-série B81-82, vol. 28, p. 22-26. Le même passage est repris dans un télégramme des Affaires étrangères (signé Seydoux), expédié le même jour à Berlin, Londres, Rome et Bruxelles (ibid., p. 106-108).

[19]

Stanislas Jeannesson, « La France et la levée du blocus... », art. cité.

[20]

De Versailles au plan Young, op. cit., p. 9.

[21]

MAE, série Y, vol. 205, p. 36-39 : note de Seydoux du 19 juin 1919.

[22]

Georges-Henri Soutou, « Problèmes concernant le rétablissement des relations économiques franco-allemandes après la Première Guerre mondiale », Francia, no 2, 1974, p. 580-596 ; et « Une autre politique ? Les tentatives françaises d’entente économique avec l’Allemagne, 1919-1921 », Revue d’Allemagne, no 1, 1976, p. 21-34.

[23]

MAE, RC, B81-82, vol. 28, p. 22-26 : lettre à Haguenin, le 8 janvier 1921.

[24]

Jacques Seydoux, « Les réalités de la politique des Réparations », L’Europe nouvelle, 15 octobre 1921, p. 1325-1332.

[25]

Ibid., p. 106-108 : télégramme du 8 août 1921.

[26]

Georges-Henri Soutou, « Die deutschen Reparationen und das Seydoux-Projekt, 1920-1921 », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, no 3, 1975, p. 237-270 ; Étienne Weill-Raynal, Les réparations allemandes et la France, vol. I, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1946, p. 579-592 ; Carl Bergmann, Der Weg der Reparation, Frankfurt am Main, Frankfurter Societäts-Druckerei, 1926, p. 66-87. MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 69-96 : note de la sous-direction des relations commerciales sur les Réparations, le 15 octobre 1920 ; ibid., p. 207-219 : note du 11 décembre 1920 ; papiers Millerand, vol. 16, p. 6-54 : note de la délégation française à la CR, le 5 novembre 1920.

[27]

Les entreprises désignées étaient souvent de second ordre et les produits livrés de mauvaise qualité.

[28]

Lors de la conférence de Spa, en juillet 1920, les Français avaient accepté de payer à l’Allemagne, pendant six mois, la différence entre le prix intérieur du charbon livré et son prix à l’exportation, bien plus élevé.

[29]

Lettre citée. L’expression « accrocher l’Allemagne » revient également dans l’article publié en 1921 dans la Revue d’économie politique : « Accrocher les Allemands, c’est-à-dire les amener à accepter de bon gré un système comportant des moyens de paiement. »

[30]

Jacques Seydoux, De Versailles au plan Young..., op. cit., p. 41.

[31]

MAE, papiers Seydoux, vol. 18, p. 137-141 : note de Seydoux faisant état de la réunion, le 24 octobre, et p. 142-145 : lettre de Seydoux à Vignon, secrétaire général-adjoint de la présidence de la République, le 25 octobre, commentant les positions des uns et des autres.

[32]

MAE, RC, B81-82, vol. 28, p. 72-76 : lettre du 11 janvier 1921.

[33]

Ibid., vol. 29, 30 et 37B (procès-verbaux des séances). Seydoux aurait également voulu que le représentant officieux des États-Unis à la CR assistât aux discussions, en tant qu’observateur, sachant bien que la question des Réparations, à partir du moment où l’on se décidait à la considérer comme un problème économique, impliquait aussi les États-Unis. Ceux-ci, peut-être prévenus un peu tard, déclinèrent l’invitation (vol. 29, p. 21).

[34]

C’est toutefois Lord d’Abernon, l’ambassadeur à Berlin, qui conduit la délégation britannique (Viscount d’Abernon, An Ambassador of Peace. Berlin, 1920-1926, vol. I, London, Hodder & Stoughton, 1929, p. 100-119).

[35]

Étienne Weill-Raynal, op. cit. ; Georges-Henri Soutou, « Die deutschen Reparationen... », art. cité.

[36]

On rappelle qu’on cherche alors à fixer au plus vite le montant de la dette allemande, en court-circuitant la procédure prévue par le traité, jugée trop longue, qui laissait à la CR le soin d’établir un chiffre d’après l’évaluation des dommages subis. La méthode du forfait, censée être plus rapide (les gouvernements alliés tombent d’accord sur un chiffre global), nécessite toutefois l’accord des Allemands, puisqu’elle n’est pas inscrite dans le traité.

[37]

MAE, papiers Seydoux, vol. 19, p. 207-218 : instructions données à Jacques Seydoux, le 11 décembre 1920.

[38]

MAE, RC, B81-82, vol. 37B : procès-verbaux officiels des séances, communiqués à la CR, et procès-verbaux du secrétaire de la délégation française, qui est alors René Massigli.

[39]

Ibid., vol. 27.

[40]

Ibid., p. 101-103 : télégramme de Seydoux au ministère, le 17 décembre.

[41]

Ibid., p. 112-118 : lettre de Seydoux à Berthelot, secrétaire général du Quai d’Orsay, le 19 décembre. Le bruit courait que la France voulait fixer la dette allemande à 400 milliards de marks-or, et imposer ce chiffre sous la menace d’occuper la Ruhr.

[42]

MAE, papiers Seydoux, vol. 19, p. 240-251 : compte rendu des travaux de la conférence, le 22 décembre, et p. 238-239 : lettre de Leygues à François-Marsal, le 27 décembre.

[43]

MAE, RC, B81-82, vol. 27, p. 175 : télégramme de Seydoux au ministère, le 23 décembre. Le Quai d’Orsay supprime cette phrase lorsqu’il communique le télégramme à la CR et au ministère des Finances.

[44]

Georges-Henri Soutou, « Die deutschen Reparationen... », art. cité ; « Une autre politique... », art. cité.

[45]

MAE, papiers Seydoux, vol. 20, p. 13-18 : réunion des experts, le 7 janvier, à Paris, dans le cabinet de Seydoux (Seydoux, Delacroix, d’Abernon et Bradbury). À Bruxelles, d’Abernon avait déjà fait cavalier seul en présentant à Bergmann les chiffres de l’accord de Boulogne (42 annuités s’échelonnant de 3 à 7 milliards de marks-or), lui disant que c’était là le but à atteindre (ibid., vol. 19, p. 275-277 : note de Seydoux, le 29 décembre 1920).

[46]

Ibid., vol. 20, p. 5-10 : note de Jacques Seydoux, le 4 janvier 1921.

[47]

Ibid., p. 47-49 : note du 18 janvier.

[48]

Ibid., p. 11-12 : note pour le président du Conseil, le 7 janvier.

[49]

De Versailles au plan Young, op. cit., p. 45.

Résumé

Français

La création en 1919 de la sous-direction des relations commerciales, dirigée par Jacques Seydoux, répond à la volonté du Quai d’Orsay de mieux prendre en compte les facteurs économiques et de s’ouvrir plus largement à la pratique de la diplomatie multilatérale. Dès l’origine, Seydoux fait de la résolution pratique de la question des réparations, considérée comme un problème économique et non politique ou financier, la condition de la reconstruction de l’ensemble de l’Europe, sans en exclure l’Allemagne. Le plan qu’il élabore à l’automne 1920 et qu’il présente avec succès aux Alliés et aux Allemands lors de la conférence des experts de Bruxelles, en décembre, veut développer les réparations en nature pour mettre en place une réelle collaboration économique franco-allemande. Mais il était encore trop tôt, deux ans après l’armistice, pour que les gouvernements et les opinions publiques acceptent de raisonner en ces termes.

English

Jacques Seydoux et la diplomatie économique dans la France de l’après-guerreWith creating the sous-direction des relations commerciales in 1919, the French ministry of Foreign Affairs wants to take better notice of economic considerations and to be better suited to the practise of multilateral diplomacy. For Seydoux, finding a practical answer to the question of the reparations, considered as an economic problem, and not a political or a financial one, is the condition of the reconstruction of the whole Europe, without excluding Germany. His project, formed in autumn 1920 and explained to the Allied and German experts with success at the Brussels conference in December, is based on the increase of the reparations in kind, to set up a real economic collaboration between France and Germany. But only two years after the armistice, the governments and the public opinions did not accept to discuss this way.

Plan de l'article

  1. LE QUAI D’ORSAY ET LA NOUVELLE DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE
    1. La sous-direction des relations commerciales
    2. Des conflits de compétence
    3. Un homme au cœur du dispositif : Jacques Seydoux
  2. SEYDOUX, LES RÉPARATIONS ET LA RECONSTRUCTION DE L’EUROPE
    1. Quelle reconstruction ?
    2. Trouver une solution pratique à la question des Réparations
    3. Le plan Seydoux
  3. LA CONFÉRENCE DES EXPERTS DE BRUXELLES
    1. Les objectifs de la conférence
    2. Seydoux à Bruxelles

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