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Relations internationales

2009/2 (n° 138)


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Est-ce l’effet déformant des événements les plus saillants qui jalonnent la politique extérieure russe depuis le milieu du XIXe siècle ? La plupart des historiens qui s’y intéressent prennent pour parti pris explicite la prééminence des affaires orientales dans les stratégies tsaristes. C’est pour se concentrer sur la fameuse question d’Orient, entendons par là tout ce qui touche aux relations, en Europe et en Asie Mineure, avec l’Empire ottoman [1][1]  À partir du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774) qui..., qu’elle se serait abstenue de toute intervention dans les affaires centre et ouest-européennes dans les années 1860. Dietrich Beyrau, spécialiste allemand de ces questions, parle encore récemment de « passivité face aux événements au centre et à l’ouest de l’Europe » [2][2]  « Der deutsche Komplex : Ruland zur Zeit der Reichsgründung....

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Certains entendent expliquer ainsi sa prétendue « neutralité bienveillante » face à la Prusse bismarckienne, payée de retour à l’Orient de l’Europe, en 1870-1871. La concomitance des succès prusso-russes, dans la Galerie des Glaces de Versailles [3][3]  Le 18 janvier 1871, le Reich allemand y est proclamé,... et à la Conférence de Londres [4][4]  Le 13 mars 1871, elle met fin aux Clauses du Pont..., semble plaider dans ce sens, pourvu que l’on se contente d’une lecture immédiate, superficielle des événements. Barbara Jelavich, grande spécialiste de la politique balkanique tsariste, est ainsi à peine gênée d’évoquer, en 1968, « le manque de sources côté russe » [5][5]  « Ruland und die Einigung Deutschlands unter preuischer... ou le fait que les pièces publiées sur le sujet sont essentiellement des « sources allemandes » [6][6]  Ibid., p. 522.. Elle soulève pourtant un problème fondamental : la fermeture des archives russes n’interdit-elle pas à l’époque toute interprétation de sa politique extérieure ?

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Car l’historiographie soviétique, en la matière, n’est pas d’un grand secours. Elle s’essaie à montrer que la Néva pratique une politique prussophile sans parvenir à expliquer que le succès russe n’accompagne pas immédiatement celui de Berlin. Elle occulte d’autre part des événements importants dans la diplomatie tsariste, notamment « la bombe » amorcée à l’été 1866 [7][7]  Cf. notamment L. Narocnickaja, Rossija i vojny Prussii..., que l’historien américain Chester Clark a contribué à dévoiler dès 1942 [8][8]  C. Clark, « Prince Gortchakov and the Black Sea Question.... Rompant avec la tradition anglo-saxonne qui veut que les historiens de la politique extérieure russe soient surtout des spécialistes de la question d’Orient, cet essai a pour ambition de rééquilibrer le propos en se demandant, en revenant aux sources de l’action, accessibles depuis les ouvertures des années 1990 [9][9]  Nous nous fonderons notamment sur le dépouillement..., si le pouvoir tsariste a un projet diplomatique global et selon quel principe organisateur. Car l’existence d’un tournant dans les années 1860 mérite d’être examinée et non considérée comme un préalable évident à l’analyse. Peut-on parler, avec Barbara Jelavich, d’un « renversement complet » qui conduirait la Russie à entériner la « fin d’un système » [10][10]  En introduction de l’article de synthèse précité et... dont elle était un des plus solides piliers depuis 1815 ?

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En replaçant au centre de la réflexion la notion d’équilibre mitteleuropéen, malmenée par une historiographie très germanocentrée, nous tâcherons d’analyser sa place dans la balance stratégique tsariste et son articulation avec la question orientale.

LA DÉFAITE DE CRIMÉE ET LE SENS DU TRAUMATISME ORIENTAL

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En 1856, le tsar Alexandre II doit assumer l’échec oriental de son père. La Paix de Paris marque de facto un bouleversement pour la puissance russe qui doit accepter perte de territoires (Bessarabie du Sud) et surtout perte d’influence dans cette région du monde. Rappelons que le traité impose à toutes les puissances la neutralisation de la mer Noire, donc l’interdiction d’y construire des bases côtières et d’y maintenir des navires de guerre en temps de paix. Une telle disposition vise avant tout la Russie, car l’Empire ottoman pourrait rapidement acheminer, en cas de conflit, les vaisseaux stationnés en Méditerranée. Elle se voit aussi contrainte d’abandonner son protectorat sur les principautés danubiennes. Ce rôle est désormais dévolu à tous les cosignataires.

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Au lendemain de la signature, le souverain appelle à ses côtés un nouveau ministre des Affaires étrangères, Alexandre M. Gortchakov (1798-1883), diplomate à la carrière déjà longue et respecté de ses pairs. Il ne tarde pas à faire connaître la nouvelle ligne russe :

« L’Empereur est décidé à consacrer, de préférence, sa sollicitude au bien-être de ses sujets et à concentrer, sur le développement des ressources intérieures du pays, une activité qui ne serait déversée au dehors que lorsque les intérêts positifs de la Russie l’exigeraient absolument. On adresse à la Russie le reproche de s’isoler et de garder le silence, en présence de faits qui ne s’accordent ni avec le droit, ni avec l’équité. La Russie boude dit-on. La Russie ne boude pas. La Russie se recueille. » [11][11]  Gortchakov aux missions (21/08) 2/09/1856, Sbornik...

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Ce recueillement ne doit pas faire contresens. À l’évidence, il s’agit non d’abstention mais de concentrer ses forces pour pouvoir ensuite les diriger vers l’extérieur. Mais dans quelle direction ? La Néva doit-elle sacrifier sa position traditionnelle au centre de l’Europe pour redéployer son énergie vers l’Orient, vers l’Asie ?

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La décision dépend pour beaucoup de la lecture des événements récents. Outre la grande faiblesse économique et militaire du pays, la guerre a révélé la défaillance du système diplomatique traditionnel. La critique des alliances germaniques, avec la défection de l’Autriche [12][12]  Puissamment secourue par Pétersbourg pendant les révolutions..., va croissant et nourrit un chauvinisme qui relance, entre autres, l’idée que la Russie n’accomplira son destin qu’en assumant sa mission orientale. Les tenants de la Troisième Rome [13][13]  De même que Byzance, la deuxième Rome, avait supplanté..., les généraux avides de conquête et de gloire, la bourgeoisie qui espère de nouveaux marchés représentent des intérêts puissants avec lesquels le souverain, issu d’une dynastie en partie germanique, doit composer pour affermir son pouvoir.

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Le choix de Gortchakov est à l’évidence ambigu. Contrairement à ses prédécesseurs, c’est un vrai « Russe », comme se plaisent à le souligner les contemporains et l’historiographie soviétique [14][14]  Les deux biographies du ministre sont bien rapides.... Il a d’ailleurs souffert de nombreux désaccords avec l’ancien ministre des Affaires étrangères de 1816 à 1856, Karl Nesselrode. Néanmoins c’est aussi un diplomate qui a essentiellement exercé ses talents dans le monde germanique [15][15]  Il est envoyé à Stuttgart (1841), auprès du Bund (1850).... Les affaires orientales ne sont pas le domaine qu’il connaît le mieux. Il peut naturellement se reposer sur un corps diplomatique qu’il souhaite mieux formé, plus professionnel. Il réorganise d’ailleurs son ministère (avec un cabinet, une chancellerie et trois départements) pour en faire un outil efficace. Mais si le tsar lui accorde sa confiance, c’est aussi lui qui tranche, en dernière instance, les décisions diplomatiques d’importance. Il prend conseil, auprès de tous les ministres voire des ambassadeurs concernés, et la voix de Gortchakov n’en est qu’une parmi d’autres. Peut-on penser qu’il soit alors dans ses ambitions, et ses intérêts, de donner la primauté aux affaires orientales, de soutenir une réorientation de l’action russe vers des espaces qu’il ne maîtrise guère et où son autorité peut entrer en conflit avec celle de personnages puissants ? Songeons au pouvoir du directeur du Département d’Asie [16][16]  Il n’existe sur le sujet que l’ouvrage, ancien et..., a priori soumis au ministre, en réalité, largement indépendant, ou à l’influence de diplomates comme Ignatiev [17][17]  Nikolaï P. Ignatiev (Ignat’ev) (1832-1908) est le... !

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D’autre part, il est une autre leçon des récents événements orientaux. Le tsar Nicolas Ier a, en effet, échoué dans sa tentative d’imposer des bouleversements dans l’Empire ottoman sans que l’ordre de Vienne, favorable à la puissance russe, ne soit modifié. En revendiquant en 1852-1853 la protection des sujets orthodoxes de la Porte, il visait en réalité le contrôle des détroits et l’occupation de Constantinople. Le manque de réaction des Britanniques lorsqu’il s’est ouvert à Lord Seymour, leur représentant sur la Néva, de ses velléités de partage de l’Empire ottoman l’a incité à croire qu’une entente entre les deux puissances était possible. C’était oublier que les territoires ottomans sont sur le chemin des Indes ; c’était compter sans Napoléon III. Ce dernier réussit à entraîner Londres puis Vienne, à briser la coalition de 1815, à modifier l’équilibre européen.

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Comment réussir là où Nicolas Ier a échoué, avancer ses pions en Orient en maintenant un statu quo conservateur au cœur du continent ? La Néva peut, veut-elle seulement en courir les chances ? C’est, selon nous, le dilemme auquel est confrontée la diplomatie tsariste après 1856.

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D’ailleurs, si Gortchakov ne fait pas mystère des velléités révisionnistes russes à l’attention du représentant prussien, Otto von Bismarck, en août 1860, il n’indique guère comment il escompte y parvenir.

« La politique de la Russie doit demeurer en apparence “énigmatique” et le restera tant que l’Europe ne reprendra pas la lettre infamante que le traité de Paris nous a infligée en déniant à une puissance comme la Russie la liberté de mouvement sur ses côtes et dans ses eaux. Tant que durera cet état outrageant, il poussera la politique russe, dans toutes les occasions possibles, et de manière imprévisible, hors de ses voies naturelles. » [18][18]  Bismarck à Schleinitz, 31/08/1860, Bismarck. Die gesammelte...

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Sans doute l’engagement tsariste est-il multiforme. Profitant de ce que le traité de Paris n’interdit nullement à la Russie de prendre pied en Asie, le prince Barjatinskij, fidèle confident du tsar, entend utiliser la conquête du Caucase [19][19]  Il en est nommé gouverneur en juillet 1856 avec pour... pour encercler le rival turc et, in fine, le contraindre à abandonner l’Europe sud-orientale [20][20]  A. Rieber, The Politics of Autocracy. Letters of Alexander II.... Gortchakov, de son côté, développe sa politique en direction de la France napoléonienne, qui, dès les négociations du traité de Paris, a montré un intérêt certain pour un rapprochement. Mais deux remarques s’imposent.

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D’abord, les sources manquent pour affirmer que les deux politiques sont conçues, au ministère ou par le tsar, comme deux volets d’une stratégie unique. Et le comportement du général Barjatinskij, comme nombre de ses collègues orientaux, incite plutôt à conclure à une autonomie certaine du militaire face au pouvoir central. Le tsar laisse faire tant que ses satrapes orientaux lui permettent, en engrangeant les victoires, d’avancer ses pions mais il reste vigilant.

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Ensuite, si la Néva sait que l’empereur des Français monnaiera chèrement son appui, elle n’entend nullement lui sacrifier ses propres priorités géostratégiques. Les formes et les limites de son ouverture en direction de Paris aident ainsi l’historien à les cerner de plus près. Incontestablement, c’est d’abord sur le terrain polonais que le pouvoir tsariste marque sa bonne volonté, en donnant une nouvelle orientation, libérale, à sa politique après les années d’airain du tsar Nicolas [21][21]  Cf. S. Burgaud, Le rôle de la politique russe de Bismarck....

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Mais, élément plus révélateur encore, elle cède aux volontés françaises sur le cas des principautés danubiennes. Il est vrai qu’elle n’y jouit guère des quelques faveurs qu’elle possède en Grèce ou chez les Slaves du Sud. La répression des mouvements de 1848, la peur de la toute-puissance russe ont poussé les boyards dans le camp occidental. Au nom du rapprochement franco-russe, Pétersbourg s’oblige à reculer sur la question de leur séparation en deux entités. En février 1859, elle entérine le choix d’Alexandre I. Cuza comme hospodar commun et en 1861 la fusion des administrations et des Divans. Cela ouvre la voie vers l’unité donc, à terme, vers une indépendance peu conciliable a priori avec ses principes orientaux.

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Dans l’affaire italienne également, sa position sert les intérêts français. Le traité de mars 1859 assure à Paris la « neutralité bienveillante » russe pour la guerre. Mais les négociations ne vont pas plus loin. Gortchakov s’en explique [22][22]  Voir le texte rétrospectif : Memorandum de Gortchakov (3),.... Il ne souhaite pas un engagement contre la monarchie viennoise ni surtout la destruction de cet empire. Car le pays doit éviter tout conflit militaire ; il n’est pas encore assez fort pour imposer ses volontés. D’autre part, une défaite autrichienne de grande ampleur modifierait l’équilibre européen, avec pour résultat prévisible de rejeter l’Empire des Habsbourg sur l’Europe sud-orientale, ce qui ne serait guère de bonne politique.

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Le bilan de ces années est en demi-teinte : certes Gortchakov a réussi à briser l’isolement de la guerre de Crimée, mais au prix d’un recul dans la question orientale, celle des principautés danubiennes, et sans toucher les dividendes de son soutien à la politique italienne de l’Empereur. En outre, le flottement français au moment de la crise grecque de 1862 [23][23]  Après avoir renversé la dynastie régnante d’origine... – que le ministre interprète comme « une nouvelle preuve que toute énergie cesse à Paris du moment où l’on se trouve en conflit avec l’Angleterre » [24][24]  Gortchakov à Budberg (19/11) 1/12/1862, GARF, fds 828,... – incite à la méfiance. Le ministre avertit, à l’attention de son nouvel ambassadeur à Paris :

« Nous avons accordé trop long crédit à la France ; elle en abuse comme un débiteur peu délicat. Il faut maintenant qu’elle se persuade que nous savons tenir nos livres. » [25][25]  Gortchakov à Budberg (19/11)1/12/62, GARF, fds 828,...

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La question d’un redéploiement des stratégies russes au début de la décennie 1860 paraît donc légitime.

LA PRUSSE BISMARCKIENNE DANS LES CALCULS TSARISTES

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Elle est renforcée par l’irruption sur la scène européenne du nouveau ministre prussien, Otto von Bismarck (1815-1898). Ce dernier, qui a exercé les fonctions d’ambassadeur sur la Néva, n’y a pas caché son intention de marcher avec la Russie tout en mettant en garde le tsar et son ministre contre une orientation trop libérale – donc francophile ! – de leur politique polonaise. Ses accointances avec l’aristocratie germano-balte, traditionnel relais de l’influence prussienne dans le pays, lui valent évidemment la détestation de la nouvelle bourgeoisie russe et des cercles réformateurs. Mais encore faut-il se garder de l’effet conjugué du discours bismarckien, contemporain et postérieur aux événements [26][26]  Cf. notamment Bismarck, Pensées et souvenirs (traduction..., de la surreprésentation des sources allemandes et du biais rétrospectif qui tous incitent à surévaluer l’importance de la Prusse dans les stratégies russes.

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L’exemple de la Convention Alvensleben est à cet égard particulièrement éclairant. Cet accord militaire prusso-russe, conclu le 8 février 1863 à Saint-Pétersbourg entre les autorités tsaristes et l’envoyé spécial du roi Guillaume, le général d’Alvensleben, fait suite à l’insurrection de la Pologne russe en janvier. Bismarck, et l’historiographie après lui, l’ont considéré comme le coup de maître par lequel le ministre aurait réussi, en manifestant au tsar son indéfectible solidarité, à briser la politique polonophile et francophile de Gortchakov et à s’assurer la reconnaissance tsariste.

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Les sources russes composent un tout autre tableau [27][27]  S. Burgaud, « La Convention Alvensleben vue de la.... D’abord Pétersbourg n’est pas dupe : c’est l’initiative prussienne de mission militaire qui, en donnant une dimension européenne à la question, incite Napoléon III à intervenir et provoque finalement le front hostile des puissances garantes de l’ordre de Vienne. Bismarck a beau jeu de ne pas s’associer ensuite à leurs campagnes de notes comminatoires entre mars et août 1863 ! D’autre part, les contradictions et les ambiguïtés de son attitude, demandant tour à tour la suppression de la Convention puis son rétablissement, au gré des pressions qu’il subit, ne le font pas tenir en très haute estime.

« J’ai toujours pensé que notre Bismarck dépasserait la mesure de ses forces. La politique de Frédéric le Grand est un honorable anachronisme dans la tête de notre ami. J’ai vu le cheval de bataille que montre ce grand capitaine. C’est un monument de bronze, mais le cheval ne marche pas. Je ne m’étonnerais donc nullement de voir notre excellent ami s’en aller à pied » [28][28]  Gortchakov à Oubril (Berlin) (22/02) 06/03/63, GARF,..., conclut Gortchakov, approuvé par le tsar.

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Pour Berlin comme pour Pétersbourg, la portée des événements de 1863 doit être révisée. La première cherche moins à se gagner la « neutralité bienveillante » russe pour les années à venir qu’à bousculer le jeu européen, avec succès : à l’automne, la France napoléonienne commence à regarder avec intérêt ses velléités révisionnistes [29][29]  S. Burgaud, « Le tournant de 1863 pour la diplomatie... ; de son côté, elle peut repousser, sans craindre un nouvel Olmütz (Olomouc), l’initiative de Vienne pour s’arroger le contrôle absolu de la Confédération germanique.

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En Russie aussi la donne est modifiée, mais différemment que ce que nous compte la vulgate. Certes la méfiance envers les Tuileries s’accuse ; Gortchakov doit s’expliquer longuement sur ses choix dans un memorandum de 24 pages à l’adresse du tsar [30][30]  Cité supra, n. 22.. Néanmoins, il n’annonce pas de réorientation radicale ni d’alternative prussienne ; pour tout dire, Berlin n’y est pas même mentionnée. Et, comme le prouve la mission Orlov au printemps [31][31]  Sur les instances des Tuileries, Gortchakov accepte..., la Russie entend répondre favorablement à toute velléité française de relancer leur coopération. Le sort du rapprochement franco-russe reste entre les mains de l’Empereur des Français.

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Les événements de 1863 ne montrent pas non plus d’opposition stratégique de principe entre un tsar, conservateur et prussophile, et son ministre, libéral et francophile. Non seulement le souverain partage les options de ce dernier mais tous deux sortent renforcés de la crise. La Russie se mobilise dans une commune défense de la patrie menacée par les conspirateurs polonais et les puissances étrangères. L’opinion nationaliste reconnaît en Gortchakov le nouveau héraut des intérêts de la nation russe et il est fondamental de saisir qu’ils s’incarnent d’abord en Europe où il n’est pas question de céder un pouce de territoire, d’influence, de puissance. 1863 inaugure ainsi un rapprochement symbiotique tacite entre le ministre et la figure montante du journalisme russe, Mikhail N. Katkov, l’éditeur des Moskovskie Vedomosti (Les Nouvelles de Moscou).

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Il ne s’agit pas d’en conclure que la défection française et la situation difficile dans laquelle s’est retrouvé le pays ne sont pas matière à réflexion sur la Néva. Pour empêcher que ne renaisse l’axe franco-britannique dont la guerre de Crimée a montré le degré de dangerosité, Gortchakov souhaiterait renforcer une « quadruple entente » [32][32]  Gortchakov à Brunnov (Londres) (1) 13/11/1863, GARF,... des puissances « conservatrices » qui dissuaderait Napoléon de courir l’aventure... Le maître mot est lâché : la politique russe est et sera conservatrice. Elle qui n’a pas voulu suivre la France dans son entreprise de reconstruction d’un nouvel ordre européen, même pour voir rétablies ses prérogatives dans la question d’Orient, ne misera pas sur une puissance qu’elle estime de moindre force sur l’échiquier européen. En ce sens, l’absence de mention de la Prusse dans les mémoires de Gortchakov est bien significative. Elle n’est qu’un Juniorpartner. L’historien se doit aujourd’hui de corriger la surestimation, anachronique, de la puissance prussienne.

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Ainsi la position tsariste dans la crise des Duchés [33][33]  Elle trouve son origine dans le règlement du congrès... s’explique, non par un retour de bons procédés ou le souci de se gagner le futur soutien de Berlin pour les affaires d’Orient, mais par la nécessité de maintenir l’entente entre les deux puissances germaniques. À chaque étape décisive du conflit germano-danois, Pétersbourg agit en ce sens.

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À l’automne 1863, elle espère que le front de Berlin et de Vienne permettra d’endiguer les revendications de l’Allemagne libérale [34][34]  En martelant son attachement indéfectible au traité.... En janvier-février 1864, alors que les troupes allemandes pénètrent dans le Holstein puis le Schleswig, elle veut encore croire que Bismarck souhaite occuper ce dernier « sur des bases conservatrices » [35][35]  Oubril à Gortchakov (16) 28/01/1864, « Rossija i Prussija.... Devant les victoires militaires alliées, Gortchakov cherche ensuite à dissuader Copenhague de résister. Car plus le différend militaire se prolonge, plus les risques de conflagration générale s’accentuent et ses chances de maintenir une constellation diplomatique favorable s’amenuisent. À l’heure où s’ouvre la négociation diplomatique, le 25 avril, à Londres, les masques tombent. Berlin ne reconnaît plus l’intégrité danoise. Pétersbourg modifie-t-elle son attitude ?

« L’intérêt de la Russie pour le Danemark est sincère mais secondaire. L’intérêt capital et prédominant de la Russie est de maintenir une alliance avec l’Autriche et la Prusse (...) à cause de la Pologne. » [36][36]  Napier (Pétersbourg) à Russell, 11/05/1864, W. E. Mosse,...

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Soutien à l’alliance germanique et non à la Prusse, à l’élément conservateur au sein de cette alliance contre la Prusse, tels sont les principes de la diplomatie russe. Ainsi en est-il du voyage allemand des dirigeants tsaristes en juin 1864. Sur les entrevues de Berlin et Kissingen [37][37]  Le couple tsariste fait une halte diplomatique à Potsdam..., la presse européenne, enfiévrée, crie au renouveau de la Sainte-Alliance. Loin s’en faut. Alexandre II et son ministre essaient d’enrayer les ambitions prussiennes [38][38]  Gortchakov à Brunnov (7) 19/06/1864, AVPRI, fds 133.... Mais les encouragements prodigués à Vienne ne suffisent pas. Dans son rapport rétrospectif du 3 septembre 1865, Gortchakov avouera avoir manqué son but à cause de « la décision de la Prusse de profiter jusqu’au bout d’une situation qui lui était favorable et de l’incapacité de l’Autriche à l’en empêcher » [39][39]  AVPRI, fds 133, 1865, d. no 48 (doklady (rapports),....

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D’ailleurs le condominium prusso-autrichien, sitôt établi par le traité de Vienne d’octobre 1864, est soumis aux coups de butoir de Bismarck qui mettent son credo conservateur au supplice. Le compromis de Gastein en août 1865 [40][40]  Si la souveraineté théorique continue à s’exercer... ne fait que retarder une probable confrontation germanique. À l’heure de tirer un bilan de son action, Gortchakov l’avoue : la politique russe sera marquée par un repli défensif. Bismarck n’a-t-il rien à craindre de sa voisine orientale ? À lire l’auteur, la question est ouverte :

« Sa Majesté l’Empereur demeure absolument libre de ses décisions. Elles répondront à l’observation des intérêts de la Russie, lesquels, nous le répétons, consistent en ces deux principes suivants : écarter tout ce qui pourrait gêner notre travail dans le domaine des réformes (...) ; empêcher dans la mesure où cela dépend de nous et que cela ne contredit pas notre tâche principale, que l’équilibre politique ne soit perturbé à nos dépens. Nos relations avec les deux grandes cours allemandes s’appuient sur ces principes de base (...) le but que suit le cabinet de Berlin, et le caractère de sa politique actuelle, excluent la possibilité d’un rapprochement plus étroit. » [41][41]  S. Burgaud, op. cit., vol. 2, no 120.

1866 : L’ÉQUILIBRE MITTELEUROPÉEN AVANT TOUT !

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Comme le martèle le chef de la diplomatie russe, son pays souhaite « la paix et l’équilibre en Europe, le maintien du statu quo en Orient sur la base des traités (...) » [42][42]  Ibid..

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Par statu quo, il faut comprendre que la Néva n’étant pas en mesure de soutenir une guerre, elle ne veut pas d’une nouvelle négociation européenne qui pourrait être synonyme de recul. Il ne s’agit nullement d’immobilisme. Elle entend bien saper la domination turque en soutenant les mouvements contestataires, avancer ses pions patiemment et unilatéralement. Et dans le même temps, elle poursuit ses avancées en Asie centrale [43][43]  En 1864, le général Cernyaev lance une grande offensive....

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Mais dans les principautés danubiennes, ce sont ses positions qui sont directement menacées lorsque Cuza s’attaque à un de ses dogmes orientaux : l’unité du patriarcat de Constantinople. Le 24 décembre 1863, les Chambres de Bucarest décident l’expropriation des couvents, en mai 1864, la « nationalisation » du clergé et de ses biens. Pour Gortchakov l’affaire est entendue : les puissances tutélaires ne peuvent laisser bafouer l’acte dont elles sont garantes. Mais, faute de soutien, notamment britannique, l’intervention qu’il plaide, avorte.

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Plus grave, nul appui ne semble vouloir venir de la Spree. Bismarck aurait pourtant là une occasion unique de cultiver l’amitié russe. Or dès le printemps 1864, c’est un autre équilibre qu’il invoque : « Le gouvernement prussien tenait à maintenir avant tout ses bonnes relations avec ses deux voisins, avec la Russie comme avec la France. » [44][44]  Oubril à Gortchakov (25/03) 6/04/1864, Die auswärtige... Après Gastein, Gortchakov revient à la charge : « La sympathie du gouvernement russe envers la Prusse dépendrait inévitablement de l’efficacité de l’assistance que nous rencontrerions du côté du cabinet berlinois à Constantinople » [45][45]  Gortchakov à Oubril (5) 17/11/1865, GARF, fds 828,.... Il n’essuie, malgré moult protestations d’amitié, qu’une fin de non-recevoir :

« Ayant inauguré, me dit-il, des relations avec le Cabinet des Tuileries qui évitent toute possibilité de conflit, mais aussi tout caractère de cette nature, je tiens à persister dans une voie que je crois conforme aux intérêts de mon pays. » [46][46]  Oubril à Gortchakov (2) 14/12/1865, APP, VI, no 3...

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À l’évidence, les priorités du ministre, dont les entretiens de Biarritz à l’automne 1865 ont encore donné un indice clair [47][47]  Cf. S. Burgaud, op. cit., vol. 1, p. 407-415., ne sauraient se démentir en 1866 à mesure que la tension entre Berlin et Vienne s’accroît. Elles rendent les politiques orientales prussiennes et russes fort peu compatibles.

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C’est la grande leçon des événements roumains. Les principautés se rappellent, en effet, à la grande Europe en renversant Cuza dans la nuit du 22 au 23 février 1866 et en se mettant immédiatement en quête d’un prince étranger pour achever son entreprise. Gortchakov pense tenir sa revanche. Mais Berlin soutient la politique napoléonienne et Vienne semble prête à faire de même. Même les combinaisons d’échange qui menacent également les plans prussiens et russes ne provoquent pas de front commun !

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L’Autriche céderait à l’Italie la Vénétie contre les Principautés danubiennes et le nord de la Bosnie, telle est en effet la proposition que Florence soumet à Napoléon le 24 février [48][48]  Nigra à La Marmora, 24/02/1866, I documenti Diplomatici....

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Or si le contentieux vénitien est vidé, Berlin n’a plus d’allié de revers contre Vienne. Certes, elle pourrait gagner les duchés danois dans ce grand troc européen. Mais ce n’est pas son but de guerre. Elle perdrait au contraire un prétexte pour déclencher les hostilités contre l’Autriche. Il est donc de son intérêt d’écarter cette solution, à tout prix. Quant à la Russie, à laquelle le plan italien n’octroie même pas de compensations, elle fait savoir :

« Quel que soit notre désir de la paix, si une question semblable était mise en voie d’exécution, cela deviendrait forcément pour nous un casus belli. » [49][49]  Gortchakov à Oubril (1) 13/03/1866, GARF, fds 828,...

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Tel ne sera pas le cas, puisque quelques jours plus tard, l’Italie abandonne son plan. Pourquoi ? La principale intéressée dans cette affaire se déclare contre la combinaison d’échanges « pour laquelle l’Empereur Napoléon ne devrait pas se flatter de pouvoir nous gagner » [50][50]  Mensdorff à Metternich (Paris), 1/03/1866, P. Henry,.... Ce serait, ajoute-t-elle le lendemain, à l’adresse de la Russie, « un désaveu non moins grand pour l’Autriche qu’une guerre perdue contre la Prusse » [51][51]  Mensdorff à Revertera (Pétersbourg), 2/03/1866, Il....

40

La menace n’a pas resserré les liens prusso-russes, bien au contraire. À la Conférence, le plateau de la balance berlinoise penche toujours plus du côté de Paris. Pétersbourg n’entend pas en subir, passive, les conséquences. Elle avertit :

« La Prusse veut-elle nous exploiter pour ses propres intérêts et n’avoir aucun souci des nôtres ? Ce n’est guère le ciment d’une bonne entente. » [52][52]  Gortchakov à Oubril (17/03) 8/04/1866, GARF, fds 828,...

41

Et elle agit. Sollicité par Vienne pour freiner les ambitions prussiennes, Gortchakov écarte le 8 mars la possibilité d’un second Olmutz [53][53]  Revertera à Mensdorff (24/02) 8/03/1866, Mosse, op. cit.,..., mais le mot, hautement symbolique, est lâché ! À la fin du mois, avançant à peine masqué, il propose sa bienveillance à Vienne, pourvu qu’elle y mette le prix. L’ambassadeur autrichien l’a parfaitement saisi :

« Il est positif que nous avons gagné beaucoup de terrain à Saint-Pétersbourg. La neutralité russe, avant qu’il y ait guerre, commence déjà à pencher de notre côté. Je crois que des efforts pas trop violents suffiraient pour attirer l’Empereur Alexandre dans notre camp. Point d’illusion cependant ! La Russie ne se donne pas gratis. Elle accepterait un marché qui lui assurât certains avantages (...). Le prix que nous devrions offrir serait une entente cordiale dans l’affaire des Principautés. (...). » [54][54]  Revertera à Mensdorff (15) 27/03/1866, ibid., p. ...

42

Mais, le ministre Mensdorff y est plutôt opposé, sans toutefois l’exclure absolument :

« Il faut, pour qu’une pareille éventualité puisse se réaliser, que les événements marchent et que la Russie se voit conduite dans notre camp par le soin de ses propres intérêts. » [55][55]  Ibid.

43

Une ultime trahison de ses principes orientaux pourrait l’y porter. C’est dans cette perspective, qu’il convient d’analyser les conséquences de l’ « incident Hohenzollern » [56][56]  Gortchakov à Oubril (12) 24/05/1866, GARF, fds 828,..., comme le nomment les Russes.

44

Alors que, la conférence parisienne statue en faveur de l’élection d’un prince local par une assemblée réunie à Bucarest, Bismarck poursuit une tout autre voie. Il s’agit de placer sur le trône roumain, en contradiction absolue avec la position officielle de la France et de la Prusse lors des délibérations, le prince étranger qui recueille les suffrages de la Seine : Karl von Hohenzollern-Sigmaringen.

45

La genèse de cette candidature et l’analyse des responsabilités des différents acteurs a déjà fait l’objet d’une synthèse [57][57]  « Février-juin 1866 : entre stratégies bismarckiennes.... Les émissaires roumains, séduits par le nom lancé par Hortense Cornu, montent habilement l’affaire, n’hésitant pas à prendre quelque liberté avec la réalité des intentions napoléoniennes, pour convaincre les Sigmaringen. Autour du 19 avril, Bismarck se persuade de la nécessité de poursuivre dans cette voie pour marcher avec la France, mais aussi acquérir sur l’échiquier une pièce maîtresse, pour désamorcer toute combinaison d’échange. Son rôle est alors plus déterminant que celui de Napoléon dans l’installation de Karl le 22 mai à Bucarest.

46

Les puissances offrent un front désuni. L’une après l’autre, elles finissent par se rallier, d’abord à la non-intervention, puis à la reconnaissance du nouveau fait accompli.

47

La Russie ne fait pas exception [58][58]  Seule la Porte résiste d’abord puis attend son heure... : après avoir ragé contre l’ « État lilliputien » qui foule aux pieds l’Europe [59][59]  Gortchakov à Ignatiev (2) 14/05/1866, GARF, fds 828,..., et moqué cette dernière pour le « soufflet que les Moldo-Valaques lui ont appliqué sur les deux joues » [60][60]  Gortchakov à Ignatiev (12) 24/05/1866, ibid., p. ..., elle revendique aux deux dernières séances le droit de reprendre sa liberté.

48

Avec ce nouveau coup d’éclat, Bismarck prête la main à une réalisation définie comme absolument contraire aux intérêts russes par Gortchakov. Plusieurs voies s’offrent à lui : d’abord travailler à un retour du statu quo ante, en marge des décisions européennes, par une coopération directe avec la Porte. Ignatiev avouera en 1874 :

« Dans ces conditions, nous crûmes possible de provoquer un revirement en notre faveur sur le Bas-Danube, en laissant s’accomplir l’occupation que les Turcs considéraient comme indispensable pour ramener l’ordre et la tranquillité dans les Principautés. (...) je m’appliquais donc – sans me compromettre par une action ostensible, ni engager nos déterminations ultérieures – à maintenir le gouvernement ottoman dans la voie qu’il avait adoptée (...) tout en me réservant de prévenir l’effusion du sang dès qu’un combat entre les Turcs et les Moldo-Valaques deviendrait imminent [61][61]  « Zapiski grafa N. P. Ignat’eva (1864-1874) (Les écrits....

49

Aussi la décision de Pétersbourg de demander la dissolution de la conférence et d’annoncer le départ de son plénipotentiaire [62][62]  Gortchakov à Budberg (31/05) 12/06/1866, GARF, fds... prend-elle au dépourvu l’ambassadeur qui n’aura de cesse de brocarder l’impuissance de son supérieur [63][63]  Ivestija..., 1914, livre 1, p. 115.. Pourtant ce recul n’a pas que des aspects négatifs. Il pourrait n’être que la première étape d’une nouvelle stratégie, une seconde option donc, si on sait lire Gortchakov entre les lignes :

« Si la conférence accepte le soufflet que les Moldo-valaques lui ont appliqué sur les deux joues, elle devrait être dissoute, à notre avis, comme je vous l’ai dit plus haut. Mais alors nous considérerions la tolérance d’un Prince étranger (...) comme un fait qui implique virtuellement l’abandon des droits suzerains du Sultan et, ne pouvant plus nous contenter d’une fiction, nous nous réserverions de régler nos rapports de puissance limitrophe selon nos intérêts et selon nos devoirs vis-à-vis d’un gouvernement qui désormais devra avoir la responsabilité de ses actes. » [64][64]  Gortchakov à Ignatiev (12) 24/05/1866, GARF, fds 828,...

50

D’ailleurs, il ajoute :

« (...) Vous pourrez faire observer que le cabinet impérial a toujours pratiqué pour sa part le respect des transactions existantes, mais dans la réserve, que le respect sera réciproque et qu’on ne saurait maintenir aucun article isolé d’un traité quelconque (...) » [65][65]  Gortchakov à Budberg (31/05) 12/06/1866, GARF, fds....

51

Qu’elle permette à la Russie de se saisir directement de ce qu’elle estime lui revenir dans les territoires danubiens ou qu’elle autorise l’Europe à porter le scalpel sur l’homme malade, l’installation de Karl Hohenzollern sur le trône de Roumanie peut être un premier jalon vers un nouveau règlement de la question d’Orient.

52

Mais, cela doit-il passer par une alliance avec Berlin ? Comment l’articuler avec l’équilibre européen ? Au sein du pouvoir russe, la question est l’objet d’intenses réflexions que les archives permettent à présent d’étayer.

53

Le général Barjatinskij [66][66]  Sa santé fragile l’a conduit à se retirer du service... qui séjourne en Allemagne avant le déclenchement des hostilités [67][67]  Voir A. L. Zisserman, Fel’dmarsal knjaz’ Aleksandr... reconnaît la supériorité de l’armée prussienne. Et il souhaite, lui, que la Russie prenne part à ses futures victoires. Si la Prusse devait vaincre seule l’Autriche, son succès n’aurait que des conséquences négatives pour le pays, à commencer par le déplacement du centre de gravité de la monarchie danubienne vers l’Orient. La coopération prusso-russe, en revanche, aurait pour effet le démantèlement de l’Empire autrichien : ses parties allemandes iraient à la Prusse, les territoires slaves sous protectorat russe et un État hongrois autonome (samobytnij) verrait le jour. La fin de la monarchie habsbourgeoise devrait amener « la solution de la question orientale car la clef de Car’grad [Constantinople] est à Vienne » [68][68]  Ibid., p. 174..

54

Ses propositions sont examinées courant avril en conseil, en présence du tsar, de Gortchakov et de Dimitri Milioutine notamment. Elles sont écartées. Les ministres concernés avancent les difficultés financières et l’impréparation de l’armée. Quant à Gortchakov, il doit prendre garde à ce que la décision ne lui échappe pas, surtout au profit de l’état-major oriental. La partie diplomatique à l’extérieur se double d’une partie politique au sein du pouvoir tsariste. Il renforce donc la conviction de son maître qui, en la matière, fait preuve de plus de méfiance envers la patrie de son oncle et les plans bismarckiens que la légende dorée de l’amitié prusso-russe ne le laisse supposer. La Russie se s’associera pas au révisionnisme prussien, car elle n’est pas prête à accepter le bouleversement du statu quo mitteleuropéen qu’impliquent les plans de Bismarck.

55

Allons plus loin. Lorsqu’avec la proposition de Napoléon III de tenir un congrès pour régler les questions pendantes, resurgit en mai le cauchemar des plans d’échange, Gortchakov n’envisage toujours pas de faire cause commune avec Berlin. Au contraire, il conseille d’accepter l’invitation puisque la Russie n’est pas capable « de mettre 200 000 hommes en ligne à tout événement » [69][69]  « Sur le Congrès », le (10) 22 mai 1866, AVPRI, fds... :

« (...) pourvu qu’on s’accorde de ne pas toucher à l’Orient, il est presque certain à mes yeux que la Russie ne brûlera pas une amorce pour sauver l’intégrité de la Prusse [70][70]  Revertera à Mensdorff, 16/05/1866, Mosse, op. cit.,..., conclut l’envoyé autrichien ».

56

Curieuse « neutralité bienveillante » russe en vérité, qui veut que l’on refuse une modification de l’équilibre germanique au profit de la Prusse, même au nom des intérêts orientaux, mais qu’on envisage l’accepter de l’Autriche pour ne pas céder en Orient !

57

Et c’est finalement Napoléon qui recule. S’il accepte de sacrifier la Roumanie dans l’échange de la Vénétie, il refuse le troc de la Silésie [71][71]  C’est ce qu’exige le Ballhausplatz en échange de la... ; lui, ne souhaite pas, pour l’heure, choisir Vienne contre Berlin.

CONCLUSION

58

L’incompatibilité avérée des politiques orientales prussiennes et russes, les rancœurs accumulées contre Bismarck, la volonté de conserver une position d’arbitre dans l’espace germanique expliquent la position russe dans le conflit prusso-autrichien. Elle est définie ainsi par Gortchakov et entérinée par le Tsar :

« Si la guerre devait avoir pour résultat la destruction de l’Autriche, l’explosion de la question d’Orient, l’accroissement de la Prusse et de la France, nous n’aurions certainement pas à nous en féliciter (...). Si l’Autriche avait le dessous, si les ennemis d’accord avec la France avaient en vue de l’exclure de l’Italie et de l’Allemagne pour la rejeter sur l’Orient, ce serait encore une éventualité que nous n’aurions pas à applaudir. La seule chance favorable que la guerre pourrait nous offrir serait un triomphe de l’Autriche à la fois en Allemagne et en Italie. C’est malheureusement une chance que l’attitude suspecte de la France rend difficile à prévoir. (...). » [72][72]  « Sur le Congrès »..., p. 90.

59

En 1866, les choix de la politique extérieure tsariste démentent donc l’historiographie majoritaire, sensible à une logique dont on a montré qu’elle n’était pas russe.

« Il n’est pas surprenant de voir la Russie et la Grande-Bretagne, lorsque s’annonce le conflit austro-prussien, laisser les événements suivre leur cours. Le gouvernement russe ne souhaite pas la guerre, parce que tout grand conflit peut réveiller en Europe des “passions révolutionnaires” ; mais il préfère encore une victoire prussienne à une victoire autrichienne, car l’affaiblissement de l’Autriche pourra faciliter à la Russie la reprise d’une politique balkanique (...). » [73][73]  P. Renouvin, Histoire des relations internationales,...

60

En déployant toute son énergie pour empêcher la guerre, organiser un front des neutres pour stopper la débâcle autrichienne, et, après Sadowa, limiter autant que faire se peut la victoire prussienne, Saint-Pétersbourg refuse de laisser choir « l’organisation de la Mitteleuropa », le « système » [74][74]  Pour reprendre les expressions de B. Jelavich, art.... qu’elle a patronné depuis 1815. Et même lorsque les soutiens manquent pour s’y opposer avec succès, notamment sur la Seine, elle est la dernière des puissances européennes à faire son deuil du dualisme germanique [75][75]  Voir l’article « La politique de Gortchakov face à....

61

Il faut alors, toute l’habileté de Gortchakov, pour convaincre le tsar d’envisager de tirer profit des bouleversements de l’ordre européen pour avancer ses pions dans la question orientale, ce qui est assez révélateur de la hiérarchie des deux principes.

62

Du reste, la proposition de se délier unilatéralement des clauses du Pont, la fameuse « bombe russe » amorcée par le ministre en août 1866 [76][76]  Ibid., échoue à son tour devant l’hostilité de ses collègues. C’est partie remise en octobre 1870.

Notes

[1]

À partir du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774) qui consacre le triomphe de Catherine II sur la Porte obligée de lui céder une partie de la Crimée, le contrôle des rivages orientaux de la mer Noire, la libre navigation dans ses eaux, l’autorisation pour la flotte marchande russe de transiter par les Détroits, et enfin des privilèges commerciaux.

[2]

« Der deutsche Komplex : Ruland zur Zeit der Reichsgründung », in Europa und die Reichsgründung. Preuen-Deutschland in der Sicht der groen europäischen Mächte 1860-1880, Eberhard Kolb (éd.), Beifheft der Historische Zeitschrift NF, no 6, Munich, Oldenbourg, 1980, p. 65.

[3]

Le 18 janvier 1871, le Reich allemand y est proclamé, couronnant la politique d’unification autour de la Prusse.

[4]

Le 13 mars 1871, elle met fin aux Clauses du Pont restreignant depuis 1856 les droits russes dans la mer Noire. Cf. infra.

[5]

« Ruland und die Einigung Deutschlands unter preuischer Führung », Geschichte in Wissenschaft und Unterricht, 1968, vol. 19, p. 521-522.

[6]

Ibid., p. 522.

[7]

Cf. notamment L. Narocnickaja, Rossija i vojny Prussii v 60 godakh XIX v. za ob’edinenie Germanii « sverkhu » (La Russie et les guerres de la Prusse dans les années 1860 jusqu’à l’unification allemande « par le haut »), Moscou, Gos. izd. polit. lit., 1960, 268 p., et son dernier ouvrage qui ne corrige en rien ce travers. Rossija i otmena neijtralizacii Cernogo Morja 1856-1871 gg. ; k Istorii Vostocnogo voprosa (La Russie et la suppression de la neutralisation de la mer Noire 1856-1871 ; sur l’histoire de la question orientale), Moscou, Nauka, 1989, 222 p.

[8]

C. Clark, « Prince Gortchakov and the Black Sea Question 1866 : A Russian Bomb that did not explode », American Historical Review, 1942-1943, no 48, p. 52-60.

[9]

Nous nous fonderons notamment sur le dépouillement des fonds de l’AVPRI (Arkhiv Vnešnej Politiki Rossijskoj Imperii) (Archives de la politique extérieure de l’Empire russe) et du GARF (Gosudarstvenij Arkhiv Rossijskoj Federacii) (Archives d’État de la Fédération de Russie).

[10]

En introduction de l’article de synthèse précité et comme une assertion d’évidence !

[11]

Gortchakov aux missions (21/08) 2/09/1856, Sbornik izdannyj v pamjat’ dvacatipjatiletija upravlenija ministerstvom inostrannykh del’ gosudarstvennago kanclera svetl. knjazja Aleksandra Mikhailovica Gorcakova 1856-1881 (Recueil édité en hommage au vingt-cinq ans de service dans le ministère des Affaires étrangères du chancelier d’État prince Alexandre Mikhaïlovitch Gortchakov), Saint-Pétersbourg, Otg. sobstv. E. I. V. kanc., 1881, p. 5.

[12]

Puissamment secourue par Pétersbourg pendant les révolutions de 1848, elle ne lui rend pas la pareille pendant la Guerre de Crimée.

[13]

De même que Byzance, la deuxième Rome, avait supplanté la première lors des invasions barbares, certains écrivains russes du XVIe siècle revendiquèrent pour Moscou le droit de relayer Constantinople dans sa suprématie politique et religieuse. Au XIXe siècle, le groupe des intellectuels slavophiles remet cette notion à l’honneur.

[14]

Les deux biographies du ministre sont bien rapides et datent de l’époque soviétique (S. Bušuev, A. M. Gorcakov, Moscou, Institut mezdunarodnye otnošenij, 1961, 107 p. ; S. Semanov, A. M. Gorcakov. Russkij diplomat XIX v. (A. M. Gortchakov. Un diplomate russe du XIXe siècle), Moscou, Soc. ekonom. lit., 1962, 113 p.).

[15]

Il est envoyé à Stuttgart (1841), auprès du Bund (1850) puis à Vienne (1854).

[16]

Il n’existe sur le sujet que l’ouvrage, ancien et sans travail d’archives approfondi, de Galen B. Ritchie, The Asiatic Department during the Reign of Alexander II, 1855-1881, Ann Arbor (Michigan), Univ. Microfilms Internat., 1977, XIV-642 p.

[17]

Nikolaï P. Ignatiev (Ignat’ev) (1832-1908) est le directeur du Département d’Asie (1861-1864) puis l’envoyé (ambassadeur à partir de 1867) à Constantinople jusqu’en 1877.

[18]

Bismarck à Schleinitz, 31/08/1860, Bismarck. Die gesammelte Werke, 1925, vol. 3, no 88.

[19]

Il en est nommé gouverneur en juillet 1856 avec pour mission d’en achever la conquête. Le Caucase oriental est soumis dès 1859, l’occidental en 1864.

[20]

A. Rieber, The Politics of Autocracy. Letters of Alexander II to Prince A. I. Bariatinskii 1857-1864, Paris, Mouton, 1966, p. 69.

[21]

Cf. S. Burgaud, Le rôle de la politique russe de Bismarck dans la voie prussienne vers l’unité allemande 1863-1871. Die getäuschte Clio ?, Paris, 2007, thèse dactylographiée, vol. 1, p. 51-59.

[22]

Voir le texte rétrospectif : Memorandum de Gortchakov (3), 15 mai 1863, GARF, fond 828 (Gortchakov), edinstvo khranenija (unité de dépôt) 1428 (Lettres de Gortchakov (22/04) 4/05/1863 - (27/07) 8/08/1863), p. 65-88, publié ibid., vol. 2, no 65.

[23]

Après avoir renversé la dynastie régnante d’origine bavaroise, les Grecs portent leurs suffrages sur le prince Alfred, second fils de la reine Victoria. Mais la candidature qui menace de renforcer exagérément la puissance britannique en Méditerranée est finalement écartée par les puissances tutélaires au profit de celle du prince Guillaume de Danemark, qui monte sur le trône sous le nom de Georges Ier.

[24]

Gortchakov à Budberg (19/11) 1/12/1862, GARF, fds 828, ed. khr. 1426 (Lettres... (10) 22/11/1862 - (7) 19/02/1863), p. 32.

[25]

Gortchakov à Budberg (19/11)1/12/62, GARF, fds 828, ed. khr. 1426, p. 34.

[26]

Cf. notamment Bismarck, Pensées et souvenirs (traduction d’Émile Jaeglé), Paris, Le Soudier, 1899, vol. 1, p. 383-393.

[27]

S. Burgaud, « La Convention Alvensleben vue de la Neva : nouveau regard sur la politique russe », Francia, mars 2009, vol. 35, p. 431-450.

[28]

Gortchakov à Oubril (Berlin) (22/02) 06/03/63, GARF, fonds 828, unité 1427 (Lettres... (9) 21/02/1863 - (21/04) 3/05/1863), p. 99.

[29]

S. Burgaud, « Le tournant de 1863 pour la diplomatie napoléonienne », napoleonicaLarevue (revue en ligne), novembre 2008.

[30]

Cité supra, n. 22.

[31]

Sur les instances des Tuileries, Gortchakov accepte que son ambassadeur à Bruxelles s’y rende pour trouver un compromis sur l’affaire polonaise. Mais, après leur entretien, Napoléon ne donne pas suite. Voir Burgaud, « La Convention Alvensleben... », p. 445-446.

[32]

Gortchakov à Brunnov (Londres) (1) 13/11/1863, GARF, fds 828, unité 1429 (Lettres... (27/07) 8/08/1863 - (20/11) 02/12/1863), p. 327.

[33]

Elle trouve son origine dans le règlement du congrès de Vienne : le roi de Suède perd la Finlande et reçoit la Norvège, enlevée au roi du Danemark, indemnisé par l’attribution, à titre personnel, de trois duchés au sud du Jutland, le Schleswig, le Holstein et le Lauenbourg. Les deux derniers appartiennent à la Confédération germanique, formée à cette même occasion. En 1848 le Schleswig demande à entrer à son tour dans la Confédération ce que refuse le roi du Danemark, Frédéric VII (1848-1863), qui décide au contraire de l’intégrer à son royaume. Malgré la victoire militaire allemande, le statu quo ante bellum est rétabli. Le 8 mai 1852, le traité de Londres consacre un principe fondamental : l’ordre de succession de la monarchie danoise, l’intégrité du pays et les devoirs réciproques de Copenhague et du Bund sont garantis par les puissances contractantes (la Grande-Bretagne, la France, la Russie, l’Autriche et la Suède). En mars 1863, l’affaire est relancée de plus belle lorsque une patente entend régulariser la situation du Holstein et du Lauenbourg dans la monarchie. La mort du roi Frédéric en novembre double le problème d’une querelle de succession dans les duchés. Le duc d’Augustenbourg, soutenu par les libéraux allemands, élève des prétentions contre celles de Christian IX (1863-1906).

[34]

En martelant son attachement indéfectible au traité de 1852, Bismarck facilite la position tsariste. Pétersbourg pense qu’il persévèrera dans cette voie tant que le Danemark honorera ses engagements.

[35]

Oubril à Gortchakov (16) 28/01/1864, « Rossija i Prussija v Šlezvig-Gol’štinskom voprose » (La Russie et la Prusse dans la question du Schleswig-Holstein), Krasnyj Arkhiv, 1939, no 93 (2), 69.

[36]

Napier (Pétersbourg) à Russell, 11/05/1864, W. E. Mosse, The European Powers and the German Question, 1848-1871, Cambridge, University Press, 1958, p. 195.

[37]

Le couple tsariste fait une halte diplomatique à Potsdam du 9 au 11 juin, Gortchakov à Berlin les 12 et 13. Les 17-18 juin, les dirigeants russes, prussiens et autrichiens se retrouvent dans la station thermale.

[38]

Gortchakov à Brunnov (7) 19/06/1864, AVPRI, fds 133 (chancellerie), 1864, d. no 81 (ambassade de Londres, Brunnov, expédition).

[39]

AVPRI, fds 133, 1865, d. no 48 (doklady (rapports), publié in Burgaud, op. cit., vol. 2, no 120.

[40]

Si la souveraineté théorique continue à s’exercer en commun sur les duchés, leur administration concrète échoit comme suit : à Vienne, celle du Holstein, à Berlin, celle du Schleswig.

[41]

S. Burgaud, op. cit., vol. 2, no 120.

[42]

Ibid.

[43]

En 1864, le général Cernyaev lance une grande offensive contre le Khanat de Kokand, le plus accessible. Les villes de Chimkent et Turkestan tombent les premières ; l’année suivante, c’est le tour de Tachkent. Au printemps 1866, les armées russes se tournent vers le Khanat de Boukhara.

[44]

Oubril à Gortchakov (25/03) 6/04/1864, Die auswärtige Politik Preussens, 1858-1871. Diplomatische Aktenstücke [abrégé APP], E. Brandenburg, O. Hoetzsch, H. Oncken (éd.), Oldenburg, Stalling, vol. IV, no 571.

[45]

Gortchakov à Oubril (5) 17/11/1865, GARF, fds 828, unité 1436 (Lettres... (1) 13/10/1865 - (17) 29/01/1866), p. 83.

[46]

Oubril à Gortchakov (2) 14/12/1865, APP, VI, no 387.

[47]

Cf. S. Burgaud, op. cit., vol. 1, p. 407-415.

[48]

Nigra à La Marmora, 24/02/1866, I documenti Diplomatici Italiani. Ed. ministero degli Affari Esteri. Commissione per la pubblicazione dei documenti diplomatici. Prima Serie : 1861-1870, Rome, 1980, vol. 6, no 330.

[49]

Gortchakov à Oubril (1) 13/03/1866, GARF, fds 828, unité 1437 (Lettres... (18) 30/01/1866 - (29/03) 10/04/1866), p. 238.

[50]

Mensdorff à Metternich (Paris), 1/03/1866, P. Henry, L’abdication du Prince Cuza et l’avènement de la dynastie de Hohenzollern au trône de Roumanie. Documents diplomatiques, Paris, Alcan, 1930, no 88.

[51]

Mensdorff à Revertera (Pétersbourg), 2/03/1866, Il problemo Veneto e l’Europa, 1859-1866, Venise, 1966, vol. 1, no 467.

[52]

Gortchakov à Oubril (17/03) 8/04/1866, GARF, fds 828, unité 1437, p. 353.

[53]

Revertera à Mensdorff (24/02) 8/03/1866, Mosse, op. cit., p. 224.

[54]

Revertera à Mensdorff (15) 27/03/1866, ibid., p. 225-226.

[55]

Ibid.

[56]

Gortchakov à Oubril (12) 24/05/1866, GARF, fds 828, unité 1438 (Lettres... (30/03) 11/04/1866 - (26/05) 7/06/1866), p. 296.

[57]

« Février-juin 1866 : entre stratégies bismarckiennes et ambiguïtés napoléoniennes, la Roumanie dans le jeu européen «, Revue roumaine d’histoire, Bucarest, Editura Academiei Române, 2007, t. XLVI, p. 215-230.

[58]

Seule la Porte résiste d’abord puis attend son heure avec le déclenchement du conflit allemand. La victoire prussienne de Sadowa, le 3 juillet, et l’insurrection crétoise, déclenchée en mai et qui s’intensifie au cours de l’été, auront raison de ses dernières velléités. À la mi-octobre, Constantinople accepte Carol comme prince d’un territoire asservi au tribut et soumis à son pouvoir suprême. Sa reconnaissance par les autres puissances interviendra en 1867.

[59]

Gortchakov à Ignatiev (2) 14/05/1866, GARF, fds 828, unité 1438, p. 210.

[60]

Gortchakov à Ignatiev (12) 24/05/1866, ibid., p. 282.

[61]

« Zapiski grafa N. P. Ignat’eva (1864-1874) (Les écrits du comte N. P. Ignatiev) », Ivestija ministerstva inostrannykh del (Nouvelles du ministère des Affaires étrangères), 1914, no 3, livre 1, p. 112.

[62]

Gortchakov à Budberg (31/05) 12/06/1866, GARF, fds 828, unité 1439 (Lettres... (26/05) 7/06/1866 - (28/07) 9/08/1866), p. 30.

[63]

Ivestija..., 1914, livre 1, p. 115.

[64]

Gortchakov à Ignatiev (12) 24/05/1866, GARF, fds 828, unité 1438, p. 282.

[65]

Gortchakov à Budberg (31/05) 12/06/1866, GARF, fds 828, unité 1439, p. 36.

[66]

Sa santé fragile l’a conduit à se retirer du service actif en 1862. Il continue cependant à siéger au Conseil d’État.

[67]

Voir A. L. Zisserman, Fel’dmarsal knjaz’ Aleksandr Ivanovic Barjatinskij, 1815-1879. Evo biografija (Le maréchal prince Aleksandr Ivanoviè Barjatinskij, 1815-1879. Sa biographie), Moscou, Universiteteskaja tip., 1891, vol. 3, p. 180.

[68]

Ibid., p. 174.

[69]

« Sur le Congrès », le (10) 22 mai 1866, AVPRI, fds 133, 1866, d. no 139 (Mémoires), p. 91.

[70]

Revertera à Mensdorff, 16/05/1866, Mosse, op. cit., p. 262.

[71]

C’est ce qu’exige le Ballhausplatz en échange de la Vénétie.

[72]

« Sur le Congrès »..., p. 90.

[73]

P. Renouvin, Histoire des relations internationales, Paris, Hachette, vol. V, p. 365-366.

[74]

Pour reprendre les expressions de B. Jelavich, art. cité, p. 521.

[75]

Voir l’article « La politique de Gortchakov face à la Prusse, à l’été 1866, à la lumière des archives russes », Revue d’Histoire Diplomatique, Paris, 2005, vol. 2, p. 135-149, qui traite précisément de la période suivante.

[76]

Ibid.

Résumé

Français

RéSUMé. — La fermeture des archives jusqu’aux années 1990 a contribué à figer l’histoire de la politique extérieure tsariste dans une vulgate qui associe deux traits dominants : la prééminence de la question d’Orient dans sa balance stratégique et sa prétendue « neutralité bienveillante » à l’égard de la politique de puissance prussienne, l’une devant expliquer l’autre. Tel est le schéma d’interprétation que cette contribution souhaite passer au crible de la critique, en se concentrant sur le principe d’équilibre centre-européen, fondement de la géostratégie russe depuis 1814. Est-il abandonné dans les années 1860 ? Les tenants, au sein du pouvoir tsariste, du tropisme oriental l’emportent-ils sur ceux d’une politique européenne classique ?

English

Question d’Orient ou équilibre mitteleuropéen : quel primat pour la politique extérieure russe (1856-1866) ?ABSTRACT. — The closure of archives until the 1990s contributed to paralyse the history of Tsarist foreign policy in a vulgate which associates two dominant features : the preeminence of the Eastern question in its strategic balance, and its so-called « benevolent neutrality » towards Prussian power policy, one having to explain the other. This contribution aims to examine closely this pattern of interpretation, by focusing on the principle of central European balance which has been the foundation of Russian geostrategy since 1814. Was this principle abandoned in the 1860s ? Did the upholders, within the Tsarist power, of Eastern tropism outweigh those of a classic European policy ?

Plan de l'article

  1. LA DÉFAITE DE CRIMÉE ET LE SENS DU TRAUMATISME ORIENTAL
  2. LA PRUSSE BISMARCKIENNE DANS LES CALCULS TSARISTES
  3. 1866 : L’ÉQUILIBRE MITTELEUROPÉEN AVANT TOUT !
  4. CONCLUSION

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