CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Commençons par la controverse autour de l’histoire d’Ashley, cette petite fille vivant à Seattle, aux États-Unis. À la demande de ses parents, elle a subi une hystérectomie et l’ablation des tissus mammaires : Ashley vivra avec un corps d’enfant, elle sera ainsi prémunie des pressions et assauts sexuels qui pourraient survenir l’adolescence venue. Elle souffre d’une encéphalopathie de forme inconnue. Ashley ne parlera vraisemblablement jamais, ni ne pourra se déplacer seule ; elle ne s’alimentera que par sonde gastrique. Elle ne grandira pas.

2Pour le biologiste Axel Kahn, cette affaire lui semble révélatrice de l’époque, scientiste, et dangereuse : « Pourquoi ne pas lui avoir coupé les jambes, puisqu’elle ne marchera pas, cela va peut-être l’encombrer ? » ironise-t-il [1]. Mais surtout, comment des comités d’éthique médicale ont-il pu accepter cela ?

3Admettra-t-on un jour que le corps est un corps brouillon ? Qu’on le fabrique autant qu’on le déconstruit ? On le modifie parfois d’irréversible manière. Ce qui choque, à en croire les réactions sur le blog de la famille d’Ashley, c’est la « chosification » de l’existence de cette enfant.

4Cet événement est certainement annonciateur de futurs points de rupture dans les sociétés technoscientifiques où l’on peut désormais attendre un bébé à plus de 60 ans.

5Un autre lieu : le Darfour. Voilà plus de quatre ans que les phalanges janjawids s’acharnent, plus de deux ans que la communauté internationale se demande s’il s’agit d’un génocide, plus d’un an qu’elle s’interroge sur son intervention sans s’y résoudre vraiment.

6Ceux qui s’en sont échappés, les intellectuels et journalistes qui s’y sont rendus, tous nous donnent par leur témoignage la mesure de la tragédie. Cela est tel qu’au-delà des morts auxquels il faudra penser ce sont les vivants qui comptent aujourd’hui. Or, ils sont des milliers, traumatisés, en bribes. Y aura-t-il des psychiatres pour aider ceux qui sont « devenus fous » ? Sara Daniel et Stanley Greene en montraient un [2], de ces « fous » balayés par le vent de terreur qui souffle sur le Soudan. Il se nomme Idriss Mohamed. Âgé de 40 ans, on le voit attaché à un tronc d’arbre dans un dénuement absolu. C’est la population du petit village qui venait d’être bombardé par les miliciens de Khartoum qui en a décidé ainsi, pour se protéger et le protéger. Il est assis sur le sol, enchaîné ; on interprète son regard comme une sorte d’effroi mutique.

7Ashley et Idriss, l’un à Seattle et l’autre au Darfour, sont-ils proches ? Sont-ils lointains ? De ces deux manières de protéger, de ces deux univers, se dégage une terrible solitude.

Notes

Mis en ligne sur Cairn.info le 10/07/2007
https://doi.org/10.3917/reli.024.0007
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