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1Auteur de bandes dessinées, atteint de poliomyélite à l’âge de 8 mois, Farid Boudjellal aime à rappeler que « s’il a une patte folle, il n’a pas les ailes brisées ». Il est le scénariste et dessinateur de nombreux albums consacrés au thème de l’immigration (Les soirées d’Abdullah, Mémé d’Arménie), à la crise du logement en France (L’Oud), au racisme (Juifs-Arabes, Jambon-beur, Le beurgeois) et au handicap (Petit Polio).

2Comment aimez-vous à vous présenter ?

3Je suis avant tout un auteur de bandes dessinées issu de l’immigration et de l’exode. Immigration algérienne et exode arménien. Ces deux composantes sont importantes dans mon histoire. Elles sont à l’origine d’une ouverture au monde qui se répercute dans mon travail. J’ai ainsi pu élargir mon point de vue. Je suis né en 1953 à Toulon. À mon accent du sud, on entend que je suis Toulonnais. Je vis depuis vingt-huit ans à Paris et je n’ai jamais pris l’accent parisien. Je suis un véritable Parisien mais, malgré tout, aux yeux des habitants de la capitale, je reste toujours un Méridional. C’est peut-être à l’image de ce que je peux être : toujours un peu à côté. Je n’ai jamais voulu m’enfermer dans un cadre. De même, je ne marche pas comme tout le monde. Je suis handicapé par une poliomyélite contractée à l’âge de 8 mois. Je ne peux le dissimuler à cause de mon déhanchement. Le handicap ne m’a jamais véritablement posé problème dans la mesure où, enfant, j’ai appris à vivre avec. D’ailleurs, j’ai créé un petit héros de bandes dessinées : Petit Polio.

4Comment Petit Polio est-il né ?

5Tout d’abord, il est né d’une profession : auteur de bandes dessinées. Avant Petit Polio, j’avais fait une autre bande dessinée, Le beurgeois. Quand j’ai fini un album, je me demande toujours ce que sera le prochain. Je m’étais beaucoup amusé à faire cet album tiré de la fameuse histoire des sans-papiers, réfugiés dans une église proche. L’église avait été prise par les crs. J’avais trouvé qu’il était facile de toujours s’en prendre à des personnes déshéritées et faibles. J’ai eu l’idée de créer un personnage avec les mêmes origines que moi et qui ne soit pas du tout démuni. Mouloud Benbelek, le personnage principal du Beurgeois, dispose du pouvoir financier. L’idée qui m’animait était la suivante : « Vous vous en prenez toujours aux plus faibles, mais que feriez-vous face à ce personnage puissant ? » Mouloud Benbelek est un personnage assez terrible qui a choqué, notamment les bonnes consciences anti-racistes. Je me suis toujours méfié de ces discours, où le racisme et l’anti-racisme ne sont que des boulets qu’on nous attache à chaque pied. Ce qui prime à mes yeux, ce sont les projets de vie. C’est de là que vient Petit Polio.

6À la suite du Beurgeois, j’avais envie de faire quelque chose de moins cynique. Mon frère, Mourad Boudjellal, éditeur et sans doute mon premier lecteur, me dit alors : « Farid, tu es un auteur, fais-moi du travail d’auteur. » Je dois préciser que, à cette époque, mes deux territoires étaient occupés : d’un côté, l’Algérie était le théâtre des premiers attentats du gia, des fanatiques musulmans ; de l’autre, la ville de Toulon était tombée aux mains du Front national.

7Un jour où j’étais dans un bistrot à Belleville, on me présente quelqu’un qui remarque aussitôt mon accent. Il me demande d’où je viens. Je lui dis que je suis Toulonnais et il me répond : « Tu n’as pas honte ! » Je rétorque que je ne ressens aucune honte. Je comprenais mal alors l’appel au boycott de la ville, lancé par Bernard-Henri Lévy. Je le pensais absurde. Je ne pouvais boycotter ni mon père ni ma mère. Cela n’avait aucun sens. Au contraire, je devais être très présent à Toulon. Je me suis alors investi à Châteauvallon, avec l’ouvrage sur le hip-hop et la culture breakdance. Mon frère Mourad, lui aussi, n’a pas hésité à mouiller sa chemise. Il a édité des pamphlets, notamment le premier livre sur Yann Piat, Qui a tué Yann Piat ? ou encore Ascenseur pour les fachos.

8C’est dans ce contexte que je me suis interrogé sur mes doubles racines, de part et d’autre de la Méditerranée. Je me suis souvenu que, pendant la guerre d’Algérie, j’avais été un petit Algérien, un petit Arabe handicapé. D’une certaine manière, j’avais vécu aussi ma guerre d’Algérie. Concernant cette guerre, je ne voulais pas faire quelque chose à la manière de Jacques Ferrandez, le célèbre auteur de bd. Pas faire de reconstitution historique, car cela ne me correspondait pas. J’avais également en tête ce personnage de Mahmoud, créé dans Le gourbi et que l’on retrouvait dans Ramadan. J’ai donc repris ce personnage, mais en le situant à Toulon. Ce qui a donné lieu au premier tome de Petit Polio. Le deuxième tome a suivi, suite directe et fin d’un cycle de création très ludique. Chaque tome a exigé huit ou neuf mois de travail. Mémé d’Arménie, une autre de mes bandes dessinées, était complètement inattendue. À l’occasion de l’année de l’Arménie, je l’ai rééditée.

9Pouvez-vous nous dépeindre le héros principal de Petit Polio, Mahmoud ?

10C’est en quelque sorte un substitut narcissique : un petit garçon qui me ressemble, sauf qu’il ne s’appelle pas Farid mais Mahmoud. Je prends tout de même une distance. Il ne s’agit pas d’une œuvre autobiographique. Lorsque des lecteurs me rencontrent, ils me reconnaissent pourtant immédiatement. C’est paradoxal car de nombreux auteurs, qui font de la bande dessinée autobiographique avec leur vrai nom, ne sont pas reconnus. Dans mon cas, on me reconnaît : on voit que je boite, on entend l’accent du sud et le nom à consonance maghrébine. Aussitôt, je suis vraiment Mahmoud, malgré les différences entre lui et moi. Le père Slimani et la mère Slimani ne sont pas mes parents. Dans ma famille, nous sommes quatre enfants, alors que leur famille est plus nombreuse. Cette famille et la joie qu’elle respire appartiennent à un univers que j’ai créé. Cette bande dessinée n’avait pas pour fonction de raconter ma vie. C’est une histoire commune qui est à l’origine de Petit Polio. Dernièrement, intervenant dans une classe d’Oléron, constituée pour la majorité de Français de souche, je soulignais que, à travers Petit Polio, ce n’était pas mon histoire que je racontais, mais la leur. Petit Polio aborde la guerre d’Algérie. Or, une guerre entre deux pays crée avant tout des liens et une histoire commune. Je parlais donc de ces liens avec les élèves.

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11Au début de Petit Polio, nous découvrons Mahmoud sur la plage la jambe dans le sable ; pourriez-vous revenir sur cette présentation de votre héros ?

12C’est du vécu. Le sable, disait-on à l’époque, est bénéfique pour les « pattes folles ». Aussi je passais une partie de mes séjours à la plage avec ma « patte folle à l’autruche » ! Cela m’amusait et je me baignais aussi. Je n’ai jamais pris mon handicap vraiment au sérieux. D’ailleurs, cette scène où Petit Polio a perdu sa chaussure orthopédique est une façon de rire du handicap. On peut rire du handicap. J’apprécie les bonnes blagues sur mon handicap à condition qu’elles soient de qualité. Ma « patte folle » mérite certains égards, notamment un humour de qualité !

13À la lecture de Petit Polio, nous découvrons un petit Mahmoud très dynamique malgré son handicap…

14C’est vrai que j’avais tendance à suivre mes amis, à sauter et à faire les quatre cents coups avec eux. Lorsqu’on est gamin (cela m’a certainement aidé par la suite), on est constamment dans l’effort. On veut suivre les copains, qui ne se demandent pas si on est fatigué ou non. Eux, ils courent et, du coup, ils oublient un peu le handicap. Les personnes en situation de handicap sont ainsi constamment dans l’effort, surtout dans une société exigeante comme la nôtre.

15Lorsque je me suis rendu à Oléron, j’ai pu constater comment, dans certaines gares, rien n’est encore fait pour les personnes à mobilité réduite. Politiquement, ceux qui sont handicapés sont toujours pris en otage, mais les responsables politiques manquent de volon- tarisme. Il est pourtant possible de tenir un discours d’obligation : « Vous avez une année pour réaliser cela, pas davantage ! » Impossible de négocier sur des questions si essentielles ! Qu’attend-on, par exemple, pour faire obligation de placer, dans les magasins ou à la poste, des panneaux de priorité ou d’accessibilité dédiés aux personnes en situation de handicap ? Elles n’ont pas forcément envie de toujours demander une faveur ou de sortir leur carte. À la poste, pas la moindre affichette et de rares chaises souvent occupées. Dans mon cas, la station debout m’épuise. On voit ici combien les politiques se désintéressent de ces problèmes : ils font des discours, mais les actes ne suivent pas.

16Comment s’est déroulée votre enfance ?

17J’ai très vite connu l’échec scolaire en raison de la maladie : poliomyélite et asthme, qui m’ont empêché d’aller à l’école du cours moyen jusqu’à la classe de troisième. J’ai dû me débrouiller seul. Par la suite, j’ai passé le certificat d’études. On appelait cela « fin d’études ». Tous mes amis de Toulon qui possèdent leur fin d’études sont des ouvriers. Un seul a réussi, il s’occupe actuellement d’une radio locale. J’ai ensuite passé un cap d’employé de bureau pour me rendre compte qu’il était réservé exclusivement à un public féminin. En clinique-maison de repos, j’ai préparé le baccalauréat G2, que j’ai obtenu à 23 ans. J’ai fait deux années à l’université : l’une en lettres, l’autre en sociologie. Je n’étais pas très assidu. En revanche, je dessinais beaucoup, j’avais déjà mes histoires à raconter. Voilà mon itinéraire.

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18Dans Petit Polio, quel regard sa famille, ses amis, les passants portent-ils sur Mahmoud ?

19Dans le meilleur des cas, un regard compatissant. Ils sont touchés par un gamin avec un appareil orthopédique, qui a l’air vif et bouge beaucoup. Je l’ai fait assez mat de peau, ce qui n’est pas mon cas. D’où de nombreuses questions : le handicap fait-il oublier son arabité ? Son arabité est-elle vue comme un handicap ? Constitue-t-elle un handicap plus important que sa « patte folle » ? Ces interrogations peuvent surgir, pourtant je ne les crois pas essentielles. Mahmoud est touchant parce qu’il est dans l’effort, comme je le suis. L’effort s’accompagne souvent d’un bénéfice. Personnellement, je ne me considère pas aujourd’hui comme une personne handicapée, d’autres le sont tellement plus que moi. J’ai une « patte folle », mais je n’ai pas les ailes brisées.

20À ce propos, je me souviens d’un jour où je faisais une intervention en milieu carcéral avec des mineurs. Parmi eux, un jeune d’une quinzaine d’années, en détention, m’emprunte Petit Polio. Le lendemain, il me le rend. Je lui demande si le livre lui a plu :

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« Qu’est-ce que tu en as pensé ?
– Petit Polio, il a de la chance.
– Pourquoi a-t-il de la chance ?
– Parce que lui, il connaît son handicap ; moi, je ne connais pas le mien. »

22Très émouvant ! Une prise de conscience sous-tendait cette question essentielle : « Qu’est-ce que le handicap ? » J’ai la chance que le mien soit localisé à la jambe droite, quand d’autres sont paraplégiques. Même dans le handicap, nous sommes tellement inégaux. Il existe différentes formes de handicaps et autant d’élans de vie. Finalement, la polio, l’asthme, la circoncision ne sont pas des handicaps trop lourds !

23Votre travail s’inscrit pleinement dans l’Histoire avec des références au général de Gaulle, à la Vè République et à la guerre d’Algérie. Pour vous, que signifie « être français, être algérien » ?

24Né en 1953, je me souviens de la guerre d’Algérie, de Mai 68, de la première marche pour l’égalité. Je suis français par filiation, mon père s’étant fait naturaliser français. Mon grand-père a fait trois guerres pour la France et a d’ailleurs été décoré. Peu de temps avant sa mort, ma mère a voulu lui faire obtenir une pension. Il était alors en Algérie. On nous a dit d’aller rencontrer une personne à Marseille, elle s’est contentée de répondre : « Il n’y a pas de pensions pour les melons ! » Or, dans ma famille, nous avons toujours été très informés de nos devoirs, mais aussi de nos droits, que nous avons su défendre. Je revendique qu’être français, c’est être citoyen de ce pays. Je m’appelle Farid Boudjellal et mon prénom ne figure pas dans le calendrier de la poste : je ne demande pas que l’on me déroule le tapis rouge, mais je n’accepte pas que l’on ne fasse pas grief de cela.

25À l’occasion de la sortie de l’un de mes albums, lors d’une séance de dédicace, dans la région lilloise, où le Front national était très présent, j’avais réalisé un dessin dans la presse pour annoncer mon passage. J’avais dessiné mon personnage qui disait : « Farid Boudjellal dédicacera, à telle heure, à tel endroit… Entrée interdite aux skinheads et au Front national. » Un élu du Front national est aussitôt venu m’interpeller : « Alors, les membres du Front national ne peuvent pas entrer ? » Je lui ai expliqué qu’il s’agissait d’une boutade et que, s’il le désirait, il pouvait acheter un de mes albums. Il m’a répondu : « Oui, mais moi, si je vais chez vous… » Je me suis alors fâché : « Ici, c’est chez moi, mon grand-père a fait trois guerres pour la France, tandis que le vôtre écrivait pour la Gestapo. » Il a voulu me tuer !

26Je ne fais aucune concession sur ce point, même si j’encours une mise à l’index. Je ne suis pas dans la négation revendiquée par certains jeunes, qui se posent des questions identitaires et se présentent comme étrangers. Je ne suis pas un étranger, je suis chez moi ici. Et lorsque je suis en Algérie, je suis chez moi également. Quand je vais là-bas et que l’on me présente comme immigré, cela ne me dérange pas. Je revendique cette culture de l’immigration. Au départ, on m’appelle l’immigré et une fois que l’on connaît mon prénom, on m’appelle Farid. Il s’agit de ma culture. Il existe une culture de l’immigration.

27Mahmoud a du mal avec ces questions. À un moment, il lance à son père : « Je suis pauvre, je suis polio et je suis algérien. »

28Oui, justement parce que c’est un enfant, qui a un chemin à faire. En réalisant cette scène, je pensais que, lors de débats où l’on prend l’immigration en otage ou lorsqu’il est question du Front national, on ne se soucie jamais des jeunes qui sont mis à l’index. Un gamin issu de l’immigration, qui voit des affiches et entend ces discours, se trouve présenté comme un étranger, voire comme un problème. Or, un enfant a horreur d’être marginalisé, il a besoin d’être relié au groupe. Mahmoud veut lui aussi appartenir au groupe. Et soudain, il se rend compte qu’il est en danger à travers la scène du tramway, où un Algérien se fait lyncher pour un ticket non payé. Un de ses copains lui dit : « Regarde, il ressemble à ton père. » Mahmoud prend conscience du danger : il pourrait subir le même sort. Il ne veut pas être étranger. Sans appartenance au groupe, un enfant est dans la souffrance.

29Un autre exemple va dans le même sens. Un de mes amis, Roland Monpierre, est un dessinateur antillais. Il est noir. Nous partageons le même amour pour Mandrake, une bande dessinée dont le héros principal blanc, Mandrake, est toujours accompagné de Lothar, un grand homme noir. Un jour, je demande à Roland à qui il s’identifiait dans sa jeunesse : à Mandrake, le héros, ou à Lothar, son serviteur ? Il me répond qu’il s’identifiait à Mandrake et qu’il n’a découvert sa négritude que par la suite. Il a appris qu’il était noir, lorsqu’on l’a présenté en tant que noir. Il en est de même pour un enfant arabe : il va dire qu’il est arabe parce qu’on l’a présenté en tant qu’arabe. À mon époque, les insultes étaient nombreuses : « melon » « bicot », « bougnoule », « raton », « crouille ». Revendiquer son arabité revient donc à revendiquer une arabité salie. On est dans quelque chose de tragique, quelque chose de souillé. Un réel travail doit être fait pour retrouver ne serait-ce qu’une image positive de soi. Il est évident que Petit Polio va être par la suite dans ces questionnements par lesquels je suis passé. Je reviens à mon premier discours : deux choses sont importantes, la revendication et le refus de se laisser enfermer dans un statut d’étranger.

30Dans le cadre d’une autre séance de dédicace, en banlieue, des jeunes issus de l’immigration maghrébine m’interpellent :

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« Monsieur, Monsieur, vous êtes un rebeu ?
– Oui, je suis un rebeu.
– Non, Monsieur, vous n’êtes pas un rebeu.
– Pourquoi je ne suis pas un rebeu ?
– Parce que les rebeu ne font pas de livres. »

32Je me suis rendu compte de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et du chemin qu’il reste à faire. Je me mets volontiers à leur place : j’aurais été content que quelqu’un arrive avec ses bouquins. En même temps, je leur suis reconnaissant car, grâce à eux, mon travail a un sens.

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33Dans Petit Polio, il y a un passage particulièrement intéressant. Mahmoud vient d’assister au passage à tabac de l’Algérien qui n’avait pas son ticket. Il rentre chez lui et se réfugie dans Kiwi, cette bande dessinée où Blek le Roc lui vient en aide. Pensez-vous que la bande dessinée peut être un vecteur d’inclusion ?

34Il s’agit d’un hommage à Blek le Roc. C’est une bande dessinée à laquelle je dois tout. J’étais un fan de Blek le Roc, ce qui m’a poussé à faire de la bande dessinée. Blek le Roc est la bande dessinée de la guerre d’Algérie. Elle a été plébiscitée là-bas. Les Algériens de ma génération en sont tous amateurs. Mon père, qui pourtant lisait rarement, connaissait Blek le Roc. Kiwi était le seul livre à la maison. Il s’agissait d’un petit format auquel j’ai voulu rendre hommage. Non seulement, je lui rends hommage mais Blek vient aider Mahmoud. Je suis narrateur et n’oublions pas que le petit Mahmoud, tout en bouquinant Kiwi, vient de subir un traumatisme. Il prend conscience, comme le dit le médecin, de son origine algérienne, en même temps que de son handicap et de sa pauvreté. C’est une sorte de cumulard !

35Dans vos albums, vous donnez à voir des personnes que nous avons peu l’habitude de voir : je pense aux immigrés, aux personnes en situation de handicap. Tant d’un point de vue personnel que professionnel, que vous apporte de montrer ceux que l’on voit rarement ?

36Les points de vue personnel et professionnel sont étroitement liés. Mon métier est un projet de vie. Donner à voir ces personnes me permet, comme créateur, d’être en terrain vierge. Or, il existe de plus en plus de bandes dessinées que je qualifie « spécifiques ». Il y a Marjane Satrapi, Joann Sfar. À l’époque, j’étais pratiquement seul. Il existait une histoire de Mœbius, intitulée Cauchemar blanc, dans laquelle un travailleur immigré était victime d’une ratonnade. Cette bande dessinée portait, non sur l’immigration, mais sur le racisme. Le personnage à Mobylette ne dit rien : il est là pour se faire lyncher. Ceux qui parlent sont les racistes. En lisant cette belle bande dessinée, je me suis dit qu’il serait utile de réaliser quelque chose où l’immigré parle, prenne la parole. J’ai donc commencé avec Abdullah qu’on trouve dans L’oud, Le gourbi et Ramadan. Faire un album de bande dessinée qui s’appelle Ramadan était alors osé.

37Dans Ramadan, le personnage de Mahmoud est déjà présent.

38Oui, mais il est plus âgé. Il est adolescent et ce sont les années 1970-1980. Je me suis rendu compte qu’il est difficile de faire coïncider les périodes : dans la trilogie (Loud, Le gourbi et Ramadan), Mahmoud a dix ans de moins que moi, alors que, dans Petit Polio, nous avons quasiment le même âge. Si je réédite la trilogie dans cette collection, je devrai donc jouer sur les années. Mahmoud a d’abord été créé dans Le gourbi, la famille Slimani étant une famille nombreuse. Dans L’oud, Nourredine recher-che sa sœur et, au début de l’album, il se trouve à Toulon. Mon premier album commence donc dans cette ville, le deuxième tome se situe à Paris chez la famille Slimani, que je crée, curieusement, au moment de la marche pour l’égalité. Lorsque les marcheurs arrivent sur Paris, le journal Libération me demande une page, que je réalise entièrement avec les Slimani. Je les crée graphiquement à ce moment-là et les reprends par la suite dans Le gourbi. Le début de l’album ne s’ouvre pas sur des dessins, mais sur des plans, sur des petits croquis montrant le minuscule appartement dans lequel vivent les Slimani. J’aborde la crise du logement en France. Les critiques titrent : « sos racisme en bande dessinée ». Je faisais pourtant de la bande dessinée bien avant la création de sos racisme. On a associé mon album aux mouvements anti-racistes. Le gourbi est également paru en Algérie, et les Algériens l’ont lu tel qu’il était : une histoire sur la crise du logement en France. Si Ramadan paraissait aujourd’hui, il serait sûrement reçu comme un ouvrage islamiste, fondamentaliste et intégriste. Les albums sont lus selon un environnement politique, social et historique. Cela a toujours été le cas pour les miens.

39Quelle a été la réception de Petit Polio ?

40Plutôt favorable, dans la mesure où je commence à avoir un public qui apprécie mon travail et attend mes albums. Petit Polio a été quelque chose de nouveau pour moi, car je suis entré dans le livre jeunesse. Petit Polio est très étudié en collège et au lycée. Le personnage de Petit Polio est d’une certaine façon l’anti-Titeuf. Titeuf est une excellente bande dessinée, mais c’est une industrie, à l’instar d’Astérix, Lucky Luke, Tintin. Je ne peux pas faire de Petit Polio sur commande. Titeuf est un personnage immuable, tout comme Astérix ou Tintin, il ne bouge pas. À l’inverse, Petit Polio grandit. Dans le prochain album intitulé L’année Ventoline, il part se faire soigner dans une clinique, que j’ai connue, spécialisée dans le traitement des maladies respiratoires.

41Quelles ont été les réactions chez des jeunes écoliers à la lecture de Petit Polio ?

42« Monsieur, est-ce que ça fait mal ? » ; « Qu’est-ce que la poliomyélite ? »… Le plus intéressant, ce sont les témoignages reçus par la suite : les enfants m’ont envoyé des lettres et des mots de remerciement.

43Dans la trilogie, Mahmoud a 17 ans, il est très « rock » et n’hésite pas à porter un pantalon moulant.

44Dans les années 1960-1970, l’époque était vraiment rock. C’était Presley, la brelle, la banane, le rockabilly. Pour une réédition, j’enlèverai peut-être la banane au jeune Mahmoud ! En revanche, je lui laisserai son pantalon en cuir. Je trouvais drôle qu’il veuille faire ressortir sa « patte folle » ! Il a beaucoup d’humour et ne prend pas son handicap au sérieux. Il sait cependant très bien que celui-ci est visible, puisqu’il est déhanché en diable. J’adore cette expression.

45Une anecdote. Il y a déjà quelques années, mon frère Mourad, qui créait un festival de bande dessinée, était accompagné d’un journaliste, qui ne me connaissait pas mais me croisait très fréquemment. De mon côté, je ne lui parlais pas et gardais une certaine distance. Un jour, Mourad me dit, en éclatant de rire, que le journaliste lui avait recommandé de faire attention à un espion, un « homme déhanché en diable », qu’il voyait toujours tourner autour d’eux. Quand il a appris que nous étions frères, il a beaucoup ri lui aussi. Mon handicap a souvent été une source d’humour. Le fait d’en rire n’empêche en rien l’émotion. Je préfère en rire : on dit que c’est la politesse du désespoir. Je connais toutefois certaines personnes choquées par l’humour que pouvait susciter ma « patte folle ». Pourquoi refuser l’humour de qualité ?

46Dans Ramadan, Mahmoud n’hésite pas à mettre en avant sa chaussure orthopédique puisque, à un moment, on peut le voir en train de la cirer ?

47Oui, dans Ramadan, où Mahmoud est opéré, il y a l’histoire de la broche. Il s’agit d’une expérience vécue, simplement modifiée pour en faire une histoire. Dans un premier temps, je l’ai racontée sous forme d’une nouvelle de cinq pages, reprise dans Ramadan. Dans la première mouture, le narrateur était Mahmoud lui-même (voix off). La seule différence entre la bande dessinée et la réalité était que le gamin, me faisant souffrir, le faisait vraiment par haine de l’autre. Je l’ai compris en voyant sa famille. Ils étaient peu perméables à la différence. On lui avait communiqué une haine qui n’était pas la sienne, mais je ne voulais pas introduire cette notion. Je trouvais que l’album Ramadan était déjà assez dense. Je travaille volontairement sur une pagination limitée et ayant beaucoup de choses à dire, je suis contraint de resserrer. Petit Polio, par exemple, aborde de nombreux thèmes : l’immigration, la guerre d’Algérie, le handicap, la mort. Faut-il dire ou non la mort aux enfants ?

48Mahmoud n’est pas seul dans cette bande dessinée. Il y a également le petit Rémi qui m’a aidé à faire le second tome. J’avais la fin, le deuil. Une fois cette scène trouvée, la tombe de la mère avec le poème de Victor Hugo, j’ai compris que j’étais parti pour un mélodrame alors que le premier tome était plutôt humoristique (notamment avec l’histoire de De Gaulle). J’ai beaucoup aimé procéder de la sorte. Cela devient de plus en plus grave et tombe ensuite dans le mélo. Les amateurs d’émotions fortes, qui découvriront ces deux tomes réunis en un seul album, apprécieront.

49De Oud à Petit Polio, on note le passage du noir et blanc à la couleur. Comment ce changement s’est-il opéré ?

50J’avais acheté une boîte d’aquarelle de qualité. L’aquarelle me fascinait, mais je n’arrivais pas à m’en servir. J’ai dû attendre quelques années. Un jour, j’ai reçu une proposition d’affiche. Il s’agissait d’un appel d’offre pour réaliser l’affiche du Gone du Chaâba, film tiré de l’ouvrage d’Azouz Begag. De nombreuses personnes avaient été sollicitées, notamment des photographes. J’ai décidé de tenter ma chance, sans y consacrer trop de temps. J’ai effectué des croquis rapides au crayon sur lesquels je repassais un coup d’encre. Puis, j’ai jeté de l’aquarelle, de l’eau, des couleurs, effectuant ainsi de nombreux essais. Quelques jours plus tard, une amie, qui les découvrait, les a beaucoup appréciés. Je lui ai fait remarquer leur côté maladroit : on voyait le crayon. Elle m’a rétorqué que cette maladresse faisait la force de l’affiche. Elle la trouvait d’une telle fragilité qu’il en émanait de la chaleur et de la vie. Alors que je prenais un train pour Toulon, la responsable du projet m’a appelé pour m’annoncer une bonne et une mauvaise nouvelle : mon affiche avait été sélectionnée, mais le dessin était pris tel quel, sans retouche ni remise au propre. Le réalisateur avait tellement aimé le dessin qu’il le voulait tel quel. Une fois agrandi, on voyait toutes les imperfections et, d’un coup, il y avait comme un handicap dans l’affiche. C’est ce que je recherchais pour Petit Polio. Il symbolise l’enfance ; je désirais qu’il ressemble aux dessins aux crayons de couleur, que je faisais, enfant, dans mes cahiers de récitation. Je voulais qu’il y ait quelque chose de l’enfance et du handicap.

51N’oublions pas que l’on dessine aussi avec son corps. Il m’est difficile de faire marcher un personnage droit, j’ai tendance à le faire naturellement déhanché… en diable. Ce n’est pas évident pour moi, j’étudie, j’analyse. Cela m’a énormément apporté de travailler avec un ami que j’avais sollicité pour des crayonnés au propre. Je travaillais sur un crayonné de quelqu’un qui ne boite pas et qui, en plus, a un dessin en mouvement. Lorsque je reprenais ces dessins pour les encrer, j’étais tout étonné. Je mettais mon style sur une anatomie qui m’était étrangère. Expérience très enrichissante. Dans Petit Polio, tous mes personnages boitent. J’ai un mal fou à ce qu’il en soit autrement. Mon dessin boite, je le vois au déhanchement des personnages, qu’ils soient en position debout ou en mouvement. Lorsqu’un dessin est retourné, mis à l’envers, on le constate facilement. Mes personnages observés à l’envers tendent, comme moi, à partir vers la droite… même si je suis de gauche !

52Comment peut-on qualifier votre trait dans Petit Polio ?

53Au départ, dans la trilogie, j’étais beaucoup plus styliste, je ciselais le trait. Dans Petit Polio, je jette des dessins, des couleurs, des aquarelles. Il s’agit d’un dessin jeté. C’est un trait que certains qualifient de semi-réaliste, c’est-à-dire assez réaliste et, en même temps, assez stylisé. C’est le dessin de quelqu’un sans véritable formation graphique, qui s’est débrouillé tout seul avec les moyens du bord. Mais, avec mon expérience, je parviens à « tricher ». Dans Petit Polio, je veille à ce que le dessin soit lisible. Pour les pages faites en couleur directe à l’aquarelle, une surabondance d’images empêche la lisibilité. Pour ma part, je peux me permettre de mettre dix images, voire douze, par page, cela reste très lisible. Je veille toujours à ce que la lecture demeure accessible à tous.

54Avez-vous fait une école de dessin ?

55Non. À mes débuts, c’était le grand mépris pour la bande dessinée. Grâce au phénomène Astérix, donc à Goscinny, elle a gagné ses lettres de noblesse. Il n’existait aucune école. Je crois qu’il y avait Pichard, un excellent dessinateur qui dessinait Paulette scénarisée par Wolinski. Georges [Wolinski] dispensait un cours. Il était d’ailleurs le professeur de David B. Il s’agissait d’un enseignement dans une section d’arts plastiques ; l’école d’Angoulême n’existait pas encore. La bande dessinée était une sorte de banlieue artistique, on apprenait seul. C’est seulement à la suite d’Astérix, que sont apparues Charlie Mensuel, L’écho des savanes, Métal hurlant, Fluide glacial, puis les revues critiques. Une des premières revues critiques à voir le jour a été Giff-Wiff, une revue ronéotypée qui, curieusement, a été créée par des cinéastes. Resnais, Fellini, Rohmer et Umberto Eco y participaient. Nous sommes reconnaissants à ces cinéastes qui ont toujours aimé lire des bandes dessinées. Picasso lui-même était un amateur de bandes dessinées. Il disait que son seul regret était de ne pas en avoir réalisées. À voir Le mystère Picasso de Henri-Georges Clouzot, on se dit qu’il aurait été parfaitement à l’aise, au regard de son amour pour le dessin. J’ai appris d’ailleurs qu’il avait insisté pour que ses amis séjournant aux États-Unis lui ramènent la bd Pim Pam Poum.

56Pouvez-vous réagir à cette phrase : « Dans l’univers le plus noir, il faut toujours garder quelque chose de positif » ?

57C’est une phrase que m’avait dite Georges Wolinski, le fameux dessinateur qui a travaillé à Hara-Kiri et à Charlie Hebdo, président du Festival d’Angoulême, il y a peu. Il a prononcé cette phrase lorsqu’il s’occupait de Charlie Mensuel aux éditions du Square. Charlie Hebdo au départ était Hara-Kiri Hebdo. Ce dernier ayant été censuré, on publiait dans Charlie mensuel, qui est devenu Charlie Hebdo. J’ai donc diffusé ma première histoire d’Abdullah dans Charlie Mensuel. Quand je lui ai présenté Ratonnade, ma deuxième histoire, Wolinski m’a fait remarquer qu’elle était violente et que, même dans les histoires les plus noires, il existait toujours un élément positif susceptible de renforcer le propos. Il avait raison, mais j’étais alors dans une sorte de traumatisme que j’avais besoin d’exprimer. Il est essentiel de trouver l’apaisement avec soi-même, avec ses idées.

58Est-ce valable pour le handicap ?

59C’est possible, sachant que, en ce domaine, nous sommes tous inégaux. Certaines personnes handicapées sont dans l’impossibilité de négocier avec elles-mêmes.

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60Pour vous, quelles sont les fonctions de la bande dessinée ?

61Elle a les mêmes fonctions que la littérature, le cinéma ou le théâtre. C’est un art narratif qui, pendant des années, a été cantonné à une littérature jeunesse. Désormais, on se rend compte qu’il est possible de traiter ainsi tous les thèmes. Cet art en permet à la fois une autre approche et une autre lecture.

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62La bande dessinée a une façon de développer le temps qui n’appartient qu’à elle. Une histoire n’est pas traitée de la même façon en bande dessinée qu’au cinéma ou en littérature. La littérature repose sur le verbe : « Il était une fois. » La spécificité du cinéma est la possibilité du temps réel. Je pense à La soif du mal d’Orson Welles ou à La corde d’Alfred Hitchcock, où il effectue des raccords entre chaque bobine. Mais fondamentalement, le cinéma repose sur des morceaux de temps réel. En bande dessinée, l’espace temps se situe entre deux images, où il peut s’être écoulé un centième de seconde ou des milliards d’années. Une autre spécificité de la bande dessinée est le support. Elle a besoin du papier pour exister. Une bd sur écran est déjà du dessin animé. Un roman sur écran, sur un mur ou n’importe quel autre support, reste un roman.

63Un auteur de bande dessinée est bien plus dans le livre qu’un romancier. Il travaille en vis-à-vis. Le fait de tourner la page est déjà une transition narrative. Il a en tête le « chemin de fer » de la totalité de son livre. Si son ouvrage fait cent pages, il importe peu à l’écrivain que ses cent pages dactylographiées ne constituent que soixante pages en format livre. L’auteur de bandes dessinées, lui, veille à l’ensemble : couverture, papier, pages de garde, etc. La première dimension, comme dans tous les arts narratifs, est le temps. Je me suis beaucoup inspiré des comics strips réalistes américains, qui jouent précisément sur cette interruption narrative génératrice de suspense. Dans les comics strips, chaque jour paraissait une séquence de trois images quasiment en temps réel, sans ellipses. La suite était à découvrir le lendemain. Un suspense quotidien en naissait. C’est ainsi que fonctionne mon écriture, mon découpage. Je travaille le strip, qui est une unité de temps subjective, un temps de lecture personnalisé. Des auteurs, comme Hergé, jouaient sur la dernière image, à chaque fin de page. Il ne faut pas oublier que, à l’origine, Tintin n’est pas de l’album mais de la presse. À la lecture d’un album de Tintin, vous lisez une aventure presse qui a été réunie en album.

64Connaissez-vous cette phrase de Renoir : « C’est le spectateur qui finit le film » ?

65Elle est valable pour la bande dessinée. Ce qui importe par-dessus tout est la liberté du lecteur. La bd doit toujours être ouverte et permettre au lecteur de faire, si on peut dire, son propre cinéma.

66Concernant les liens entre handicap et bandes dessinées, vous êtes-vous interdit certaines postures ou certains gestes ?

67Je ne m’interdis rien, mais au bout d’un certain moment, ce sont les personnages qui deviennent autonomes et décident. Je me souviens d’un lecteur me demandant un nu de Jamila, une de mes héroïnes. Il me fait part de son amour pour les héroïnes dévêtues. Je lui ai dessiné Jamila habillée, en train de lui lancer : « Je n’aime pas les voyeurs ! » Dessiner une femme nue ne me gêne pas, je participe à des ateliers de modèles vivants. Dessiner le corps ne me pose aucun problème, mais Jamila a une histoire et une éducation. Elle vient de l’Islam et ne se découvre pas si facilement. Je me souviens de l’album de Christin et Gœtzinger, La voyageuse de petite ceinture, où leur héroïne ne cesse de se déshabiller. Deux cas de figure sont envisageables. Soit elle se met à nu par défi ou par provocation, ce qui ne correspond pas trop à son personnage, soit elle ne se dévêt pas car issue de l’islam. Si elle se déshabille, cela doit avoir un sens. À un moment, dans Ramadan on découvre les fesses de Petit Polio à sa sortie de douche et les enfants se moquent de lui ; cela ne me dérange pas. Il faut toujours se demander ce que veulent les personnages. Le père Slimani n’a pas envie que le lecteur voie son sexe. Je ne le dessinerai donc jamais dans cette situation. En revanche, dessiner la « patte folle » de Mahmoud ne pose aucun problème, ni au personnage ni à son créateur. Le respect des personnages est primordial. Si on ne respecte pas ses personnages, ils n’existent plus. Dans le cas d’un dessinateur licencieux, érotique, je comprends, il travaille sur le corps. C’est autre chose, mais ce n’est pas mon cas.

68Au cours de l’entretien, vous avez eu ces mots : « Je dessine avec mon corps » ?

69Il y a quelques années dans un festival en Algérie, un dessinateur tunisien a acheté ma trilogie. Je n’avais pas encore fait Petit Polio. Le lendemain, il est venu me voir, très ému, et m’a dit que je dessinais avec mon corps. Il m’a offert un dessin sur lequel il m’avait représenté en pied. Il avait fait de ma « patte folle » un porte-plume. Je me suis complètement reconnu dans le dessin.

70Certaines bandes dessinées qui abordent le handicap vous ont-elles marqué ? Je pense notamment à L’ascension du haut-mal de David B., où l’auteur aborde sur cinq tomes l’épilepsie de son frère.

71Je crois que David B. a surtout besoin de se réconcilier avec son frère épileptique. Il est intéressant pour des personnes en situation de handicap d’entendre ce que disent à leur sujet les « bien portants ». Cette parole peut être mièvre, paternelle, compatissante ou violente, mais elle est toujours légitime. La perception qu’a David du handicap est d’une grande noirceur. Il a tendance à inverser les rôles. Ce n’est pas lui la victime, mais son frère. On a l’impression que ce dernier lui a gâché son enfance. Il va même jusqu’à désirer sa mort. Je me suis demandé si ma propre famille avait éprouvé les mêmes sentiments à mon égard, parce qu’un malade, un handicapé est difficile à vivre. Comment peut-on dessiner (de façon remarquable, car David est un excellent dessinateur) son propre frère, les yeux écarquillés, un filet de sang coulant sur les lèvres ? Personnellement je serais incapable d’offrir ainsi un membre de ma famille en pâture au lecteur. Avec Petit Polio, je vends ma « patte folle », mais c’est la mienne, elle m’appartient, j’en fais ce que je veux. L’épilepsie du frère de David ne lui appartient pas, même si elle a gâché son enfance. À mon sens, un album autobiographique qui ne débouche pas sur la réconciliation est suicidaire. Mais j’arrête de médire sur mon vieil ami. Peut-être suis-je un grand naïf ! Face à une page blanche, j’essaie de mettre, non ce que j’ai de pire, mais ce que j’ai de meilleur en moi.

Français

Résumé

Auteur de bandes dessinées, Farid Boudjellal ne conçoit pas qu’une pensée se forme sans forme pensante. Dessiner constitue pour un lui un projet de vie. Grâce à son album Petit Polio, Farid Boudjellal nous dépeint les aventures du petit Mahmoud atteint de poliomyélite. En revenant sur les spécificités du neuvième art, cet artiste propose une nouvelle approche et lecture du handicap. La technique, mise au service de la vulnérabilité, contribue à faire de la bande dessinée une source d’inclusion.

Entretien avec
Farid Boudjellal
Entretien conduit par
Mouloud Boukala
Conçu et retranscrit par
Charles Gardou
Mouloud Boukala
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Mis en ligne sur Cairn.info le 02/11/2007
https://doi.org/10.3917/reli.025.0115
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