CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La célébrité dont jouit Jean Marc Gaspard Itard est quelque peu paradoxale. Voilà un homme qui, promoteur ardent de la démutisation, a consacré sa vie à l’éducation des enfants sourds et muets ; qui, par une intense production scientifique, a jeté les bases de l’oto-rhino-laryngologie moderne, et qui est connu pour la seule tentative d’éducation d’un enfant, ni sourd ni muet de surcroît, et dont il reconnaîtra qu’elle fut, partiellement du moins, un échec. Mais cet échec fut plus fécond que bien des réussites et Itard, en quelques feuillets (il rédigea, à propos de son expérience, deux mémoires qui en tout et pour tout ne dépassent pas cent pages), laisse à la postérité quelques-uns des fondements de ce qui deviendra, après lui, l’éducation adaptée et pose les éléments essentiels d’un débat toujours d’actualité : celui des limites de toute tentative d’éducation.

2Itard [1] naît en 1774. Après des études à Marseille et une tentative malheureuse dans une carrière de banquier, il intègre l’hôpital militaire de Soliers où il suit les leçons d’anatomie du professeur Laray. Celui-ci, nommé au Val-de-Grâce à Paris, encourage Itard à le rejoindre. Esprit ouvert, le chirurgien Itard suit alors l’enseignement de l’aliéniste Philippe Pinel [2] et, bientôt, en 1800, devient médecin-chef de l’Institution impériale des sourds-muets, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1838. Son activité se déploiera sur tous les fronts : recherche scientifique, et c’est le Traité des maladies de l’oreille et de l’audition publié en 1821 ; invention technique, celle, par exemple, de l’acoumètre, instrument destiné à mesurer le degré de surdité ; innovation pédagogique, il met au point et perfectionne sans cesse une méthode d’oralisation dont il sera l’ardent propagateur.

Croire en l’éducabilité

3Quelque temps après sa nomination à l’Institut des sourds-muets, on lui confie un enfant dont l’origine fascine et fait jaser le tout Paris. Il s’agit rien moins que d’un enfant des bois, d’un sauvage, maintes fois vu, pris et repris mais qu’on tient cette fois fermement [3]. Écoutons la description qu’en donne Itard : « Les espérances les plus brillantes et les moins raisonnables avaient devancé à Paris le sauvage de l’Aveyron. Beaucoup de curieux se faisaient une joie de voir quel serait son étonnement à la vue de toutes les belles choses de la capitale. D’un autre côté, beaucoup de personnes recommandables […] crurent que l’éducation de cet individu ne serait l’affaire que de quelques mois, et qu’on l’entendrait bientôt donner sur sa vie passée, les renseignements les plus piquants. Au lieu de tout cela que vit-on ? Un enfant d’une malpropreté dégoûtante, affecté de mouvements spasmodiques et souvent convulsifs, se balançant sans relâche […], mordant et égratignant ceux qui le contrariaient, ne témoignant aucune espèce d’affection à ceux qui le servaient ; enfin, indifférent à tout, et ne donnant de l’attention à rien. » L’enfant est présenté à Pinel qui, ayant examiné l’état de ses fonctions sensorielles et intellectuelles, conclut à sa totale « idiotie ». « Cette identité menait nécessairement à conclure qu’atteint d’une maladie, jusqu’à présent regardée comme incurable, il n’était susceptible d’aucune espèce de sociabilité et d’instruction. » Itard est d’un autre avis : « Je ne partageai point cette opinion défavorable ; et malgré la vérité du tableau et la justesse des rapprochements (avec l’idiotisme ndr), j’osai concevoir quelque espérance. Je les fondais sur la double considération de la cause et de la curabilité de cet idiotisme apparent. » Si Pinel, en aliéniste, considère l’enfant avec pour référence sa toute récente nosographie et pose un diagnostic péjoratif, Itard l’observe en clinicien et, s’intéressant à son passé, envisage un potentiel développemental. Posture clinique qui se double d’une posture scientifique. Itard prend appui sur un corpus théorique construit : disciple d’Étienne Bonnot de Condillac [4], il considère avec ce dernier que l’homme se fait. Coquille vide à sa naissance, il se construit par l’exercice de ses sens, mobilisés par le commerce de son environnement. Pour Itard, seule la privation prolongée de relations humaines est à l’origine de l’état de l’enfant : « Jeté sur le globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appelle au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée par la nature, et serait, sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux. […] L’homme n’est que ce qu’on le fait être. » Itard constate, comme Pinel l’« idiotie » de l’enfant, mais à la différence de ce dernier, il ne la considère pas comme une déficience irréversible. Fruit d’un déficit de socialisation, l’éducation peut et doit la faire reculer. Qui de Pinel ou d’Itard avait raison ? La question passionna jusqu’au xxe siècle et de Lucien Malson à Bruno Bettelheim, l’on disserta sur la question de savoir si Victor (c’est le prénom qu’Itard attribua à l’enfant) était un enfant sauvage longtemps livré à lui-même dans un environnement sans présence humaine ou bien un enfant autiste récemment abandonné. Là n’est plus, à nos yeux, la question et quand bien même Itard se serait trompé, son erreur fut féconde : il affirme, contre les préjugés et les opinions de son temps, que tout humain est susceptible de bénéficier d’éducation, mais au-delà, il apporte la preuve que, par la mise en œuvre d’une éducation méthodique, la déficience n’est pas une fatalité inscrite dans une hypothétique nature humaine. Rupture considérable qui fait entrer toute une partie de la population, jusque-là reléguée dans l’infra-humanité, dans la communauté des hommes. Mais cette rupture invite à poursuivre la réflexion. La théorie condillacienne sur laquelle Itard fonde sa conviction de l’éducabilité de Victor est largement réfutée et pourtant, c’est par sa mise en œuvre méthodique et appliquée qu’Itard permet à cet enfant une évolution somme toute considérable. Dès lors est posée la question du statut des théories en éducation. En effet, si une méthode éducative fondée sur une théorie fausse permet une évolution incontestable de ceux qui en sont bénéficiaires, l’on doit envisager l’hypothèse que la pertinence d’une construction théorique en éducation ne repose pas sur sa validité scientifique. Sur quoi alors pendrait-elle appui ? Entrons dans la méthode.

Une éducation « scientifique »

4Itard se fixe des objectifs parfaitement identifiés ce qu’il nomme ses « vues » : « l’attacher à la vie sociale […], réveiller sa sensibilité […], étendre la sphère de ses idées […], le conduire à l’usage de la parole […], exercer sur les objets de ses besoins physiques, les plus simples opérations de l’esprit, et en déterminer ensuite l’application sur des objets d’instruction ». La logique de la progression formelle est admirable. Tout d’abord aménager le cadre de vie ; le rendre agréable, plaisant à l’enfant mais aussi le concevoir de façon à prendre en compte ses habitudes anciennes pour ne les modifier que progressivement en sorte que Victor, évoluant dans un espace qu’il apprécie, accepte les contraintes à venir du travail éducatif. Ensuite, favoriser ce que l’on nommerait aujourd’hui le développement sensori-moteur en multipliant les occasions d’expérimentations sensorielles avant que de s’attacher à la dimension cognitive. Cela fait, l’accès au langage va presque de soi pour pouvoir enfin, à partir des besoins de l’enfant, se préoccuper des apprentissages notionnels, de l’instruction proprement dite.

5Dans la mise en œuvre de ses « vues », Itard va faire preuve d’une imagination débordante. Clinicien hors pair, il observe les conduites de Victor avec une attention aiguë pour construire et adapter en permanence les séquences éducatives qu’il conduit avec lui. « Il entrait dans mon plan de développer (sa sensibilité ndr) par tous les moyens possibles et de préparer l’esprit à l’attention en disposant les sens à recevoir des impressions plus vives. » Constate-t-il l’insensibilité de Victor au chaud et au froid ? Il lui fera prendre des bains chauds – presque brûlants – plusieurs heures par jour jusqu’à ce que : « Au bout de quelque temps notre jeune sauvage se montrait sensible à l’action du chaud et du froid, se servait de sa main pour reconnaître la température du bain et refusait d’y rentrer s’il n’était que médiocrement chaud. La même cause lui fit bientôt apprécier l’utilité des vêtements qu’il n’avait supportés jusque-là qu’avec beaucoup d’impatience. » Itard est au reste très satisfait de constater que cette sensibilité nouvelle au chaud et au froid est à l’origine de la propreté nocturne de Victor qui, ne supportant plus le contact de l’urine froide qui imprègne ses draps, accepte de se servir du vase d’aisances qu’il avait jusque-là dédaigné ! Tous les sens sont ainsi sollicités à partir d’expériences variées de la vie quotidienne dans l’objectif d’en affiner la sensibilité. À la discrimination du chaud et du froid, s’ajouteront bientôt celles du mou et du résistant, du lisse ou du rugueux par exemple. Tout, dans le quotidien de Victor, est pour Itard support éducatif. Il n’est pas jusqu’aux sentiments extrêmes, aux « plus vives affections de l’âme » que les situations de la vie ne manquent pas de provoquer, qui ne soient pour lui des « stimulants nécessaires » : ainsi il n’hésite pas, de façon parfaitement arbitraire, à provoquer la colère de Victor, dans le but de développer, par le vécu de l’injustice, la conscience du juste. « Je ne provoquais (sa colère ndr) qu’à des distances éloignées pour que l’accès en fut plus violent, et toujours avec une apparence bien évidente de justice. » Il convient d’ajouter cependant que si Itard suscite « artificiellement » la colère de Victor, il ne laisse « passer aucune occasion de lui procurer de la joie », et s’emploie à faire « ce qu’il fallait pour recréer et réjouir, souvent jusqu’à l’ivresse, cet enfant de la nature ».

Aménager la nature

6Saisir toute les situations de la vie pour en faire des supports d’éducation (quitte à les contraindre parfois) mais aussi construire, pour exercer les facultés intellectuelles de Victor, un matériel pédagogique ingénieux [5] et personnalisé (lotos, puzzles, etc.) qui permet, par mille exercices soigneusement gradués, de reconnaître, de dissocier, de discriminer, et de parvenir à la représentation de chose. De plus, situations et matériels mettent à chaque fois Victor devant une difficulté inédite : « Les moyens mis en usage […] n’étaient pas autre chose que des obstacles toujours croissants, toujours nouveaux mis entre lui et ses besoins, et qu’il ne pouvait surmonter sans exercer continuellement son attention, sa mémoire, son jugement et toutes les fonctions de ses sens. » En définitive, et Itard en cela se révèle disciple de Jean-Jacques Rousseau [6], il invente l’environnement qu’il met en quelque sorte à la disposition de son élève [7]. Environnement construit, rationnel, apte à susciter l’expérience ; il instrumentalise point par point la théorie condillacienne qui, pour lui, fait référence. En cela, il s’agit bien d’une pédagogie scientifique. La théorie détermine la méthode, laquelle est évaluée en fonction de résultats systématiquement vérifiés.

L’évolution de Victor

7Peut-on faire le constat de réels progrès pour Victor au cours des cinq années que dura son « traitement » ? Assurément et ils sont loin d’être négligeables. Qu’on en juge en n’omettant pas, comme nous y invite Itard lui-même, de considérer que « pour être jugé sainement, ce jeune homme ne doit être comparé qu’à lui-même ». Victor, dans l’exercice de fonctions de la vie quotidienne est devenu parfaitement autonome, dirait-on aujourd’hui. Il est aussi capable de travaux simples, aider à la cuisine, couper du bois, activité dans laquelle il manifeste un réel plaisir. Il affirme aussi de façon claire et adaptée ses souhaits, il est capable de mettre en place des stratégies efficaces pour obtenir satisfaction. Il manifeste des préférences qui ne sont pas confinées à des satisfactions primaires. C’est ainsi, par exemple qu’il éconduit les visiteurs importuns en leur présentant ostensiblement « et sans méprise leur canne, leurs gants et leur chapeau » jusqu’à ce qu’ils prennent congé ! Accessible à l’humour de situation, il éclate de rire lorsque Itard se présente à lui les cheveux en bataille et, sur-le-champ, s’emploie à lui procurer un peigne ! L’expression des affects, réduite à quelques explosions de colère ou de joie dans les débuts s’est considérablement affinée et Itard remarque l’émergence de sentiments complexes et notamment de l’empathie. Témoin cet épisode : Victor est, ordinairement, en charge de mettre le couvert pour les repas. Le mari de Mme Guérin, sa gouvernante, tombe malade et doit être hospitalisé. Victor continue néanmoins à mettre son couvert tous les soirs « quoique chaque jour on le lui fît ôter ». « La maladie eut une issue fâcheuse ; M. Guérin succomba ; et le jour même où il mourut, son couvert fut encore remis à table. […] Témoin de la douleur de Mme Guérin, Victor comprit qu’il était en cause ; et, soit qu’il se bornât à penser qu’il avait mal agi, soit que, pénétrant à fond le motif du désespoir de sa gouvernante, il sentît combien était inutile et déplacé le soin qu’il venait de prendre, de son propre mouvement il ôta le couvert, le reporta tristement dans l’armoire, et jamais plus ne le remit. »

8Cependant, pour Itard, l’échec est patent : si Victor accède à des concepts simples, ceux de grand ou de petit par exemple, s’il apprend l’alphabet et parvient à écrire quelques mots, l’usage du langage parlé lui reste étranger. L’écart entre le signal et le signe linguistique, entre le déchiffrage alphabétique et la construction du sens, ne sera jamais franchi par Victor et Itard, pour lequel le chemin qui conduit de l’ouïe à la parole est un chemin de pure méthode, puisqu’il suppose avec Condillac une continuité du signe au sens, ne peut interpréter cette impossibilité. Il a pourtant la prescience du caractère déterminant du désir humain, témoin ce passage de son premier mémoire. Ayant observé d’une part le goût affirmé de Victor pour le lait, et de l’autre, sa capacité à articuler quelques monosyllabes, il s’emploie à le contraindre, en usant de mille ruses, à prononcer le mot lait sans beaucoup de succès. « Le mot lait a été pour Victor la racine de deux autres monosyllabes, la et li (qu’il prononce à la manière italienne gli ndr). On l’entend fréquemment répéter lli, lli avec une inflexion de voix qui n’est pas sans douceur. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans ce pénible travail de la langue une sorte d’intention en faveur du nom de Julie, jeune demoiselle de 11 à 12 ans, qui vient passer les dimanches chez Mme Guérin, sa mère. Il est certain que ces jours-là, les exclamations lli, lli, deviennent plus fréquentes, et se font même, au rapport de sa gouvernante, entendre pendant la nuit, dans les moments où l’on a lieu de croire qu’il dort profondément. On ne peut déterminer au juste la cause et la valeur de ce dernier fait. Il faut attendre que la puberté plus avancée nous ait fourni, pour le classer et pour en rendre compte, un plus grand nombre d’observations. » Si les précautions d’interprétation sont scientifiquement louables, Itard n’en a pas moins la quasi-certitude de l’inclination de Victor pour Julie. Il n’entrevoit pas cependant, qu’évoqué hors de la présence de cette dernière, et jusque dans ses rêves, « lli » est probablement, pour Victor, l’un des seuls mots réellement chargés de sens qu’il prononcera jamais.

9Si Itard reste prisonnier des limites de sa théorie, et quand bien même l’éducation de Victor ne comble pas tous ses espoirs, il n’en reste pas moins que son évolution est considérable et que s’il ne s’est pas « normalisé » Victor n’en est pas moins largement « humanisé ».

Les théories en éducation, inspiration et contenance

10Nous posions, en ouverture, la question des conditions d’efficience d’une construction théorique en éducation. À l’évidence, la théorie condillacienne d’Itard ne possède pas, pour notre époque, une acceptable validité scientifique. Et pourtant, nous l’avons vu, la méthode qu’Itard met en œuvre est tout entière construite à partir d’elle et repose sur ses attendus. Les exercices, les matériels pédagogiques, tout lui est directement redevable et, avec leur aide, Victor progresse. Nous en déduisons que la valeur d’une théorie en éducation se mesure plus à son potentiel dynamogène qu’à sa scientificité.

11Ce potentiel se décline selon au moins deux axes : l’inspiration, la contenance. La théorie condillacienne est pour Itard une source constante d’inspiration. En mettant en avant la sensorialité, elle le guide et le stimule dans la création des matériels éducatifs, mais elle fait plus : en établissant une continuité entre le corps et l’esprit, elle lui permet de ne pas considérer Victor, tout démuni qu’il soit, comme inéducable et de concevoir pour lui une évolution possible, probable, certaine. Itard peut partir de là où en est Victor, confiant dans la promesse qui est inscrite dans chaque progrès, dans chaque avancée si petite soit-elle.

12Cette théorie est aussi contenante. Elle se prête à l’interprétation des observations cliniques d’Itard. En conséquence, les conduites de Victor ne sont pas aberrantes à son « thérapeute », sa théorie lui permet d’en construire une compréhension, elle leur confère une intelligibilité. Pinel, examinant Victor conclut à l’idiotie. Itard devant le même enfant se pose la question suivante : Si l’on devait « déterminer quels seraient le degré d’intelligence et la nature des idées d’un adolescent qui, privé, dès son enfance, de toute éducation, aurait vécu entièrement séparé des individus de son espèce, [on ne pourrait concevoir pour] cet individu qu’une intelligence relative au petit nombre de ses besoins et dépouillée, par abstraction, de toutes les idées simples et complexes que nous recevons par l’éducation et qui se combinent de tant de manières, par le seul moyen de la connaissance des signes ». C’est parce que sa théorie lui permet de concevoir une logique du « sauvage » qu’est pour lui Victor, qu’Itard peut entreprendre son éducation.

La question des limites

13Il a souvent été reproché à Itard de n’avoir jamais pris en compte Victor en tant que sujet, de ne s’être jamais intéressé à ses désirs propres sauf pour les utiliser au profit de « sa » méthode, de n’avoir jamais tenté de comprendre profondément le « langage » de son élève. D’autres ont suggéré que les progrès incontestables de Victor étaient peut-être davantage le fruit de l’affection de sa gouvernante, M

14Guérin [8], que le résultat de l’action pédagogique d’Itard. Ces critiques, essentielles à nos yeux, ouvrent à une réflexion qui concerne globalement les théories instrumentales en éducation. Balayons l’hypothèse d’une éventuelle indifférence d’Itard à l’égard de Victor. Maints passages dans ses « mémoires » témoignent de son affection pour l’enfant. À plusieurs reprises il est sur le point de cesser son travail car il se rend compte de la détresse de Victor et de la souffrance qu’il lui inflige. Il manifeste à son endroit une réelle empathie et fait preuve d’une saisissante largeur de vue pour ses conduites, même les plus étranges : « Lorsque pendant la nuit et par un beau clair de lune, les rayons de cet astre venaient à pénétrer dans sa chambre il manquait rarement de s’éveiller et de se placer devant la fenêtre. Il restait là pendant une partie de la nuit, debout, immobile, le col tendu, les yeux fixés vers les campagnes éclairées par la lune, livré à une sorte d’extase contemplative […] Il eût été aussi inutile qu’inhumain de vouloir contrarier ces habitudes. » Profondément humain dans son approche de Victor, la limite à laquelle se heurte Itard est celle qui fait barrage à toute théorie quelle qu’elle soit dès qu’elle cède à la tentation de la totalité. L’éducation ne s’y réduit jamais. Processus vivant, continu, pluriel, tissage et maillage en constante construction, l’éducation dépasse toute tentative qui ambitionnerait de la circonvenir. Partant du principe de l’état « adamique » en quelque sorte de son élève, Itard prend appui sur une théorie totale, et, tel Pygmalion, entreprend de le façonner. Sa méthode alors s’apparente à du dressage et, prenant conscience de l’inhumanité qui le guette, Itard renonce.

Conclusion

15La tentative d’Itard [9] est, par bien des aspects, au fondement de l’éducation adaptée. En rupture avec les préjugés de son temps, Itard prouve avec éclat l’éducabilité de tous. La voie est ouverte, et, empruntée par Édouard Seguin puis dans son sillage par Désiré Magloire Bourneville, et par bien d’autres après eux, l’éducation des enfants les plus « arriérés » deviendra petit à petit une réalité. Mais, par-delà cet aspect pionnier, l’œuvre d’Itard porte déjà les questions contemporaines concernant la nature et la portée des théories en éducation. Théories dynamogènes, indispensables pour construire une intelligibilité des condui-tes d’autrui et pour inventer les outils de la méthode, elles deviennent stériles dès lors que prétendant à la vérité. Elles tombent sous le joug des dogmes et c’en est alors fini d’éduquer. Les théories en éducation, pour être efficientes, restent bien, selon le mot de Maud Mannoni, des fictions.

Notes

  • [1]
    Les éléments de biographie sont puisés dans l’ouvrage de Lucien Malson Les enfants sauvages, paru aux éditions 10/18 en 1964.
  • [2]
    Philippe Pinel (1745-1826) est considéré comme l’un des précurseurs le la psychiatrie moderne. Médecin à l’hôpital de Bicêtre puis à la Salpêtrière, il déploie une intense activité pédagogique et témoigne d’un intérêt, très novateur en son temps, pour l’organisation concrète des services hospitaliers. Si la « libération des aliénés » immortalisée par le célèbre tableau de Muller ressortit à la légende, ses travaux scientifiques (Nosographie philosophique et Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale) ont eu, en leur temps, un très fort retentissement.
  • [3]
    Aperçu semble-t-il pour la première fois en 1797 dans le Tarn, il est capturé une première fois en 1798. Il parviendra à s’enfuir pour être repris en décembre 1800 dans l’Aveyron.
  • [4]
    Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780) est un philosophe dont les thèses ont eu un fort retentissement dans son siècle. Ami de Diderot et de Jean-Jacques Rousseau il s’inspire, en les développant, des thèses du philosophe anglais Locke. Pour ce dernier, l’âme humaine, à la naissance, est une tabula rasa et les idées qui vont peu à peu constituer son esprit proviennent exclusivement de son expérience sensible. Le projet philosophique de Condillac consistera à décrire la construction de l’entendement humain, à répondre à la question : comment en vient-on à penser ? Pour lui, l’homme s’approprie le monde par les sens (odorat, ouïe, toucher, vue, goût) et il s’attachera à démontrer que par l’expérience des sensations (là où Locke présupposait une capacité de réflexion) l’homme parvient à développer toutes les facultés de l’intellect et à s’approprier jusqu’au sens moral.
  • [5]
    Ce matériel éducatif suscitera l’admiration de Maria Montessori qui lui fera de larges emprunts lors de la mise au point de sa propre méthode. Il est à l’origine de celui qui, aujourd’hui encore, est en usage pour les activités d’éveil des écoles pré-élémentaires.
  • [6]
    Jean-Jacques Rousseau dans son ouvrage L’Émile, met son héros dans des situations « naturelles » qui sont parfaitement prévues et réglées par son précepteur. La « pédagogie des situations », selon le mot de Michel Favre, que Rousseau imagine pour son Émile est une véritable « mise en scène » de la nature.
  • [7]
    La réflexion relative à l’adaptation de l’environnement sera développée par Bourneville. Grand admirateur de l’œuvre d’Itard, dont il fera rééditer les deux mémoires, Bourneville structurera son service, à l’hôpital de Bicêtre, en sorte qu’il participe, par son aménagement même du soin médico-pédagogique, idée très novatrice en son temps.
  • [8]
    Lorsque, constatant l’arrêt des « progrès » de Victor, Itard cessera son intervention pédagogique, Victor restera aux bons soins de Mme Guérin jusqu’à sa mort.
  • [9]
    Les deux mémoires qu’Itard consacra à son expérience éducative auprès de Victor sont publiés sous le titre : Victor de l’Aveyron aux éditions Allia. L’ouvrage de Lucien Malson, déjà cité, est toujours disponible en librairie. Outre les deux mémoires d’Itard, il propose une réflexion critique à propos des « cas » les plus célèbres. Pour approfondir on lira utilement : Victor de l’Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou, de T. Gineste publié en 1993 aux éditions Hachette et Jean Marc Gaspard Itard, tous les enfants peuvent-ils être éduqués ? de Philippe Meirieu publié par L’École moderne française. De plus, on trouvera dans l’ouvrage de Bruno Bettelheim, La forteresse vide, publié aux éditions Gallimard, un chapitre intitulé « Les enfants loups » dans lequel l’auteur discute d’un diagnostic d’autisme à propos de Victor. On ne saurait oublier l’excellent film de François Truffaut : L’enfant sauvage, très fidèle au récit d’Itard.
Français

Résumé

La tentative d’éducation du jeune Victor de l’Aveyron que conduisit Jean Marc Gaspard Itard à l’aube du xixe siècle marque l’entrée en humanité des enfants « idiots ». Elle prouve, contre le sens commun de son temps, l’éducabilité de tous. Elle incite aussi à une réflexion sur l’efficience et les limites des théories en éducation.

Yves Jeanne
Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon-2
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/11/2007
https://doi.org/10.3917/reli.025.0129
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