CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 À la fin de son roman Travail publié en 1901, Émile Zola évoque la captation de la chaleur solaire comme l’une des découvertes merveilleuses susceptibles d’émanciper l’humanité. Dans cette grande fresque optimiste, le romancier imagine la réalisation d’une société harmonieuse, d’inspiration fouriériste, sur la base d’une application généralisée des progrès de la science et de la technique. L’ingénieur-savant Jordan avait déjà mis au point des procédés pour supprimer la machine à vapeur, il avait ouvert la voie à l’application généralisée de l’électricité, cette puissance propre et silencieuse. Mais le narrateur observe que le temps de l’épuisement des mines de charbon s’approche : dans ces conditions, comment obtenir « l’énergie nécessaire, le torrent d’électricité devenu indispensable à l’existence » ? Face à ce dilemme, Jordan « étudi [e] […] plusieurs années l’ardu problème de capter la chaleur solaire, de façon à l’emmagasiner, dans de vastes réservoirs, d’où il la distribuerait ensuite comme l’unique, la grande et éternelle force vivante ». « Quelle victoire, s’il réussissait à faire du soleil le moteur universel ! » [1] Le solaire intervient à la fin de l’intrigue, il apparaît comme l’énergie de l’avenir qui doit couronner la réorganisation complète de la société en remplaçant les anciens procédés périmés de l’industrie capitaliste et bourgeoise. On sait que Zola a contribué à la mise en texte de l’utopie scientiste et technicienne, il était attentif aux réalisations industrielles et scientifiques, il s’était émerveillé à la vue de l’exposition de 1878 et nombre de ses analyses s’enracinent dans des enquêtes précises de la techno-science de son temps [2].

2 Au cours du XIXe siècle, le mythe solaire n’a cessé de nourrir la littérature et l’imaginaire [3]. La chaleur solaire qui est à l’origine de la vie et des cycles biologiques et climatiques n’a jamais cessé d’être exploitée de façon indirecte. Au XVIIIe siècle, Buffon, Lavoisier, Saussure l’étudient et mettent au point les premiers capteurs. Dans la première moitié du XIXe siècle, des savants comme Claude Pouillet évaluent l’intensité du rayonnement solaire direct [4]. Mais c’est sous le Second Empire que les premières réalisations mécaniques voient le jour. Le Français Augustin Mouchot imagine alors des procédés permettant de capter l’énergie solaire à des fins industrielles. De curiosité érudite, l’utilisation de la chaleur solaire se mue, pendant quelques années, en puissante espérance. Alors que le régime républicain cherche à s’enraciner en recourant à tous les artifices de la science, un puissant imaginaire solaire – relayé par la presse et les expositions – envahit provisoirement l’espace public. C’est dans ces débats qui accompagnent les débuts de la troisième République que Zola puise les fondements de son imaginaire solaire.

DE LA CRISE ÉNERGÉTIQUE À LA DOMESTICATION DU SOLEIL

3 Au XIXe siècle, la thermodynamique s’impose comme un nouveau paradigme de la connaissance. Sadi Carnot montre comment une partie de la chaleur, convertie en énergie mécanique, est perdue durant le fonctionnement de la machine à vapeur. Clausius et Lord Kelvin définissent au milieu du siècle le concept d’entropie qui accentue la peur d’un épuisement des stocks [5]. Cette crainte se retrouve dans les débats sur les limites des ressources en houille qui accompagnent l’expansion de l’industrie, du libre-échange et du train. Dès 1840, la presse fouriériste dénonçait les apories de l’industrie civilisée fondée sur l’utilisation massive du charbon : « N’y a-t-il pas lieu de redouter l’accroissement de plus en plus rapide des machines à feu, de ces monstres de fer dont la voracité menace d’engloutir tout le combustible du globe ? » [6] D’autres repoussent ces craintes : « L’épuisement des mines de houille ne saurait donner lieu à des inquiétudes raisonnées. D’une façon ou d’une autre, le mouvement ne s’arrêtera point ; les générations futures ne sont pas menacées de voir les anciennes diligences revenir prendre la place de la locomotive affamée » [7]. Pour Audiganne comme pour la plupart de ses contemporains, la science et la technique répondront aux crises à venir. Pourtant, avec ses gisements de mauvaise qualité et son besoin croissant d’importer du charbon, la France semble désavantagée dans la compétition industrielle qui s’affirme dans les années 1860.

4 L’économiste britannique Stanley Jevons donne une grande publicité au débat sur l’épuisement de la houille en publiant The Coal Question en 1865. Il y évoque le spectre d’un épuisement des mines britanniques et énonce son fameux paradoxe [8]. Il constate en effet que la consommation anglaise de charbon a fortement augmenté après que James Watt a introduit sa machine à vapeur, qui était pourtant bien plus efficace que celle de Thomas Newcomen. À mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource augmente au lieu de diminuer, ce qui conduit à s’interroger sur la finitude des ressources disponibles [9]. Louis Simonin, un ancien élève de l’École des Mines de Saint-Etienne, auteur en 1867 d’un ouvrage remarqué sur les mines et les mineurs, se fait le relais de ces inquiétudes en France. Il propose comme solution de mettre le « soleil en bouteille » [10]. L’utilisation des énergies naturelles semble en effet offrir une voie alternative et, pour Simonin, « c’est dans le soleil, sans doute, que réside le combustible de l’avenir » [11].

5 À cette date, l’énergie solaire a cessé d’être une chimère pour entrer dans l’ère des réalisations pratiques. Aux États-Unis, le savant d’origine suédoise John Ericsson (1803-1899) met ainsi au point des appareils de mesure de la valeur énergétique du rayonnement solaire. Dans les années 1860, il équipe une petite machine calorifique d’un réflecteur solaire parabolique, où le combustible est remplacé par l’énergie solaire. En 1868, il rédige un mémoire intitulé The Use of Solar Heat as a Mechanical Motor-Power où il affirme que seul le solaire permettra dans l’avenir d’éviter une crise globale des ressources énergétiques [12]. En France, dès la fin des années 1850, un jeune professeur de physique du Lycée d’Alençon nommé Augustin Mouchot (1825-1912) se lance également dans la construction d’appareils pour utiliser la chaleur solaire à des fins domestiques et industrielles.

6 Mouchot est le fils d’un artisan serrurier de l’Yonne. Il s’engage dans des études de physique tout en exerçant comme professeur de mathématiques aux lycées d’Alençon, de Rennes puis de Tours [13]. Dès 1861, il prend un brevet de quinze ans pour un procédé dit « héliopompe » destiné à élever les eaux grâce à la chaleur solaire [14]. En 1865, il réalise un appareil composé d’un miroir parabolique au foyer duquel une marmite porte l’eau à ébullition en cinq minutes. Divers essais sont alors réalisés grâce au soutien des autorités ; Mouchot est notamment admis à expérimenter sa machine dans l’Atelier impérial de Meudon, habituellement dédié aux expériences balistiques. En 1869, le directeur de cette institution fait réaliser un récepteur solaire d’après ses instructions. Selon Simonin, « l’empereur, qui avait toujours apporté dans les études mécaniques cette sorte de mysticisme, d’amour du merveilleux, qui faisait le fonds de son caractère, ne vit pas sans étonnement mêlé de plaisir les expériences du savant français » [15]. La même année, l’inventeur publie La Chaleur solaire et ses applications industrielles. Après un rappel historique des essais antérieurs destiné à légitimer cette nouvelle trajectoire technologique, Mouchot ajoute qu’« il arrivera nécessairement un jour où, faute de combustible, [l’industrie] sera bien forcée de revenir au travail des autres agents naturels ». Or, grâce à ses inventions, « le problème de la machine solaire à vapeur d’eau s’est trouvé complètement résolu » [16]. Pourtant, la guerre franco-prussienne et la crise qui s’ensuit mettent un terme pour quelques années à l’espoir de domestication du solaire, l’expérimentation des réflecteurs solaires engagée à la fin des années 1860 disparaît, comme le dit Mouchot, « au milieu de nos désastres ».

LE SOLAIRE ENTRE REDRESSEMENT NATIONAL ET ORIENTALISME TECHNOLOGIQUE

7 Dès le début des années 1870, Mouchot reprend ses expérimentations sur une plus grande échelle. Il engage un important travail de promotion de ses appareils solaires auprès des autorités, du monde savant et du public. Après une phase d’expérimentation locale, Mouchot s’attache à conquérir une légitimité nationale en s’adressant à l’Académie des sciences et en mobilisant le langage du redressement national et de l’expansion coloniale.

8 Au début de la Troisième République, le thème de la « conquête du soleil » s’insère dans la propagande républicaine avide de mise en scène de la modernité. L’Association française pour l’avancement des sciences, fondée en 1872 en vue de redonner à la France sa puissance industrielle et internationale, accorde d’ailleurs à Mouchot une somme de 5 000 francs. En 1873, l’inventeur obtient également une subvention de 1 500 francs du conseil général d’Indre-et-Loire pour réaliser un grand récepteur solaire capable de distiller les matières alcooliques. Le 22 janvier 1874, le nouvel appareil est achevé et est exposé à Tours. Dès l’année suivante, Mouchot présente ses résultats devant l’Académie des sciences puis, en décembre 1876, devant la Société d’encouragement pour l’industrie nationale [17].

9 L’invention entre dès lors dans la sphère publique et obtient de multiples appuis. Louis Simonin contribue à lui donner une large publicité en publiant un article élogieux dans la Revue des Deux Mondes : « L’appareil a vaporisé 5 litres d’eau par heure, ce qui répond à un débit de vapeur de 140 litres par minute et à la force d’environ un demi-cheval ». Il imagine déjà les multiples applications de ce nouveau moteur actionné par la chaleur solaire, notamment dans « les contrées tropicales, sur lesquelles le soleil dirige si généreusement tous les jours le faisceau de ses brûlants rayons ». Les appareils Mouchot permettront la « mise en mouvement de tous les mécanismes sur les plantations de canne à sucre et de coton, distillation des eaux impures pour les transformer en eaux potables, cristallisation des dissolutions salines, sucrées, élévation des eaux d’irrigation, fabrication de la glace au moyen des appareils Carré, etc. Ces pays sont précisément ceux où le combustible manque […]. C’est dans le soleil que les âges futurs, quand les houillères seront épuisées, iront chercher la chaleur et la force dont l’industrie et l’économie domestique ont besoin. […] Le soleil semble bien devoir être le combustible de demain » [18].

10 Alors que s’affrontent les impérialismes européens, il apparaît rapidement que les colonies offrent les principaux débouchés au nouveau système. En Algérie, après la répression de l’insurrection de 1871, le gouvernement entend en effet renforcer la colonisation. 264 villages sont ainsi créés ou agrandis entre 1871 et 1880, 401 000 hectares de terres nouvelles sont livrés à la culture [19]. Mais l’exploitation de ce territoire se heurte au manque de combustible, la colonie doit importer l’essentiel du charbon d’Angleterre. Par ailleurs, l’absence de réseau routier et ferroviaire étendu contribue à renchérir les coûts. L’utilisation des ressources naturelles comme le soleil semble offrir des ressources nouvelles à cette politique impérialiste.

Figure 1

Générateur solaire de Mouchot [20]

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Générateur solaire de Mouchot [20]

11 Dans ce contexte, Mouchot adopte rapidement une rhétorique orientaliste pour décrire ses procédés. Dès 1869, reconnaissant que le climat de l’Europe limite l’utilisation de la chaleur solaire, il s’empresse d’ajouter que dans « les régions intertropicales, la question change de face et prend tout à coup de l’importance. Dans ces régions, le ciel reste pur durant des mois entiers, en sorte qu’il est possible de recueillir régulièrement les rayons du soleil dix à douze heures par jour, et quels rayons ! » [21]. Grâce à l’appui du baron de Watteville, directeur des Sciences et des Lettres au ministère de l’Instruction publique et ardent partisan de l’énergie solaire, Mouchot obtient 10 000 francs pour réaliser une mission scientifique en Algérie [22]. Il arrive à Alger en mars 1877 et se lance pendant plus d’un an dans des expéditions pour tester ses appareils, qu’il perfectionne avec l’aide de forgerons et de mécaniciens et « popularis [e] » en Kabylie et dans les Aurès [23]. Il réalise des démonstrations publiques devant l’armée et les colons. Il « rencontr [e], chez les Arabes eux-mêmes, d’excellentes dispositions » car, affirment-ils selon lui, « “ces expériences sont suivant le dogme de Mohammed” : nos pères aimaient l’étude des miroirs ardents” » [24].

12 En 1878, les autorités, impressionnées par les résultats, acceptent d’accorder un nouveau financement de 5 000 francs afin de construire un réflecteur solaire de grande dimension chargé de représenter l’Algérie à l’Exposition universelle de Paris. En 1879, Mouchot, assisté d’un jeune ingénieur, Abel Pifre, poursuit sa mission en Algérie et améliore le rendement des machines [25]. Dans les années qui suivent, quelques-uns des grands explorateurs coloniaux emportent avec eux les appareils de Mouchot, à l’image du colonel Flatters lors de sa traversée du Sahara en 1880 ou de Ferdinand de Lesseps lors de son expédition destinée à évaluer les possibilités de réalisation d’une mer intérieure à la frontière algéro-tunisienne au début des années 1880 [26]. Mais, alors même que les expériences pratiques se multiplient, la mission n’est pas renouvelée en 1880 et Mouchot doit rentrer en France.

RETOUR EN MÉTROPOLE : LES STRATÉGIES DE PUBLICISATION DE LA TECHNIQUE

13 L’année 1880 constitue un tournant dans la promotion de l’énergie solaire en France. Mouchot, alors âgé de 55 ans, abandonne son œuvre et retourne à ses travaux mathématiques. Son associé Abel Pifre prend le relais. Il acquiert le brevet et s’efforce d’en faire un procédé industriellement rentable [27]. En janvier 1881, il fonde la Société centrale d’utilisation de la chaleur solaire. Désormais, « la phase des essais est terminée ; on s’en sert déjà ; on en vend, on en demande, l’exploitation est commencée, il n’y a plus maintenant qu’à la développer » [28]. Après les expérimentations vient donc le temps des démonstrations publiques et de la mise en scène des techniques solaires en vue d’obtenir le soutien du public.

14 L’Exposition de 1878 est la première organisée par le nouveau pouvoir républicain. Inaugurée le 1er mai 1878 par le maréchal de Mac-Mahon, elle doit montrer le relèvement du pays. L’appareil de Mouchot est exposé dans l’annexe de l’exposition algérienne, au Trocadéro, en septembre et octobre. Il retient l’attention du public et du jury et obtient une médaille d’or. Selon les témoignages, ce moteur solaire géant permet de pomper 500 gallons d’eau par heure et d’actionner une machine à faire de la glace. La presse s’enthousiasme pour ce prodige et certains journaux, comme L’Univers illustré, reproduisent des gravures accompagnées d’explications :

15

Le dessin parfaitement exact que nous donnons de l’appareil Mouchot nous dispense d’une description détaillée. Notons seulement que ce vaste entonnoir, garni intérieurement de feuilles métalliques, mesure à son orifice six mètres de diamètre. Ce récepteur des rayons solaires les concentre sur un cylindre de verre au centre duquel l’eau est contenue dans des tubes noircis. C’est un emmagasinage méthodique de la chaleur [29].

16 Parallèlement à ces démonstrations publiques, Pifre prononce une conférence sur l’énergie solaire devant un parterre de personnalités. Il dresse la liste des usages possibles du moteur solaire : la distillation sans risque d’explosion, la « fabrication de la glace sous toutes les latitudes ensoleillées », et surtout « le générateur solaire qui permet d’obtenir de la vapeur à toute tension et par conséquent d’actionner un moteur quelconque ». Pifre reconnaît qu’« un seul appareil solaire ne suffirait pas à faire marcher un moteur destiné à une grande usine ; mais rien n’empêche de conjuguer plusieurs générateurs alimentant une chaudière principale » [30].

17 Pifre multiplie les explications et les démonstrations publiques. En février 1880, il prononce une conférence devant la Société des ingénieurs civils [31]. Durant l’été 1880, il expose dans les jardins du Conservatoire des Arts et Métiers un nouvel appareil qui actionne la machine à vapeur d’une pompe élévatoire. Elle permettrait de produire un cheval-vapeur et de remplacer la force de dix hommes, « sans foyer à entretenir, sans trace de combustible. On met enfin à la disposition du premier venu dix ouvriers ne coûtant rien, ne mangeant pas ! » [32]. Le grand vulgarisateur Louis Figuier examine également ces appareils lors de l’Exposition générale de Bordeaux, il voit notamment « un gigot se cuire en un quart d’heure au soleil, de l’eau entrer en ébullition presque instantanément » et « une petite machine à vapeur » actionnée par la chaleur solaire [33].

18 En juillet 1882 enfin, est organisée aux Tuileries, à l’initiative du journal Le Beaumarchais, une « fête de la jeunesse » en vue de célébrer les lois scolaires récemment adoptées. Parmi les attractions, le public peut voir une presse Marinoni actionnée par un procédé solaire [34]. Cette démonstration publique est saluée dans la presse française et étrangère [35]. Le chimiste Gaston Tissandier, éditeur de la revue La Nature, vice-président de la Société météorologique et acteur du développement de l’aérostation, vante cette « remarquable expérience » qui permet de transformer « la chaleur des rayons solaires » en « énergie mécanique ». Il ne fait désormais plus de doute que « dans les pays chauds, l’héliodynamique doit trouver parfois un utile et économique emploi » [36]. D’autres journaux relaient l’expérience et s’enthousiasment pour « cette conquête du soleil » qui ouvre une nouvelle ère de prospérité pour les « pays chauds » puisqu’elle permet de remplacer « le combustible dont le transport, toujours coûteux, présente des impossibilités matérielles » [38].

Figure 2

Réflecteur solaire faisant tourner une rotative (1882) [37]

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Réflecteur solaire faisant tourner une rotative (1882) [37]

19 À la suite de ces démonstrations, le secrétaire d’Abel Pifre publie chez Flammarion un ouvrage de vulgarisation où il annonce la « conquête » prochaine du soleil. Dans une vision grandiose qui touche à l’utopie, il imagine « d’immenses réservoirs alimentés par les pompes solaires [qui] distribueraient l’eau par de nombreux canaux d’irrigation » [39]. Il prononce des conférences remarquées dans les milieux de la géographie coloniale ; il annonce que, grâce aux appareils solaires, l’Égypte et l’Algérie redeviendront « le grenier de notre vieille Europe » et il promet que « la vue de ces instruments » exercera une utile « influence morale » « sur les populations jeunes qui ne sont pas encore ouvertes à la civilisation » [40]. Ces attentes sont relayées par la géographie coloniale qui espère que le « moteur Mouchot, ou tout autre plus perfectionné, aidera à tirer des entrailles du Sahara une quantité d’eau suffisante pour créer quelques oasis si utiles à l’établissement d’une voie ferrée » [41].

20 Pourtant, en dépit de cet enthousiasme et de la publicité donnée à ces procédés, ils échouent à s’imposer dans la pratique. La trajectoire énergétique solaire est progressivement disqualifiée alors que de nouveaux procédés d’extraction du charbon apparaissent et que le pétrole semble reculer la menace d’une crise énergétique [42]. L’exploitation de la chaleur solaire est repoussée comme trop coûteuse pour être rentable, nécessitant trop d’espace, alors que de nouvelles énergies bon marché voient le jour pour actionner les moteurs de la seconde industrialisation [43]. Le ministre des Travaux publics installe en 1881 deux nouvelles commissions – à Montpellier et Constantine – pour examiner le rendement des réflecteurs solaires. Composé d’ingénieurs des Ponts et Chaussées et de physiciens, elles concluent à l’absence de potentiel industriel de ces procédés :

21

Dans nos climats tempérés, le soleil ne brille pas d’une manière assez continue pour que l’on puisse utiliser pratiquement ces appareils. Dans des climats très secs et chauds, la possibilité de leur utilisation dépend d’un certain nombre de circonstances que nous n’avons pas à discuter ici, telles que la difficulté plus ou moins grande de s’y procurer du combustible, le prix et la facilité de transport des appareils solaires [44].

22 À la belle époque, le chimiste Henri Le Chatelier confirme que « la machine à vapeur de M. Mouchot coûte extrêmement cher pour recueillir une fraction infinitésimale de la puissance rayonnée, moins de 1 % ». Mais, ajoute-t-il aussitôt, « il faut cependant espérer que l’on arrivera à résoudre ce problème de l’utilisation directe de la puissance solaire avant l’épuisement des mines de houille » [45].

23 La chaleur solaire est peu à peu rejetée du côté des techniques irréalisables, rendant invisible ce premier imaginaire solaire et ses multiples réalisations pratiques. La controverse subsiste pourtant dans l’espace public. Certains continuent de défendre la trajectoire solaire contre les « rieurs » en affirmant que face à « l’épuisement des mines de houille menaçant l’avenir, tout ce qui peut dans une certaine mesure retarder cette échéance doit inspirer un véritable sentiment de reconnaissante déférence » [46]. Rejetée de l’espace savant et industriel, la chaleur solaire pénètre alors dans celui de la littérature. Par ses potentialités d’exploitation infinie, elle nourrit par exemple les rêves scientistes de Zola. La figure de Mouchot est elle-même progressivement oubliée avant de ressurgir, un siècle plus tard, sous les traits du héros et du martyre oublié de la cause de l’énergie solaire [47].

Notes

  • [1]
    Émile Zola, Travail (1901), dans œuvres complètes, Nouveau monde éditions, 2009, t. 19, p. 299-300.
  • [2]
    Voir Jacques Noiray, Le Romancier et la machine. L’image de la machine dans le roman français (1850-1900). L’univers de Zola, José Corti, t. I, 1981, p. 205-207 ; Élise Radix, L’homme-Prométhée vainqueur au XIXe siècle, L’Harmattan, 2006, p. 245.
  • [3]
    Voir John Barrie Bullen (dir.), The Sun is God : Painting, Literature and Mythology in the Nineteenth Century, Oxford, Clarendon Press, 1989.
  • [4]
    L’histoire de l’énergie solaire a retenu l’attention dans la foulée des débats sur les technologies alternatives des années 1970 ; Ken Butti et John Perlin, A Golden Thread. 2 500 Years of Solar Architecture and Technology, Palo Alto, Cheshire Books, 1981 ; Frank T. Kryza, The Power of Light : the Epic Story of Man’s Quest to Harness the Sun, MacGrow Hill, 2003 ; Alexandre Herléa (dir.), L’Énergie solaire en France, Éditions du CTHS, 1995.
  • [5]
    Voir Crosbie Smith et M. Norton Wise, Energy and Empire : A Biographical Study of Lord Kelvin, Cambridge, CUP, 1989.
  • [6]
    La Phalange, 6 septembre 1840.
  • [7]
    Armand Audiganne, Les Chemins de fer aujourd’hui et dans cent ans chez tous les peuples, Capelle, 1862, vol. 2, p. 388.
  • [8]
    Voir Stanley Jevons, The Coal Question ; An Inquiry Concerning the Progress of the Nation, and the Probable Exhaustion of our Coal-Mines, Londres et Cambridge, Macmillan and Co., 1865.
  • [9]
    Voir Harro Maas, William Stanley Jevons and the Making of Modern Economics, Cambridge, CUP, 2005 ; Michel Robine, « La question charbonnière de William Stanley Jevons », Revue économique, 1990, vol. 41, n? 2, p. 369- 394.
  • [10]
    Louis Simonin, La Vie souterraine ou les mines et les mineurs, Hachette, 1867, p. 303.
  • [11]
    Louis Simonin, « De l’extraction croissante et de l’épuisement de la Houille », Revue des Deux Mondes, nov.-déc. 1865, vol. 60, p. 267-272.
  • [12]
    Voir John Ericsson, Solar Investigations, New York, J. Ross, 1876 ; William Church, The Life of John Ericsson, Londres, S. Low, 1876 ; Ken Butti et John Perlin, A Golden Thread, ouvr. cité, p. 77-81 ; Sigvard Strandh, Machines, histoire illustrée, Draeger, 1979, p. 163-166.
  • [13]
    Louis Bordot, « La vie et l’œuvre d’Augustin Mouchot », XXVIIIe congrès de l’Association bourguignonne des sociétés savantes (1957), Châtillon-sur-Seine, 1958, p. 113-117.
  • [14]
    Archives INPI, n? 48622.
  • [15]
    Louis Simonin, « L’Emploi industriel de la chaleur solaire », Revue des Deux Mondes, 1er mai 1876, p. 203.
  • [16]
    Agustin Mouchot, La Chaleur solaire et ses applications industrielles, Paris, Gauthier-Villars, 1869 ; Alfred Ebelot, « Compte rendu de la chaleur solaire et ses applications industrielles par A. Mouchot », Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1869, p. 1024.
  • [17]
    « Résultats obtenus dans les essais d’applications industrielles de la chaleur solaire », Comptes rendus des travaux de l’Académie des sciences, vol. 81, 1875, p. 571-574 ; Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1876, p. 733-734.
  • [18]
    Louis Simonin, art. cité, p. 208.
  • [19]
    Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, De l’insurrection de 1871 au déclenchement de la guerre de libération, PUF, 1979, t. 2, p. 76.
  • [20]
    Charles Bomtems, « La diffusion de la force, la machine solaire de M. Mouchot », La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie, 1876, p. 102-107.
  • [21]
    Augustin Mouchot, La Chaleur solaire, ouvr. cité, p. 212.
  • [22]
    Archives nationales, F17 2994, arrêté du 5 janvier 1877. Dans son rapport, Watteville précise que les appareils de Mouchot laissent espérer « pour les pays chauds une grande révolution industrielle dont la portée est incalculable » (Rapport à M. Waddington sur le service des missions et voyages scientifiques en 1876, Imprimerie nationale, 1877, p. 21).
  • [23]
    AN, F17 2994 : rapport de Mouchot, Alger, 10 septembre 1877.
  • [24]
    Ibid. Le 12 mars 1878, Mouchot prononce une conférence au cercle militaire en présence du général Wolf, commandant la division d’Alger, et de l’amiral Dupin, devant une foule d’officiers de l’armée et de la marine. « Tous mes appareils chauffés par un soleil splendide ont conquis les suffrages de l’assemblée et je crois avoir préparé la voie à l’emploi des appareils solaires de l’armée d’Afrique. »
  • [25]
    AN, F17 2994 : rapport de Mouchot, Alger, le 26 décembre 1879.
  • [26]
    « Les appareils solaires de M. Mouchot », [Anonyme], Bulletin de la Société de géographie de Marseille, vol. 7-8, 1883, p. 417-418 ; voir Jean-Louis Marçot, Une mer au Sahara : mirages de la colonisation, Algérie et Tunisie, 1869-1887, La Différence, 2003.
  • [27]
    Abel Pifre, « Nouveaux résultats d’utilisation de la chaleur solaire obtenue à Paris », Comptes rendus des travaux de l’Académie des sciences, vol. 91, 1880, p. 388-389.
  • [28]
    Henri de Parville, « Rapport aux souscripteurs de la Société », dans Société centrale d’utilisation de la chaleur solaire, 1881, p. 5.
  • [29]
    Simon de Vandières, « À travers l’Exposition », L’Univers illustré, 12 octobre 1878, n? 1229, p. 647.
  • [30]
    Abel Pifre, Conférence sur l’utilisation directe et industrielle de la chaleur solaire, Palais du Trocadéro, 28 août 1878 ; voir aussi Les Récepteurs solaires. Exposition des appareils de M. Mouchot, Saint-Germain-en-Laye, D. Bardin, 1879.
  • [31]
    Voir Abel Pifre, Appareils solaires et services qu’ils peuvent rendre. Compte rendu de la communication faite à la Société des ingénieurs civils, le 20 février 1880, E. Capiomont et V. Renault, 1880.
  • [32]
    Eugène-Oscar Lami, Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels, t. 2, 1882, p. 504 ; voir Abel Pifre, « Nouveaux résultats d’utilisation de la chaleur solaire obtenue à Paris », compte rendu cité, p. 388-389.
  • [33]
    L’Année scientifique et industrielle, vol. 26, 1883, p. 80-85.
  • [34]
    Le Beaumarchais, dimanche 13 août 1882 ; pour le célèbre fabricant de presses mécaniques, il s’agissait d’une stratégie publicitaire (voir Éric Le Ray, Marinoni : le fondateur de la presse moderne (1823-1904), L’Harmattan, 2009, p. 236-238).
  • [35]
    « A Solar Printing Press », Nature, 21 septembre 1882, p. 503-504.
  • [36]
    Gaston Tissandier, « Utilisation de la chaleur du soleil. Imprimerie solaire », La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie, 26 août 1882, n? 482, p. 193.
  • [37]
    Gaston Tissandier, art. cité, p. 193.
  • [38]
    Émile Taillebois, « Le soleil », La Science populaire. Journal hebdomadaire illustré, n? 132, 24 août 1882, p. 436-437 ; voir « Le soleil chauffeur de Marinoni », Gutenberg-Journal, n? 33, 15 août 1882.
  • [39]
    Louis-Étienne de Royaumont, La Conquête du soleil, applications scientifiques et industrielles de la chaleur solaire (hélio-dynamique), Flammarion, 1882, p. 332.
  • [40]
    Bulletin de la Société de géographie de Marseille, art. cité. p. 417-418.
  • [41]
    A. Monclar, « Coup d’œil sur la Géographie du passé et celle de l’avenir », Bulletin de la Société de géographie de Toulouse, 1883, n? 5, p. 171.
  • [42]
    Voir Bruce Podobnik, Global Energy Shifts : Fostering Sustainability in a Turbulent World, Philadelphia, Temple University Press, 2006.
  • [43]
    Ken Butti et John Perlin, A Golden Thread, ouvr. cité, p. 74.
  • [44]
    André Crova, « Études des Appareils Solaires », Compte rendu des travaux de l’Académie des sciences, vol. 94, 1882, p. 943-945 ; Rapport sur les expériences faites à Montpellier pendant l’année 1881 par la Commission des appareils solaires, Montpellier, Boehm et fils, 1882.
  • [45]
    Henri Le Chatelier, Leçons sur le carbone, la combustion, les lois chimiques professées à la Faculté des sciences des Paris, Dunod & Pinat, 1908, p. 112
  • [46]
    Eugène Muller, Entretiens de science familière (2e éd.), C. Delagrave, 1887, p. 33.
  • [47]
    L’Association française Augustin Mouchot a été créée en 1979.
Français

Dans l’imaginaire commun, le XIXe siècle reste associé au charbon. Le mineur incarne la figure du prolétaire et la machine à vapeur symbolise la révolution industrielle. Pourtant, on sait que cette prépondérance du charbon ne fut jamais totale, l’énergie hydraulique subsiste durablement et de multiples autres trajectoires technologiques et énergétiques ont été expérimentées. Au début de la Troisième République, alors que le régime s’appuie sur la science et la technique, un bref moment d’exaltation de l’énergie solaire et de ses possibilités d’avenir voit ainsi le jour. Devant la crainte de l’épuisement des gisements de houille, face à l’expansion impériale et aux nécessités du redressement national, les appareils solaires d’Augustin Mouchot retiennent l’attention et suscitent, pendant quelques années, le développement d’un puissant imaginaire de la technologie solaire.

English

In the common view, the XIXth century remains associated with coal. The miner embodies the proletarian figure and the steam engine symbolizes the industrial revolution. Nevertheless, we know that this ascendancy of the coal was never complete. The hydraulic power continue to be use and a lot of new technological and energy trajectories were experimented. At the beginning of the third Republic, while the new Regime uses the science and the technology, a brief moment of ecstasy of the sun power and its possibilities emerge. In front of the fear of the exhaustion of the coalfields, and in front of the imperial expansion and necessity of the national recovery, Augustin Mouchot’s solar devices hold attention and arouse, during some years, the development of a powerful imaginary of solar technology.

François Jarrige
(Université de Bourgogne – Centre Georges-Chevrier, UMR 5605)
Mis en ligne sur Cairn.info le 22/02/2011
https://doi.org/10.3917/rom.150.0085
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