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1 En 1875, la publication française de La Vie du langage, par le philologue américain William Whitney [2], constitue l’un des moments du dialogue qui s’établit, au milieu du siècle, entre linguistique et sciences naturelles, et qui conduit à traiter de manière littérale l’expression titulaire. August Schleicher, spécialiste de l’indo-européen, avait en effet adopté dès les années 1850 un modèle assimilant les langues à des espèces et variétés dont la généalogie était susceptible d’être représentée sous une forme arborescente. Aussi réagit-il à la parution de De l’origine des espèces par une lettre-ouverte au zoologue Ernst Haeckel, expliquant que des idées « généralement admises pour ce qui concerne les organismes linguistiques » se trouvent « concord[er] d’une manière frappante avec les vues de Darwin », notamment le concept de « combat pour l’existence [3] », et que cette homologie entre langues et espèces biologiques doit inciter les spécialistes de chaque champ à se rapprocher – propositions rapidement discutées par l’élite des linguistes, en particulier Max Müller [4] et Michel Bréal, qui parle de l’œuvre de Schleicher comme de « la description d’un quatrième règne de la nature [5] ». Ces échanges sont relayés auprès des amateurs de belles-lettres [6], de sorte que « la question qui a souvent été agitée dans ces dernières années, si la linguistique rentre dans les sciences naturelles ou dans quelque autre ordre de nos connaissances [7] », favorise à son tour la diffusion du paradigme et du vocabulaire évolutionnistes dans la critique, notamment chez Taine ou Brunetière.

2 Mais, dans un contexte plus large, où nombre d’observateurs estiment que « les bornes de l’art se rétrécissent à mesure que la science agrandit son domaine [8] », cette circulation interdisciplinaire et l’importation de mots et concepts biologiques dans le champ des lettres croisent un discours qui s’inquiète de cette avancée. En 1839, le linguiste Paul Ackermann avait déjà mis en garde : « le langage scientifique le plus sec, le plus dur, s’infiltre partout [9] » – un « effet du mouvement du siècle » que « les auteurs et les grammairiens » devaient combattre pour « maintenir dans toute sa force la perfection matérielle de la langue [10] ». En 1871, Amiel rapproche la critique de Taine, où « la science [...] devient inexorable », et « l’intrusion de la technologie dans la littérature entreprise par Balzac et Stendhal », pour annoncer que « la littérature de l’avenir, à l’américaine », se caractérisera par « l’algèbre au lieu de la vie, la formule au lieu de l’image, les exhalaisons de l’alambic au lieu de l’ivresse d’Apollon, [...] bref la mort de la poésie, écorchée et anatomisée par la science [11] ». En 1892, le Mercure de France publie un texte d’Albert Aurier, auquel la disparition récente du théoricien symboliste donne une valeur testamentaire. Ce dernier attaque à son tour la critique « qui a la prétention d’être scientifique [12] », puis, procédant par généralisation, il incite les artistes à « s’isoler loin de ces milieux d’idées dissolvantes » et s’exclame : « ne serait-il point temps de réagir, de chasser “l’intruse de la maison”, comme dit Verlaine, la science, “l’assassin de l’oraison”, et de renfermer, si c’est encore possible, les savants envahissants dans leur laboratoire [13] ? » Le rappel du sonnet de Verlaine « À Louis II de Bavière » dramatise le propos, puisque la mort du roi fou y figure la fin annoncée de « toute la Lyre [14] ». La citation active ainsi le lieu commun de l’antinomie entre poésie et science, qui parcourt le XIXe siècle, et c’est ce sentiment d’une menace d’extinction affectant tout ensemble les mots, la littérature et l’esprit de poésie qu’on abordera ici.

Ce que dit le poète à propos de fleurs

3 Dans le bilan de l’évolution du français qu’il dresse à la fin des années 1890, Ferdinand Brunot souligne combien les appels à endiguer la diffusion des néologismes savants ont accompagné leur progression, depuis les secondes Lumières, époque où le lexique scientifique « pénètre la langue littéraire [15] ». Au fil du siècle, les « grammairiens, à quelque école qu’ils appartinssent, n’ont pas cessé de signaler le danger que fait courir à la langue l’introduction incessante de ces monstres », et « tous les écrivains de leur côté ont professé en théorie l’horreur de ces mots scientifiques ». Brunot motive un désaveu qu’il partage : ignorant les langues classiques, les savants procèdent à une « écorcherie gréco-latine [16] » malsonnante et peuplée de barbarismes [17], sans démontrer la nécessité de leurs néologismes, particulièrement en matière de sciences naturelles, où, se réclamant de Jussieu et Jaume de Saint-Hilaire, Brunot estime que l’« on pouvait faire des catalogues de bêtes et de plantes avec la nomenclature vulgaire [18] ».

4 Parmi les nombreux auteurs qu’il convoque, Brunot cite Nodier, dont il reprend les thèses. Ce dernier composa dès 1798 une Dissertation sur l’usage des antennes dans les insectes, et il fit partie de la Société entomologique de France. Mais Nodier a aussi dénoncé l’inflation des néologismes scientifiques. Il s’en justifie en 1835 dans un long article :

5

Définir le fait naturel par un barbarisme révoltant de non-sens et d’étrangeté, que tout le monde a le droit de faire sans esprit, sans lecture, sans notions de la manière dont les mots se composent, que tout le monde a le droit d’appliquer sans égard à l’espèce et au caractère de l’objet dénommé, que tout le monde a le droit de transporter à d’autres acceptions, sans tenir le moindre compte des harmonies, des analogies, des apparences qui rendraient cette mutation tolérable, c’est l’art du nomenclateur [19].

6 On ne saurait donc accepter une entreprise qui favorise le charlatanisme en masquant l’identique sous la nouveauté du terme, « fauss[e] l’étude de la science pour en faire un monopole », et « substitu[e] dans la description des choses naturelles un jargon barbare et inintelligible aux métaphores gracieuses et pittoresques du peuple ». Car la science qui congédie « la perce-neige, la primevère, la jolie pasquerette, si hâtive, qui remplit déjà les corbeilles des fêtes de Pâques », abolit des savoirs populaires et un trésor de « poésie vivante et naïve qui captivait l’attention par le cœur, et qui fixait la mémoire de la chose par la vivacité pittoresque du nom ». Pire, en défigurant la langue, le savant effacerait le « véritable nom » des choses, « un nom qui leur appartient, celui que tout homme est appelé à leur imposer quand elles frappent ses yeux pour la première fois [20] ». Les créateurs de dictionnaire se garderont donc d’intégrer les langages spéciaux, parce que « la langue scientifique » s’est « violemment séparée de la langue nationale [21] », et forme un « idiome » qui « n’est pas celui de la littérature [22]. » Mais Nodier formule un pronostic mortifère : « La philosophie du dix-huitième siècle avait tué le grand principe, la pensée souveraine des choses. La science du dix-neuvième siècle ne s’est pas prise si haut, mais elle a frappé les sociétés humaines plus avant dans le cœur. Elle a tué le verbe[23]. »

Le confinement des monstres

7 Le motif de cette concurrence vitale entre poésie et science est ancien. Pour les questions qui nous intéressent il est au moins actif depuis le discours en vers de Chabanon déplorant, en 1764, le « changement d’un siècle poétique/En un siècle savant », où « le raisonnement », « étend[ant] son funeste empire », a conduit l’âme et l’imagination à s’éteindre « sous des travaux glacés [24] ». On sait quelle fut la fortune de ce thème sous la plume de Chateaubriand ou Poe, son rôle dans le discrédit qui affecta les poèmes scientifiques après la Restauration, et les polémiques qui conduisirent d’autres poètes, tels Chénier puis Du Camp, à réfuter cette opposition d’essence, pour réclamer le droit de chanter en vers la modernité épistémologique et technique [25]. Toutefois, un large consensus, de nature à tempérer les craintes d’un Nodier, a traversé ce débat : si la possibilité de concilier poésie et science est source de polémique, on s’accorde à penser que le langage scientifique n’est guère employable en poésie, pour des raisons qui ne tiennent pas uniquement à son aspect tératologique, mais à des considérations pragmatiques.

8 Même si la nécessité d’un vocabulaire disciplinaire s’est généralement imposée à la communauté scientifique, ses membres lui reconnaissent en effet une opacité. En 1779, l’astronome Bailly constate que la science moderne s’énonce dans un langage qui dérobe ses résultats : « la vérité a des traits qui doivent frapper tout le monde, quand elle est exposée sans voile », mais « ce voile qui la cache, qui rend son accès difficile, c’est un langage convenu, c’est l’expression abrégée qui écrit cette vérité dans la tête des inventeurs ». Et d’ajouter : « On peut la dépouiller d’une expression abstraite pour la montrer sous une expression sensible : tout est physique, tout peut se revêtir d’images ; le style peut être animé, vivant, en décrivant un univers plein de mouvement et de vie [26]. » Cette position très partagée motive l’emploi, qui fit florès, de la métaphore d’une nécessaire traduction. Jusqu’à la Restauration, elle fonde la légitimité d’une poésie qui, chez Chénier, se confronte à un savoir formulé dans un « langage obscur » puis le transpose en mots « transparents » et plaisants pour le « peuple qui l’ignore [27] ». En comparant le « jargon scientifique » à une fabrique de « monstres », placés en « épouvantails » devant « le sanctuaire des sciences [28] », La Harpe peint en héros civilisateurs les auteurs capables de diffuser les découvertes sans s’embarrasser de cet idiome qui risque fort de passer pour pédant, et dont l’éviction offre aux lecteurs un gage d’hospitalité. Enfin, ce purisme lexical s’impose encore parce que la langue scientifique s’avère instable. Sous les auspices de Linné, l’essor des sciences naturelles a été lié à la recherche de désignations différentielles permettant de nommer les formes de vie et de stabiliser les références employées par les zoologues et les botanistes, par delà les variations locales et nationales. Mais cette terminologie n’a cessé d’être affectée par la constante révision des systèmes de classification, qui reste à l’œuvre aujourd’hui : adopter les appellations des sciences, qui, note Lemercier, « changent à mesure que les découvertes exigent des mots nouveaux [29] », risquait de vouer les textes littéraires à une rapide péremption.

9 Jusqu’à la fin du siècle, rares sont donc les poètes à défendre l’emploi de néologismes en arguant du fait qu’ils n’ont pas d’équivalent dans la langue courante. Richepin fait figure d’exception quand il souligne l’indigence du lexique usuel, au moment de célébrer « Les Algues », en 1886 :

10

Qui dira la mer végétale ?
Algues, varechs et goëmons,
Tout l’immense herbier qu’elle étale,
C’est ainsi, que nous le nommons.
Trois mots pour le peuple sans nombre
Qui tapisse au fond de son ombre
Ses ravins, ses plaines, ses monts !
Trois pauvres mots pour cette flore
Multiforme et multicolore [...] [30] !

11 En nommant par la suite céramie, estocarpée ou plocamium, Richepin rappelle que la nomenclature ne spécialise pas seulement la langue : elle distingue aussi les êtres, de sorte que se contenter de termes banals serait ignorer la diversité du monde. Mais son projet n’échappe pas à l’aporie de la spécialisation : « Qui tenterait cette épopée, / Sa vaillance serait trompée, / Ses vers resteraient incompris [31]. »

12 Enfin, si Richepin parvient à insérer dans ses octosyllabes des termes comme plésiosaure et ptérodactyle, deux savants venaient de montrer quel défi pratique la longueur et le manque d’euphonie du lexique savant posaient aux versificateurs. En 1867, le géologue Cochon de Lapparent confesse :

13

Je ne pourrais ici, sans blesser l’harmonie,
Des terrains éruptifs te dresser le tableau ;
Je ne sais, en effet, pire cacophonie
Que celle de leurs noms, tous forgés au marteau.
J’en cite, et des meilleurs : grünstein, hypersthénite ;
Timazite et pechstein, téphrine et topazfels,
Pétrosilex, gabbro, karsténite, éclogite,
Kersanton, hyalomicte, hornstein et schillerfels[32] !

14 Et en 1876, au seuil d’un poème sur la vie préhistorique où il parviendra lui aussi à inclure des termes comme ichtyosaure ou ramphorynque, l’entomologiste Ernest Cotty se désole : la paléontologie « s’exprime en trop grands mots, pour des alexandrins ! », or « Il convient, même en vers, pour le sujet qu’on traite, / D’oser être technique... ou de faire retraite [33] ». La question aurait ainsi pu sembler réglée. Décidément étrangère à la poésie, la langue savante ne pouvait ni ne devait être employée hors de son champ [34]. Son caractère tératologique s’avérait le meilleur garant du confinement de la science et de ses objets, quand bien même les poètes auraient voulu chanter les créatures nouvelles qu’elle mettait au jour au sein du monde réel. Impossible, regrette Toussenel, de mentionner les arbres « charmants récemment importés », « dont chaque fleur vaut un poème » : « Essayez donc de me glisser un Mesembrianthemum ou une Boussingaultia capensis dans une strophe d’Alfred de Musset [35] ! »

La querelle des périphrases

15 Mais le XIXe siècle a en réalité imposé aux poètes une exigence contradictoire, qui leur enjoint de puiser à la langue savante, malgré les arguments précédents. Cette tension est manifeste dans les critiques dont la poésie scientifique de Delille et son école a fait l’objet. Les premiers lecteurs de ces œuvres ont été sensibles à leur audace lexicale : elles élargissaient le vocabulaire poétique en donnant ses lettres de créance à un lexique jugé bas ou trop technique. Après la Restauration, les détracteurs du genre ont au contraire jugé ces ouvertures timorées. Le style de Delille et de ses imitateurs s’est vu défini par sa propension à « donner toujours la périphrase à la place du mot propre [36] ». En 1841, La Bédollière brocarde les « poètes classiques » en les pastichant : dans leur langage « incompréhensible aux simples mortels », « le télescope devient de Cassini le tube observateur », et « un hippopotame des rivages du Nil le coursier amphibie[37] ». Les Goncourt ironisent sur les poèmes du Directoire : « Grandes victoires sur le mot technique, qu’on évince ; sur le mot trivial, qu’on esquive ; triomphes de la périphrase, tenue alors en si grande estime [38] ! » En 1891, Nisard accuse encore Delille de « donner par ses périphrases la monnaie de tous les mots propres [39] ».

16 Or, dans l’une des œuvres les plus didactiques de Delille, Les Trois Règnes de la nature, les vers font l’objet d’une annotation en prose, due à Cuvier et d’autres savants, ce qui permet de mesurer l’écart entre les deux discours. Certaines périphrases justifient indéniablement le pastiche de La Bédollière : l’« immonde animal, enfant d’une eau dormante [40] », glose Cuvier, n’est que le crapaud. Mais Delille introduit, jusqu’à la rime, des termes « techniques » comme putridité, corpuscules, molécules et même télescope. Il cite aussi des animaux comme le kanguroo[41]. Il est donc compréhensible que l’on ait pu parler de sa poésie comme d’un « jardin d’acclimatation [42] » lexical. De plus, les notes conduisent souvent à constater que le mot propre, dont les détracteurs du poète postulent l’existence, n’existe pas plus en science qu’ailleurs. Quand la créature contrainte de « cacher sa triste nudité » sous « un toit emprunté » est identifiée par Cuvier comme le bernard-l’hermite, le mot est aussitôt suivi d’une périphrase : « sorte d’écrevisse de mer [43] » ; et si l’on consulte les usages savants de l’époque, on découvre que d’autres termes se concurrencent : Cuvier parle ailleurs de pagure[44], tandis que Valmont de Bomare donne soldat pour synonyme de bernard-l’hermite – attribuant à un autre crustacé le nom de pagul ou pagurus[45]. Pour les mêmes motifs de synonymie, c’est encore Cuvier qui introduit une périphrase, là où le poète n’emploie qu’un mot : quand Delille peint les oursins, le naturaliste glose « ou hérissons de mer[46] ». Dans ces conditions, la charge contre les périphrases semble outrancière. Elle signale en réalité une évolution.

17 Dans son étude, Brunot montre que les grammairiens et les écrivains les plus hostiles à « la forme inesthétique des mots » et au « débordement de la science hors de son domaine propre », ne sont pas les derniers à avoir favorisé ce mouvement. Il ironise : « on n’a point formé une ligue d’abstinence, on eût eu trop de mal à trouver des adhérents [47]. » Dans ce contexte de rapide naturalisation des néologismes, il faut donc penser que les lecteurs tardifs de la poésie scientifique du début du siècle avaient cessé de percevoir la hardiesse de ses emprunts, confessant, nolens volens, que nombre de « monstres » s’étaient avérés fort viables. Davantage, si les critiques ont continué à défendre « en théorie » un modèle de confinement du langage savant par reformulation, les sciences ont trop confirmé leur statut épistémique pour ne pas imposer l’idée que leur usage était par excellence juste. Brunot cerne ce mécanisme quand il suspecte que, dès Chateaubriand, la littérature ne peut plus prétendre « s’appliquer au mot propre et rebuter le mot scientifique, qui est la propriété même [48] ». Georges Mounin en fera plus tard une loi : « le langage scientifique ou technique issu d’une classification normalisée, tend à substituer son lexique au lexique antérieur de la langue, disons, spontanée [49]. » L’éreintement de la poésie scientifique impériale paraît ainsi avoir joué un rôle fort ambigu. Tout se passe comme si la disqualification des vers didactiques, pris en tenaille par le double impératif d’exclusion et d’inclusion du lexique spécialisé, avait servi à exhiber la résistance que les lettres devaient opposer au « débordement » des sciences, quand partout ailleurs la littérature l’accueillait.

Une topique irrésolue ?

18 Plutôt que d’endiguer le jargon autorisé, d’autres auteurs ont proposé de protéger la langue des « monstres » en associant d’emblée les poètes à l’acte de désignation. C’est traditionnellement à eux, rappellera Mallarmé, que l’« on fait remonter la présentation, en tant qu’explosif, d’un concept trop vierge, à la Société [50] ». Aussi le XIXe siècle a-t-il rêvé d’une collaboration restaurée. En 1891, Émile Blémont, dans « Le baptême des fleurs », attaque les Diafoirus qui infligent « Aux fleurs, ces êtres si doux, / Des noms si lourds et si tristes [51] », avant de conclure :

19

– Au puits de la Vérité
Tu ne puises que le vide,
L’ennui, la stérilité,
Ô suprême Danaïde,
Ô Science, quand tu crains
De donner aux fleurs trouvées
Des poètes pour parrains
Et pour marraines des fées [52] !

20 Il est toutefois incertain que la langue eût beaucoup gagné, si les savants s’étaient avisés de suivre un tel conseil. En 1802, dans un prosimètre didactique, Montbrison esquisse un programme de renomination qui évoque le calendrier révolutionnaire :

21

Il serait possible d’ajouter un nouveau charme à la botanique par quelques changements à sa nomenclature. Ce vœu de la sensibilité n’est pas de nature à être accueilli par les amis savants de la botanique, à laquelle il n’apporterait aucun progrès ; et je me garderai pour cause de le leur communiquer. Mais j’aimerais à voir chaque plante associée au souvenir de quelque homme vertueux [53].

22 Mieux, les « plantes utiles » prendraient le nom de ces héros, comme Fénelon, et « les ronces seules et les plantes vénéneuses serviraient à rappeler ça et là les noms des fléaux du genre humain [54] ». Formulée sur le mode de la prétérition, et sans doute badine, la proposition n’eut pas d’écho : elle aurait introduit une troisième série de termes en sus des lexiques usuel et savant, et elle rejoignait maladroitement une autre pomme de discorde, car, bien que nombre de nomenclateurs aient employé la terminologie linnéenne pour honorer ou disqualifier différents personnages, cette pratique suscitait des réserves [55]. Même échec pour les créations de Lemercier : soucieux d’« expulser les mots techniques, dont l’impropriété en poésie gâte les meilleurs vers [56] », ce dernier a entrepris, dans son Atlantiade, de personnifier les forces et les phénomènes, à l’image de la mythologie. Mais ni Bione, « la vie », ni Syngénie, « puissance de l’affinité et de la cohésion entre les molécules et les corps [57] », n’ont rencontré l’assentiment de l’usage.

23 Faute de solution adéquate, le débat paraît donc avoir stagné. En 1899, dans la préface de son Esthétique de la langue française, Gourmont affirme, contre Aurier : « Je pense qu’il ne faut jamais hésiter à faire entrer la science dans la littérature ou la littérature dans la science ; le temps des belles ignorances est passé ; on doit accueillir dans son cerveau tout ce qu’il peut contenir de notions [58]. » Mais ce passage fait l’objet une nuance de taille dès le premier chapitre d’un essai qui, comme son titre l’indique, entend n’examiner que la cosmétique du langage. Gourmont y attaque à son tour la « langue fermée » des savants. Il n’y a pas vingt de leurs mots « qui puissent entrer dans une belle page de prose littéraire ; il y en a moins encore qu’un poète osât insérer dans ses vers », car ils « appartiennent moins à la langue française qu’à des langues particulières qui ne se haussent que fort rarement à la littérature, et si on ne peut traiter certaines questions sans leur secours, on peut se passer de la plupart d’entre eux dans l’art essentiel, qui est la peinture idéale de la vie [59] ». L’exigence contradictoire que nous avons déjà rencontrée s’inscrit donc au sein même du discours de Gourmont, où le motif d’une divergence des langues par autonomisation des idiomes savants persiste de manière d’autant plus remarquable que Gourmont cible derechef les sciences de la vie : pour nommer la flore, « rien n’obligeait les botanistes français à accepter la ridicule nomenclature de Linné, alors que la nomenclature populaire est d’une richesse admirable ». Ainsi, une « centaine de noms » désignant déjà la clématite en français ou dans les dialectes, ce mot n’a-t-il d’autre rôle que « celui de négateur de tous ceux qu’il a l’orgueil de remplacer » et il appauvrit « une langue où l’on pourrait dans l’écriture d’un paysage nommer trente fois une plante sans répéter deux fois le même nom [60] » ! Dans la lignée des réflexions de Blémond, Gourmont cherche à prendre le mal par la racine, mais, plutôt que de forger des appellations, il esquisse un art de la nomenclature à l’usage des savants. Quand l’emploi conservatoire d’un terme existant s’avère impossible, le scientifique n’aura garde de chercher à créer un mot valant définition. Le signe n’étant que convention, « n’importe quel assemblage de syllabes [61] » ou les créations populaires remplaceront les montages de racines grecques, opaques à la plus grande partie de la population. Surtout, les savants emploieront les expressions françaises correspondant aux lexèmes étrangers qu’ils combinent tant mal que bien :

24

Une histoire naturelle pour les enfants commence ainsi un chapitre : « Le nom du chœrepotamos vient de deux mots grecs, choiros, porc, et potamos, rivière. » N’est-elle pas amusante, cette explication, qui répète sans doute littéralement le raisonnement du savant auteur de ce mot grotesque ? Mais ni le savant ni personne n’ont jamais songé combien il serait simple, clair et logique, et économique, de dire, avec naïveté : porc de rivière. Ensuite les Grecs pourront traduire cela en grec, les Anglais en anglais, les Allemands en allemand ; cela ne nous regarde pas [62].

25 Gourmont tranche donc le problème de la pseudo-traduction de la langue savante, en proposant d’éviter le stade initial de la traduction vers le grec. Mais la stratégie adoptée face à cet animal nouveau qu’est le potamochère nous reconduit à notre hippopotame. Dans cette logique, le tour coursier amphibie s’avérerait en effet plus conforme au « raisonnement » qui a nommé l’animal cheval de fleuve et, en remplaçant la mention d’un habitat unique par un adjectif mieux approprié à la réalité du mode de vie du mammifère, il paraîtrait même plus juste. Non seulement l’Esthétique de la langue française réhabilite ainsi la périphrase, mais pour qu’un dialogue avec les sciences reste possible, le traité somme les savants de se vouer en conservateurs du langage. À défaut, menace-t-il, les littéraires s’en tiendront à l’« art essentiel » de la « peinture idéale ». Or cette formule fait écho aux théories contemporaines qui posaient, comme l’un des deux protagonistes mis en scène en 1883 par Bourget, dans un dialogue sur la survie de la poésie, que cette dernière, ayant « cessé d’être un instrument, un porte-voix de la vérité », se développerait désormais « dans le domaine de la sensibilité », et surtout, du « Rêve et son indéfini royaume [63] ». Sous la plume de Bourget, cette déclaration répond aux positions d’un premier interlocuteur « positiviste » pour qui, la science effaçant le mystère, la poésie, qui « se refuse absolument à cette intrusion de l’esprit scientifique de l’époque », est vouée à disparaître au profit des autres formes discursives, et notamment du roman, en effet « [l]es espèces littéraires, comme les espèces vivantes, restent soumises à la loi de la concurrence » ; elles « se livrent une sorte de combat pour la primauté, qui a pour champ l’intelligence des races » ; et, si les contemporains ne voient désormais dans l’épopée que « la monstruosité d’un organisme jadis florissant, puis disparu », c’est qu’à la suite de cette branche de la poésie « les variétés s’en vont successivement, l’arbre va suivre ». Le personnage qui réserve la poésie au rêve adhère également à cette conception « des espèces littéraires [...] vivantes et gouvernées [...] par la loi souveraine de l’évolution [64] ». Son déplacement du « domaine » offert aux poètes équivaut donc à une séparation des milieux : ne visant pas l’intelligence, mais la sensibilité, la poésie ne sera pas en concurrence avec la science.

26 Premier paradoxe, les formules de Bourget soulignent combien, après Darwin, les réflexions sur l’évolution du langage ou des rapports de force entre poètes et savants auront été conditionnées par le modèle d’un struggle for life entre pratiques et parlers, jusque dans les discours cherchant à imposer une rupture avec les sciences. Second paradoxe, ces mêmes formules montrent que, si La Harpe, au début du siècle, pouvait faire des néologismes la marque d’un discours scientifique incapable de se diffuser sans l’aide des écrivains, pour une part notable des théoriciens de la poésie, c’est désormais cette dernière qu’il s’agit d’établir en isolat, au risque, victoire à la Pyrrhus, de la couper du public. Dans cette inversion du confinement, ni Gourmont ni Aurier ne prennent la mesure des positions de Richepin ou des mises en garde de Sully Prudhomme, pour qui le poète devait rester autorisé à réagir à l’évolution des sciences, sous peine de ne pouvoir exprimer les émotions et les interrogations suscitées par leurs découvertes et leurs hypothèses. Comme le révèle le rejet des stratégies d’évitement attribuées à la poésie impériale, le désir de protéger la poésie contre les sciences devient l’un des facteurs de fragilisation du genre, soit qu’il le condamne à ne vivre que sur une partie du territoire culturel, soit qu’il transforme sa lutte contre le concurrent savant en un combat plus général contre l’évolution du langage commun. Face à ces oppositions trop tranchées, un mathématicien comme Cournot rappelle, en 1851, que « la science la plus sévère a aussi son langage poétique et figuré, des images dont on ne saurait lui interdire l’emploi sans nuire essentiellement [...] à la netteté de l’expression et à la clarté du discours [65] ». Surtout, quand, en 1870, Rimbaud affirme que le poète devra désormais se faire « suprême Savant [66] » et « trouver une langue [67] » pour énoncer ses découvertes dans l’inconnu, loin d’ériger en repoussoir l’image d’une science logoclaste, il en fait un modèle pour la modernité poétique. Il pose, nouvelle métaphore évolutionniste, qu’« il faut être académicien, – plus mort qu’un fossile, – pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit [68] ». La mise à mort de la langue, voire de la poésie, par elle-même devient ainsi la tâche du poète. Or il n’est pas anodin que Rimbaud ait marqué cette rupture en sommant Banville de lire Figuier et « Connaître un peu [s]a botanique [69] » : c’était moins, sans doute, un appel à renouer avec la poésie scientifique qu’une manière de lier la poétique de l’avant-garde au mouvement continu de l’évolution, au risque d’échouer dans cette loterie pour finir soi-même « en bocal, monstre au Muséum [70] ».

27

Notes

  • [1]
    Cet article s’inscrit dans le cadre du projet ANR HC 19 « Histoires croisées de la littérature et des sciences au XIXe siècle » (dir. Anne-Gaëlle Weber).
  • [2]
    William D. WHITNEY, La Vie du langage, Paris, Germer Baillère, 1875.
  • [3]
    August SCHLEICHER, La Théorie de Darwin et la science du langage [1863], trad. M. de Pommayrol, Paris, Franck, 1868, p. 2.
  • [4]
    Max MÜLLER, « The science of language », Nature, 6 janvier 1870, p. 256-259.
  • [5]
    Michel BRÉAL, « La forme et la fonction des mots » [1866], Mélanges de mythologie et de linguistique, Paris, Hachette, 1877, p. 248.
  • [6]
    En 1875, le livre de Whitney fait l’objet de comptes rendus simultanés dans la revue rose du 24 juillet et dans la revue bleue du 31 juillet.
  • [7]
    Georg CURTIUS, La Chronologie dans la formation des langues indo-germaniques [1867], trad. M. BERGAIGNE, Paris, Franck, 1869, p. 37.
  • [8]
    Friedrich VON SCHILLER, Lettres sur l’éducation esthétique [1795], dans Œuvres, trad. A. RÉGNIER, Paris, Hachette, t. VIII, 1873, p. 189.
  • [9]
    La Deffence et illustration de la langue françoyse, par Joachim du Bellay, précédée d’un discours sur le bon usage de la langue française, par Paul Ackermann, Paris, Crozet, 1839, p. 49.
  • [10]
    Ibid., p. 50.
  • [11]
    Henri-Frédéric AMIEL, Journal intime [10 février 1871], Lausanne, L’Âge d’homme, 1988, t. VIII, p. 565-566.
  • [12]
    Gabriel-Albert AURIER, « Préface pour un livre de critique d’art », Mercure de France, décembre 1892, p. 309. L’attaque visera particulièrement Taine (p. 311).
  • [13]
    Ibid., p. 310.
  • [14]
    Paul VERLAINE, Amour, Paris, Vanier, 1888, p. 61.
  • [15]
    Ferdinand BRUNOT, « La langue et la vie », dans Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900, Louis PETIT DE JULLEVILLE dir., Paris, Armand Colin, t. VI, 1898, p. 846.
  • [16]
    Ibid., t. VIII, 1899, p. 815, 816 et 814.
  • [17]
    Le constat est partagé par le naturaliste Jean-Baptiste Saint-Lager, dans les Remarques sur la nomenclature zoologique qui suivent son traité Des origines des sciences naturelles, Lyon, Association typographique, 1882.
  • [18]
    Ferdinand BRUNOT, ouvr. cité, t. VIII, p. 813.
  • [19]
    Charles NODIER, « Des nomenclatures scientifiques » [1835], dans Feuilletons du Temps, Jacques-Rémi DAHAN éd., Paris, Classiques Garnier, 2010, t. I, p. 623.
  • [20]
    Ibid., p. 620, 624 et 623.
  • [21]
    « Nouvelle traduction de la Bible, par M. Cahen » [1832], ibid., p. 263.
  • [22]
    « Histoire naturelle. Genera et species Curculionidum, C.J. Schoenherr » [1834], ibid., p. 393.
  • [23]
    « Des nomenclatures scientifiques », ibid., p. 620-621.
  • [24]
    Michel-Paul Guy DE CHABANON, « Sur le sort de la poésie en ce siècle philosophe » [1764], dans, Anthologie de la poésie française du XVIIIe au XXe siècle, Martine BERCOT, Michel COLLOT et Catriona SETH, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 181-182.
  • [25]
    Voir Hugues MARCHAL, « L’ambassadeur révoqué : poésie scientifique et diffusion des savoirs au XIXe siècle », Romantisme, n° 144, 2009, p. 25-37.
  • [26]
    Jean Sylvain BAILLY, Histoire de l’astronomie moderne depuis la fondation de l’école d’Alexandrie jusqu’à l’époque de M. D. CC. XXX, Paris, De Bure, 1779, t. I., p. VI.
  • [27]
    André CHÉNIER, L’Invention [1819], dans Poésies, éd. Louis BECQ DE FOUQUIÈRES, Paris, Gallimard, « Poésie », 2001, p. 346-347.
  • [28]
    Jean-François DE LA HARPE, Cours de littérature ancienne et moderne [1798-1804], Paris, Dupont-Ledentu, t. XVI, 1825, p. 345.
  • [29]
    Népomucène LEMERCIER, L’Atlantiade ou la Théogonie newtonienne, Paris, Pichard, 1812, p. XX.
  • [30]
    Jean RICHEPIN, La Mer [1886], Paris, Charpentier, 1896, p. 306.
  • [31]
    Ibid., p. 317.
  • [32]
    Albert COCHON DE LAPPARENT, Conseils à un jeune amateur de géologie, Paris, Librairie française et étrangère, 1867, p. 5.
  • [33]
    Ernest COTTY, Antédiluviana. Poème géologique, Bourg, imprimerie Comte-Millet, 1876, p. 1.
  • [34]
    Nombre de commentateurs étendent l’interdit à la prose romanesque. Léon Gautier éreinte Les Travailleurs de la mer où Hugo abuse du « jargon scientifique » et oblige le lecteur à compiler « l’énorme Glossaire nautique de M. Jal, et toute la collection des Manuels Roret » (Portraits du XIXe siècle. t. IV, Nos adversaires et nos amis, Paris, Lefort, 1895, p. 33-34).
  • [35]
    Alphonse TOUSSENEL, L’Esprit des bêtes : zoologie passionnelle, Paris, Librairie phalanstérienne, 1855, p. 439.
  • [36]
    Émile DESCHAMPS, Études françaises et étrangères, Paris, Canel, 1828, p. LIII.
  • [37]
    Émile DE LA BÉDOLLIÈRE, « Le poète », dans Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, Paris, Curmer, 1841, t. II, p. 86-87.
  • [38]
    Edmond et Jules DE GONCOURT, Histoire de la société française pendant le Directoire [1855], Paris, Hachette, 1892, p. 257.
  • [39]
    Désiré NISARD, Essais sur l’école romantique, Paris, Calmann-Lévy, 1891, p. 63.
  • [40]
    Jacques DELILLE, Les Trois Règnes de la nature, Paris, Mame, 1808, t. II, p. 198.
  • [41]
    Ibid., t. I, p. 56 et 57 ; t. II, p. 57 et 136.
  • [42]
    La formule, tirée de La Délicatesse dans l’art de Constant Martha, est citée par Gustave MERLET, Tableau de la littérature française 1800-1815 : Mouvement religieux, philosophique et poétique, Paris, Didier, 1878, p. 385.
  • [43]
    Ibid., p. 195.
  • [44]
    Georges CUVIER, Leçons d’anatomie comparée, Paris, Baudouin, 1799, t. I, p. 421.
  • [45]
    Cf. Jacques-Christophe VALMONT DE BOMARE, Manuel du naturaliste, ou dictionnaire d’histoire naturelle, Londres, s.n.d.e., 1794, t. I, p. 68 et t. II, p. 111.
  • [46]
    Jacques DELILLE, ouvr. cité, t. II, p. 196.
  • [47]
    Ferdinand BRUNOT, ouvr. cité, t. VIII, p. 818.
  • [48]
    Ibid., p. 816.
  • [49]
    Georges MOUNIN, Les Problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard, 1963, p. 142.
  • [50]
    Stéphane MALLARMÉ, La Musique et les lettres [1894], dans Œuvres complètes, Bertrand MARCHAL éd., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2003, t. II, p. 71.
  • [51]
    Émile BLÉMONT, Les Pommiers en fleurs : idylles de France et de Normandie, Paris, Charpentier, 1891, p. 53
  • [52]
    Ibid., p. 59.
  • [53]
    L.B.D.M. [Louis Bernard de Montbrison], Lettres à Mme de C* sur la botanique et sur quelques sujets de physique et d’histoire naturelle, Paris, Levrault, 1802, t. I, p. 23.
  • [54]
    Ibid., p. 24
  • [55]
    Saint-Lager, entre autres, rappelle que l’usage de noms propres, en seconde place, dans les binômes, contrevient à la règle qui veut que l’épithète spécifique exprime un caractère propre à la créature désignée. Il donne en « mauvais exemple » le nom botanique Hieracion Garibaldianum attribué par le Suédois Fries à un type d’épervière (Remarques sur la nomenclature zoologique, p. 127).
  • [56]
    Népomucène LEMERCIER, ouvr. cité, p. LI.
  • [57]
    Ibid., p. LXXXII.
  • [58]
    Remy DE GOURMONT, Esthétique de la langue française, Paris, Société du Mercure de France, 1899, p. 8. Sur les relations entre science et symbolisme, voir Claude-Pierre PÉREZ, « Art, science et religion au temps du symbolisme », dans Le Lis et la langue, Dominique MILLETGÉRARD dir., Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1998, p. 21-32.
  • [59]
    Ibid., p. 21.
  • [60]
    Ibid., p. 42 et 43.
  • [61]
    Ibid., p. 24.
  • [62]
    Ibid., p. 46.
  • [63]
    Paul BOURGET, « Science et poésie » [1883], Études et portraits : portraits d’écrivains et notes d’esthétique, Paris, Plon, 1905, p. 238.
  • [64]
    Ibid., p. 225, 226 et 228.
  • [65]
    Antoine-Augustin COURNOT, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, Paris, Hachette, 1851, t. II, p. 14.
  • [66]
    Arthur RIMBAUD, lettre à Paul Demeny [1871], Œuvres complètes, André GUYAUX éd., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2009, p. 344.
  • [67]
    Ibid., p. 346.
  • [68]
    Ibid.
  • [69]
    « Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs » [1871], ibid., p. 151.
  • [70]
    C’est la menace que brandit Georges Izambard dans une lettre contemporaine (ibid., p. 341).
Français

L’analogie que certains linguistes établissent, dans la seconde moitié du XIXe siècle, entre vie des langues et évolution des espèces, ainsi que la reprise de ce modèle pour penser la concurrence des genres littéraires, ont exacerbé les craintes de voir la science et ses néologismes « monstres » éradiquer l’esprit et le discours poétiques. Or, malgré les nombreuses affirmations posant que les mots de la science ne devaient ni ne pouvaient trouver place dans les vers, la condamnation des périphrases employées dans la poésie scientifique de Delille montre que critiques et poètes, comme le public, font des termes savants qui se naturalisent peu à peu des mots propres, qu’on ne saurait éviter sans ridicule. On analyse donc les paradoxes d’un refus de la science qui conduit à prôner l’isolation de la poésie hors du milieu culturel qui l’accueille, tout en puisant à des modèles biologiques.

English

In the second half of the 19th century, linguists likened the history of languages to the evolution of species, a pattern also used as a model for the competition between literary genres. Those similes intensified the fear that science and its “monster” neologisms would eradicate the spirit and language of poetry. However, inspite of numerous texts stating that the words of science should and could not be put in verse, the rejection of the periphrasis used in Delille’s earlier scientific poetry shows that the critics and the poets of the time, just like the general public, did in fact consider many once specialized terms as proper terms, that one could hardly keep avoiding without being ridiculous. The essay hence analyzes the limits of a refusal of science that led to advocate a confinement of poetry, cutting it from its cultural environment, while deducting its models from life sciences.

Hugues Marchal
(Université de Bâle)
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 27/01/2012
https://doi.org/10.3917/rom.154.0077
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