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Rue Descartes

2008/1 (n° 59)


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« [...] la philosophie, toujours intempestive, intempestive à chaque époque. »

Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie
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Le dernier numéro de Rue Descartes consacré à Gilles Deleuze (« Gilles Deleuze, immanence et vie ») est paru il y a dix ans ; il reprenait les communications d’un colloque organisé à Paris par le Collège international de philosophie en janvier 1997 [1][1] Ce numéro épuisé a été réédité en 2006, aux PUF, dans.... Sans souci d’actualité, sans volonté de commémoration, nous voudrions poursuivre ici l’exploration de l’inactuele vitalité de la pensée deleuzienne autour précisément de cette notion-clé, celle d’intempestif. Rappelons d’abord d’un mot les enjeux de ce terme :

  • « Intempestif » : du latin intempestivus, hors de saison ; qui est fait à contretemps, se produit mal à propos ou apparaît comme inconvenant (déplacé, inopportun, malvenu). Tous ces termes, justement, conviennentà Deleuze et à sa philosophie. Ce désajointement, il le revendiquait. En ce sens, il n’y a pas d’actualité de Deleuze, pas d’application immédiatement possible de sa philosophie y compris et surtout dans les champs qu’il a si souvent explorés : la littérature, le cinéma, la peinture, la philosophie politique, etc. Ce qui signifie aussi, et ce n’est pas le moindre paradoxe auquel il nous invite, que des usages singuliers de sa pensée peuvent et doivent constamment être proposés, réinventés.

  • « Intempestif » au sens de l’unzeitgemäss nietzschéen (« contre son temps », « inactuel »), autrement dit l’impératif d’être à contretemps, décalé, pour ouvrir un avenir à la pensée. C’est cette idée que reprend Deleuze dans son Nietzsche et la philosophie : « C’est pourquoi la philosophie a, avec le temps, un rapport essentiel : toujours contre son temps, critique du monde actuel, le philosophe forme des concepts qui ne sont ni éternels ni historiques, mais intempestifs et inactuels. [...] Et dans l’intempestif, il y a des vérités plus durables que les vérités historiques et éternelles réunies : les vérités du temps à venir. Penser activement, c’est “agir d’une façon inactuelle ( unzeitgemäss), donc contre le temps, et par là même sur le temps, en faveur (je l’espère) d’un temps à venir” (Nietzsche, Considérations inactuelles) [2][2] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1973,... ». L’intempestif, soulignait déjà Différence et Répétition, est plus profond que le temps et l’éternité et, par là, la philosophie ne doit être ni philosophie de l’histoire, ni philosophie de l’éternel.

Alors le mot dérive et se décline : tempête, impétueux, incessante variation bergsonienne, nouvelle dimension du temps et du sujet de l’Histoire, élément singulier de trouble, dit Deleuze. Les maîtres selon Nietzsche, ce sont les Intempestifs, rappelle-t-il, « ceux qui créent, et qui détruisent pour créer, pas pour conserver. Nietzsche dit que, sous les gros événements bruyants, il y a les petits événements silencieux, qui sont comme la formation de nouveaux mondes ; là encore c’est la présence du poétique sous l’historique [3][3] « L’éclat de rire de Nietzsche » [1967], in L’Île déserte.... » Ce sont précisément ces « petits événements » inaperçus, cette imperceptible poétique du réel et du monde qui constamment appellent une réinterprétation, à condition toutefois que l’on ait suffisamment de finesse pour les appréhender. La force chez Deleuze est aussi l’art de la subtilité.

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C’est donc ce mode de pensée envisageant la philosophie comme nécessairement critique et la critique véritable comme un acte de création qu’examine ce numéro, à l’écart de toute doxa deleuzienne, pour faire ressortir la féconde inactualité de Deleuze, sa puissance de bouleversement de nos systèmes de pensée, les questions à la fois inconvenantes, déplacées et donc pressantes que nous pose une philosophie s’élaborant encore devant nous et en avant de nous.

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Les textes qui composent ce numéro de Rue Descartes poursuivent ainsi l’exploration de quelques-unes des voies tracées par Deleuze (la notion de vie, le pli, le dehors, l’immanence, la voyance…). Ils interrogent les « petits événements », les « concepts à articulation fine » qu’il aimait, pas les « gros concepts, aussi gros que des dents creuses » de ces nouveaux philosophes qu’il dénonçait en 1977 mais dont les émules n’ont pas fini d’envahir la scène philosophique publique. Toute sa vie, avec ou sans Guattari, Deleuze insista sur la prudence, l’infinie délicatesse des désarticulations qu’il nous faut apprendre à exercer pour sortir du prêt-à-penser. Comment ne plus être cloués, collés à l’organisme, à l’organisation des signes et du sens, à la stratification des surfaces ? Pensée subtile, légèreté : « on n’y va pas à coups de marteau, mais avec une lime très fine [4][4] Mille plateaux, Minuit, 1980, p.198. ». Lettre de Van Gogh à son frère Théo ; dessiner, lui explique-t-il, c’est « l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert de rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens [5][5] Cité dans Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la.... »

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Question intempestive pour finir : y a-t-il un côté David Lynch de Deleuze (au sens où Proust évoquait « le côté Dostoïevski des Lettres de Madame de Sévigné ») ? Comment en effet le lecteur est-il appelé à trouver son chemin à travers une œuvre aussi pluridimensionnelle et polyvocale ? une œuvre qui s’ouvre par des livres apparemment académiques d’histoire de la philosophie, se poursuit avec plus d’un texte à statut énigmatique (ainsi les deux volumes sur le cinéma, comme le remarquait récemment Dork Zabunian [6][6] Gilles Deleuze. Voir, parler, penser au risque du cinéma,...), passe avec le même bonheur de Kant à Francis Bacon, de Proust à Carmelo Bene en se déployant sur plus d’un plan à la fois. Régulièrement, on le sait, Deleuze rappela que Nietzsche, sous le nom de « volonté de puissance », avait substitué la puissance artiste, créatrice du faux, à la forme unifiante du vrai. C’est ce fondamental défi qu’il affrontera dans tous ses livres – philosophiques et artistes, indissociablement.

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Ne pourrait-on alors hasarder que les espaces paradoxaux de cette œuvre qui ne cesse de se déplacer suivant des lieux déconnectés et des moments déchronologisés sont moins étrangers qu’on pourrait le penser au cinéma de Lynch et singulièrement à son dernier film INLAND EMPIRE ? Le titre, comme l’on sait, se réfère aux quartiers de Los Angeles avoisinant le désert californien. Simultanément tourné aux États-Unis (dans la Inland Valley) et à Lodz en Pologne, ville aux usines désaffectées envahies de végétation, le film déjoue tout repérage simplement chronologique au point que certains critiques ont parlé de scénario méandreux et labyrinthique. Le spectateur est averti dès le début que l’histoire sera racontée non par un idiot (shakespearien) comme dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner mais par une vieille polono-américaine qui perd la mémoire, confond les langues (la bande-son est tantôt en polonais, tantôt en américain) et mêle le passé et le présent, l’avant et l’après. Dans « l’affolement des signes » qu’un tel cinéma implique [7][7] Stéphane Delorme, « Une femme mariée », Cahiers du..., les scènes se succèdent moins qu’elles ne semblent se superposer par sédiments : temps sériel sans progression linéaire, strates qui s’entrecroisent, film deleuzien et rhizomatique dont on regrette que Deleuze ne puisse nous dire ce qu’il en pense.

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À la sortie du film, les spectateurs sont souvent divisés : d’un côté ceux pour qui l’épreuve est anxiogène voire insupportable, de l’autre ceux qui ressortent euphoriques. Certaines expériences récentes ont pu déceler chez le sujet dépressif une atrophie des connexions synaptiques cérébrales portant sur l’attention et la mémoire qui, dans certains cas, peut devenir irréversible. Peut-être l’expérience éprouvée par les spectateurs de Lynch est-elle liée à la capacité de supporter la multiplicité et à la vitesse de connexion des synapses dans le cerveau ? Faut-il y voir une action semblable à celle de certains antidépresseurs ou psychotropes, voire certaines substances qui démultiplient la rapidité de ces liaisons et associations ? Ainsi peut-être s’expliquerait le léger pouvoir euphorisant que produit sur beaucoup d’entre nous la vision des films de Lynch comme la lecture des livres de Deleuze.

Notes

[1]

Ce numéro épuisé a été réédité en 2006, aux PUF, dans la collection « Quadrige ».

[2]

Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1973, p.122. Sur ce point, voir aussi Arnaud Bouaniche, Gilles Deleuze, une introduction, Pocket-La Découverte, collection Agora, 2007.

[3]

« L’éclat de rire de Nietzsche » [1967], in L’Île déserte et autres textes (textes et entretiens 1953-1974), édition de David Lapoujade, Minuit, 2002.

[4]

Mille plateaux, Minuit, 1980, p.198.

[5]

Cité dans Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, in Œuvres, Quarto-Gallimard, 2004, p.1452.

[6]

Gilles Deleuze. Voir, parler, penser au risque du cinéma, Presses Sorbonne nouvelle, 2007.

[7]

Stéphane Delorme, « Une femme mariée », Cahiers du cinéma, n°620, février 2007.


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