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« [...] no son estas cosas para escribir ni decir, porque es imposible entenderlo sino quien lo ha experimentado. »
Santa Teresa de Avila, Relaciones, 5, 17.

L’envol

1Rien ne saurait distraire la passion de l’amoureuse abandonnée du Cantique spirituel de Jean de la Croix que la vue de l’amant. La source cristalline ne pourrait-elle en être le miroir :

2

O source de cristal,
Sur ta face d’argent,
Si tu formais soudain
Les yeux désirés
Qui sont gravés dans mes entrailles !

3Les yeux du désir apparaissent. « Voilà maintenant, écrit J. Baruzi, l’extase violente qui, lorsqu’elle s’abat sur l’être, lui apparaît comme une menace de mort : il semble au contemplatif que l’âme se détache du corps et l’abandonne :

4

Ami, détourne-les,
Voici que je m’envole.

5[…] l’âme implore que prennent fin de telles tortures. Non qu’elle désire l’achèvement des ravissements eux-mêmes –, écrit Baruzi, qui souligne les mots suivants – mais c’est au vol de l’esprit qu’elle aspire, jouissance libre, victorieuse de la chair. »

6Le vol de l’esprit se produit alors. Cette autre extase « est l’extase proprement dite ». D’un mot l’amant divin retient le paroxysme :

7

Reviens, colombe…

8Et c’est alors sans doute – écrit Baruzi – que se dévoile la « contemplation qui est inhérente à l’extase [1]. »

Le transpercement

9Éxtasis, exceso, arrobamiento, arrebatamiento, etc., le lexique de l’extase dans les écrits de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix comprend une vingtaine de mots ou d’expressions…

10Thérèse écrit : « Je voudrais savoir expliquer, […] la différence qui existe entre l’union et le ravissement, ou l’élévation ou le vol de l’esprit ou l’enlèvement : c’est tout un (que todo es uno). Je dis que ces différents noms sont la même chose, et on appelle aussi cela “extase” (éxtasis). » (V 20, 1). Ailleurs (Relations 5, 7-15), elle marque bien les différences entre les modalités de l’extase…

11Thérèse éprouva, à plusieurs reprises, l’extase violente du transpercement (traspasamiento). Un ange tient à la main un dard en or à la pointe enflammée : « Parfois il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur et qu’il l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on aurait dit que le fer les emportait avec lui, et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. […]. » (V 29, 13).

12On connaît les circonstances où se produisirent les extases de Thérèse. Leur durée fut toujours assez brève (V 18, 12). L’extase de Pascal, (23 novembre 1654), dura :

13

Depuis environ dix heures et demi du soir
jusques environ minuit et demi.

14Thérèse évoque un ravissement qui eut une durée analogue : « […] Arrivée à l’église, je fus saisie d’un grand ravissement. Il me sembla voir les cieux s’ouvrir […]. Je communiai et j’entendis la messe ; j’ignore comment j’en fus capable. Tout ceci m’avait paru fort court ; aussi ma surprise fut-elle bien grande lorsque, entendant sonner l’horloge, je vis que j’étais restée deux heures dans ce ravissement et cette béatitude » (V 39, 22-23).

Phénoménologie de l’extase

15Ces exemples montrent que c’est la rencontre de l’Objet du désir qui provoque le ravissement. Rencontre imparfaite et fugace. L’extase est une propédeutique, préparation à la contemplation, « qui n’est pas autre chose – dit Jean de la Croix – que l’infusion secrète, pacifique et amoureuse de Dieu, qui, si on le lui permet, embrase l’âme en esprit d’amour [2] ». Ou encore « un très haut sentir/ de l’essence divine » comme il est dit dans le poème « Je suis entré où ne savais… (Entréme donde no supe…) » qui évoque « une extase de haute contemplation ».

16L’extase a des effets variés : l’esprit en est ébahi pendant un ou deux jours […]. (V 39, 23). Le ravissement peut aller jusqu’au vertige et à la perte de conscience. L’extase s’effectue souvent de façon intempestive. Au sujet de Thérèse, un théologien déclare : « Dès qu’elle entend parler de Dieu avec force dévotion, il lui arrive très souvent d’être ravie en extase, et si elle cherche à s’y opposer, cela lui est impossible […] [3]. »

17Les degrés de l’extase sont divers, depuis le ravissement délicieux jusqu’à l’envol de l’esprit (ou la lévitation), qui semble détacher l’âme du corps, en passant par l’extase profonde, où le sujet perd l’usage de ses sens et de ses facultés normales. Selon Maître Eckhart : « […] s’il faut que Dieu entre, la créature doit sortir [4]. »

18En s’inspirant de réflexions de Jacques Le Brun [5], on pourrait dire que la mise en texte de l’extase rapporte des mises en scènes de celle-ci, spectaculaires chez Thérèse d’Avila, plus discrètes chez Jean de la Croix. Les traits marquants sont les suivants :

La soudaineté et la violence du phénomène

19Dans le Château intérieur, Thérèse déclare que « […] parfois on ressent un mouvement si accéléré de l’âme, que l’esprit semble enlevé avec une telle rapidité qu’on en éprouve un véritable effroi […]. » (M 6, 5,1).

20Elle s’efforçait de résister à ces extases, surtout lorsque celles-ci se produisaient en public. Il lui arriva d’y parvenir, mais au prix d’un grand épuisement du corps, comme si elle s’était battue avec un colosse (como quien pelea con un jayán fuerte, V 20, 4).

21Un jour, ravie au cours du sermon, Thérèse a honte devant le public qui assiste à l’office ; elle s’allonge sur le sol, demande aux moniales de la retenir par terre : en vain, « malgré tout, ça se voyait », (todavía se echaba de ver), (V 20, 5).

22Une autre fois, elle s’accroche à la grille du chœur, pour ne pas être emportée par l’élan (ímpetu) qui s’est emparée d’elle [6]

23Dans une lettre à son frère (17 janvier 1577), Thérèse écrit : « […] depuis plus de huit jours […] les ravissements m’ont saisie […]. Impossible de résister et rien à faire pour le dissimuler. J’en suis tellement, tellement confuse que je voudrais me cacher je n’arrête pas de supplier Dieu que cela ne m’arrive pas en public […] [7]. »

24Le rapt (arrebatamiento) est l’un des degrés les plus élevés de l’extase. « Dans le ravissement, dit Thérèse, c’est progressivement que l’on meurt aux choses extérieures et que l’on perd l’usage de ses sens. Dans l’enlèvement de l’esprit […] l’âme a l’impression d’être arrachée jusqu’à la partie supérieure d’elle-même, laquelle lui semble se séparer de son corps » (Relation 5, 9).

La douleur et l’impression de mort

25Jean de la Croix commente la strophe 13 du Cantique spirituel[8] :

26

« … parfois le tourment que l’on ressent en de semblables visites de ravissements est si grand qu’il n’y a pas de tourment qui ainsi disloque les os et mette le naturel en une telle détresse, que si Dieu n’y pourvoyait, la vie se terminerait. […]. ».
(CB 13, 4)

27« Un savoureux martyre », cet oxymore de Thérèse qualifie ses multiples extases : « On dirait les affres de la mort […] C’est un cruel et savoureux martyre (Ello es un recio martirio sabroso) […] » (V 20, 11).

28L’extase peut faire perdre toute sensibilité à la douleur [9]. « Quand le ravissement (arrobamiento) est grand – écrit Thérèse – […] les mains se glacent et quelquefois deviennent raides comme des bâtons ; et si le corps a été surpris debout, ou à genoux, il reste dans la même attitude. Quant à l’âme, elle est tellement occupée à jouir de ce que le Seigneur lui révèle qu’elle oublie, semble-t-il, d’animer le corps et qu’elle l’abandonne complètement […] » (Relation 5, 7).

29À propos du transport (ímpetu), Thérèse déclare : « Il suffit qu’il dure une demi-heure, pour que le corps en soit tout disloqué, et les os des bras si endoloris, que les mains ne sont même plus en état d’écrire, et extrêmement douloureuses. […] Mais si cela se renouvelait souvent, on en perdrait vite la vie (poco duraría la vida) » (Relation 5, 14). Durant ces crises, Thérèse ne devait pas avoir « les yeux langoureusement entrouverts [des] moments bénis de l’extase » qu’évoque Mercedes Allendesalazar [10].

La jouissance

30La jouissance est le principe de l’expérience mystique [11]. La Amada du Cantique spirituel, qui demande à l’Aimé d’écarter son regard, le fait à contrecœur : « […] il ne faut pas entendre – explique Jean de la Croix – que, parce que l’âme dit qu’il détourne les yeux, elle veut qu’il les détourne ; ce n’est là qu’une parole de la crainte naturelle […] ; bien au contraire, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup plus, elle ne voudrait pas perdre ces visites et ces faveurs de l’Aimé […] elle ne voudrait pas le recevoir dans la chair […], mais dans le vol de l’esprit hors de la chair, où l’on en jouit librement » (CA 12, 4).

31La jouissance est un motif récurrent chez Thérèse : « […] Notre Seigneur, écrit-elle, donne quelquefois à l’âme des jubilations et une sorte d’oraison étrange […]. C’est, à mon avis, une profonde union des puissances, sauf que Notre Seigneur les laisse libres de jouir de cette jouissance, et de même pour les sens, sans comprendre de quoi ils jouissent et comment ils en jouissent. Cela semble du charabia, mais cela se passe vraiment ainsi, c’est une jouissance de l’âme si excessive, qu’elle ne voudrait pas en jouir toute seule, mais le dire à tout le monde […] » (M 6, 10).

32En ce seul paragraphe du Château intérieur, Thérèse, dans la jouissance de l’écriture, a employé sept fois le mot « jouissance ». « La jouissance de Dieu est féminine [12]. » Cette formule lapidaire que Mme Guyon a inspirée à Catherine Millot s’appliquerait aussi bien à Jean de la Croix qu’à Thérèse d’Avila.

Images et manifestations de l’extase mystique

33C’est au cours de l’aventure mystique, ce « voyage secret » selon l’expression de Jean Baruzi [13], que l’extase a lieu. « Donnée de l’expérience », selon Romain Rolland ou Bergson, ou « production psychique » pour Freud ? Quoi qu’il en soit, pour évoquer ce point culminant, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix emploient diverses figures. « Ce sont là, écrit Thérèse, des comparaisons fort grossières pour rendre compte d’une cause si précieuse, mais mon esprit n’en trouve pas d’autre… » (M6 6, 13).

34Voici les principales manifestations de cet état où le sujet semble fasciné par l’Objet adoré.

Les cris de joie

35« C’est à de pareils transports, écrit Thérèse, que Saint François était en proie […], quand, rencontré par des voleurs alors qu’il poussait des cris au milieu de la campagne, il leur dit qu’il était le héraut du grand Roi. […] d’autres saints s’enfuyaient dans les déserts pour pouvoir, comme lui, publier les louanges de Dieu ! J’en ai connu un […] qui n’agissait pas autrement. C’était le frère Pierre d’Alcántara [14]. Ceux qui l’entendaient parfois le croyaient fou » (Sainte Thérèse, Château intérieur, 6, 6, 11).

36Évoquant les « violents transports […], d’une force inouïe », dont elle était saisie Thérèse écrit : « On dirait que je vais perdre la vie ; alors je pousse des cris, et j’appelle mon Dieu » (Relation 1, 3) [15].

L’ivresse

37La « vie » mystique est faite d’alternances de détresse et d’exultation. Le mystique est alors comme ivre de Dieu. Thérèse explique que lors de « certaines jubilations […] l’âme ressemble à quelqu’un qui a beaucoup bu » (M 6, 6, 10 et 13). « Heureuse ivresse » dit-elle dans les Pensées sur l’amour de Dieu[16], en parlant des âmes qui sont « enivrées de ce vin céleste » de l’amour divin [17].

38Jean de la Croix évoque la « suave ébriété » de l’âme « dans les visites que Dieu lui fait » (CB 25, 7). […] L’effet de cet « enivrement d’amour » peut durer « un jour ou deux et d’autres fois plusieurs jours » (CB 25, 1). Enivrement de l’âme qu’il faut comprendre au sens que lui donne Ruysbroeck (1293-1381) : elle est « ivre de ce qu’elle ne boit pas et ne boira jamais ! »

La blessure d’amour

39Le cri désespéré de la Amada du Cantique spirituel, proclame sa blessure :

40

Comme le cerf tu t’es enfui,
m’ayant blessée ;

41Jean de la Croix distingue, en clinicien de l’âme, deux sortes de blessures d’amour (heridas de amor, CB 1, 14,) provoquées l’une par l’absence, et l’autre par la présence de « la touche de Dieu ».

42Les deuxièmes, « les blessures spirituelles d’amour » (CB 1, 19), sont comme « des coups de lance (lanzadas) qui provoquent l’extase de l’âme parce qu’ils la font sortir de soi et entrer en Dieu » (CB 1, 19).

43De ces dernières, Jean de la Croix distingue une espèce particulière : la llaga, la plaie, laquelle « s’installe dans l’âme davantage que la blessure (herida), et c’est pourquoi elle dure davantage, car elle est comme une blessure désormais devenue une plaie, par laquelle l’âme se sent véritablement blessée d’amour (llagada de amor) » (CB 7, 3).

44Or, cette plaie d’amour peut encore s’aggraver, devenir une plaie ulcérée (llaga afistolada), une plaie mortelle : « La troisième manière de pâtir dans l’amour est comme mourir, ce qui est dès lors comme avoir une plaie ulcérée, l’âme étant désormais devenue tout entière ulcérée ; elle vit en mourant jusqu’à ce que l’amour la tuant, il la fasse vivre une vie d’amour, la transformant en amour […] » (CB 7, 4).

Le transpercement par une flèche

45Dans la Relation 5 [18], Thérèse écrit : « Une autre manière très fréquente d’oraison est une sorte de blessure : il semble à l’âme qu’on lui passe une flèche au travers du cœur, ou au travers d’elle-même. Elle en ressent une douleur si vive, qu’elle en gémit, et si délicieuse, qu’elle voudrait ne la voir jamais finir » (R 5, 17).

46Jean de la Croix décrit, en y apportant quelques modifications, la « gracia del dardo », ou transverbération [19], dont Thérèse avait fait le récit dans le Livre de la vie (V 23, 13-14).

47Voici ce que l’âme ressent : « […] il arrivera qu’elle sente s’élancer en elle un séraphin avec une flèche ou un dard tout embrasé d’un feu d’amour, transperçant cette âme qui est déjà embrasée comme une braise ou plutôt comme une flamme, et il la cautérise profondément […]. »

48La description se poursuit jusqu’au moment où il semble à l’âme « que tout l’univers est un océan d’amour où elle est elle-même noyée (un mar de amor en que ella está engolfada), sans qu’elle puisse voir ni terme ni fin où cet amour puisse s’achever… » (LB 2, 8-10).

La noyade

49La noyade de l’âme dans « la source abyssale de l’amour » de Dieu (LA 3, 34 ; LB 2, 14), ou bien dans l’océan de la contemplation (CB 12, 9) sont des images de Jean de la Croix, que l’on trouve aussi dans les écrits de Thérèse (V 11, 8 ; CV 42, 5) [20].

Le feu

50Thérèse expliquant l’oraison d’union, écrit : « […] l’âme parfois sort d’elle-même, à la manière d’un feu ardent qui lance des flammes, et quelquefois l’ardeur de ce feu s’accroît violemment ; cette flamme s’élève très au-dessus du feu, mais […], c’est toujours la même flamme qui est dans le feu […] » (V 18, 2).

51« Ô flamme d’amour vive… » : Jean de la Croix commente ce vers : « […] l’âme qui est en état de transformation d’amour, nous pouvons dire que son état ordinaire est comme la bûche, qui est toujours assaillie par le feu ; et les actes de cette âme sont la flamme qui provient du feu de l’amour, qui jaillit avec d’autant plus de véhémence que plus intense est le feu de l’union, en cette flamme […] s’élèvent les actes de la volonté ravie et absorbée dans la flamme de l’Esprit Saint […]. »

52Dans cette extase de feu, explique Jean de la Croix, l’âme « donne Dieu à Dieu lui-même en Dieu ». (… está dando a Dios al mismo Dios en Dios.) (LB 3, 78). « Dieu – disait Maître Eckhart – a en vue un but très heureux – Lui-même – et de mener l’âme […] à ce but – à Lui-même [21]. »

La caresse

53Un autre effet de l’extase est d’éprouver le contact direct avec l’Objet désiré comme la caresse d’une douce main « qui a goût de vie éternelle [22] ». Tout le corps en est parcouru : « Et de ce bien de l’âme parfois déborde dans le corps l’onction de l’Esprit Saint et toute la substance sensitive jouit, tous les membres et les os et les moelles, non pas aussi faiblement que cela arrive d’ordinaire, mais avec des sentiments de grande délectation et de gloire, que l’on ressent jusqu’aux dernières articulations (hasta los últimos artejos) des pieds et des mains » (LB 2, 22).

L’étreinte amoureuse

54Dans Flamme d’amour vive apparaît l’image superbe de « l’étreinte abyssale » de la douceur de Dieu, où l’âme est absorbée [23]. Jean de la Croix emploie, à diverses reprises, cette comparaison de « l’étroite » ou « intime » étreinte de l’âme avec Dieu. Le poème de la Nuit obscure s’achève sur la vision des amants enlacés dans une étreinte amoureuse. Le « baiser de l’âme à Dieu » (el beso del alma a Dios) signe le mariage spirituel [24].

L’image du pendu

55Une comparaison étrange, chez Thérèse, suggère l’âme en extase : « […] elle se trouve dans une si grande solitude et un si grand état de détresse, que cela ne peut se décrire. […] Elle se voit comme suspendue entre ciel et terre, sans savoir que faire (y vese como colgada entre cielo y tierra, que no sabe qué se hacer de sí.) » (Relation 5, 14).

56Dans les sixièmes demeures du Château intérieur, les souffrances de l’âme « désormais blessée de l’amour de l’Époux » (M 6, 1, 1) vont croissant, « […] elle se voit comme une personne suspendue en l’air, sans aucun appui sur terre, et ne pouvant s’élever jusqu’au ciel […] » (M 6, 11, 5).

57Jean de la Croix évoque les tourments de « l’obscure contemplation » : « […] c’est une souffrance très angoissante, comme si on pendait ou que l’on retienne quelqu’un en l’air, pour qu’il ne respire plus […] » (2N 6, 5).

58La même image suggère les souffrances de la amada abandonnée, dans le Cantique spirituel : l’âme est alors « comme quelqu’un suspendu en l’air qui n’a rien sur quoi s’appuyer… » (CB 9, 6).

Les stigmates

59Dans le commentaire de Flamme d’amour vive, Jean de la Croix, fait allusion aux stigmates de François d’Assise [25], qui, au cours d’une extase, inscrivent ou écrivent sur le corps du saint, les plaies de la Passion du Christ (LB 2, 13).

L’allaitement divin

60L’oraison de quiétude, décrite par Thérèse (Chemin de perfection 31, 9) est une forme d’extase, où l’âme, comme « un nourrisson, attaché au sein de sa mère », reçoit le lait que celle-ci « lui fait couler dans la bouche sans qu’il ait à remuer les lèvres ».

61Les extases évoquées jusqu’ici s’expriment dans et par le corps. « De toutes les manières, écrit Michel de Certeau, le mystique “somatise”. Il interprète la musique du sens avec le répertoire corporel. Il ne joue pas seulement de son corps. Il est joué par lui, comme si le piano ou la trompette était l’auteur dont l’exécutant ne serait que l’instrument [26]. »

Le cristal inondé de lumière

62« Passivité comblante », selon Michel de Certeau, « capacité de l’âme à recevoir sa plénitude », selon Jean de la Croix : voilà ce que l’on peut entendre par « expérience mystique ». C’est l’état de « pure passivité devant Dieu », au cœur de la doctrine de Maître Eckhart [27]. Réceptivité, accueil, réception de la contemplation, qui correspond au Non – Vouloir – Saisir de Roland Barthes [28], et que Jean de la Croix suggérait dans la poésie déjà citée : « Je suis entré où ne savais…, [Entréme donde no supe…]. »

63L’expérience de l’extase exalte la fonction symbolique du langage. Ainsi, pour signifier l’union de transformation, Jean de la Croix invente une autre image : le cristal inondé de lumière « […] qui ne se distingue plus de la lumière de l’amour de Dieu […], ce qui revient à devenir pareil à elle [29] » (LB 1, 13).

La lumière, l’eau du ciel et la mer

64« Quand la lumière de l’étoile ou celle du cierge se joint et s’unit à celle du soleil, ce n’est plus l’étoile ni le cierge qui reluit, mais le soleil qui absorbe en soi les autres lumières » (CA 27, 2). Telle est, selon Jean de la Croix, la représentation de la plus haute extase à quoi l’on puisse parvenir, l’union transformante.

65Deux lumières qui se confondent. Thérèse utilise la même image : « On peut comparer l’union à deux cierges de cire si rapprochés qu’ils ne donnent qu’une seule lumière […]. » Cependant, il ne s’agit encore que des « fiançailles spirituelles », car on peut toujours séparer les deux cierges.

66D’autres images traduisent le mariage spirituel : « Ici, on dirait l’eau du ciel qui tombe dans une rivière ou une fontaine et se confond tellement avec elle, qu’on ne peut plus ni les diviser ni distinguer quelle est l’eau de la rivière et quelle est l’eau du ciel, ou bien un petit ruisselet qui se jette dans la mer […] ; ou encore, une grande lumière qui pénètre dans une pièce par deux fenêtres, et quoique divisée au moment où elle y arrive, ne forme plus ensuite qu’une seule lumière » (Château intérieur, VII, 2, 4).

L’extase cosmique

67« Chant qui exprime directement une extase cosmique », c’est ainsi que Jean Baruzi qualifie les strophes 13 et 14 du Cantique Spirituel de Jean de la Croix, où il voit « l’un des plus intenses moments du devenir lyrique » du poème [30] :

Mon Aimé, les montagnes,
les vals ombreux et solitaires,
les îles inouïes,
les rivières sonores,
le sifflement des vents énamourés.
La nuit tranquille,
proche du lever de l’aurore,
la musique tacite,
la solitude sonore
la cène qui recrée et inspire l’amour.
« Ce n’est point là seulement une réflexion lyrique sur l’extase, écrit Baruzi, mais c’est l’extase elle-même qui s’explicite [31]. »

L’ébranlement du corps

68L’« heureuse aventure », si elle connaît des moments de quiétude, n’en est pas moins traversée de bouleversements de tout l’être. « […] le mystique, écrit Michel de Certeau, est déporté, par ce qu’il vit et par la situation qui lui est faite, vers un langage du corps […] [32]. »

69Quoique signe d’imperfection, l’extase donne lieu à une renaissance de l’âme. Tel le phénix, qui renaît de ses cendres, l’âme y trouve un regain de ferveur : c’est l’image de Thérèse d’Avila.

70L’approbation de Dieu la justifie : « […] à la manière du phénix – […] – qui de ses propres cendres, après avoir brûlé, renaît (sale otra), ainsi l’âme se renouvelle avec de nouveaux désirs et une grande vigueur. Elle ne semble plus être la même […]. Comme je suppliai Notre-Seigneur qu’il en fût ainsi et que de nouveau je recommence à le servir, il me dit : “Tu as fait là une bonne comparaison ; aie soin de ne pas l’oublier afin de te perfectionner toujours davantage [33]” » (V 39, 23).

71Notre Seigneur, comme dit Thérèse, avait raison : créations de l’imagination, toutes ces figures de l’extase sont des fictions, et seule la fiction peut éclairer le réel dans l’extase.

Final

72Du transport de joie aux crises cataleptiques, les états d’âme de l’extase libèrent « tout ce désir qui est dans l’écriture », selon l’expression de Roland Barthes [34]. Thérèse d’Avila reçut elle-même, en abondance, « ces joyaux – comme elle dit – que l’Époux commence à donner à son Épouse (las joyas que comienza el Esposo a dar a su Esposa) » (M 6, 5, 11).

73Un mystique n’est pas un philosophe ni un théologien ni un penseur, « […] l’âme n’est pas la pensée » –, « […] el alma no es el pensamiento » –, rappelle Thérèse d’Avila. Et elle précise : […] l’avancement de l’âme ne consiste pas à penser beaucoup, mais à aimer beaucoup. « […] el aprovechamiento del alma no está en pensar mucho, sino en amar mucho[35]. »

74L’extase mystique est une expression de l’amour, de « ce grand coup de l’amour qui brise l’âme » –, […] al alma… la derrueca el gran golpe de amor, écrit Thérèse ; « […] s’il se renouvelait souvent, la vie serait de courte durée. » – A ser muy a menudo, poco duraría la vida – (Relation 5, 15).

75« Ce grand coup de l’amour qui brise l’âme » : la poétique de l’extase, selon Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, est toujours ins- pirée par cette alliance insolite de violence et de douceur.

Notes

  • [1]
    Jean Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, Alcan, 1931, p. 634-636.
  • [2]
    « Porque la contemplación no es otra cosa que infusión secreta, pacífica y amorosa de Dios, que si la dan lugar, inflama al alma en espíritu de amor » (1N 10, 6).
  • [3]
    Santa Teresa, Libro de la vida, 20, 1, cité en note, p. 164.
  • [4]
    Maître Eckhart, « Sermon » 102, dans Sur la naissance de Dieu dans l’âme, Arfuyen, 2004, p. 71.
  • [5]
    Jacques Le Brun, « Conclusions. Une expérience d’écriture », dans L’écriture du croyant, Brépols, p. 199.
  • [6]
    Témoignage de la Madre Petronila Bautista, Vida 20, 5, note 12.
  • [7]
    « Desde antes que escribiese a vuestra merced ma han tornado los arrobamientos, y hame dado pena ; porque es (cuando han sido algunas veces) en público, y así me ha acaecido en maitines. Ni basta resistir ni se puede disimular. Quedo tan corridísima que me querría meter no sé dónde. Harto ruego a Dios se me quite esto en público ; pídaselo vuestra merced que trae hartos inconvenientes y no me parece es más oración. Ando estos días como un borracho, en parte ; al menos entiéndese bien que está el alma en buen puesto ; y así como las potencias no están libres, es penosa cosa entender en más que lo que el alma quiere. » Santa Teresa, Cartas 8, 3.
  • [8]
    Strophe 12 de ca.
  • [9]
    Santa Teresa, Conceptos del amor de Dios, 6, 3.
  • [10]
    Mercedes Allendesalazar, Thérèse d’Avila, l’image du féminin, Paris, Le Seuil, 2002, p. 24.
  • [11]
    Bernard Sesé, « Poética del gozo místico según Santa Teresa de Avila y San Juan de la Cruz » (Actas del XVII Congreso de la aih).
  • [12]
    Catherine Millot, La vie parfaite, Paris, Gallimard, 2006, p. 101.
  • [13]
    Cf. Émile Poulat, L’Université devant la mystique, Salvator, 2001, p. 125.
  • [14]
    Saint Pierre d’Alcántara (1499-1562), l’un des principaux réformateurs en Espagne : il organisa la branche réformée des Franciscains. Il écrivit un Traité de l’oraison et de la méditation inspiré du Livre de l’oraison (1563) de Louis de Grenade. Il fut canonisé en 1669. Sainte Thérèse fait de lui un portrait très élogieux dans le Livre de la vie (chap. 27, 3 et 16-20 ; et chap. 30, 2-7). De son vivant, alors qu’il était loin d’elle, et après sa mort, il « apparut » plusieurs fois à sainte Thérèse, qui écrit à son propos : « Le Seigneur me dit un jour qu’on ne lui adresserait aucune demande en son nom qu’il ne la reçoive favorablement », (Díjome una vez el Señor que no le pedirían cosa en su nombre que no la oyese) (V 27, 20).
  • [15]
    Voir aussi Relation 15, 1.
  • [16]
    Pensées sur l’amour de Dieu, 6, 4, et 7, 5.
  • [17]
    Ibid., 7, 5.
  • [18]
    Les 67 Relations, ensemble de textes fragmentaires, écrits entre 1560 et 1581, traitant essentiellement de l’événement mystique tel que sainte Thérèse en fit personnellement l’expérience.
  • [19]
    Le mot « transverbération » est un latinisme utilisé dans la liturgie et l’iconographie, mais qui n’apparaît ni chez Thérèse d’Avila ni chez Jean de la Croix.
  • [20]
    Cf. Fray Luis de León : « Aquí la alma navega/ por un mar de dulzura, y, finalmente,/ en él ansí se anega,/ que ningún accidente/ extraño y peregrino oye o siente », A Francisco Salinas.
  • [21]
    Maître Eckhart, Sur la naissance de Dieu dans l’âme, Arfuyen, 2004, Sermon 102, p. 76.
  • [22]
    « Cauterio suave », « regalada llaga », « mano blanda » : Jean de la Croix explique ainsi la symbolique trinitaire de ces trois images qui « en substance, sont la même chose », mais qui se distinguent par leurs effets : « Le cautère, c’est l’Esprit Saint, la main est le Père, et la touche est le Fils » (LB 2, 1).
  • [23]
    « […] y absorbiéndole el Padre poderosa y fuertemente en el abrazo abisal de su dulzura » (LB 1, 15°). « […] le Père l’absorbant puissamment et fortement dans l’étreinte abyssale de sa douceur. » – Le mot abisal ne figure pas dans le lexique de sainte Thérèse.
  • [24]
    « Lo cual sólo es en el matrimonio espiritual, que es el beso del alma a Dios, donde no la desprecia ni se atreve ninguno ; porque en este estado, ni demonio, ni carne, ni mundo, ni apetitos molestan » (CB 22, 8).
  • [25]
    Saint François d’Assise (v. 1182- v. 1226) reçut les stigmates de la Passion du Christ en 1224, sur le mont Alverne. Il est le premier stigmatisé de l’histoire du christianisme.
  • [26]
    Michel de Certeau, Le lieu de l’autre, Paris, Le Seuil, 2005, p. 337.
  • [27]
    Maître Eckhart, Sermon 101, op. cit., p. 38.
  • [28]
    Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, le Seuil, 1977, p. 277.
  • [29]
    Au premier chapitre du Château intérieur, sainte Thérèse propose de considérer l’âme « comme un château, fait d’un seul diamant ou d’un cristal limpide… » (como un castillo todo de un diamante o muy claro cristal […], (M 1, 1,1).
  • [30]
    Jean Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, op. cit., p. 639.
  • [31]
    Ibid. p. 640.
  • [32]
    Michel de Certeau, Le lieu de l’autre, op. cit., p. 328.
  • [33]
    Cf. Juan Antonio Marcos, Mística y subversiva :Teresa de Jesús, Madrid, Ed. de Espiritualidad, 2001, p. 56.
  • [34]
    Roland Barthes, Critique et vérité, Paris, Le Seuil, 1999, p. 36.
  • [35]
    Ibid. 5, 2.
Français

Résumé

Depuis l’envol ou le transpercement du cœur, l’extase s’exprime par divers états psychiques ou somatiques. Après en avoir esquissé la phénoménologie, et l’avoir située dans le cours de l’expérience spirituelle, on rassemblera les principales images (les cris, l’ivresse, la blessure, le feu...) qui la suggèrent dans les écrits des deux mystiques espagnols du xvie siècle.

Mots-clés

  • extases
  • images
  • corps
  • mystiques
  • Espagne

Bibliographie

  • Santa Teresa, Obras completas (ed. T. Álvarez), Burgos, Ed. Monte Carmelo, 1994. Cartas (ed. T. Álvarez), Burgos, Ed. Monte Carmelo, 1983.
  • San Juan de la Cruz, Obras completas (ed. J. V. Rodríguez, F. Ruiz Salvador), Madrid, Ed. de Espiritualidad, 1988.
  • Concordancias de los escritos de San Juan de la Cruz, Ed. de J.-L. Astigarraga, A. Borrell, F.J. Martín de Lucas, Roma, Teresianum, 1990.
  • Concordancias de los escritos de Santa Teresa de Jesús, Ed. de J.-L. Astigarraga, con la colaboración de A. Borrell, Roma, Éditoriales ocd, 2000, 2 vol.
  • Dictionnaire de spiritualité, ascétique et mystique, s.v. « Extase », Paris, Beauchesne.
  • Thérèse d’Avila, Œuvres complètes, Paris, Éditions du Cerf, 1995, 2 vol.
  • Jean de la Croix, Œuvres complètes, Éditions du Cerf, 1990.
  • Tomás Álvarez, « Éxtasis », in Diccionario de Santa Teresa, Burgos, Ed. Monte Carmelo, 2002, p. 287-292.
  • Jean Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l expérience mystique, Paris, Alcan, 1931, 2ème éd.
  • Michel de Certeau, Le lieu de l’autre. Histoire religieuse et mystique. Édition établie par Luce Giard, Paris, Gallimard/ Seuil, 2005.
  • Eulogio Pacho, « Arrobamiento/s », in Diccionario de San Juan de la Cruz, Burgos, Ed. Monte Carmelo, 2000.
  • Patrick Sbalchiero, Les phénomènes extraordinaires de la foi, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.
Bernard Sesé
Bernard Sesé, professeur émérite à l’université de Paris X-Nanterre, membre correspondant de la Real Academia Española. A traduit les Poésies complètes et les Dits de lumière et d’amour de Jean de la Croix (éd. José Corti), les Poésies complètes de Fray Luis de León (éd. José Corti), et publié, dans la collection « Petite vie... » (éd. Desclée de Brouwer) des biographies de grandes figures de l’histoire du christianisme : Saint Augustin, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, François de Sales, Élisabeth de la Trinité, Madame Acarie.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/11/2007
https://doi.org/10.3917/sc.008.0027
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