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Savoirs et clinique

2015/2 (n° 19)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749247656
  • DOI : 10.3917/sc.019.0143
  • Éditeur : ERES

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Sylvain Masschelier. Bruno Nassim Aboudrar. Comment le voile est devenu musulman. Paris, Flammarion, 2014

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Si la vie sexuelle de la femme adulte était encore pour Freud, selon la formule qui a fait florès, « un continent noir », est-ce que son dévoilement et les travaux de la psychanalyse sur le féminin ne laissent pas malgré tout une place pour « l’opaque, le caché, le secret, l’obscur » dont le voile musulman, prenant le relais du voile chrétien, serait le symbole visible ? En commentant une photographie de presse qui donne à voir un couple musulman islamiste dans l’intimité, Bruno Nassim Aboudrar propose un apologue ouvrant une réflexion esthétique, archéologique, politique, sur ce voile qui figurait déjà sur tant de toiles avant sa récente médiatisation et récupération idéologique.

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Sur la photographie liminaire apparaît en effet un paradoxe iconique, une sorte de « ceci n’est pas une femme voilée », puisque la trahison de l’image réside dans l’incongruité, pour une femme appartenant à l’islam le plus traditionnel, de s’exhiber « main sur l’épaule, main sur la cuisse » avec son époux et voilée intégralement dans l’intimité d’une chambre qui suppose justement l’abandon de ce vêtement pour celui-là même à qui elle peut se donner à voir. En montrant d’emblée comment l’iconographie conjugale chrétienne, inaugurée par exemple par les époux Arnolfini, finit par recouvrir même les images de propagande islamiste, Comment le voile est devenu musulman nous ouvre une passionnante investigation autour de ce voile en forme de synecdoque, puisqu’à l’instar de la voile qui désigne le navire dont elle est la seule part visible, le voile est devenu métonymique d’un régime de visibilité de l’Orient et de ses mystères dont la femme était d’ailleurs l’étendard.

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Les Ménines de Vélasquez (reprenant déjà lui-même le miroir aux époux Arnolfini) ouvraient pour Michel Foucault l’archéologie de la représentation à l’âge classique depuis un paradoxe dans la représentation, rendant l’espace et les figures visibles depuis un « vide essentiel » invisible. De même, cette photographie de presse qui montre une femme voilée qui s’exhibe ouvre dans l’essai de Bruno Nassim Aboudrar une archéologie du voile à l’âge médiatique.

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Il apparaît que les fondements et les traces de ce voile sont beaucoup plus présents dans les textes bibliques des traditions juives et chrétiennes, de Rebecca qui se couvre devant Isaac à la première épître de Saint Paul aux Corinthiens, exigeant des chrétiennes qu’elles prient le chef couvert. Il s’agit donc pour l’auteur d’une véritable invention chrétienne de Paul de Tarse quand dans l’Antiquité gréco-romaine le voile n’était utilisé que pour cacher sa douleur, sa peine, son chagrin et d’ailleurs indifféremment par les hommes et les femmes. A contrario seules deux sourates du Coran évoquent le voile principalement pour protéger, derrière un rideau, les épouses du Prophète des regards et cacher leur poitrine tout autant que leurs jambes ornées de bijoux. Si la figure du prophète Mahomet que retient l’essayiste est celle d’un émancipateur à l’écoute des femmes auxquelles la sourate 33 donne la même place qu’aux hommes devant Dieu, elle contraste avec celles que certains, comme « Umar le misogyne », vont imposer dans la transmission du hadith (dits et ouï-dire du Prophète). En reprenant attentivement la genèse de cette opération de voilement des femmes, Bruno Nassim Aboudrar distingue finement la dimension sociale coercitive très éloignée de la référence religieuse souvent alléguée. Ce sont les mouvements juridiques, charia et fiqh, qui en ont fait cet instrument discriminatoire à proportion même, il est vrai, que se développait le regard occidental fantasmant le corps des Orientales à l’époque précoloniale et sous les empires coloniaux, tandis que celles-ci devaient progressivement après la décolonisation intégrer les sociétés occidentales.

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On se reportera avec bonheur au cahier iconographique central qui déplie en même temps que le chapitre sur « la colonie voilée » les héritages picturaux et photographiques de l’investissement libidinal occidental. Parmi les motifs récurrents, la vente d’esclaves et les vues de hammam ou de harem nourrissent les productions orientalistes des peintres, de Ingres à Jean-Léon Gérôme, ou des photographes tels Lehnert et Landrock, ou même encore les photographies de drapés de Gaëtan Gatien de Clérambault – que Lacan appelait son maître en psychiatrie – dont on connaît la passion pour ce qui a pu lui inspirer la Passion érotique des étoffes chez la femme.

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Mais la dimension politique et tristement idéologique du revoilement des femmes musulmanes reste hélas tributaire de notre contemporanéité car si on se souvient que Flaubert dans sa correspondance déplorait l’occidentalisation : « c’en est fini de l’Orient, adieu mosquées, adieu femmes voilées […] dans cent ans le harem […] s’écroulera de lui seul […] bientôt le voile, déjà de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’en ira tout à fait [1][1] G. Flaubert, Correspondance I, 1830-1851, établie par... », les derniers mouvements en date de fondamentalisme islamiste imposent des voiles noirs qui n’étaient pas dans la tradition des voiles blancs du Maghreb. Et comme dans le mythe de Thésée, ils annoncent la mort et la fin d’une émancipation qu’avait voulue par exemple Mustafa Kemal pour les femmes turques, leur accordant des droits civiques bien avant les françaises, ou encore la fille de Sultan Lalla Aïcha pour elle-même prononçant en 1947 un discours en public le voile relevé.

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Il ne faudrait toutefois pas méconnaître, comme le rappelle intelligemment l’auteur, les « règles de vue, règles de vie » en vigueur en Orient, et même le dévoilement brutal opéré par Bourguiba en public est un hapax qui ne doit pas attenter à un régime général de visibilité, à un code social et moral, à un mode de vie qui n’a eu de cesse de dérober aux regards l’intime, le foyer, le fidèle, sensibles dans les différences qui s’inscrivent jusque dans l’architecture des médinas, des riads, des mosquées ou même dans le dessin des fenêtres.

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À l’inverse, l’Occident reste tributaire d’une histoire de l’art marquée par le drapé et le nu, le « drapé à l’antique et le voile religieux chrétien » (p. 209), sans oublier la dépendance de l’image à la mimesis, si bien que l’on oublie cette insistance à universaliser un régime de représentation auquel s’opposent, selon Bruno Nassim Aboudrar, des femmes musulmanes qui, « quand elles se voilent volontairement ne le font pas en effet en signe de soumission à un ordre phallocrate qui les assujettirait ». Il poursuit : « elles assument avec une forme de panache la charge de rendre l’islam visible par ce qui reste de son ancienne préférence pour une visibilité réprimée ou, du moins, rigoureusement régulée » (p. 208). On propage à tort l’idée d’un mépris de l’islam pour les images ou un supposé interdit de la représentation alors que ce sont les figures humaines et animales reproduites par la main de l’homme qui sont écartées, et encore avec des exceptions persanes dans l’histoire de l’art ou dans la récente pratique photographique mieux acceptée parce qu’elle restitue l’homme et l’animal sans prétendre le recréer.

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Au terme de ce brillant parcours, le lecteur comprendra qu’il y a bien plutôt « méprise sur les images » sur laquelle cet ouvrage lève et hisse le voile, dans un ultime paradoxe fécond grâce à l’érudition et à la pertinence de l’auteur : alors même que celui qui recouvrait les pieuses chrétiennes était synonyme de deuil, de tristesse, de retrait du monde, celui qui couvre parfois intégralement les musulmanes entre en collusion sous notre regard avec les résonances érotiques et païennes du drapé antique. Cela permettrait de comprendre que la femme voilée soit devenue tour à tour et à la fois objet de fascination et de répulsion dans des sociétés occidentales qui prétendent pourtant vouloir émanciper des sujets et d’essayer, même si c’est un vœu pieu, de sortir de ce cercle spéculaire et médiatique de voyeurisme et d’exhibition.

Notes

[1]

G. Flaubert, Correspondance I, 1830-1851, établie par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1973, p. 726.

Titres recensés

  1. Sylvain Masschelier. Bruno Nassim Aboudrar. Comment le voile est devenu musulman. Paris, Flammarion, 2014

Pour citer cet article

« Compte rendu de lecture », Savoirs et clinique, 2/2015 (n° 19), p. 143-145.

URL : http://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2015-2-page-143.htm
DOI : 10.3917/sc.019.0143


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