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Savoirs et clinique

2015/2 (n° 19)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749247656
  • DOI : 10.3917/sc.019.0017
  • Éditeur : ERES

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Freud ne parlait pas des « jeunes » comme on le fait aujourd’hui, créant ainsi une nouvelle catégorie sociale. Pour lui, cet adjectif caractérisait plutôt son invention, la psychanalyse. Dans « La question de l’analyse profane » (1926), il affirmait ainsi : « Notre science est encore jeune [1][1] S. Freud, « Die Frage der Laienanalyse », dans Gesammelte.... » Il est vrai qu’aujourd’hui comme hier, beaucoup de jeunes gens font des analyses. Les quatre patients dont Freud a publié les cas avaient moins de 30 ans quand ils sont allés le voir. Dora et la jeune homosexuelle n’avaient que 18 ans, l’Homme aux loups, 23, et l’Homme aux rats, 27. Le savoir inconscient livré à Freud par ces jeunes gens est devenu un paradigme pour la clinique psychanalytique. À cet égard, on peut être d’accord avec Freud : la psychanalyse est encore « jeune ». Lacan n’est-il pas allé jusqu’à souhaiter que des jeunes gens ayant fini leur analyse prennent les rênes de son école ?

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Aujourd’hui, tout le monde veut rester jeune, mais on a pourtant beaucoup de mal à l’être quand c’est le moment. La crise économique rend de nombreux jeunes gens dépendants de leurs parents, même lorsqu’ils ont décroché leur premier emploi ou terminé leurs études, tant ils sont mal payés. On savait depuis longtemps que la jeunesse commence avec l’adolescence, mais on ignore désormais quand elle se terminera. Du coup, la jeunesse, malgré son potentiel d’espoir et ses forces, devient aussi un âge de détresse.

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Dès ses origines, la psychanalyse a abordé les ressorts et les symptômes de la jeunesse par le biais de la puberté, puis par celui de l’adolescence. La puberté, à partir de laquelle l’être humain peut procréer, est pour Freud ce moment du développement où les traumatismes de l’enfance se réveillent à nouveau et peuvent gravement perturber l’évolution. Avant que l’enfant puisse « choisir » son sexe, comme le postule Lacan, pour qui le sexe est avant tout une affaire de logique de la jouissance, ces traumatismes, causés par une mauvaise rencontre avec la jouissance sexuelle, peuvent en effet bouleverser son existence. À la crise pubertaire s’ajoute l’expérience, parfois douloureuse, des premières rencontres amoureuses. Très tôt, les freudiens en furent préoccupés : Siegfried Bernfeld a étudié la sublimation chez les adolescents à travers leurs productions poétiques, tandis qu’August Aichhorn se penchait sur la « Jeunesse à l’abandon ». Karl Landauer a montré comment l’angoisse de castration pouvait inhiber le développement intellectuel avant l’adolescence. La jeunesse a toujours inspiré la littérature. De grands auteurs du siècle dernier – Proust, Joyce, Musil et Gide – ont écrit des romans dont les héros sont des jeunes. Dans L’éveil du printemps, un drame écrit par Frank Wedekind en 1890, soit cinq ans avant la découverte de l’inconscient par Freud, on trouve une étude, quasiment clinique, des conséquences de la répression de la sexualité sur un groupe de lycéens à l’époque de Bismarck. Dans son commentaire, Lacan a donné sa vraie portée à cette répression, au-delà de l’époque dont la pièce dénonce l’hypocrisie.

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Aujourd’hui, les jeunes sont la proie d’un chômage insupportable (dans l’Union européenne, 25 % des moins de 25 ans sont sans emploi). Ils deviennent ainsi les exclus d’un monde riche qui fait valoir son progrès technologique. Les dividendes de ce progrès ne profitent qu’aux happy few alors même qu’une grande partie de la jeunesse maîtrise parfaitement les outils de l’informatique. L’horizon bouché peut amener à la résignation, voire pousser les plus fragiles vers les franges extrémistes de la société.

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Travailler avec des jeunes pour les aider à sortir de leurs impasses a toujours été une tâche exigeante et demande une réflexion théorique et clinique d’un haut niveau et adaptée aux problèmes de notre temps. Freud pensait même qu’éduquer, gouverner et analyser était des métiers impossibles. « Faux », répond Lacan : on arrive quand même à agir pour lever le symptôme, serait-il socialement surdéterminé. Mais l’acte ne s’applique qu’aux sujets pris « un par un ». Seuls les enseignants, éducateurs, assistantes sociales, psychologues, psychiatres, médecins, philosophes et psychanalystes qui ont un désir décidé y réussissent.

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Solidaire depuis son origine avec la jeunesse, la psychanalyse s’oppose à sa dévalorisation par le discours capitaliste. Elle doit s’appliquer aujourd’hui à remobiliser l’objet du désir, les talents et la volonté d’innovation de jeunes gens qui ont toujours été ses alliés.

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Tel fut l’argument du 15e colloque de l’Aleph qui a eu lieu à Lille le 5avril 2014 sous le titre : « Jeunes : de l’avenir à la dérive ? Un défi pour la psychanalyse », et où sont intervenus quelques-uns de ces chercheurs, enseignants et éducateurs « au désir décidé », psychanalystes ou non, pour nous faire part de leur expérience et de leurs recherches.

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Un hommage à Elsa Cayat, psychiatre et psychanalyste assassinée le 7 janvier 2015, lors de l’attaque du siège de Charlie Hebdo à Paris, ouvre cette livraison. À cette occasion, Isabelle Baldet parcourt l’œuvre de l’auteur, en souligne les notions-clés et les thèmes principaux – amour, haine, désir, prostitution, bioéthique, adoption, homosexualité, pma, technocratie, droits de l’homme – qui témoignent d’un esprit subversif et profondément humain.

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À la suite de cet hommage, sont regroupés, en première partie, les articles écrits à partir des communications présentées au colloque. Pour Geneviève Morel, qui s’appuie sur l’œuvre de Sofia Coppola, d’Harmony Korine et de Richard Yates, il existe des pièges-à-jeunes pouvant faire passer des adolescents et des jeunes adultes d’une rêverie « normale » à une attitude hors-la-loi et à un comportement préjudiciable. Parmi ces pièges figurent la fascination par l’image, démultipliée par les réseaux sociaux, la croyance naïve au mythe néolibéral du plaisir pur, mais aussi les vieux fantasmes freudiens.

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Kada Ouldamar s’attache à l’histoire – qu’il décrit comme marquée par l’errance et l’incurie – de trois jeunes patients psychotiques ayant du mal à s’inscrire dans un projet de soins. C’est sous la forme d’un dilemme que se pose alors à lui et à son équipe la question de la légitimité des indications – et des limites – de la contrainte légale aux soins en milieu psychiatrique, comme de l’hospitalisation prolongée ; celle-ci en effet n’est pas qu’une situation d’enfermement, de mise à l’écart du patient, elle implique aussi un certain nombre de restrictions à sa liberté, par exemple la liberté de circuler à l’intérieur ou à l’extérieur du service, la prescription d’isolement ou de contention physique.

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La fonction symptôme de l’écriture est au cœur de l’article de Brigitte Lemonnier. Sa lecture de Romain Gary nous rappelle à quel point le parcours singulier de cet écrivain fut tendu entre la promesse d’un avenir glorieux et la rupture des liens qui l’amarraient à la vie. Torturé, tant dans son œuvre que dans sa vie, par l’idée du suicide, l’auteur, pour qui l’écriture a fonction de réincarnation, se suicide au moment où il cesse d’écrire.

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L’adolescence est pour un sujet, on le sait, un moment important où surgit, entre autres, la question de l’identité et, avec elle, celle de la sexuation. Le travail clinique de Vincent Le Corre avec une adolescente lui permet d’explorer quelques enjeux de cette question en établissant un lien avec l’usage – usage qu’il qualifie d’ambigu – que fait cette jeune personne d’Internet.

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Dans sa présentation d’un cas clinique qui illustre la dérive d’une jeune fille déchirée par des conflits sociaux et familiaux, Sylvie Boudailliez, qui situe les points de bascule – une série de pertes – de ce parcours angoissant, se réfère à L’éveil du printemps de Frank Wedekind considéré par Bertolt Brecht comme l’un des plus grands éducateurs de l’Allemagne moderne. S’agit-il, pour cette jeune fascinée par les punks, de se révolter contre l’enfermement identitaire la rendant prisonnière de la réussite sociale ? Ou bien cherche-t-elle l’accès à l’étranger en elle, à cette chose relevant de l’unheimlich freudien ?

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Afin de mieux saisir la singularité de la logique d’un passage à l’acte, Daisuke Fukuda analyse le massacre qui s’est déroulé en 2008 à Akihabara au Japon à partir de la reconstruction qu’en a faite lui-même le jeune auteur de la tuerie. Pour Kato Tomohiro, c’était un « moyen d’atteindre psychologiquement ses doubles par les médias ». Avant de passer à l’acte, il a en effet annoncé sur un forum de discussion que son vœu était de tuer des gens et que son rêve était de monopoliser l’intérêt des médias. Le plus inquiétant étant que, malgré l’atrocité du crime, d’autres jeunes partageant le même genre de fantasme n’ont pas caché leur sympathie à l’égard du criminel. Pour interroger le profil de ce « jeune d’aujourd’hui », passionné de mangas, cloué devant son ordinateur, isolé et marginalisé, D. Fukuda se réfère aux phénomènes du double, de l’écriture et de « la loi » de la mère.

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À travers sa lecture de deux romans (En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis et Mes parents d’Hervé Guibert), Franz Kaltenbeck analyse le rapport qu’entretiennent les jeunes surdoués aux idéaux familiaux, notamment à l’adolescence, moment de rébellion propice à l’émergence de symptômes susceptibles de déstabiliser le système familial. Ces deux jeunes écrivains, des « extimes » (à la fois étrangers et intimes à leurs familles) selon F. Kaltenbeck, abordent en effet le réel insupportable dans leur famille, sans toutefois nier ni leur amour ni leur haine pour leurs parents. Du fait de son orientation sexuelle, de sa différence, de sa non-conformité à la norme, le jeune surdoué peut être ressenti par sa famille comme un étranger, un intrus ; ce qui fait penser à l’hôte pasolinien du film Théorème qui fait « scandale » par sa beauté « insolite ».

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Le lecteur trouvera aussi dans ce numéro une contribution du psychanalyste Michael Turnheim sur l’autisme, objet d’étude privilégié par lui tout au long de sa vie. Examinant le lien entre parole, temps et violence, l’auteur montre que ce que nous appelons normalité dépend essentiellement de la faculté d’oubli d’une certaine violence première liée à la parole, au langage, dont les troubles, chez l’autiste, pourraient s’expliquer par l’impossibilité de cet oubli. Supporter la violence liée à la parole, c’est être capable de « supporter la destruction de ce qui serait une identification fixe de sa propre personne ». Les paroles d’autistes étant justement, selon l’auteur, celles qui « ne peuvent avoir aucune conséquence subjective ».

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Le travail est un thème central de préoccupation : dans la sphère médiatique, politique ou sociale, mais aussi en analyse, puisque nombre d’analysants en parlent à longueur de séance. Après le dossier « Psychanalyse du travail : du symptôme au suicide », publié en octobre 2011 dans le numéro 14 de Savoirs et clinique, nous continuons d’explorer l’articulation entre travail et psychanalyse. Les cinq textes qui constituent ici la rubrique « Psychanalyse du travail : aliénation et jouissance » sont issus d’une journée d’étude organisée, sous ce titre, par l’Aleph, le 19 janvier 2013. Un des enjeux de cette journée, qui rassemblait des psychanalystes, mais également des économistes, des juristes et des sociologues, était de mettre en dialogue certains signifiants-clés associés au travail et notamment ceux d’aliénation, émancipation, souffrance, harcèlement, jouissance ou symptôme.

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Le premier texte de ce dossier, écrit par Richard Sobel, réarticule la question du travail chez Marx aux concepts d’aliénation et d’émancipation, historiquement indissociables de ce penseur. Marx y est présenté comme un philosophe du travail, dont la pensée distingue trois dimensions autour du travail-production, du travail-subjectivation et du travail-intégration. Si Marx nous permet de jeter un éclairage radical sur l’exploitation et l’aliénation, en particulier dans le capitalisme, force est de constater qu’il manque en partie la compréhension des tenants et aboutissants de l’émancipation telle qu’elle se déploie effectivement dans nos sociétés salariales, loin de la radicalité de son utopie communiste.

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La psychanalyse, notamment lacanienne, permet d’éclairer la question de l’aliénation au travail en prenant au sérieux le fait que travailler mobilise toujours la figure de l’Autre. C’est ce qu’explorent, de manière fort différente, les deux textes suivants. Celui de Bénédicte Vidaillet s’appuie sur une recherche effectuée sur un site industriel menacé de fermeture. Il apparaît assez vite que la caractéristique principale de cette usine est que l’on ne sait pas d’où vient cette menace et qui pourrait prendre la décision de fermer. L’absence d’autorité symbolique conduit les salariés à être envahis par le fantasme d’un Autre tyrannique ayant le pouvoir absolu de fermer quand bon lui semblerait et qu’il s’agirait de satisfaire absolument. Le sentiment de culpabilité produit par cette situation amoindrit leurs capacités de résistance et il est difficile pour eux de refuser les demandes sans fin qui leur sont faites, ce qui signe l’injonction surmoïque. Il leur faudra faire appel à une forme d’autorité symbolique extérieure à l’usine (juge, presse, chercheurs, etc.) pour recouvrer un potentiel de résistance.

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À travers le cas d’Henri, Emmanuel Fleury explore quant à lui ce qui se produit lorsqu’une personne qui travaillait « au service » de son institution est contrainte de quitter sa position. Dans la fonction publique, l’agent met son savoir à la disposition de l’institution et contribue à la servir. Cela structure son discours et soutient sa position au travail, soit son rapport à l’Autre quant à son désir qui le garantit en retour. Mais, s’il doit quitter cette position et si l’illusion dans laquelle l’agent croyait pouvoir rester indéfectiblement « employé » est menacée, les effets de « désaffection » ne se font pas attendre, parfois de façon dramatique.

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Les deux derniers textes portent un éclairage inhabituel sur deux signifiants qui ont saturé le champ de la réflexion sur le travail depuis une dizaine d’années. Romain Huët et Olivier Sarrouy s’intéressent à la « critique ordinaire » de la souffrance au travail, à partir d’une observation de grande ampleur au sein d’une association de prévention contre le suicide. S’appuyant sur l’analyse de plusieurs centaines de conversations entre des bénévoles de cette association et des personnes qui y ont recours, ils mettent en lumière les manières dont celles-ci qualifient leur propre souffrance et considèrent leurs activités de travail comme une cause spécifique de leur précarité psychologique et sociale. Cette théorisation ordinaire de la souffrance est porteuse d’une dimension critique et politique et permet ainsi une approche compassionnelle de ce sujet.

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Enfin, Laurent Chaine s’appuie sur sa pratique pour interroger la notion de harcèlement moral. Partant du constat d’un usage de cette notion de plus en plus répandu, dans des domaines très variés (juridique, politique, éthique, etc.), il développe l’hypothèse de son usage comme signifiant pharmakon, défini comme remède et poison, parole ou écriture, maquillage et processus de désignation d’un bouc émissaire. Cette hypothèse permet de théoriser certaines modalités d’interventions préventives dans des cas où cette notion de harcèlement moral est mobilisée dans le champ professionnel.

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À ces articles sont enfin associés une contribution clinique et un compte rendu de lecture. À partir de l’entretien mené par Geneviève Morel lors d’une présentation clinique à l’epsm des Flandres, Thérèse Hulot interroge l’importance du diagnostic quand il s’agit de soigner une patiente hospitalisée pour une très grave « dépression », mot fourre-tout s’il en est. C’est le discours de la patiente qui va permettre de mettre en évidence le déclenchement tardif d’une mélancolie délirante.

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Sylvain Masschelier, qui rend compte de sa lecture de Comment le voile est devenu musulman, montre que Bruno Nassim Aboudrar propose, dans son ouvrage, une réflexion esthétique, archéologique, politique, sur ce voile qui figurait déjà sur tant de toiles et photographies avant sa récente médiatisation et récupération idéologique. Le voile est devenu métonymique d’un régime de visibilité de l’Orient et de ses mystères dont la femme était d’ailleurs l’étendard. C’est, pour l’auteur, oublier que les femmes musulmanes « quand elles se voilent volontairement ne le font pas en effet en signe de soumission à un ordre phallocrate qui les assujettirait », mais « assument avec une forme de panache la charge de rendre l’islam visible par ce qui reste de son ancienne préférence pour une visibilité réprimée ou, du moins, rigoureusement régulée. »

Notes

[1]

S. Freud, « Die Frage der Laienanalyse », dans Gesammelte Werke, t. XIV, Francfort, S. Fischer, 1972, p. 218.

Pour citer cet article

Vanneufville Monique, Vidaillet Bénédicte, « Éditorial », Savoirs et clinique, 2/2015 (n° 19), p. 17-23.

URL : http://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2015-2-page-17.htm
DOI : 10.3917/sc.019.0017


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