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Savoirs et clinique

2016/2 (n° 21)

  • Pages : 152
  • ISBN : 9782749253497
  • DOI : 10.3917/sc.021.0007
  • Éditeur : ERES

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Le fantasme ne soutient pas seulement le désir, il prépare aussi la création, voire la procréation – celle d’un nouvel être humain, par exemple. Avant de venir au monde, l’enfant peut être désiré, attendu avec espoir, parfois pour donner un sens à la vie de ses géniteurs [1][1] . Il est « pôle d’attentes ». Cf. J. Lacan, « Remarques.... Or, il est lui aussi l’objet de fantasmes. Ses parents le nomment, le craignent parfois, se l’imaginent, l’identifient à un ancêtre ; ils le découvrent sur une échographie, communiquent déjà avec lui alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère. Ces préparations à « l’heureux événement » témoignent des demandes et des désirs que cet être suscite déjà chez ses futurs parents avant même sa conception : si l’enfant descend de ses parents, il est aussi l’enfant de leurs fantasmes.

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Pas seulement ! Car depuis plusieurs décennies, le triangle idyllique (et parfois infernal) du père, de la mère et de l’enfant est passablement dérangé par un intrus, nommé « la science ». La recherche génétique et médicale a fait pâlir le privilège de la procréation par l’union « naturelle » d’un homme et d’une femme. L’assistance médicale à la procréation (pma) donne aujourd’hui leur chance à des êtres humains qui étaient auparavant exclus de la parentalité : hommes ou femmes de même sexe ; hommes ou femmes stériles. C’est d’autant plus nécessaire que l’adoption se raréfie, et le seul reproche que l’on peut faire à la recherche scientifique est que ses résultats sont encore fragiles et partiels. Mais certains vivent cette intervention de la science dans la vie, jadis supposée réglable par l’alliance du naturel et du sacré, comme un sacrilège, et, quand un enfant naît d’une gestation pour autrui, il est traité « comme autrefois les bâtards [2][2] . Comme le dit la sociologue Irène Théry dans une interview... ». Que la science puisse maintenant se mêler de la vie intime du sujet mobilise des fantasmes, des insultes et des anathèmes réactionnaires, amplifiés il y a peu par la « Manifestation pour tous ».

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Peu d’adultes déposent le lorgnon du fantasme quand ils se trouvent face à un enfant qui leur est cher. Ils attendent de lui ou d’elle qu’il réalise les idéaux qu’ils n’ont pas réussi à atteindre. Ils adhèrent parfois au fantasme « On tue un enfant [3][3] . S. Leclaire, On tue un enfant, Paris, Le Seuil, ... » et, dans certains cas tragiques, devenant infanticides, lui reprennent même la vie réelle qu’ils lui avaient donnée.

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C’est sur la base de cet argument que s’est tenu à Lille, le 12 mars 2016, le 17e colloque de l’Aleph dont les communications font l’objet d’une publication en première partie de cette livraison.

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Que dire des mères qui tuent au nom d’un enfant ? Interrogeant l’instinct maternel, les mères infanticides et les meurtres, au fond peut-être plus cyniques qu’idéalistes, de celles qui tuent pour leur enfant, Geneviève Morel explore, à partir du film Elena de Zviaguintsev et du roman L’agent secret de Conrad, la place de l’enfant dans le fantasme féminin.

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La recherche de Daisuke Fukuda porte sur Yonejiro Noguchi (1875-1947), connu au Japon comme un des poètes propagandistes de la guerre du Pacifique. Son parcours de poète déchiré entre le japonais et l’anglais permet de mieux comprendre l’incidence des langues occidentales dans la langue japonaise et le mécanisme de l’inconscient en japonais, dont le caractère singulier a été souligné par J. Lacan.

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Pour Marie Lenormand, la question des « fantasmes d’enfant » conduit à interroger la fonction chez l’enfant de la notion freudienne du Phantasieren. Elle s’attache à cette phase de recherche et de questionnement intenses qui accapare tout jeune enfant, véritable laboratoire « à ciel ouvert » où il élabore de multiples hypothèses, scénarios et théories pour rendre compte des énigmes qui l’assaillent. Le recours à l’expression « laboratoire du Phantasieren », se substituant au terme de névrose infantile, a pour visée d’ouvrir la cure de l’enfant aux dernières élaborations théoriques de Lacan en termes de nouage et de sinthome.

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Si la contribution de Franz Kaltenbeck évoque les grands dramaturges, pour lesquels l’enfant est celui qui révèle le destin (Shakespeare, Macbeth), le messager d’une rencontre manquée ou le signifiant forclos de la vie (Beckett), elle montre également que, dans le réel cru, l’enfant n’est pas seulement le pôle d’attentes ou le support narcissique de ses parents, qu’il peut aussi devenir la victime d’un meurtre. Solitude d’un enfant torturé quand la société ferme les yeux.

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À travers l’analyse de cas cliniques, Lyasmine Kessaci défend l’idée que, chez certaines femmes, l’advenue d’un enfant peut, en venant présentifier l’objet-cause du désir, « suborner » (selon le mot de Lacan) tant la place et la fonction de cet objet dans le fantasme, que la logique même de ce dernier.

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C’est également par le choix d’un cas clinique que Sylvie Boudailliez veut illustrer comment, pour une mère, le désir d’enfant à tout prix peut être sous-tendu par un fantasme de vengeance, de règlement de compte et d’une stérilité psychosomatique qui conduira à une démarche de fiv.

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Pour Vincent Le Corre, le fantasme, qui soutient et organise le désir, donne également forme au jeu des enfants. Ce qu’il démontre en exposant la dynamique d’une psychothérapie d’un enfant en transition de la période de latence vers l’adolescence où la question du fantasme croise celle du mythe individuel à travers une création narrative et visuelle.

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Les événements tragiques du vendredi 13 novembre 2015 à Paris ne peuvent cesser de nous interpeller et de nous questionner. Une rubrique de ce numéro est consacrée au texte retranscrit d’un débat avec Gilles Kepel et Catherine Adins, animé par Geneviève Morel, sur les modalités terroristes du « passage à l’acte » ; ce débat, qui a eu lieu dans le cadre d’une coopération entre l’association Savoirs et clinique et Citéphilo, avait pour objectif d’analyser ces actes terroristes afin d’en éclairer les causes.

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Souhaitant, en introduction, illustrer les concepts lacaniens du « passage à l’acte » et de l’acting-out, G. Morel a pris l’exemple du mot/slogan lancé par Angela Merkel au commencement de la crise des réfugiés : « Wir schaffen es», ce qui signifie « On va réussir / nous y parviendrons », mais où « es schaffen » veut aussi dire « créer cela », sens qui donne bien à l’ouverture des frontières le statut d’acte. Ayant pu, en tant que psychiatre, avoir des entretiens avec des terroristes emprisonnés, Catherine Adins a ensuite présenté divers exemples de déclenchement d’actes criminels. Gilles Kepel, quant à lui, rejetant l’idée de l’injustice sociale comme explication des attentats terroristes, a souligné le sérieux de causes telles que la destruction des familles et l’absence des pères, ou encore l’effet destructeur que peuvent avoir des interprétations bornées du Coran, en même temps que l’influence de chefs terroristes dont la reconnaissance peut représenter, pour les petits délinquants de notre société, un idéal du moi étranger à notre conception.

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Partant d’une rencontre clinique avec deux hommes âgés ayant perdu la capacité de reconnaître leur propre image dans le miroir, la psychiatre Diana Caine a voulu chercher au-delà de la neuropsychologie, et du côté de la psychanalyse, une réponse à la question de savoir comment les malades éprouvent les changements parfois violents induits par des lésions cérébrales qui touchent les facultés cognitives.

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« Virgilio ou la vie comme elle va » est le titre choisi par Dominique Soulès pour rendre compte du récit que fait un jeune homme de sa vie, au cours d’un entretien clinique à l’hôpital. Très tôt abandonné par sa mère et délaissé par son père, il a passé son enfance et son adolescence entre le domicile de ses grands-parents paternels et des foyers : une vie qui, entrecoupée d’épisodes délirants et violents, va comme elle peut : sed fluctuat nec mergitur… mais pas totalement.

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Suit la rubrique consacrée à la critique de films et de théâtre.

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Franz Kaltenbeck commente Spotlight de Tom McCarthy, un film réussi sur le journalisme d’investigation concernant les abus d’enfants commis par des prêtres catholiques de la région de Boston, le mérite du film étant, selon lui, d’insister sur la complicité de la société avec ceux qui ont commis ces crimes.

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Geneviève Morel développe, à propos du beau film de Bernardo Bertolucci Le conformiste, quatre approches du fascisme qui ouvrent bien des pistes, l’une d’elles étant l’aspiration paradoxale de Marcello à la normalité, ce qui suggère la possibilité d’un fascisme sans tête et paraît donc contredire le modèle freudien du leader mis en place d’idéal du moi par la foule fasciste. Pourtant, pour Bertolucci, le fasciste est un prisonnier aveugle qui, victime d’une illusion d’optique, ne peut se libérer, et Marcello, ayant sacrifié Anna, une femme dont le visage est cause de son désir, se présentera finalement plutôt comme un véritable criminel devenu fasciste pour pouvoir continuer à tuer impunément.

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Sous le titre « Annonces ou la parole qui fait naître », Monique Vanneufville rend compte du film de Nurith Aviv qui a fait l’objet d’un intéressant débat en présence de la réalisatrice. N. Aviv a eu l’idée de faire parler sept femmes sur les mythes religieux fondateurs de l’Occident, de faire un film à partir de textes qui, ce sont ses mots, « peuvent aussi être source d’inspiration », de création, et faire naître « d’autres récits, d’autres voix et images à interpréter à l’infini… » Il s’agit d’une réflexion vivante et profonde, à la fois complexe et limpide, sur la voix et le regard qui créent, et donc sur le cinéma.

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Le commentaire détaillé que fait Bénédicte Vidaillet de la pièce de théâtre Nobody évoque la mise en scène d’une subjectivité humaine à la peine du fait des mutations qui ont affecté le monde du travail contemporain d’où a disparu le symbolique ; ne reste alors que le rapport imaginaire à l’autre, « petit autre » lacanien, rival en miroir, toujours soupçonné de se défiler, de ne servir à rien, tandis que le sujet subit, lui, l’injonction d’un surmoi féroce imposant de jouir sans limite, tels les personnages de la pièce qui s’épuisent à « travailler, travailler, travailler… »

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De nombreux comptes rendus d’ouvrages récemment parus viennent clore cette livraison : ainsi Sylvie Boudailliez a-t-elle lu le livre de Patrick Merot, « Dieu la mère ». Trace du maternel dans le religieux et Lucile Charliac celui de Catherine Millot, La vie avec Lacan ; l’ouvrage de Christian Fierens, L’âme du narcissisme, est présenté par Sybille Guipaud, et celui de Raoul Moati, Événements nocturnes. Essai sur Totalité et infini, par Sylvain Masschelier ; Audrey Vasseur s’est intéressée aux textes réunis par Frédéric Regard et Martine Reid dans Le rire de la Méduse. Regards critiques et Antoine Verstraet au livre de Paul Audi, Lacan ironiste ; le livre de Jean-Jacques Moscovitz, Rêver de réparer l’histoire… Psychanalyse Cinéma Politique, est présenté par Frédéric Yvan ; enfin, sous le titre « La Vénus entaillée. Sous l’œil de l’expert Aboudrar », Diane Watteau rend compte de son approche de l’ouvrage de Bruno Nassim Aboudrar, Qui veut la peau de Vénus ? Le destin scandaleux d’un chef-d’œuvre de Velásquez.

Notes

[1]

. Il est « pôle d’attentes ». Cf. J. Lacan, « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 652.

[2]

. Comme le dit la sociologue Irène Théry dans une interview de Libération, vendredi 19 juin 2015.

[3]

. S. Leclaire, On tue un enfant, Paris, Le Seuil, 1975.

Pour citer cet article

Vanneufville Monique, « Éditorial », Savoirs et clinique, 2/2016 (n° 21), p. 7-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2016-2-page-7.htm
DOI : 10.3917/sc.021.0007


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