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1En 1945, la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai, puis celle du Japon le 15 août, scellent définitivement la victoire des alliés. Mais après que les relations entre l’URSS et les USA se soient quelque peu dégradées, c’est un nouveau conflit qui s’ouvre au monde. Désormais, l’affrontement se cristallise autour des deux grands blocs politiques mondiaux, capitalistes contre communistes, Ouest contre Est. La guerre froide est née et prête à durer pour quelques quarante-cinq années [1]. Désormais, en plus des conflits armés par territoires interposés (guerre de Corée, guerre du Vietnam...), c’est à un affrontement davantage idéologique auquel vont se livrer l’URSS et les USA. Au-delà des fusils et des missiles, la guerre froide ouvre la voie à de nouvelles intimidations géopolitiques [2]. La création culturelle, la conquête de l’espace, la recherche scientifique, ou la compétition sportive sont dès lors envisagées comme de nouveaux espaces d’affrontements guerriers, plus feutrés [3]. La piste, la pelouse ou la patinoire deviennent ainsi les terrains d’une expression sportive mise au service d’une référence idéologique dont il faut défendre la suprématie [4]. À travers leurs gestuelles techniques et leurs performances, les champions peuvent, à eux seuls, devenir l’incarnation d’un modèle politique. Dès lors, l’analyse des trajectoires des sportifs et sportives dans la guerre froide, qu’ils appartiennent au bloc communiste ou capitaliste, apparaît donc tout à fait pertinente pour éclairer certains enjeux idéologiques liés à ce conflit d’un genre nouveau. Ces champions :

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« sont à la fois représentatifs de toute une population, et donc d’une culture, d’un style de vie et ils incarnent un projet de société […]. La guerre froide a entraîné un changement dans les mentalités, en conduisant les nations à instrumentaliser de manière particulièrement évidente la compétition et les succès sportifs [5]. »

3Et c’est bien, entre autre, sur ce phénomène d’instrumentalisation que cet article tente d’apporter un éclairage supplémentaire.

4À l’inverse, d’autres travaux montrent que dans les démocraties populaires, le sport peut parfois devenir un espace de contestation de l’hégémonie du pouvoir en place, sans être nécessairement une tribune ouverte aux seuls champions [6]. Ainsi, héros des stades comme sportifs les plus anonymes manifestent-ils leur résistance au régime et à son austérité par des actes symboliques tout aussi glorieux et populaires que discrets. Dino Numerato [7] montre par exemple comment, en Tchécoslovaquie, les champions et les sportifs du quotidien parviennent, à travers le sport, à s’opposer idéologiquement au joug soviétique en place dans le pays. Tout aussi bien collectives [8] qu’individuelles [9], intentionnelles ou involontaires, reconnues ou invisibles, ces résistances sont l’œuvre de tous les sportifs, quel que soit leur degré de rayonnement.

5De ce point de vue, ce travail se propose de voir comment l’athlète tchécoslovaque Emil Zatopek, icône de l’athlétisme du début des années cinquante, a pu osciller entre ces deux pôles. Comment et pourquoi, après avoir servi les principes de la politique communiste menée par l’URSS en Tchécoslovaquie, le champion a-t-il pu jouer le jeu de la contre-révolution et de l’opposition ? En effet, c’est précisément aux prémisses de la guerre froide, entre les Jeux Olympiques de Londres (1948) et les championnats d’Europe de Berne (1954), qu’Emil Zatopek va définitivement marquer l’histoire de l’athlétisme mondial, en mettant fin à l’hégémonie des coureurs scandinaves [10] de l’entre-deux guerres, et en établissant non moins de dix-huit records mondiaux. Héros des Jeux d’Helsinki en 1952 grâce aux trois médailles d’or qu’il y remporte (5 000 m, 10 000 m et marathon), le coureur tchécoslovaque devient rapidement l’un des plus grands emblèmes de l’athlétisme et, comme d’autres sportifs avec lui, celui du régime politique en vigueur à l’Est [11]. Mais que sait-on d’autre sur Emil Zatopek ne relevant pas de son parcours sportif ? Que connaît-on de lui au-delà de ses records et de ses titres ? Dans quelle mesure un athlète de son rang a-t-il pu parfois servir le joug soviétique et d’autres fois s’opposer à lui ? À ce jour, seuls quelques récits journalistiques [12], biographiques [13], cinématographiques [14], romancés [15], voire dessinés [16] permettent de rendre compte de quelques épisodes de sa vie d’homme, de sportif, mais beaucoup plus accessoirement de son implication politique. Or, chez Emil Zatopek, la dimension idéologique possède une place toute particulière, et ce, pour plusieurs raisons. Il devient d’abord, alors que les Jeux de 1952 contribuent à faire de lui un champion hors du commun, le porte-parole sportif du régime de démocratie populaire instauré en Tchécoslovaquie. Son rôle est celui d’un athlète d’État, dont les sorties internationales sont contrôlées et les paroles surveillées. L’homme semble totalement soumis à la doxa communiste et au devoir de réserve que son statut de militaire lui impose. Face à cela, au moment des évènements du « Printemps de Prague » en 1968 [17], sa prise de position en faveur du réformateur Alexandre Dubcek, défenseur d’un « socialisme à visage humain », marque un engagement politique à la fois fort et inédit de la part de l’ex-champion. Au-delà du sportif de haut niveau, Emil Zatopek apparaît alors non plus comme un homme soumis politiquement, dévoué à son rôle d’athlète d’État, mais bien décidé à affirmer son opposition à la rigueur soviétique qui pèse en Tchécoslovaquie.

6Comment interpréter ce changement d’opinion ? Comment ne pas y voir une contorsion idéologique visant à ne pas subir les foudres d’une future « chasse aux sorcières » de tous ceux qui ont servi ou incarné le régime répressif tchécoslovaque ? Dans quelle mesure le champion a-t-il servi d’outil de propagande idéologique dans un conflit où le sport devient un enjeu géopolitique majeur ? Sous quelles formes cette propagande s’est-elle manifestée et quels discours a-t-elle servis ? Pourquoi et comment s’est-il rebellé ?

7À partir d’une étude portant sur des articles de la presse française et étrangère (L’Humanité, Le Figaro, Le Monde, L’Équipe, The Times…), de documents vidéos (archives de l’INA), ainsi que d’ouvrages d’époque sur le sport tchécoslovaque de l’après Seconde Guerre mondiale traduits en langue française, c’est à une histoire des acteurs du monde sportif que cette étude se propose de contribuer [18]. L’analyse de ce corpus, choisi majoritairement sur la base des fonds de la Bibliothèque Nationale de France et investigué quant à la problématique des prises de positions politiques de l’athlète, nécessite cependant quelques précautions dont le lecteur doit être averti. Certaines sources relèvent en effet de textes de propagande. De ce fait, les propos attribués au champion instrumentalisent largement ce dernier. Souvent déformés et manquant d’impartialité, ils véhiculent d’abord les idéologies du régime en place. Raconter Emil Zatopek dans la guerre froide, c’est nécessairement adopter un point de vue singulier, visant non seulement à éclairer la vie et le parcours de l’homme, mais plus largement, à comprendre aussi quelle influence ce conflit a pu avoir sur l’entremêlement de ses trajectoires sportive et politique.

I – Helsinki 1952 : l’instrumentalisation immédiate des victoires

8C’est en 1944 qu’Emil Zatopek remporte son premier titre de champion national sur 5 000 m. Deux ans plus tard, aux championnats d’Europe d’Oslo, il termine à la 5e place, après avoir été le seul représentant tchécoslovaque aux Jeux interalliés de Berlin. Aux Jeux de Londres (1948), il apporte à son pays la première médaille d’or olympique de son histoire en athlétisme [19]. L’essor international de sa carrière sportive s’étend donc dans l’immédiat après-guerre, précisément lorsque le rideau de fer s’abat sur la Tchécoslovaquie.

9En effet, après 1945, de nombreux secteurs de l’économie sont nationalisés. Adhérant dans un premier temps au Plan Marshall, le pays finit par y renoncer, sous la pression de Joseph Staline. Désavoué par la population, le Parti communiste tchécoslovaque (PCT) se retrouve en position de faiblesse avant les élections prévues en avril 1948. Face à cette situation, c’est par le « coup de Prague » [20] du 20 février qu’il s’empare du pouvoir. Les centres névralgiques tombent rapidement aux mains des communistes et, malgré le soutien populaire des étudiants, le président Edvard Benes capitule. Le totalitarisme s’installe en Tchécoslovaquie pour 41 ans [21]. Le nouveau régime de Klement Gottwald se présente alors comme celui du peuple travailleur, mais en réalité, l’indépendance de l’État est totalement annihilée par la mainmise de l’Union Soviétique. « Le PC imposait, par l’énorme appareil de la propagande, son idéologie, le marxisme-léninisme, fondé sur le socialisme scientifique du matérialisme dialectique [22]. » La machine répressive est en marche et « on ne peut s’imaginer aujourd’hui à quel rythme et avec quel degré d’arbitraire et de terreur le parti communiste a fait basculer la Tchécoslovaquie démocratique dans le système totalitaire, pour l’amarrer solidement au camp soviétique [23] ». À partir de 1948 donc, la répression se met en place [24]. Engagé dans l’armée nationale, Emil Zatopek est de ceux qui « bénéficient » des nombreuses expulsions des administrations publiques de tous les opposants au régime. Vingt-sept virgule huit % des officiers de l’armée sont alors chassés, afin d’organiser l’armée nouvelle sur le modèle soviétique. Ainsi, le contingent militaire compte-t-il rapidement 38 % de membres du Parti dès 1950, contre 65 % deux ans plus tard. Tandis que l’État cherche à dissoudre systématiquement toute forme de vie associative qu’il ne dirige pas, le champion, par les premiers titres qu’il remporte, sert bientôt d’alibi au régime. Le 23 octobre 1949, alors qu’il vient de battre le record mondial du 10 000 m devant un public ouvrier venu en nombre pour l’acclamer, il dit :

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« Le rapprochement politique, économique et culturel de l’URSS et de la Tchécoslovaquie consolidera le toujours puissant camp du socialisme démocratique. Il sert la lutte commune de toute l’humanité progressiste pour la paix et la démocratie contre les anglo-américains responsables de cette nouvelle guerre mondiale [25]. »

11Les apparatchiks ne tardent pas à prendre le pouvoir sur leur athlète d’État, relayant la bonne parole auprès du peuple. Les propos sont limpides. Le monde est engagé dans un nouvel affrontement, plus froid, mais dont le camp capitaliste est clairement accusé d’être responsable. Par ces mots, le coureur s’affirme publiquement sur le plan politique. S’exprimant probablement sous la contrainte, il ne peut désormais plus échapper à l’implacable mécanique du système. Ses qualités de coureur font de lui le porte-parole sportif idéal pour la défense du communisme. En bon socialiste, donc, Emil Zatopek pratique l’autocensure. Comme les artistes d’État, les athlètes ne sont pas sans bénéficier de certains avantages. C’est ainsi qu’au gré des médailles glanées ou des records battus, le soldat Zatopek est progressivement hissé au rang de capitaine, puis de commandant, de lieutenant-colonel, et enfin, de colonel [26]. Contredire la parole officielle, c’est s’exposer au risque de ne plus pouvoir bénéficier de ces privilèges, notamment celui de pouvoir parcourir l’Europe pour aller courir [27].

12Avant que la 15e olympiade de l’ère moderne ne s’ouvre, la pression est grande sur les épaules d’Emil Zatopek. Après que ce dernier ait, semble-t-il, menacé de ne pas se rendre en Finlande [28], c’est Piotr Sobolev lui-même, secrétaire général du comité olympique soviétique, qui cherche à déstabiliser le champion. Il avoue en effet que l’URSS souhaite inscrire son nom au palmarès du marathon, épreuve olympique mythique [29]. Or, au moment où il rejoint Helsinki, Emil Zatopek ne cache nullement ses intentions de participer aux trois courses du 5 000 m, 10 000 m et marathon. Pour Piotr Sobolev, « personne au monde ne peut réaliser de bonnes performances sur trois courses aussi dures à des intervalles aussi rapprochés, même pas Paavo Nurmi, le plus grand coureur de tous les temps [30] ». Mais surtout, comment un athlète issu d’un pays satellite de la grande URSS peut-il prétendre à autant d’arrogance ? Ce que le dirigeant russe ne sait pas encore, c’est que c’est bien Emil Zatopek qui, en l’espace de trois courses, va prendre la place de Nurmi dans le palmarès mondial. L’occasion est alors trop belle pour le gouvernement du Kremlin d’instrumentaliser la popularité du nouveau triple champion olympique. Celui-ci est immédiatement récupéré par la propagande soviétique qui souhaite, lors de ces Jeux, faire passer un message au monde. En effet, cette olympiade marque l’entrée de l’URSS dans la compétition sportive internationale, après qu’un Comité olympique eut été créé en avril 1951. Jusqu’à présent, le pays a toujours boycotté les Jeux, refusant de s’inscrire dans un « sport bourgeois ». Mais la stratégie adoptée initialement change vite et l’URSS devine aisément que les rencontres sportives internationales peuvent se présenter comme un formidable terrain d’expression de la puissance de son modèle politique face aux États capitalistes. En somme, les Jeux Olympiques deviennent, dès l’entrée en lice de l’URSS à Helsinki, un terrain de lutte idéologique [31] à laquelle se livrent les deux blocs Est/Ouest par champions interposés. « Non seulement l’olympisme fait partie de ces programmes de propagande, mais il devient un centre dans l’exercice de cette nouvelle diplomatie culturelle et sportive [32]. » Présentée comme la grande inconnue de ces Jeux, l’URSS profite de l’occasion pour se livrer à une véritable épreuve de propagande pour la paix et l’amitié entre les peuples.

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« En dénonçant le caractère prétendument profondément guerrier et antisportif de son rival, elle put d’autant mieux se poser en défenseur pacifique et inconditionnel de l’Esprit olympique. C’est précisément cette volonté de paix qui constitue le second et le plus important message adressé par la diplomatie sportive soviétique au public du monde entier [33]. »

14C’est ainsi que Constantin Adrianov, président du Comité national olympique soviétique, « forme le vœu pour que la nomination de l’URSS dans le CIO serve de lien d’amitié entre les sportifs de tous les pays et contribue ainsi à assurer la paix dans le monde entier [34] ». L’URSS se positionne donc comme un rassembleur pour la paix mondiale, et pour cela, s’appuie certes sur ses propres athlètes d’État, mais sait également utiliser ceux de ses pays satellites pour relayer le message. Du coup, l’espace olympique devient pour un temps, un lieu de rapprochements timides entre les nations des deux blocs rivaux.

15À Helsinki, le village des Jeux est scindé en deux. D’un côté, les athlètes de l’URSS et du camp soviétique (Pologne, Hongrie, Bulgarie, Tchécoslovaquie et Roumanie) logent à Otaniemi, cité universitaire située à quelques kilomètres du centre de la capitale finlandaise. Les athlètes des autres nations établissent leurs quartiers au village olympique de Käpyla, au centre-ville. Au départ, cette scission n’est pas forcément très appréciée de tous, certains dirigeants russes allant même jusqu’à se plaindre d’une moins bonne qualité de leurs installations. Les portes du village d’Otaniemi restent d’ailleurs, au début, fermées à tout visiteur. Néanmoins, conscients que leur attitude ne peut être cohérente au regard des messages de paix qu’ils diffusent, les Soviétiques optent pour une stratégie d’ouverture et de détente, dans laquelle ils mettent en scène Emil Zatopek. C’est ainsi que l’Allemand de l’Ouest Herbert Schade, l’un de ses adversaires sur 5 000 m, est autorisé à venir lui porter une offrande. Finalement, par ses nombreuses victoires, la sympathie qu’il dégage et le respect que lui vouent ses adversaires, Emil Zatopek symbolise, le temps de ces Jeux, l’accélérateur d’une détente Est/Ouest. Derrière lui, ce sont les rameurs américains qui, après leur victoire, viendront partager la vodka dans le camp des russes. Plus que des mots, l’URSS concrétise son discours pour la paix à travers des actes non moins symboliques. « C’est presque comme s’ils avaient emmené un rideau de fer portable afin de repousser tous les étrangers. Puis, de manière tout à fait inexplicable, ils ouvrirent grand les portes et décidèrent d’admettre tous les visiteurs autorisés avec une grande cordialité [35]. » Pour cela, Emil Zatopek et d’autres ont servi de locomotives.

16Finalement perdante au nombre de médailles [36], c’est bien l’URSS qui sort vainqueur de cette bataille idéologique livrée durant les Jeux. Pour les États-Unis, la situation est inédite. Leur suprématie sportive dorénavant contestée, ils ne sont pas sans craindre que le bloc soviétique en profite pour clamer la décadence du modèle capitaliste. Car bien évidemment, le champion de ces Jeux reste Emil Zatopek. Et dans la logique de l’idéologie socialiste, il s’agit d’ancrer dans la représentation collective qu’il n’est pas un homme exceptionnel. Il est d’abord un athlète sérieux, travailleur et volontaire, s’entraînant dans une patrie lui procurant les meilleures conditions de travail qui soient. C’est la conjonction de ces deux facteurs qui fait de lui un athlète hors du commun. Le modèle politique de démocratie populaire vient ici s’adjoindre aux valeurs du travail pour élever le sportif et l’aider à se surpasser. C’est ainsi qu’il a « pu porter si haut le nom de sa patrie, uniquement parce qu’il l’aime si profondément, parce que son cœur, son esprit, chaque parcelle de son être est imprégné du plus pur patriotisme socialiste [37] ». Dans la lutte idéologique que les deux blocs se livrent sur les terrains de sport, chaque victoire n’est pas seulement celle d’un athlète ou d’une équipe aux qualités exceptionnelles. Elle n’est pas non plus celle de la nation qu’ils représentent, mais bel et bien celle du système politique tout entier. Si Emil Zatopek s’affirme à Helsinki comme le leader incontestable et incontesté de la course de fond mondiale, c’est d’abord parce que « dans la Tchécoslovaquie démocratique populaire, il n’y a pas de chômage, il y a assez de travail pour chacun. Et tous les sportifs ont ici les meilleures possibilités de pratiquer leur discipline [38] ». Pour en arriver là, il a travaillé, certes, sans relâche même. Il n’a pas été non plus sans essuyer certains revers ou sans surmonter de rudes obstacles. Mais « le monde de la construction pacifique n’exploite et ne pressure pas ses sportifs. En Union Soviétique et dans les pays de démocratie populaire, les sportifs ont toutes les possibilités de développer systématiquement et d’une manière permanente leurs capacités [39] ». Dès lors, si Emil Zatopek a progressé et battu de nombreux records, c’est d’abord, affirme-t-on dans le discours propagandiste, grâce au système communiste. Plus que d’offrir à ses champions de bonnes conditions d’entraînement, le régime les protège aussi des méfaits du capitalisme. Finalement, derrière l’exploit du sportif se cache le dressage idéologique de tout un peuple. Et Dana Zatopkova aussi participe de ce message de propagande. Nantie de sa victoire au lancer de javelot à ces mêmes Jeux d’Helsinki :

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« (Elle) est la digne représentante des femmes progressistes du nouveau monde, qui ne se contente pas de vivre dans l’ombre de son mari. Le sérieux, la combativité, l’austérité dans la préparation et dans le travail, voilà les qualités de la femme d’aujourd’hui, combattante pour la paix et le bonheur de l’humanité. Ce sont ces qualités qui l’ont conduite à la victoire olympique [40]. »

18Avec le couple Zatopek, c’est donc par le truchement d’un pays satellite que l’URSS montre « les muscles du socialisme [41] », en même temps que les deux amants humanisent le visage du sport à l’Est [42].

19Mais dans la presse française, le message de propagande ne prend pas racine. Si les exploits d’Emil Zatopek suscitent l’admiration, le champion reste malgré tout l’implacable machine fabriquée par l’idéologie socialiste. Pour Jacques Goddet, il est une « brute magnifique, qui doit tout autant à sa robustesse, à sa féroce préparation, qu’à sa classe [43] ». « L’art de Zatopek a été de mettre en application, avec une science raffinée de cruauté, sa méthode de brutalité. Pas de la brutalité désordonnée, des réflexes sauvages, des réactions païennes. Non, de la brutalité organisée, méthodique [44]. » Au fond, Dr. Jekyll dans la vie, Emil Zatopek est ainsi présenté comme le Mr. Hyde de la piste ; doux, souriant, amical et cultivé en tant qu’homme, mais devenant cruel et se déformant lorsqu’il court. L’ambiguïté du personnage s’en trouve ainsi constamment préservée, un formidable champion venant de l’Est ne pouvant pas totalement être bon aux yeux d’une presse sportive française assez largement anticommuniste. Pour L’Humanité, en revanche, les victoires sportives des nations du bloc soviétique sont régulièrement mises en avant pour affirmer la supériorité du modèle communiste [45]. Si l’exploit sportif d’Helsinki est salué sans démesure, l’enjeu reste de profiter de la popularité du champion pour diffuser le message politique. « La participation de l’URSS a été d’une importance capitale pour la mission essentiellement pacifique des Jeux Olympiques […]. Toutes les nations présentes avaient pu se rendre compte de la maturité parfaite des athlètes soviétiques et de leur désir sincère de paix [46]. » Transformé en porte-parole sportif officiel de ce message de paix grâce à la popularité qu’il construit à Helsinki, Emil Zatopek devient immédiatement l’objet de tous les phantasmes. Le journal L’Équipe du 10 août 1952 informe que le gouvernement américain tente de faire céder Prague pour laisser venir le couple Zatopek aux USA. Charles Sawyer, secrétaire américain au commerce, s’adresse ainsi à Avery Brundage, président du CIO :

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« Ce serait pour nous une excellente chose que de voir ce magnifique exemple athlétique ainsi que sa femme […]. Si vous arrivez à lever suffisamment le rideau de fer pour faire venir ici cet homme et sa femme, ce pourrait être le début d’une ère nouvelle pour l’humanité et peut-être même (qui sait ?) le premier pas vers une paix permanente. »

21Finalement, Prague ne répond pas favorablement à cet appel. La flamme d’Helsinki éteinte, le bloc soviétique ne semble à nouveau plus prêt à laisser sortir ses athlètes du territoire. S’exprimant sur Radio Prague au sujet de l’invitation américaine, Emil Zatopek explique qu’il décline cette offre « ridicule et antisportive [47] ». Et d’ajouter : « C’est grâce aux États-Unis que j’ai pu accomplir mes performances à Helsinki […], après le jeu brutal et dur de l’équipe américaine de Hockey sur glace aux Jeux d’hiver [48]. » Si les nations du bloc de l’Est prônent la paix et la détente au moment des Jeux, une posture plus ferme est reprise dès la fin de la compétition. Emil Zatopek ne sortira pas du territoire, sauf à y remplir son rôle d’ambassadeur pour la paix mondiale.

II – Emil Zatopek : le coureur de la paix

22En temps de guerre froide, chacun des deux blocs cherche à mettre en avant ce qui le distingue de l’autre. « Ainsi, l’Ouest s’est défini autour de l’idée de la lutte pour la démocratie ; l’Est, lui, principalement autour de l’idée de la lutte pour la paix [49]. » Immédiatement après ses trois victoires d’Helsinki, c’est bien ce message de paix qu’Emil Zatopek va contribuer à diffuser. Le régime joue alors pleinement le jeu de l’instrumentalisation de ses performances et le nomme émissaire pour la paix lors du congrès de Vienne en décembre 1952.

23Émanation d’un appel lancé à Berlin le 6 juillet 1952, ce congrès des peuples pour la paix est avant tout une fantastique occasion pour le Komintern de diffuser la parole officielle. Réunissant des orateurs communistes venus du monde entier [50], il se déroule sous la direction de Frédéric Joliot-Curie, président du conseil mondial de la paix et membre du PCF. Tout un symbole, la réunion s’ouvre sur l’arrivée d’un relais dont Emil Zatopek est le dernier coureur. Orateur à la 16e séance, il débat autour des questions touchant à une solution de détente internationale et l’ensemble de son discours est basé sur le rôle du sport comme instrument pacificateur. « Je voudrais parler du sport et des sportifs que j’ai appris à connaître pendant mes courses, et avant tout des liens qui les rattachent à la paix dans le monde [51]. » Il explique que les conditions de vie moderne ont éloigné les gens de l’exercice physique et que c’est la raison pour laquelle l’intérêt porté au sport grandit. C’est ainsi que les Jeux Olympiques d’Helsinki ont connu une participation sans précédent et que les performances sportives ont été souvent surpassées. Le discours est très édulcoré et Emil Zatopek précise que ces Jeux se sont déroulés dans une atmosphère de paix entre les athlètes : « Les sportifs de presque tous les pays du monde y ont participé et l’amitié qui naquit entre tous était si belle qu’elle ne pouvait jaillir qu’au milieu de gens qui veulent vivre en paix [52]. » Le sportif incarne ainsi un homme pacifique et les rencontres internationales constituent son terrain d’expression. Mais en filigrane, les propos vont plus loin. Évoquant les évènements de la guerre de Corée, c’est un sous-entendu accusateur qu’il porte envers les Américains :

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« Quelle terrible chose que, par exemple en ce moment en Corée, des villes soient bombardées, des femmes, des hommes, et des enfants soient tués, et certainement aussi des sportifs qui auraient pu se réjouir ici avec nous aux Jeux Olympiques à Helsinki. Cette pensée a encore plus affermi en moi la volonté de contribuer de tout mon possible au maintien de la paix mondiale [53]. »

25L’appel est lancé à tous les sportifs du monde entier pour qu’ils rejoignent les rangs du camp pacifique et que, « en hommes d’honneur, ils refusent de servir dans des guerres agressives et dans l’oppression des autres nations [54] ».

26Ainsi, Emil Zatopek va-t-il participer à de nombreuses manifestations populaires dans les différents États du bloc soviétique. Il prononce un discours au cours d’une session du Conseil de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique (FMJD), qui se tient à Prague, au mois de février 1953. Pilotée depuis le Kremlin et relayée par tous les partis communistes occidentaux, la FMJD a pour objectif de servir la propagande soviétique et montrer que l’amitié et la paix entre les nations se construisent autour de la connaissance réciproque des vies et du travail de chacun. Le sport fait partie intégrante du modèle social que l’on cherche à diffuser et à faire connaître, dans le but à demi avoué qu’il est le meilleur des modèles. Un peu plus tard, en août 1953, la FMJD organise à Bucarest le 4e festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié. À cette occasion, ce sont près de 33 000 jeunes du monde entier qui se réunissent en Roumanie. Des athlètes neophytes participent alors aux compétitions sportives organisées, aux côtés des champions d’État. Et c’est grâce à la ferveur populaire qui se dégage de ce festival que ceux-ci sont nombreux à réaliser de meilleures performances qu’à Helsinki. On le voit bien ici, l’instrumentalisation bat son plein.

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« Tous ces jeunes étaient animés d’une même pensée : contribuer par leurs exploits à la cause de la paix et de l’amitié entre les nations […]. Grâce à l’amitié et la solidarité des sportifs du Festival ainsi qu’à leur soutien mutuel, 93 records nationaux et 5 records mondiaux ont pu être dépassés [55]. »

28Le message ainsi délivré est clair : comme la paix améliore les relations entre les peuples, elle fait aussi progresser les records. Et Emil Zatopek se dévoue tout entier à ce rôle de locomotive politico-sportive. Il veut « servir d’exemple à la jeunesse non seulement dans le domaine du sport, mais surtout dans la lutte pour la paix mondiale. L’amour de notre patrie, l’amour de la paix deviennent la force motrice des succès sportifs que nous remportons [56] ». De ce point de vue, le rôle du simple sportif est bien souvent surpassé. Envoyé en mission dans ces réunions internationales, le champion endosse d’abord le costume d’athlète d’État, véritable « VRP » de l’idéologie socialiste. Il joue ainsi le jeu du « donnant-donnant ». Rester à la solde du gouvernement et servir ses idéaux dans l’espace international, c’est aussi pour lui la garantie de préserver les quelques faveurs financières et matérielles promises aux porte-drapeaux du régime. Grâce à Emil Zatopek, la Tchécoslovaquie brille et, avec elle, c’est tout le communisme qui rayonne.

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« Notre jeunesse est éduquée dans le respect de l’égalité de tous les peuples du monde […]. En Tchécoslovaquie, il n’existe pas de racisme […]. Il est compréhensible qu’une telle éducation liée aux conditions de vie très favorables représente le facteur le plus concret de notre amour pour notre patrie. De même que tous les sportifs de mon pays, j’aime notre république qui nous garantit contre le chômage, la famine et la misère, permet l’épanouissement de la culture et du sport, et réalise ainsi les aspirations séculaires de notre peuple [57]. »

30Il est pourtant d’autres moments où son attachement à défendre l’idéologie communiste lui joue de bien mauvais tours. Vainqueur du cross de L’Humanité durant le rude hiver 1954, il est, à cette occasion, largement utilisé par la presse française d’extrême-gauche [58] pour vanter la valeur des régimes de démocraties populaires en matière de sport. Mais en France, la participation à cette manifestation sportive n’est pas forcément très appréciée de la part des dirigeants de l’athlétisme national. C’est ainsi que Paul Méricamp, président de la FFA de 1944 à 1953, interdit la participation des athlètes français à ce cross, sous peine d’exclusion des grands rendez-vous internationaux [59]. Les inimitiés sont grandes entre la FFA et le journal communiste, qui accuse le comité directeur de celle-ci d’être un « véritable panier de crabes [60] ». Face à Vladimir Kuts, jeune espoir soviétique, Emil Zatopek attire les foules à Vincennes. Avec plus de 7 000 engagés sur l’ensemble des courses et quelques 50 000 spectateurs, cette 17e édition bat son record de participation. Symbole d’une réussite populaire incontestable, l’épreuve reste néanmoins l’apanage d’une élite cantonnée aux nations du bloc soviétique (URSS, Pologne, Tchécoslovaquie, RDA, Roumanie et Hongrie). Les seuls athlètes français participants sont les anonymes des courses de masse. L’élite nationale, quant à elle, se contente de suivre l’affrontement des as depuis les tribunes. Si Alain Mimoun est présent, il ne court pas. À l’image du champion français, les meilleurs coureurs tricolores sont donc contraints au repos forcé, sous peine de se voir sanctionnés par la FFA. De ce point de vue, l’attitude fédérale apparaît alors somme toute rigide, dans la mesure où elle prive ses athlètes d’une belle confrontation internationale, et ce, à cause d’une opposition politique stérile. Sans doute les dirigeants ne voient-ils pas d’un bon œil que la masse des athlètes ne soit pas forcément issue de ses rangs, mais qu’elle appartienne davantage aux fédérations affinitaires (FSGT) ou scolaires (OSSU). Ainsi, à l’occasion de sa victoire, Emil Zatopek en profite pour clamer « son amitié pour le peuple de Paris [61] », annonçant son retour au mois de mai pour la réunion de Colombes. Cette situation apparaît très contrastée vis-à-vis de ce qui se passe quelques mois plus tard. « L’affaire des visas » ne pourrait-elle pas être interprétée comme une vengeance politique de la part des dirigeants de la FFA vis-à-vis des communistes, et dont Emil Zatopek ne serait que la victime symbolique ?

31En effet, le 28 mai 1954, un communiqué de presse indique que le champion tchécoslovaque s’est vu refuser son entrée sur le territoire français par le ministère des Affaires étrangères, après les propos qu’il aurait tenus auprès du journal Svobodne Slovo : « Paris m’a déçu. Le Paris de la littérature de pacotille, le Paris des revues et brochures pornographiques, le Paris dominé jusqu’au bout des veines par l’affairisme et l’esprit mercantile [62]. » Si les mots sont forts et agressifs, on peut néanmoins noter qu’émanant de la presse communiste tchécoslovaque et rapportés par un journal français ancré politiquement à droite, ils sont alors très probablement déformés. Mais « compte tenu de ces déclarations injurieuses pour la population parisienne, le ministère des Affaires étrangères a décidé de refuser l’entrée du territoire à M. Zatopek [63] ». Toujours est-il que l’évènement fait grand bruit et que la presse le relaye assez largement. Pour le journal L’Aurore, non seulement les allégations portées sur Paris sont vraies, mais elles traduisent en plus toute la perversité colportée par Emil Zatopek.

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« À côté de l’admiration purement sportive qu’on peut éprouver pour un athlète d’une telle valeur, Zatopek bien sûr, ne mérite guère d’être aimé par ce public parisien qu’il a grossièrement insulté après sa dernière visite chez nous. Et il est certain que l’homme est un communiste fanatique et dur, qui, en effet, ne nous aime guère. Ce qui est grotesque, en tout cas, pour des gouvernants, c’est de manœuvrer de telle sorte que ce Zatopek, qu’on voulait bannir de nos pistes, a été, hier, […] accueilli avec dix fois plus de chaleur qu’il était juste de la part des spectateurs dont il avait dit qu’ils étaient un ramassis de dépravés et de mercantis [64]. »

33Face à cette affaire, c’est l’ensemble de la délégation tchécoslovaque devant concourir à Colombes qui décide de se rallier à la cause de son chef de file et décide de boycotter la réunion. L’enjeu est double. Il est certes politique, mais il est également sportif, puisque la compétition risque de perdre de son attrait si les compatriotes de Zatopek sont absents. En effet, il apparaît, d’après la presse, que tous les athlètes tchécoslovaques engagés à Colombes (Jungwirth, Skolba…) sont censés surpasser nettement leurs adversaires. Sans eux, le public parisien risque de ne pas être nombreux au rendez-vous.

34Défendu par les uns, accusé par les autres, Emil Zatopek répond en courant. Après avoir finalement obtenu son visa, il vient à Colombes battre le record du monde du 5 000 m de Gunder Haegg, vieux de douze ans, en 13’ 57’’ 2/10e. Ovationné par le public parisien, il est ensuite reçu à la Mutualité par l’association France-Tchécoslovaquie et la FSGT. Désireux de se racheter auprès du public parisien, il encense la qualité de la piste du stade de Colombes et affirme que la poursuite de son effort contre le record du monde ne fut possible que grâce aux acclamations du public [65]. Finalement, à travers cet épisode des visas, le gouvernement français fait preuve d’un manque de diplomatie évident et se retrouve accusé d’offrir des armes à la propagande communiste [66]. En effet, refuser l’entrée en France à Emil Zatopek, c’est faire preuve de rigidité, alors que c’est précisément ce que la France condamne dans le régime communiste. Ainsi, l’Hexagone se rend-il coupable des mêmes méfaits que ceux du système politique qu’il dénonce en ces temps de guerre froide. Et si la presse condamne presque unanimement le ridicule de cette décision, il n’en reste pas moins que cet évènement ne manque pas de cristalliser les oppositions idéologiques. Pour L’Humanité :

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« Le simple bon sens voudrait que l’on pense qu’il y a quelque chose de changé, que le gouvernement populaire s’est sérieusement penché sur les problèmes de la jeunesse et du sport, qu’il a construit des stades, formé des éducateurs, bref, qu’il a mis le sport à la portée de tous […]. Bien sûr que le sport est un magnifique instrument de propagande. Nous n’avons jamais dit autre chose pour notre part. Mais le sport est un fait social, il est le reflet d’un pays, de la vie de ses habitants [67]. »

36Ainsi, pour les uns, Emil Zatopek est-il le symbole même de la réussite du régime communiste, tandis que, pour les autres, il n’est que l’instrument d’une propagande outrancière qu’il s’agit de condamner. Loin de tout cela, le public continue de venir en masse admirer les courses du champion, et Emil Zatopek ne cesse d’être ovationné par les foules. En jouant sur le contraste entre des propos violents et une attitude chaleureuse auprès des gens, on peut alors penser qu’il se sert des contradictions pour opposer une forme de résistance au régime qui l’instrumentalise. Ces écarts de conduite relèvent certainement moins de la schizophrénie que d’un moyen détourné de montrer au monde comment les propos des champions sportifs peuvent, de l’autre côté du rideau de fer, être détournés à des fins d’instrumentalisation politique.

III – Emil Zatopek au pays des Soviets

37En Tchécoslovaquie, l’influence du champion sur le peuple prend une tout autre dimension. Emil Zatopek participe activement au sentiment d’identification des Tchécoslovaques au régime de démocratie populaire. Par son action, il est l’instrument bâtisseur des consciences, et son impact idéologique est sans commune mesure. Là-bas, le sport tient un rôle central dans l’éducation des masses. Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement entreprend un immense chantier de construction d’infrastructures sportives et n’hésite pas à mettre de l’argent pour le développement du sport et de l’éducation physique de tous. C’est dans cette perspective que sont organisés les Jeux Sportifs de la Jeunesse, qui attirent quelques 500 000 jeunes en ce début des années cinquante. En matière de sport, la Tchécoslovaquie présente donc une politique des plus actives, dans laquelle l’impact sur les masses tient une place capitale. « La base de masse des jeux sportifs de la jeunesse donne une grande possibilité pour la mise en valeur et le développement des jeunes talents et contribue ainsi à l’élévation du niveau sportif de la Tchécoslovaquie [68]. »

38Dans ce contexte, on imagine combien un homme tel qu’Emil Zatopek, de par ses records et ses titres, apparaît comme susceptible de servir les intérêts du régime. Par le discours déjà, il se positionne en véritable ambassadeur du modèle social tchécoslovaque.

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« Nous construisons un État qui est une véritable patrie des travailleurs. Nous avons bâti des milliers de logements, d’écoles et de terrains de jeux. Bien des choses ont changé dans mon pays, même son aspect a changé. Des villes, des chantiers, des usines, des entreprises, des lignes de chemin de fer ont pris naissance. Notre peuple s’est libéré à jamais de la hantise du chômage et de la faim. Les progrès réalisés dans mon pays sont sensibles dans tous les domaines de l’activité humaine, y compris le sport […]. Dans la Tchécoslovaquie nouvelle, des milliers de personnes se passionnent pour le sport et la culture physique et peuvent pratiquer les activités sportives les plus diverses, sans égard pour les frais qui en résultent […]. Nos sportifs se rendent, désormais, parfaitement compte qu’il n’est pas d’autre voie vers le succès que celle d’un entraînement quotidien, rigoureux et systématique [69]. »

40Exemple pour les jeunes, le champion d’Helsinki doit donc permettre d’exalter leur enthousiasme pour la pratique des exercices du corps, dimension de toute évidence patriotique et disciplinaire. Au plan relationnel, l’homme inspire aussi la sympathie. Naturellement souriant, aimant le contact avec les gens, le régime use de ce caractère pour en faire un porte-parole politique auprès des masses. Emil Zatopek est proche du peuple, il lui ressemble :

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« Son statut d’athlète d’État et son physique d’Européen ‘moyen’, ‘central’ et ‘populaire’ sorti amaigri et émacié de la Seconde Guerre mondiale, courant en grimaçant comme n’importe quel ‘congé payé’ le rendirent très populaire à travers toute l’Europe [70]. »

42En bon militaire, il doit obéir. En bon champion, il doit se surpasser. Et derrière lui, c’est toute la jeunesse du pays qui est censée suivre le mouvement. Les succès du champion servent d’exemple et de stimulant, dans le sport comme dans le travail. Véritable locomotive du sport de masse, il contribue ainsi à l’amélioration de « la santé de la nation dans son ensemble [71] ». Mais en réalité, son rôle est bien plus large que cela. Dépassant le simple cadre sportif, c’est aussi au monde du travail qu’il est censé donner l’exemple.

43En effet, après les victoires, « on l’exhibe d’usine en usine à travers tout le pays pour qu’on voie qu’il est vrai, qu’il existe vraiment, qu’on ne l’a pas inventé ou plutôt si, que le communisme en marche l’a inventé [72] ». Récupéré et instrumentalisé par le régime en place, le « héros Zatopek » sert l’exhortation des individus au travail. On fait appel à lui pour des conférences dans les industries et les clubs du pays, au sujet du sport et des valeurs qui y sont associées.

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« Certains ouvriers lui promirent d’accroître le rendement de leur entreprise et, effectivement, des normes furent dépassées. La production s’accrut en certains endroits de 200 %, le record étant battu par une usine de ferblanterie de Prague qui atteignit 218 % ! Ce fut à cette période que le nom de Zatopek apparut de plus en plus fréquemment parmi ceux des plus éminentes personnalités tchécoslovaques des Partisans de la Paix [73]. »

45Emil Zatopek sert donc le régime en motivant les ouvriers à se surpasser. En ce sens, sur la piste comme dans la vie sociale, il est une véritable « locomotive nationale ». À Helsinki, il apprend par télégramme que, galvanisés par les trois médailles remportées :

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« Les travailleurs de la mine Général Yeremenko à Ostrava […] ont réalisé, dans les journées de ta victoire, la plus forte extraction de charbon depuis 1945 […]. Car le peuple Tchécoslovaque entier sait que la prouesse d’Emil Zatopek est celle du nouveau monde, du monde de travail. Et que, pour un bon travail, le travail te remercie [74]. »

47Assumant pleinement son rôle d’athlète d’État, en allant visiter les usines et colporter le discours officiel, Emil Zatopek se positionne comme le porte-parole de l’idéologie stakhanoviste, défendant l’idée selon laquelle l’incitation des travailleurs à l’émulation est bien la meilleure méthode qui soit pour augmenter les rendements de la production. Il s’agit donc, comme à la course, que l’ouvrier cherche à lutter contre soi-même pour produire plus. Il est indispensable de faire entendre au plus grand nombre que si tout le monde ne peut pas devenir un champion, il demeure nécessaire que chacun travaille dur et fasse de son mieux. Dans la course comme dans la vie, l’homme doit se comporter en soldat, au service de son pays. D’autres coureurs après lui, tel le Russe Vladimir Kuts [75], propagent cette idée à tous les compatriotes du camp socialiste qui les soutiennent. Le sportif devient ainsi « le protagoniste d’une campagne idéologique servant à présenter et à démontrer publiquement les idéaux communistes [76] ».

48Mais en Tchécoslovaquie, cette identification populaire au champion apparaît exacerbée. Le mouvement d’émulation nationale né en son honneur fait de lui un véritable bâtisseur des consciences. C’est ainsi que des milliers de jeunes et de travailleurs s’engagent dans ce que l’on nomme le « Mouvement Zatopek ». Participer à ce mouvement, c’est avant tout prendre un engagement devant la nation et ses dignes représentants pour se surpasser. Né suite à l’élan de ferveur populaire communiqué par les victoires de 1952, il se propage très rapidement du domaine du sport à celui du travail ou de la culture. Prendre un « engagement Zatopek », c’est se faire la promesse, à soi et à la patrie, que l’on peut améliorer ses performances sportives, mais aussi son éducation, sa culture et son habileté professionnelle. « D’aucuns s’engagent à travailler un certain nombre d’heures à la campagne pour aider à rentrer la récolte, ou bien encore à donner un coup de main sur d’importants chantiers de construction, chemins de fer, barrages, routes [77]. » Cet engagement concerne tout le monde, hommes et femmes, jeunes et adultes :

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« Très rapidement le mouvement Zatopek est devenu le plus grand mouvement de masse des sportifs et de tous les jeunes gens. Il a largement contribué à la réalisation de la politique du gouvernement tchécoslovaque sur la culture physique, telle qu’elle est définie par la loi [78]. »

50Source d’inspiration de cet élan populaire, Emil Zatopek lui-même continue de donner l’exemple. Comme d’autres champions nationaux, il se soumet « aux épreuves exigées par l’Union de la jeunesse tchécoslovaque pour l’attribution de l’insigne Fucik [79] ». En s’engageant à lire une dizaine d’ouvrages issus des chefs d’œuvre de la littérature nationale et mondiale, il se comporte aussi en messager culturel. Son action, autant qu’elle puisse être volontaire ou faire l’objet d’une récupération politique, dépasse donc largement le cadre sportif et consiste à faire prendre conscience que l’on peut et que l’on doit, dans tous les domaines de l’existence, chercher à mieux faire. Ce n’est qu’à ce prix que l’homme peut prendre conscience qu’il ne sort pas du peuple, mais qu’il monte avec lui, intégrant alors pleinement l’économie discursive de la propagande montée par le régime. Emil Zatopek explique que c’est en prenant exemple sur les engagements qu’il avait pris lors des Jeux d’Helsinki que l’ouvrier peut, lui aussi, parvenir à tenir les siens. « Les travailleurs tchécoslovaques et leur champion se transmettent ainsi le flambeau de l’émulation socialiste. Et c’est cela l’homme nouveau, l’homme du socialisme [80]. » Élevé au rang de l’Ordre de la République, Emil Zatopek est ainsi rangé « aux côtés des plus grands fils de la patrie, des plus grands édificateurs du socialisme et défenseurs de la paix [81] ». En créant le « Mouvement Zatopek », la jeunesse communiste tchécoslovaque a répondu à l’enrôlement des masses par le pouvoir en place, dont l’objectif n’est autre que de soumettre le peuple à la ligne politique définie par Moscou. Sportifs célèbres comme inconnus se rallient progressivement à ce mouvement, s’engageant « à élever leur habileté au travail et leur préparation à la défense, par la pratique des exercices physiques et du sport [82] ». Un brevet de capacité est alors délivré. « Le mouvement Zatopek s’est répandu très rapidement dans les plus larges masses, et cette action spontanée des sportifs tchécoslovaques et de tous les jeunes a aidé fortement à réaliser les décisions du parti communiste de Tchécoslovaquie et du gouvernement [83]. »

51Finalement, on voit combien la célébrité d’Emil Zatopek sert de toute part le régime et la propagande communiste. En effet, en devenant l’un des modèles de la jeunesse et du prolétariat tchécoslovaque, il joue un rôle politique fort quant à la promotion des valeurs prônées par le bloc de l’Est en ces temps de guerre froide. Outre la notoriété qu’il acquiert grâce à ses titres sportifs aux Jeux de Londres et d’Helsinki, Emil Zatopek incarne aussi l’image du sportif porte-drapeau de l’idéologie communiste. « Le sport est ici une ‘arme idéologique’ de l’affrontement URSS - États-Unis. Le Héros, volontaire ou non, sert une propagande et grandit dans son ombre [84]. » Mais c’est aussi cette image de « héros populaire » qu’Emil Zatopek va savoir utiliser quelques années plus tard, lors des évènements du Printemps de Prague. « La machine enfantée par l’implacable mécanique stalinienne » [85] se retourne alors contre ceux qui l’ont instrumentalisée.

IV – Le Printemps de Prague : son ultime course pour la paix

52Dans les années 1950, la Tchécoslovaquie vit un temps sur l’héritage de la République bourgeoise d’avant 1948. Mais au cours de la décennie suivante, les difficultés économiques sont telles qu’une réforme économique s’avère nécessaire afin d’assouplir quelque peu les règles et de faire entrer les devises sur le territoire. Le pays découvre progressivement le retard pris sur le bloc de l’Ouest. Une ère nouvelle semble s’ouvrir pour la Tchécoslovaquie, qui, jusque-là, n’a connu que les régimes autoritaires successifs de Klement Gottwald (1948-1953) et d’Antonin Novotny (1953-1968). Le système de censure s’assouplit quelque peu, et comme Prague a gardé la dimension d’une ville moyenne, les contacts sont nombreux entre les intellectuels et les artistes du régime. « Au conformisme des années 1950 succède une vue critique de la société [86]. » Progressivement, et bien que n’appartenant pas forcément au Parti, certains artistes s’expriment contre la censure (Vaclav Havel, Milos Forman…). De leur côté, les membres du PC Slovaque se plaignent d’être écartés des responsabilités et un vent de contestation souffle sur les instances dirigeantes du pays. Depuis Moscou, Leonid Brejnev ne manque pas de saisir l’occasion d’évincer Novotny du pouvoir et de s’arranger pour faire nommer le Slovaque Alexandre Dubcek à la tête du Parti [87]. Malgré son manque d’expérience, Dubcek est bien conscient de la situation internationale et reste très à l’écoute des revendications et des aspirations de son peuple. Favorable aux réformes, il se positionne en défenseur d’un « socialisme à visage humain » et commence à libéraliser quelque peu le pays en allégeant la censure. La tentative de putsch visant à maintenir Novotny à la tête du Parti ayant échouée, ce dernier se voit obligé de démissionner de la présidence de la République, pour être remplacé par Ludvik Svoboda, favorable à Dubcek. « Ainsi, à la fin du mois de mars 1968 tous les postes politiques, économiques et culturels importants étaient-ils occupés par des hommes du ‘nouveau cours’ [88]. » Ces derniers sont favorables à une certaine modernisation de l’économie tchécoslovaque, tout en restant fidèle au socialisme. Pour ces réformateurs, il faut notamment revoir les méthodes de direction de l’économie qui sont dépassées et adapter le pays à la révolution technique et scientifique mondiale en marche. « Nous devons laisser une grande latitude à l’initiative des membres de notre société ; les échanges d’idées et la démocratisation de tout le système social et politique seront la condition préalable au dynamisme de la société socialiste [89]. » Sans remettre en cause l’alliance avec l’URSS, les nouveaux dirigeants tchécoslovaques permettent progressivement au pays de s’ouvrir à l’Ouest.

53Mais prôner un « socialisme à visage humain », c’est finalement sous-entendre que la politique menée en URSS incarne une certaine inhumanité, opinion intolérable pour Moscou. À elle seule, cette expression demeure une véritable provocation pour le Kremlin, qui craint en même temps la contagion vers les autres pays du bloc. C’est donc en ce sens qu’il fait peser la menace d’une intervention militaire si la situation ne se normalise pas au plus vite. Le 15 juillet 1968, les dirigeants soviétiques, bulgares, hongrois, polonais et est-allemands adressent ainsi une lettre aux dirigeants tchécoslovaques sous des tons les plus menaçants :

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« Nous sommes convaincus que la présente situation menace les assises du socialisme en Tchécoslovaquie et met en danger les intérêts vitaux communs des autres pays socialistes. Les peuples de nos pays ne nous pardonneraient jamais d’être restés indifférents ou négligents face à un tel danger [90]. »

55En menaçant d’intervenir militairement, ils réagissent à l’initiative prise par de nombreux intellectuels et personnalités du pays de signer le « Manifeste des 2 000 mots », rédigé par l’écrivain Ludvik Vaculik. Publié dans l’organe hebdomadaire de l’union des écrivains tchécoslovaques au mois de juin 1968, ce manifeste se veut une critique très virulente des dirigeants en place jusque-là et du type de communisme qu’ils ont laissé se développer, trop rigide, trop fermé. C’est véritablement à un socialisme plus souple auquel les milliers de signataires aspirent.

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« Le Parti Communiste, qui jouissait après la guerre de toute la confiance du peuple, la sacrifia peu à peu à la bureaucratie qui envahit bientôt tous les domaines, sans laisser la place à rien d’autre […]. La direction suivie était fausse et a transformé le parti ; de parti politique, de communauté idéologique à l’origine, il est devenu une organisation souveraine propre à exercer un grand attrait sur des égoïstes assoiffés de pouvoir, sur des esprits lâches et calculateurs, sur des hommes à la mauvaise conscience […]. Depuis le début de cette année, nous sommes inclus dans un processus de rénovation, de démocratisation […]. Nous avons déjà exprimé nos idées et nos intentions sur l’humanisation du régime en des termes tels, qu’il ne nous reste plus qu’à la réaliser […]. Nous nous adressons surtout à ceux qui ont attendu jusqu’à maintenant. L’époque qui s’ouvre en ce moment sera décisive pour de nombreuses années [91]. »

57Bien que retiré de la compétition depuis un peu plus de dix ans, Emil Zatopek, en tant que signataire, se repositionne alors dans l’espace public et condamne le régime qui l’a un temps instrumentalisé. Le risque est immense pour lui, en tant que militaire, de prendre part à de telles manifestations d’opinion. Son épouse Dana aussi, signe le Manifeste, tout comme Jiri Raska, champion de saut à ski, ou bien encore la gymnaste Vera Caslavska : « Nous avions beaucoup voyagé et pouvions donc constater que tout tombait en décrépitude dans notre pays. Et il ne s’agissait pas seulement de la situation matérielle. Depuis trop longtemps, il n’y avait plus aucune liberté de penser [92]. » En appelant la population à participer à des comités civiques ou à prendre part à des manifestations ou à des grèves contre les opposants à ce mouvement de libéralisation nationale, les sportifs signataires du « Manifeste des 2 000 mots » sont un véritable affront envers Moscou. Finalement, face au risque jugé trop grand de voir la Tchécoslovaquie échapper à son pouvoir, l’URSS et les pays signataires du Pacte de Varsovie (Roumanie exceptée) font entrer leurs chars à Prague, dans la nuit du 20 au 21 août 1968. C’est au plus vite que le mouvement contestataire doit être étouffé. L’URSS s’adresse ainsi au gouvernement tchécoslovaque : « Nous croyons que la tâche d’infliger une réplique décisive aux forces anticommunistes et de préserver le système socialiste en Tchécoslovaquie n’est pas seulement de votre responsabilité mais de la nôtre [93]. »

58Mais à Prague, la résistance contre l’envahisseur armé s’organise. Le peuple ne veut plus de cette mainmise soviétique dans la politique nationale. Des regroupements ont lieu un peu partout dans la ville et Emil Zatopek prend officiellement la parole devant le siège du journal Mlada Fronta[94], quotidien de l’Union de la jeunesse tchécoslovaque, à tendance réformiste.

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« Vendredi matin, j’ai rencontré Karel. Tu le connais, c’est le grand journaliste blond. Il se rendait au bâtiment de la rédaction à ‘Mlada fronta’ et il m’emmena avec lui. Emil Zatopek, le champion olympique, maintenant colonel de l’armée, y tenait un discours contre les envahisseurs. Il y avait beaucoup de monde à l’écouter […]. Dix minutes plus tard exactement, j’entendis dans mon transistor le compte rendu fait par Radio-Prague du discours de Zatopek devant ‘Mlada fronta’. Peu après, la radio pria Zatopek et sa femme de ne pas rentrer chez eux parce que de ‘bons amis’ les attendaient devant leur domicile [95]. »

60Prenant clairement parti pour le camp réformateur d’Alexandre Dubcek, Emil Zatopek va même plus loin en demandant l’éviction de l’URSS des prochains Jeux Olympiques de Mexico devant s’ouvrir quelques semaines plus tard [96]. Désormais, celui qui avait été un temps l’ambassadeur de l’idéal sportif communiste condamne la politique soviétique. Ainsi montre-t-il combien les champions sportifs savent parfois user de leur notoriété pour résister et condamner l’hégémonie du pouvoir, entraînant derrière eux nombre d’anonymes, dont les formes de contestations ne peuvent qu’être plus discrètes. S’exprimant au micro de Radio Prague Libre le 25 août 1968, il déclare : « Nous avons fait une grosse erreur en collaborant avec les Russes, il y a 20 ans. Cette collaboration nous a beaucoup coûté. Maintenant, les Russes ont obtenu ce que l’on peut obtenir par la force. Mais ils ont perdu leur prestige dans le monde. » Peu après, c’est revêtu de son costume d’officier qu’il apparaît à la télévision pour demander l’exclusion des futurs Jeux Olympiques de tous les athlètes des cinq pays étant intervenus militairement en Tchécoslovaquie [97]. À cette occasion, il lance même une pétition. Pour Emil Zatopek, l’intervention des chars russes dans les rues de Prague est totalement condamnable et contraire à l’idéal de paix qu’on lui a demandé de défendre des années durant. Comment ne pas soutenir les progrès de cette libéralisation, lui qui a longtemps voyagé et qui a pu entrevoir la liberté d’expression existant à l’étranger ? Non, Emil Zatopek ne se taira plus, et il en paiera lourdement le prix. Mais finalement, à l’heure où le monde entier ou presque condamne l’intervention des Russes en Tchécoslovaquie, le champion trouve aussi dans la défense immuable de ce discours de paix, l’occasion de montrer l’incohérence de la ligne idéologique tenue par les dirigeants soviétiques depuis les Jeux d’Helsinki. Par ce biais, ne manifeste-t-il pas ici une forme toute particulière et personnelle de contestation ?

61Finalement, après négociation avec Leonid Brejnev, le gouvernement tchécoslovaque signe les accords de Moscou, le 26 août 1968, acceptant le cantonnement des troupes soviétiques sur le territoire national, en échange du maintien d’Alexandre Dubcek à la tête du Parti. Pour Emil Zatopek, qui continue à s’exprimer, l’heure est encore à l’espoir. Le 28 août, c’est grimpé sur un arbre qu’il improvise un discours pour la foule massée devant l’assemblée nationale :

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« C’est fini. Mais le peuple Tchécoslovaque a montré que la force des idées pouvait faire reculer le matériel de guerre le plus moderne. Faisons confiance à nos dirigeants, ils sont admirables. Nous les avons tous, hommes, femmes et enfants, soutenus dans leur lourde tâche à Moscou. Aujourd’hui, ils savent bien mieux que nous ce qu’il convient de faire. Maintenant, il faut que la colère s’apaise, car la colère fait couler le sang [98]. »

63Le Printemps de Prague est bien fini. La rébellion est définitivement étouffée et, pour les opposants au régime soviétique, la vie se complique rapidement. Le pouvoir central cherche à faire taire au plus vite toute personnalité susceptible de peser sur les consciences collectives. Pour Emil Zatopek, la situation devient très délicate :

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« C’est très difficile pour moi, je n’ai pas le droit de parler aux gens, de visiter les écoles, d’exercer mes fonctions dans les organisations sportives. Ils me disent toujours : ‘vous ne devez rien dire’. Je réponds : ‘je n’ai même pas besoin de parler. Ce matin, vous me démettez de mes fonctions, et ce soir, ce sera annoncé à la radio, à la BBC, sur France Europe, et sur la voix de l’Amérique’. Mais dans cette situation, ce n’est pas moi qui suis en cause, mais notre avenir, notre pays, son développement démocratique, et cet humanisme que nous voulions développer [99]. »

65Invités d’honneur par le Comité international olympique, le couple Zatopek parvient malgré tout à se rendre à Mexico. Le régime est bien conscient qu’il ne peut paraître démocratique aux yeux du monde s’il empêche son ancienne gloire d’honorer les Jeux de sa présence. Emil Zatopek, lui, y voit un ultime moyen d’exprimer sa résistance. Là-bas, nombreux sont ceux les alertant sur d’éventuelles représailles s’ils rentrent au pays. Plusieurs fois on leur propose même l’asile politique. « Poliment, nous avons refusé. Cela ne nous semblait pas juste par rapport aux citoyens qui n’avaient pas notre chance. Nous nous étions engagés dans le Printemps de Prague et nous avons senti que c’était notre devoir de rester [100]. » Fidèle à ses idées, Emil Zatopek ne veut pas passer pour un fuyard. Il doit rester cette « locomotive » qu’il a toujours été pour le pays. Comme d’habitude, il considère que sa place est à côté du peuple, près de ceux qui aspirent à davantage de liberté. De ce fait, il continue à dénoncer l’ingérence russe en Tchécoslovaquie. Mais en revenant, c’est sous le coup de la répression que l’ex-champion va définitivement chuter.

66Un temps maintenu, Alexandre Dubcek démissionne néanmoins le 28 mars 1969 et est remplacé par Gustav Husak à la tête du Parti [101]. Stalinien autoritaire, le nouveau dirigeant placé par Moscou inaugure alors une période de normalisation, durant laquelle les sympathisants réformateurs du Printemps de Prague vont payer un lourd tribut. « Le 30 octobre 1969, une déclaration soviéto-tchécoslovaque à Moscou affirmait que l’intervention soviétique était ‘un acte de solidarité internationaliste qui a permis de barrer la route aux forces contre-révolutionnaires et antisocialistes’ [102]. » Désormais, les ex-soutiens de Dubcek vont devoir payer leur engagement pour la réforme. De son côté, Emil Zatopek est qualifié de traitre envers ce régime ayant fait de lui un champion. L’éditorial du Sovietsky-sport du 1er janvier 1969 explique que :

67

« Zatopek a montré sa duplicité en affirmant, en paroles une chose, et, d’autre part, en nourrissant et en cultivant au fond de lui-même la haine et l’hostilité pour le socialisme, alors que l’accès au grand sport ne lui a été possible que grâce à la construction du socialisme en Tchécoslovaquie [103]. »

68Il est ainsi accusé de s’être livré à des propos anticommunistes lors de sa visite aux Jeux de Mexico. Présenté un temps comme le modèle enfanté par le socialisme lorsqu’il était au sommet de sa gloire, Emil Zatopek en incarne désormais le pire ennemi. Sa parole doit être muselée. Encerclé par la guerre froide, il est désormais accusé d’apporter « de l’eau au moulin de la propagande bourgeoise [104] ». Le régime le condamne donc pour avoir subitement changé de camp, tandis qu’à l’Ouest, on l’a souvent accusé d’être un communiste zélé. Retiré de la compétition sportive, revenu au pays pour ne pas abandonner les siens, Emil Zatopek est désormais seul, livré à l’acharnement d’un gouvernement bien décidé à mener une « chasse aux sorcières ». Dès le mois de janvier 1969, soit deux mois seulement après son retour des Jeux Olympiques de Mexico, Emil Zatopek est relevé de ses fonctions de Directeur des sports au ministère de la Défense. S’en suivent alors plusieurs décisions visant à l’évincer totalement de la vie publique. Exclu du Parti puis destitué de l’armée, il est même accusé d’espionnage pour les Américains et d’avoir fait « obstacle au développement pacifique de la société et à sa consolidation [105] ». Interdit de séjour à Prague, il est condamné à des tâches subalternes et subit un éloignement forcé du foyer familial. La normalisation est rude et l’ex-champion en paye lourdement le prix. La répression est si forte qu’Emil Zatopek finit même par revenir sur ses engagements en faveur du Printemps de Prague. Craignant que les représailles s’intensifient, il demande à ce que l’on retire son nom des signataires du « Manifeste des 2 000 mots », attitude qui lui sera souvent reprochée par la suite. Il existe visiblement là un contentieux avec son épouse, affirmant que pour ce qui la concerne, elle n’aurait jamais retiré son nom de la liste des signataires, assumant sa position jusqu’au bout. Pour son mari, c’est différent :

69

« On lui a dit que la classe ouvrière lui avait permis de mener sa carrière et qu’en se rangeant auprès des contestataires, il lui tournait le dos. On l’a menacé aussi. Une nuit, des soldats l’ont tabassé. Il a eu trois côtes cassées. Je pense qu’il a pris peur face aux proportions que tout cela prenait [106]. »

70Dana Zatopkova rappelle que son mari était une personnalité dans son pays, « dont on s’est souvent servi dans un but de propagande. On déformait ses propos, on lui a fait dire certaines choses qu’il n’avait pas dites… Et lui, il était un peu naïf, ça oui [107] ».

Conclusion

71En ces temps de Guerre froide, la propagande idéologique tient une large place dans les affrontements auxquels se livrent les nations des deux blocs. L’objectif n’est plus seulement de conquérir des territoires géographiques, mais plutôt d’investir de nouveaux espaces, plus symboliques. Seule cette conquête s’avère indispensable, aux yeux des dirigeants soviétiques et américains, pour anéantir le modèle politique adverse. Tandis que les occidentaux se prononcent en faveur de la défense de la démocratie, du droit, de la justice et de la liberté, les démocraties populaires se revendiquent du camp de la paix et du progrès. Mais dans les deux cas, l’argumentaire relève largement de l’idéologie politique. C’est ainsi que les artistes, les scientifiques, mais aussi les sportifs vont servir d’outils de propagande pour défendre l’idéal d’un camp contre l’autre. Pour Nikita Khrouchtchev, « les Spoutnik prouvent que le socialisme a gagné la compétition entre les pays socialistes et capitalistes, que l’économie, la science, la culture et le génie créateur du peuple se développent mieux et plus vite sous le socialisme [108] ». Toutes proportions gardées, il en va de même pour les victoires sportives. Comme le cosmos, les stades sont un lieu de luttes symboliques entre les deux grandes puissances, où les champions ne font que jouer le rôle de cosmonautes en survêtement.

72L’analyse de la trajectoire du coureur Emil Zatopek dans cette guerre froide permet de mettre en évidence combien l’athlète a pu être instrumentalisé par le régime en vigueur, et ce, afin de défendre une certaine idée de la paix et, plus largement, de la supériorité du modèle socialiste. Au sommet de sa gloire, alors que la Tchécoslovaquie vit sous la « Terreur », le champion devient non seulement le porte-parole politique du socialisme sur les stades, mais il est aussi largement utilisé pour en susciter l’adhésion par les masses de son pays. D’un autre côté, l’homme ne se laisse pas systématiquement manipuler. Nous avons pu montrer, dans la lignée des travaux existants, qu’au-delà d’une instrumentalisation effective, il a pu, comme d’autres, trouver en la tribune sportive un espace de résistance au régime en place. C’est d’ailleurs sous la forme d’un engagement politique d’opposition qu’il condamne l’ingérence soviétique en Tchécoslovaquie, lors du Printemps de Prague, seul moment où il semble témoigner d’une parole « résistante » et authentiquement portée. Si son parcours dans la guerre froide montre combien le champion peut être lié à cette idée de paix et d’amitié entre les peuples, il s’avère surtout qu’il participe à l’instrumentalisation des consciences au travers d’une prise en charge de la propagande. S’agit-il alors de sincérité, de conformisme ou d’une posture plus opportuniste ? Rien ne nous permet de trancher définitivement sur cette question.

Notes

  • [*]
    Professeur agrégé d’Éducation physique et sportive à l’Université de Caen Basse-Normandie et Doctorant au laboratoire Sport et environnement social (SENS - EA 3742), Université Joseph Fourier Grenoble 1.
    Pour cet article, M. Yohann Fortune a obtenu le prix Pierre Arnaud 2010, décerné par la Société française d’histoire du sport.
  • [1]
    La chute du mur de Berlin au mois de novembre 1989 symbolise généralement la fin de cette guerre froide.
  • [2]
    Arnaud, Pierre. 1999. « Sport et relations internationales. La nouvelle donne géopolitique (1919-1939) », Géopolitique, n° 66, juillet, p. 15-24.
  • [3]
    Riordan, James. 1991. Sport, politics and communism, Manchester, Manchester University Press ; Riordan, James. 1981. Sport under communism : USSR, Czechoslovakia, GDR, China, Cuba, London, C. Hurst.
  • [4]
    À l’instar de Claude Flament et Michel-Louis Rouquette (2003. Anatomie des idées ordinaires, Paris, Armand Colin), nous entendons par « idéologie », le niveau d’intégration le plus stable des principaux concepts permettant de décrire la pensée sociale. Ces auteurs considèrent que la manière dont une société se construit et se représente la réalité dans laquelle elle s’insère s’élabore autour de quatre niveaux d’intégration que sont les opinions, les attitudes, les représentations sociales et l’idéologie. Tandis que l’idéologie incarne le niveau le plus stable, les opinions sont, quant à elles, très changeantes.
  • [5]
    Jollivet, Emmanuelle et Robène, Luc. 2006. « Fosbury contre ventral ou la technique sportive comme vecteur idéologique », in Robène, Luc et Léziart, Yvon (dir.). L’homme en mouvement, vol. 1, Paris, Chiron, p. 195-231.
  • [6]
    Edelman, Robert. 1993. Serious Fun : Soviet Spectator Sports, New York, Oxford University Press.
  • [7]
    Numerato, Dino. 2010. « Between small everyday practices and glorious symbolic acts : sport-based resistance against the communist regime in Czechoslovakia », Sport in Society, vol. 13, n° 1, January, p. 107-120.En ligne
  • [8]
    Numerato, Dino. 2006. « Sport as Resistance : “Ice Hockey Protests” in Czechoslovakia in 1969 », in Sport and the Construction of Identities, Actes du 11e Congrès du Comité européen pour l’histoire du sport (CESH), Vienne, 17-20 septembre, p. 704-712.
  • [9]
    Lors des JO de Mexico en 1968, la gymnaste tchécoslovaque Vera Caslavska (4 médailles d’or et 2 médailles d’argent) manifeste son opposition à l’invasion des chars soviétiques en Tchécoslovaquie, lors du Printemps de Prague. Au moment de l’hymne russe, alors qu’elle est elle-même sur le podium, elle détourne volontairement le regard du drapeau rouge de l’URSS en signe de protestation.
  • [10]
    Paavo Nurmi (Finlande), Gunder Haegg (Suède), Viljo Heino (Finlande)…
  • [11]
    Mertin, Evelyn. 2009. « Presenting Heroes : Athlets as Role Models for the New Soviet Person », The International Journal of the History of Sport, vol. 26, n° 4, March, p. 469-483.En ligne
  • [12]
    Corrigan, Robert. 2003. Tracking heroes : 13 track and field champions, Lincoln, iUniverse ; Parienté, Robert. 1996. La fabuleuse histoire de l’athlétisme, Paris, La Martinière ; Parienté, Robert. 1997. La légende de l’athlétisme, Genève, Liber.
  • [13]
    Kosik, Frantisek. 1955. Emil Zatopek, Prague, Statni ; Naudin, Pierre. 1972. Zatopek, le terrassier de Prague, Paris, Le Légendaire ; Phillips, Bob. 2002. Zatopek : the life and the times of the world’s greatest distance runner, Parrs Wood Press.
  • [14]
    Rosé, Jean-Christophe. 1997. L’odyssée du coureur de fond, Kuiv Productions.
  • [15]
    Échenoz, Jean. 2008. Courir, Paris, Éditions de Minuit.
  • [16]
    Couchaux, Marcel. 2006. Zatopek : les années Mimoun, Frontignan, Six pieds sous terre.
  • [17]
    Fejto, François et Rupnik, Jacques. 2008. Le printemps tchécoslovaque, Paris, Complexe ; Navratil, Jaromir. 1998. The Prague Spring ‘68, Budapest, Central European University Press.
  • [18]
    Liotard, Philippe. 1999. « Une histoire des acteurs sportifs, mais quelle histoire ? », in Delaplace, Jean-Michel (dir.), L’Histoire du sport, l’histoire des sportifs, Paris, L’Harmattan, p. 401-411.
  • [19]
    En fait, aux Jeux de Londres, c’est deux médailles qu’Emil Zatopek remporte : l’or sur 10 000 m et l’argent sur 5 000 m, battu d’un cheveu par le belge Gaston Reiff.
  • [20]
    Bernard, Michel. 1998. Histoire de Prague, Paris, Fayard.
  • [21]
    Kaplan, Karel. 1983. Persécution politique en Tchécoslovaquie entre 1948 et 1972, Projet de recherche sur les crises des systèmes de type soviétique, dirigé par Zdenek Mlynar et le conseil scientifique, Étude n° 1.
  • [22]
    Bernard, M., op. cit., p. 350.
  • [23]
    Fejto, F. et Rupnik J., op. cit., p. 45.
  • [24]
    En octobre 1948 est votée une loi de défense de la République qui organise la terreur totalitaire contre tous ceux que l’on considère comme opposants au régime. Elle permet notamment de les faire condamner sans preuve. Cent mille personnes auraient ainsi été arrêtées et jugées, dont 80 000 seraient passées par les camps de travail.
  • [25]
    Rosé, J-C., op. cit.
  • [26]
    Ces promotions internes lui vaudront même l’accusation de professionnalisme, ce qui le menacera un temps d’être exclu des Jeux Olympiques d’Helsinki.
  • [27]
    Dans une interview donnée au magazine Zatopek, n° 1, janvier-mars 2007, son épouse Dana souligne que leur statut d’athlètes de haut niveau était un avantage certain, dans la mesure où ils pouvaient voyager. En outre, le couple Zatopek possède également un chalet en montagne, en plus de leur appartement à Prague. Le magazine de presse Zatopek est créé en 2007. Il est destiné au grand public et porte sur l’actualité du running. Bien qu’il porte le nom d’un grand champion, il n’est pas une entreprise hagiographique. Néanmoins, dans les trois premiers numéros, l’équipe de rédaction a décidé de le lancer en consacrant un long article sur la carrière d’Emil Zatopek.
  • [28]
    « Madame Zatopek », Zatopek, n° 2, avril/juin 2007, p. 62-65. Dans cette interview, Dana Zatopkova rapporte que son mari prend fait et cause pour le coureur de 1 500 m Stanislav Jungwirth, que les autorités refusent de laisser partir à Helsinki, accusant le père de ce dernier d’être un opposant au régime. Le champion menace alors de ne pas se rendre en Finlande. Au moment du départ, se rendant compte que les officiels ne possèdent aucun billet d’avion pour Jungwirth, Emil Zatopek repart à Prague avec ce dernier et laisse la délégation tchécoslovaque s’envoler vers Helsinki. Finalement, après quelques tractations, les deux coureurs rejoignent le village olympique quelques jours plus tard. Bien qu’édifiant, ce témoignage reste soumis à interrogation puisqu’aucun document d’archive consulté ne nous a permis de vérifier la véracité de ce fait.
  • [29]
    Fortune, Yohann. 2010. « Marathon », in Attali, Michaël & Saint-Martin, Jean (dir.). Dictionnaire culturel du sport, Paris, Armand Colin, p. 91-93.
  • [30]
    L’Équipe du 14/07/1952.
  • [31]
    Gelebart, Karine. 2002. Sport et politique pendant la période de la guerre froide : les JO comme moyen d’expression et de lutte idéologique, Mémoire en sciences politiques, IEP Grenoble.
  • [32]
    Gygax, Jérôme. 2005. « Diplomatie culturelle et sportive américaine : persuasion et propagande durant la guerre froide », Relations Internationales, n° 123, p. 87-106. L’auteur rappelle même qu’avant les Jeux de Melbourne, « un mémo, du 30 novembre 1955, de l’Operation Coordination Board (OCB) adressé au comité culturel du Département d’État américain fait remarquer qu’une victoire soviétique aux Jeux Olympiques de Melbourne l’année suivante aurait de fâcheuses conséquences ‘psychologiques’ sur l’opinion mondiale et sur l’attitude des autres puissances à l’égard des États-Unis » (p. 89).
  • [33]
    Niggli, Nicholas. 2002. « Helsinki 1952, les Jeux Olympiques de la Guerre Froide ? », Relations internationales, n° 112, hiver, p. 467-485.
  • [34]
    Ibid.
  • [35]
    Ibid. L’auteur rapporte ici les propos d’Arthur Dayley, New York Times du 16/07/1952.
  • [36]
    L’URSS glane 71 médailles au total, dont 22 en or, contre 76 pour les Américains, dont 40 en or.
  • [37]
    Bosak, Emmanuel & Pondelik, Josef. 1953. Emil Zatopek, Prague, Orbis, p. 20. Il s’agit d’un ouvrage de propagande.
  • [38]
    Ibid, p. 9.
  • [39]
    Ibid., p. 11.
  • [40]
    Ibid., p. 22.
  • [41]
    Rosé J.-C., op. cit.
  • [42]
    En témoigne la célèbre photo du couple s’embrassant en tribunes après l’arrivée du marathon. Cette photo a fait le tour de la presse mondiale.
  • [43]
    L’Équipe du 14/07/1952.
  • [44]
    L’Équipe du 25/07/1952.
  • [45]
    Attali, Michaël, et Chapron, Tony. 2007. « Le sport au carrefour des idéologies : le cas du Figaro et de L’Humanité (1945-1952) », in Combeau-Mari, Évelyne (dir.). Sport et presse en France, xixe-xxe siècles, Paris, Le Publieur, p. 265-283.
  • [46]
    L’Humanité du 05/08/1952.
  • [47]
    L’Équipe du 20/08/1952.
  • [48]
    Ibid.
  • [49]
    Krakovsky, Roman. 2007. « Une représentation de la guerre froide : le camp de la paix et le camp de la guerre en Tchécoslovaquie (1948-1960) », Relations internationales, n° 129, p. 21. En ligne
  • [50]
    À ce congrès, la France envoie des émissaires tels que Jean Cocteau, Jean-Paul Sartre, Elsa Triolet, Louis Aragon, ou Fernand Léger. Emil Zatopek semble être le seul sportif parmi les congressistes.
  • [51]
    Actes du congrès des peuples pour la paix, Vienne, 12-19 décembre 1952, Paris, Éditions défense de la paix, 1953, p. 883. Il s’agit d’un ouvrage de propagande dans lequel on retrouve l’ensemble des discours prononcés par les congressistes.
  • [52]
    Ibid., p. 884.
  • [53]
    Ibid., p. 884.
  • [54]
    Bosak E. et Pondelik J., op. cit., p. 44.
  • [55]
    Ibid, p. 47.
  • [56]
    Actes du congrès des peuples pour la paix, Vienne, 12-19 décembre 1952, Paris, Éditions défense de la paix, 1953, p. 884.
  • [57]
    Ibid.
  • [58]
    Attali M. et Chapron T., op. cit.
  • [59]
    Paul Méricamp interdit ainsi aux Mimoun, Abdallah ou Prat de participer à ce cross de L’Humanité. La championne de France de cross 1953, Monique Caron-Renoult sera, quant à elle, radiée de la FFA pour s’y être engagée.
  • [60]
    L’Humanité du 13/03/1954.
  • [61]
    L’Humanité du 23/03/1954.
  • [62]
    Le Figaro du 29 et 30/05/1954.
  • [63]
    Le Monde du 30/05/1954.
  • [64]
    L’Aurore du 31/05/1954.
  • [65]
    Le Figaro du 31/05/1954.
  • [66]
    Le Monde du 30/05/1954.
  • [67]
    L’Humanité du 03/06/1954.
  • [68]
    Zemanova, Marie. 1955. L’essor du sport tchécoslovaque, Prague, Orbis, p. 17. Ouvrage de propagande.
  • [69]
    Milne, Armour. 1955. Le sport tchécoslovaque (1945-1955), Prague, Orbis, p. 5-6. Ouvrage de propagande.
  • [70]
    Lejeune, Dominique. 2001. Histoire du sport – xixe-xxe siècles, Paris, Christian, p. 143.
  • [71]
    Milne A., op. cit., p. 20.
  • [72]
    Échenoz J., op. cit., p. 89.
  • [73]
    Naudin P., op. cit., p. 124.
  • [74]
    Bosak E. et Pondelik J., op. cit., p. 12-13.
  • [75]
    Mertin E., op. cit. L’auteur cite Vladimir Kuts : « I felt like a soldier who was trusted to defend the honour of his motherland. I fulfilled my duty. As they say, a soldier always stays a soldier also in times of peace. »
  • [76]
    Ibid.
  • [77]
    Milne A., op. cit., p. 57.
  • [78]
    Ibid.
  • [79]
    L’Humanité du 28/02/1953.
  • [80]
    Ibid.
  • [81]
    Bosak E. et Pondelik J., op. cit., p. 39.
  • [82]
    Ibid, p. 42.
  • [83]
    Ibid.
  • [84]
    Duret, Pascal & Tétart, Philippe. 2007. « Des ‘héros’ nationaux aux ‘stars’ : la figure du champion depuis l’après-guerre », in Tétart, Philippe (dir.), Histoire du sport en France de la Libération à nos jours, Paris, Vuibert, p. 352.
  • [85]
    Ibid.
  • [86]
    Bernard M., op. cit., p. 370.
  • [87]
    Après avoir publiquement regretté le départ de Khrouchtchev en 1964, Novotny n’était pas très apprécié par Brejnev. En janvier 1968, c’est Alexandre Dubcek qui est nommé au poste de premier secrétaire du Parti.
  • [88]
    Bertleff, Erich. 1968. À mains nues, Paris, Stock, p. 128.
  • [89]
    Ibid, p. 131.
  • [90]
    Jeannesson, Stanislas. 2002. La Guerre froide, Paris, La Découverte, p. 68.
  • [91]
    Bertleff E., op. cit., p. 203-212.
  • [92]
    « Madame Zatopek », Zatopek, n° 2, avril/juin 2007, p. 62-65.
  • [93]
    Fontaine, André. 2006. La guerre froide (1917-1991), Paris, Seuil, p. 387.
  • [94]
    Tigrid, Pavel. 1968. Le Printemps de Prague, Paris, Seuil.
  • [95]
    Bertleff E., op. cit., p. 167.
  • [96]
    Le Monde et Le Figaro du 23/08/1968.
  • [97]
    New York Times du 25/08/1968.
  • [98]
    Byk, Vaclav. 1968. Prague, l’été des tanks, Paris, Tchou.
  • [99]
    Rosé J.-C., op. cit.
  • [100]
    « Madame Zatopek », Zatopek, n° 2, avril/juin 2007, p. 62-65.
  • [101]
    Cette « démission forcée » fait suite aux incidents déclenchés par les manifestations populaires d’opposition à l’URSS, après que les hockeyeurs tchécoslovaques se soient imposés deux fois face aux russes, lors des championnats du monde en Suède.
  • [102]
    Bernard M., op. cit., p. 375.
  • [103]
    Naudin P., op. cit., p. 194-195.
  • [104]
    Ibid.
  • [105]
    L’Humanité du 25/10/1969.
  • [106]
    « Madame Zatopek », Zatopek, n° 2, avril/juin 2007, p. 62-65.
  • [107]
    Ibid.
  • [108]
    Jeannesson S., op. cit., p. 55.
Français

Résumé

C’est au début de la guerre froide, entre les Jeux Olympiques de Londres (1948) et les championnats d’Europe de Berne (1954), que le coureur de fond Emil Zatopek entre au Panthéon de l’athlétisme. Héros des Jeux d’Helsinki, le coureur tchécoslovaque devient rapidement l’un des plus grands emblèmes de l’athlétisme et aussi celui du régime politique en vigueur à l’Est. Engagé dans l’armée, l’athlète d’État monte dans la hiérarchie militaire au rythme de ses succès, passant du grade de sergent à celui de colonel. Son statut de sportif de haut niveau lui permet de bénéficier de conditions de vie quelque peu privilégiées, au sein d’un régime caractérisé par l’austérité et qui, en ce début des années 1950, fait régner la terreur totalitaire. C’est dans ce contexte de guerre froide qu’Emil Zatopek devient le porte-parole sportif du régime de démocratie populaire instauré en Tchécoslovaquie. Son rôle est celui d’un athlète d’État, dont les sorties internationales sont contrôlées et les paroles surveillées. L’homme apparaît totalement soumis au régime. Face à cela, au moment des évènements du Printemps de Prague, sa prise de position en faveur du réformateur Alexander Dubcek marque un engagement politique à la fois fort et inédit de la part de l’ex-champion. En ce mois d’août 1968, tandis que la répression militaire des chars Soviétiques bat son plein dans les rues de Prague, Emil Zatopek demande l’éviction de la délégation de l’URSS des prochains Jeux de Mexico. À partir d’une analyse d’articles de la presse française et étrangère, de documents vidéo et de quelques ouvrages de propagande, cet article vise à relativiser ce retournement d’opinion. Entre 1948 et 1968, la trajectoire d’Emil Zatopek dans la guerre froide est d’abord celle d’un homme dont le positionnement idéologique et sportif alterne en permanence entre soumission et rébellion.

Mots-clés

  • athlétisme
  • Emil Zatopek
  • Guerre Froide
  • Printemps de Prague
  • Tchécoslovaquie
English

Emile Zatopek and the Cold War : Between submission and rebellion (1948-1968)

Emile Zatopek and the Cold War : Between submission and rebellion (1948-1968)

At the beginning of the cold war, between the London Olympics (1948) and the European Championships in Bern (1954), the long distance runner Emil Zatopek entered the athletics” hall of fame. Hero of Helsinki Games, the Czechoslovak runner quickly became one of the greatest symbols of athletics and also that of the eastern political regime. Enlisted in the army, the State Athlete rises through the ranks to the rhythm of its success, from the rank of sergeant to colonel. His status of champion allows him to enjoy privileged living conditions in a regime characterized by austerity. In this context of Cold War, Emil Zatopek became the spokesman of sports people’s democratic regime set in Czechoslovakia. His role is that of a State athlete, whose outputs are controlled and lyrics are monitored. The man is totally subservient to the regime. In response, at the time of the Prague Spring events, his stance in favor of the reformer Alexander Dubcek marks a political commitment from the retired champion. In August 1968, during the military repression of Soviet tanks in the streets of Prague, Emil Zatopek demands the ouster of the USSR delegation for the upcoming Games in Mexico City. From an analysis of articles in the French and foreign press, including video and a few works of propaganda, this article seeks to relativize this reversal of opinion. Between 1948 and 1968, the trajectory of Emil Zatopek in the Cold War is primarily that of a man whose ideological positioning constantly alternates between submission and rebellion.

Keywords

  • athletics
  • Emil Zatopek
  • Cold War
  • Prague Spring
  • Czechoslovakia
Yohann Fortune [*]
  • [*]
    Professeur agrégé d’Éducation physique et sportive à l’Université de Caen Basse-Normandie et Doctorant au laboratoire Sport et environnement social (SENS - EA 3742), Université Joseph Fourier Grenoble 1.
    Pour cet article, M. Yohann Fortune a obtenu le prix Pierre Arnaud 2010, décerné par la Société française d’histoire du sport.
Mis en ligne sur Cairn.info le 29/01/2013
https://doi.org/10.3917/rsss.005.0053
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