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Sociétés contemporaines

2006/4 (no 64)


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La sociologie des rapports entre les sexes a montré qu’à profession identique, les femmes avaient une carrière moins rapide que celle des hommes et que l’écart était plus grand dans les professions à forte majorité masculine ou féminine (Laufer, 1997). Elle a aussi pointé les infortunes de la femme mariée (Singly, 1987,2003). Le mariage comme la présence d’enfants constituent des atouts pour les carrières masculines, des handicaps pour les carrières féminines. Ceci est particulièrement vrai dans les professions supérieures et notamment scientifiques ; par exemple, dans la profession d’ingénieur qu’a analysée Catherine Marry (Marry, 2004). Les analyses qui suivent sont consacrées à la profession de mathématicien, relativement proche de la précédente  [1][1] Voir l’encadré « méthodologie » pour les considérations....

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Au fil de ces analyses, nous emploierons le mot sexe et non le mot genre, bien que ce dernier ait permis d’insister à juste titre sur la construction sociale du rapport de domination entre les sexes, non seulement parce que, comme l’âge, et contrairement à la classe sociale, ces deux autres facteurs majeurs de différenciation sociale, la condition sexuée est une donne anthropologique qu’il serait vain de nier, mais aussi parce que le mot genre renvoie à une sorte de neutralité du point de vue de la sexualité, alors qu’il faudrait considérer celle-ci dans ses polarités pour rendre entièrement raison des luttes identitaires qui se jouent entre hommes et femmes lorsqu’ils appartiennent à un même champ professionnel.

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Les sciences « dures » sont parmi celles qui demeurent le moins ouvertes aux femmes en dépit de la révolution culturelle qui s’est opérée en Occident dans les dernières décennies du vingtième siècle. Les femmes qui y pénètrent sont confrontées au choix difficile entre les investissements exigés par un ethos professionnel qui place très haut la norme d’excellence et qui est marqué par la masculinité et ceux correspondant à leur rôle familial. Pour s’être partiellement relaxées, les contraintes associées à ce rôle qui leur offre des gratifications auxquelles les hommes sont jusqu’ici beaucoup moins sensibles n’en demeurent pas moins fortes.

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La profession de « mathématicien académique » recrute ses agents parmi les étudiants les plus doués de leur génération. Il y a parmi eux une forte proportion d’élèves sortis des grandes écoles scientifiques, principalement des écoles normales supérieures. Quel effet a ce filtre initial de l’élite sur la carrière et les positions occupées par les mathématiciens en France ? Cet effet est-il le même pour les deux sexes ? Dans une profession dynamisée par une lutte très concurrentielle pour la reconnaissance, indissociable de la passion commune aux agents de faire des mathématiques, pourquoi les carrières féminines se heurtent-elles au « plafond de verre » ? Et d’abord, pourquoi les femmes sont-elles encore si peu présentes dans cette profession ? Nous voudrions apporter quelques éléments de réponse à ces questions.

MÉTHODOLOGIE

Les analyses présentées dans cet article s’appuient sur les données recueillies lors d’une enquête réalisée sur internet, de novembre 2002 à septembre 2003, auprès des mathématiciens, mécaniciens, physiciens théoriciens, informaticiens et didacticiens des mathématiques travaillant dans des laboratoires de recherche publics ou dans des équipes universitaires en France : chercheurs, enseignants-chercheurs, agents de statut divers (PRAG, ATER, post-doc, etc.) et doctorants, dont les noms avaient été repérés sur les sites internet de ces laboratoires et équipes. Les conditions de réalisation de cette enquête qui s’adressait à la quasi totalité des agents travaillant dans la sphère académique en France sont décrites en détail dans Zarca (2004). 1 093 mathématiciens, plus 184 doctorants, et 682 scientifiques des sciences connexes aux mathématiques, plus 186 doctorants, ont accédé au questionnaire mis sur un site internet, et ont commencé à y répondre : ils ont au moins envoyé l’information relative à la première fenêtre de ce questionnaire. Parmi eux, 500 mathématiciens, plus 83 doctorants, et 216 scientifiques des sciences connexes aux mathématiques, plus 49 doctorants, ont parcouru les neuf fenêtres successives du questionnaire, sans qu’ils aient toutefois toujours répondu à l’ensemble des questions. Les sous-échantillons des mathématiciens, d’une part, des scientifiques dits connexes, d’autre part, distingués selon qu’ils avaient ou non parcouru ces neuf fenêtres, ne diffèrent pas significativement sur le plan de la distribution par sexe, âge ou statut. (Ces informations ayant été demandées dans la première fenêtre, la comparaison était possible.) Nous analysons donc la distribution des réponses aux différentes questions pour l’ensemble des personnes qui y ont répondu. Il a été vérifié par comparaison avec le fichier labintel du CNRS que l’échantillon des mathématiciens ayant répondu à l’enquête était représentatif de la population professionnelle sur les plans du sexe, de l’âge et du statut professionnel.

Dans un but comparatif, le champ de l’enquête n’était pas limité aux mathématiciens. Il incluait des agents des sciences connexes aux mathématiques, ayant des liens forts avec cette science. Pour faire les comparaisons, on a soit considéré ensemble tous ces scientifiques, parlant alors, pour alléger le style, de scientifiques connexes, soit distingué didacticiens des mathématiques, mécaniciens et physiciens théoriciens que l’on a rassemblés vu leur faible nombre, informaticiens enfin. Les doctorants sont toujours comptés à part dans l’établissement de statistiques.

Une différence entre proportions est donnée comme telle si elle est statistiquement significative au seuil de 5 % du test du ?2 ou à un seuil inférieur. Elle est donnée comme probable si le seuil du test calculé se situe entre 5 % et 10 %. Si la différence n’est pas significative au seuil de 10 %, alors on ne donne pas en général dans le texte les chiffres correspondant aux groupes comparés que l’on considère équivalents du point de vue considéré. Les comparaisons de moyennes impliquent un test d’analyse de variance (F-test de Fisher). La même règle est appliquée.

L’origine sociale des agents tient compte des situations professionnelles des deux parents, la plus haute prévalant, sauf que, si tel est le cas, on donne priorité au parent qui est enseignant ou chercheur, quel que soit son niveau, considérant que pour les populations étudiées, la proximité familiale à l’institution scolaire constitue un facteur pertinent qu’il faut considérer en tant que tel. Ainsi, pour les calculs, les enseignants du primaire et du secondaire ont été exclus des professions intermédiaires dans lesquelles les inclut la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l’INSEE, et donc des classes inférieures et moyennes que nous avons regroupées. La catégorie des enseignants et chercheurs comprend des enseignants du primaire et du secondaire comme du supérieur. Le complément à cent des deux pourcentages correspondant aux deux catégories précédentes correspond donc, quant à lui, aux classes supérieures, à l’exception des milieux professionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Enfin, une indication d’âge (ou de nombre d’heures de travail par semaine) ou une différence entre valeurs d’une telle variable lorsqu’on compare deux groupes sont toujours données en moyenne. Aussi, pour alléger l’écriture, se permettra-t-on de ne pas le préciser systématiquement. De plus, toute moyenne d’âge est entachée d’une erreur de mesure, de deux ans au plus, puisque l’on ne connaît que l’année de naissance (laquelle naissance peut avoir eu lieu en janvier comme en décembre) et l’année de tel ou tel événement (lequel peut avoir eu lieu en décembre comme en janvier). Toute différence entre moyennes de moins d’un an n’est donc pas significative, par construction, et toute différence de plus d’un an et de moins de deux ans autorise une décision plus risquée que ne le laisse entendre le résultat du test statistique. On donne les moyennes avec un chiffre après la virgule pour indiquer dans quel sens il faut arrondir uniquement ; cette précision est en effet illusoire.

1. UNE PROFESSION ÉLITAIRE SOCIALEMENT SÉLECTIVE ET MASCULINE

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La compréhension mathématique requiert une forme d’intelligence abstraite dont la formation semble moins dépendante du milieu socioculturel dans lequel on est éduqué qu’elle ne l’est des apprentissages strictement scolaires. Le caractère universel des mathématiques rend aisées la communication et les collaborations professionnelles d’un bout à l’autre de la planète. On peut toutefois se demander si les chances d’accès à la profession, laquelle est le résultat d’une sélection progressive, dépendent de l’héritage social et culturel, et non seulement de ce que le hasard ou la nécessité biologiques ont inscrit dans la structure des jeunes cerveaux.

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Cela choquerait les membres de la très universaliste cité mathématique si leurs relations professionnelles portaient la marque de leurs origines sociales respectives. Un responsable d’une société savante auquel fut montré le questionnaire de l’enquête et qui remarqua qu’était posée une question sur la situation professionnelle des parents s’exclama, incrédule, doutant de sa pertinence : « Ça compte, ça, pour les mathématiciens ? » S’il voulait dire que cette situation n’entrait guère en considération dans les relations spécifiques entre collègues, que les mathématiciens pouvaient aller jusqu’à se vivre comme libérés des contingences de leur naissance, une fois admis dans leur cité relativement éloignée du monde social ordinaire et hiérarchisant la valeur de ses membres uniquement selon ses exigeants critères propres, il avait sans doute raison ; s’il pensait que cette origine ne conditionnait en rien leur accès à la profession et leur carrière, il se trompait.

1.1. UN FORT RECRUTEMENT DANS LE MILIEU ENSEIGNANT ET DE LA RECHERCHE

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Comme toutes les professions intellectuelles supérieures, les mathématiciens sont en majorité des héritiers : ils viennent préférentiellement de classes sociales cultivées. Mais encore ce phénomène est-il plus marqué chez eux que chez les scientifiques qui sont leurs voisins immédiats : leurs parents sont plus souvent proches de l’institution scolaire, qui valorise l’ascèse du travail intellectuel (au moins un parent dans l’enseignement primaire, secondaire ou supérieur ou la recherche). Ils viennent, à l’inverse, moins souvent des classes les plus nombreuses, inférieures ou moyennes, constituées d’ouvriers, d’employés, de professions intermédiaires ou de métiers traditionnels indépendants (tableau 1).

TABLEAU 1  - ORIGINE SOCIOCULTURELLE DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES PROPORTION % DE CAS OÙ AU MOINS UN PARENT APPARTIENT AUX … TABLEAU 1
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L’appartenance par la parenté à un milieu scientifique rend familiers des modes de raisonnement dont la possession est un atout pour les étudiants plongés dans un univers dont l’élitisme s’exprime au quotidien. Le témoignage suivant d’une mathématicienne étrangère à ce milieu par ses origines et qui fut étudiante en troisième cycle dans les années soixante en fournit une illustration éloquente :

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« (…) Comme en général, comme c’était la mode, les professeurs passaient très vite sur les détails fastidieux des démonstrations et que moi, je ne voyais pas à quels objets connus, classiques, elles renvoyaient, je ne pouvais pas rétablir les jalons qui manquaient… : “Par un raisonnement standard, on prouve que…”, et je me sentais réduite à l’infériorité totale de ne pas pouvoir deviner quel était ce raisonnement standard. Je pense que quand les professeurs ne font pas un effort pour expliquer d’où viennent leurs idées, leur intuition, (car maintenant, je ne crois plus que dès le berceau, les hommes étaient prédestinés à savoir, comme moi à ignorer) eh bien, ils pratiquent, délibérément ou non, une attitude raciste et sexiste à l’égard des catégories qui n’ont pas baigné toute leur vie dans la culture mathématique et qui n’ont aucun autre moyen de savoir, hors de l’enseignement, d’où viennent les idées en cours. »  [2][2] Vergne (Michèle) Témoignage d’une mathématicienne,...

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Il ne suffit pas de baigner dans un milieu caractérisé par la proximité au travail intellectuel pour devenir mathématicien, et aussi bien cette condition n’est-elle pas nécessaire. Elle semble cependant de plus en plus souvent remplie, au fil des générations : 5 % des mathématiciens de plus de cinquante ans ont un parent au moins enseignantchercheur ou chercheur ; il en est ainsi de 18 % des moins de trente ans. Des années cinquante aux années soixante-dix et quatre-vingt, la population des universitaires et des chercheurs a certes considérablement augmenté, voyant probablement son poids plus que multiplié par quatre dans la population active  [3][3] Selon le Bureau universitaire de statistiques, les.... Sans se prononcer sur l’évolution des chances relatives, étant donné cette considérable augmentation de long terme, on doit constater que le recrutement des mathématiciens se fait désormais massivement dans un milieu socioprofessionnel restreint : 29 % des plus âgés ont un parent au moins dans l’enseignement (primaire, secondaire ou supérieur) ou la recherche ; il en est ainsi de 50 % des plus jeunes. À l’inverse, 47 % des premiers sont issus de familles appartenant aux classes inférieures ou moyennes, contre 26 % des seconds.

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Ce qui est l’exception au niveau de la société globale est, sinon la norme, du moins un type fréquent parmi les mathématiciens et les scientifiques connexes. Ainsi de la précocité intellectuelle. Autant que les physiciens théoriciens et mécaniciens et un peu moins que les didacticiens des mathématiques, mais plus que les informaticiens, un tiers d’entre les mathématiciens a sauté une, voire plusieurs classes à l’école primaire. 42 % ont passé le baccalauréat avant 18 ans  [4][4] Il faut comprendre que ces bacheliers n’ont eu dix-huit..., sensiblement autant que les physiciens théoriciens et mécaniciens, plus que les informaticiens et moins que les didacticiens des mathématiques. Ainsi de l’excellence scolaire. Un tiers a obtenu la mention TB au bac, le fort coefficient des mathématiques dans la détermination de la note à cet examen pouvant en partie expliquer un écart important avec les scientifiques connexes (tableau 2).

TABLEAU 2  - TRAITS SAILLANTS DE LA SCOLARITÉ DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES PROPORTION % DE PERSONNES AYANT DONNÉ UNE RÉPONSE POSITIVE TABLEAU 2

1.2. UNE PROFESSION MASCULINE DONT LA MINORITÉ FÉMININE EST SUR-SÉLECTIONNÉE

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La forme d’intelligence requise par la mathématique, à ses niveaux les plus hauts, ne se développe donc pas uniformément dans tout l’espace social. Il lui faut certes des neurones, mais encore leur activation propice par une socialisation qui oriente et fortifie les inclinations « naturelles » et que l’école ne peut seule assurer dans ses salles de classe. Pour reprendre les termes du titre d’un livre consacré aux normaliens et normaliennes scientifiques, l’excellence scolaire, en sciences tout particulièrement, est largement une affaire de famille (Ferrand, Imbert, Marry, 1999). En mathématiques, cette excellence dépendrait-elle toutefois du sexe biologique ? Dit autrement, le cerveau mathématicien serait-il sexué ?

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Il est attesté que les jeunes filles se montrent un peu moins bonnes en mathématiques, au moins dans certaines matières telles que la géométrie, au cours de leur scolarité secondaire, principalement au lycée. Les différences de performance à des tests de mathématiques entre filles et garçons sont cependant très ténues et diminuent avec les générations, selon une méta-analyse des différentes recherches menées sur le sujet (Friedman, 1989). Il reste que les jeunes filles font moins souvent des études de mathématiques et qu’elles sont très minoritaires parmi les mathématiciens. Il y en a en France 21 % selon l’enquête que nous avons réalisée en 2002-2003.

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Parmi les professions scientifiques, celle de mathématicien s’est ouverte aux femmes plus tardivement. La mathématicienne Sonia Kovalevskaïa, écrivant à une amie en 1889, un an après avoir reçu de l’Académie des sciences, à Paris, le prix Borodin, remarquait qu’il lui était inutile de songer à avoir un poste en France : « Les Français n’accepteront pas de sitôt une femme comme professeur bien que je n’aie jamais reçu ailleurs qu’en France autant de compliments. » (Detraz, 1989, page 22). Il a fallu attendre la fin des années trente pour qu’une femme ait un poste de professeur de mathématiques dans une université française. La pénétration des femmes dans la profession est lente, comme l’attestent les variations de leur proportion en fonction de l’âge  [5][5] Selon les chiffres du Ministère de l’éducation nationale.... La situation dans les sciences connexes ne serait guère plus favorable : on y compte 22 % de femmes, sans que ne se dessine une évolution nette (tableau 3).

TABLEAU 3  - PROPORTION % DE FEMMES SELON L’ÂGE PARMI LES MATHÉMATICIENS ET PARMI LES SCIENTIFIQUES CONNEXES TABLEAU 3
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Plusieurs facteurs sociaux contribuent à l’explication de la moindre représentation des femmes aux niveaux les plus hauts des performances mathématiques, de sorte que l’on peut douter que le phénomène soit principalement d’origine biologique. D’ailleurs, le serait-il, principalement ou secondairement, que l’on ne saurait dire aujourd’hui précisément en quoi il l’est et si des facteurs de socialisation ne sont pas à l’origine d’une rétroaction qui accentuerait fortement, au niveau neurologique du fonctionnement cérébral, une différence biologique initialement faible : une petite différence, entre moyennes selon le sexe, d’une distribution statistique des valeurs d’une variable X, non identifiée, continue et non pas dichotomique, à variance forte, mesurant le phénomène biologique en corrélation avec le degré de performance dans tel domaine mathématique. Comme le souligne la neuro-biologiste Catherine Vidal (Vidal et Venoit-Browaeys, 2005), aucune différence significative entre les sexes ne ressortirait de la grande majorité des études relatives à l’activité du cerveau dans les fonctions cognitives supérieures. Il apparaît d’ailleurs, à la lecture des analyses que fait de plusieurs de ces études cette neuro-biologiste que les interprétations faites de données expérimentales souvent insuffisantes sont étonnamment peu critiques, comme si les chercheurs voulaient se rassurer en trouvant un fondement biologique et donc, à leurs yeux, intemporel à des différences entre les sexes dont l’anthropologie, la sociologie et l’histoire montrent qu’elles ont des déterminations sociales et culturelles, celles-ci ne seraient-elles pas les seules. Non seulement la socialisation différentielle des sexes ne prédispose-t-elle pas aussi bien les filles que les garçons aux disciplines mathématiques, mais les images contrastées des deux sexes qui prévalent dans le monde social contribuent, par les attitudes et les attentes qu’elles induisent, à accentuer la différence de performance mathématique entre eux.

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Une exploitation secondaire de l’enquête INED-INSEE de 1990 sur l’éducation nous avait permis de montrer que si, dans leur ensemble, les filles collégiennes et lycéennes s’estimaient moins bonnes en maths que ne le faisaient les garçons, la différence s’estompait chez les élèves des familles des classes sociales à moyen ou fort capital culturel et dans lesquelles prévalait un modèle d’éducation égalitaire : celles dont le parent interrogé avait montré par ses choix qu’il valorisait et attendait des qualités semblables pour une fille et pour un garçon, plutôt qu’il n’attribuât à chaque sexe des qualités socialement marquées comme masculines : dynamisme, ambition, etc. ou féminines : charme, disponibilité, etc. (Zarca, 2000).

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On a pu observer que les professeurs de mathématiques interagissaient plus fréquemment avec les garçons qu’avec les filles au cours de leur enseignement, ce qui n’est pas sans renforcer différemment la confiance en soi nécessaire à la réussite dans cette discipline (Hurtig et Pichevin, 1998, Mosconi, 1994) ; que les filles réussissaient mieux que les garçons à des épreuves cognitives qualifiées d’épreuves de dessin, l’inverse se produisant pour les mêmes épreuves qualifiées d’épreuves de géométrie (Huguet et Régner, 2004) ! Etc. Les activités cognitives ne sont pas machinales, elles engagent l’identité, qui n’est pas donnée mais construite sur une base sociale et culturelle qui n’a rien d’immuable en soi, même si, apparemment, certaines de ses dimensions ne changent que très lentement dans le temps historique.

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Les femmes qui deviennent mathématiciennes ont plus d’atouts sociaux que leurs collègues masculins. Elles sont relativement plus souvent issues des milieux socio-professionnels de l’université et de la recherche (19 %, contre 13 %). Leur mère était plus souvent elle-même universitaire ou dans la recherche (10 %, contre 5 %).

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Comme Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry l’ont montré pour les normaliennes scientifiques (Ferrand, Imbert, Marry, 1999) et Hervé Le Bras pour les polytechniciennes (Le Bras, 1983), les mathématiciennes ont bien été sursélectionnées : elles ont plus souvent sauté une classe à l’école primaire, ont passé le bac plus souvent avant dix-huit ans et ont plus souvent obtenu la mention TB. C’est vrai pour les normaliens, mais aussi, en ce qui concerne la précocité, pour les autres agents de la profession (tableau 2).

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Deux interprétations complémentaires de la sur-sélection des jeunes filles sont possibles : selon la première, celles-ci s’orientent vers les mathématiques seulement si elles disposent de ressources intellectuelles leur permettant d’espérer surmonter le handicap dû à la non-congruence entre les images sociales de leur sexe et de la science la plus dure et la plus retirée du monde social ordinaire. Elles sont donc plus exigeantes envers elles-mêmes que ne le sont les garçons pour participer à la course d’obstacles conduisant à une profession dans laquelle l’excellence à laquelle on se réfère, très prégnante, est celle du génie.

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Selon la seconde, les femmes douées pour les sciences sont moins contraintes dans leurs choix que ne le sont les garçons à la recherche systématique de l’excellence sociale et académique. Elles ont en général d’autres cordes à leur arc et d’autres motivations qu’elles prennent positivement en considération pour s’orienter vers des professions moins distantes de l’action et de l’interaction concrètes que les mathématiques. Il ne s’agirait donc pas d’un manque de compétence intellectuelle, mais d’un imaginaire social proprement féminin.

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La famille est par excellence le lieu du don et la profession celui, opposé au précédent, de la lutte concurrentielle, ici principalement pour le gain monétaire ou le pouvoir, là d’abord pour le prestige. Or, étant donné le considérable développement cumulatif et le degré de complexification dans l’abstraction de la mathématique, la profession de mathématicien est, parmi les professions scientifiques, le champ d’une lutte des plus âpre pour les positions prestigieuses, celles que le groupe accorde à certains de ses membres en reconnaissance de leurs contributions à ce qu’il valorise, qui constituent des gratifications matérielles et surtout symboliques agrandissant la personne sociale. On conviendra donc qu’il n’est pas besoin de supposer des cerveaux sexués, mais des dynamiques sentimentales que la culture a, dans la longue durée, orientées de manière contraire chez les hommes et chez les femmes, pour comprendre sinon expliquer qu’en dépit d’avancées importantes en un siècle, les femmes ne soient toujours pas aussi enclines que les hommes à jouer au plus haut niveau un jeu cérébral qui donne du plaisir aux joueurs – un plaisir de l’esprit dont l’intensité est à la mesure de la tension intellectuelle qui le précède –, mais au prix d’une sublimation spécifique des pulsions agressives en régime de paix civilisé. Ce jeu concurrentiel est transfiguré par l’émulation, c’est-à-dire par la congruence des désirs des joueurs excités les uns par les autres parce qu’ils relèvent du même illusio. Il exige le dépassement de soi et des autres dans la conquête difficile de nouveaux savoirs sur des objets d’une espèce particulière : des idéalités, grâce à la maîtrise et à l’invention d’outils puissants de la même espèce. La règle de la démonstration le caractérise, qui est des plus contraignante. Il se prolonge dans le partage des connaissances conquises avec les pairs, dont la rivalité est dans ce moment-là mise en suspens, puis dans leur transmission aux jeunes générations, d’autant plus gratifiante que l’on peut se reconnaître en celles-ci. Mais il faut être une femme pour écrire comme la mathématicienne Françoise Roy : « J’aime les mathématiques et je souhaite faire partager cet amour. Je rêve d’une écriture mathématique fluide où la jouissance ressentie lors de l’éclair de la compréhension et de la découverte ne serait pas totalement perdue. » (Roy, 1992, page 104). Ce rêve de pur partage d’un plaisir continué, sans joute et sans rivalité, est typiquement féminin. Il révèle une disposition peu propice à la mobilisation de l’énergie agressive nécessaire à la conquête des sommets d’une science qui se veut la plus haute.

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Il faut pouvoir se projeter dans une activité professionnelle. Or les modèles féminins sont trop peu nombreux en mathématiques, il n’y a pas de solide tradition permettant des identifications fortes, quand des possibilités plus en accord avec la socialisation de l’imaginaire féminin existent dans d’autres domaines. D’ailleurs, la profession est à ce point dynamisée par la lutte pour la reconnaissance entre pairs de sexe masculin que, comme l’écrit Catherine Goldstein, qui la connaît de l’intérieur : « La reconnaissance d’une compétence entraîne un changement de sexe de l’intéressée, et (…), dans le même temps, le sexe fonde d’office un accès privilégié à l’héritage des meilleurs. » (Goldstein, 1992, page 152). Si dans l’imaginaire d’un homme mathématicien, la grandeur est associée à une image masculine et si la lutte est ouverte entre les hommes pour y atteindre et toucher ainsi au divin, le surgissement d’une femme dans cette lutte en perturbe les enjeux identitaires. En faire un homme est rassurant pour l’identité masculine. La comparaison avec le champ politique, où les femmes sont également minoritaires, mais où elles commencent à plus sérieusement concurrencer les hommes pour l’accès aux positions de pouvoir, est éclairante : l’image d’une femme de pouvoir peut être celle d’une mère, dévouée au bien public, protectrice. Il n’y a pas de référence mythique pour l’image d’une grande mathématicienne, il n’y a guère de déesses dans l’Olympe des mathématiques.

2. DEUX FILIÈRES PRINCIPALES D’ACCÈS À LA PROFESSION : UNIVERSITÉ OU ÉCOLES NORMALES SUPÉRIEURES

2.1. L’AVANCE DES NORMALIENS ET L’AVANTAGE PARTICULIER DES NORMALIENNES

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Dans leur ensemble, 54 % d’entre les mathématiciens ont intégré une grande école scientifique, sans qu’une tendance à la hausse ou à la baisse se dessine avec la succession des générations. Ils sont relativement moins nombreux que les physiciens théoriciens et mécaniciens (67 %) à l’avoir fait, mais relativement plus que les informaticiens (45 %) et que les didacticiens des mathématiques (25 %). Toutefois, ils sont relativement les plus nombreux à être passés par l’École normale supérieure : 43 %, contre respectivement 35 %, 18 % et 25 % pour chacune des sciences connexes. Une très petite minorité d’entre eux est passée par l’École polytechnique : 4 % ou par une autre grande école : 5 %. Le passage par l’École normale demeure également probable selon les générations de mathématiciens, la proportion fluctuant autour de la moyenne (43 % des 50 ans et plus, 49 % des 40-49 ans, 41 % des 30-39 ans et 45 % des moins de 30 ans étant normaliens), mais si les plus âgés sont plus souvent passés par l’école de la rue d’Ulm ou par celle de Sèvres, les jeunes sont désormais plus souvent passés par celle de Saint-Cloud, de Fontenay, de Lyon ou de Cachan (respectivement, 29 % et 14 % pour les 50 ans et plus, 29 % et 20 % pour les 40-49 ans, puis 18 % et 23 % pour les 30-39 ans, 18 % et 27 % pour les moins de 30 ans)  [6][6] Il y a désormais trois concours d’entrée à l’ENS, communs.... Le fait que seulement 34 % des doctorants en mathématiques ont intégré une école normale supérieure indique que les normaliens ont, parmi les docteurs, plus de chances d’accéder à un poste à l’Université ou dans un organisme de recherche public.

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L’accès à l’ENS est éminemment sélectif : sont plus souvent normaliens les mathématiciens qui ont eu la mention TB au bac (58 contre 38 %), ceux qui ont passé le bac avant 18 ans (62 contre 31 %), ceux qui ont sauté une classe à l’école primaire (61 contre 34 %), en sorte que 81 % de ceux qui cumulent ces trois propriétés sont normaliens (60 % ayant intégré l’école de la rue d’Ulm ou celle de Sèvres), contre 26 % de ceux qui n’en présentent aucune (resp. 8 %).

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Toutes générations confondues, la proportion de normaliens parmi les mathématiciens ou parmi les scientifiques connexes est indépendante du sexe : 43 % des hommes, 43 % des femmes en mathématiques – 24 % et 19 % dans les sciences connexes (la différence n’est pas significative) – sont normaliens. Toutefois, l’accès à l’ENS est devenu plus difficile pour les jeunes filles depuis l’instauration des concours d’entrée communs aux deux sexes en 1986. La décision de supprimer les écoles normales féminines a eu pour conséquence immédiate que, d’une année sur l’autre, le nombre de reçues au concours fut divisé par dix. On observe les effets de ce changement institutionnel dans le long terme : alors que la proportion de mathématiciennes n’a dans l’ensemble guère varié, demeurant de l’ordre de 20 %, la proportion de femmes parmi l’ensemble des mathématiciens normaliens est passé de 23 % pour les plus de quarante ans à 18 % pour les plus jeunes, une évolution inverse, de 18 à 23 %, parmi les mathématiciens ayant suivi une autre filière de formation compensant cette baisse. La proportion de normaliennes parmi les mathématiciennes diminue donc avec les générations, contrairement à celle des normaliens parmi les mathématiciens, qui est relativement stable : elles sont 52 % parmi les mathématiciennes de plus de 40 ans, 36 % parmi celles qui ont moins que cet âge et 24 % parmi les doctorantes en mathématiques, contre respectivement 43,44 et 38 % pour les hommes (le même phénomène s’observant pour les femmes des sciences connexes). Le privilège des normaliens pour l’accès des docteurs aux postes universitaires ou dans la recherche serait donc plus grand pour les femmes.

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La condition nécessaire, mais loin d’être suffisante, de l’accès à la profession de mathématicien académique est la soutenance d’une thèse de doctorat. À ce stade préliminaire, les normaliens ont pris une légère avance.

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Les thèses d’État étaient soutenues à 31,4 ans en moyenne, plus tardivement que les autres thèses de sciences, la thèse nouvelle formule l’étant à 27,7 ans, les thèses soutenues à l’étranger, de type Phd, à 27,8 ans, et les thèses de troisième cycle à 28,4 ans [7][7] Les statistiques relatives aux thèses de troisième.... La nouvelle formule de thèse, se substituant à la fois à la thèse de troisième cycle et à la thèse d’État, a donc, de ce point de vue, aligné la France sur les autres pays.

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Les mathématiciens normaliens ont soutenu leur thèse un an avant leurs autres collègues : à 28,1 ans contre 29,4 ans  [8][8] La différence n’est pas significative pour les scientifiques.... Toutefois, cette avance concerne moins les thèses standard (État, Phd ou nouvelle formule), soutenues à 28,5 ans par les premiers et à 29,4 ans par les seconds, que la thèse de troisième cycle, que les normaliens qui avaient fait ce choix, dont la possibilité n’existe plus, avaient soutenue plutôt précocement : à 26,6 ans, l’inverse étant le cas des autres mathématiciens, qui l’avaient soutenue plutôt tardivement, quant à eux : à 29,8 ans.

2.2. DES DOCTORANTES AYANT DE MOINDRES ESPÉRANCES PROFESSIONNELLES

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Les mathématiciennes ont soutenu leur thèse au même âge que leurs collègues masculins (à 28,2 ans, contre 29,0 ans) – et cette égalité se maintient quel que soit le type de thèse, pour les mathématiciens normaliens aussi bien que pour les autres, les femmes étant cependant relativement plus nombreuses à avoir soutenu une thèse de troisième cycle : 25 % d’entre elles l’ont fait, contre 19 % de leurs collègues masculins. Il existe cependant un fort contraste, parmi les femmes ayant soutenu une thèse de troisième cycle, entre les normaliennes (28 % d’entre elles ont choisi ce type de thèse) et les autres (23 %). Pour les premières, faire une telle thèse, c’était aller vite au bout de leur doctorat. Elles sont, parmi l’ensemble de leurs collègues de l’un ou de l’autre sexe, celles qui ont soutenu leur thèse à l’âge le plus précoce : à 25,6 ans. Les secondes au contraire, semblent avoir accusé un certain retard pour clore leur dernier cycle d’études supérieures. Elles ont soutenu leur thèse le plus tardivement : à 30,2 ans.

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La pérennité de la situation dominée des femmes mathématiciennes dans leur profession est indiquée par le niveau des espérances professionnelles des doctorantes en mathématiques : tandis que les doctorants de sexe masculin sont 50 % à projeter en premier de postuler à un poste de maître de conférence et 24 % à un poste de chargé de recherche, une fois leur thèse soutenue, elles ne sont que 35 et 5 % dans ces cas. Des solutions transitoires leur semblent plus accessibles : elles sont relativement plus nombreuses à espérer en premier obtenir un poste d’ATER (10 %, contre 2 %) ou une bourse de post-doc (25 %, contre 5 %). 33 % de ces doctorantes considèrent qu’elles n’ont pas été bien intégrées par le milieu professionnel des mathématiciens, et 48 % assez bien seulement, quand il en est ainsi de 27 % et 45 % des doctorants.

32

Le contraste entre femmes, du point de vue de la préparation de la thèse, a sa traduction dans leur profil de carrière. Les normaliennes tirent leur épingle du jeu dans la concurrence pour les avancements et les positions dans la profession, non pas les autres mathématiciennes.

3. PROFIL DE CARRIÈRE : L’ÉLITE NORMALIENNE ET LE HANDICAP DES FEMMES

33

La carrière des mathématiciens serait plus rapide que celles de leurs collègues des sciences connexes. Ainsi, par exemple, parmi les agents de la deuxième classe du rang A – c’est à dire professeur des universités ou directeur de recherche, les mathématiciens ont eu accès à ce rang deux ans avant, et parmi les agents de la première classe de ce rang, ils ont eu accès à cette classe trois ans avant les scientifiques connexes (tableaux 4 et 5). La proportion d’agents de rang A augmente plus rapidement avec l’âge pour les premiers que pour les seconds (tableau 6). Toutefois, au sein des mathématiques, les profils de carrière contrastent fortement selon la filière de formation et le sexe.

3.1. L’ÉLITE NORMALIENNE

34

Les normaliens sont, parmi les mathématiciens, d’autant plus nombreux, relativement, que l’on monte dans la hiérarchie des statuts professionnels. De 36 % parmi les doctorants, leur poids relatif monte à 58 % parmi les professeurs et directeurs de recherche de première classe. Pour l’ensemble des rangs A et B, et pour les personnes de cinquante ans et plus, 88 % des normaliens sont de rang A, dont 65 % en première classe, contre respectivement 59 % et 38 %. Parmi les agents de rang B, 25 % des normaliens ont quarante ans ou plus, quand il en est ainsi de 37 % de leurs autres collègues. Parmi les agents de rang A, 20 % des normaliens de moins de quarante ans et 61 % des quarante à quarante neuf ans sont en première classe, contre respectivement 0 % et 52 %. La carrière des normaliens est donc plus rapide. Le phénomène est moins net chez les scientifiques des sciences connexes aux mathématiques.

35

L’avance des normaliens est prise au début du cursus et semble s’accentuer dans la dernière partie de la carrière : l’âge moyen d’accès au statut de maître de conférence ou de chargé de recherche correspond, pour ceux des normaliens qui l’ont toujours au moment de l’enquête, à l’âge moyen à la soutenance de la thèse, alors qu’il lui est supérieur d’environ un an pour les autres mathématiciens. L’âge d’accès au rang A, pour ceux qui y accèdent jamais, n’est pas plus précoce pour les normaliens ; mais l’accès à la première classe de ce rang est pour eux de près de quatre ans plus précoce (tableaux 4 et 5).

36

La valeur de la production mathématique constitue le critère principal, et le plus conforme à l’éthique professionnelle, pris en considération par les commissions de pairs décidant en France de la carrière des agents. On ne saurait l’estimer en quantité d’articles publiés ou de communications faites à des colloques par unité de temps sans pondérer ces chiffres en fonction de la qualité reconnue au support ou au lieu. La proportion d’agents qui, au cours des quatre dernières années, ont fait au moins une communication à un colloque, une conférence, etc. de mathématiques est légèrement plus grande pour les normaliens (82 % contre 75 %), la proportion de ceux qui ont publié au moins un article dans une revue de science mathématique est pratiquement la même (90 % contre 88 %) ; mais ces indicateurs ne sont pas, en l’occurrence, très pertinents.

37

L’avance des normaliens repose certainement sur des faits objectifs relatifs à la production mathématique. Le meilleur indicateur en serait que 14 % d’entre eux, contre 7 %, ont été distingués par la profession (prix, médaille, élection à académie, etc.). Il faut toutefois compter avec les effets d’institution. Selon Pierre Bourdieu : « les jugements scientifiques d’un étudiant ou d’un chercheur sont toujours contaminés, à tous les niveaux du cursus, par la connaissance de la position qu’il occupe dans les hiérarchies instituées (celle des grandes écoles en France ou celle des universités par exemple aux USA) » (Bourdieu, 1976, p. 89). Une part d’inconscient social entre sans doute en tout jugement de valeur scientifique s’efforçant d’être objectif, de sorte que, tendanciellement (la statistique montrant que les oppositions ne sont jamais absolument tranchées), le capital va au capital. Une illustration de cette loi tendancielle est le fait suivant : la proximité à l’institution scolaire, de par l’origine sociale, favorise la rapidité de la carrière. Les mathématiciens dont au moins un des parents était enseignant ou chercheur sont relativement plus nombreux à être passés par l’ENS (49 % contre 40 %). Mais leur carrière est plus rapide, qu’ils soient ou non passés par cette école. Ceux d’entre eux qui sont normaliens et qui ont accédé à la deuxième classe du rang A et appartiennent toujours à cette classe au moment de l’enquête l’ont fait à 37 ans en moyenne, contre 39 ans pour ceux qui sont issus d’autres milieux socioprofessionnels ; pour l’accès à la première classe de ce rang, la différence est de 39 contre 41 ans. Les écarts pour les mathématiciens qui ne sont pas normaliens sont respectivement de 37 contre 39 et de 40 contre 45 ans. Pour faire la différence entre compétences professionnelles sensiblement équivalentes, les compétences sociales dues à la familiarité précoce avec l’institution ne sont apparemment pas sans influencer le jugement des pairs, à leur insu.

3.2. LE HANDICAP DES FEMMES

38

Les mathématiciennes accusent un retard de carrière par rapport à leurs collègues masculins. Elles ont obtenu un poste de rang B (pour celles qui le sont au moment de l’enquête) au même âge que les hommes (29,8 ans, contre 30,2 ans), les normaliennes l’obtenant même deux ans environ avant leurs homologues masculins (à 27,2 ans, contre 29,0 ans). Mais ensuite, leur avancement est plus lent. L’accès au rang A, lorsqu’il a lieu, a lieu près de trois ans plus tard pour les femmes mathématiciennes. Il en serait de même pour l’accès à la première classe de ce rang. Ces différences s’estompent dans les sciences connexes (tableaux 4 et 5). La proportion de femmes ayant le rang A est, quel que soit l’âge, plus faible que la proportion d’hommes correspondante. Les différences entre carrières masculines et carrières féminines sont nettement moindres dans les sciences connexes, bien qu’elles y existent aussi : à âge égal, les différences selon le sexe entre les proportions d’agents de rang A y sont en général moins accusées (tableau 6).

39

Cependant, le handicap de carrière des femmes est beaucoup moins prononcé pour les normaliennes qu’il ne l’est pour les autres mathématiciennes. Alors que la proportion de normaliennes parmi l’ensemble des mathématiciens ne varie pas avec l’élévation du statut (elles sont aussi bien 9 % parmi les agents de rang B que parmi ceux de la classe 2 du rang A ou parmi ceux de la classe 1 de ce rang), la proportion des autres femmes se réduit considérablement avec cette élévation (respectivement : 16 %, 8 % et 1 %). Parmi les personnes de plus de quarante ans, ont atteint le rang A : 77 % des normaliens et 58 % des normaliennes, 60 % des autres hommes, mais seulement 23 % des autres femmes. De sorte que les femmes normaliennes et les hommes qui ne sont pas normaliens font à peu près jeu égal, tandis que le handicap de carrière des femmes qui ne sont pas normaliennes est considérable.

3.3. CARRIÈRE ET VIE FAMILIALE

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On peut confirmer, sur l’exemple de la profession mathématicienne, que le handicap de carrière des femmes est en relation avec la vie en couple et la maternité.

41

Alors que la vie en couple semble quelque peu favoriser la carrière des hommes mathématiciens, elle retarderait plutôt celle des femmes mathématiciennes : parmi les chercheurs et enseignants-chercheurs de trente à quarante ans, 21 % des hommes vivant en couple ont le rang A, contre 4 % de ceux qui n’ont pas de conjoint, tandis que pour les femmes, les proportions diffèrent en sens inverse, étant respectivement de 2 et 8 %. Après quarante ans, la proportion de femmes ayant atteint le rang A est beaucoup plus grande lorsqu’elles vivent seules (53 % contre 30 %), tel n’étant pas le cas pour les hommes (68 % contre 64 %). Des relations semblables, mais moins fortes s’observent pour les scientifiques connexes  [9][9] Ces résultats ne sont certes qu’indicatifs, puisque....

42

De même, la maternité handicape les femmes, mais non la paternité les hommes. Ainsi, parmi les personnes de plus de quarante ans, la proportion de femmes ayant atteint le rang A est moins grande lorsqu’elles élèvent ou ont élevé au moins trois enfants (24 % contre 39 %), tel n’étant pas le cas pour les hommes (63 % contre 66 %).

TABLEAU 4  - AGE MOYEN D’ACCÈS À LA CLASSE 2 DU RANG A ( PROFESSEURS ET DIRECTEURS DE RECHERCHE ) DES MATHÉMATICIENS ET SCIENTIFIQUES CONNEXES * VARIATIONS SELON LA FILIÈRE DE FORMATION ET LE SEXE TABLEAU 4
TABLEAU 5  - AGE MOYEN D’ACCÈS À LA CLASSE 1 DU RANG A ( PROFESSEURS ET DIRECTEURS DE RECHERCHE ) DES MATHÉMATICIENS ET SCIENTIFIQUES CONNEXES * VARIATIONS SELON LA FILIÈRE DE FORMATION ET LE SEXE TABLEAU 5
TABLEAU 6  - PROPORTION % D’AGENTS DE RANG A PARMI LES MATHÉMATICIENS ET LES SCIENTIFIQUES CONNEXES SELON L’ÂGE ET LE SEXE TABLEAU 6

4. INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL ET CARRIÈRE

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Si une relation de causalité entre intensité de l’investissement dans le travail et profil de carrière existe, elle a de bonnes chances d’être circulaire ; mais l’impulsion première d’un tel processus est le plus souvent un changement de la situation familiale, comme la maternité, qui modifie bien davantage la disponibilité des femmes que la paternité celle des hommes. De plus, la présence de jeunes enfants offre aux femmes un choix plus large, fût-il pour elles contraignant, de combinaisons entre les gratifications de la reconnaissance privée, celles de l’amour, et celles de la reconnaissance professionnelle, celles de l’estime des pairs, tandis qu’un tel choix demeure culturellement problématique pour les hommes, dont il questionne beaucoup plus fortement l’identité. Les femmes mathématiciennes consacrent en tout cas moins de temps à leur activité professionnelle que leurs collègues masculins : de quatre à cinq heures de moins par semaine (la différence se réduisant après quarante ans), alors que dans l’ensemble, il n’y a pas de différence entre mathématiciens et scientifiques connexes, pour lesquels la différence entre les sexes est du même ordre (tableau 7).

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Le fait que les différences de carrière des deux sexes concernent principalement les femmes qui ne sont pas normaliennes doit être mis en parallèle avec cet autre : seules ces dernières s’investissent moins dans la profession que chacune des trois autres catégories de mathématiciens. En vérité, la relation entre l’investissement dans le travail et le sexe s’inverse selon qu’il s’agit de normaliens ou pas – et cette relation a également ce caractère pour les scientifiques des sciences connexes aux mathématiques (tableau 7)  [10][10] Le test de Fisher donne, pour les mathématiciens et.... Les mathématiciennes qui ne sont pas normaliennes travaillent en effet beaucoup moins que les normaliennes (sept heures de moins par semaine environ), lesquelles travaillent autant que les normaliens. Par contre, les mathématiciens qui ne sont pas normaliens travaillent un peu plus que les normaliens de leur sexe (deux heures de plus par semaine environ) et donc beaucoup plus que leurs collègues de sexe féminin qui ne sont pas normaliennes (huit heures de plus par semaine). Tout se passe comme si la concurrence obligeait les seuls challengers des mathématiciens normaliens à redoubler d’efforts : les pairs du même sexe ou de la même école.

4.1. INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL ET VIE FAMILIALE

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L’investissement dans le travail ne dépend, pour les hommes, ni de la vie en couple ni de la présence de jeunes enfants  [11][11] L’indicateur est la présence d’au moins un enfant de..., tandis que les femmes qui vivent en couple consacrent sept heures de moins par semaine à leur travail que leurs collègues du même sexe vivant seules, et celles qui élèvent de jeunes enfants, neuf heures de moins que leurs collègues du même sexe qui élèvent uniquement des enfants plus âgés au moment de l’enquête. L’asymétrie entre les sexes est de ces points de vue très marquée et existe après comme avant quarante ans, bien qu’elle s’atténue avec l’âge, facteur avec lequel le temps de travail hebdomadaire tend à croître pour les deux sexes. Les femmes vivant seules travaillent presque plus que les hommes et celles qui n’élèvent pas de jeunes enfants travaillent quasiment autant que les hommes placés dans la même situation familiale. Au contraire, parmi les personnes qui vivent en couple, les femmes travaillent près de six heures de moins par semaine que les hommes, et parmi celles qui élèvent de jeunes enfants, près de dix heures de moins. La différence est considérable en termes statistiques. Toutefois, elle est moins accusée pour les normaliennes, lesquelles ne travaillent pas moins que leurs collègues masculins issus des mêmes écoles et vivant comme elles en couple, voire travailleraient beaucoup plus qu’eux en l’absence de vie de couple  [12][12] Neuf heures de plus par semaine, mais l’effectif de... comme en l’absence de jeunes enfants, ce qui n’est pas le cas des autres femmes. Seule la présence de jeunes enfants handicape les normaliennes, qui travaillent alors cinq heures de moins par semaine que leurs collègues masculins, pères d’enfants de même âge (tableau 7).

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L’investissement moindre des femmes dans le travail lorsqu’elles élèvent de jeunes enfants aurait une incidence sur leur productivité scientifique. Tandis que la publication d’au moins un article ou encore la présentation d’au moins une communication au cours des quatre dernières années est aussi fréquente, chez les hommes mathématiciens, qu’ils élèvent ou non de tels enfants (respectivement : 90 % et 90 %, 83 % et 81 %), il existe une nette différence chez les mathématiciennes, et pour la publication d’articles (79 contre 91 %), et pour les communications (64 % contre 77 %). les différences entre elles étant plus accusées parmi celles qui ont moins de quarante ans. La présence de jeunes enfants diminue incontestablement la productivité des femmes  [13][13] L’indicateur est cependant trop grossier pour inférer....

TABLEAU 7  - NOMBRE D’HEURES DE TRAVAIL PAR SEMAINE MOYEN DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES SELON LA SITUATION FAMILIALE ET LE SEXE ( ET PAR ÂGE OU FILIÈRE DE FORMATION SUPÉRIEURE POUR LES PREMIERS ) TABLEAU 7
 -

4.2. HOMOGAMIE PROFESSIONNELLE ET INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL

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L’homogamie professionnelle est forte chez les mathématiciens, mais elle est deux fois plus forte chez les femmes : 50 % d’entre elles vivent avec un universitaire ou avec un chercheur (dont 29 % avec un mathématicien), contre 24 % des hommes (resp. 8 %). Or l’investissement professionnel des femmes vivant en couple dépend de la situation professionnelle de leur conjoint. Les écarts entre hommes et femmes se réduisent considérablement en cas d’homogamie professionnelle. Lorsque les deux membres du couple sont chercheurs ou enseignants-chercheurs et qu’ils n’élèvent pas de jeunes enfants, leurs temps de travail se rejoignent, celui de l’homme diminuant et celui de la femme augmentant pour éventuellement le dépasser, par une sorte d’émulation réciproque et une plus grande compréhension masculine des difficultés rencontrées par l’épouse dans la conciliation de ses différents rôles sociaux. Cela n’est pas sans effet sur les carrières féminines. Ainsi, toutes générations confondues, la proportion de mathématiciennes vivant en couple qui ont le rang A est deux fois plus grande en cas d’homogamie professionnelle : 20 contre 10 %.

48

Ce bel équilibre est toutefois rompu par la présence de jeunes enfants. En ce cas, la loi d’inertie culturelle continue de s’imposer et, bien que l’écart entre les temps de travail masculin et féminin soit alors réduit, il existe toujours : il est de plus de six heures en moyenne, contre plus de douze heures pour les agents appartenant à des couples professionnellement hétérogames. Les compromis conjugaux trouvent là leur limite.

5. DES POSITIONS DANS LA PROFESSION SEMBLABLEMENT HIÉRARCHISÉES SELON LA FILIÈRE DE FORMATION ET LE SEXE

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Différents indicateurs de position dans la profession ont été construits, sur la base des réponses à une série de questions posées dans l’enquête (voir encadré) :

  • Pouvoir dans la profession ;

  • Reconnaissance par les instances politiques de décision ;

  • Engagement dans les instances représentatives de la profession ;

  • Participation à l’animation de la profession ;

  • Participation aux échanges internationaux ;

  • Enseignements prestigieux.

CONSTRUCTION DES INDICATEURS DE POSITION

La valeur de l’indicateur, initialement nulle, augmente d’une unité pour chaque réponse positive aux questions de la série distinguée.

Pouvoir : est ou a été président ou vice-président d’université ou de grande école ou président de section du CNU ou président d’une commission nationale au CNRS ou dans un autre organisme public de recherche ou président d’une commission de spécialistes dans une université ou dans une grande école ou directeur de département, UFR, UER, à l’Université ou directeur d’un institut scientifique ou directeur de département dans une grande école : +1, directeur de DEA ou d’école doctorale : +1, directeur de labo : +1, directeur de revue dans sa science : +1, directeur de collection chez un éditeur : +1.

Reconnaissance : a ou a été nommé à conseil d’administration ou conseil scientifique d’université,… : +1, nommé au CNU, commission nationale du CNRS,… : +1, nommé à commission de spécialistes d’université ou grande école : +1, expert auprès d’un ministère, organisme de recherche… : +1.

Engagement : a ou a été élu à un conseil d’administration ou à un conseil scientifique d’université,… : +1, élu au CNU, commission nationale,… : +1, élu à une commission de spécialistes d’université ou de grande école : +1, responsable d’un syndicat professionnel : +1, rôle actif dans une société savante, une association professionnelle, etc. : +1.

Participation à l’animation de la profession : fait partie ou a fait partie du comité de programmation de colloque, conférence, etc. : +1, a participé à l’organisation de colloques, conférences, etc. : +1, anime ou a animé un réseau de recherche au niveau français ou au niveau international : +1, est ou a été membre du comité de rédaction d’une revue scientifique de mathématiques : +1, a été referee au moins quatre fois par an pendant les quatre dernières années : +1.

Participation aux échanges internationaux : a écrit un article ou a présenté une communication en collaboration avec un collègue résidant à l’étranger : +1, a enseigné au moins un semestre à l’étranger : +1, a été invité pour une série de conférences ou cours à l’étranger : +1, a fait de la recherche au moins pendant un an à l’étranger : +1, a été invité pour de plus courts séjours de recherche à l’étranger : +1, anime ou a animé un réseau de recherche au niveau international : +1.

Enseignements prestigieux : enseigne ou a enseigné en troisième cycle : +1, dans une grande école scientifique : +1, dirige ou a dirigé des DEA : +1, des thèses : +1, des thèses préparées par des normaliens : +1, anime ou a animé un séminaire de recherche : +1, a publié des livres de niveau troisième cycle : +1.

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Les mathématiciens occupent ou ont occupé de plus nombreuses positions de pouvoir que les scientifiques connexes, sont davantage engagés dans les instances représentatives de leur profession et participent davantage aux échanges internationaux. Mais les contrastes selon la filière de formation et le sexe sont plus accusés en mathématiques que dans les sciences connexes (tableau 8).

TABLEAU 8  - VALEUR MOYENNE DE DIFFÉRENTS INDICATEURS DE POSITION DANS LEUR PROFESSION DES MATHÉMATICIENS ET DES SCIENTIFIQUES CONNEXES. VARIATIONS SELON LA FILIÈRE DE FORMATION ET LE SEXE TABLEAU 8
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Parmi les mathématiciens, les normaliens obtiennent des scores significativement plus grands, sauf pour la participation aux échanges internationaux. L’avance des normaliens est nettement moins saillante dans les sciences connexes, où ils participent cependant un peu plus aux échanges internationaux. Quant aux hommes, ils occupent bien plus souvent que les femmes des positions de pouvoir, sont davantage reconnus par les instances politiques de décision, participent davantage à l’animation de la profession, participent davantage aux échanges internationaux, font davantage d’enseignements prestigieux (tableau 8).

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Signe hautement symbolique de la hiérarchie des filières de formation et des sexes en mathématiques, les normaliens sont deux fois plus souvent distingués dans leur profession par un prix, une élection honorifique, etc. : 14 contre 7 %, et, les hommes le sont quatre fois plus que les femmes : 12 contre 3 %. Le contraste selon la filière de formation est moins net dans les sciences connexes (12 contre 7 %), mais celui selon le sexe l’est autant (9 contre 2 %).

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Lorsque, analysant les variations des valeurs moyennes de ces indicateurs de position, l’on prend simultanément en compte le sexe et la filière de formation, trois groupes hiérarchisés se différencient parmi les mathématiciens. Au sommet sont les hommes normaliens, quasiment toujours en tête de classement. Les femmes qui ne sont pas normaliennes sont toujours en queue de classement. Les femmes normaliennes et les hommes qui ne le sont pas occupent une position intermédiaire similaire, les unes devançant les autres ou réciproquement, selon les indicateurs, les unes ou les autres pouvant ou non rejoindre le sommet ou le pôle inférieur de la hiérarchie, comme le montre le schéma résumé suivant :

Pouvoir : ENS H (0,5)* > AUTRES H (0,3) = ENS F (0,2) > AUTRES F (0,03)

Nominations : ENS H (0,6) = ENS F (0,5) >= AUTRES H (0,4) > AUTRES F (0,2)

Engagement : ENS F (1,4) = ENS H (1,2) > AUTRES H (1,0) = AUTRES F (1,0)

Animation de la profession : ENS H (2,1) >= AUTRES H (1,9) >= ENS F (1,7) > AUTRES F (1,1)

Échanges internationaux : AUTRES H (2,6) = ENS H (2,5) >= ENS F (2,2) = AUTRES F (1,9)

Enseignements prestigieux : ENS H (3,0) >= ENS F (2,5) = AUTRES H (2,5) > AUTRES F (1,4).

Distinction dans la profession : ENS H : 16 % > AUTRES H : 8 % = ENS F : 7 % > AUTRES F : 0 %. *Entre parenthèses : valeur moyenne de l’indicateur pour le groupe correspondant. On note : > une différence significative à un seuil inférieur ou égal à.05 (souvent très inférieur à cette valeur) ; >= une différence qui ne serait significative qu’à un seuil situé entre.05 et.20, la transition étant continue et la différence entre moyennes séparées par une intermédiaire étant, elle, significative à un seuil inférieur à.10

54

Les clivages de la profession mathématicienne selon la filière de formation et le sexe sont donc forts et liés entre eux. Ils concernent les différents domaines de son fonctionnement de manière congruente. Ces clivages existent dans les sciences connexes aux mathématiques, mais en y étant moins prononcés.

CONCLUSION

55

La carrière d’un mathématicien sera en probabilité différente selon qu’il aura eu accès à l’ENS ou non. Cela est vrai pour les hommes, mais plus encore pour les femmes, lesquelles accusent un sérieux handicap par rapport à leurs collègues masculins. La suppression des écoles normales féminines, dont l’existence constituait une sorte de discrimination positive, a laminé la représentation des femmes à ce niveau d’excellence. Or ces écoles offraient et offrent toujours au petit nombre de matheuses qui sont aujourd’hui sélectionnées pour y entrer de meilleures conditions de formation et de réussite professionnelle, notamment par le sentiment identitaire et l’émulation qu’engendre l’appartenance à une institution prestigieuse. La condition féminine, pour avoir changé considérablement au vingtième siècle, n’est toujours pas propice au travail mathématique de très haut niveau. Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas une fatalité biologique. Au surplus, l’hypothèse selon laquelle la socialisation précoce aurait quelque influence sur le développement neurologique auquel sont liées les fonctions supérieu²res n’est pas à rejeter a priori.

56

Du mépris que pouvaient afficher certains mathématiciens purs pour les mathématiciennes qui n’étaient pas à leur hauteur et de la souffrance qu’il en résultait pour ces dernières, témoignait dans les années soixante-dix Michèle Vergne. Elle qui serait plus tard membre de l’Académie des sciences avait intériorisé la domination masculine. Évoquant ses années de doctorante, elle écrivait :

57

« Si un type me disait quelques mots mathématiques, (…), j’entendais à peine ce qu’il disait ; à la place, j’entendais : “aucune femme ne sera jamais un génie… Vas-y, montres m’en un… tiens par exemple, trouve la réponse à ma question mathématique… Bof, de toute façon, on n’y peut rien, c’est biologique, c’est la nature.” et moi, j’intériorisais à l’époque les stéréotypes imposés que sûrement je n’arriverais pas, la “création” mathématique m’était impossible, comme à toutes les filles,… et j’avais commencé à suivre des cours d’Histoire des Maths, ce que mon patron considérait comme tout à fait raisonnable pour moi. »  [14][14] Document cité supra.

58

Les choses ont heureusement un peu changé en trente ans. Les femmes se sont affirmées collectivement, si bien que le mépris élitaire est moins mal vécu par elles. En se regroupant au sein de l’association Femmes et maths et en travaillant entre elles, elles trouvent des gratifications que la profession ne semble pas leur accorder à la mesure de leur espérance.


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Notes

[1]

Voir l’encadré « méthodologie » pour les considérations de méthode.

[2]

Vergne (Michèle) Témoignage d’une mathématicienne, polycopié inédit datant des années 70.

[3]

Selon le Bureau universitaire de statistiques, les effectifs des seuls enseignants-chercheurs sont passé de 2054 en 1952 à 19363 en 1969, soit une augmentation de plus de 800% (Bourdieu, 2000, pp 269-271). Entre 1952 et 1969, les effectifs des chercheurs du CNRS triplaient quasiment, quant à eux, passant de 2200 à 6313 (chiffres communiqués par le service des archives de l’organisme national). On doit penser que les effectifs ont encore beaucoup augmenté dans les années 70 et 80, quand sont nés les mathématiciens et doctorants en mathématiques ayant moins de 30 ans en 2002. Les enseignants-chercheurs sont d’ailleurs de l’ordre de 50000 en 2002-2003, selon la statistique du Ministère de l’éducation nationale (Faure et Soulié, 2005, p 132 sq.), et, au 1er juillet 2003, l’effectif de chercheurs du CNRS était de 11652, plus de cinq fois ce qu’il était en 1952.

[4]

Il faut comprendre que ces bacheliers n’ont eu dix-huit ans qu’au cours de l’année civile suivant celle de l’obtention du baccalauréat au plus tôt.

[5]

Selon les chiffres du Ministère de l’éducation nationale cités in (Bonneau et Gardon, 2002), il y avait en 1992 19,1% et en 2000 20,3% de femmes parmi les doctorants de mathématiques et d’informatique.

[6]

Il y a désormais trois concours d’entrée à l’ENS, communs aux deux sexes. L’école de Sèvres, qui était réservée aux jeunes filles, a disparu et le concours de l’école de la rue d’Ulm est désormais ouvert à celles-ci. L’école de Lyon remplace l’ensemble des écoles de Saint-Cloud (pour les jeunes gens) et de Fontenay (pour les jeunes filles). L’école de Cachan est ouverte aux deux sexes depuis sa création.

[7]

Les statistiques relatives aux thèses de troisième cycle concernent les agents qui n’ont pas soutenu un autre type de thèse.

[8]

La différence n’est pas significative pour les scientifiques des sciences connexes : 29,2 contre 29,0 ans en moyenne.

[9]

Ces résultats ne sont certes qu’indicatifs, puisque la situation de couple n’est pas appréhendée pendant les périodes pertinentes de passage de grade, etc., mais au moment de l’enquête, et que l’absence de vie de couple correspond à des périodes du cycle de vie familiale et à des situations matrimoniales diverses. L’indication n’en est pas moins nette.

[10]

Le test de Fisher donne, pour les mathématiciens et pour les scientifiques connexes, une différence significative pour le sexe (au seuil de respectivement .005 et .009), non significative pour la filière de formation et significative pour l’interaction entre ces deux variables (au seuil de respectivement .005 et .099).

[11]

L’indicateur est la présence d’au moins un enfant de moins de dix ans.

[12]

Neuf heures de plus par semaine, mais l’effectif de femmes concernées est excessivement faible.

[13]

L’indicateur est cependant trop grossier pour inférer sans réserve de ce qu’il prend des valeurs proches qu’il y a égalité de niveau de la productivité scientifique.

[14]

Document cité supra.

Résumé

Français

L’objectivation statistique montre que les clivages de la profession de mathématicien selon la filière de formation et le sexe sont très marqués en France et qu’ils sont relatifs à la carrière comme aux positions occupées. Mais elle montre aussi que ces clivages ne sont pas indépendants. Ainsi, les décalages, quant à l’occupation de positions de pouvoir, à la participation à l’animation de la profession, etc., entre normaliens et autres mathématiciens sont-ils plus forts parmi les femmes qu’ils ne le sont parmi les hommes et l’investissement professionnel indiqué par le temps de travail hebdomadaire, qui pour les seules femmes dépend de leur situation familiale, est-il très sensiblement inférieur à la moyenne générale pour les femmes qui ne sont pas normaliennes uniquement.

English

Mathematician : an elitist and male-dominated profession. A statistical analysis shows that in France, as far as mathematicians are concerned, there is a double split in the profession, between genders and between former École Normale Supérieure (ENS) students and other mathematicians, regarding careers and professional positions. But gender and higher education trajectories are in fact interrelated. Differences between former ENS students and others, in access to powerful positions or in collective responsibilities of the profession, are stronger between women; and the degree of professional involvement, as measured by weekly working hours, which only for women varies according to the family situation, is clearly below the average for those women who are not former students of ENS.

Plan de l'article

  1. 1. UNE PROFESSION ÉLITAIRE SOCIALEMENT SÉLECTIVE ET MASCULINE
    1. 1.1. UN FORT RECRUTEMENT DANS LE MILIEU ENSEIGNANT ET DE LA RECHERCHE
    2. 1.2. UNE PROFESSION MASCULINE DONT LA MINORITÉ FÉMININE EST SUR-SÉLECTIONNÉE
  2. 2. DEUX FILIÈRES PRINCIPALES D’ACCÈS À LA PROFESSION : UNIVERSITÉ OU ÉCOLES NORMALES SUPÉRIEURES
    1. 2.1. L’AVANCE DES NORMALIENS ET L’AVANTAGE PARTICULIER DES NORMALIENNES
    2. 2.2. DES DOCTORANTES AYANT DE MOINDRES ESPÉRANCES PROFESSIONNELLES
  3. 3. PROFIL DE CARRIÈRE : L’ÉLITE NORMALIENNE ET LE HANDICAP DES FEMMES
    1. 3.1. L’ÉLITE NORMALIENNE
    2. 3.2. LE HANDICAP DES FEMMES
    3. 3.3. CARRIÈRE ET VIE FAMILIALE
  4. 4. INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL ET CARRIÈRE
    1. 4.1. INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL ET VIE FAMILIALE
    2. 4.2. HOMOGAMIE PROFESSIONNELLE ET INVESTISSEMENT DANS LE TRAVAIL
  5. 5. DES POSITIONS DANS LA PROFESSION SEMBLABLEMENT HIÉRARCHISÉES SELON LA FILIÈRE DE FORMATION ET LE SEXE
  6. CONCLUSION

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