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Sociétés & Représentations

2004/1 (n° 17)


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Myriam Tsikounas : Après avoir lu Jours tranquilles à Belleville mais également La Vie de ma mère, nous nous interrogeons sur les obligations éditoriales, sur les contraintes du genre littéraire, sur la façon dont un artiste s’inscrit dans le prolongement de ses prédécesseurs – romancier, cinéaste, scénariste... – ou contre eux, tente de se déprendre ou, à tout le moins, de retraiter des clichés... Nous nous posons aussi la question de la responsabilité de l’artiste. Le reporter, l’écrivain... prélèvent dans l’univers sensible des situations, des faits-divers et les renvoient, plus ou moins déformées par le prisme de l’art et de la technique... à des destinataires les plus nombreux possible. Mais le paradoxe c’est que la « jeunesse irrégulière » de Belleville et des cités est grande consommatrice de télévision et de polars, ces deux grands « descripteurs sociaux ». Alors s’il faut constater et dénoncer la violence et la misère sociale dans la presse, dans les rapports commandés par les ministères, dans les thèses... dans des chroniques comme Jours tranquilles à Belleville, n’est-ce pas plus délicat de le faire dans des œuvres massivement lues par ces populations défavorisées, dont il ne faudrait pas, encore davantage, hypothéquer le devenir ?

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Nous nous demandons également comment votre expérience du travail social à la protection judiciaire de la jeunesse, votre connaissance de l’univers psychiatrique, se répercute sur l’écriture de vos ouvrages ? Et tout d’abord comment sont nées ces chroniques.

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Thierry Jonquet : Il y a plus de dix ans maintenant, un éditeur qui travaillait chez Gallimard a lancé une collection qui devait s’appeler « Carte blanche ». Le principe de la collection était de demander à un auteur de fiction de travailler sur un sujet de société. Il y avait déjà un ouvrage en préparation, sur une personne qui faisait l’accompagnement de l’un de ses amis en train de mourir du sida. Il y avait un livre de prévu sur les « endetteurs ». Moi je n’avais rien. Mais ma fille entrait au cours préparatoire, à Belleville. Et il y a eu la photo traditionnelle de classe. En regardant cette photo, je me suis aperçu que ma fille était la seule blanche parmi des Maghrébins, Africains, Tamouls, Asiatiques… tous les visages de la terre dans la classe. En regardant cette photo, ma femme et moi nous sommes dits : « Et en plus elle est juive ! ». J’ai décidé de faire l’histoire de cette photo, de comprendre ce que voulait dire actuellement cette école à Belleville. Je me suis demandé ce qu’un enfant, aujourd’hui, voit dans les rues, ce que seront plus tard ses souvenirs. Je regardais mes propres photos d’enfance. C’était dans le XIIe arrondissement, rue de Charenton. C’était choquant car cela semblait vraiment se situer dans un passé très reculé ; le decorum ne ressemblait plus du tout à celui d’aujourd’hui. J’ai donc écrit ce livre. Et la collection n’a jamais vu le jour. J’ai rangé le tapuscrit dans un tiroir. Il était tellement atypique – ce n’était ni un récit ni une étude, ce n’était ni un essai, ni une fiction, c’était une sorte de chronique – qu’il pouvait difficilement trouver sa place dans une autre collection. Comme Gallimard m’avait payé, tout allait bien et le livre restait au fond du tiroir. Mais il y a deux ans, mon fils est entré à son tour au cours préparatoire, dans la même école, où l’on a fait la même photo. Un ami éditeur m’ayant demandé un texte, je lui ai proposé de réactualiser cette chronique. Je l’ai relue et je me suis aperçu qu’elle avait beaucoup vieilli en l’espace de huit ans. Je l’ai réactualisée et cela a donné l’ouvrage qui est maintenant épuisé mais qui va ressortir en poche, au Seuil, à l’automne.

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Ma deuxième motivation pour écrire ce texte, était que j’habite Belleville depuis presqu’une vingtaine d’années. J’y suis venu par le hasard d’annonces immobilières et j’ai assisté, avec certaines angoisses, à une dégénérescence du quartier, à la montée de la violence, à la fragmentation ethnique du territoire. Je me disais que ce que je vivais là était à peine le dixième de ce que vivaient les gens qui habitent dans les cités de banlieues à problèmes, qui n’ont pas la possibilité de le formuler. Moi je l’avais. Alors autant prendre la parole sur ces questions, même si la vérité à dire est abrupte. Donc, j’ai commencé en brisant quelques tabous, aujourd’hui tombés, mais qui, à l’époque, étaient encore bien ancrés. Ce que l’on peut dire actuellement de Belleville, ce qui me frappe le plus depuis les vingt ans que j’y habite, c’est que l’on a assisté à un processus de fragmentation ethnique du territoire très impressionnant. Belleville a toujours été une terre d’immigration. Les migrants qui arrivaient à Paris s’installaient là car c’était un peu la zone, avec ses immeubles vétustes. Il y avait une sorte de tradition qui faisait que les gens s’établissaient là. Mes beaux-parents, qui se sont échappés de Pologne après la guerre, venaient à la soupe populaire juive, à la Vieilleuse, sur le Boulevard de Belleville, que j’aperçois aujourd’hui de mon balcon. Cela a toujours été une tradition : les Italiens, les Polonais, puis les Arabes, les Juifs tunisiens, les Africains, les Tamouls. Mais le fait marquant, depuis 1975, c’est l’arrivée des Asiatiques, qui a complètement bouleversé la physionomie et la dynamique du quartier, dans un sens très inquiétant. C’est un phénomène compliqué. L’arrivée des Asiatiques est intervenue au moment de la rénovation urbaine. L’îlot où j’habite, dans le bas de Belleville, était auparavant une cour des miracles composée de vieux immeubles qui s’écroulaient. Brusquement, tout a été rasé et remplacé par une sorte de quartier qui s’apparente à une catastrophe urbaine. Le premier élément d’inquiétude est la fragmentation ethnique du territoire. Avant, dans les rues de Belleville, il y avait des cafés grec, turc, arabe, africain… Quand l’immigration asiatique a commencé, dans les années 1975-80, on a vu s’installer des Chinois qui n’avaient, en fait, jamais vécu en Chine, qui avaient immigré depuis très longtemps au Viêt-Nam, au Laos ou au Cambodge. Ces immigrés étaient des commerçants francophones riches, qui avaient fui au moment où les communistes ont pris le pouvoir, qui étaient venus s’installer à Paris comme ils auraient pu aller se fixer à Montréal. Ils sont arrivés avec des fonds importants. On a alors assisté à une prolifération de grands restaurants, comme le Président, temple de la gastronomie asiatique, qui s’est établi en un temps record, en moins de quinze jours, à l’angle de la rue de Faubourg du Temple et du Boulevard de Belleville, sur l’emplacement des anciennes Galeries Barbès. Progressivement, les commerçants asiatiques de cette première vague d’immigration ont acheté un à un tous les commerces qui se trouvaient au bas de Belleville, avec des dessous-de-table et des pratiques peu claires. De fait, aujourd’hui, la majorité des commerces est asiatique, sur un territoire très restreint. Le début de la rue de Belleville est asiatique mais le boulevard de Belleville est juif tunisien. En face, en descendant dans la rue Saint Maur, on entre dans un quartier fortement islamique avec des librairies intégristes qui vendent le protocole des Sages de Sion et divers ouvrages du même ordre. Un peu plus bas encore, on arrive au quartier turc avec l’installation, toute récente, des Kurdes. Les cités qui se trouvent du côté de la rue du Faubourg du Temple sont très majoritairement africaines. À New York, et dans les villes américaines en général, le territoire est immense. Que les quartiers s’ethnicisent est donc un phénomène quasiment inéluctable. À Belleville, par contre, c’est un véritable chaudron, une marmite qui bouillonne très fort avec des conséquences dramatiques. Les écoles sont ethniques. L’établissement où se trouve mon fils est principalement asiatique. Mais cent mètres plus loin, en traversant la rue de Belleville, rue Ramponneau, l’école est africaine à 95 %. C’est un phénomène dangereux. Et tout à côté, on trouve les Loubavitch, qui sont arrivés en masse dans le XIXe arrondissement, qui se concentrent rue Manin et autour des Buttes-Chaumont, qui construisent leurs propres écoles, leurs propres quartiers avec des commerces casher. Ainsi, toute cette partie de Paris est en train de prendre une allure d’éclatement entre les différentes ethnies et les gens qui seront adultes dans vingt ans auront la carte d’identité française mais auront vécu totalement séparés les uns des autres. Et le phénomène se généralise. Si l’on remonte vers La Chapelle, on remarque qu’un quartier indien est en train de se constituer, exactement sur le même modèle. Les pouvoirs municipaux sont totalement démunis face à ce phénomène. Il est vrai qu’il est extrêmement difficile d’intervenir, mais c’est très inquiétant. En effet, la visibilité de la communauté asiatique ce sont les grands restaurants, les magasins de vidéo, de vêtements, de hi-fi, les salons de coiffure, les bijouteries. Pour les blacks et les beurs qui se trouvent de l’autre côté de la rue, tout ce qui a les yeux bridés est bourré d’argent et la grande mode est l’agression des Asiatiques, avec vol à l’arraché, agressions au couteau, etc. Cet été, je travaillais chez moi avec les fenêtres ouvertes. Mon appartement donne sur un grand square et six fois par jour j’entendais des hurlements. C’était toujours la même histoire : une femme asiatique venait de se faire dépouiller par une bande de gamins blacks ou beurs. D’autres gangs, plus aguerris, prennent soin de repérer les habitudes de commerçants asiatiques et les agressent à la sortie de leur boutique, quand ils ont beaucoup d’argent sur eux. Ces affrontements ethniques sont encore larvés mais vont en s’aggravant. Les Asiatiques ont parlé de former une milice. La police a un peu réagi. Mais les entraves sont aussi bureaucratiques. Belleville relève de quatre arrondissements : le XIXe, le XXe, le Xe et le XIe. On doit donc passer par quatre commissariats, quatre voies de remontée différentes des informations avant que la police comprenne qu’il est en train de se passer quelque chose autour de ce carrefour. Certaines scènes sont caricaturales. Le week-end on assiste à de grands mariages asiatiques, avec des cortèges de BMW, de limousines à l’américaine et de Mercedes couvertes sur la carrosserie de fleurs qui représentent un ou deux mois de RMI. Les mariés chinois sortent en smokings et belles robes. Sur le trottoir d’en face, des enfants qui portent casquette à l’envers et survêtement vivent cela comme une provocation. On agite Santa Barbara sous leurs yeux en leur disant : « Vous voyez, cela vous ne l’aurez jamais ! ». Donc, la seule solution pour se l’approprier un peu c’est le vol. Je suis assez pessimiste sur l’avenir de ce quartier. Tout le monde se souvient des images des émeutes de Los Angeles où l’on voyait les commerçants coréens, sur le pas de leur boutique, tirer au 357 magnum sur les émeutiers noirs. Nous n’en sommes pas là à Belleville mais l’engrenage a déjà commencé à tourner. Le réveil sera extrêmement brutal. Tous les éducateurs de rues disent la même chose. Dans les écoles, les bagarres sont de nature ethnique.

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En outre, à cette première vague d’immigration asiatique, faite de Chinois venus du Laos et du Cambodge a succédé, depuis deux ou trois ans, une deuxième vague, extrêmement différente. Ce sont des gens très pauvres, originaires de la région de Wen Zou. Ils n’ont pas du tout la même perspective que les Chinois de la première immigration. Ils pensent amasser un peu d’argent et repartir, contrairement à la première vague, qui était francophone et avait choisi de rester, qui disait à ses enfants de bien travailler à l’école car leur futur était ici. Il y a encore quelques années, quand un instituteur avait 30 % d’Asiatiques dans sa classe, il était ravi car il était assuré d’avoir quelques « locomotives » qui allaient tracter tous les autres. Aujourd’hui, les Chinois de Wen Zou croient n’être que de passage, vieux fantasme de toute immigration. Que leurs enfants travaillent ou non à l’école, apprennent correctement ou non le français, leur est donc égal puisqu’il n’y a pas de projet d’avenir dans le pays. Et les relations sont confuses entre cette première vague et la seconde. Le quartier est rempli d’ateliers clandestins de confection, qui tournent à plein régime. On voit d’ailleurs arriver en ce moment une troisième vague, formée de Chinois du Nord laminés par l’évolution économique et politique récente en Chine. Ce sont des déclassés qui arrivent, complètement perdus, et supportent mal d’être traités comme les Wen Zou qui eux, historiquement, ont une réputation de bandits. Donc, le problème se complexifie d’année en année puisque trois générations d’immigration cohabitent désormais sur le même minuscule territoire, les uns dans l’opulence, les autres dans une misère totale. Le quartier est un haut lieu du travail clandestin. Quand on flâne dans le Sentier, on voit le tissu, les chutes dans les poubelles, les employés qui sortent avec des portiques et des vêtements… On ne voit aucune chute de tissu dans les rues de Belleville. On n’aperçoit que les rares ateliers non clandestins. Mais j’ai vu à maintes reprises une camionnette s’arrêter devant un immeuble, les portières de hayon s’ouvrir et des ballots, des gros sacs en plastique, être emportés très rapidement dans le véhicule qui redémarre. Un détail amusant. Si l’on plante un compas sur le carrefour de Belleville, que l’on trace un cercle de deux cents mètres de rayon puis que l’on circule dans ce disque, on croise au moins une vingtaine de grossistes de fournitures pour machines à coudre. Mais on ne voit pas de tissu. On imagine simplement une brigade de tailleurs invisible, une économie souterraine. Depuis quelques mois, la prostitution chinoise est aussi arrivée à Belleville. Pour le moment, elle reste discrète. Le deuxième aspect qui me frappe au quotidien, depuis des années, c’est que ce quartier a été conçu en dépit du bon sens. Le territoire est petit. Quand la rénovation urbaine s’est engagée, on savait pertinemment bien que les immeubles en construction devraient abriter des populations qui auraient des enfants en nombre relativement élevé. On n’ignorait pas que dix ou quinze ans plus tard, il y aurait dans le quartier une masse d’adolescents. Or, rien n’a été prévu en termes d’équipements collectifs. Le résultat, ce sont des tensions au quotidien puisque rien n’existe. Avant, il y avait des terrains vagues pour jouer. Ils ont disparu les uns derrière les autres et aujourd’hui il n’y a plus aucun espace pour les jeunes. J’habite dans un bloc de résidences. Sur le Boulevard de la Villette, les grands immeubles en copropriété sont encore plus chers. Mais il suffit de franchir cent mètres pour se retrouver dans un autre monde, dans les HLM de la rue Rébeval qui forment une cité dure avec des faits divers graves de deal et de violence. Et au milieu de tout cela, il y a une grande esplanade, un square qui est devenu l’un des exemples les plus délirants de l’impéritie des gens de la municipalité et des concepteurs du quartier. Au départ, dans ce jardin, il y avait une fontaine, une vasque de grande dimension. Le filtre ne fonctionnait pas, ce qui entraînait des problèmes d’hygiène publique. Les gamins africains passaient leur journée à patauger dans une eau noirâtre qui attirait les moustiques. Il a fallu se mobiliser pour que la fontaine soit éradiquée. Une fois qu’il n’y a plus eu d’eau dans la fontaine, restait la vasque. La fontaine est alors devenue le terrain de jeu privilégié de tous les gamins du quartier qui volaient des scooters ou des mobylettes. Ils fonçaient droit sur la vasque qui devenait un tremplin formidable. Le bruit était infernal. La réplique de la municipalité a consisté à faire installer de grands cubes de granit – que l’on voit sur la photo de couverture de Jours tranquilles à Belleville. Certes, les gamins qui maintenant se précipiteraient sur la fontaine ne s’en sortiraient pas. Dans le même temps, le quartier a été envahi par les clochards. Il y avait des bancs au sein d’un espace public assez agréable. Mais ces bancs étaient tellement squattés par les clochards que la municipalité les a fait supprimer. Seulement, entre temps, elle avait fait installer ces grands cubes dans la fontaine ; ceux-ci sont donc devenus des bancs pour les clochards. Il n’y avait plus de terrain de jeu pour les adolescents. De fait, ils envahissaient ce petit square et les soirs d’été, lorsqu’ils jouaient au foot jusqu’à deux heures du matin, il y avait un raffut énorme, une caisse de résonance. La municipalité a répondu en installant des arbres en chicane pour qu’il devienne impossible de jouer au foot. À ces petits détails de rien du tout on comprend que les urbanistes n’ont absolument pas pensé le quotidien et ont livré un espace qui n’est pas vivable. En quinze ans, la délinquance a fortement progressé, avec des problèmes de deal, de racket manifestes, connus des gens du quartier qui en sont témoins. Mais personne n’arrive à rien. D’où des scènes scandaleuses de dealers tranquillement installés rue Ramponneau. L’été dernier, on pouvait voir quatre blacks assis dans un coupé Mercedes décapotable, avec deux pitbulls sur les trottoirs. La voiture, dont la sono était branchée à fond toute la journée, était garée à deux cents mètres du commissariat. Ces gens étaient des guetteurs et deux ou trois immeubles plus loin, le trafic s’opérait dans une vieille bâtisse à moitié démolie. Ce sont des scènes du quotidien. Au même moment, dans la rue de Belleville les CRS font inlassablement des allers-retours dans cette rue, arrêtent deux ou trois enfants beurs ou blacks pour un petit contrôle au faciès, ce qui met toujours de l’ambiance. Et pendant ce temps là, à moins de cent mètres, le deal s’opère au vu et su de tous. Au fil du temps, c’est désespérant.

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Un autre aspect. Historiquement il y a toujours eu à Belleville beaucoup de clochards. Il y avait jadis des tanneries. L’odeur était atroce et les seuls qui étaient capables de la supporter étaient les marginaux. Il y a eu des vagues successives de SDF. Mais c’est aussi un lieu de sociabilité, de rencontre pour les sans domiciles qui viennent se regrouper là. Quand je me suis installé dans ce quartier, il y avait en bas de chez moi une sorte de marché aux puces en gestation avec quelques commerces pitoyables. L’agent immobilier qui m’avait fait visiter mon futur appartement m’avait dit de ne pas m’en faire, qu’on allait mettre bon ordre. Or, après notre installation, le marché a commencé à croître, passant de dix clochards à deux ou trois cents, massés devant le siège de la CFDT. Ce marché attirait hélas tous les drogués qui venaient vendre les autoradios qu’ils avaient dérobés dans les parkings. Lesquels drogués attiraient les dealers. L’affaire devenait insupportable. Les policiers n’arrivaient à rien. Des systèmes de guetteurs étaient mis en place du côté des clochards. Donc dès que les policiers s’approchaient, les gueux levaient le camp. On a alors mis en place une véritable opération militaire qui a consisté à arriver à pieds et par surprise, par les petits passages, éradiquer le marché en confisquant avec les bennes à ordure toutes les marchandises. Ce sont des détails mais ils désespèrent les habitants car la solution semble pourtant à portée de main. Personnellement je harcèle la municipalité à propos d’un autre problème Quand j’étais enfant, dans Paris, il y avait des vespasiennes gratuites dans maints endroits. Dans le métro, il était affiché « interdit de fumer et de cracher ». Tout cela a disparu. Les pissotières ont été remplacées par les sanisettes Decaux. Le résultat est terrible ; dans un quartier comme Belleville où il y a beaucoup de clochards et d’immigrés venus de Bamako ou de Wen Zou, de pays où les pratiques d’hygiène sont un peu différentes, qui urinent dans la rue et où bon leur semble, on ne peut pas protester. Que leur dire. Si, au moins, des vespasiennes étaient réinstallées, on pourrait recommencer un programme éducatif minimum. Mais là il n’y a rien. La municipalité refuse de réinstaller des latrines gratuites sous prétexte qu’il existe un contrat d’exclusivité avec Decaux. Je suis frappé de voir le quartier se délabrer à force de petites choses comme celles là, qui s’aggravent progressivement.

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Quand je suis arrivé à Belleville, le centre Beaubourg s’est mis à organiser des promenades littéraires dans Paris. On m’a demandé d’animer une promenade dans mon quartier. J’avais emmené une sorte de groupes de touristes faire une ballade dans les rues de Belleville. Quand on m’avait fait cette demande, j’avais pensé qu’il n’y avait pas de problème, que je connaissais plein d’arrières cour avec des maisons surprenantes, invisibles de la rue mais parfaitement visitables. Cinq ans, après toutes ces propriétés, ces passages, étaient fermés, munis de digicodes. Un autre phénomène sournois s’est produit. Il n’existe plus aucun espace semi public au pied des immeubles qui ne se soit progressivement entouré de grilles surmontées de picots. Tous les passages, les mini squares, pelouses, sont barricadés. On vit de plus en plus protégés par tout un système architectural qui est censé contrôler les allers-venues et ne règle strictement aucun problème.

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Belleville est un quartier extrêmement contrasté ; à proximité très rapprochée vivent des populations très différentes. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit La Vie de ma mère. La rue Rebeval abrite une cité très dure. Mais à cent mètres à vol d’oiseau se trouve un village adorable, une sorte de petit Montmartre avec des villas fleuries, ornées de lilas, entièrement cachées par les immeubles de la rue Manin et de l’avenue Simon Bolivar. On ne peut accéder à cet îlot que par des escaliers très raides. Quand on arrive au sommet, rue Rémy de Gourmont, on entre dans un autre monde, sidérant, étonnant. Les gens qui vivent là n’ont rien en commun avec ceux d’en bas.

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Ce qui est désespérant c’est de constater que, sur quinze ans, il ne s’est pas produit une catastrophe, mais une situation insidieuse, irritante parce qu’on a l’impression de ne pas avoir de prise alors que ce n’est pourtant pas si compliqué.

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Jean-Jacques Yvorel : Et l’incidence électorale ?

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T. J. : Comme je l’explique dans Jours tranquilles, il existe une grande mixité sociale. D’un immeuble à l’autre, tout est différent. Le dernier week-end de mai, les artistes de Belleville font une opération « portes ouvertes ». Ces jours là, on découvre une autre réalité du quartier : Belleville est truffé d’ateliers d’artistes, d’endroits absolument magnifiques. Des petites usines et des ateliers d’artisans ont été rachetés pour une bouchée de pain, il y a quinze ou vingt ans, et transformés en ateliers de sculpteurs, de peintres… La concentration artistique est très forte et ces gens ne partiront pas. Quand la municipalité du XXe a voulu tout raser pour construire des tours, la mobilisation dans le bas Belleville a été très forte. Comme la rue est en pente, les urbanistes ont voulu construire une dalle et installer des escaliers mécaniques. Il y a alors eu une bataille homérique avec une association appelée la Bellevilleuse, qui existe toujours, et qui a contré le projet de rénovation de Didier Barriani. Mais ce combat a été gagné parce qu’il était animé par un comité d’intellectuels qui ont su se mobiliser. Ça n’a pas été du tout une lutte populaire même si, au final, cela a concerné aussi des gens pauvres qui, autrement, auraient été expulsés.

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M. T. : Dans La Vie de ma mère, l’action des intellectuels profite, hélas, moins à ces pauvres gens. La mère de Clarisse, qui assure le soutien scolaire du petit héros, est certes pleine de bons sentiments mais elle est aussi extraordinairement maladroite. Ce personnage est-il obligé parce que vous écrivez pour la série noire et/ou parce que vous connaissez bien le milieu enseignant et ses limites ? Ou pensez-vous vraiment que les frontières entre les deux mondes soient à ce point étanches ?

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T. J. : La mère de Clarisse essaie de faire ce qu’elle peut, d’aider ce pauvre gamin mais ça ne marche pas. Je ne pense pas avoir donné une caricature d’enseignant. Mais le gouffre social qui la sépare de l’enfant fait qu’elle ne peut pas comprendre qui il est réellement et comment il fonctionne. Du côté des enfants, le livre est totalement crédible. Initialement, j’avais écrit La Vie de ma mère pour une collection « ado » chez Gallimard. Mais quand j’ai remis le texte l’éditeur m’a dit : « Ce n’est pas écrit en français et c’est archi-violent ! » Je lui ai répondu : « Oui, bien sûr, mais les gamins c’est comme ça qu’ils parlent ! » Et il a été décidé que le livre sortirait en « Série noire ». Le démarrage a été difficile et puis il y a eu un article dans Le Monde de l’Éducation. Alors l’ouvrage a commencé sa carrière. Ça a très bien marché et j’ai été invité dans quantité de classes, par des enseignants qui avaient fait lire le livre à leurs élèves. Et ces enfants s’y reconnaissent, ou reconnaissent les copains qu’ils savent vivre dans ces conditions-là. La mère de Clarisse et le héros qui n’a pas de nom habitent à cent mètres l’un de l’autre mais ils ne peuvent pas se comprendre.

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Jean-Louis Robert : Mais justement, ne peut-on dire que Belleville ou certains autres quartiers populaires de Paris offrent des avantages par rapport à La Courneuve ou aux Quatre mille ? Ce mélange de petits pavillons, d’immeubles HLM, de vieil habitat 1880 tout dégradé. N’est-ce pas un avantage pour les habitants ?

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T. J. : Oui, mais pour que cette mixité fonctionne, il faut des mesures d’accompagnement social. Tout n’est pas harmonieux spontanément. Au contraire, c’est en train de tourner assez mal. Il faudrait prendre le problème à bras le corps, par exemple, pour les SDF, ouvrir une boutique dans le quartier avec une machine à laver, une machine à café, deux animateurs qui s’en occupent. Ce n’est pas demander la mer à boire. Ce n’est rien du tout, mais ça n’a pas été fait. Les toilettes publiques c’est élémentaire également. Il y a un problème assez grave, celui des gamins africains de cinq ou six ans que l’on voit traîner dans les rues jusqu’à deux heures du matin quand il commence à faire beau. On laisse faire. Et puis comme ils font des tas de bêtises de plus en plus graves, un beau jour c’est la réponse sécuritaire qui tombe : le couvre feu. Je pense qu’il faut avoir le courage de dire la vérité. J’ai longtemps milité. J’étais trotskiste. Pendant des années, voire des décennies, le Parti communiste a réussi à faire taire les gens en leur disant : « Surtout ne dites par de mal de l’Union soviétique parce que cela fait le jeu de l’impérialisme américain ! » Un peu plus tard, quand la délinquance a commencé à monter en France, le même discours a reparu. On nous a dit de ne surtout pas parler de délinquance car ça fait le jeu du Front National. Or, le Front National a surfé là-dessus de façon extraordinaire. À force de nier les problèmes, on ne peut pas les résoudre. Il y a des passages terribles dans mes livres et c’est fait exprès, pour mettre les pieds dans le plat. Dans son excellent ouvrage sur Dreux, Voyage au cœur du malaise français, la sociologue Michèle Tribalat dit exactement la même chose. Ce n’est pas parce que le Front National fait de la démagogie en utilisant la délinquance qu’il faut se taire. Parce que le résultat, c’est que pendant des années, le Front National a été le seul à parler aux gens des véritables problèmes de délinquance. Je ne mets pas les personnes dans des cases mais on voit des dealers blacks alors qu’on ne voit pas de dealers suédois. Tout le monde le sait, alors il faut le dire. Le président de SOS racisme, Malik Boutik, demande lui aussi de briser le tabou. Dans son livre, il admet que les jeunes de l’immigration sont sur-représentés dans la délinquance et que le nier ne sert à rien si ce n’est les intérêts du Front National. Il faut dire la vérité.

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V. N. G. : Récemment, j’ai été amenée à observer le fonctionnement de différentes ethnies en Guyane française. Si les Créoles, qui détiennent le pouvoir, font reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité, ce qui est formidable, ils accroissent aussi les stigmates contre les « noirs marrons » qui sont les descendants des esclaves, aujourd’hui au bas de l’échelle sociale et économique. Les conflits néoracistes entre jeunes viennent donc du terrain et non du discours sur le terrain.

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T. J. : Le problème est évidemment économique. Pour les blacks et les beurs de Belleville, les signes extérieurs de la communauté chinoise, ce sont les grands restaurants, les bijouteries… ce qu’ils n’ont pas.

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J.-L. R. : Vous avez raison de dire que la violence a toujours été à l’origine de nature économique et sociale. Mais ce qui est probablement différent aujourd’hui c’est que cette violence se double d’une visibilité ethnique. La situation est plus complexe qu’autrefois. Les bandes précédentes, les apaches… étaient déjà souvent des migrants mais c’étaient en quelque sorte des migrants moins perceptibles… Vous venez de nous rappeler que le roman policier, sauf quand il fait appel à la mémoire, ce qui est rare, est le grand descripteur social. Et le polar, s’il n’est pas un genre nouveau, est un genre très lu actuellement.

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J.-J. Y. : Le FAS, qui a animé un séminaire sur l’ethnicisation des questions sociales, a bien mis en évidence le double mouvement : les pratiques et les images sont inextricablement mêlées. Les gens mis en scène ou décrits dans les romans finissent par correspondre à l’image que les médias ou les artistes donnent d’eux.


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