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Sociétés & Représentations

2007/2 (n° 24)


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Les individus ne vivent pas toujours leurs dispositions genrées [1][1] Dans les écrits de Pierre Bourdieu, le terme « dispositions »... sur le mode enchanté de la « nécessité faite vertu ». Nombre d’entre eux agissent (dans certains contextes, du moins) de manière tout à fait conforme à leur genre, mais éprouvent dans le même temps une aversion réelle pour ce type de conduites – plusieurs des enquêtées décrites par Jean-Claude Kauffman se sentent ainsi « piégées » par leurs habitudes, qui les poussent à accomplir malgré elles l’intégralité du travail domestique alors même qu’elles jugent ce travail peu plaisant [2][2] Jean-Claude Kaufmann, La Trame conjugale, Paris, Nathan,.... D’autres – et parfois les mêmes – ont intériorisé des aspirations ou des croyances en adéquation parfaite avec les stéréotypes de leur genre, mais n’ont pas constitué les habitudes qui leur permettraient de se conformer à ces stéréotypes, et ce décalage entre leurs dispositions à agir et leurs aspirations (ou leurs croyances) est pour eux aussi une source potentielle de malaise ou de frustration. Plusieurs des lycéennes rencontrées par Muriel Darmon dans son travail sur l’anorexie ont ainsi intégré la norme de minceur imposée aux femmes dans nos sociétés, sans avoir dans le même temps constitué les habitudes alimentaires qui leur permettraient de se conformer à cette norme [3][3] Muriel Darmon, Devenir anorexique. Une approche sociologique,....

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L’une des façons de rendre compte de ces décalages entre ce que les individus font et ce qu’ils croient ou désirent est de prêter attention à la pluralité des instances de socialisation auxquelles ils ont été exposés au cours de leur vie. Les conduites des ménagères décrites par Jean-Claude Kaufmann ou des lycéennes rencontrées par Muriel Darmon ne résultent, en effet, ni de leur irrationalité ni de leur manque de « volonté » mais du fait que les unes et les autres ont été socialisées par des agents pluriels, porteurs de principes socialisateurs différents et parfois contradictoires. Comme l’écrit Bernard Lahire :

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La cohérence (relative) des habitudes […] que peut avoir intériorisées chaque individu dépendra de la cohérence des principes de socialisation auxquels il a été soumis. Plus un individu est placé, simultanément ou successivement, au sein d’une pluralité de contextes sociaux non homogènes, et parfois même contradictoires, plus cette expérience a été vécue de manière précoce, et plus on a affaire à un individu au patrimoine de dispositions, d’habitudes ou de capacités non homogènes, non unifié, variant selon le contexte social dans lequel il est amené à évoluer. [4][4] Bernard Lahire, « De la théorie de l’habitus à une...

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Mon objectif ici est de faire apparaître ce jeu contradictoire des différentes instances impliquées dans la socialisation de genre, en m’intéressant à un aspect peu étudié de celle-ci, la façon dont les filles constituent leur rapport à l’embellissement du corps. Au cours d’une enquête où je cherchais – notamment – à saisir comment les enfants apprennent ou non à se soucier de leur beauté et à en prendre soin (par « soins » ou « travail » d’embellissement corporel, j’entends l’ensemble des pratiques par lesquelles les individus agissent sur leur corps dans le but de le rendre conforme à un idéal local ou global d’excellence esthétique), j’ai en effet pu observer que, dans ce domaine de pratiques, un certain nombre de filles intériorisent des manières d’agir qui ne sont pas conformes à leurs manières de penser, parce qu’elles sont ou ont été exposées à des injonctions contradictoires à propos de leur beauté et des soins qu’il convient de lui consentir [5][5] Parmi les filles que j’ai interviewées, la moitié environ....

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Dans les pages qui suivent, je propose les portraits de deux d’entre elles, chez qui ce décalage entre manières d’agir et manières de penser apparaît de façon particulièrement nette. La première (Sonia) manifeste un grand mépris pour la mode, les bijoux, le maquillage et la coiffure, mais en même temps, elle ne peut, semble-t-il, s’empêcher d’accorder des soins réguliers à sa beauté. La seconde (Léa) perçoit l’embellissement du corps comme une activité légitime et désirable mais les habitudes pratiques qu’elle a constituées par ailleurs font en partie obstacle à son désir de s’embellir. Après avoir décrit comment ces filles se représentent le travail d’embellissement et comment elles se conduisent dans ce domaine de pratiques, je m’attacherai à mettre en évidence les conditions de socialisation qui ont rendu possible un tel décalage entre représentations et pratiques. Dans ce but, je m’intéresserai à l’action de trois agents susceptibles de jouer un rôle dans la socialisation corporelle des enfants – les pairs, les médias et les parents [6][6] Léa est fille unique. Les membres de sa famille élargie... – et je chercherai à faire apparaître comment ces différents agents ont contribué à façonner les pratiques et les représentations des enquêtées au sujet de l’embellissement [7][7] Dans le cadre de cet article, mon analyse de l’influence....

Sonia D. : mépris pour le travail d’embellissement du corps et souci de son apparence

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Les parents de Sonia sont tous les deux d’origine portugaise [8][8] Monsieur et madame D. n’ont pas voulu participer aux.... Monsieur D. travaille à son compte comme plâtrier peintre ; son épouse est sans activité professionnelle. Sonia ne sait pas quel métier elle voudrait faire plus tard. D’après son enseignant de CM2, ses résultats scolaires sont « médiocres » et son travail « insuffisant ».

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À plusieurs moments au cours de l’enquête, j’ai pu entendre Sonia se présenter comme une fille peu coquette et exprimer du mépris à l’égard du travail d’embellissement. Une brève scène observée en classe en constitue une première illustration :

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Vendredi 16H30, les élèves sont en train de ranger leurs affaires et s’apprêtent à rentrer chez eux. Dans le brouhaha qui précède le moment de la sortie, le maître rappelle que la photo de classe aura lieu le lundi suivant, et il ajoute en plaisantant que les filles sont priées de se faire belles pour cette occasion : « Alors lundi c’est la photo de classe. Donc les filles vous n’oublierez pas de vous faire belles et de mettre vos nœuds roses dans les cheveux ! » Le brouhaha se fait plus intense, plusieurs enfants rient ou sourient, et Sonia lance à voix haute : « Non, c’est mieux de faire les garçons manqués ! »

[Journal de terrain du 28 mars 2003.]
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Au cours de l’entretien, Sonia souligne de la même façon à plusieurs reprises qu’elle ne s’intéresse pas à sa beauté. Elle explique qu’elle « n’aime pas » se maquiller ; elle affirme qu’elle ne s’intéresse pas aux vêtements et à la mode ; elle assure également qu’elle « se fout » de sa coiffure.

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À en croire cette présentation d’elle-même, Sonia n’éprouverait donc que du dédain pour le travail d’embellissement du corps. Pourtant, l’entretien et les observations de terrain montrent que, en pratique, elle se préoccupe de sa beauté plus que ces discours ne pourraient le laisser penser. Ainsi semble-t-il bien que Sonia ne « se foute » pas totalement de sa coiffure. Si elle laisse le plus souvent ses cheveux mi-longs détachés, il lui arrive en effet aussi de se coiffer parfois avec deux ou trois petites tresses nouées par des élastiques colorés. Elle s’est également fait décolorer des mèches au mois de mars, et ce changement de coiffure lui a visiblement fait grand plaisir. La semaine suivante, le maître me raconte en effet comment Sonia s’est comportée le premier jour où elle est venue en classe avec ses mèches, et même si ce récit comporte probablement une part d’exagération (le ton ironique de l’enseignant indique qu’il a visiblement été agacé par la conduite de son élève), il ne laisse néanmoins aucun doute sur la joie et la fierté éprouvées par Sonia ce jour-là. Le maître explique qu’elle n’a pas cessé de bavarder avec ses voisines pour leur raconter comment « l’amie de sa mère » lui avait fait ses mèches, et qu’elle s’est également beaucoup déplacée dans la classe sans autorisation pour aller montrer ses cheveux à ses copines.

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De même, Sonia est loin d’être indifférente à l’aspect esthétique de ses vêtements. À l’école, elle porte régulièrement des tenues qui suivent de près la mode féminine du moment – des tee-shirts de la marque DDP, un débardeur court rose pâle, des pantalons trompette (dont un délavé de manière irrégulière particulièrement à la mode), ou encore des pulls-chaussette (dont un de la marque Lulu Castagnette). Sonia a des exigences précises en matière d’habillement (elle dit, elle-même, qu’elle est « difficile »), et quand sa mère lui achète des vêtements qui ne lui plaisent pas [9][9] Madame D. achète seule les vêtements de sa fille., elle refuse systématiquement de les porter :

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[Quand ma mère me rapporte des vêtements] elle n’arrache pas tout de suite le ticket, parce qu’elle ne sait pas si je vais aimer. […] Des fois elle les garde [les vêtements], parce qu’elle ne sait jamais si j’ai envie de les mettre… Mais si elle voit que je ne les mets pas, elle les ramène.

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La façon dont Sonia est vêtue le jour de l’entretien est d’ailleurs en elle-même révélatrice de l’attention qu’elle porte à son apparence vestimentaire. Ce jour-là, Sonia est allée à la piscine en début d’après-midi et elle porte encore sa tenue de bain au moment où j’arrive chez elle ; or il ne s’agit pas d’un maillot de bain une pièce de nageuse sportive, mais d’une tenue particulièrement coquette, composée d’un bikini bleu outre-mer et d’un paréo court bariolé de la même couleur. L’examen du cas de Sonia fait donc apparaître un décalage certain entre son mépris affiché pour le travail d’embellissement du corps et ses pratiques effectives, et ce décalage peut s’interpréter comme une conséquence du fait que les injonctions qui lui sont adressées au sujet de sa beauté sont pour partie contradictoires.

Apprendre à dédaigner le travail d’embellissement

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En premier lieu, Sonia grandit auprès d’un père qui l’a toujours encouragée à adopter des conduites socialement définies comme masculines. Il l’a, par exemple, inscrite dans un club de Viet Vo Dao – un sport qu’il pratique lui-même – dès l’âge de six ans ; il l’a également emmenée à un match de football pour ses onze ans ; il lui propose enfin couramment de regarder avec lui des matchs à la télévision ou des films de kung-fu. La position que Sonia occupe au sein de sa fratrie n’est sans doute pas étrangère au fait qu’elle a pu, malgré son sexe, être la destinataire de telles invitations. Monsieur D., qui souhaitait visiblement transmettre son goût pour le football et pour les arts martiaux à l’un au moins de ses enfants, n’a en effet pas eu de fils pendant cinq ans après la naissance de sa fille, et c’est vraisemblablement cette absence temporaire d’héritier masculin qui l’a conduit à initier Sonia à ces différentes activités.

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Plus généralement, monsieur D. est fier de voir sa fille se conduire comme un « garçon manqué » et il n’hésite pas à le lui faire savoir. Sonia raconte ainsi que son père utilise régulièrement ce qualificatif pour la désigner, et si l’on en juge au ton crâne qu’elle adopte quand elle donne cette information, il lui signifie bien qu’être « garçon manqué » est de son point de vue une authentique qualité :

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Sonia : Je suis garçon manqué. En plus je suis fière de l’être parce que j’aime bien […].

Ça veut dire quoi quand tu dis que tu es « garçon manqué » ?

Sonia : Je ne sais pas, j’aime bien [elle sourit]. Je préfèrerais mieux être un garçon qu’une fille déjà, et puis je ne sais pas j’aime bien. Mon père il dit que [je suis comme ça]… comme je prends des risques, quand j’escalade… comme un jour il y avait un garçon qui était plus grand que moi qui devait escalader [un mur] et passer de l’autre côté. Et il avait peur, il est redescendu, et quand moi je suis passée de l’autre côté, mon père il a dit : « Je savais que t’allais réussir » [elle sourit]. […] Puis garçon manqué… je ne m’intéresse pas aux habits de la mode, je n’aime pas me maquiller, je n’aime pas mettre de robe, je préfère mieux les baskets, joggings, pantalons.

Qui c’est qui dit que tu es « garçon manqué », c’est toi ?

Sonia : Moi, mon père… Des gens que je connais des fois…

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Dans les interactions avec son père, Sonia a donc pu percevoir que pour celui-ci, se comporter comme un garçon manqué, c’est-à-dire prendre des risques, grimper aux murs mais aussi dédaigner le travail d’embellissement du corps, était un mode de conduite à la fois légitime et désirable. On comprend par conséquent qu’elle puisse affirmer avec fierté qu’elle « se fout » de la mode, du maquillage ou de la coiffure.

Apprendre à s’occuper et se préoccuper de sa beauté

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Cependant, alors qu’elle peut voir et entendre son père l’inciter indirectement à prêter une attention limitée à sa beauté, Sonia est également exposée à des discours et à des modèles qui l’invitent au contraire à s’en préoccuper. En dehors de l’école, Sonia ne fréquente régulièrement qu’une seule de ses camarades – une fille de sa classe prénommée Julie. Lorsque les deux amies se retrouvent le week-end ou le mercredi, celle-ci ne lui offre jamais de lui montrer ses vêtements, de regarder les siens, ou de jouer à se déguiser, se coiffer ou se maquiller. Les deux filles jouent surtout aux Playmobils, ou s’amusent à inventer et écrire des histoires. De temps en temps toutefois, Julie propose à son amie de jouer à la poupée Bratz (Sonia en possède une [10][10] Les poupées Bratz sont des poupées mannequins dont...) et, même si ces jeux restent peu fréquents (« on n’y joue pas souvent »), ils donnent tout de même aux deux filles l’occasion de manipuler des vêtements à la mode et d’échanger des avis à leur sujet.

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Madame D., elle encourage sa fille à prêter attention à sa beauté de différentes façons. Si l’on en juge d’abord par les tenues que Sonia porte à l’école, madame D. a l’habitude de lui acheter des vêtements à la mode. On se souvient que, lorsque Sonia refuse de mettre ces vêtements parce qu’ils ne lui plaisent pas, elle préfère se les faire rembourser – ce qui lui permet de lui en acheter d’autres ensuite – plutôt que de la contraindre à les porter. Dans sa façon de gérer les achats de vêtements, madame D. a donc habitué Sonia à avoir des exigences élevées en ce qui concerne les qualités esthétiques de ses tenues. Il n’est dès lors pas surprenant d’entendre Sonia se présenter comme « difficile » dans ses choix vestimentaires. Par ailleurs, elle raconte que c’est sa mère qui est allée solliciter une voisine coiffeuse pour qu’elle lui fasse les mèches souhaitées ; c’est elle également qui a choisi leur couleur. Or, en voyant sa mère agir ainsi, Sonia peut percevoir que celle-ci approuve son désir de soigner sa beauté. La perception de cette approbation contribue assurément à développer son attrait pour le travail d’embellissement du corps. Du reste, madame D. prend elle-même grand soin de son apparence, (le jour de ma venue chez elle, elle est vêtue d’une jupe et d’un chemisier blanc décolleté ; elle porte un pendentif, et des bagues aux deux mains ; ses cheveux courts sont agrémentés de mèches blondes, sa peau est bronzée, ses yeux sont maquillés et ses ongles vernis). Pour cette raison-là aussi, Sonia ne peut ignorer que le désir de s’embellir est du point de vue de sa mère, totalement légitime.

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Enfin, il semble que l’intérêt de Sonia pour les vêtements et pour la mode ne soit pas totalement étranger à son intérêt pour les médias. Sonia regarde, en effet, souvent les émissions de variétés à la télévision, et elle voue une admiration particulière à la chanteuse Lorie. Depuis trois ans environ, elle s’intéresse à la vie de celle-ci, lit régulièrement les revues qui lui sont consacrées et a couvert les murs de sa chambre de posters de son idole. Sonia ne joue jamais à se déguiser, se coiffer et se maquiller comme sa vedette préférée, mais elle manifeste un attrait certain pour ses pratiques vestimentaires et cosmétiques. Invitée à expliquer ce qu’elle « aime bien » chez Lorie, elle indique en effet qu’elle la trouve « belle ». Elle a également réclamé à sa mère de lui acheter une casquette blanche de la marque Nike parce qu’elle ressemblait beaucoup à celle de la chanteuse. Étant donné ce que l’on sait des conditions de socialisation de Sonia, cette demande apparaît tout à fait logique : porter cet accessoire sportif et plutôt masculin lui permet en effet à la fois de ressembler à sa vedette préférée et de se conformer au modèle du garçon manqué valorisé par son père. Visiblement donc, Sonia n’est pas indifférente à l’apparence de sa vedette préférée, et on peut par conséquent faire l’hypothèse que son désir de s’habiller à la mode trouve pour partie son origine dans le fait qu’elle peut voir celle-ci arborer des vêtements de ce type sur toutes les photos qu’elles a affichées dans sa chambre, comme dans toutes les émissions où elle apparaît.

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En matière d’embellissement du corps, Sonia est donc exposée à des injonctions qui s’avèrent largement contradictoires. Tout en étant incitée – par son père – à se conduire comme un garçon manqué et donc à mépriser le travail d’embellissement, elle est encouragée – par sa mère, ses pairs et les modèles proposés par les médias – à prêter, au contraire, une grande attention à sa beauté. Sonia est ainsi invitée à se conformer à des modèles de genre opposés : cette situation permet en définitive de comprendre le décalage que l’on décrivait plus haut entre ses conduites et ses aspirations.

Léa N. : désir de s’embellir et résistances du corps

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Les parents de Léa sont enseignants en lycée professionnel, lui en histoire-géographie, elle en économie-gestion. Quand elle sera plus grande, Léa voudrait être « maîtresse d’école ». Elle obtient pendant toute l’année des notes supérieures à la moyenne, et son maître de CM2 juge qu’elle fait partie des « bons » élèves de sa classe [11][11] Monsieur et madame N. ont tous les deux accepté de....

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Le jour de ma seconde visite chez les N., Léa s’est visiblement apprêtée avec une attention particulière : elle a revêtu une robe blanche avec de fines bretelles ; elle s’est fait deux nattes qu’elle a relevées au-dessus de la nuque et attachées avec des barrettes colorées ; elle porte enfin un collier à plusieurs rangées de pierres bleu clair et des boucles d’oreilles assorties. Lors de l’entretien, Léa était vêtue d’un jean droit et d’un tee-shirt ajusté blanc ; elle s’était attaché les cheveux en tresse et portait un bracelet brésilien, une bague ainsi que des petits anneaux aux oreilles.

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Lors des jours d’école aussi, Léa met régulièrement des bijoux. Elle porte en permanence des bagues et des boucles d’oreilles, ainsi que des bracelets en perles ou en tissu qu’elle fabrique elle-même. Tout au long de l’année, elle se fait des coiffures variées – des nattes, des queues-de-cheval, des chignons – qu’elle agrémente souvent d’accessoires colorés (barrettes, serre-tête, élastiques ou petites pinces). Monsieur N. trouve que sa fille se coiffe « très bien », et il indique qu’« elle y passe du temps ». Léa aime également couper les cheveux de ses poupées ou leur inventer des coiffures ; elle possède aussi un jeu sur ordinateur avec lequel elle s’amuse à créer des coiffures ainsi que des tenues vestimentaires. Elle pratique la danse depuis trois ans, et elle apprécie particulièrement le gala de fin d’année parce que, dit-elle, « on a des costumes, on se maquille, on a des coiffures ».

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Monsieur et madame N. indiquent, par ailleurs que, depuis quelques temps, leur fille « attache une importance croissante aux vêtements » et qu’elle réclame « beaucoup » de pouvoir porter des habits à la mode. Elle a par exemple, demandé à sa mère de lui acheter des pantalons trompette délavés très en vogue cette année-là ; elle lui a également réclamé des chaussures à talons compensés, très à la mode elles aussi (elle réclame « un petit peu ce qui brille quoi, ce qui est tendance »).

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Cependant, les observations réalisées à l’école et les entretiens effectués avec la famille N. font apparaître que les pratiques de Léa ne sont pas toutes totalement conformes à ses aspirations. En effet, alors qu’elle manifeste de façon récurrente le désir de porter des chaussures et des vêtements qu’elle trouve jolis ou à la mode, Léa privilégie en pratique leur confort sur leurs qualités esthétiques. Lorsqu’elle décide des vêtements qu’elle va mettre dans la journée, elle choisit de préférence ceux qu’elle juge confortables même s’ils ne suivent pas la mode de très près (ses tenues les plus fréquentes à l’école sont des pantalons droits, des sweat-shirts et des tee-shirts sans fantaisie particulière) ; lorsqu’elle achète des chaussures avec sa mère, elle choisit de la même façon celles qu’elle juge les plus confortables et non pas celles qu’elle apprécie le plus sur le plan esthétique. En matière d’embellissement du corps, Léa se caractérise donc comme Sonia par un décalage visible entre ses manières d’agir et ses manières de penser, et ce décalage peut à nouveau être analysé comme la conséquence d’une exposition à des influences socialisatrices qui sont pour partie inconciliables.

Acquérir une représentation positive du travail d’embellissement du corps

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Dans l’entourage de Léa, trois agents contribuent – ou ont contribué – à la constitution de son attrait pour le travail d’embellissement et pour la mode. Parmi ses pairs, Léa entretient une relation privilégiée avec deux filles, une élève de sa classe prénommée Maud, et une voisine un peu plus jeune qu’elle : Nelly. Comme Léa, Maud aime bien porter des tenues à la mode, mais quand les deux amies se retrouvent chez l’une ou chez l’autre, elles ne s’amusent jamais à se montrer leurs vêtements respectifs. Elles ne jouent pas non plus à la poupée mannequin, à se déguiser, se coiffer ou se maquiller. En revanche, elles s’amusent très souvent avec des Fashion Pollys, de petits personnages en plastique que l’on peut coiffer et changer comme des poupées. Avec Nelly, Léa aime surtout « jouer à la Star Academy », c’est-à-dire se déguiser, se maquiller et se coiffer comme les vedettes de l’émission, puis s’exercer à imiter leurs danses. Ces jeux permettent à Léa de s’initier sur un mode ludique aux pratiques d’embellissement du corps, le plaisir associé à cet apprentissage contribuant assurément à développer son goût pour ces pratiques.

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En second lieu, à l’instar de ce que l’on observait dans le cas de Sonia, il semble que l’intérêt de Léa pour la mode doive beaucoup au rôle des médias. Léa a regardé Star Academy de manière régulière pendant l’année de l’enquête. Depuis, elle lit fréquemment des revues consacrées aux vedettes. Elle éprouve en particulier une grande admiration pour Nolwenn, la gagnante de l’émission cette année-là : elle lui a récemment écrit une lettre pour lui dire son attachement, elle note sur des fiches des informations concernant sa vie, elle collectionne des photos de la chanteuse (au cours de l’entretien, elle indique qu’elle trouve Nolwenn « belle ») et, sur les murs de sa chambre, elle a affiché une vingtaine de posters de son idole. (Sur ces photos, la chanteuse – toujours maquillée et coiffée avec soin – pose dans différentes tenues à la mode). Si Léa peut s’identifier à la chanteuse vedette de Star Academy, c’est qu’elle est depuis longtemps socialisée comme une fille et qu’elle a donc déjà constitué un certain nombre de dispositions « féminines » [12][12] On pourrait faire la même remarque à propos de Sonia.... Comme les travaux sur la réception médiatique l’ont bien montré, la façon dont les spectateurs réagissent aux modèles et aux messages diffusés par les médias dépend en effet étroitement des catégories de perception qu’ils ont constituées au cours de leur socialisation antérieure [13][13] Brigitte Le Grignou, Du côté du public, Paris, Économica,.... Mais, en retour, l’identification à cette chanteuse contribue elle aussi à façonner chez Léa des conduites et des attitudes « féminines ». L’intérêt de celle-ci pour les vêtements et pour la mode a ainsi émergé précisément pendant l’année où elle a commencé à se passionner pour les chanteuses de variétés et à afficher dans sa chambre les photos de sa vedette préférée. De même, on l’a vu, Léa joue couramment à imiter les tenues vestimentaires des chanteuses de Star Academy ainsi que leur apparence et leur façon de danser.

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À côté de ces magazines consacrés aux stars, Léa lit également Julie, une revue destinée aux filles de huit à douze ans, publiée par les éditions Milan. En dépit d’une ligne éditoriale qui se veut avant tout « éducative », Julie ressemble de très près à un magazine féminin pour adultes. On y trouve en particulier plusieurs pages consacrées à la mode. Léa apprécie beaucoup cette rubrique et aime regarder les vêtements qui y sont présentés et « choisir » ceux qu’elle préfère. Elle sait par ailleurs que la revue propose dans ses dernières pages les adresses des magasins où ces vêtements sont vendus, et ce détail indique qu’elle a probablement déjà envisagé de se faire acheter ce qu’elle avait « choisi » dans ces pages mode. La lecture de Julie participe donc également à la construction du rapport de Léa aux vêtements et à la mode : en lisant ce journal, Léa apprend à porter sur eux des jugements d’ordre esthétique et prend l’habitude d’accorder de l’importance à ce critère dans le choix de ses tenues.

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Enfin, madame N. encourage, elle aussi, Léa à prendre soin de sa beauté : elle lui achète des accessoires pour les cheveux, des bijoux ainsi que des perles et du coton pour lui permettre de se fabriquer elle-même ce type de parures ; elle l’aide également à choisir ses vêtements le matin et lui prodigue à ce sujet des conseils d’ordre esthétique (« On discute un petit peu. Quelquefois, je lui fais remarquer que telle couleur va mieux avec telle autre, quand il s’agit de choisir le tee-shirt avec telle jupe, tel pantalon… ») ; elle-même prête enfin une attention certaine à sa beauté et Léa peut donc percevoir que, du point de vue de sa mère, vouloir s’embellir est une préoccupation tout à fait légitime. Lors du jour de l’entretien, madame N. porte en effet une jupe et une tunique couleur tilleul taillées dans un tissu semblable à de la soie (la semaine précédente, elle était vêtue d’une tenue un peu moins coquette – un jean droit et un chemisier bleu clair à manches courtes) – ; elle porte également de petites boucles d’oreille ainsi qu’un bracelet en or ; elle n’est pas maquillée, mais ses cheveux sont permanentés et teints avec des reflets auburn. Selon une division sexuelle du travail parental tout à fait classique, monsieur N. ne participe pas à l’achat des vêtements et des accessoires de sa fille, il n’intervient pas dans le choix de sa tenue ou de sa coiffure le matin et il n’exprime aucun désaccord avec les décisions que prend sa femme à ce sujet.

Prendre l’habitude des vêtements « confortables »

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Dans un tel environnement familial, amical et médiatique, on comprend que Léa ait appris à se soucier de sa beauté et qu’elle ait conçu le désir d’en prendre soin. Dès lors, comment rendre compte du fait que – dans le domaine vestimentaire au moins – ses pratiques soient finalement assez peu « coquettes » ?

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Pour comprendre ce décalage entre les aspirations de Léa et ses pratiques effectives, il est nécessaire de revenir aux discours et aux pratiques de madame N. au sujet du travail d’embellissement du corps. À la différence de monsieur D., madame N. n’incite pas sa fille à se conduire comme un « garçon manqué ». En lui offrant des accessoires et des bijoux, en lui prodiguant des conseils vestimentaires et en lui donnant à voir qu’elle-même accorde une certaine attention à sa beauté, madame N. encourage bel et bien Léa à s’en préoccuper et à se conformer par conséquent à un modèle féminin de traitement du corps. Cependant, la façon dont elle l’incite à s’approprier ce modèle diffère de celle qui est valorisée par ses pairs et par les médias. Si madame N. indique à Léa que le désir de s’embellir est légitime, elle l’invite en effet aussi – et surtout elle l’habitue – à subordonner cette aspiration à d’autres exigences.

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D’abord, madame N. juge que le confort et la commodité des vêtements sont plus importants que leurs qualités esthétiques et, lorsqu’elle achète des vêtements et des chaussures à Léa, elle les choisit en priorité en fonction de ce critère. (« Je favorise le confort au côté un petit peu “dernière mode” »). Quand elle lui achète des chaussures, par exemple, elle veille à les choisir en cuir, afin d’éviter l’échauffement des pieds ; de même, elle préfère lui acheter des pantalons plutôt que des jupes, parce qu’elle juge ce vêtement plus « commode ».

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Ensuite, madame N. estime, étant donné son âge, que tous les vêtements ne sont pas également appropriés pour sa fille. Ainsi ne lui achète-t-elle jamais de pantalons moulants à taille basse, pourtant très à la mode au moment de l’enquête ; elle a également refusé de lui offrir les baskets à talons compensés qu’elle réclamait en début d’année. Là aussi, madame N. justifie ses choix en invoquant le fait que ces vêtements manqueraient de confort : si elle n’a pas voulu acheter les chaussures à talons, c’est qu’elle estimait que « c’était une histoire de mode et que, aussi, c’était pas forcément bon pour le pied » ; si elle préfère les jeans larges aux pantalons moulants, c’est parce qu’elle trouve les premiers plus « confortables » que les seconds. Cependant, ce refus d’acheter à Léa des pantalons taille basse et des baskets à talons compensés peut aussi s’interpréter comme un refus de voir sa fille porter des tenues avant tout destinées à de jeunes femmes adultes, ce refus n’étant lui-même assurément pas étranger à la position que madame N. occupe dans l’espace des classes sociales. L’idée selon laquelle les filles peuvent, dès l’enfance, faire usage des mêmes attributs vestimentaires et cosmétiques que les adultes ne semble en effet pas répartie de façon aléatoire dans l’espace social. Le fait par exemple que la mode des « lolitas » soit régulièrement dénoncée dans les magazines lus par les femmes de classes moyennes ou supérieures incite à penser que cette idée fait l’objet d’un rejet plus important dans ces milieux que dans les classes populaires. L’analyse du cas de Léa permet de rappeler que les modèles de genre (et notamment les définitions du corps féminin légitime) varient fortement d’une classe sociale à l’autre. Au fond, ce que les filles sont invitées à apprendre au cours de leur socialisation, ce n’est pas à se comporter comme des filles en général mais comme des filles membres d’une classe sociale déterminée.

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Les choix vestimentaires effectués par madame N. ont des effets socialisateurs profonds sur Léa. Celle-ci s’est en effet habituée très tôt à porter les habits que sa mère juge « confortables » ou « convenables », et cette habitude incorporée devient aujourd’hui un obstacle à son désir de s’habiller de façon coquette. Ainsi, alors qu’elle possède un pantalon taille basse (sa mère dit l’avoir l’acheté par erreur), Léa ne le met-elle quasiment jamais : étant habituée aux pantalons à taille haute, elle n’apprécie pas, en effet, la sensation de semi-nudité qu’elle éprouve avec un pantalon taille basse (« Elle s’aperçoit que quand elle se baisse, elle a une sensation d’être à moitié déshabillée »). Si elle a le choix, elle préfère donc porter ses autres pantalons, de coupe plus classique, et c’est seulement quand ils sont tous au sale qu’elle prend celui à taille basse. De même, Léa ne met jamais les quelques pantalons moulants qu’elle possède. Habituée à porter depuis toujours des pantalons à taille élastique, elle ne « supporte pas » les pantalons moulants, cette habitude incorporée entrant là aussi en contradiction avec son désir de porter ces vêtements à la mode. Et lorsque Léa achète des chaussures, elle ne choisit pas celles qu’elle trouve les plus jolies, mais celles que sa mère lui a désignées comme « confortables » :

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Pour les chaussures, explique madame N., on les choisit ensemble. D’abord je lui fais une proposition de ce qui me paraît convenir, et forcément ça ne lui plaît pas. Alors je lui dis : « Écoute, je m’assois là, tu regardes ce que tu veux, l’important pour moi c’est qu’il y ait le symbole du cuir parce que je ne veux pas que tes pieds s’échauffent », surtout quand c’est des chaussures d’été qu’on va mettre sans chaussettes, etc. Donc je dis : « Tu vois le symbole, il faut qu’il y soit, puis tu reviens me dire ce que tu as vu. » Et en principe ça se termine par celles que j’avais choisies, mais dans un premier temps ça a été un non, vraiment catégorique. Alors je lui dis : « Voilà celles qui me paraissent convenir ». Parce que bon des chaussures brillantes où il y a Martine dessus je ne vois pas ça pour aller à l’école. Des chaussures avec des petites lanières fines, je dis : « Si tu penses pouvoir les mettre après, moi je veux bien, mais bon. » Donc, je lui fais ressortir. Après je lui dis, quand elle revient me montrer le modèle par exemple avec des petites lanières, je dis : « Si tu penses pouvoir les mettre, je n’ai rien contre, mais faudra pas que tu viennes me dire la semaine prochaine que tu ne peux pas les supporter hein ! » Et donc finalement on repart avec ce que j’avais [choisi] ! [elle sourit].

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Là encore, on le voit, les habitudes pratiques constituées par Léa entrent en contradiction avec son désir de se bâtir une apparence coquette. Si Léa choisit finalement ses chaussures en fonction des critères recommandés par sa mère et non en fonction de ceux proposés en modèles par ses pairs ou par les médias, ce n’est pas – ou pas seulement – par habitude d’obéir à ses parents, mais plus fondamentalement parce qu’elle préfère porter des chaussures qui ne la blessent pas plutôt que des chaussures qu’elle trouve jolies. Léa a depuis longtemps pris l’habitude de se sentir immédiatement à l’aise dans ses chaussures, et c’est bien cette habitude incorporée qui la conduit à choisir les modèles conseillés par sa mère, plutôt que ceux lui plaisant le plus sur le plan esthétique.

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Les enfants constituent leur rapport à l’embellissement du corps sous l’influence d’une pluralité d’agents de socialisation, porteurs de modèles ou d’injonctions qui ne sont pas toujours identiques. Certes – et on le voit bien dans les deux études de cas présentées ici –, les mères jouent un rôle déterminant dans cet aspect de la socialisation. L’achat des vêtements pour les enfants et la surveillance quotidienne de leurs tenues sont des tâches accomplies par les mères plus souvent que par les pères (l’enquête réalisée par Jean Kellerhals sur les pratiques éducatives des familles montre ainsi que dans 86% des cas, la mère seule « aide l’enfant à choisir ses habits et voit s’il [elle] s’habille correctement » [14][14] Jean Kellerhals et Cléopâtre Montandon, Les Stratégies...) ; il est probable par ailleurs que l’apprentissage des gestes d’embellissement du corps s’effectue lui aussi le plus souvent par l’intermédiaire des mères. La prise en charge de ces différentes tâches – qui, doit-on le préciser, a un coût élevé en temps et en énergie [15][15] En 1999, les femmes consacrent vingt-huit minutes par... – permet aux femmes d’influencer es pratiques vestimentaires et cosmétiques de leurs enfants de façon notable, et elle leur confère un pouvoir important en ce qui concerne la constitution de leur rapport à l’embellissement du corps [16][16] Parce qu’elles prennent en charge l’essentiel du travail.... Cependant, – et là aussi, ces deux portraits le montrent nettement – ce pouvoir des mères n’est pas absolu. D’autres agents – les pairs, les médias, mais aussi d’autres membres de la famille et notamment les pères – peuvent également intervenir dans cet aspect de la socialisation, les injonctions qu’ils adressent aux enfants au sujet du travail d’embellissement du corps n’étant pas nécessairement identiques à celles formulées par les mères. C’est le cas en particulier lorsque ces agents occupent une position différente de celle de la mère dans l’espace des classes sociales. Cette situation peut se produire par exemple quand les parents forment un couple hétérogame, ou quand les filles ont pour amies des camarades issues de milieux sociaux très différents du leur.

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Au-delà du cas particulier que constitue la formation du rapport à la beauté pendant l’enfance, les deux portraits présentés ici permettent de souligner que, comme n’importe quel autre aspect de la socialisation, la construction des dispositions genrées est un processus qui fait intervenir de multiples agents, et que les injonctions socialisatrices adressées par ces agents sont souvent hétérogènes, voire contradictoires. C’est bien pour cette raison que, pour citer à nouveau Bernard Lahire, « même dans le cas des socialisations sexuées, le monde social ne parvient pas toujours à faire que toutes les femmes et tous les hommes intériorisent avec bonheur (sans interrogation, sans crise, sans malaise…) l’héritage des dispositions féminines et masculines que l’histoire (des rapports entre les sexes) voudrait leur léguer [17][17] Bernard Lahire, « Héritages sexués : incorporation... ». ?

Notes

[1]

Dans les écrits de Pierre Bourdieu, le terme « dispositions » désigne des manières d’agir et de penser que les agents ont constituées au cours de leur histoire et qui les amènent à se conduire de façons relativement similaires dans différents contextes ou domaines de pratiques. Bernard Lahire utilise, quant à lui, le mot « dispositions » dans un sens qui n’est pas tout à fait le même. Observant que les dispositions formées dans un contexte ne se transfèrent pas nécessairement dans d’autres, cet auteur propose de désigner sous ce terme des manières d’agir ou de penser qui orientent l’action d’une façon particulière dans des circonstances bien délimitées. C’est dans ce sens-là que j’utilise moi aussi la notion de disposition. Par « dispositions genrées », j’entends l’ensemble des manières d’agir et de penser socialement définies comme masculines ou féminines, que les individus ont intériorisées au cours de leur histoire, et qui les conduisent à agir d’une manière spécifique dans des contextes déterminés.

[2]

Jean-Claude Kaufmann, La Trame conjugale, Paris, Nathan, 1992, 259 p.

[3]

Muriel Darmon, Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris, La Découverte, 2003, 300 p.

[4]

Bernard Lahire, « De la théorie de l’habitus à une sociologie psychologique », in Bernard Lahire (dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris, La Découverte, 2000, pp. 121-152.

[5]

Parmi les filles que j’ai interviewées, la moitié environ sont dans ce cas. L’enquête, consacrée de manière plus large à la socialisation corporelle des enfants, a été réalisée entre 2002 et 2005 auprès d’enfants inscrits en CM2 dans deux écoles au recrutement social mixte. Elle combinait des observations de ces enfants dans le cadre de leur école et des entretiens avec eux, parfois avec leurs parents. Le choix de cette population résulte d’un compromis entre deux exigences : les enquêtés devaient être aussi jeunes que possible, puisque je voulais observer les processus de socialisation à l’œuvre pendant l’enfance, mais ils devaient aussi être assez âgés pour pouvoir participer à des entretiens.

[6]

Léa est fille unique. Les membres de sa famille élargie vivent tous à plusieurs centaines de kilomètres de chez elle et elle les voit donc rarement. Sonia a un frère âgé de six ans au moment de l’enquête. Deux de ses grands-parents habitent la même ville qu’elle mais elle ne les voit que « de temps en temps » ; les deux autres vivent au Portugal. Plusieurs de ses tantes et une cousine âgée de treize ans vivent également près de chez elle mais l’entretien n’a pas permis de déterminer précisément quelles relations Sonia entretient avec elles.

[7]

Dans le cadre de cet article, mon analyse de l’influence des « pairs » se limite à la description de l’action exercée par les amies les plus proches des enquêtées. Je ne dirai donc rien des interactions plus diffuses que celles-ci ont par ailleurs avec les autres camarades de leur âge. L’observation directe de ces interactions est en effet impossible à réaliser à l’échelle individuelle, et il est illusoire d’espérer amener les enfants à les raconter au cours d’un entretien. Mon examen des influences « médiatiques » se limite, quant à lui, à l’étude des revues lues par les filles et des émissions qu’elles regardent à la télévision. J’ai demandé aux enquêtées si elles lisaient les magazines destinés aux filles et aux adolescentes, je les ai interrogées sur leurs émissions préférées et ai cherché à savoir si elles s’identifiaient à une ou plusieurs vedettes découvertes par ces médias.

[8]

Monsieur et madame D. n’ont pas voulu participer aux entretiens mais ils ont autorisé Sonia à le faire.

[9]

Madame D. achète seule les vêtements de sa fille.

[10]

Les poupées Bratz sont des poupées mannequins dont la garde-robe suit de près la mode féminine du moment.

[11]

Monsieur et madame N. ont tous les deux accepté de participer à l’enquête. Ils ont souhaité être interviewés ensemble.

[12]

On pourrait faire la même remarque à propos de Sonia et de son admiration pour Lorie.

[13]

Brigitte Le Grignou, Du côté du public, Paris, Économica, 2003, 239 p.

[14]

Jean Kellerhals et Cléopâtre Montandon, Les Stratégies éducatives des familles, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1991, 257 p. Sur la répartition des achats vestimentaires au sein du couple, voir Michèle Pagès-Delon, Le Corps et ses apparences. L’envers du look, Paris, L’Harmattan, 1989, 175 p.

[15]

En 1999, les femmes consacrent vingt-huit minutes par jour aux « soins aux enfants et aux adultes », les hommes sept minutes. (Cécile Brousse, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », France Portrait social, 1999-2000, Paris, Insee, 1999, pp. 135-151.). Sur la charge physique et mentale que représentent les soins aux enfants, voir aussi Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, Paris, L’Harmattan, 1997, 270 p.

[16]

Parce qu’elles prennent en charge l’essentiel du travail parental, les mères disposent d’un pouvoir important dans la transmission des normes de genre en général.

[17]

Bernard Lahire, « Héritages sexués : incorporation des habitudes et des croyances », in Thierry Blöss (dir.), La Dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, PuF, 2001, pp. 9-25.

Résumé

Français

Cet article s’intéresse à la façon dont les filles constituent leur rapport à l’embellissement du corps durant l’enfance, et aux décalages qui peuvent apparaître dans ce domaine de pratiques entre représentations et conduites effectives. Au cours d’une enquête réalisée auprès d’enfants de CM2, j’ai en effet été amenée à observer qu’en matière d’embellissement du corps, un certain nombre de filles intériorisent des manières d’agir qui ne sont pas conformes à leurs manières de penser. Certaines expriment ainsi un mépris pour la mode, les bijoux, le maquillage ou la coiffure, mais elles accordent néanmoins des soins réguliers à leur beauté. D’autres perçoivent à l’inverse le travail d’embellissement du corps de façon très positive, mais leurs pratiques vestimentaires ou cosmétiques restent pourtant relativement peu coquettes. Cet article se propose de mettre en évidence ces décalages entre représentations et pratiques et de faire apparaître les conditions de socialisation qui les ont rendus possibles, à travers les portraits de deux des enquêtées rencontrées au cours de notre recherche. Il s’agit d’abord de s’attacher à décrire comment les enquêtées se représentent le travail d’embellissement et comment elles se conduisent dans ce domaine de pratiques, puis de montrer comment différents agents de socialisation – les pairs, les médias et les parents – ont contribué à façonner ces pratiques et ces représentations.

English

This article deals with how girls build their relationship with body beautifying processes during childhood and how discrepancies can appear between representations and actual behaviours in that field of practices. A survey amongst ten and eleven years old primary school children showed that, when it comes to body beautifying processes, a number of girls have internalized ways of behaving which do not agree with their ways of thinking. Some of them thus express a certain contempt for fashion, jewellery, make-up and hair styling and yet actively and consistently pay attention to their own beauty. On the other hand, others perceive body beautifying practices in a very positive light, but their own dressing and cosmetic practices remain very basic. This article aims to emphasize such discrepancy cases between representations and practices and to identify the socialization conditions that made possible those discrepancies. It does so through portraits of two of our female surveyees. In each portrait we first try to describe what the surveyees think of beautifying processes and how they behave in that field of practices. We then show that various socialization agents – peers, medias and parents – contribute to shaping those practices and representations.

Plan de l'article

  1. Sonia D. : mépris pour le travail d’embellissement du corps et souci de son apparence
    1. Apprendre à dédaigner le travail d’embellissement
    2. Apprendre à s’occuper et se préoccuper de sa beauté
  2. Léa N. : désir de s’embellir et résistances du corps
    1. Acquérir une représentation positive du travail d’embellissement du corps
    2. Prendre l’habitude des vêtements « confortables »

Pour citer cet article

Court Martine, « La construction du rapport à la beauté chez les filles pendant l'enfance : quand les pratiques entrent en contradiction avec les représentations du travail d'embellissement du corps », Sociétés & Représentations, 2/2007 (n° 24), p. 97-110.

URL : http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2007-2-page-97.htm
DOI : 10.3917/sr.024.0097


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