CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1S’il est une figure familière du décor parisien, c’est bien la fontaine Wallace. Au détour d’une rue, au milieu d’une place, elle se dresse, attendant qu’un passant vienne puiser en son antre l’eau fraîche et désaltérante dont il a besoin pour poursuivre sa course. Véritable symbole de la culture parisienne, la fontaine Wallace s’impose comme un édicule emblématique du pavé de la capitale.

2La première fontaine à cariatides apparaît sur le boulevard de la Villette le 30 juillet 1872, quelques mois seulement après les événements de la Commune de Paris. La capitale fait alors face à une pénurie qui prive les habitants de nourriture et d’eau. Les chats, les rats arrivent dans les assiettes, et la destruction des aqueducs approvisionnant Paris rend difficile l’accès à l’eau potable et encourage la consommation de boissons alcoolisées. Dès septembre 1871, un philanthrope britannique, Richard Wallace, propose d’offrir à la Ville de Paris des fontaines à boire, imitant ainsi les drinking fountains apparues à Londres en avril 1859. Le généreux donateur, également grand collectionneur d’art (la Wallace Collection à Londres porte son nom) dessine deux modèles de fontaines. Les premières, à cariatides, sont largement installées dans la capitale, mais aussi dans les différentes villes de province. Les secondes, en appliques, sont moins bien connues. Posées en nombre limité, il n’en subsiste à l’heure actuelle que deux exemplaires [1]. Une fois ces deux fontaines dessinées, Sir Richard Wallace en confie la finition à l’architecte nantais Charles Auguste Lebourg. Tout d’abord fondues en une cinquantaine d’exemplaires [2], la Ville de Paris décide rapidement de les multiplier et crée même deux autres fontaines à boire « de genre Wallace », moins coûteuses et communément confondues avec les deux modèles dessinés et financés par Richard Wallace. La fontaine « à colonnettes » et la fontaine dite « petit modèle » reprennent le même aspect que les deux premières : elles leur empruntent le style Renaissance (car plus « français »), leur couleur verte et réutilisent les sujets ornementaux de la nature déjà présents dans la conception des autres édicules du mobilier urbain sous le Second Empire.

3Si l’histoire de ces fontaines semble largement connue et étudiée, voire banale, car confondue avec celle des colonnes Morris et autres kiosques à journaux du Paris haussmannien, elle n’a pourtant jamais fait l’objet d’une recherche universitaire ou d’une publication spécifique. Absentes du travail de Philippe Cébron de l’Isle, L’Eau à Paris, les fontaines Wallace ne font que de brèves apparitions, parfois malencontreuses, dans les ouvrages consacrées aux fontaines de Paris ou dans ceux traitant de la distribution de l’eau. La pauvreté des sources disponibles explique en partie la difficulté de mener une étude approfondie sur le sujet et le peu de connaissances historiques que nous pouvons en avoir. Les fontaines Wallace occupent pourtant une place bien particulière dans l’histoire de la capitale et semblent parfois même en décalage avec l’évolution générale de la ville. Étudier la place de ces fontaines dans l’histoire sociale et culturelle de Paris permet ainsi de mesurer les évolutions et les changements qui ont affecté la capitale au xixe siècle et influencé l’histoire des fontaines Wallace, de leur apparition comme objet utilitaire à leur patrimonialisation au tournant du siècle en passant par leur inscription dans le décor du Paris haussmannien.

Des fontaines à boire

4Les fontaines à boire de Richard Wallace tirent leur nom et leur origine des nombreuses drinking fountains anglaises. Rapidement rebaptisées « fontaines Wallace [3] », elles poursuivent néanmoins les fonctions de leurs consœurs londoniennes puisqu’elles ont été créées à l’usage des passants et installées de ce fait dans des lieux de passage très fréquentés comme les boulevards extérieurs et intérieurs, mais aussi à proximité des gares [4]. L’apparition des fontaines Wallace durant l’été 1872 s’inscrit dans une politique hydraulique de la Ville de Paris très dynamique et tout à fait singulière, commencée au début du xixe siècle et qui s’intensifie sous le Second Empire et la Troisième République. L’eau, que l’on avait l’habitude d’aller puiser aux bornes-fontaines ou de se faire livrer par l’entremise des porteurs d’eau, arrive tout d’abord aux étages, puis dans les logements. La ville développe alors sa politique des abonnements, obligeant les parisiens à payer l’eau qu’ils utilisent ; et supprime les fontaines utilitaires qui fournissaient aux habitants une eau potable gratuite. Belgrand est le principal acteur de ce changement social et urbain. Il modernise en profondeur le système de distribution de l’eau et en augmente la quantité disponible, mesure rendue obligatoire par le développement industriel et par la poussée démographique que connaît Paris au xixe siècle. En 1854, le nombre d’abonnements s’élève à 7 388, avant d’atteindre 37 889 foyers sur 63 963 en 1872 [5]. C’est ainsi qu’en 1872, année de la pose de la première fontaine Wallace, plus de 59 % de la population reçoivent déjà l’eau au sein de leur foyer, et que les bornes-fontaines sont peu à peu supprimées des trottoirs. Déjà en 1863, Bataillard publiait dans De l’utilité des fontaines publiques à Paris un réquisitoire contre la suppression des fontaines utilitaires et la construction de fontaines monumentales jugées inutiles, qui obligeait les parisiens à payer l’eau potable [6]. Au tournant du xixe et du xxe siècle, lorsque la ville de Paris multiplie la pose des fontaines Wallace, les autorités mènent en parallèle une guerre contre l’utilisation abusive des bornes-fontaines, dont elles ne cessent de réclamer la suppression. En 1880, sur 80 000 foyers, 50 000 sont abonnés [7]. L’année suivante, les autorités décident de réduire le prix de l’abonnement pour encourager les habitants les moins aisés à y recourir. En 1889, l’hygiéniste Deligny recommande de rendre celui-ci obligatoire, mais cette proposition ne sera appliquée qu’en 1904. Bon nombre de requêtes concernant ces suppressions sont aujourd’hui conservées aux archives de Paris et se font l’écho de la politique hydraulique de la ville [8]. Ainsi, le conseiller municipal Mithouard, qui demandait la remise en service d’une borne-fontaine reçoit-il de l’inspecteur des Eaux la réponse suivante [9] :

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Nous avons fait une enquête sur son utilité et nous avons constaté que toutes les maisons environnantes dans un rayon qui dépasse cent mètres sont pourvues d’une alimentation d’eau de source, et que le seul usager de la borne fontaine est le marchand de vin du coin (18, rue Duroc), qui a également l’eau chez lui, mais qui trouve plus économique de la prendre à l’appareil public. […] Une autre borne-fontaine du quartier se trouve dans le même cas, c’est celle qui est placée au fond de l’impasse Oudinot et qui est également entourée de maisons ayant toutes des concessions d’eau de source. Il résulte de l’observation à laquelle nous l’avons soumise qu’elle n’a que deux clients, le marchand de vin du coin et le boulanger son voisin, tous deux ayant l’eau à leur domicile. […] la ville fait la guerre à ses dépens, car à côté des abonnements qu’elle a voulu vulgariser en installant partout des conduites, elle crée ou entretient une concurrence gratuite qui incite à la résiliation ou permet d’échapper au paiement de l’eau consommée. […] Dans ces conditions, nous sommes d’avis de supprimer les deux bornes-fontaines dont il s’agit.

6Le don de Richard Wallace aux Parisiens prend donc le contre-pied de l’évolution générale de la ville qui voit peu à peu disparaître ses fontaines de l’espace public. Les fontaines Wallace ont pourtant une fonction tout à fait différente des bornes-fontaines dont la mission était de fournir aux habitants l’eau dont ils avaient besoin dans leur foyer. La fontaine à cariatides interdit en effet tout puisage du fait de sa structure, les quatre cariatides empêchant quiconque d’approcher un récipient plus large qu’un gobelet jusqu’au maigre filet d’eau. La fontaine Wallace suggère donc une nouvelle forme d’usage qui s’inscrit dans l’évolution sociale et culturelle de Paris. Depuis 1853 et le début des travaux haussmanniens, la capitale attire un nombre considérable d’ouvriers. Les travaux d’Haussmann au centre de Paris entraînent une hausse des loyers et contraignent les ouvriers et les classes populaires à déménager dans les faubourgs et les périphéries de la grande ville. Le nombre d’ouvriers à Paris a donc considérablement augmenté et leur concentration dans les nouveaux quartiers de la capitale, au demeurant peu approvisionnés en fontaines publiques, exige une adaptation du cadre urbain aux problèmes nés de cette concentration démographique. Leur isolement aux périphéries de la capitale oblige donc ces populations ouvrières à parcourir un long chemin à pied pour rejoindre leur lieu de travail [10]. L’omnibus, et encore davantage le fiacre, demeurent trop onéreux pour la plupart d’entre eux. En 1853, Édouard Brame et Eugène Flachat amorcent déjà l’idée du métropolitain afin de rendre moins pénibles les trajets à pied [11] :

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Il pourra être utilisé pour le transport des voyageurs et notamment des ouvriers qui, par suite des transformations opérées dans les quartiers du centre, vont être obligés de se loger aux extrémités de la ville.

8C’est en 1900 qu’émerge la première ligne de métro à Paris ; en attendant, les ouvriers vont épancher leur soif dans les différents bistrots qui mènent de leur lieu de travail à leur lieu d’habitat. Lorsque la ville installe les premières fontaines Wallace, elle choisit le boulevard extérieur nord, dit le mur d’enceinte des Fermiers Généraux, dans un quartier populaire de Paris. Le geste philanthropique de Richard Wallace vise donc avant tout à fournir aux ouvriers de Paris une eau potable et gratuite. « Le Bienfaiteur de Paris », comme le surnomment les journaux, s’inquiétait de l’omniprésence du vin dans la capitale lors du siège de Paris : « Je me demandais maintenant, écrit-il, si cette pléthore de vin ne deviendrait pas pour Paris un danger aussi réel que la pénurie tant redoutée d’aliments solides [12]. » La question de l’alcool est, en effet, une thématique récurrente au xixe siècle, aussi bien en France qu’en Angleterre, et mobilise les associations philanthropiques tout comme les journaux moralisateurs. Ainsi, lors du comité de la Metropolitan Drinking Fountain Association en 1859, les adhérents déclarent : « Le plus grand vice de ce pays est l’intempérance, plus que nos pauvres [13]. » Les journaux parisiens attirent également l’attention de leurs lecteurs sur la situation géographique des fontaines Wallace, situées à proximité des marchands de vin [14]. Les fontaines de Richard Wallace vont pourtant rapidement répondre à une autre demande et se développer sur les axes des grandes promenades parisiennes, dessinées sous le Second Empire. Les fontaines Wallace vont ainsi s’inscrire dans l’imaginaire et la mémoire collective comme un objet lié aux loisirs et aux promenades familiales. La fontaine Wallace la plus célèbre au xixe siècle semble être celle des Champs-Élysées, comme le rapportent les guides touristiques de la fin du siècle. Le poème de Louis Aragon, Les Feux de Paris, repris et mis en musique par Jean Ferrat, se fait également l’écho nostalgique de cet état de fait [15]. Ainsi, dès 1878, les fontaines Wallace sont associées aux lieux de Promenades, comme le prouve une pièce en faïence fine issue de la collection des Monuments de Paris produite probablement à l’occasion de l’Exposition universelle et conservée au musée Carnavalet [ill. 1].

Ill. 1

Pièce issue du service aux Monuments de Paris. Faïence fine au décor polychrome imprimé. Distribué par Vermont frères, à Paris. Probablement réalisé à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878

Ill. 1

Pièce issue du service aux Monuments de Paris. Faïence fine au décor polychrome imprimé. Distribué par Vermont frères, à Paris. Probablement réalisé à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878

9Le geste de Richard Wallace, perpétué par la ville de Paris, et ce jusqu’à nos jours, s’inscrit donc dans les bouleversements urbains que connaît la ville et des besoins qui en résultent. La crise subsidiaire durant l’année 1871 et l’importance du courant hygiéniste au xixe siècle entraînent la création de ces fontaines, tout d’abord destinées aux familles des quartiers populaires de Paris puis étendues à l’ensemble des passants. Largement utilisées, ces fontaines répondent à un véritable besoin et provoquent même des émeutes lors des grandes canicules. Les cochers y font boire leurs chevaux, les ouvriers viennent s’y laver les mains et les comités de protection des animaux réclament que soient installés à leur pied des récipients pour y accueillir les chiens [16]. Il n’est pas non plus rare que des Parisiens viennent y remplir leurs cruches pour les besoins du ménage et les transforment ainsi en fontaines de puisage [17]. Bon nombre de Parisiens se plaignent du temps d’attente devant les édicules et réclament qu’ils soient réservés à l’usage unique des passants [18]. Dans le numéro du Figaro paru le 16 août 1876, le journaliste Jean de Paris se plaint de l’usage dénaturé des fontaines à boire :

Un abus que l’on ne saurait trop signaler à l’autorité… Arrêtez-vous devant une fontaine Wallace quelconque, la chaleur est torride ; tout le monde a soif. Or que verrez-vous autour de la fontaine ? Une vingtaine de personnes munies qui de bouteilles, qui de carafes, occupées à remplir leur récipient pendant qu’une foule d’artisans, de femmes, d’enfants, se pressent et finissent pas s’éloigner en tirant la langue et en jetant des regards de regrets sur le filet d’eau qu’ils n’ont pu approcher. Nous le répétons, il y a là un abus, et l’intention du donateur des fontaines est évidemment dénaturée. Nous ne contestons pas aux voisins le droit d’emplir leurs amphores aux fontaines Wallace, mais nous leur contestons celui d’empêcher le passant de profiter d’un bienfait qui lui est spécialement destiné.
Étendues aux longues avenues aménagées en promenades, elles remplissent également un rôle dans la nouvelle architecture de Paris et contribuent à la décoration de la ville.

Des fontaines à voir

10L’esthétique des fontaines Wallace, non sans rappeler l’aspect des édicules urbains dessinés sous le Second Empire, convoque et révèle néanmoins une histoire toute particulière, celle du début des années 1870 et de leur créateur, Richard Wallace.

11Confondues avec les édicules du mobilier urbain apparus dans les rues de Paris sous l’égide de Gabriel Davioud, inspecteur général des travaux d’architecture de la Ville sous Napoléon III, les fontaines Wallace font en réalité leur apparition quelques années plus tard. Elles illustrent ainsi la poursuite de la politique urbaine débutée sous le préfet Haussmann et poursuivie depuis lors. Les fontaines Wallace s’inscrivent dans les grands changements urbains, inspirés de l’architecture londonienne, qui faisait l’admiration de Napoléon III. Il s’agit de faire respirer Paris et d’apporter aux Parisiens une touche de nature inspirée des campagnes, synonymes à l’époque d’hygiène. Haussmann fait percer de larges avenues dans la capitale et charge Gabriel Davioud entre autres de donner un nouveau visage architectural à Paris. Le mobilier urbain y participe. Alliant fonctionnalité et esthétisme, les édicules publics sont créés à partir d’un matériau solide, la fonte, ornés de motifs végétaux. L’architecte en chef les veut de couleur verte, afin de rappeler la présence de la nature. Les fontaines Wallace reprennent en tout point les objectifs visés sous le Second Empire. Roseaux, feuillages, tritons et dauphins ornent ces petits monuments de couleur vert-foncé, et la ville décide de les installer dans l’alignement des arbres, pour ne pas gêner la circulation et les intégrer dans le décor végétal des grandes avenues. Proche de Napoléon III, Richard Wallace est en phase avec les grands projets urbains menés sous le Second Empire. Le philanthrope, à l’origine de la création esthétique des deux modèles de fontaines s’est inscrit en droite ligne de la politique urbaine précédente.

12Les fontaines Wallace se distinguent également du mobilier urbain traditionnel dont elles font partie du fait de la personnalité artistique de leur créateur. Pour Richard Wallace, grand philanthrope et collectionneur d’art, le don de ces fontaines, s’il est avant tout social, est aussi l’occasion de créer pour la première fois sa propre œuvre. Ces fontaines, dont la beauté est reconnue par l’ensemble de ses critiques contemporains [19], invitent donc à mieux connaître ce personnage effacé et mystérieux qui a néanmoins joué un grand rôle dans l’histoire sociale de Paris. Si les fontaines correspondent à l’aspect du mobilier urbain du Second Empire, les quatre cariatides convoquent quant à elles un engouement artistique survenu à la fin du xixe siècle. Les cariatides, apparues sur les façades des immeubles parisiens entre les années 1860 et 1870, viennent puiser dans la mode de l’Antique, qui touche à la fois la littérature et l’architecture. Théodore de Banville, Baudelaire, qui fréquentent les mêmes salons que le philanthrope anglais introduisent ces femmes à demi vêtues, jamais identiques, dans leurs œuvres. Richard Wallace suit ainsi les aspirations artistiques de son temps, et s’inspire peut-être de modèles déjà existants [20]. Le créateur de ces fontaines s’inscrit donc dans des logiques tout à fait contemporaines à son époque : faire venir la nature dans la capitale par le biais d’une architecture bien particulière, mais peut-être également éduquer la population et moraliser le Paris populaire en rendant accessible et visible pour tous l’art, le Beau [21]. C’est d’ailleurs dans cet esprit que Richard Wallace ouvre les portes de sa collection d’art et permet à tous les Londoniens, quel que soit leur statut social, de venir admirer les œuvres des grands artistes. En installant ces fontaines à boire dans les rues de Paris, le philanthrope fournit à la fois de l’eau gratuite à la population, mais crée également de véritables œuvres d’art à moindre coût aux quatre coins de la capitale, prolongeant et dépassant ainsi les objectifs fixés aux édicules composant le mobilier urbain. Plus que des œuvres de bien public, Richard Wallace offre ainsi en 1871 aux Parisiens d’incontestables objets d’art, qu’il convient pour ces contemporains de multiplier grâce à la technique de la fonte. Les fontaines Wallace se révèlent, en effet, bien plus travaillées et soignées que les colonnes Morris ou les kiosques à journaux qui décorent la capitale au moment où Richard Wallace entreprend de dessiner ses fontaines publiques.

La fontaine Wallace, élément du patrimoine urbain parisien

13Aujourd’hui considérée comme l’un des symboles phares de la capitale, la fontaine Wallace à cariatides participe, peu de temps après son installation sur le pavé parisien, de l’image de la ville. Créées alors que Paris se métamorphose dans le courant du xixe siècle avec les grands travaux du préfet Haussmann, les fontaines Wallace font rapidement l’objet d’une active patrimonialisation.

14Cette attention particulière qui leur est accordée est issue du sentiment de perte qu’ont les contemporains, ce sentiment que le véritable Paris est en train de disparaître et qu’il faut en repérer et en préserver les aspects. Dès 1851, la Commission des Monuments historiques lance une grande mission héliographique chargée de photographier le patrimoine monumental français [22]. En 1862, le photographe Charles Marville est chargé par la Ville de Paris de photographier l’ancien et le nouveau Paris afin de mettre en valeur les travaux d’embellissement du Second Empire et d’en inventorier les éléments. La fontaine à cariatides fait partie des clichés pris par Marville sous la Troisième République [23]. Un autre photographe s’intéresse également à ces édicules urbains. Il s’agit d’Eugène Atget [24]. Depuis les années 1890, il engrange et inventorie les vues du vieux Paris. Il vise un marché mixte composé d’architectes, d’artistes, mais surtout de bibliothèques, de musées et de sociétés historiques. Paris connaît, en effet, comme beaucoup d’autres villes du monde, des campagnes de documentation patrimoniale. C’est d’ailleurs à cette époque que naît la Commission municipale du Vieux Paris. Les « antiquaires » se consacrent à la protection du vieux Paris qu’ils considèrent comme menacé par les promoteurs immobiliers. Ils constituent alors d’importantes collections de documents et considèrent la photographie comme un moyen de conserver l’image d’un paysage urbain sur le point de disparaître. Il existe à la fin du xixe siècle une véritable économie de la conservation dont Eugène Atget est l’un des plus fameux acteurs. Ses photographies représentent des scènes de la vie parisienne, à l’image de celle représentant un homme buvant à une fontaine Wallace (1898) [ill. 2] ou encore celle d’un commissaire cireur œuvrant devant une autre fontaine à cariatides (1899) [ill. 3].

Ill. 2

Homme buvant, fontaine Wallace, Eugène Atget, 1898

Ill. 2

Homme buvant, fontaine Wallace, Eugène Atget, 1898

Ill. 3

Commissaire cireur de chaussures devant une fontaine Wallace, Eugène Atget, 1899

Ill. 3

Commissaire cireur de chaussures devant une fontaine Wallace, Eugène Atget, 1899

15Ainsi, moins de trente ans après l’apparition des premières fontaines, celles-ci font déjà partie dans l’imaginaire collectif du paysage historique de Paris, et entrent dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Ces photographies seront d’ailleurs utilisées pour l’impression au début du siècle de collections de cartes postales représentant Paris (« C’était la France », « Paris vécu », ou encore « Les P’tits métiers de Paris ») [ill. 4].

Ill. 4

Paris vécu

Ill. 4

Paris vécu

Ill. 5

Paris. Une Fontaine Wallace boulevard Sébastopol, sans date

Ill. 5

Paris. Une Fontaine Wallace boulevard Sébastopol, sans date

16Les fontaines Wallace sont donc rapidement devenues, à l’instar des édicules urbains créés sous le Second Empire, des symboles du paysage parisien qu’il convenait de garder en mémoire et de préserver dans le contexte des transformations urbaines qui provoquaient un sentiment de perte de l’identité de la ville.

17Mais les fontaines Wallace vont également connaître un autre courant de patrimonialisation, dont la portée est toujours perceptible au début du xxie siècle. C’est cette fois-ci en tant qu’œuvre singulière qu’elles font l’objet d’une attention particulière. Dans les années 1920, la modernisation des transports oblige la ville à transformer les rues. Le métro, qui fait son apparition au début du siècle, et la démocratisation de l’automobile exigent la suppression de certaines fontaines Wallace. La capitale est, en effet, contrainte d’élargir la chaussée et de réduire la largeur des trottoirs pour laisser passer le trafic des véhicules motorisés ; et les canalisations des fontaines gênent l’installation du métropolitain, dès 1900. Alors que les fontaines Wallace voient leur nombre décroître de façon drastique (110 en 1900, elles ne sont plus que 62 en 1961 [25]), elles deviennent dans le courant des années 1920 un symbole du paysage populaire parisien. Largement citée dans les poésies argotiques à Montmartre à la fin du xixe siècle, la fontaine Wallace fait sa grande entrée dans la culture parisienne avec des poètes comme Jean Richepin [26] (la première occurrence de la fontaine Wallace dans la littérature apparaît dans la Chanson des gueux, publiée en 1876), Aristide Bruant [27], Alphonse Allais [28] ou encore Émile Goudeau [29], qui chantent le Paris populaire au cabaret du Chat Noir. Les surréalistes, qui investissent le quartier de Montmartre à partir du début des années 1920, sont fascinés par ce folklore populaire. Ils puisent dans cet imaginaire leur vision de la capitale, celle d’une ville artistique. Les artistes s’inspirent ainsi des poètes de la fin du siècle, mais aussi des clichés d’Eugène Atget, que Man Ray découvre et qui seront publiés par les surréalistes. Pour eux, le véritable Paris est celui de Montmartre, le Paris de l’argot et de la « populace » tel que le chantaient les poètes et que le chante Maurice Chevalier, qui fera d’ailleurs installer une fontaine à cariatides dans sa propriété de Marnela-Coquette [30]. Ce sont ces poètes et ces artistes qui introduisent la fontaine Wallace dans l’univers culturel de Montmartre. Georges Brassens cultive cette mémoire en reprenant le thème du Paris populaire dans Le Bistrot, en 1960, et en faisant rimer fontaine Wallace avec « dégueulasse », comme l’auraient sans doute chanté les poètes du Chat Noir. Souvent représentée sur une place du quartier de Montmartre, la fontaine Wallace n’a depuis lors pas bougé.

18Elle s’impose comme un symbole du Paris populaire, personnifié par le quartier de Montmartre, qui est souvent perçu par les touristes en mal de folklore comme l’un des derniers vestiges du Paris pensé comme traditionnel et authentique.

19Longtemps oubliée par les pouvoirs publics et négligée, la fontaine Wallace fait, depuis la fin des années 1980, son grand retour dans la capitale. Considérée comme un élément primordial du décor urbain parisien, la fontaine Wallace participe alors à la redéfinition esthétique et identitaire de la ville. Créée pour se fondre dans le décor urbain, dominée par l’homogénéité thématique et chromatique de ses éléments, les fontaines n’ont vu leur aspect se modifier que très récemment, rompant ainsi avec la tradition non interrompue depuis le Second Empire. C’est ainsi que nous pouvons voir dans le XIIIe arrondissement de la capitale trois fontaines Wallace jaune, rose et rouge [31]. Ces changements, instigués en 2009 à l’occasion de la nuit du Street Art, montrent bien la nécessité pour la ville d’adapter son décor aux évolutions culturelles et sociales de la capitales [ill. 6].

Ill. 6

Photographies récentes des fontaines Wallace

Ill. 6

Photographies récentes des fontaines Wallace

20Si l’uniformité du décor urbain aux xixe siècle et xxe siècle réclamait l’entrée de la nature dans les grandes villes, réputées à l’époque pour leur absence d’hygiène et d’air frais, il semble en être tout autrement aujourd’hui. À l’heure où la grisaille urbaine rencontre le nouveau mobilier urbain construit par Decaux, il semblerait qu’un mouvement se soit mis en place pour donner la part belle à l’individualité et à l’exemplarité. La fontaine Wallace ne doit plus se fondre dans le paysage urbain mais au contraire accrocher le regard, participer à la redéfinition du décor urbain comme élément singulier et artistique d’un quartier. C’est d’ailleurs ce que font certaines villes en France en rompant ainsi avec la couleur traditionnelle de la fontaine Wallace et en l’imaginant bleue (à Nancy), ou encore dorée (à Marseille). Il pourrait également s’agir d’une redécouverte par nos contemporains de l’art urbain créé au xixe siècle, alors qu’aucune structure culturelle ne lui a été jusqu’à présent dédiée.

21En tant qu’œuvre philanthropique, la fontaine Wallace répond donc à un véritable besoin de la société parisienne : celui de fournir aux passants une eau potable gratuite, mais aussi de participer au décor de la ville tout en améliorant les conditions de vie des Parisiens en intégrant dans la ville la thématique de la nature. Mais les fontaines Wallace se distinguent également par la singularité de leur histoire. Œuvres d’un célèbre collectionneur d’art, elles répondent au goût d’une époque et finissent par acquérir le titre de symbole de la capitale et d’élément du patrimoine parisien. Longtemps ignorées par les pouvoirs publics, les fontaines Wallace jouissent depuis la fin du xxe siècle d’une réelle popularité et participent à une meilleure qualité de vie des parisiens et à la mise en valeur de leur ville. En nombre sans cesse croissant, présentes dans une très grande partie des métropoles mondiales [32], ces fontaines publiques commencent même à faire l’objet d’une valorisation par la Ville de Paris, comme dans le XIIIe arrondissement de la capitale qui a donné l’exemple, en 2011, en rendant plus visibles ces édicules par l’installation de fontaines chromées. Les fontaines à cariatides sont ainsi prêtes à réinventer leur histoire et à participer aux besoins urbains et sociaux du Paris du xxie siècle.

Notes

  • [1]
    À boire, à voir. À la découverte des fontaines parisiennes, http://www.eaudeparis.fr/jsp/site/portal.jsp?document_id
  • [2]
    Le nombre de fontaines publiques offertes par Richard Wallace varie selon les périodiques de cinquante à cent. En l’absence de documents précis et de cahier de commande, il est impossible d’affirmer avec certitude leur nombre exact. L’Événement du 1er août annonce cent fontaines. Le Paris-Journal, dans son numéro du 29 juillet 1872, n’en prévoit plus que quatre-vingts. Le Sémaphore de Marseille confirme ce chiffre, mais L’Inventaire général des œuvres d’art appartenant à la Ville de Paris publié en 1878 parle d’un don de cinquante fontaines à boire (cinq fontaines en applique et quarante-cinq à cariatides).
  • [3]
    La première fontaine Wallace est installée sur le Boulevard de la Villette le 30 juillet 1872. Le 2 août, Le Rappel parle déjà de « fontaines Wallace ». La Petite Presse utilise pourtant le nom de « fontaine à boire » le 10 août, mais emploie le terme de « fontaine Wallace » dès le 31 août.
  • [4]
    Les fontaines à cariatides sont installées sur les boulevards qui traversent et enclosent Paris, tandis que les fontaines en appliques sont disposées aux alentours des gares ferroviaires.
  • [5]
    Document du service des Eaux, juillet 1881. Archives de la préfecture de Police de Paris.
  • [6]
    Bataillard, De l’utilité des fontaines publiques à Paris, sans date.
  • [7]
    Document du service des Eaux, de juillet 1881, Archives de Paris.
  • [8]
    Archives de Paris, série VO 3, carton 202.
  • [9]
    Archives de Paris, 9 décembre 1902.
  • [10]
    Luc Passion, « Marcher dans Paris au xixe siècle », dans François Caron (dir.), Paris et ses réseaux : naissance d’un mode de vie urbain. xixe-xxe, Paris, Paris bibliothèques, 1990, p. 38.
  • [11]
    Pierre Lavedan, Nouvelle histoire de Paris. Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Hachette, 1975, p. 476.
  • [12]
    Peter Howard, Sir Richard Wallace. Le millionaire anglais de Paris. The English Millionaire of Paris, suivi de The Hertford British Hospital, Londres, Zeticula, 2009, p. 280.
  • [13]
    Martin MacNamara, The Drinking Fountains of London, Londres, New Holland Publishers, 2006, thèse consultable aux Archives de Londres.
  • [14]
    Le Petit Journal du 29 octobre 1872 rapporte : « On vient de placer une fontaine Wallace boulevard Magenta, près de la gare du Nord, précisément au milieu d’un carrefour où il y a quatre marchands de vin. » Dans La Revue politique et littéraire du 12 août 1876, le journaliste déclare : « Il y a dans l’extension, dans la profusion à donner à ces jolis monuments, une question d’hygiène et de moralité. » Et de poursuivre : « J’affirme qu’elle fait une concurrence heureuse aux marchands de vin » et « il se fait autour de ces sources intarissables des petites fraternisations improvisées moins dangereuses que celles du cabaret. »
  • [15]
    « Rien n’est plus à la même place / Et l’eau des fontaines Wallace / Pleure après le marchand d’oublies / Qui criait le Plaisir Mesdames / Quand les pianos faisaient des gammes / Dans les salons à panoplies. »
  • [16]
    Plaintes des chiens à Sir Richard Wallace, Roseline de Cazis (membre de la société protectrice des animaux), Paris, Dentu, 1877.
  • [17]
    L’Illustration, 17 août 1872. Chaleur à Paris, fontaine Wallace, août 1933 (photographie de presse).
  • [18]
    Le 28 août 1883, Le Figaro publie dans ses colonnes le récit d’une dispute entre les buveurs et les « laveurs de mains » devant une fontaine Wallace et préconise l’installation d’un robinet supplémentaire. Le 27 octobre 1872, Le Petit Journal rapporte une anecdote où un cocher de fiacre a été arrêté pour avoir fait boire son cheval à une fontaine Wallace.
  • [19]
    Les fontaines Wallace créaient l’unanimité des critiques dans la presse en 1872. Chacun loue l’esthétisme et l’utilité de tels édicules.
  • [20]
    La fontaine de West Smithfield Garden à Londres, qui présente bon nombre de similitude avec la fontaine à cariatides à été inaugurée en 1871, alors que Richard Wallace résidait lui-même dans la capitale. L’évolution qu’elle a subie depuis lors interdit toute hypothèse hâtive, mais suggère néanmoins l’existence d’un véritable engouement à l’époque pour les cariatides.
  • [21]
    L’absence d’archives corroborant cet état de fait ne permet néanmoins d’émettre que des hypothèses. Les documents relatifs à Richard Wallace et à sa création n’ont, en effet, jamais été retrouvés, ni à la Wallace Collection à Londres, à la British Library, aux archives de Londres, ou encore aux différentes archives nationales et départementales en France. Selon la Wallace Collection (entretien informel avec Andrea Gilbert en février 2011), les papiers de Richard Wallace auraient été légués à sa mort à Lady Wallace. Au décès de celle-ci, John Murray Scott, secrétaire de Sir Richard Wallace et légataire de sa femme, hérite des documents de la famille. Selon Andrea Gilbert, il est possible que John Murray Scott ait détruit la plupart des documents de la famille. Lorsque le secrétaire meurt en 1912, c’est sa sœur qui hérite, et ce n’est qu’en 1942 que le British Museum et la Wallace Collection accueillent les papiers du célèbre collectionneur. Ne figure dans ces documents aucun papier personnel, ni correspondance, ni journal permettant de connaître les préoccupations et les volontés de Richard Wallace lorsqu’il créa ces fontaines à boire.
  • [22]
    Marie de Thezy, Marville, Paris, Fernand Hazan, 1994, p. 15 (introduction).
  • [23]
    Cliché conservé à la Bibliothèque historique de la ville de Paris (manquant).
  • [24]
    André Gunthert, L’Art de la photographie. Des origines à nos jours, Madrid, Ciatadelles & Mazenod, 2007.
  • [25]
    Jean Benedetti, Conjoncture économique, 4e semestre 1961, Imprimerie municipale de l’Hôtel de Ville, 1961.
  • [26]
    Le Marchand de coco (1881), Les Mômes.
  • [27]
    P’tit Gris (1873), Montmartre, Château des Saules (Heureux), 1890.
  • [28]
    Vers olorine.
  • [29]
    Dix ans de bohême, Chanson à boire (1888).
  • [30]
    Manchester Evening News, 28 février 1953.
  • [31]
    La fontaine Wallace rouge se situe avenue d’Ivry, la jaune sur l’esplanade Pierre Vidal-Naquet, devant l’université Paris 7 Diderot, là où se trouvaient les Grands Moulins, et enfin la rose rue Jean Anouilh, aux alentours de la bibliothèque François-Mitterrand. L’expérience avait néanmoins déjà eu lieu précédemment, mais de manière isolée, comme ce fut le cas par exemple pour la fontaine à cariatides du parc des expositions, qui fut peinte en rouge.
  • [32]
    L’Afrique du Sud, le Brésil, le Canada, le Portugal, les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Mozambique, la Suisse, le Japon, Israël et même la Chine ont accueilli les fontaines à cariatides dans leurs rues. Le contexte de ces installations mériterait de plus ample recherche, mais il est bien connu qu’en Israël par exemple, leur installation s’est effectuée dans un contexte de mise en valeur du patrimoine français et de dialogue franco-israélien.
Coline Lorang
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 04/02/2013
https://doi.org/10.3917/sr.034.0213
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