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Sociétés & Représentations

2015/1 (N° 39)


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À Christian-Marc Bosséno
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Le projet éditorial de la revue Sociétés & Représentations est une interrogation permanente entre ces deux termes dont la définition est complexe. Au xxie siècle, davantage encore que dans le passé, les sociétés sont multiformes. Produit de lentes constructions culturelles (au sens large, religion incluse) fondées sur des références et des héritages différents, elles sont insérées dans des réseaux économiques plus ou moins riches, plus ou moins ouverts sur le monde, plus ou moins inégalitaires, et sont organisées par des pouvoirs de nature variée. Plus encore que les siècles précédents, le xxie siècle voit s’accélérer les brassages de population par le fait des migrations, causées le plus souvent par la misère ou la guerre. De tout cela découle la possibilité de contacts rugueux entre populations enracinées, de plus ou moins longue date, et populations migrantes. Aux sociologues le soin d’analyser les populations qui se partagent notre territoire. Aux politiques le soin de les administrer, avec plus ou moins de bonheur parfois.

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Le champ de la « représentation » est tout aussi délicat à cerner et nous n’allons pas tenter de donner une définition précise à un terme dont l’acception est floue et pour le moins englobante. Mais attachons-nous à l’un des éléments, la caricature, au nom duquel le sang, puis l’encre, a coulé ces dernières semaines. Tentons de réfléchir, non sur l’événement, mais sur les commentaires qu’il a suscités. Quelques questions se posent :

  • Peut-on mourir pour un dessin ?

  • Qu’est-ce qu’une caricature ?

  • Comment analyser historiquement la « boîte noire » de l’impact satirique constitué par la réception des images ?

  • Qu’est-ce que la liberté d’expression ?

  • Pourquoi la France apparaît-elle si transgressive aux yeux des pays de culture similaire (Europe et Amérique du Nord) ?

  • Que signifie le débat ouvert sur « liberté d’expression mais » ?

Peut-on mourir pour un dessin ?

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Oui, on peut mourir pour un dessin, mais pas que. Avant l’attentat du 7 janvier 2015, il y a eu des morts judiciaires par sentence. Sans explorer l’histoire d’un Ancien régime monarchique qui tirait ses références politiques et religieuses du sacré, rappelons la sentence prononcée à l’encontre de Boyer de Nîmes, auteur d’une Histoire des caricatures de la révolte des Français [1792], guillotiné le 20 mai 1794, sous un régime républicain. Certes, le dossier de son procès au Tribunal révolutionnaire est riche de toutes ses activités contre-révolutionnaires, entre Nîmes et Paris. Mais son rôle de journaliste contre-révolutionnaire figure explicitement. Par la suite, en France du moins, les dessinateurs polémistes ont le plus souvent été condamnés à des amendes et à des peines de prison.

Qu’est-ce qu’une caricature ?

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Les débats et les commentaires qui se multiplient portent sur la situation internationale, l’Islam et l’islamisme, les banlieues, la crise économique, sociale et identitaire. Peu cherchent à analyser ce qu’est l’objet « caricature », c’est-à-dire un dessin sous-tendu par un projet, de dénonciation ou de rire, de dérision ou de burlesque. Nous ne reprendrons pas ici la différence entre « caricature » au sens premier (étymologie caricare, charger, transformer les corps) et dessin de presse qui se développe à l’unisson de cette dernière, tout ceci ayant été bien exposé dans le numéro de Sociétés & Représentations codirigé par notre regretté collègue Christian-Marc Bosséno [1][1] « Le rire au corps. Grotesque et caricature », Sociétés.... Effectivement, les dessins de Charlie Hebdo, comme ceux du Canard enchaîné et de la plupart des titres de presse actuels, relèvent autant du dessin de presse que de la caricature, sont toujours des critiques, de mœurs, de religion, de personnes, etc. Mais il est à noter que, si leurs desseins peuvent être rapidement compris, il faut s’interroger sur leur force comique, qui n’est pas toujours avérée. L’équation faite paresseusement entre « caricature » et « rire » n’est jamais pertinente : la caricature joue sur le ridicule qui peut entraîner un rire, mais aussi sur l’effroi, la peur et toutes sortes de ressorts qui engendrent le sarcasme.

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Là survient un autre registre de questionnements : qu’est-ce que le rire ? À la première question, nous ne pouvons pas non plus répondre de façon univoque car le sujet est complexe et dépend de la réception : on ne rit jamais ensemble, ni de la même manière. « Le rire est le propre de l’homme », a écrit Rabelais, voulant distinguer l’Homme de l’Animal. Mais nous savons que l’Homme n’existe pas. Il y a des hommes (au sens générique du terme incluant les femmes), dans des cultures et à des moments particuliers. La segmentation des récepteurs, sur laquelle toutes les archives de justice et l’histoire des médias nous renseignent bien, doit poser question aux émetteurs. Nous employons volontairement ces termes, « émetteurs » et « récepteurs », issus des théories de la communication, parce que la caricature appartient au registre de la communication, et parfois de la propagande, mais là est une autre question. Caricatures et dessins de presse ne sont ni des objets froids, ni des objets neutres. Dans chaque aire culturelle, ils sont les produits d’une Histoire, avec son corpus de libertés et de répressions, avec des transformations des opinions dans des publics divers. La multiplication des « pluriels », ici, cherche à rendre compte de la complexité du sujet, jamais réductible à un slogan du type « Il est interdit d’interdire ».

Comment analyser historiquement la « boîte noire » de l’impact satirique constitué par la réception des images ?

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L’omniprésence du trait léger qui « s’affiche » doit être perçue comme une réponse, de fait, à l’ostracisme dont il est victime de la part de la critique officielle et de la pénurie de lieux d’exposition qui l’accompagne. Les auteurs satiriques, sur l’affiche et la couverture de presse, répondent à la proscription des Salons académiques, au sein desquels se construit ordinairement une notoriété par une vertigineuse accumulation de motifs éphémères. Comme les sujets des couvertures satiriques ou de la réclame s’inscrivent par excellence dans la référence à la réalité, qu’ils prennent comme spectacle et inspiration, c’est une curieuse mise en abyme qui forge l’espace public comme un lieu de perpétuelle contemplation de soi-même, d’auto-image des foules avides de se découvrir et de s’analyser. L’engouement croissant pour le genre satirique dévoile une somme conséquente de lecteurs à la fois sujets et consommateurs de leur propre exagération.

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Outre la quantité numérique des images, le cœur de l’espace urbain s’inscrit comme champ visuel. L’image murale, le crieur et la « kiosquière » apparaissent eux-mêmes dans les couvertures. Les spectateurs sont dessinés en train de regarder ces mêmes images. Il y a bien renversement de perspective correspondant au point de vue depuis le kiosque pour une représentation du public retourné en sa propre caricature. D’un point de vue symbolique, les badauds rient-ils d’eux-mêmes ou d’eux-mêmes en train de rire ? Certaines caricatures ne sont plus seulement des instantanés, proches du gag ou du fait divers, mais des galeries de contemporains dont l’effigie est lancée vers leur propre rire, au moment même où les codes de respectabilité et de cloisonnement des identités sociales se réaffirment et se renforcent. On comprend peut-être mieux certaines indignations des ligues de bienséance, même si ces dernières concentrent leurs efforts vers les œuvres licencieuses plus ou moins dissimulées, comme par impuissance de pouvoir endiguer une déferlante iconographique des plus efficaces lorsqu’elle instrumentalise le politique pour coller au goût du jour.

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L’historien doit se poser la question de la réception du trait satirique par un public familiarisé avec ledit trait par d’autres voies que la presse de genre. Évitons de verser dans le travers dénoncé par Michel Vovelle à propos de l’inflation d’études prétendant analyser l’« inconscient collectif », « de ces corpus qui ne servent qu’à constituer des grilles, quitte à s’enfermer dans les étroites limites de la sémiologie graphique ». En revanche, il faut, tant que faire se peut, échapper au tropisme du dessinateur satirique « martyr » de la censure politique ou de mœurs. Le trait outrancier nécessite la norme la plus claire qu’il va s’employer à corrompre ou à détourner. Une société de très large permissivité vide l’acidité d’une charge et produit un risque de saturation des regards avec, à terme, un recul de l’offre médiatique en la matière.

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L’image de presse, a fortiori l’image satirique, ne jouit pas comme source historique de règles méthodologiques figées et reconnues comme pour d’autres champs iconographiques. Elle propose cependant à l’historien une somme vertigineuse de défis nouveaux par la multiplicité même des médias et la profusion de l’offre graphique. Le chercheur se trouve confronté en permanence, moins au(x) regard(s) du lecteur disparu qu’à des pratiques nouvelles de lectures ou de contemplation qui, elles, sont peut-être palpables. Depuis longtemps déjà, l’historien des mentalités s’interroge à rebours, pour tenter de cerner les itinéraires et mettre en confrontation et en intelligence la plus grande somme possible des perceptions à l’œuvre pour constituer une phénoménologie. S’en prendre à l’instantané, au regard cursif des images dans les lieux de sociabilité, à l’émergence d’une demande (d’un besoin ?) iconique à la fois général et fortement clivé selon les groupes sociaux, les lieux et même les heures de « consommation », tenter de distinguer lectures divertissantes et « viol des regards » pour un motif semblable, proposer une typologie des rires ou de l’indignation à l’œuvre, établir des parcours iconographiques pour montrer les interactions des images dans le temps, esquisser les arcanes de la réception à partir des stratégies de production, de diffusion, voire d’interdiction des images, c’est s’attaquer à une histoire de l’instant, poursuivre cette reconstitution des regards et se confronter à l’énigme déjà énoncée ci-dessus. Comme la durée a ceci de particulier de modifier les regards comme de détériorer matériellement les images, le rapport à l’outrance s’en trouve sensiblement perverti sans que ceci n’affadisse forcément le mordant du trait puisque, comme le remarque Baudelaire, « les caricatures, comme les gravures de mode, deviennent plus caricaturales à mesure qu’elles sont plus démodées ».

Qu’est-ce que la liberté d’expression ?

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La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée le 26 août 1789 et inscrite au préambule de la Constitution de 1958, convoque la liberté de conscience dans son article 10 :

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Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

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Et la liberté d’expression, à son article 11 :

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La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

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Il est bon de ne pas tronquer les citations, quand on s’abrite derrière elles pour justifier une liberté totale et refuser le « liberté, oui, mais ! ».

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La lecture de la déclaration de 1793 est plus complexe, le cours des événements ayant enrichi la pensée des législateurs. Après avoir sobrement inscrit les quatre « droits naturels et imprescriptibles » dans son article 2 : « Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. », elle poursuit en article 6 :

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La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait.

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Article 7 :

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Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. - La nécessité d’énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.

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La longueur de cet article, comme des suivants d’ailleurs, montre la difficulté pour le législateur d’appréhender le réel, entre les principes intangibles de 1789 et leur mise en œuvre difficile. Mais, dans tous les cas, et les siècles ultérieurs l’ont bien montré, une « liberté d’expression » idéelle, hors-sol en quelque sorte, n’existe pas. L’émetteur doit tenir compte du récepteur, de la société au sein de laquelle il s’exprime, que garantit et encadre la Loi.

Pourquoi la France apparaît-elle si transgressive aux yeux des pays de culture similaire (Europe et Amérique du Nord) ?

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En 2015, en France, la liberté d’expression, conquise au fil des siècles, paraît très grande. Elle est cependant régulièrement restreinte par un corpus de textes réglementaires et législatifs destinés à protéger les individus. Au nom du « droit à l’image » et à la protection de la vie privée, la liberté d’expression a été réduite en accord tacite avec le public, qui se nourrit de toutes les transgressions. L’expression persifleuse ou polémique est issue d’une longue tradition de contestation des pouvoirs établis, le roi, le juge, le clerc, le seigneur, etc. qu’il faut rejeter ou combattre. Entre Mandrin et les Messieurs de Grenoble qui le condamnent à mort, l’opinion publique, dans ses pamphlets, chansons et images, a choisi Mandrin.

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Une autre donnée sépare la tradition française de celle des autres pays, même de culture proche : la laïcité et la suppression du délit de blasphème. On a souvent convoqué Voltaire, son Traité sur l’intolérance (1763) et sa défense du chevalier de La Barre (1766). C’est oublier que « tolérance » et « religion » sont quasiment incompatibles. Un croyant est conduit si ce n’est au prosélytisme, du moins à défendre sa religion contre ceux qui pourraient l’attaquer. Quant au délit de blasphème, il n’était pas puni de mort, en 1766, et le chevalier de La Barre a été victime d’un long, et assez délirant, processus judiciaire. La laïcité, enfin, invoquée comme un mantra, a été institutionnalisée en 1905, à la suite de combats très violents. La liberté se construit, se gagne, se défend pied à pied. Mais nous n’en sommes encore qu’au pré carré français.

Que signifie le débat ouvert sur « liberté d’expression, mais » ?

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Depuis le milieu des années 1990, l’utilisation d’Internet est massive et mondiale. La technologie bouleverse toujours les moyens de production et de diffusion des idées en permettant d’abaisser les coûts, de multiplier les copies et de faciliter les contrefaçons. Grâce au courrier électronique, des documents publiés dans un organe de presse sous le contrôle de son comité éditorial, peuvent être modifiés et envoyés largement, même – et parfois surtout – à ceux à qui ils n’étaient pas destinés. Les réseaux sociaux Facebook et Twitter, pour ne citer que les plus connus, s’ouvrent au public tous les deux en 2006 et facilitent la circulation de données qui peuvent être détournées et transformées sans que le destinataire s’en aperçoive. On le voit : au xxie siècle, le fameux « village planétaire », prédit par Marshall McLuhan dès 1970, existe dans une dimension nouvelle, celle du virtuel, beaucoup plus difficile à appréhender.

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Ainsi, les libertés et la laïcité dont nous avons hérité grâce à une longue histoire sont-elles mises en danger aujourd’hui peut-être autant par les technologies nouvelles (numérique et Internet) que par le choc des cultures, des religions, de la crise économique ou de la relégation des populations dans des « quartiers sensibles. »

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« Liberté d’expression, oui mais » : accepter cette formulation est s’astreindre à respecter les lois existantes qui protègent les personnes. L’aspect religieux de la crise actuelle ne figure cependant pas dans le corpus législatif, la République étant laïque, elle ne connaît pas de Prophète ni, a fortiori, l’interdiction de sa représentation revendiquée par des Musulmans. Habituée à toutes sortes de caricatures féroces, l’Église catholique, souvent impassible, semble aujourd’hui réagir et réclamer une limitation de la liberté d’expression. On voit bien qu’accepter le « mais », c’est ouvrir la boîte de Pandore. On voit aussi que le refuser, c’est risquer, de plus en plus souvent, des passages à l’acte de la part d’un nombre croissant de nos concitoyens, mais également de réactions à travers le monde. La question ouverte est très wéberienne : l’éthique de conviction, d’inspiration kantienne et s’inscrivant dans le respect absolu des principes, se trouve opposée à l’éthique de responsabilité, se préoccupant davantage des conséquences dans le corps social des décisions prises. Les institutions, dans une société donnée, prennent le parti de l’éthique de responsabilité. Mais à l’échelle mondiale ? Face à des revendications hors de notre tissu culturel, quelle position prendre ? Le journal Charlie Hebdo, dont le sous-titre est « Journal irresponsable », avait choisi un ton libertaire anarchiste de gauche qui l’exonérait de ces débats. Plusieurs de ses rédacteurs en sont morts.

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Le « oui, mais », enfin : on est surpris de lire la déclaration du dessinateur Luz – un membre de l’équipe qui n’a échappé à la tuerie que parce qu’il était en retard – le 10 janvier 2015, dans une interview au magazine Les Inrockuptibles. Il explique comment il a progressivement découvert que les dessins de Charlie Hebdo, journal jusque-là considéré comme un petit fanzine, une publication de potaches fonctionnant en connivence avec son lectorat, étaient vus et compris au premier degré jusqu’à Kuala Lumpur [2][2] « Luz : “Tout le monde nous regarde, on est devenu.... Le processus était pourtant engagé depuis 2006 et la publication des dessins du journal danois Jyllands-Posten, repris par Charlie Hebdo en 2007. Des émeutes anti-danoises se sont déroulées dans les pays musulmans faisant de nombreux morts. On connaît la suite, hélas.

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Comme toute image, comme tout texte, comme tout propos, la caricature n’existe pas en soi mais dans le regard et la sensibilité du spectateur. Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’image n’est pas polysémique : ce sont les questions que nous lui posons qui le sont. Un turban posé sur la tête d’un barbu n’en fait le Prophète que dans le regard de ceux qui veulent y voir Mahomet. Enfin, si l’image n’est pas produite hors sol elle n’est pas non plus reçue hors sol. Nos sociétés sont fragmentées, ne partagent plus les mêmes références culturelles, tout est infiniment plus complexe que les grandes envolées sur la Liberté. Mieux, le « refus du refus » ne traduirait-il pas plus que tout l’expression de ce repli identitaire à propos duquel tant d’encre a coulé au cours de ces dernières années ? En oubliant que le désespoir en cause peut tout à la fois recouper la rupture entre les centres-villes et les marges, entre les actifs et les chômeurs, entre les inégalités territoriales ou l’importance du réseau interpersonnel dans l’obtention des logements, on pourrait poursuivre la liste… Confusion, amalgame, diront les beaux esprits, en oubliant l’essentiel : le refus de quelques-uns d’entrer dans la communion nationale relève en fin de compte d’une crispation assez… caricaturale.

En février 2006, à l’occasion de la première affaire des caricatures de Mahomet, Laurent Bihl et Christian-Marc Bosséno avaient publié l’article « Anastasie, star mondiale » dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2006/02/13/anastasie-star-mondiale-par-laurent-bihl-et-christianmarc-bosseno_740847_3232.html

Notes

[1]

« Le rire au corps. Grotesque et caricature », Sociétés & Représentations, 10, 2000, http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2000-2.htm

[2]

« Luz : “Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles” », propos recueillis par Anne Laffeter, Les Inrockuptibles, http://www.lesinrocks.com/2015/01/10/actualite/luz-tout-le-monde-nousregarde-est-devenu-des-symboles-11545315/ (consulté le 19 mars 2015).

Résumé

Français

L’insertion de la caricature dans l’espace public entraîne intrinsèquement un choc émotif et culturel, encore aggravé par les différenciations culturelles portées par les flux migratoires actuels ou la mise en réseaux des mégapoles mondiales. Les interrogations souvent naïves (peut-on mourir pour un dessin ?) réactivent des débats publics que l’on croyait épuisés (qu’est-ce que la liberté d’expression ?). Caricatures et dessins de presse ne sont ni des objets froids, ni des objets neutres et nécessitent de s’interroger sur leur variété et sur l’infinie complexité des modes de réception qu’elles entraînent. Pays de Voltaire et de générations successives de caricaturistes au fil de l’Histoire, la France n’est pas à cet égard un pays neutre et tranche avec nombre de démocraties contemporaines. Charlie Hebdo, héritier de cette spécificité, de cette culture de la transgression jouit d’une souplesse législative quasi unique. À l’époque d’Internet, il est urgent renouveler le questionnement sur la caricature dans le nouveau champ médiatique, comme un objet historique peu étudié pour sa violence propre.

English

Caricature and the public spaceThe introduction of caricature into the public space leads intrinsically to emotional and cultural trauma, further exacerbated by cultural diversities related to current migratory flows or world’s megacities networking. The concerns, too often naïve (how can one die for an illustration ?) are all again in the public debates that were believed to be settled (what does freedom of expression mean ?). Caricatures and press cartoons are neither distant, nor neutral objects. It is necessary to question their variety and the infinite complexity they imply in terms of audience receptiveness. Known as the country of Voltaire and of successive generations of cartoonists, France is not, in this respect, a neutral country ; it contrasts with many contemporary democracies. Heir to that peculiar culture of transgression, Charlie Hebdo (magazine) is nearly the sole to enjoy a legislative flexibility. In the Internet era, there is an urgent need to renew the question about the role caricatures play in the new media landscape, as an historical object understudied for its own violence.

Plan de l'article

  1. Peut-on mourir pour un dessin ?
  2. Qu’est-ce qu’une caricature ?
  3. Comment analyser historiquement la « boîte noire » de l’impact satirique constitué par la réception des images ?
  4. Qu’est-ce que la liberté d’expression ?
  5. Pourquoi la France apparaît-elle si transgressive aux yeux des pays de culture similaire (Europe et Amérique du Nord) ?
  6. Que signifie le débat ouvert sur « liberté d’expression, mais » ?

Pour citer cet article

Duprat Annie, Bihl Laurent, « Caricature et espaces publics », Sociétés & Représentations, 1/2015 (N° 39), p. 227-236.

URL : http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2015-1-page-227.htm
DOI : 10.3917/sr.039.0227


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