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Sociologie de l'Art

2005/1 (OPuS 6)

  • Pages : 208
  • DOI : 10.3917/soart.006.0207
  • Éditeur : L'Harmattan

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La sociologie n’a pas toujours existé, et elle n’existera pas toujours. Quand elle cessera d’exister, ce ne sera pas parce qu’elle aura épuisé les problèmes dont elle s’occupe, ni parce qu’ils se seront épuisés d’eux-mêmes, ce sera simplement parce qu’on éprouvera le besoin, pour des raisons qui ne sont pas toutes prévisibles, de convenir d’une autre façon de nous raconter nos histoires, ces histoires qui s’intéressent à la façon dont nous faisons les choses ensemble.

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Le futur lecteur du livre qu’Alain Pessin consacre à l’œuvre de Howard S. Becker pourrait me reprocher de lui en dévoiler ainsi la conclusion, mais il m’a semblé que cette phrase très foucaldienne dans le ton reflète bien la thèse centrale de l’ouvrage. Alain Pessin nous donne ici, ce qui est à ma connaissance le premier livre synthétique en français sur l’œuvre de Howard S. Becker. C’est dire que son contenu dépasse largement la seule sociologie des arts, puisque comme tous les sociologues qui ont marqué leur époque, Howard S. Becker a su ne pas s’enfermer dans un objet unique et a cherché en changeant de lieu de recherche à éprouver la validité scientifique des catégories et des méthodes qu’il a établies et mises en œuvre. Mais pour autant le sociologue des arts y trouvera dans chacune de ses pages matière à réflexion, ne serait-ce que parce que pour Howard S. Becker l’œuvre d’art est exemplaire de toutes les pratiques sociales y compris de la sociologie, comme l’écrit Alain Pessin : « Mais la sociologie ne se limite pas à ses résultats. Tout comme la moindre œuvre d’art ne peut être comprise qu’en étudiant les interactions entre tous les acteurs concernés de près ou de loin, le texte ou la théorie sociologiques doivent être considérés comme le résultat d’une action collective conventionnelle. »

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Disons-le d’emblée, le pari de rendre compte à la fois clairement et complètement ce qui fait l’originalité de cette œuvre est ici particulièrement réussi, et je ne doute pas que ce « petit » livre ne devienne une référence obligée pour tout sociologue et non seulement sociologue des arts ou de la déviance, qu’il soit étudiant ou chercheur.

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C’est d’un exemple artistique qu’Alain Pessin choisit de partir, le jazz – hommage, n’en doutons pas, au musicien qu’est aussi Howard S. Becker – pour d’entrée de jeu définir le point central de sa démarche : toute pratique sociale est le résultat d’une activité coordonnée d’un ensemble d’individus : « Ce que l’on doit donc appeler le jazz, ou la musique – mais ceci vaut pour toute manifestation collective – c’est le résultat, à un moment donné, de l’ensemble de toutes ces activités coordonnées, et de tous les choix qu’elles sont amenées à pratiquer. » La sociologie est donc l’analyse « de la manière dont les gens font les choses ensemble ». Ce qui amène tout d’abord Alain Pessin à dresser le portrait sociologique de ceux avec qui Howard S. Becker a pratiqué la sociologie. En effet, il est clair qu’il faut appliquer à un auteur le démarche qu’il applique lui-même dans l’étude des faits sociaux, c’est sans doute un des facteurs de la réussite de l’entreprise d’Alain Pessin que de proposer une lecture « beckerienne » du parcours de Howard S. Becker. La sociologie, comme toute pratique sociale, se fait par l’action coordonnée d’un ensemble d’individus.

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La présentation des premières recherches de Howard S. Becker, sur la déviance (Outsiders) permet à Alain Pessin de présenter le monde sociologique où son auteur a constitué son premier stock de démarches et de questions, l’École de Chicago, et de souligner ce qu’il doit à des auteurs comme Everett C. Hughes et Herbert Blumer entre autres.

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Ainsi dans l’analyse de la déviance, Howard S. Becker va produire une œuvre originale par l’application de quelques principes méthodologiques, qu’il préfère d’ailleurs désigner comme des « ficelles du métier », ce qui est à la fois sans doute moins pompeux, mais surtout plus fidèle à l’esprit même de la démarche générale qui consiste à être toujours au plus près du terrain étudié en se méfiant des généralisations a priori. « La fécondité d’une entreprise sociologique », écrit Alain Pessin, « tient pour une très large part à la capacité du sociologue à transformer ou bouleverser les questions qui étaient ordinairement posées à la réalité concernée. » Ainsi en ce qui concerne la déviance, l’idée héritée de Everett C. Hughes selon laquelle « Tout est travail de quelqu’un », permet de prendre l’étude des comportements déviants ou de la pratique du jazz à partir d’un point de vue différent de ceux habituellement adoptés par les sociologues. Ainsi, Howard S. Becker va montrer qu’il y a une véritable « carrière » du déviant, important une catégorie issue de la sociologie du travail hors de son univers de production et que son application ici ouvre à la reconnaissance d’un parcours de développement du statut social de déviant, impliquant la prise en compte des circonstances, des « hasards » et attitudes de l’ensemble de ceux qui sont impliqués dans ce processus.

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Alain Pessin insiste tout au long de son livre sur le fait que pour Howard S. Becker tout à chaque moment est possible : « C’est un exercice permanent de l’esprit sociologique que de se rappeler toujours que les choses peuvent se passer autrement, et que de supposer, qu’elles ont dû, qu’elles doivent, se passer autrement. » Et que donc rien ne peut être retenu comme détermination extérieure à l’individu qui lui imposerait un comportement quelconque dans une situation donnée. L’interactionnisme de Howard S. Becker est bien ici un individualisme, ce refus de la prise en compte de toute détermination extérieure à la situation et aux individus est une autre de ces « ficelles » proposées par lui, et même s’il s’agit plus d’un point de vue ou d’une démarche que d’une théorie générale du social, une telle position n’en est pas moins opposée au holisme sociologique quelle qu’en soit la forme.

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On retrouve d’ailleurs bien cette question dans l’analyse très fine qu’Alain Pessin nous propose du concept de « monde » et notamment de « monde de l’art », espace social de la coopération des acteurs qui ont une activité commune. Il a raison de préciser que la coopération ne signifie pas la conciliation : « Cela n’implique en rien que les nécessaires coopérations ne recouvrent que des arrangements amiables et que l’esprit soit en permanence à la conciliation. Le conflit fait partie des mondes de l’art, ordinairement, normalement, comme de la vie sociale en général. » et on ne peut qu’être d’accord sur le contenu de sa longue note 7 de la page 138 où il souligne que les concepts de champ chez Pierre Bourdieu et de monde chez Howard S. Becker sont incompatibles non parce que l’un insisterait sur le conflit et l’autre sur la coopération, mais bien parce que pour le premier il y a des déterminations historiques aux comportements sociaux (histoire collective et individuelle) et que pour le second cela relève d’une « mystique ». Une telle mise au point claire et précise est tout à fait utile à la poursuite des débats quelle que soit la position qu’on adopte, y compris aucune des deux ici opposées. On peut cependant peut-être faire remarquer que le conflit est pour Pierre Bourdieu structurant et permet donc de penser des logiques sociales en œuvre, ce qui bien entendu est rejeté par la théorie de Howard S. Becker.

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Difficile de dire en quelques lignes la richesse de cet ouvrage, il faudrait reprendre en détail les analyses des mondes de l’art, de la place des œuvres dans la sociologie des arts, ou encore le chapitre concernant la culture décrite comme en construction permanente par les acteurs sociaux, ou enfin la présentation de l’usage que fait Howard S. Becker de la photographie. Le seul but de cette note est de faire lire ce livre et non de le remplacer. Ce qui apparaît avec clarté ici, c’est la fécondité heuristique d’une démarche toujours ouverte et attentive à la pratique même des acteurs, de leurs expériences et des situations où elles se déroulent. Alain Pessin nous donne de cette œuvre, toujours en cours, une première présentation synthétique qui en souligne bien la cohérence et la souplesse, l’inventivité et la modestie. « Ce qui caractérise cette sociologie, écrit-il, d’un bout à l’autre, c’est sa légèreté. Sociologie curieuse d’un sociologue espiègle qui semble dire à tout moment : « je regarde les choses autrement, juste pour voir ce que ça donne ». » Il y a en effet clairement un aspect ludique dans cette sociologie, mais dont remarquablement Alain Pessin montre qu’il n’est en rien opposé à son sérieux. Les concepts majeurs : carrière, situation, monde, processus, circonstances etc. y sont mis en perspective avec les conditions concrètes de leur production dans la recherche, ce qui correspond bien à la définition de la sociologie que propose Howard S. Becker et que Alain Pessin synthétise ainsi : « Une science souple, c’est-à-dire finalement une science qui se prête d’elle-même, dans sa démarche et dans sa méthode, aux surgissements quotidiens de l’imprévisible, ce qui est déjà la définir comme une science de la liberté. »


Textes cités

  • Becker Howard S., Propos sur l’art Paris, L’Harmattan, Coll. « Logiques Sociales », 1999.
  • Desjeux Dominique, Les sciences sociales Paris, PUF, Coll. « Que sais-je ? », 2004.
  • Foucault Michel, Les mots et les choses Paris, Gallimard, Coll. « Bibliothèque des Sciences Humaines », 1966.
  • Péquignot Bruno, Pour une sociologie esthétique Paris, L’Harmattan, Coll. « Logiques Sociales », 1993.

Pour citer cet article

Péquignot Bruno, « Alain Pessin, Un sociologue en liberté. Lecture de Howard S. Becker. Presses de l'Université Coll. « Lectures », Laval, Québec, 2004, 143 pages », Sociologie de l'Art, 1/2005 (OPuS 6), p. 207-211.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art-2005-1-page-207.htm
DOI : 10.3917/soart.006.0207


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