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Spirale

2004/3 (no 31)

  • Pages : 174
  • ISBN : 9782749202891
  • DOI : 10.3917/spi.031.0015
  • Éditeur : ERES

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En 1859, Michelet écrit à propos de son époque : « Le berceau est pour la plupart des enfants un petit moment de lumière entre la nuit et la nuit. » Dans la France ancienne, du Moyen Âge au xixe siècle, le nouveau-né est en effet une vie fragile, comme en pointillé : un nourrisson sur quatre en moyenne n’atteint pas son premier anniversaire et toutes les familles ont perdu un ou plusieurs nourrissons. Cette familiarité des populations anciennes avec la mort s’accompagne souvent d’une attitude d’apparente résignation, soutenue par des rituels et des conduites d’accompagnement du chagrin qui permettent à la douleur de s’exprimer, de se canaliser et de s’apaiser dans le souvenir. Nous voudrions décrire ici quelques-unes des croyances et des recours pratiques et symboliques qui permettaient aux populations anciennes de gérer le deuil fréquent de ces morts « immatures ».

Omniprésence de la mortalité infantile

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L’époque de la petite enfance, dans les siècles passés, est marquée au sceau du tragique : il naît beaucoup d’enfants, il en meurt beaucoup. Bien des familles n’en finissent pas d’enterrer leurs petits. Toutes, même les plus riches comme les familles royales, sont touchées. La mortalité infantile frappe sans distinction tous les milieux. Ces morts répétées de nourrissons et d’enfants ne sont toutefois pas vécues de la même manière autrefois qu’aujourd’hui. En effet, dans les sociétés anciennes, l’individu est moins valorisé que de nos jours : sa survie personnelle compte moins que celle de la lignée. La vie humaine est considérée comme cyclique, à l’image du cycle de la reproduction des plantes et des animaux. Dans une telle conception, chaque individu n’est qu’un maillon dans la vaste chaîne des humains qui doit perpétuer l’espèce. On n’existe que si on a vécu assez longtemps pour donner à son tour la vie. Chaque enfant qui naît est destiné à remplacer un de ses grands-parents déjà âgé, ou sur le point de décéder. Cette conception ternaire de la vie explique pourquoi les aînés des petits-enfants portent souvent les prénoms de leurs grands-parents ; si ceux-ci sont encore en vie, ils sont choisis comme parrains et marraines des petits, pour bien renforcer, par la parenté dite « spirituelle », le lien privilégié qui les unit. Si ces premiers-nés décèdent précocement, leurs prénoms sont redonnés aux enfants suivants, pour que le précieux fil des prénoms, donc des générations, ne se perde pas. Ces enfants « bis » sont fréquents dans les familles d’autrefois, ce qui, à notre époque de triomphe de l’individualisme, n’en finit pas de nous étonner. Ainsi dans le recensement de Florence en 1470, un métayer déclare avoir sous son toit six garçons et deux filles ; il place en tête de ses enfants un petit Antonio de 3 ans, bien qu’il ne soit pas le plus âgé, et précise bien aux fonctionnaires du fisc qu’il ne faut pas le confondre avec un Antonio qui figurait dans le recensement précédent. Il a ce mot superbe à leur intention : « Cet Antonio-là, je l’ai refait. » Voilà clairement exprimé le sentiment que la lignée familiale et le remplacement des générations doivent se continuer, malgré les aléas de la démographie enfantine qui nécessitent souvent de s’y reprendre à plusieurs reprises. Il faut se garder de plaquer nos sentiments contemporains sur cette réalité ancienne : le retour insistant du même prénom, donné à plusieurs enfants successifs, n’est pas signe d’indifférence, mais vigilance quant à la survie de la lignée.

Les causes de la mort des petits enfants

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Elles sont multiples. Les démographes distinguent traditionnellement la mortalité endogène des premiers jours (due aux malformations congénitales et aux conséquences d’une naissance difficile) et la mortalité exogène des mois qui suivent (due à des circonstances extérieures, maladies, infections, épidémies).

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La mortalité endogène (qui correspond à peu près à la mortalité périnatale d’aujourd’hui) est très familière aux gens d’autrefois : en moyenne, jusqu’au début du xxe siècle, 25 % des décédés avant un an meurent à la naissance ou dans les jours qui suivent (aujourd’hui, ils ne sont plus que 0,2 %). Dans certains cas, cette mort est pressentie et attendue. Beaucoup de bébés malingres à la naissance (il y avait beaucoup de prématurés autrefois, et pas de couveuses pour les sauver avant le xxe siècle) sont considérés comme perdus. Le destin des plus faibles est de mourir. Les parents savent dès la naissance que certains nouveau-nés ne vivront pas. En voici un exemple dans le Briançonnais, au début du xxe siècle : « […] le bébé était tout violacé, les jambes et les bras glacés, et il ne bougeait pratiquement pas. La matrone du pays dit encore : “Cette enfant n’a aucune circulation, il faut la baptiser tout de suite” […] ils la baptisèrent du nom de Jeanne. Le soir, l’état de la fillette ne s’améliora pas. Pour la réchauffer, Marie-Rose la prit avec elle dans le lit, et le lendemain, quand elle se réveilla, la gosse était morte [1][1] Émilie Carles, Une soupe aux herbes sauvages, Paris,.... »

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Remarquons que, même dans un cas aussi désespéré, les parents n’abandonnent pas le bébé : on court le baptiser, pour qu’il aille directement au paradis, s’il meurt ; et, en attendant, on fait tout pour le réchauffer, en le mettant dans le lit des parents, car la chaleur humaine, c’est la vie. Néanmoins cette préscience de la mort de l’enfant a été parfois démentie. Ainsi Victor Hugo, si chétif en naissant que l’accoucheur ne croyait pas qu’il pût vivre, est sauvé par les soins obstinés de sa mère qui l’allaite et le veille jour et nuit. Ou Chateaubriand qui, parvenu à un âge avancé, écrit au début des Mémoires d’Outre-Tombe : « J’étais presque mort quand je vins au jour. »

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Passé le cap des premiers jours, la mortalité exogène prend le sinistre relais : mauvaises digestions dues aux bouillies trop précoces ou aux diarrhées ; rhumes, catarrhes, bronchites et toux entraînées par le froid ; congestions cérébrales et convulsions ; maladies épidémiques : coqueluche, rougeole, variole (en septembre 1736, par exemple, la « petite vérole » tue cinq cents enfants dans la ville du Puy), diphtérie, choléra, typhoïde, méningites (qu’on ne sait ni diagnostiquer, ni soigner).

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Enfin, hier encore plus qu’aujourd’hui, on reste confondu par la fréquence des accidents domestiques, souvent fatals aux tout-petits.

Les réactions des parents et des proches

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Si certains parents sont effectivement fous de douleur à la mort de leur enfant, il reste que le décès des petits est un phénomène banal, dans l’ordre des choses. Les réactions des proches face à ces décès répétés ne peuvent être de même nature que dans notre monde où les enfants sont devenus rares, précieux et presque tous destinés à atteindre l’âge adulte.

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Les réactions sont très variables selon les familles et les époques. En général, les plus pauvres acceptent le deuil avec fatalisme : ils n’ont guère le temps de se lamenter et sont souvent soulagés d’avoir une bouche de moins à nourrir. On peut trouver des échos de cette insensibilité populaire dans certains proverbes : « De petit enfant, petit deuil » (Leroux de Lincy). « Toujours malade, il a le ver » (Artois). « Bel enfant jusqu’aux dents ». « Ne te vante pas d’avoir un fils, s’il n’a pas eu rougeole ou variole » (Corse). Pour les classes plus aisées, il est aussi facile d’accumuler les preuves de l’indifférence de certains parents. On connaît la phrase de Montaigne : « J’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice, non sans regrets, mais sans fâcherie. » Ou ce mot, rapporté par Mme de Sévigné, à propos d’une de ses amies après la mort de sa petite fille : « Elle est très affligée et dit que jamais elle n’en aura une si jolie [2][2] Tous ces exemples sont donnés par Philippe Ariès, L’enfant.... » Remarquons néanmoins que ces adultes ne sont pas totalement indifférents au sort des petits morts ; simplement, leur « regret » ou leur « affliction » nous paraissent aujourd’hui un peu légers.

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Pour insister sur la légèreté du deuil ressenti par certains parents, on peut aussi invoquer les témoignages des livres « de raison », ces livres de comptes que tiennent les pères de familles nobles ou bourgeoises, dans lesquels ils notent, à l’occasion, les naissances, mariages, décès et autres nouvelles familiales remarquables. Voici, par exemple, un extrait du livre de raison tenu pendant trois générations, au xvie siècle, par les pères d’une famille de parlementaires de Franche-Comté, les Froissard-Broissia : « 10 octobre 1539 : … et aux vendanges d’icelle année étant à Sellières retiré avec mon ménage pour faire vendange, ma dite fille (âgée de 4 mois) rendit son âme à Dieu, environ la minuit. Et auparavant avait été malade d’une fièvre, comme aussi avait été malade mon second fils Jean, ci-dessus nommé. Desquelles vendanges l’on fit tant de vin que l’on donnait la queue pour trois francs ; et étaient les vins fort verts ; et l’an précédent, 1538, les vignes avaient été universellement gelées, tellement que je ne fis pas une pinte de vin en toutes mes vignes [3][3] Cité par Jacques Gélis, Mireille Laget, Marie-France.... »

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Pour ce père du xvie siècle, si la mort de sa toute petite fille doit être notée, c’est parce qu’elle sera, peut-être, vite oubliée. La chose importante pour lui, en cet automne 1539, ce sont assurément les vendanges qui le préoccupent en tant que propriétaire de vignobles et dont il garde bon ou mauvais souvenir d’une année sur l’autre, plus que de ses enfants qui ne font que passer. La mort d’un enfant plus âgé est, semble-t-il, davantage ressentie : en 1597, le petit Jehan Froissard meurt à l’âge de 8 ans. Son père prend la peine de noter : « Et demeura la mère fort triste et affligée. »

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À partir des xviie et xviiie siècles, les réactions des parents de milieux aisés se font plus vives. Avec la nouvelle sensibilité romantique de la fin du xviiie siècle, se développe ce que Philippe Ariès a justement nommé le passage « de la mort de soi à la mort de toi ». Ce qui compte désormais, c’est d’apaiser le chagrin de ceux qui restent et dont la douleur peut se manifester dans de grands épanchements de sentiments. En témoigne, la douleur viscérale de la mère de George Sand en 1808, après l’enterrement de son bébé de 3 mois :

« Et maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre enfant ! Quelle terrible chose que d’ensevelir ainsi ce qu’on aime, et de se séparer pour toujours du corps d’un enfant qu’un instant auparavant on soignait et on caressait avec tant d’amour ! On vous l’ôte, on le cloue dans une bière, on le jette dans un trou, on le couvre de terre, comme si l’on craignait qu’il n’en sortît ! Ah ! c’est horrible, et je n’aurais jamais dû me laisser arracher ainsi mon enfant ; j’aurais dû le garder, le faire embaumer [4][4] George Sand, Histoire de ma vie, Paris, Le Livre de... ! »

Signification théologique de la mort du petit enfant

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Les croyances religieuses, unanimement partagées par l’ensemble de la population jusqu’au xixe siècle, permettent de donner, au-delà du chagrin bien réel, une signification positive à la perte d’un tout-petit. Si Dieu choisit parfois de reprendre l’enfant, dès l’âge le plus tendre (selon l’adage « Dieu l’a donné, Dieu l’a repris »), c’est paradoxalement pour son bien, parce qu’il veut en faire un saint. Les Évangiles, à plusieurs reprises, montrent que le Christ considère les petits comme des modèles de foi : « Quiconque n’accueille pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera pas » (Luc, 18, 17), ou « Laissez les enfants et ne les empêchez pas de venir vers moi ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le royaume des Cieux » (Matthieu, 19, 14). Marc (10, 16) est plus explicite encore, dans le geste de tendresse maternelle qu’il prête à Jésus : « Et, les serrant dans ses bras, il les bénissait en posant les mains sur eux. » Cette scène est parfois représentée dans les portraits de famille en Flandre et en Hollande au xviie siècle : il ne s’agit plus alors d’un épisode lointain de la vie du Christ, mais d’une scène contemporaine, où les deux parents présentent au Christ leurs enfants, vivants et morts. L’enfant baptisé qui meurt avant 7 ans (âge du discernement, ou âge « de raison », à partir duquel il peut avoir conscience de ses péchés) n’a pas encore péché ; il va donc directement au ciel, ce qui est pour lui une grande grâce, dans la mesure où, contrairement au lot commun des autres fidèles, il n’a pas besoin de séjourner un temps plus ou moins long au purgatoire avant d’être admis au paradis. On disait autrefois en Provence que le petit enfant mort est un « voleur de Paradis », puisqu’il y est arrivé sans avoir à combattre le péché. Devenu au ciel un ange proche de Dieu, il peut intercéder pour sa famille restée sur terre. C’est le sens du proverbe bavarois du xviiie siècle qui affirme que « Trois enfants morts au ciel ont une telle puissance que le salut du père et de la mère est assuré. » Ce rôle bénéfique joué par le petit mort monté au ciel explique aussi un autre sens de la pratique de redonner le prénom d’un bébé mort à l’enfant suivant. C’est une manière de placer le cadet sous la protection directe de l’aîné porteur du même prénom, qui, du ciel, peut lui envoyer toutes sortes de grâces.

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Pour bien marquer la sainteté du petit enfant, l’Église a développé une liturgie qui fait de la mort des petits baptisés un événement plutôt joyeux, en tout cas porteur d’espérance. Le rituel fait explicitement référence non pas au chagrin, mais à la fête : pas de noir, mais du blanc, dans les vêtements de l’enfant, les tentures de l’église, les cierges ; la couronne de fleurs placée sur la tête est symbolique : les roses rouges signifient le martyre, les lys blancs la pureté, les plantes aromatiques sont symboles d’immortalité ; pas de glas lugubre, mais des cloches joyeuses ; pas de prières d’intercession, ni de sacrifice offert, mais des chants d’action de grâces. Cette cérémonie de sépulture n’est pas une messe de funérailles. Puisque les petits sont déjà auprès de Dieu, l’Église interdit que l’on dise des messes pour le repos de leur âme, alors que cette pratique a été massivement encouragée pour les adultes.

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Comment étaient vécues de telles cérémonies ? La liturgie pouvait-elle atténuer le chagrin des proches ? Nous pouvons en avoir quelque idée d’après des témoignages d’autrefois qui sont pour le moins contrastés. Aux xvie et xviie siècles, il semble que certaines sépultures d’enfants aient été expédiées rapidement, sans qu’un prêtre ait même été appelé ; on se contentait de quelques prières dites par le maître d’école, en présence des seuls parrain et marraine. Plus que les parents, les parrain et marraine ont en effet un rôle précis à jouer au moment de la mort de leur filleul : dans toute l’Europe, ils se chargent de la toilette mortuaire et ils disposent autour du corps des fleurs ou des guirlandes de papier. Au xixe siècle, les enterrements d’enfants sont plus ritualisés : l’inhumation est souvent précédée d’une veillée au cours de laquelle le corps du tout-petit, paré des vêtements blancs et des fleurs dont parle la liturgie, est contemplé une dernière fois par toute la famille et le voisinage. Après un repas en famille, le petit cercueil est porté à l’église, puis au cimetière, par le parrain. Une fois que tous les rites ont été accomplis, la famille peut ressentir une certaine sérénité. Ainsi, à Evolène, dans les montagnes du Valais, au début du xxe siècle : « Quand un enfant nouveau-né, ou un très jeune enfant mourait, on était partagé entre deux sentiments : celui que l’enfant manquerait, ô combien, et le sentiment qu’il était à l’abri, au ciel… s’il avait été baptisé avant sa mort [5][5] Marie Métrailler, Marie-Madeleine Brumagne, La poudre.... »

Le baptême à tout prix

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Si la sérénité finit par gagner peu à peu les familles qui ont perdu un tout-petit après le baptême, il n’en est pas de même pour celles qui n’ont pas pu le baptiser. Sans baptême, les petits morts qui n’ont pas reçu de nom, ni de parents spirituels, ne sont intégrés ni à la communauté des morts ni à celle des vivants. Leur corps ne peut être enterré dans le cimetière paroissial en terre consacrée ; ils sont inhumés n’importe où, comme des animaux, au pire dans un champ où leur corps servira à « engraisser les choux », au mieux dans le jardin familial ou dans un coin non consacré du cimetière. Comme celles des disparus en mer, des suicidés et des assassinés, leurs âmes, insatisfaites, ne peuvent trouver de repos : elles errent autour des vivants qu’elles reviennent sans cesse tourmenter, particulièrement dans les lieux de marge, carrefours, lisières des forêts, bords des étangs, où elles peuvent égarer les voyageurs. On les aperçoit sous forme de feux follets, ou on les entend pousser des gémissements et des cris stridents : c’est la « musique des saints innocents », comme disent certaines croyances paysannes.

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Cette croyance est très ancienne, puisque déjà dans l’Antiquité, les Grecs pensaient que les enfants mort-nés sont condamnés à errer cent ans avant d’avoir le droit de franchir le fleuve Achéron. Dans l’Allemagne du Haut Moyen Âge, pourtant christianisée, Burchard de Worms atteste, vers 1010, l’existence de pratiques très violentes à l’égard des corps des nouveau-nés morts sans baptême : ils sont fixés au sol par un pieu qui les transperce, afin qu’ils ne puissent faire de mal aux vivants. Dès les xiie et xiiie siècles, l’Église, dans le souci de lutter contre ces pratiques magiques, a pourtant inventé pour les âmes des nourrissons non baptisés un lieu intermédiaire, le Limbe des enfants, où les petites âmes ne souffrent pas, mais où elles ne connaissent pas non plus la félicité du paradis. Malgré les efforts des théologiens pour populariser le Limbe, ce lieu théologique neutre n’a jamais été considéré comme acceptable par les parents. À la différence du purgatoire, « inventé » lui aussi à la même époque pour les adultes morts sans avoir eu le temps de faire totalement pénitence, et qui a eu un immense succès, le Limbe des enfants n’a jamais été une croyance intériorisée par les fidèles et de nature à apaiser les angoisses des parents [6][6] Didier Lett, « Faire le deuil d’un enfant mort sans.... Il est probable que les parents ne supportaient pas l’idée que leur enfant dans le Limbe n’était pas pleinement heureux ; ils souffraient aussi de savoir que, jamais dans l’au-delà, ils ne le reverraient, puisque le Limbe ne communique ni avec le purgatoire, ni avec le paradis.

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Le seul recours autorisé par l’Église pour les parents désemparés est alors de porter le nouveau-né décédé dans un sanctuaire « à répit », où on demande la grâce qu’il revive un court instant, afin de le baptiser. Après quoi, apaisé, il peut mourir pour de bon. Les sanctuaires à répit sont des lieux bien connus des fidèles et très fréquentés du xive jusqu’au xixe siècle. Ils sont très souvent dédiés à la Vierge, et on y vient aussi pour obtenir une grossesse ou pour guérir un enfant rachitique. Quand on y porte l’enfant mort, on le pose sur la pierre froide d’un des autels, spécialisé dans le « répit », autour duquel on fait brûler des cierges. Les assistants (la famille, des fidèles de passage, le clergé du lieu) prient à voix haute, souvent de longues heures, et implorent la grâce que le bébé revive quelques instants, le temps de recevoir le baptême. Souvent le « répit » miraculeux a lieu : l’enfant se met à tressaillir, ou sa peau redevient rose, ou bien une larme, une goutte de sang ou de sueur apparaissent sur son visage. Le prêtre du lieu, appelé à la hâte, baptise l’enfant qui peut alors mourir à nouveau, à la satisfaction de tous.

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Jusqu’au début du xxe siècle, les sanctuaires à répit ont été nombreux en Europe [7][7] J. Gélis, L’Arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident.... Voici par exemple, en Suisse, dans la vallée du Rhône, l’ermitage de Longeborgne, où les montagnards du Valais venaient encore, au début du xxe siècle, implorer un ultime miracle : « Quand un enfant mourait sans avoir reçu le baptême, ce qui était un drame pour les parents, on descendait le corps à Longeborgne. On le posait sur l’autel ; on faisait dire une messe. Le petit défunt alors se ranimait, le temps de lui donner le sacrement et mourait ensuite, de sa belle mort, comme on dit. On était sûr qu’il allait tout droit au paradis. »

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Mais si le sanctuaire était trop loin, il y avait, ici et là, des répits plus « sauvages », dont se souviennent encore les vieux du village et qui n’étaient pas moins efficaces : « Pas très loin d’ici, il y avait un endroit qu’on appelle le mayen du Plan. On y voyait une croix à côté d’un vieux four à pain qui a été démoli. On y portait également les enfants morts sans baptême [8][8] M. Métrailler, M. Brumagne, op. cit., p. 70.. »

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Notons, à propos de ce dernier exemple, la symbolique du four à pain : par sa forme et par sa fonction, il évoque le ventre maternel qui, dans les anciennes traditions, « cuit » l’enfant pendant la grossesse ; par son feu, il doit redonner au nouveau-né un peu de chaleur vitale, achever de le « cuire » en quelque sorte, le temps que s’accomplisse le rite du baptême. D’autres formes « sauvages » de répits consistaient parfois à enterrer le nouveau-né sous une des gouttières de l’église, de manière à ce que, constamment lavé par l’eau ruisselant du bâtiment sacré, il finisse par obtenir des grâces analogues à celles du baptême.

Garder le souvenir de l’enfant mort

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Dès les xve et xvie siècles, on voit apparaître dans certaines grandes familles d’Allemagne ou des Flandres, la volonté nouvelle de garder le souvenir des petits morts. Quand un chef de famille offre un retable à un couvent ou à une église, il fait souvent représenter au centre une scène sacrée (Nativité, Résurrection…) et sur les côtés sa famille : lui et ses garçons à gauche (donc à droite de la figure sacrée), sa femme et ses filles à droite, et les petits morts sur le devant. Holbein et Cranach, notamment, ont peint de nombreuses commandes de ce type.

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La représentation de la figure du donateur dans une scène sacrée n’est pas nouvelle ; ce qui l’est, c’est la volonté d’inclure dans la représentation de la famille les enfants morts, même les plus précocement disparus. Dans les milieux plus humbles, ce sont les ex-voto qui donnent les représentations les plus complètes des familles : ces peintures populaires souvent naïves, offertes aux sanctuaires pour remercier d’une protection ou obtenir une grâce, montrent fréquemment des familles rassemblées au grand complet ; ici encore les petits morts en maillot (souvent très nombreux et asexués) sont sur le devant de la scène.

Cranach le Jeune, La Résurrection du Christ (tableau offert par la famille du juriste Badehorn à une des églises de Leipzig en 1557)

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On peut interpréter ces alignements répétés de nourrissons morts de deux manières. Ils expriment la volonté de se souvenir de tous les enfants, même de ceux dont la vie a été particulièrement brève, un peu à la manière d’un livret de famille. Mais surtout, et de manière paradoxale pour nous, ces petits morts sont comme un tribut payé par avance au ciel : une famille qui a perdu beaucoup de nourrissons attend du ciel des grâces particulières en raison de sa contribution élevée à la formation de la cour céleste. Au total, ce qui frappe dans ces représentations, savantes ou populaires des familles, c’est la volonté de ne pas séparer les vivants et les morts ; le lien est maintenu grâce à la peinture, mais surtout grâce aux prières qui circulent entre les parents et les enfants montés au ciel. Ce mélange des vivants et des morts est un trait de sensibilité ancien qui disparaît dans les ex-voto plus tardifs. Comme le dit Philippe Ariès, au xixe siècle, « la sensibilité du temps ne supportait plus d’associer la gratitude des survivants au regret des disparus ».

Ex-voto autrichien avec une famille en prière, présentant trois nourrissons morts (1769)

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Une des plus étonnantes peintures de famille avec petits morts a été peinte par un anonyme hollandais en 1638, à Enkhuisen, pour la famille de l’armateur Jan Gerritz Pan. Le père et la mère sont assis derrière leurs onze enfants : les deux seuls survivants sont debout sur les côtés ; sur le devant, se trouvent trois berceaux d’osier, surchargés chacun de trois bébés morts ; parmi les neuf petits morts, seuls trois ont les yeux ouverts ; les six autres ont les yeux fermés, ce qui signifie qu’ils étaient mort-nés. Ce tableau, étrange par sa mise en scène et par son réalisme, montre à la fois la grande tristesse des parents d’avoir à porter le deuil de tant de petits morts, mais aussi leur sérénité de les savoir au paradis. Dans d’autres portraits de familles néerlandaises du xviie siècle, on retrouve cette perception des bienfaits des « petits anges » sous une forme allégorique. Ainsi en 1652, la famille van den Kerckhoven, peinte par Jan Mijtens, représente le père et la mère avec leurs quinze enfants : dix sont bien vivants et sourient aux côtés de leurs parents, mais cinq sont morts et sont devenus des anges qui volètent dans le ciel au dessus de la famille.

La famille de l’armateur Jan Gerritz. Pan à Enkhuisen en Hollande (peinture anonyme, 1638)

Les représentations de l’enfant sur son lit de mort

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En opposition avec nos réticences actuelles, les représentations de l’enfant sur son lit de mort étaient relativement fréquentes autrefois. Pour bien les comprendre, il faut faire référence aux croyances religieuses que nous venons d’exposer et au rôle bénéfique des petits anges. Les peintures mortuaires les plus précoces ont été faites chez les notables des pays du nord. On trouve ainsi, dans les musées de Belgique et des Pays-Bas, plus d’une trentaine de portraits d’enfants morts datant des xvie et xviie siècles : fleurs et feuillages qui les entourent fréquemment ont une signification symbolique (pureté, immortalité), mais aussi, dans les mentalités populaires, une fonction prophylactique, pour écarter les mauvais esprits. Garçons et filles semblent également représentés, même s’il n’est pas toujours évident de savoir le sexe d’un enfant resté souvent anonyme. Quand l’âge du petit mort est connu, il est souvent très jeune, âgé de quelques semaines ou mois, ce qui montre que, même tout-petit, il était cher à ses parents et digne d’être représenté par un peintre venu spécialement à leur domicile.

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En 1633, à Amsterdam, le peintre Gerard Ter Borch, dessine sa petite fille Cathrina, morte à 2 mois et demi : couchée dans son cercueil, la fillette tient dans sa main une branche de romarin. Ailleurs, dans l’Europe du sud, les peintures d’enfants morts sont moins fréquentes. Sauf en Espagne, où il est probable qu’a dû jouer l’influence des Flandres, alors sous domination espagnole. La famille royale espagnole fait ainsi peindre en mars 1603, par le peintre de la cour, Pantoja de la Cruz, la petite infante Maria, deuxième fille du roi Philippe III, morte à l’âge d’1 mois : la petite fille est représentée les yeux fermés, couchée dans un cercueil de velours cramoisi, bordé d’or, une guirlande de fleurs autour de la tête, une croix entre les mains, revêtue de l’habit monastique blanc et noir de l’ordre de l’Immaculée Conception [9][9] Ce tableau est reproduit par Lorne Campbell, Portraits.... Par sa mort précoce, la petite fille est toute proche de la Vierge, dont elle porte la « livrée », et sa couronne de fleurs signale qu’elle est déjà admise parmi les bienheureux.

Dessin par le peintre Gerard Ter Borch de sa fille Cathrina, morte à deux mois et demi (Amsterdam, 1633)

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Si les peintures d’enfants morts semblent avoir reculé dans l’Europe du xviiie siècle, elles connaissent au xixe siècle une nouvelle vigueur. La cour d’Espagne a conservé l’habitude de faire peindre ses petits morts. Le 12 juillet 1850, le premier-né de la reine Isabelle II, l’infant Fernando, meurt après avoir vécu une heure. Ici encore, la reine convoque le peintre de la cour et lui fait peindre le bébé, non pas dans son cercueil, mais sur un lit d’apparat, en robe princière, sans fleurs, les yeux fermés [10][10] Ce tableau est reproduit par Luis Cortes Echanove,....

Juan Pantoja de la Cruz, Portrait de l’infante Maria, morte à un mois, dans son cercueil (Madrid, 1603)

Photographier l’enfant mort

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À partir des années 1840, avec l’invention de la photographie, il devient courant de garder le souvenir des décédés sur leur lit de mort. Dans les villes et dans les villages, des photographes plus ou moins spécialisés se rendent au chevet des morts pour les photographier [11][11] C’est le cas par exemple de Léon Aymonier, pharmacien.... Certaines photos serviront par la suite de support à un portrait peint de manière plus élaborée. Les petits morts sont particulièrement photographiés, car la photo sera souvent l’unique image que la famille gardera d’un tout-petit, dont on n’avait pas encore de portrait. Beaucoup de familles populaires font venir le photographe à cette unique occasion. Ces photos sont préparées par une mise en scène, dans laquelle les parrains et marraines jouent un rôle central : l’enfant est lavé, coiffé, habillé de beaux habits (robe de baptême ou robe souvent confectionnée pour l’occasion).

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Comme la petite infante des débuts du xviie siècle, il est toujours couronné de fleurs, soit fraîches, soit en papier, ou encore de la couronne de mariée de la mère ; il porte souvent un bouquet ou un chapelet entre ses mains. Certaines de ces photos, où les petits ont les yeux fermés, sont clairement des photos mortuaires.

Photographie d’un nourrisson sur son lit de mort dans le Valais (Suisse), vers 1920-1930

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D’autres, particulièrement poignantes, les montrent les yeux ouverts, parfois dans les bras de leurs parents, parfois assis sur des coussins ou sur un fauteuil, de manière à entretenir l’illusion de la vie : ils ont presque l’air de vivre encore. Certaines photos sont entourées d’une guirlande faite des cheveux du petit mort, ultime trace d’un être éphémère, dont on veut à tout prix garder le souvenir. Ces photos sont ensuite exposées en évidence, pendant de longues années, soit sur le buffet de la pièce commune, soit dans un lieu plus intime comme la chambre des parents. D’autres sont aussi parfois scellées sur la tombe du petit disparu. Elles sont le témoignage irréfutable qu’il y a bien eu conception, gestation, naissance et vie, même très brève, d’un enfant, qui a le droit d’être pleuré par les vivants et d’être accompagné dans la mort par un vrai rituel.

Photographie d’une mère devant le corps paré de son enfant mort (Mexique, début du xxe siècle)

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N’oublions pas que cette pratique de photographier les morts, qui nous semble aujourd’hui si « macabre », a duré jusque dans les années 1950. Elle a été remise à l’honneur récemment dans certaines maternités, pour que les parents endeuillés par une mort périnatale puissent garder un souvenir de leur tout-petit [12][12] Maryse Dumoulin et Anne-Sylvie Valat, « L’enfant décédé....

Un tombeau pour l’enfant

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Dans l’Antiquité déjà, il existe de nombreuses tombes d’enfants, bien individualisées, certaines avec des épitaphes, très émouvantes, même si elles sont parfois inspirées des lieux communs de la poésie de l’époque. On se donne la peine de les composer et de les faire graver, comme pour ce petit bébé, mort à la fin de l’Empire romain : « Voici qu’il faut déplorer une toute petite fille, toute douce. Il aurait mieux valu ne pas venir au monde, si, toi qui serais devenue si charmante, tu avais pour destinée dès ta naissance, de retourner vite d’où tu étais venue et d’être une cause de deuil pour tes parents. Elle a vécu 6 mois et 8 jours ; rose, elle a fleuri et fané dans le même temps [13][13] Jean-Pierre Néraudau, Être enfant à Rome, Paris, Les.... »

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Ces épitaphes antiques sont toujours très tristes. Car la douleur de parents n’est guère apaisée par les croyances religieuses : la mort des enfants est qualifiée d’« âpre » (acerba), comme pour un fruit qui n’a pas eu le temps de mûrir. C’est une rupture de l’ordre naturel et en conséquence, les petits n’ont pas droit au bonheur du séjour aux Champs-Élysées. Ils sont relégués dans un lieu intermédiaire de plaintes. C’est là qu’Énée, le héros du poème de Virgile les rencontre quand il descend aux Enfers : « Tout d’abord, il entend des voix et un immense vagissement, les âmes des enfants qui pleurent, de ces petits êtres qui ne connurent pas la douceur de vivre, et qu’un jour de malheur arracha, au seuil même de l’existence, du sein de leur mère pour les plonger dans la nuit précoce du tombeau. »

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Le christianisme, avec la croyance au paradis et à la résurrection des morts, a donné d’autres perspectives à la vie dans l’au-delà et permis sans doute d’atténuer en partie la douleur des parents. Au Moyen Âge, en même temps que changent les croyances religieuses, les pratiques funéraires se modifient complètement. Les tombes d’enfants disparaissent et avec elles, les épitaphes. Même les adultes n’ont plus de tombes individuelles : on prête désormais peu d’attention à l’endroit où sont enterrés les corps, sauf pour les élites qui sont inhumées dans les églises, ad sanctos, au plus près des reliques des saints et de leurs mérites. Jusqu’au xviiie siècle, les corps des enfants n’ont jamais droit aux églises, même dans les familles de notables. À partir du xixe siècle, on individualise les tombes, surtout celles des enfants ; on les fleurit, on y revient volontiers pour se souvenir ou pour méditer.

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Dans les cimetières, les fleurs sont le premier ornement des tombes d’enfants : elles sont belles comme les enfants, mais elles ne durent pas longtemps ; leur fragilité éphémère est particulièrement adaptée à la symbolique de la trop courte vie enfantine. Il y a des décorations plus durables et non moins fortes dans leur symbolisme : ainsi, les colonnes de marbre blanc, brisées à mi-hauteur, font référence à la fois à la couleur de l’innocence et au cours d’une vie trop tôt interrompue. Mais le thème le plus fréquent est celui de l’ange, souvent représenté en pied. Ainsi, le grand-père du petit Léopold Hugo se préoccupe très vite d’orner la petite tombe : « Si tu pouvais trouver, de hasard, un petit ange en pied et en marbre, tu m’en aviserais… »

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D’autres tombes sont plus ambitieuses : les parents ont demandé au sculpteur de représenter l’enfant comme s’il était encore en vie. S’il est petit, l’enfant est dans son berceau : il semble dormir paisiblement. Plus grand, il est debout, dans ses vêtements de tous les jours, dans une pose familière. Il semble attendre le visiteur. Comme le dit Philippe Ariès, « les enfants ont été les premiers bénéficiaires de la nouvelle volonté de conservation – du moins par l’image et le souvenir – qui s’affirme à partir de la fin du xviiie siècle et culmine au milieu du xixe siècle, en particulier dans la statuaire funéraire des cimetières [14][14] Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, Paris,... ».

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À défaut d’une statue de marbre, on peut faire graver une épitaphe. Au xixe siècle, les épitaphes deviennent extrêmement nombreuses, voire bavardes. Ces morceaux de prose ou de poésie disent bien la douleur des parents, associée à la figure consolatrice de l’ange. En voici un exemple, relevé dans la crypte de l’église San Miniato de Florence : « Ici repose Jean B. W…, enfant premier né enlevé à ses parents éplorés le 25 juillet 1862 à l’âge de 14 mois. Les anges nous l’avaient prêté, ils l’ont rappelé à eux plein de force et souriant à la vie. Dieu reçoive en son sein cette chère petite âme, notre joie – un instant – notre douleur toujours. »

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Comme le dit encore Philippe Ariès : « La mort de l’enfant est devenue, dans les bourgeoisies du xixe siècle, la moins tolérable des morts. »

Conclusion

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Aujourd’hui, la mortalité infantile a considérablement reculé. La baisse des taux s’amorce à partir de 1750 : de 350 ‰ dans les années 1690-1719, on passe à 263 ‰ dans les années 1750-1779. C’est un tout petit gain, mais il est contemporain de la « découverte de l’enfance » au xviiie siècle, mise en évidence par Philippe Ariès. La baisse s’accentue au xixe siècle, irrégulièrement d’abord, avec les effets de la vaccination antivariolique (découverte par Jenner en 1796), puis très fortement après 1880, avec la diffusion des autres vaccins et de l’hygiène pastorienne : en 1913, le taux de mortalité infantile descend à 126 ‰ ; mais en 1945, il est encore de 110 ‰, et de 52 ‰ en 1950. En 2003, il est descendu à 4,1 ‰, ce qui place la France dans le peloton de tête des pays développés. N’oublions pas cependant que bien des pays du tiers monde ont encore aujourd’hui des taux de mortalité infantile proches de ceux de la France des xviiie et xixe siècles.

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Ces nouvelles conditions démographiques apportent un changement conséquent dans notre manière de considérer le petit enfant. Si, autrefois, les enfants naissaient et mouraient en grand nombre, aujourd’hui, ils sont devenus rares (la contraception a gagné du terrain, dans notre pays dès le xviiie siècle, au fur et à mesure que baissait la mortalité infantile) et ne meurent pratiquement plus en bas âge. C’est une des grandes révolutions silencieuses des xixe et xxe siècles, dont nous n’avons pas fini de mesurer la portée. Aujourd’hui, c’est un scandale de voir mourir un petit enfant, souvent désiré et programmé, alors que cela a longtemps été la règle commune, pour les riches comme pour les pauvres. Autrefois ces morts si fréquentes étaient entourées de rituels qui pouvait apaiser la douleur des parents. Aujourd’hui, elles échappent souvent à toute ritualisation et font partie de l’inacceptable, de l’indicible, du scandaleux. L’histoire de ces rituels souvent oubliés peut peut-être permettre aux parents et aux soignants qui vivent un deuil d’enfant aujourd’hui de se situer dans une continuité et de ritualiser à leur tour, à leur manière, la mort du tout-petit, pour que son départ prématuré laisse place à l’apaisement et que soient construits en même temps des remparts contre l’oubli.


Biblio

  • Aries, Philippe. 1960. L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, et Le Seuil, 1973.
  • Aries, Philippe. 1977. L’homme devant la mort, Paris, Le Seuil.
  • Aries, Philippe. 1983. Images de l’homme devant la mort, Paris, Le Seuil.
  • Le Dernier portrait, catalogue de l’exposition du Musée d’Orsay, rmn, 2002.
  • « Les Deuils d’enfants de la conception à la naissance », Études sur la mort, n° 119, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2001.
  • Gelis, Jacques. 1984. L’arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident moderne, Paris, Fayard.
  • Gelis, Jacques. 1988. La sage-femme ou le médecin. Une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard.
  • Gelis, Jacques ; Laget, Mireille ; Morel, Marie-France. 1978. Entrer dans la vie. Naissances et enfances dans la France traditionnelle, Paris, Gallimard, Archives.
  • Le Grand-Sébille, Catherine ; Morel, Marie-France ; Zonabend, Françoise (dir.). 1998. Le fœtus, le nourrisson et la mort, Paris, L’Harmattan.
  • Lett, Didier. 1995. « Faire le deuil d’un enfant mort sans baptême au Moyen Âge : la naissance du Limbe pour enfants aux xiie-xiiie siècles », Devenir, 7/1.
  • Lett, Didier. 1997. L’enfant des miracles. Enfance et société au Moyen Âge (xiie-xiiie siècles), Paris, Aubier.
  • Loux, Françoise. 1978. Le jeune enfant et son corps dans la médecine traditionnelle, Paris, Flammarion.
  • Loux, Françoise ; Richard, Philippe. 1978. Sagesses du corps. La santé et la maladie dans les proverbes français, Paris, Maisonneuve.
  • Neraudau, Jean-Pierre. 1984. Être enfant à Rome, Paris, Les Belles Lettres.
  • Vovelle, Michel. 1974. Mourir autrefois. Attitudes collectives devant la mort aux xviie et xviiie siècles, Paris, Gallimard, Archives.
  • Vovelle, Michel. 1983. La mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard.

Notes

[*]

Marie-France Morel, historienne.

[1]

Émilie Carles, Une soupe aux herbes sauvages, Paris, Simoën, 1977, p. 150.

[2]

Tous ces exemples sont donnés par Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960 et Le Seuil, 1973, p. 29.

[3]

Cité par Jacques Gélis, Mireille Laget, Marie-France Morel, Entrer dans la vie. Naissances en enfances dans la France traditionnelle, Paris, Gallimard, Archives, 1978, p. 193-194.

[4]

George Sand, Histoire de ma vie, Paris, Le Livre de Poche, 2004, p. 178.

[5]

Marie Métrailler, Marie-Madeleine Brumagne, La poudre de sourire, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1989, p. 192-193.

[6]

Didier Lett, « Faire le deuil d’un enfant mort sans baptême aux xiie-xiiie siècles : la naissance du Limbe des enfants », Devenir, vol. 7, 1995, n° 1 et, du même auteur, L’enfant des miracles. Enfance et société au Moyen Âge (xiie-xiiie siècle), Paris, Aubier, 1997, p. 214-218.

[7]

J. Gélis, L’Arbre et le fruit. La naissance dans l’Occident moderne, Paris, Fayard, 1984, p. 509-520.

[8]

M. Métrailler, M. Brumagne, op. cit., p. 70.

[9]

Ce tableau est reproduit par Lorne Campbell, Portraits de la Renaissance, Paris, Hazan, 1991, p. 166.

[10]

Ce tableau est reproduit par Luis Cortes Echanove, Nacimiento y crianza de personas reales en la corte de España (1566-1886), Madrid, Consejo Superior de Investigationes Cientificas, 1958, Lamina XIII & XVIII.

[11]

C’est le cas par exemple de Léon Aymonier, pharmacien au Chatelard en Savoie au début du xxe siècle, dont les clichés ont fait l’objet d’une exposition en 1981, avec un catalogue publié à Seyssel chez Champ Vallon. Cf. aussi le catalogue de l’exposition du Musée d’Orsay, Le Dernier portrait, rmn, 2002.

[12]

Maryse Dumoulin et Anne-Sylvie Valat, « L’enfant décédé en maternité. Un rituel réinventé », dans Catherine Le Grand-Sébille, Marie-France Morel, Françoise Zonabend (sous la direction de), Le fœtus, le nourrisson et la mort, Paris, L’Harmattan, 1998.

[13]

Jean-Pierre Néraudau, Être enfant à Rome, Paris, Les Belles-Lettres, 1984, p. 380.

[14]

Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, Paris, Le Seuil, 1983, p. 253.

Plan de l'article

  1. Omniprésence de la mortalité infantile
  2. Les causes de la mort des petits enfants
  3. Les réactions des parents et des proches
  4. Signification théologique de la mort du petit enfant
  5. Le baptême à tout prix
  6. Garder le souvenir de l’enfant mort
  7. Les représentations de l’enfant sur son lit de mort
  8. Photographier l’enfant mort
  9. Un tombeau pour l’enfant
  10. Conclusion

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