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1Coparentalité signifie partage de la parentalité. Elle s’applique aux couples divorcés ou séparés, pour signifier le maintien du lien parental malgré la séparation conjugale. Elle s’étend également dans une acception plus large à des couples non séparés pour signifier la responsabilité égalitaire/complémentaire père/mère qu’ils exercent à l’égard de leur(s) enfant(s).

2Dans le cas de l’homoparentalité, la coparentalité est un mode d’accès particulier des personnes homosexuelles à une fonction parentale. Elle se distingue des autres modes d’accès comme l’adoption ou le recours aux procréations médicalement assistées (le recours à la gestation pour autrui dans le cas masculin). Pour les hommes gay en France, la coparentalité est le mode d’accès privilégié. Dans l’étude [1] qualitative que j’ai conduite auprès des pères gay, elle concerne 80 % des situations homoparentales et implique 11 familles, 18 hommes et 15 enfants. Le plus souvent quatre adultes sont impliqués dans le projet.

3Martine Gross définit la coparentalité comme telle :

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« Il s’agit d’une situation où un homme et une femme sans vie de couple se lient pour concevoir et élever un ou plusieurs enfants. En souhaitant devenir parents, ils constituent de toutes pièces une famille “composée”. Il peut y avoir deux à quatre personnes autour du berceau de l’enfant : une mère lesbienne et un père gay, parents biologiques et légaux, et leurs éventuels compagne et compagnon respectifs, qui peuvent aussi se comporter comme parents. Ces derniers sont désignés par l’expression “parents sociaux” ou par le terme “coparents” [2]. »

5La coparentalité concerne donc les parents biologiques mais parfois, par extension, les « parents sociaux », compagne de la mère et compagnon du père.

6La polysémie du terme est en fait assez révélatrice des enjeux qui gravitent autour de l’association/dissociation, liaisons/déliaisons du registre parental et conjugal, et des risques alors présents d’inégalités entre les parents selon leur statut (parents biologiques et légaux/parents sociaux) ou selon leur sexe (père/mère). Ces familles « composées » vivent une situation assez analogue à celle des familles recomposées.

7Dans le contexte homoparental, comme dans le contexte hétéroparental, la position des pères est généralement plus fragile que celle des mères. Cette dissymétrie est particulièrement accentuée dans la périnatalité. La grossesse, la naissance, l’allaitement sont des facteurs qui entraînent de fait une prévalence maternelle, confortée culturellement et intériorisée psychologiquement par les sujets. La structure sociale, les normes des institutions, les représentations sociales héritées reconnaissent davantage une fonction au père lorsque l’enfant a grandi. Les pères commencent juste à être reconnus sur le plan institutionnel par le livret de paternité et par le congé de paternité. Les pratiques paternelles interviennent secondairement aux pratiques maternelles, et parfois seulement par délégation des femmes. Elles ne permettent donc pas un éveil paternel précoce. Il faudra plusieurs générations encore pour espérer un changement conséquent.

8Dans le cas des pères en coparentalité, un certain affranchissement de ce modèle avait dû s’opérer du fait de l’intensité de leur désir d’enfant, de leur mise en cause des modèles familiaux traditionnels et de leur volonté de se réaliser comme père. D’un autre côté, l’absence de relation affective avec la mère de l’enfant peut être davantage sujette à son exclusion. À la différence des couples séparés, les coparents homoparentaux conviennent généralement à l’avance des conditions de vie et des règles d’éducation de l’enfant. Des chartes existent pour tenter d’anticiper les éventuelles difficultés à venir, notamment en matière de résidence de l’enfant. Certains imaginent des lieux nettement différenciés quand d’autres projettent une proximité de vie. Certains aspirent à une résidence alternée quand d’autres estiment devoir bénéficier de la résidence principale. Entre désirs et réalité, le fossé devient parfois un gouffre.

Les projets de coparentalité

9Avant toute conception, le projet est élaboré entre futurs partenaires parentaux : petites annonces, rencontres, anciennes amitiés…, les coparents se connaissent ou apprennent à se connaître avant d’envisager ce mode d’accès à la parentalité. Il s’agit d’un projet réfléchi, calculé qui a donné lieu à tout un itinéraire qu’il serait trop long de retracer ici. Cependant, suite aux premières expériences, les projets de coparentalité peuvent être catégorisés en trois types de situation, du côté des pères :

  • ceux qui accordent psychiquement une prévalence maternelle et conviennent que l’enfant réside principalement chez la mère ;
  • ceux qui revendiquent une égalité parentale et exigent dès le plus jeune âge la résidence alternée de l’enfant ;
  • ceux qui envisagent que, dans un premier temps, l’enfant résidera principalement chez sa mère et que, dans un deuxième temps, leur implication se développera à un rythme qui reste à définir.
Les coparents imaginent aussi des modèles de coparentalité différents selon les choix envisagés : le modèle exclusif accordant une priorité aux parents biologiques, où l’entente parentale prime sur la dimension conjugale ; le modèle bipolaire met l’accent sur la différenciation des lieux de vie et des conditions d’éducation de l’enfant, l’exercice parental s’effectue d’abord dans chaque sphère conjugale ; le modèle intégratif envisage une coparentalité partagée et une proximité de lieu de vie entre le couple gay et le couple lesbien, favorisant ainsi la circulation de l’enfant entre ses unités de vie.

10Pour concevoir l’enfant, les coparents utilisent la méthode dite « artisanale » qui constitue une forme de procréation artificielle, en principe, sans assistance médicale. Les pères ont tous donné à cette conception quelques éléments montrant qu’ils mobilisent des représentations, des peurs et des fantasmes. Chaque histoire fait appel à un scénario « artisanal » – contraire à « la série » industrielle, soit « fait avec des moyens rudimentaires [3] » – qui combine des éléments traditionnels de la procréation (amour/nature) aménagés avec les techniques artificielles et médicales de notre modernité.

11Dans les cas de coparentalité, la grossesse révèle rapidement les places. La mère apprend la première qu’elle est enceinte. Selon l’ordre des interlocuteurs informés, elle signifie implicitement une forme de hiérarchie dans les personnes qu’elle considère comme les plus concernées, le père ou sa partenaire. La partenaire conjugale ou l’allié parental sont implicitement dans une rivalité de place. Autant l’insémination mettait nécessairement d’abord en jeu la future mère et le futur père, autant le temps de la grossesse appartient de manière privilégiée au couple lesbien.

12Le contexte homoparental ne permet généralement pas une rencontre quotidienne du père avec la future mère. La sexualité des intéressés rend parfois difficile un contact physique entre le père et la mère, notamment en présence de la compagne de la mère, comme toucher le ventre. Du fait de la présence du fœtus dans le ventre de la mère, le père peut être mis à distance de son enfant. Certains gay disent vivre une grossesse par procuration et regretter ainsi d’être tenus écartés. Le plus souvent, ils sont cependant impliqués lors des examens médicaux, des échographies, voire des cours d’haptonomie. La grossesse réveille aussi des points restés litigieux lors du projet. C’est le moment où le père a le moins de prise et de pouvoir. Lui-même a souvent intériorisé sa position secondaire dans cette période et il ne sait plus comment se situer. Il envie parfois la position de la compagne de la mère qui bénéficie d’une proximité avec l’enfant. Certains points, sans rapport apparent avec les conditions de la grossesse, sont même alors remis en cause : le choix du nom, du prénom, les conditions de reconnaissance de l’enfant…

13Le nom et le prénom sont des organisateurs du lien qui se tisse avec le futur enfant. Dans le cas de l’homoparentalité, peut-être encore plus que dans le cas de l’hétéroparentalité, le temps de la grossesse s’avère comme un temps qui préfigure et détermine l’organisation coparentale, les modes de régulation entre le père, la mère, l’enfant et les autres personnes associées. Il sert de transition entre le projet élaboré avant la conception et l’arrivée de l’enfant. Les obstacles supplémentaires liés à l’homosexualité des parents et à leur investissement dans un lien conjugal, faute d’être élucidés de part et d’autre, peuvent provoquer l’impasse d’un processus de paternalisation. La grossesse, qui focalise l’attention sur la mère, masque les processus qui s’opèrent du côté paternel. Il appartient aux parents, et particulièrement aux mères, de permettre aux pères de construire leur lien à l’enfant. Les pères gay montrent, à l’image des autres pères, qu’ils ne se sont pas totalement émancipés des modèles de genre. Certains y parviennent tandis que d’autres expriment leur frustration et rencontrent alors des difficultés à s’épanouir et à conquérir pleinement leur paternité.

14Les neuf mois de grossesse laissent au second plan la question de la résidence de l’enfant. Cette question ne se pose pas puisque l’enfant réside naturellement chez sa mère, mais cette période est révélatrice de la place qui sera accordée au père. Elle met à l’épreuve, à travers les premières décisions prises pour l’enfant à naître, le projet initial tel qu’il avait été envisagé.

Place des pères et résidence de l’enfant après la naissance

15Après la naissance, l’allaitement prolonge le maintien d’un lien privilégié de l’enfant avec la mère. Outre les vertus qu’on lui accorde aujourd’hui, il sert de justification à l’inégalité parentale dans les premiers mois. Cette période crée un attachement parent-enfant et construit le lien filial et parental. Pour cette raison, la maternalité précède souvent la paternalité. Ce décalage temporel, s’il est bien vécu dans certaines situations, provoque parfois des frustrations chez les pères qui se sentent remis en cause dans leurs compétences parentales, parfois sous le regard ou dans le discours des mères.

16Alors que les compétences maternelles apparaissent comme naturelles et évidentes, les pères ont souvent le sentiment de devoir faire la démonstration et d’établir la preuve de leurs propres compétences. Ils sont soumis à l’expertise maternelle et ont l’obligation de se conformer parfois à certaines prescriptions. Bien que les études récentes de Jean Le Camus ou de Chantal Zaouche-Gaudron montrent une différenciation des pratiques maternelles et paternelles, ces auteurs n’observent aucune prévalence des unes par rapport aux autres. Il apparaît cependant important de tenir compte des besoins de l’enfant et des rythmes spécifiques à cet âge. Les attitudes parentales sexuées stimulent et prédisposent l’enfant à des compétences complémentaires, mais faut-il encore pouvoir concrètement aménager les temps et les espaces pour que chacun puisse établir une relation à l’enfant dans son propre intérêt.

17Les pères gay qui ont intériorisé les modèles parentaux traditionnels vivent leur place comme secondaire. Ceux qui ont déjà une expérience de leur paternité sont généralement plus revendicatifs d’une forme d’égalité parentale. Tout se joue en fait en même temps : les relations et interactions coparentales, l’attachement bébé/père, le développement de sa compétence et la confiance en soi. Les pères exclus ou frustrés s’inscrivent dans un mouvement de conquête, alors que les pères reconnus et sereins s’engagent plus facilement dans un mouvement exploratoire. Toutes les positions intermédiaires sont évidemment possibles. Nous avons repéré quatre situations différentes :

  • les pères qui font progressivement l’objet d’exclusion ;
  • les pères qui se mettent dans une position de retrait et d’attente ;
  • les pères qui se mettent dans une position de conquête progressive ;
  • les pères qui revendiquent la résidence alternée.
La place des pères peut être évolutive. Ces catégories ne sont pas étanches comme le montreront les illustrations. Elles renvoient à des processus pour lesquels chaque père a pu être à un moment donné concerné.

Les pères exclus

18Le processus d’exclusion est souvent enclenché bien avant l’arrivée de l’enfant. Il se traduit concrètement par des obstacles nombreux pour le rencontrer et a fortiori pour l’héberger. « Nous appartenons à une société qui survalorise le rôle de la mère et donc qui surresponsabilise les femmes alors même que les pères ont tendance à ne pas être sollicités comme des éducateurs à part entière [4] » déclare Christine Castelain-Meunier. Cette réalité est d’autant plus criante qu’il s’agit du bébé et du jeune enfant. L’allaitement maternel est une condition de cette exclusion mais elle se traduit plus insidieusement par une mise en doute systématique des compétences paternelles.

19Elle conduit certains hommes à être exclus de leur rôle paternel et entraîne, par ailleurs, un mouvement volontariste chez certains d’entre eux pour (re)conquérir leur place. Cette conquête peut conduire parfois au conflit. S’engager dans un conflit parental suppose cependant deux préalables : le sentiment d’une légitimité de sa revendication ; l’acceptation d’une prise de risque quant aux dommages que ce conflit pourrait entraîner pour soi, pour l’enfant et pour l’idéal coparental projeté. Le sentiment de légitimité n’est pas toujours acquis chez les pères gay du fait de l’intériorisation des normes de la société en matière parentale, et/ou en raison de l’affranchissement partiel de leur homosexualité.

20La paternité est parfois un processus long qui, outre un travail sur soi, nécessite le déplacement de l’ensemble des membres concernés. Dans le cas de Jean-Paul [5], son intégration se solde par l’exclusion de la compagne de la mère, comme si la lutte des places devait fatalement conduire à la défaite de l’une des parties pour s’arrêter. En revanche, dans le cas d’Étienne, son intégration progressive a été facilitée par l’arrivée de son nouveau compagnon. Les processus individuels sont toujours pris dans un système dynamique de relations. Étienne hésite encore à reconnaître l’enfant comme s’il n’était pas encore certain de sa légitimité et qu’il craignait de froisser la compagne de la mère.

21Dans les deux cas, la mère de l’enfant paraît dans une position de domination et d’arbitrage. Ce pouvoir est objectif dans la mesure où elle détient l’autorité parentale, mais aussi subjectif dans la mesure où chacun lui reconnaît cette position et en dépend. Étienne et Jean-Paul sont réellement dominés mais ils le sont aussi socialement, psychiquement, symboliquement. Cela a pu être aussi le cas de leur père dans leur famille d’origine. Ils se soumettent à la volonté de la mère pour préserver le lien à l’enfant. Les interactions père/mère s’inscrivent dans des normes sociales et institutionnelles qui s’imposent à tous, vécues par chacun dans son environnement familial, et qui perpétuent une inégalité des rapports parentaux.

22Réintroduit plus tard par la mère de sa fille, Jean-Paul connaît une nouvelle expérience paternelle à travers laquelle il va parvenir à mieux trouver sa place. Il conduit même alors un deuxième projet coparental avec la même femme, avec qui il décide de cohabiter. Cette cohabitation, bien qu’elle puisse paraître illusoire et mimer de façon confuse un modèle hétéroparental, a permis l’investissement paternel que Jean-Paul n’avait jamais eu l’occasion de vivre. Les liens d’attachement entre un enfant et son parent apparaissent ici avec évidence comme indépendants du sexe du parent. La reconnaissance des compétences et pratiques parentales de Jean-Paul a engendré une reconnaissance juridique de son exercice parental, la possibilité de transmettre son nom à son fils et aussi à sa fille, le partage effectif de l’autorité parentale avec la mère des deux enfants. Après s’être séparés, les parents ont trouvé finalement une organisation coparentale qui accorde la résidence habituelle des enfants chez la mère, et reconnaît des droits de visite et d’hébergement au père, droits qu’ils pratiquent avec beaucoup de souplesse. Les enfants semblent ravis de cette organisation. Jean-Paul reconsidère alors l’ensemble de son expérience paternelle, initialement mal définie, et qui au fil du temps a trouvé une issue beaucoup plus favorable. Au départ sous la dépendance de la mère, sa paternité a pu se révéler dans les pratiques et l’expérience parentales qu’il a partagées avec son fils. La forme de reconnaissance qu’il en a tirée lui a permis de redéfinir sa place à l’égard de sa fille, sur le plan familial et institutionnel. Ils pratiquent aujourd’hui une résidence alternée.

Les pères en retrait

23Éric et Lionel ont préféré limiter leurs ambitions paternelles pour privilégier un accord coparental et trouver un épanouissement correspondant à leurs attentes. Éric consent sans sourciller à ce que sa fille réside principalement chez sa mère, bénéficiant ainsi d’une plus grande disponibilité. La mère de la fille de Lionel, quant à elle, promeut un modèle égalitaire, mais Lionel ne revendique, ni ne souhaite, une résidence alternée. Le lien paternel ne se traduit pas dans une parfaite symétrie avec le lien maternel, notamment en ce qui concerne le lieu de résidence de l’enfant. La reconnaissance mutuelle des places offre cependant une souplesse dans l’organisation coparentale. Éric ne focalise pas tout sur son lien paternel, ce qui évite crispations et conflits. Il inscrit sa paternité plus dans sa dimension qualitative que quantitative et parle avec émotion du bonheur d’être père lors de la petite enfance de sa fille. La qualité de la relation coparentale, l’accord sur le mode d’organisation, la complémentarité des deux parents, qu’Éric souligne par exemple à propos des capacités d’écoute et de dialogue de la mère comparées à la pudeur qu’il s’accorde dans la relation à sa fille, tout participe à un investissement « naturel » de l’enfant. Il a trouvé un équilibre entre sa dimension paternelle qu’il investit pleinement lorsque sa fille est présente et d’autres dimensions personnelles ou intellectuelles qui sont importantes pour lui. Il pense apporter sa contribution au bonheur de sa fille, bonheur qu’elle lui rend bien. Il ne s’inscrit pas dans une compétition parentale et se réjouit de la participation de tous à l’épanouissement de son enfant. Une sérénité se dégage alors de sa paternité dans le cadre d’une harmonie coparentale. Son histoire personnelle, le fait d’avoir été élevé principalement par son père, a sans doute favorisé cette capacité d’attachement et de détachement.

24Comme Éric, Lionel veille particulièrement à ne pas s’approprier l’enfant. Il est, par ailleurs, invité explicitement par la mère de l’enfant à jouer un rôle parental. Il exprime d’une autre manière qu’Éric la représentation qu’il se fait de son lien paternel. Il n’éprouve pas l’émotion qui s’exprime classiquement autour de lui à propos des bébés mais ne s’en soucie pas particulièrement. Il attend, un peu comme le disent parfois certains pères plus traditionnels, que l’enfant grandisse pour établir une communication avec lui. Lionel intellectualise sa relation à l’enfant notamment à travers des lectures. Pauline commence cependant à s’inscrire plus concrètement dans sa vie. Se défendant de toute appropriation de l’enfant, Lionel dessine un projet parental qui anticipe le détachement, attitude rendant libre plus que l’attachement qui emprisonne. Il tente de comprendre les raisons qui le motivent à construire une paternité qui ne soit pas abusive à partir de son propre héritage – l’idée, par exemple, que la paternité puisse être nocive –, mais aussi à partir de sa trajectoire, notamment l’influence de l’expérience gay. Lionel semble appréhender essentiellement sa paternité dans un registre éducatif. Il semble définir sa conduite à partir du « résultat » qu’il espère produire sur sa fille. Il est plus centré sur le devenir de l’enfant que sur son propre devenir-parent. La relation avec un tout-petit lui semble alors dénuée d’un grand intérêt puisque la pédagogie parentale qu’il aimerait développer nécessite une communication plus égalitaire. Nous retrouvons ici une conception de l’enfant plus ancienne, rousseauiste, où il est surtout appréhendé en tant que futur adulte. Il s’agit alors de développer chez lui des capacités d’autonomie. Cette approche est plus intellectuelle qu’affective et se rencontre plus souvent chez les pères que chez les mères. Elle constitue peut-être une défense contre l’expression des émotions envers lesquelles les hommes ont davantage reçu une éducation de censure. Dans les interactions avec le nourrisson, Le Camus a observé des dispositions paternelles plus tournées vers le monde extérieur et des dispositions maternelles plus tournées vers le monde sensible.

25Lorsque sa fille a 1 an, Lionel trouve quelques changements dans sa relation paternelle. Il continue de la décrire avec un certain détachement mais souligne une plus forte implication, liée notamment à sa plus grande confiance en lui et à la plus grande autonomie de sa fille. Tout se passe comme s’ils grandissaient ensemble. Lorsqu’elle était petite, il se vivait parfois comme « baby-sitter » agissant uniquement par délégation de la mère. La naissance de sa paternité a réellement lieu quand il s’aperçoit d’un mode relationnel qui lui est propre. Il passe d’une relation d’objet (instrument)/objet à une relation de sujet/sujet. Cette expérience crée alors l’attachement qui avait été jusqu’alors différé. Il adopte cependant encore une certaine méfiance à l’égard de cet attachement, comme le signe d’une dépendance affective. Il valorise toujours la dimension de l’autonomie dans sa fonction paternelle, et se défend alors d’une relation exclusive. Lionel trouve qu’il a besoin aussi de temps pour lui, pour son couple et ne revendique absolument pas le besoin de s’en occuper à mi-temps. Il en perçoit alors plus les inconvénients que les avantages. Il se défend de toute volonté « d’accaparement » et se dit heureux « de partager cette parentalité avec Guy », qui d’ailleurs est un peu dans la même perspective. Lionel s’appuie sur le couple lesbien d’une part, sur son compagnon d’autre part, pour garder son autonomie et préserver celle de sa fille. Il reconnaît pourtant que le temps passé avec l’enfant apaise les inquiétudes.

Les pères en conquête progressive

26Thomas ainsi que Thierry et Olivier, eux, veulent s’impliquer davantage au fur et à mesure que l’enfant grandit. Ils vont alors s’inscrire dans un processus de négociation des places fondées sur l’expérience paternelle et le dialogue coparental.

27Thomas s’est montré déjà conciliant sur le choix du prénom et du nom de famille, opte volontairement pour une organisation coparentale asymétrique, notamment dans la première année de l’enfant, qu’il justifie explicitement par le choix d’un « foyer stable » pour l’enfant. Thomas pense, à partir de certaines expériences qu’il connaît, que la résidence alternée 50/50 est dommageable pour l’enfant. Il estime que l’enfant est mieux chez la mère « culturellement » parlant et « qu’il n’y avait pas là une concession » de sa part, même s’il avait conscience que cela pouvait entraîner chez lui une certaine frustration. Deux priorités semblent fonder ce choix : l’intérêt de l’enfant d’une part, l’unité familiale d’autre part. La coparentalité mise en place est inventive et complexe. Elle tente de trouver des compromis entre la prise en compte de chacun des quatre adultes référents pour l’enfant, en aménageant des temps de concertation et des moments privilégiés pour chacun. Thomas reconnaît que « ça a mis beaucoup de temps à se faire ». La prise de conscience des enjeux, des rivalités entre père et mère est explicite et facilite la prise de décision. On peut penser que Thomas reconnaît la prévalence maternelle, doute encore de sa capacité à s’occuper d’un enfant si petit et accepte finalement de retarder le moment où il pourra exercer pleinement sa paternité. Il reste donc assujetti à certaines représentations sociales de genre, tout en ayant conscience qu’il s’agit là d’un fondement plus culturel que biologique. Sa patience évite par ailleurs le conflit, bien qu’elle puisse susciter à la longue certaines frustrations. Thomas prend conscience ici qu’il ne s’agit plus directement de l’intérêt de l’enfant mais bien de celui de la mère. D’autres pères auraient peut-être, à ce moment, engagé un conflit mais lui, qui connaît ces situations destructrices, préfère encore tempérer, patienter et négocier. Thomas croit en la vertu de la franchise, du dialogue et des « liens indéfectibles » entre les deux parents. Plus que sur le fond – le contenu de la charte – il estime que les liens – la forme de la relation – qui se sont tissés avec ce couple lesbien depuis plus de quatre ans, les difficultés qu’ils ont endurées pour avoir un enfant, ne peuvent se défaire. Il va alors tenter de fixer un échéancier pour « le respect de la charte » et prévoir une période de transition avec des nuits, des courts week-ends… Il constate qu’« il y a toujours un sentiment de propriété de la mère, de méfiance » qui se manifeste par des coups de téléphone pour savoir si leur fille dort…

28Thomas, comme d’autres pères, exprime très bien la tension entre la gestion intrapsychique des interpellations maternelles et la gestion interpersonnelle de leur relation. Il accepte dans une certaine mesure de prendre sur lui « au risque de l’aigreur », pour soulager l’angoisse de la mère. La définition de sa paternité se réfère à un modèle assez traditionnel marqué par la responsabilité, le travail… Il constate lui-même que « la révolution, elle n’est pas totalement homogène, elle est relative ». Comme chez Lionel, le registre éducatif apparaît en priorité. La paternité se traduit par « beaucoup de tendresse » et le maintien en même temps d’« une distance » pour ne pas « en faire un enfant gâté, montrer qu’il y a une forme d’autorité ». La représentation d’une fonction maternelle centrée sur l’amour et d’une fonction paternelle centrée sur l’autorité ou la fermeté est maintenue.

29Cinq mois plus tard, Thomas rediscute de l’évolution de sa paternité. Il note tout d’abord une certaine « détente » du climat coparental et l’effacement progressif « des peurs » mutuelles. L’expérience d’une semaine avec Marine, qui a nécessité une longue négociation étant donné l’inquiétude des mères, a atténué leur doute quant aux capacités paternelles de Thomas et d’Arnaud. Sans rien concéder cette fois-ci, ils ont pu faire la démonstration de leurs compétences et gagner une certaine « confiance » qui « s’est matérialisée » par un accueil plus régulier et serein de leur fille chez eux.

30Thierry et Olivier ont suivi une stratégie de compromis assez similaire à celle de Thomas. Selon Thierry, les premiers mois ont été assez difficiles pour Agnès et ils ont suscité leur rejet : « On a vécu trois mois d’enfer. » Après avoir eu peur de perdre l’enfant à la naissance, Thierry a eu peur de perdre l’enfant par l’appropriation de la mère. L’allaitement s’avère ici une contrainte supplémentaire pour l’établissement d’une relation père/bébé. Il représente « une astreinte » qui a fait souffrir Thierry. Il s’est rassuré cependant en se référant au vécu similaire de son frère pourtant en couple hétérosexuel, ce qui lui a permis de relativiser : « Ce n’est pas contre moi. » Avec la fin de l’allaitement et la reprise du travail de la mère, l’organisation est devenue conforme à ce qui avait été convenu : « un week-end sur deux et le mercredi soir ». Thierry a alors été rassuré. L’enfant a d’ailleurs investi aussi Olivier comme un parent et l’a manifesté plus tard en l’appelant « dada ». Olivier, qui s’imaginait distant avant la naissance, s’est complètement engagé dans la relation. Thierry est pleinement satisfait du mode d’organisation qu’ils ont trouvé, du partage de sa paternité avec Olivier comme de l’entente coparentale avec la maman.

31Outre les trois premiers mois, chacun semble donc avoir trouvé sa place et avoir été reconnu dans le jeu des interactions mère-enfant-père-copère. Aucune compétition n’apparaît entre les différents acteurs. Thierry a alors engagé un nouveau projet de coparentalité avec la même femme qui a donné lieu à la naissance d’un fils. Olivier, lui aussi, envisage un projet de coparentalité mais est déjà très heureux d’exercer une forme de paternité élective auprès de l’enfant. Comme le souligne Gérard Neyrand :

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« Alors que la parenté se trouve à l’intersection du biologique reproductif et de la désignation juridique, la parentalité participe d’abord de l’affiliation réciproque que l’enfant et les parents désignés réalisent par un processus où les uns et les autres se reconnaissent comme liés, où les parents – qu’ils soient biologiques, adoptifs ou de fait – se reconnaissent comme tels dans la parentalisation [6]. »

33L’apaisement des inquiétudes par l’expérience parentale est sans doute vrai aussi pour les mères, mais leur socialisation primaire les a généralement mieux préparées culturellement et psychologiquement. Corporellement, l’état de la grossesse et éventuellement l’allaitement participent aussi à la parentification. Tout converge généralement chez elles vers une intériorisation du modèle maternel. Les hommes ont des messages plus brouillés, notamment entre l’héritage de leurs fonctions, parfois rappelé par les médias, et les formes plus contemporaines de paternité, tout autant affichées par ceux-ci. Ils doivent faire l’apprentissage, sans repères stables, de leur paternité : le processus de paternalisation est alors différé. En fonction de leur histoire, de leurs expériences antérieures, de leurs trajectoires sociale, intellectuelle et professionnelle, ils ne disposent pas du même bagage pour ajuster toutes les dimensions de la parentalité.

Les pères revendiquant la résidence alternée

34Stéphane et Alain, bien qu’ayant participé plus formellement à l’élaboration du projet coparental, ont connu le même mécanisme d’exclusion que celui de Jean-Paul, mais élaborent une légitimité parentale qui leur permet de revendiquer une position égalitaire. Le rejet de Stéphane, initié déjà par la mère de sa fille aînée, se poursuit et entraîne un conflit coparental jalonné de nombreuses péripéties. On peut dégager trois phases dans l’attitude de Stéphane : l’évitement du conflit avec une prévalence accordée à la mère ; le conflit avec la revendication d’une parentalité égalitaire ; la non-résolution du conflit avec la remise en cause d’une coparentalité égalitaire.

35La première phase se déroule entre la naissance et les 2 ans de Clémentine. Stéphane cherche avant tout à maintenir un lien avec l’enfant. Dans la deuxième étape, entre 2 ans et 3 ans et demi, Stéphane revendique un droit plus étendu jusqu’à la résidence alternée. Le déclencheur de la procédure judiciaire a été le refus de la mère de sa fille d’aller rendre visite à ses grands-parents paternels. Les nombreuses altercations entre le père et la mère conduisent Stéphane à considérer qu’ils sont « sur deux planètes » différentes. Stéphane regrette le dommage que cela entraîne pour sa fille. Il se sent de plus en plus légitime dans sa revendication mais s’interroge fortement sur la pertinence de la garde alternée dans de telles conditions. Dans la troisième étape, Stéphane conduit un autre projet de coparentalité et face au maintien des poursuites judiciaires de la mère, il envisage de demander la résidence principale pour sa fille.

36Intellectuellement, Stéphane est pour la garde alternée mais lorsqu’il prend en compte le conflit permanent qui l’oppose à la mère de Clémentine, il finit par prendre d’abord en considération l’intérêt de l’enfant. Ayant été dénigré, il critique à son tour la mère. Il doute de sa sincérité, puis l’accuse de manipulation pour enfin considérer le caractère pathologique de son comportement. Les conflits entraînent souvent la réciprocité de ces attitudes. Bien que l’évaluation de Stéphane puisse être fondée sur des éléments objectifs, elle s’inscrit dans une logique destructrice et place l’enfant dans un conflit de loyauté. Stéphane, après avoir implicitement admis une certaine prévalence maternelle, pense aujourd’hui être le parent qui est le mieux à même d’offrir un équilibre familial à sa fille.

37Ce cheminement ne tient pas qu’au conflit parental. Il se fonde aussi sur la découverte des joies de sa paternité et sur les transformations qui se sont opérées en lui. C’est parce que Stéphane se réalise comme père, en correspondance avec l’idéal qui l’anime, qu’il a osé construire un deuxième projet de coparentalité dans des conditions tout à fait différentes, en posant d’entrée le cadre d’une égalité parentale partagée. Parallèlement à son désir d’enfant, il s’agit pour lui de faire la preuve d’une coparentalité réussie.

38L’expérience de la paternité de Stéphane, malgré l’opposition de la mère et peut-être en partie à cause d’elle, a suscité une redéfinition des rôles parentaux. Stéphane s’identifie au mouvement des nouveaux pères et revendique, à l’image des pères divorcés, une place que le droit lui a reconnue. Ce n’est pas son homosexualité qui caractérise aujourd’hui son identité de père mais plutôt le combat qu’il a mené et qu’il mène encore pour faire valoir le lien paternel qui l’unit à ses deux enfants. Le modèle qu’il défend est celui de la prééminence des parents biologiques et de la dissociation du conjugal et du parental. Il attribue cependant aux autres coparents un rôle dans l’éducation de l’enfant.

39La trajectoire d’Alain est très comparable à celle de Stéphane. Il a d’abord admis une certaine prévalence maternelle puis a revendiqué progressivement une place égalitaire avec la mère. L’événement qui a provoqué cette revendication tient au dénigrement de ses parents par le couple lesbien. Il a pris soudainement conscience, après s’être nié lui-même en tant que père, du rôle secondaire dans lequel le plaçaient la mère et sa compagne vis-à-vis de sa fille. À la suite de cet événement, Alain ose parler, exprimer sa souffrance et revendiquer progressivement la résidence alternée conformément au projet coparental initial. Il s’ensuit une procédure judiciaire, des médiations sans résultat, des enquêtes sociales… À la différence de Stéphane, la justice a toujours accordé la résidence principale chez la mère. Alain s’est senti soutenu par la médiatrice, par l’avocat, par Gabriel, son compagnon, mais a parallèlement le sentiment de ne pas pouvoir se réaliser pleinement dans sa paternité. Il mène ce combat pour lui mais aussi pour sa famille et sa fille. Après trois ans, il exprime une forte lassitude, se dit déprimé et incompris. Le processus de paternalisation peut être altéré par le sentiment d’une non-reconnaissance de la société et de ses institutions. Le combat entre les parents est destructeur pour chacun d’eux mais aussi pour l’enfant qui en est l’enjeu. Il existe un décalage important chez Alain entre la découverte d’un sentiment paternel aigu et l’impossibilité de pouvoir exercer sa paternité dans des conditions satisfaisantes. Après avoir connu une évolution positive, le processus de parentalité connaît alors une forme d’involution, Alain éprouvant de la souffrance, y compris parfois dans les moments de rencontre avec l’enfant.

40Beaucoup de pères avouent qu’ils sont véritablement à l’aise avec leur enfant quand la mère est absente. L’emprise maternelle ne concerne pas seulement l’enfant, elle touche aussi le père dans sa capacité à développer, à son rythme, la relation et les soins à l’enfant. Mais Alain dit que ce qui l’a « mis sur la voie de [sa] paternité », c’est l’injustice ressentie à l’égard de ses parents. La mise en cause des grands-parents de l’enfant joue de manière d’autant plus sensible chez les pères dont le projet d’enfant vise leur propre réinscription dans la filiation, comme c’est le cas pour Stéphane et pour Alain. Il prend conscience progressivement de la position dominatrice des mères et de l’intériorisation par lui-même de cette domination. Cela le conduit quelques mois plus tard à demander la résidence alternée. D’autres événements témoignant de sa compétence à la rassurer vont venir peu à peu lui permettre de prendre confiance en lui et de se déprendre de l’angoisse qu’il éprouve dans la relation à sa fille.

41L’expérience d’une compétence parentale à apaiser l’enfant est une marque d’attachement indéniable. Les expériences sur la situation étrange de Bowlby montrent, en effet, que le nourrisson répond souvent à l’angoisse de sa mère par des cris ou des agitations. L’apaisement mutuel entre l’enfant et son parent crée une situation d’attachement, comme la marque d’un lien où l’un et l’autre se reconnaissent, l’un comme « bon parent », l’autre comme en sécurité dans les bras de son parent. Alain explicite très bien aussi la tension qui existe en lui entre le cognitif, qui se traduit par la volonté de prendre sa place, et l’affectif, l’angoisse, la peur « de l’arracher à sa maman » qui parasite cette volonté et suscite le doute. Une position parentale confiante permet d’apaiser l’enfant, et en retour renforce cette confiance. L’ajustement de l’affectif et du cognitif, du cœur et de la tête, permet au processus de paternalité de s’opérer.

42L’expérience d’Alain lui fait revoir complètement sa position sur la prévalence du lien maternel. Christine Castelain-Meunier soutient que « la paternité [peut] être sans masque à condition que le lien à l’enfant puisse être maintenu et se développer [7] ». Là encore, l’expérience affective remanie le système de représentation. L’affranchissement des modèles parentaux passe par l’expérience personnelle. Plus tard, Alain souligne l’importance qu’il accorde à des signes comme les premiers mots, les premiers pas de sa fille en sa présence. Alain éprouve le besoin d’être réhabilité dans sa fonction paternelle, réhabilitation qu’il opère sur le plan psychique mais qui ne trouvera pas d’écho sur le plan institutionnel. Christine Castelain-Meunier avance que « l’ensemble des mesures qu’il s’agit de prôner doivent faire en sorte que cette nouvelle culture [culture contemporaine de la paternité] se diffuse et favorise une meilleure prise de conscience, un changement des représentations et des pratiques, afin que celles-ci deviennent beaucoup plus égalitaires et revalorisent à leur tour, par de nouvelles initiatives et mesures, la fonction maternelle [8] ». Il ne s’agit donc pas là de favoriser la guerre des sexes mais de reconnaître que père et mère ont des compétences parentales que l’on peut différencier sans les hiérarchiser.

Conclusion

43La coparentalité met en évidence le maintien d’un certain assujettissement à l’ordre social des sexes dans la réalisation de la paternité. Cet assujettissement est tout autant du côté des femmes, comme le souligne aussi Marcela Iacub dans L’empire du ventre, que du côté des hommes. L’émancipation abstraite et intellectuelle des modèles familiaux ne signifie pas toujours le dépassement effectif et affectif des normes de la structure sociale. La répartition sexuelle des rôles parentaux est, semble-t-il, plus intériorisée encore, plus profonde que le devoir d’élection d’un objet sexuel de sexe différent. L’affranchissement d’un destin homosexuel est un processus long et complexe, mais celui d’un destin paternel, tel qu’il est encore véhiculé à travers les représentations sociales et par certains spécialistes, demande également du temps et surtout de l’expérience pour pouvoir se réaliser.

44Notre étude contredit le point de vue de certains psychanalystes, comme Serge Lesourd qui avance encore que les « diverses modes éducatives qui font intervenir l’homme, conçu uniquement comme papa de l’enfant, dans la grossesse de la mère ne viennent pas rendre plus précoce la mise en place du père. Elles ne rendent pas plus précoce et plus fort le lien psychique du père à l’enfant ni celui de l’enfant au père [9] ». Notre étude montre au contraire que la paternalité se construit essentiellement dans le lien à l’enfant et par la déconstruction des présupposés concernant l’attachement primordial à la mère. Pour Lesourd, la participation des pères à la grossesse et leur implication précoce « positionnent plutôt le papa en place de “papa poule”, soit en place de “seconde mère” de l’enfant. C’est ainsi au père de donner les premiers soins, le premier bain à son bébé, dans un rôle maternel. Le risque, dont témoignent bien des analysants d’hommes, est celui de la mise à mal d’une autre fonction du père, celle de l’homme amant de la mère [10] ». Lesourd réduit ici encore le paternage au maternage et prescrit les fonctions parentales selon le sexe des sujets inscrit dans le modèle de l’hétérosexualité. Pour lui, l’homme (amant de la femme) aime la femme qui aime l’enfant. Voilà la prescription d’un ordre. Si le premier vient à aimer directement le dernier, sans passer par la mère, il se place en « “un substitut” du premier objet d’amour de la mère, en “rival de la mère [11]” ». Lesourd parle de « risque », de rivalité, de confusion des places et participe finalement au maintien des représentations sociales dont les sujets « hors norme » souffrent et témoignent. Le père, dans les soins apportés au nourrisson, ne peut être que l’assistant, le second de la mère et il le fait plus par amour pour elle que par attachement à l’enfant.

45Sauf proximité coparentale, le temps de la grossesse crée une distance relationnelle entre le père et l’enfant, encore plus marquée que dans les couples hétérosexuels. Le conflit de loyauté de la mère entre sa compagne et le père de son enfant a plus de chance d’être favorable à celle qu’elle aime et qui vit quotidiennement avec elle qu’à celui qui lui est plus étranger. La séparation du conjugal et du parental fragilise ici objectivement la position paternelle. Cette vulnérabilité peut se poursuivre postérieurement lorsqu’une rivalité imaginaire, symbolique ou réelle, apparaît entre la co-mère et le père. L’inégalité coparentale peut être renforcée aussi par l’absence d’un parent social ou l’inégalité de place entre les parents sociaux, le compagnon du père étant souvent plus distant que la compagne de la mère. Cette réalité particulièrement visible à la naissance se maintient souvent dans les pratiques parentales quotidiennes.

46La pratique du paternage s’apparente à une démarche d’apprivoisement entre le(s) père(s) et le bébé : le regard intrusif ou le discours évaluateur, notamment maternels, sont préjudiciables à l’établissement d’une relation sereine. L’établissement de cette relation ne peut non plus se décréter. La correspondance entre l’expérience (les sentiments internes qu’entraîne l’interaction) et les pratiques, les soins apportés au bébé, est étroite. La reconnaissance mutuelle de compétences parentales, différenciées ou non, au sein de chaque unité conjugale et entre unités conjugales, est un élément favorable à l’établissement d’une position égalitaire. Dans ces conditions, la dimension qualitative prime sur la dimension quantitative. Il ne s’agit plus de partager en deux (trois ou quatre) un enfant, mais de partager ensemble l’éducation d’un enfant et les pratiques parentales (affection, soin, loisir…).

47Globalement, dans les situations coparentales, les pères gay, à l’image de la majorité des pères contemporains, et selon les normes sociales en vigueur, se définissent initialement comme moins compétents que les mères. Les temps de la grossesse, de la naissance et de l’allaitement peuvent retarder leur implication affective et établir une forte inégalité parentale. Progressivement, par les interactions avec le bébé ou l’enfant, ils se révèlent comme ayant aussi des aptitudes, découvrent du plaisir au paternage ou aux apprentissages, reçoivent les messages positifs de l’enfant et créent ainsi avec celui-ci un lien d’attachement. Ils peuvent être satisfaits des conditions coparentales exercées jusqu’alors. Dans le cas contraire, ils revendiquent une plus grande reconnaissance paternelle et tendent vers une égalité parentale. La résidence alternée apparaît alors comme une marque de reconnaissance et le moyen de rendre visible l’égalité parentale à laquelle ils aspirent.

Notes

  • [1]
    E. Gratton, L’homoparentalité au masculin, le désir d’enfant contre l’ordre social, Paris, puf, 2008. En ligne
  • [2]
    M. Gross, L’homoparentalité, Paris, puf, coll. « Que sais-je ? », 2007, p. 25.
  • [3]
    Le Petit Larousse.
  • [4]
    C. Castelain-Meunier, La place des hommes et les métamorphoses de la famille, Paris, puf, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2002, p. 22.
  • [5]
    Tous les prénoms ont été changés, ou maintenus à la demande des intéressés.
  • [6]
    G. Neyrand, « Conjugalités plurielles et renouvellement de la parentalité », Dialogue, n° 150, 2000, p. 91.
  • [7]
    C. Castelain-Meunier, op. cit., p. 56.
  • [8]
    Ibid., p. 62.
  • [9]
    S. Lesourd, « Le père est toujours prématuré : du réel du père au père réel », Le journal des psychologues, n° 229, 2005, p. 33.
  • [10]
    Ibid., p. 33.
  • [11]
    Ibid., p. 33.
Emmanuel Gratton
Emmanuel Gratton, sociologue clinicien, directeur d’un institut de travail social à Angers.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/05/2009
https://doi.org/10.3917/spi.049.0133
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