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Terrains & travaux

2009/1 (n° 15)


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Les travaux de Henry Jenkins – professeur reconnu [1][1] Il a notamment été auditionné par le Sénat américain... du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et spécialiste des cultures populaires et des médias – n’ont eu jusqu’à présent que peu d’échos au sein de la recherche française. Son premier livre, Textual Poachers (1992), avait pourtant battu en brèche nombre de préjugés sur les fans, en montrant par exemple que ces individus sont loin d’être passifs et totalement béats face aux programmes qui les passionnent, au regard notamment de leurs activités créatives. Ce texte n’a toujours pas été traduit en français et on peut se demander s’il en sera de même pour Convergence Culture. Where Old and New Media Collide (2006b), un de ses ouvrages plus récents. Ce dernier traite plus généralement de la participation des publics des médias de masse, qui est de plus en plus visible ces dernières années grâce au développement et à la diffusion de nouvelles technologies comme internet.

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Même si Jenkins n’emploie jamais l’expression de « Web 2.0 » [2][2] L’expression a été inventée puis popularisée par l’américain..., sa recherche s’inscrit précisément au cœur des problématiques actuelles sur le rôle accru des amateurs sur la toile, surtout depuis qu’ils divulguent des informations personnelles, et qu’ils créent puis échangent des contenus - les fameux « User Generated Contents » - sur des sites communautaires tels Facebook ou YouTube. À travers six études de cas correspondant à autant de chapitres, Jenkins déploie son propre concept - celui de « convergence » - pour désigner la circulation croissante des contenus entre médias et le fait que les utilisateurs, dans ce contexte, se portent plus volontiers au devant de ces contenus, pour éventuellement se les approprier. C’est ce qu’il illustre avec les activités d’une partie du public d’émissions de télé-réalité (Survivor, American Idol[3][3] Ces émissions sont déclinées en France sous les noms...), ou de films (Star Wars, Matrix, Harry Potter), dont les individus ne se contentent plus d’être simples spectateurs, mais qui s’investissent dans différentes activités sur internet : discussions sur des forums, spoiling[4][4] Dans l’univers des séries télévisées ou des films,..., ou encore création de sites internet ou de courts-métrages parodiques, etc. Au fil de ces monographies, Jenkins décrit à sa manière la participation des publics face à ce que l’on appelle parfois les « nouveaux médias », refusant en particulier l’idée d’une rupture radicale. C’est là une des clés de l’ouvrage car, alors qu’il n’était pas spécialement destiné aux universitaires [5][5] Jenkins en a fait lui-même la confession dans une « réponse..., de nombreux chercheurs travaillant sur les médias – comme en témoignent certaines contributions de ce numéro de terrains & travaux – y ont malgré tout vu des pistes à explorer. En France, l’intérêt pour Jenkins semble donc connaître un premier frémissement, incarné par exemple par la traduction partielle de l’introduction du livre (Allard & Blondeau, 2007, pp. 31-36). Nous nous proposons justement de poursuivre ce mouvement en présentant et en discutant les apports de Convergence Culture concernant les activités amateurs sur internet et dérivées des mass-médias. Nous aurons l’occasion en particulier de comprendre qui est à l’origine de toutes ces productions profanes et populaires – Jenkins parlant de « grassroots creativity » – et de nous interroger sur leur statut, puisqu’en plus de s’inspirer des médias traditionnels, elles en réutilisent parfois directement les contenus pour fabriquer des remix[6][6] Voir Aufderheide et Jaszi (2008) pour quelques illustrations.... Dès lors, nous regarderons comment Jenkins montre que ces pratiques, qui se sont indéniablement accrues, ne se sont pas pour autant développées sans contraintes, les industries culturelles ayant été plus ou moins bienveillantes face à leur développement.

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Dans cette optique, nous reviendrons sur la manière dont Jenkins a élaboré sa notion de convergence : très pragmatique, il s’est appuyé sur des cas empiriques concrets en veillant à ne jamais surestimer la créativité et l’indépendance des amateurs. Nous observerons alors que dans le cadre de cette « culture participative » permise par la convergence, des collectifs se (re)forment et posent à nouveaux frais des questions classiques en sociologie. Pour terminer ce parcours, nous replacerons l’ouvrage au sein de quelques débats récents touchant aux conditions et aux conséquences de la participation des amateurs sur internet.

Définir la convergence : entre usages amateurs et industries culturelles

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Quoiqu’il admette lui-même étudier des processus encore en cours et proposer par conséquent une interprétation non définitive, Jenkins a commencé à construire le concept de convergence il y a déjà plusieurs années. Convergence Culture, qui refond en 2006 des articles parus précédemment, a dès lors des allures de premier bilan. Si Jenkins ne parle ni d’une convergence économique (c’est-à-dire d’une tendance au rapprochement des entreprises de médias), ni d’une convergence technologique (c’est-à-dire d’un futur où tous nos terminaux médiatiques seraient rassemblés en un seul), c’est parce qu’il se concentre d’abord sur les usages des consommateurs de médias. Dans une version préliminaire de sa réflexion, il avait même défini la convergence par un certain nombre d’« opérations de base » que les spectateurs, à l’aide de leurs appareils technologiques (télévision, ordinateur, mais aussi magnétoscope, caméscope, photocopieur…), peuvent aujourd’hui réaliser à partir des produits médiatiques qu’ils reçoivent : « archiving », « annotation », « emotional investment », « appropriation and transformation », « recirculation », « participation », ou encore « virtual community » (Jenkins, 2002, pp. 348-351). L’hétérogénéité de cette liste est peut-être ce qui a conduit Jenkins à ne pas la reprendre telle quelle, mais elle demeure, en filigrane, dans tout l’ouvrage. On découvre bien par exemple un investissement émotionnel fort chez ces spectateurs d’American Idol, qui vivent les votes et le déroulement du télé-crochet avec une telle intensité que tout scandale, causé involontairement ou non par la production, peut conduire à des mobilisations fomentées sur la toile, qui affecteront en retour l’émission (chapitre 2). De même, avec ces fans de Star Wars qui réalisent des courts-métrages grâce à des personnages en Lego ou au jeu vidéo Star Wars Galaxies (chapitre 4), ou avec ces jeunes lecteurs d’Harry Potter qui créent des sites internet pédagogiques à destination de leurs pairs (chapitre 5), nous retrouvons ces usages actifs et transformatifs qui constituent les véritables signes d’une participation, et par là même le substrat de la convergence.

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La convergence au sens de Jenkins, c’est donc avant tout ce que les acteurs font des technologies et moins les technologies elles-mêmes. Cette conception de l’évolution des médias tente donc d’éviter tout déterminisme : un nouveau média ne chasse pas les précédents, mais conduit plutôt à une reconfiguration de l’ensemble du paysage médiatique, à l’image de l’arrivée d’internet qui n’a pas fait disparaître la télévision, mais a abouti à ce que certains publics la regardent différemment. Ce point de vue, qui s’oppose clairement à ceux qui semblent assister sans cesse à des « révolutions », n’est d’ailleurs pas seulement valable pour les nouvelles technologies. Roger Chartier ne disait pas autre chose quand il expliquait que les pratiques de l’écriture manuscrite n’avait pas été détruites par l’émergence de l’imprimé au XVème siècle (Chartier, 2005). Cette approche a ainsi le mérite de nuancer la portée des multiples nouveautés que l’Internet paraît chaque semaine apporter.

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L’autre implication analytique de la définition de la convergence réside dans le croisement des logiques « bottom-up » – les initiatives issues des consommateurs – et des logiques « top-down » – qui partent des producteurs et des diffuseurs de médias vers les publics. Toutes ces réappropriations et tous ces engagements des amateurs n’auraient en effet pas été possibles sans les industries culturelles. Si les amateurs peuvent se saisir plus facilement des contenus, c’est bien parce que ces derniers circulent davantage entre les médias, ce qui peut prendre des formes extrêmes, comme lorsque la compréhension d’un produit médiatique nécessite le croisement de plusieurs supports. Jenkins prend l’exemple de la franchise Matrix, où une vue d’ensemble sur l’histoire nécessite d’avoir parcouru non seulement la trilogie cinématographique, mais aussi les courts-métrages d’animation, les comics et les jeux vidéos (chapitre 3). Non seulement cette attention au « transmédiatisme » semble rendre caduques les enquêtes qui voudraient aujourd’hui rester centrées sur un seul média, mais elle invite également à explorer autant la façon dont les consommateurs reçoivent et manipulent les contenus médiatiques, que la manière dont les producteurs de médias réagissent face à ces récupérations, voire apprennent à les susciter. De cette façon, dans le cas des courts-métrages inspirés par Star Wars et diffusés sur Internet, Jenkins montre comment Georges Lucas, le réalisateur des films originaux, et sa société Lucas Arts ont adopté des postures différentes suivant les périodes : face à ces créations, ils ont ainsi alterné des phases d’obstruction frontale, avec poursuites judiciaires à la clé pour les contrevenants, et des phases où l’objectif était de maîtriser ces productions, en imposant des formats et en s’appropriant les réalisations bénévoles au travers de concours sur le Web notamment [7][7] Jenkins désigne respectivement ces deux types de réactions.... Les formes de participation actuelles sont par conséquent à envisager dans un cadre plus large que celui d’une somme d’initiatives individuelles et idiosyncrasiques, les stratégies des industries culturelles et les activités amateurs étant intimement liées. La force du propos de Jenkins tient donc dans sa capacité à modifier notre perception des médias en mettant l’accent sur les formes de participation des publics, sans négliger pour autant leur prise en compte par les producteurs de contenus.

La question des collectifs au sein de la culture participative

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Pour Jenkins, la convergence devient dès lors le cadre de développement d’une « culture participative » (« participatory culture »). Il défend cette idée depuis ses travaux sur les fans et la définit comme la « culture dans laquelle les fans et d’autres consommateurs sont invités à participer activement à la création et à la circulation de nouveaux contenus » [8][8] Notre traduction. (p. 290). Malgré leur migration vers Internet, ces groupes de spectateurs particuliers n’en restent pas moins des collectifs dont le fonctionnement est aussi étudié par Jenkins – qui sur ce point mène souvent un travail à proprement parler sociologique.

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S’inspirant ici explicitement du concept d’intelligence collective de Pierre Lévy (1994), il soutient que dans le régime de la convergence, tout le monde sait quelque chose, personne ne sait tout, mais les relations et les collaborations entre les individus permettent d’accéder à une connaissance globale d’un phénomène. Il illustre alors ces principes à l’aune des pratiques de spoiling[9][9] Activité qui consiste à dévoiler des éléments de l’intrigue... autour de Survivor (chapitre 1) : les fans apportent chacun des bribes d’information, glanées du mieux qu’ils ont pu selon leurs ressources, mais ils ne commencent à reconstruire le contenu des émissions à venir que collectivement, grâce aux échanges qu’ils ont sur des forums de discussion. L’importance de la dimension collaborative de la participation des publics médiatiques est donc réaffirmée, puisqu’elle va jusqu’à influencer les formats pris par ces créations amateurs.

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Plus encore, le cadre de réflexion de Jenkins permet de s’interroger sur la nature de l’engagement de ces publics participatifs et sur leur capacité à mener des actions collectives. Nous découvrons par exemple comment des spectateurs du télé-crochet American Idol s’organisent et se mobilisent pour « sauver » un candidat, après que des discussions morales sur des forums ont abouti à une décision sur celui qu’il fallait soutenir, parfois dans une réaction de défi face aux choix des jurés à l’antenne. Ceci illustre à quel point le « gossip », c’est-à-dire les conversations autour des programmes télévisuels, n’a pas cessé avec internet mais qu’il y a au contraire trouvé un relais, continuant de jouer rôle fondateur dans l’émergence de mobilisations collectives [10][10] Pour des enquêtes sur le gossip antérieures à l’émergence.... Plus loin dans l’ouvrage, ce sont des jeunes fans de la saga Harry Potter, créateurs de sites internet où ils partagent leur expérience de lecture avec d’autres lecteurs ou encore proposent leurs propres continuations du texte (des fanfictions). Ceux-ci se retrouvent contraints de monter des associations ad hoc, parfois avec le soutien de juristes et de professionnels de l’éducation, pour faire face aux attaques, tant de la société Warner Bros (détentrice des droits du film) que de mouvements chrétiens fondamentalistes hostiles au roman de J.K. Rowling. Ces deux exemples témoignent de l’importance des sociabilités qui se créent ou se renforcent par des activités communes, ainsi que des opportunités qu’elles offrent en termes de mobilisation. Prendre en considération toutes les personnes qui partagent une même activité culturelle ainsi que leurs interactions semble donc essentiel, ce que s’attachent à montrer de plus en plus les travaux plus traditionnels sur les loisirs et les sorties, tels le cinéma ou le théâtre (Gire, Pasquier et Granjon, 2007).

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Héritier des cultural studies, Jenkins reste également sensible aux rapports de force. Sa culture participative intègre à la fois les éventuels conflits que les publics participants rencontrent face aux industries culturelles, et ceux qui existent en leur sein même. L’intervention d’un internaute sur les forums de spoiling autour de Survivor en fournit un exemple parlant : prétendant pouvoir dévoiler le nom du prochain gagnant, ce dernier a soulevé de vifs débats sur le droit de certains membres à ne pas apprendre cette information, ainsi qu’une controverse quant à la véritable motivation de cette forme de participation en ligne. L’engagement des amateurs n’est donc pas sans heurts, ni sans conséquences, comme en témoignent les processus d’élaboration de normes, de façons de faire ou encore de critères esthétiques que ces controverses génèrent et/ou font évoluer.

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On peut regretter toutefois que Jenkins n’ait pas gardé le même degré de nuance tout au long de ses études de cas – comme lorsqu’il traite de la campagne présidentielle américaine de 2004, dans un sixième et dernier chapitre quelque peu déconnecté de l’ensemble. Tout en présentant l’intervention de bloggeurs et de créateurs de contenus à teneur humoristique en vue de soutenir ou attaquer un candidat, il en vient à souhaiter l’avènement d’une « digital democracy » sur le modèle de ces quelques pratiques. Il présage donc beaucoup de la neutralité d’internet et fait comme s’il s’agissait d’un espace exempt de normativité et de prises de pouvoir. Datchary et Pagis (2005), parmi d’autres, ont pourtant montré que sur les blogs, les prises de paroles étaient en réalité très hiérarchisées et qu’au fil du temps une poignée d’internautes finissaient souvent par monopoliser les fils de discussion. Les groupes qui s’adonnent à des pratiques participatives n’ont par conséquent rien de virtuel, ce qui est une raison supplémentaire pour les traiter avec le sérieux sociologique nécessaire.

La participation des amateurs en débat

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Même si Jenkins n’a pas profité de Convergence Culture pour prendre explicitement position, il va sans dire que les thèses de l’ouvrage sur la participation s’inscrivent amplement dans plusieurs des débats contemporains liés à la dimension participative du web. Nous avons choisi de l’illustrer à travers deux d’entre eux : la fréquence supposées de ces pratiques, d’une part, et le rôle occupé par ces contenus amateurs d’un point de vue socioéconomique, d’autre part.

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De cette façon, on peut se poser la question des populations réellement concernées par une telle forme de « culture participative ». Certes, Jenkins a bien conscience que les pratiques qu’il décrit ne sont pas des pratiques de masse, bien qu’elles ne se restreignent pas aux seuls fans. Au regard des compétences dont font preuve les amateurs qu’il étudie, il prône le développement d’une éducation à ces pratiques créatives, afin de réduire les inégalités d’usage – le « participation gap ». Il évacue cependant rapidement les inégalités d’accès aux nouveaux médias qui se situent en amont des activités qu’il observe. À l’échelle du monde mais parfois au sein d’une même société développée, les écarts de richesse conduisent en effet à des équipements disponibles très variables, alors que les outils micro-informatique et internet font office de portes d’accès à ces pratiques d’appropriation. De surcroît, le problème est parfois plus politique qu’économique, les citoyens de certains États pouvant voir leur accès à internet limité voire ciblé sur décision d’instances supérieures, à l’image de la situation chinoise par exemple (Haski, 2008). Jenkins se fait donc un peu moins convaincant dès qu’il se met à parler de « culture de la convergence » – une expression qui n’est paradoxalement jamais définie –, car on ne voit pas exactement ce qu’il entend par culture et quelles en seraient les frontières. Le flou conceptuel que l’on reproche au « Web 2.0 » – l’expression recouvrant en réalité des mutations technologiques, économiques, sociales, voire philosophiques distinctes (Allen, 2008) – guette donc parfois la convergence de Jenkins, et il semble préférable de monter prudemment en généralité à partir de ces pratiques.

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A fortiori, face à toutes ces formes de participations bénévoles qu’il observe et dont on sait le développement croissant au travers des user generated contents, il faut peut-être se demander si elles ne représentent pas une formidable manne pour les industries culturelles. Si Jenkins prend bien en compte les réactions des entrepreneurs qui essaient tantôt d’encadrer, tantôt d’interdire ces activités amateurs, ne faut-il pas être plus soupçonneux et craindre des tentatives d’accaparement ? Cette inquiétude a fait naître une voie de recherche qui s’interroge notamment sur le transfert de travail qui s’est effectué du secteur privé vers les amateurs, en particulier à travers l’idée de crowdsourcing[11][11] Ce néologisme, proposé en 2006 par Jeff Howe et Mark.... Søren Mørk Petersen (2008) relate par exemple comment le développement des blogs a été capté par des entreprises grâce aux publicités qui permettaient d’offrir gratuitement ce service aux utilisateurs. De même, les sites de réseaux sociaux, sous couvert de mettre en relation les inscrits aux profils semblables, ont obtenu des renseignements précieux sur les utilisateurs, constituant des bases de données recherchées par les publicitaires. Pour Petersen, c’est donc à une nouvelle « exploitation », au sens marxien du terme, à laquelle nous serions en train d’assister. Anne-Marie Dujarier (2008) a développé une perspective semblable, quoique moins idéologique et non restreinte aux activités sur internet, pour montrer qu’on a dévolu aux consommateurs actuels de multiples rôles dont se chargeaient auparavant les entreprises. Cela pose des questions tant sur la nature du travail que sur les modes de rémunération et de formation de ces « travailleurs » d’un autre genre. Jenkins reste quant à lui plus optimiste et croit à l’inverse aux vertus de l’engagement de ces publics. Tout son chapitre sur le public d’American Idol décrit les rouages d’une possible « économie affective », où l’implication des téléspectateurs devient essentielle pour la survie du programme. Ces deux débats où viennent s’insérer les travaux de Jenkins éclairent ainsi l’intérêt qu’il peut y avoir à disposer d’analyses fines de la participation des amateurs.

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Au regard de la profusion d’ouvrages publiés autour du web participatif, il n’est pas certain que Convergence Culture réussisse à devenir pour la sociologie des médias, ce qu’est aujourd’hui Textual Poachers pour les fan studies, à savoir une référence incontournable. Néanmoins, cette note critique s’est essayée à pointer plusieurs raisons pour lesquelles le travail de Jenkins mérite d’être lu et analysé. À l’encontre d’une certaine tradition assez « légitimiste », au sens de Grignon et Passeron (1989), dans les études sur la culture et les médias en France [12][12] Cf. Pasquier, 2003 ou Maigret, 2005., ce livre souligne que les produits médiatiques grand public, que d’aucuns qualifient parfois de populaires, ont beaucoup à enseigner, dès lors que l’on prend le temps d’observer l’engagement et la créativité qu’ils sont susceptibles d’engendrer. L’analyse du statut des nouvelles technologies, du rôle des industries culturelles, ou encore l’accent mis sur les pratiques en situation et les significations que les acteurs y mettent à l’épreuve, ne sont sans doute pas l’apanage de Jenkins. Mais celui-ci a le mérite d’avoir porté depuis longtemps un regard aussi sérieux que compréhensif sur ces connaisseurs, fans et autres amateurs qu’il n’a cessé d’étudier.


Références

  • ALLARD (L.) & BLONDEAU (O.) (dir.), 2007. « 2.0 ? Culture numérique, cultures expressives », Médiamorphoses, n°21.
  • ALLEN (M.), 2008. « Web 2.0 : An argument against convergence », First Monday, « Critical Perspectives on Web 2.0 » ; consulté le 8/01/2009 sur le site : http:// www. uic. edu/ htbin/ cgiwrap/ bin/ ojs/ index. php/ fm/ article/ view/ 2139/ 1946.
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  • GIRE (F.), PASQUIER (D.), GRANJON (F.), 2007. « Culture et sociabilité. Les pratiques de loisir des Français », Réseaux, n°146, pp. 159-215.
  • GRIGNON (C.) & PASSERON (J.-C.), 1989. Le Savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard, « Seuil ».
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  • LEVY (P.), 1994. L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace, Paris, La Découverte.
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  • PASQUIER (D.), 2003. « La télévision : mauvais objet de la sociologie de la culture ? », communication au Xe colloque bilatéral franco-roumain, CIFSIC/Université de Bucarest, consulté le 8/01/2009 sur le site : http:// archivesic. ccsd. cnrs. fr/ docs/ 00/ 06/ 22/ 48/ PDF/ sic_00000637. pdf.
  • PETERSEN (S.), 2008. « Loser Generated Content: From Participation to Exploitation », First Monday, « Critical Perspectives on Web 2.0 », consulté le 6/12/2008 sur le site: http:// www. uic. edu/ htbin/ cgiwrap/ bin/ ojs/ index. php/ fm/ article/ view/ 2141/ 1948.

Notes

[1]

Il a notamment été auditionné par le Sénat américain au sujet des rapports entre jeux vidéo et jeunesse, suite au massacre de Columbine (Jenkins, 2006a).

[2]

L’expression a été inventée puis popularisée par l’américain Tim O’Reilly, à la suite d’une conférence que ce spécialiste de l’informatique et d’internet a organisée en octobre 2004 et dont le titre comportait le terme « Web 2.0 ».

[3]

Ces émissions sont déclinées en France sous les noms respectifs de Koh-Lanta et de La Nouvelle Star.

[4]

Dans l’univers des séries télévisées ou des films, cette activité consiste à révéler des informations avant le passage à l’antenne ou la sortie officielle du produit médiatique concerné.

[5]

Jenkins en a fait lui-même la confession dans une « réponse de l’auteur », suite à des comptes-rendus de son ouvrage parus sur internet : voir http:// rccs. usfca. edu/ bookinfo. asp? AuthorID= 142&BookID= 389 (consulté le 15/01/ 2009).

[6]

Voir Aufderheide et Jaszi (2008) pour quelques illustrations sur les vidéos amateurs.

[7]

Jenkins désigne respectivement ces deux types de réactions « prohibitionism » et « collaborationism », termes que l’histoire de la France et des États-Unis ne nous permettent évidemment pas de reprendre tels quels en français (2006, pp. 131-168).

[8]

Notre traduction.

[9]

Activité qui consiste à dévoiler des éléments de l’intrigue du programme avant même sa diffusion, ou son visionnage par le spectateur qui lit l’information.

[10]

Pour des enquêtes sur le gossip antérieures à l’émergence d’internet, voir Boullier et Betat (1987) sur les discussions sur la télévision en milieu professionnel, ou plus récemment Boullier (2004).

[11]

Ce néologisme, proposé en 2006 par Jeff Howe et Mark Robinson dans la revue Wired, désigne la récupération et la mise à profit par des entreprises privées, des créations et des données fournies bénévolement par les internautes.

[12]

Cf. Pasquier, 2003 ou Maigret, 2005.

Plan de l'article

  1. Définir la convergence : entre usages amateurs et industries culturelles
  2. La question des collectifs au sein de la culture participative
  3. La participation des amateurs en débat

Pour citer cet article

François Sébastien, « La participation médiatique selon Henry Jenkins (note critique) », Terrains & travaux, 1/2009 (n° 15), p. 213-224.

URL : http://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2009-1-page-213.htm


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