CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Identité et culture d’appartenance

Appartenances et hétéronomie

1Un tympan de cathédrale est une excellente métaphore de ce que représente une société à appartenance. Il dessine des groupes d’individus liés entre eux par une particularité déterminant une appartenance. Chaque groupe est intimement associé à d’autres et ressaisi dans un tout relié par la figure du divin qui les transcende. En ce sens, il est l’illustration d’une société traditionnelle : il s’agit d’une société organisée selon l’hétéronomie c’est-à-dire qui situe l’origine du fonctionnement du monde dans des figures se situant à l’extérieur du monde et d’un ordre différent des humains : les esprits, le Dieu, le cosmos ... qui sont ainsi des Extériorités sociales d’où émanent les principes et les lois de fonctionnement du monde ; « hétéros-nomos » se définissant comme suit : qui tire ses lois de fonctionnement de l’autre (hétéros). Ces sociétés sont organisées en groupes de personnes reliées entre elles par un déterminant, une particularité concrète (enfant, adulte, religieux, paysan, noble ...) qui représente ce à quoi ils appartiennent.

2Tous ces groupes particuliers, différents, inégaux sont extrêmement liés par une très forte socialisation constituée par des strates hiérarchiques organisées autour du divin et par ce dernier (verticalité). Celui-ci tient ensemble l’édifice selon un principe religieux, c’est-à-dire dont les parties sont reliées entre elles par la figure divine qui institue le tout : elles sont de ce fait des sociétés holistes.

Opération psychique de l’appartenance

3Nous entendons ici l’appartenance non pas comme un simple sentiment mais comme la structuration psychique qu’occasionne le fait d’être un individu socialisé selon ce mode. L’appartenance :

  1. vous renseigne sur ce que vous êtes,
  2. vous précise la place que vous avez,
  3. vous indique le rôle que vous avez à jouer,
  4. vous marque du sceau des autres par la représentation du groupe auquel vous appartenez,
  5. vous habite ainsi des autres à tout instant,
  6. vous cheville à la collectivité en vous conférant une identité ainsi que le fait de faire partie des autres et d’un tout.

4L’individu y construit son identité psychique en se déduisant des autres par l’identification à un rôle.

5Vu que ces sociétés traditionnelles sont à évolution très lente, elles confèrent une identité stable. Cependant, vu qu’elles sont bâties sur l’inégalité, elles connaissent des franches oppositions et des guerres. En effet, les appartenances ne peuvent se concevoir sans de radicales différences car ce sont précisément les différences instituées qui pourront être le germe d’une appartenance.

Identité en culture individualisante

Hypermodernité

6Nous avons quitté les sociétés traditionnelles par le processus de la modernité. En résumé, en accordant de l’importance à l’individu qui peut se vivre comme aussi acteur du monde et en dissociant le religieux du pouvoir politique, la société est passée, par l’opération de la modernité, du principe d’Hétéronomie vers celui de l’Autonomie. La sortie du religieux et des traditions a ainsi abouti et a constitué notre société contemporaine fondée sur l’Egalité et l’individualisme (qui se définit : voir le monde à partir de la particule indivisible, a-tome). Selon les termes de Marcel Gauchet, l’individu s’y montre « symboliquement et cognitivement déconnecté du tout », c’est-à-dire apparaissant privé de ce rapport au tout jusqu’au dedans de ses cognitions. Tout ce processus historique constitue une véritable émancipation de l’individu.

7Cet individu se déduit de lui-même (autonomie = tirer ses lois de l’autos) et non plus de son rôle. Il se produit par lui-même et à partir de lui-même : c’est ce qui définit l’Intériorité sociale en différence avec l’Extériorité sociale, décrite plus haut pour les sociétés traditionnelles. Enfin, le principe d’égalité fait que chacun a la même chance de se déployer selon ce qu’il est en propre, selon son intériorité.

8Au terme de postmoderne, nous préférons le terme hypermoderne qui précise mieux la direction qu’a prise historiquement le devenir de nos sociétés à savoir l’accentuation et la radicalisation du point de vue autonomique mis en route par la modernité.

9Enfin, pour mieux rendre compte de cette évolution et des mutations psychiques qu’elles ont opérées, nous devons décrire ce qui fait figure de réflexivité pour ces trois époques – traditionnelle, moderne, hypermoderne. La réflexivité est une disposition typiquement humaine consistant à se décentrer de soi-même, à se projeter sur un lieu à distance de soi qui renverra des éléments sur soi-même. La réflexivité est une métaphore optique concernant ce que nous vivons lorsque nous sommes face à un miroir. Ce dernier construit une image à distance qui donne des renseignements sur nous-mêmes permettant de déduire ce que nous sommes ou qui nous sommes. Ainsi dans les sociétés traditionnelles, le lieu de la réflexivité est la tradition, les textes et récits ainsi que les rôles ; pour la période moderne, la conscience et l’examen de conscience, cette dernière officiant tel un gendarme qui juge l’accord de nous à ce qui n’est pas nous, le moi (fraction autonome) et le surmoi (fraction extérieure à laquelle je dois m’accorder sinon je serai en faute et rentrerai dans la culpabilité). En période hypermoderne, ce seront la confiance en soi et l’estime de soi, qui deviennent les figures de la réflexivité ; elles révèlent l’accord de soi à soi et tentent de renseigner l’individu sur ce qu’il est.

10L’objet de cet article est d’entrevoir ce que le sortir des appartenances a construit comme structurations psychiques et qui se donnent à voir à travers des situations de souffrances psychologiques que nous rencontrons.

Autonomie et relation : de la transcendance à l’immanence, de l’éternité à l’instantanéité

11La parfaite loyauté ou obéissance à l’injonction d’autonomie que nous assène notre culture contemporaine pourrait s’énoncer comme suit : je dois être la source de ce qui se passe. Ainsi l’acte de choisir et de décider amènera la conviction et l’éprouvé de l’autonomie. Mais dans une relation, si je possède l’aptitude de choisir et décider d’aller vers l’autre, de m’y attacher, je possède tout autant la capacité de dé-décider, à savoir de révoquer mon rapport à l’autre et ce qui me lie à lui. Et comme nous sommes dans des moments d’Egalité, il en est de même pour l’autre qui peut à tout instant quitter, abandonner et nous abandonner. On perçoit de suite que l’autonomie installe une précarité du lien : l’autre ne me sécurise plus. En l’absence d’un tiers organisateur, la distance entre deux êtres n’est pas régulée et l’autre devient vite une menace.

12Nous devons considérer alors que les séquences se raccourcissent, ce qui se donne à voir notamment dans les liens conjugaux. La pérennité du lien que met en place l’institution de la relation n’a plus de pouvoir sur la durée de celle-ci. On mesure bien à cela le passage de la durée longue vers celle de l’instant. L’instant est à la durée ce que l’individu est au groupe ou au tout. Pour le dire autrement, individualisme et instantanéité sont deux denrées anthropologiques qui se vendent dans le même rayon ; elles sont indissociables. De la transcendance à l’immanence, de l’éternité à l’instantanéité.

13De plus, toute relation déploie un incontournable phénomène de dépendance, et vu que cette dernière est de façon générale perçue comme l’opposé de l’autonomie, elle n’apparaît plus pensable ou féconde ; elle semble refoulée et de la sorte aisément projetable sur l’autre, perçu comme celui qui m’aliène et me rend dépendant de lui : c’est la figure du manipulateur et mieux encore du pervers manipulateur, au masculin bien entendu, ce qui entretient un des thèmes de notre culture actuelle à savoir la systématique disqualification du masculin qui atteste que le sexisme ne se situe plus du tout là où l’on prétend couramment le situer … Matriarcat contemporain oblige.

14Cette frilosité face à la dépendance met en place des relations organisées autour d’une gestion minutieuse, voire calculatrice de la distance pour rester suffisamment à l’écart de l’autre, de manière à éviter de dépendre de lui. Le « Je ne veux pas avoir de comptes à rendre à qui que ce soit » que nous entendons si souvent dans les propos de nos patients rend bien compte de ce souci. « Dès qu’il y a attachement, il faut que je me détache, j’aime bien mon indépendance, faire ce que je veux quand je veux, je n’ai pas envie d’avoir des comptes à rendre. » (Fourez, 2004). Recevoir ou recevoir de l’aide devient de plus psychiquement périlleux car « si je reçois son aide il (elle) sera en droit d’avoir des attentes, j’ai pas envie d’être possédé(e), d’être envahi(e) ». Nous voyons poindre le germe de la paranoïdie.

15Devons-nous en déduire qu’il n’y a plus de phénomène d’appartenance ou qu’on ne la recherche plus ? Non. Elle est souhaitée mais elle apparaît ne plus structurer l’humain selon l’opération psychique qui en découle. L’appartenance, si elle est recherchée se doit d’être choisie. Le plus bel exemple est le football dans lequel vous choisissez votre équipe, vous glissez sur le terrain des différences radicalisées et … bien sûr de la guerre. Vous vous oubliez vous-même, vous participez très intensément à la collectivité éminemment enjouée, festive et guerrière. Ceci, le temps d’un événement : le Match. La structuration selon l’appartenance s’avère passagère. Elle est créée pour un temps et se dissoudra ensuite. Les Flash-mob visibles sur You Tube sont le prototype même d’une appartenance fluide en mobilisant pour un temps les uns vers les autres les protagonistes et les faisant se dissocier ensuite. Rentrée en appartenance, suivie de déprise de cette dernière. Sans lendemain. Sans problème. On ne se prend pas la tête.

16Nous voyons régulièrement dans la vie courante une réactivité de contact importante qui caractérise l’individu contemporain ; en définissant d’emblée la relation comme égalitaire, il se mobilise très volontiers vers l’autre, ce dernier ne le terrifiant plus autant parce qu’il ne sera jamais plus son supérieur. On observe bien cela chez l’enfant contemporain dans son immédiate et spontanée adresse à l’adulte vis-à-vis duquel il se situe de plus en plus précocement en égalité. L’individu à appartenance avait tendance à regarder son alter ego comme un inégal dont il fallait situer impérativement son lieu d’appartenance : de qui est-il le fils ou la fille ? A quelle classe sociale appartient-il ? De quel pilier politique est-il ? Catho ou rouge ? Toutes questions situant l’individu dans un ensemble auquel il appartient et qui en définit son essence ou son rôle. Préalable indispensable avant toute relation. Le sortir des appartenances a composé un individu qui m’apparaît assez sympathique et avec une grande aisance sur le plan d’une immédiateté contactuelle.

Intériorité sociale

17Alors que l’appartenance appuie le vecteur de l’impression (ce qui vous marque de l’extérieur) comme initiateur du social, l’individualisme appuie le vecteur du rapport à soi et de l’expression de soi comme initiateur du social. Ce qui distingue l’hypermodernité par rapport à la modernité est que l’intériorité sociale triomphe sans besoin d’une extériorité pour se situer ; la priorité à soi prend le dessus sur tout rapport à l’extérieur. Le sujet se définira donc selon cette priorité du rapport à lui-même que pointent de façon élective les sphères de l’émotion et des affects. C’est ici que l’on peut mieux comprendre le sens des reality shows nés dans les années 80 et la publication de ce qui apparaît comme l’intime sur les réseaux sociaux. La très solide frontière privé/public, organisatrice dans la modernité de l’agencement hétéronomie/autonomie, a achevé de se dissoudre. Ne nous trompons pas : si ce que nous lisons et voyons sur les réseaux sociaux évoque très clairement l’intime, cela veut-il dire qu’il n’y a plus d’intime ? à savoir d’instance secrète et cachée au public ? Non. Tel que l’indiquait Olivier Ferrand dans un de nos séminaires, nous avons probablement à penser qu’aux deux instances de la modernité – privé/public – il s’en soit ajouté une troisième : celle de la publication selon le mode de l’intime, qui témoigne alors parfaitement de l’agencement social sur le lieu et par l’intériorité sociale. Il y aurait alors à considérer l’intime qui n’est pas divulgué, le publié selon le mode de l’intime et le public.

18Si l’intériorité sociale est devenue un point source d’agencements sociaux, on comprend mieux que l’absence d’expression des émotions soit devenue presque un délit. L’émotion est probablement le meilleur témoin de ce qui se passe à l’intérieur de l’individu et c’est sans doute pour cette raison que les médias la traquent et la captent par leur caméra, leurs textes et questions. L’incontournable impératif de devoir s’en référer à soi-même oblige à tenir compte des émotions et notre clinique nous amène en retour des patients qui nous indiquent être envahis par elles, et souhaiter – ce sont leurs mots – « pouvoir fermer le robinet des émotions ou pouvoir leur résister ». Rêveraient-ils de plus d’alexithymie ? Très probablement.

19La figure de l’alexithymique a été le point d’observation de l’individu ne laissant pas assez émerger ce qu’il ressentait en lui-même. Il a constitué un observatoire scientifique de la logique de l’émancipation non encore aboutie dans les années où le primat de l’expression se pointait sur l’horizon historique (milieu du XXe siècle). Pathologie du trop d’abstraction de soi ou de l’insuffisance d’adhérence à soi. Mais nous sommes plus loin dans l’histoire et nous entendons maintenant cette souffrance du « devoir tenir compte de soi » avec l’invasion de soi par soi, par le débordement émotionnel qu’une extériorité n’est plus à même de juguler ou de compenser : le succès des inhibiteurs du recaptage de la sérotonine (antidépresseurs) doit ressortir à cet élément en organisant une augmentation très nette du seuil émotionnel et une aptitude à pouvoir se déprendre de son intériorité émotionnelle encombrante. C’est aussi sur ce lieu de l’envahissement par cette intériorité que doit s’entendre la demande extrêmement répétitive de nos patients : « Je voudrais pouvoir relativiser ». Comment est-il possible de relativiser s’il est dit qu’il faut trouver la solution en soi ou ne s’en référer qu’au dispositif de sa propre intériorité ? Relativiser implique de pouvoir se décentrer de soi.

20On perçoit mieux aussi la souffrance et la plainte de la rumination (du petit vélo dans la tête) qui témoigne de façon numineuse d’un rapport de soi à soi qui piétine et semble avoir bien des difficultés à aboutir, témoignant ainsi de ce qui pourrait se nommer une pathologie du trop d’adhérence à soi. Les métaphores de la cocotte-minute qui est trop remplie et qui va déborder ou exploser, révèlent tellement bien cette notion d’intériorité sociale. Tout comme « Vittel, éliminez » et l’« élimination des toxines » qui nous font accéder à la dynamique expressive.

21Penchons-nous dans la foulée sur le concept de la ressource. Cette dernière s’avère être ce qui se trouve au dedans des individus à tel point que dans les entreprises, le service du personnel est devenu le département des ressources humaines (DRH). Et que nos patients disent de moins en moins qu’ils sont fatigués mais de plus en plus « Je suis épuisé ». Pourquoi ? Parce qu’ils parlent correctement le français. On ne dit pas qu’une ressource est fatiguée mais épuisée. Autrement dit si les DRH se nommaient DLH – département des lumières humaines – nos patients viendraient probablement nous dire : « Je suis éteint ». Le thème de la ressource représente, tel que l’écrit Vincent de Gaulejac, un coup idéologique retentissant. Il est à la fois ce que l’individu se doit de mobiliser et ce qui sera mobilisé par le pouvoir managérial. J’ajouterais ainsi que le concept de la ressource permet au pouvoir managérial d’agir comme un cheval de Troie pilotant les individus sur le lieu de l’intériorité sociale.

22Faisant pendant au terme de ressource, comme réponse du berger à la bergère, nous est arrivé le vocable de « Burnout » qui est défini comme un épuisement de capital interne. Le terme de burnout (terme architectural et aéronautique) semble remplacer dans le langage celui de la dépression. Or, cette dernière relève d’un trouble de l’humeur, défini par Jacques Schotte comme un dyscord d’avec le monde selon l’harmonie du ton et le rythme d’un échange. On voit que cette définition entend clairement un accord de soi à autre chose que soi, à savoir le monde. Si l’on remplace purement et simplement le terme dépression par burnout, il devient l’ambassadeur de l’individualisme porté à son paroxysme et alimente à merveille la bascule vers la pathologie de l’insuffisance décrite par Alain Ehrenberg. Les premières propositions du terme de burnout (1981) le définissaient comme « maladie de l’âme en deuil de son idéal », rejoignant ainsi la dépression, le tableau de décrochage comme source du phénomène avec l’inintérêt pour le travail : on est en plein dans la dépression. Par contre, l’actuel tableau de véritable burnout – soit dit en passant qui est assez rare – est vu sur le plan neurophysiologique comme un épuisement noradrénergique consécutif à un stress chronique avec comme symptomatologie de l’anxiété, des troubles majeurs du sommeil, de la fatigue, des troubles de la concentration et surtout des troubles cognitifs extrêmes allant jusqu’à la confusion. Ce tableau témoigne d’une pathologie d’un épuisement faisant suite à un ajustement incessant de la production de soi, à la mobilisation de ses propres ressources pour atteindre les « objectifs » et pouvoir « délivrer » à temps selon les principes de la culture managériale. [1] A la différence du « premier burnout », ces patients continuent à aimer leur travail, ils y sont encore psychiquement accordables mais plus physiologiquement.

23Ce qui frappe chez ces patients est le « Je me mets la pression » qui atteste que la production de soi et le déploiement de ses propres ressources, imposés par eux-mêmes (fidélité au principe d’autonomie énoncé plus haut : je dois être la source de ce qui se passe) sont ce qui leur permet de faire partie de leur monde professionnel. L’épuisement des ressources individuelles ne permet plus le social, le faire partie des autres si bien que le burnout aboutit à un décrochage socio-professionnel. Plus d’intériorité sociale, plus de social possible, extraction obligée et perte de place. Pathologie lue à partir du point source de l’individu.

24Si nous nous penchons maintenant sur le lien social noué selon les logiques de la confiance en soi et de l’estime de soi, nous pouvons y découvrir des ressorts analogues. L’estime de soi et la confiance en soi ont été précisées plus haut comme étant des figures de réflexivité contemporaine portant sur l’accord de soi à soi. Dans ce canevas culturel, l’immunité sociale et la reconnaissance qui en découle, s’obtiendront à partir de l’individu (cf. définition de l’individualisme). Il s’agit alors de la production de moi-même évaluée selon la valeur que je me donne et que je dois maîtriser le plus possible pour pouvoir y faire confiance ; je vais alors me produire intensément me donnant une valeur (l’estime) à mes propres yeux dont je vais essayer de persuader l’autre en tentant de maîtriser et ma propre image et l’image que l’autre a de moi. Il est dès lors prêté à l’autre un regard portant sur l’accord de moi à moi et la valeur que je me donne : « J’ai peur qu’on voie que je suis mal dans ma peau, que je manque d’estime de moi, que je suis nul … » (Fourez, 2007). L’importance de l’intégrité intérieure prend alors tout son sens et par là même la thématique du viol et de violation si abondamment déployée dans la culture psychothérapeutique.

25Dans une société à appartenance, l’individu déduit qu’il est lui à partir de l’expérience de totalité dont il fait partie, qu’il est dans le social à partir de l’expérience de l’altérité mise en place ; le regard prêté à l’autre portera plus sur l’accord social qu’il montre, autrement dit en exposant non pas ce qui lui est propre et singulier mais ce qui le fait même que les autres : les particularités qui sont les mêmes que celles des autres et qu’il partage avec eux. Il s’agit d’un regard peut-être moins cuisant, moins douloureux et s’il s’agit de gagner son immunité sociale, cela sera en augmentant la dépendance aux autres, c’est-à-dire en faisant plus comme eux, en étant plus similaires à eux ; dans la logique de l’estime de soi, c’est en augmentant la singularité, en accentuant la différence ou l’intensité de soi. A visée de persuader l’autre.

26Dans ce mouvement de production de soi-même et dans cette tentative de maîtrise de l’image de soi et de l’image que l’autre a de moi, on découvre une invitation à déployer les processus et ressorts narcissiques. L’individu sorti des appartenances a tendance en effet à se proposer à l’autre sur le mode narcissique. Il s’agit d’un mode de définition de la relation. Une vignette clinique illustre bien le propos : une jeune patiente de 24 ans fait part de la souffrance de ne pas avoir suffisamment de confiance en soi. Je questionne alors l’impératif et le besoin de confiance en soi.

27

Th : Quel est le problème si vous n’avez pas confiance en vous ?
P : Ça pose le problème de se lier. On a besoin de l’autre comme miroir et on n’y voit que le négatif … (petit moment de réflexion) … Mais cela montre que j’ai des difficultés à être autonome si j’ai besoin de la dépendance du regard des autres. Ce regard m’aide à me situer mais en pratique cela veut dire que je ne compte pas suffisamment sur moi-même pour le faire toute seule.
Th : Et s’il y a doute de vous ?
P : On ne se présente pas de façon positive, les autres sont rarement persuadés, je dois alors compenser mon image soit en parlant plus ou en ayant une tenue plus visible … (elle réfléchit quelques instants) … Finalement j’ai envie d’être comme les autres en n’étant pas capable d’y arriver.
Th : Comme les autres en étant autonome ?
P : Oui, c’est un peu bizarre … C’est vrai que j’ai besoin de rentrer dans un groupe, d’y participer mais quand les gens sont trop proches j’étouffe …
Th : Pourquoi étouffez-vous ?
P : Parce qu’on ne sait plus se différencier.

28On mesure à quel point la question est de réconcilier la perception subjective de soi avec la perception objective des autres, moyennant la maîtrise de sa propre image et de celle que l’autre aura. De plus, on entend l’oscillation entre l’utilité de l’autre et l’étouffement qu’il peut produire en même temps que l’utilisation de l’autre à des fins de miroir de soi. Enfin, on y lit aussi la puissante production de soi et le prolongement de soi qui se doit d’être visible pour l’autre. Cette disposition à rendre visible est très bien décrit par Jean-Paul Gaillard dans « Enfants et adolescents en mutation » (2009). L’auteur insiste sur le fait vital de ce phénomène ainsi que sur ce qu’il nomme individualisation identitaire à savoir qu’une identité autonome ne se construit pas nécessairement dans la différence.

Intériorité sociale, incorporation de l’individu de droit

29Gauchet, dans un séminaire donné en avril 2013 (inédit) a reprécisé le fondement de l’individu contemporain en situant ce dernier comme le résultat d’une incorporation de l’individu de droit. Qu’est-ce à dire ? Revenons sur l’être d’appartenance des sociétés traditionnelles religieuses. Ce dernier était marqué par les particularités imparties qui le constituaient et qui étaient utilisées comme telles et agencées dans une structure hiérarchique religieuse qui faisait tenir ensemble toutes ces inégalités, toutes ces différences, regroupées sous forme d’appartenances. Cette structure hiérarchique poussait à l’adhésion aux rôles et aux fonctions imparties à l’individu et ce dernier s’identifiait au rôle et à la place qui lui revenait ; ce qui le déterminait était le lieu de réflexivité.

30Actuellement, dans une société telle que la nôtre basée sur l’égalité, pour accéder à l’expérience égalitaire, il convient de dépasser, de s’extraire de tout ce qui détermine et organise les différences. Je dois donc me déprendre de ce qui m’est imparti en dehors de tout choix. Cette déprise me permettra de dégager la marge de man œuvre nécessaire à l’exercice de mon autonomie. Et j’ai le droit de me déployer de la sorte puisque l’Egalité m’en donne le droit. Il y a donc une identification des individus à leur existence de droit et c’est à ce titre que Gauchet parle d’une incorporation subjective du droit qui fonde une psychologie structurelle à base de désengagement, de distanciation vis à vis des déterminants, des situations dans lesquelles on est impliqué, des milieux auxquels on appartient.

31J’ajouterais comme exemple manifeste de cela : la chirurgie esthétique qui permet de choisir sa nature, le transgenre, le couple homosexuel, tous éléments qui témoignent de la déprise des particularités subies pour pouvoir conduire son autonomie en exerçant le choix de ce que l’on a le droit d’être. La figure héroïque de ces temps contemporains pourrait être dès lors : la jeune femme célibataire, homosexuelle, ayant un enfant par mère porteuse (dont la couleur serait choisie) afin de préserver la maîtrise du corps et se déprendre des vergetures (et par la même occasion des verges dures).

Déconnexion du tout

32L’humain est un être qui, de tout temps, s’est vu avec une double expérience : celle de la particule et celle du tout. Ce rapport au tout, Gauchet le nomme « Noyau anthropologique du religieux ». Ce dernier s’est politiquement déployé au cœur de la religion mais aussi en dehors de celle-ci durant la modernité : il est alors question de l’Idéologie qu’il nomme « religieux en dehors de la religion.

33Dans des conditions historiques contemporaines invitant à pouvoir se vivre en déconnexion symbolique et cognitive du tout, il existe une très forte propension à regarder ce qui arrive comme une affaire d’individus : ainsi, si quelque chose de difficile ou de négatif m’arrive, j’ai deux « solutions ». Soit je m’en prendrai à moi-même comme individu, m’en voulant de ne pas avoir suffisamment de compétences en moi ou de ressources ; la réponse à la souffrance est donnée par un autodiagnostic d’insuffisance : je suis nul, je manque de confiance en moi, je m’auto-agresse, je me suicide … Soit ne pouvant imputer ce qui m’arrive qu’à un autre individu (puisque tout est une affaire d’individus) et plus à un Dieu (comme le faisait Job personnage de l’Ancien Testament), je déciderai comme responsable et coupable l’individu à la source de ce qui m’arrive et je m’empresserai de procéder juridiquement contre lui. Et voilà un ressort supplémentaire pour la paranoïdie et son lien direct avec la procédure juridique, pur produit des politiques de Droits de l’Homme à savoir le droit des individus. On mesure, soit-dit en passant, que le droit et la justice, de tous temps, outils de paix entre les citoyens, sont devenus l’outil de guerre entre ceux-ci, comme si l’état de culture avait mis en place la guerre de tous contre tous tel que Hobbes l’envisageait. Les malencontreuses législations concernant le harcèlement moral et les travaux de M.-F. Hirigoyen qui y sont forcément liés démontrent cette impossibilité de regarder des situations de mobbing comme relevant de logiques systémiques de l’institution de travail et non relevant de dyade d’individus dont l’un est un manipulateur pervers narcissique. On y revient … Le mot harcèlement est devenu un attracteur sémantique et donc un précipitateur cognitif : il semble définir tout ce qui concerne les aspérités de la vie avec l’autre ; c’est la raison pour laquelle lorsque j’ai affaire à des patients venant se plaindre de harcèlement, je les écoute attentivement et leur demande ensuite de me réénoncer leur histoire en utilisant un tout autre mot que celui de harcèlement, arrivent alors, conflit, remarque, désaccord, reproches … Se dire en conflit ou harcelé change radicalement la donne. De plus, si le ou la collègue de travail est décrit comme manipulateur ou manipulatrice, il va de soi que je ne vais pas proposer la lecture du livre « Les manipulateurs sont parmi nous » qui leur permettra de faire le diagnostic ; il s’agirait d’une pratique paranoïde pour le moins douteuse et d’une éthique et déontologie suspecte de la part d’un thérapeute.

34Pour en revenir à la difficulté à relativiser, cette dernière pourrait aussi ressortir à cette déconnexion : dans l’appartenance, s’il m’arrive quelque chose c’est du fait de mon appartenance à la condition humaine (totalité) ; je reste lié à la communauté humaine même dans le malheur ou la difficulté. Cela me donne la condition pour pouvoir relativiser.

35Dans notre travail avec des groupes de patients, [2] lorsque nous questionnons ces derniers sur ce que produit comme effet le fait de participer à un setting groupal avec des personnes qu’ils ne connaissent pas, nous sommes frappés d’entendre de façon quasi systématique le « Je me suis rendu compte que je n’étais pas le seul à avoir des problèmes ». Banalité pourrions-nous dire ? Cela n’est cependant pas si banal ; au contraire cela met en lumière un positionnement individualiste déconnecté du tout dont la remise dans un groupe opère la remise en humanité. Comment puis-je penser que ce qui m’arrive n’arriverait qu’à moi ? Ne serais-je qu’exception ? Unique ? Il est vrai que notre époque proclame que nous sommes tous uniques : paradoxe puissant puisque si chacun est unique, il y a déjà au cœur de chacun quelque chose qui ne l’est pas : la conviction d’être unique puisque celle-ci est largement partagée. Un autre patient nous a dit : « Entendre énoncer les mêmes malaises que les siens nous fait percevoir qu’il ne s’agit pas uniquement de soi, cela permet de s’objectiver et de relativiser. » Cette phrase énoncée à l’impersonnel indique bien cette souffrance de se vivre uniquement singulier et au cœur de sa propre subjectivité et que si « cela permet d’objectiver » ce dernier terme indique la capacité retrouvée grâce au tout du groupe, de se mettre à distance de soi et de regarder en se décentrant de soi ce qui nous arrive. C’est-à-dire en objectivant et en arrêtant de ne faire que subjectiver. On perçoit donc le malaise que provoque la trop grande adhérence à soi proposée par notre culture et que s’en extraire et surtout pouvoir la compenser par un inverse apporte un apaisement.

36Si le tout n’habite plus l’humain, on perçoit aisément la sensation de vide que l’on entend dans nos consultations (bien que moins depuis l’arrivée des portables et tablettes qui a probablement atténué la fréquence de cet éprouvé).

37Avoir affaire à cette double expérience de la particule et du tout ne procède-t-il pas d’un incontournable invariant anthropologique ? Ne plus avoir affaire au tout m’apparaît comme la condition élective de la position clivée et de la perception de la distance comme une absence. Si je peux penser que deux villes sont distantes de 70 km, c’est que je les envisage faisant partie d’un tout (le territoire ou sa représentation à savoir la carte) auquel les deux particules appartiennent. Sans cela, je pourrais dire qu’une localité est absente d’une autre. On peut mesurer ici que la déconnexion du tout appuiera le ressort d’angoisse abandonnique.

38Sur le plan cognitif, Jean-Marie Lacrosse [3] a depuis bien longtemps observé des positionnements clivés dans des copies d’examens : un étudiant appuie un élément à un endroit de son écrit et son contraire à un autre endroit. Quand l’étudiant est questionné sur cette contradiction, cela ne le perturbe pas et il argumente volontiers : « A ce moment-là je pensais comme suit et à cet autre, autrement ». Et cela ne fait nullement problème pour cet étudiant. Le « Comme je le sens » atteste si bien la production de soi particulaire : qu’elle s’inscrive dans un tout n’apparaît avoir aucune pertinence ni s’avérer essentiel. La difficulté à rentrer dans un phénomène de raisonnement (observée aussi par les enseignants) semble relever de la même essence. Un raisonnement implique que chaque séquence s’articule avec la totalité à laquelle elle a affaire. Chaque étape est chevillée à la totalité du raisonnement : nous sommes sur les mêmes ingrédients que l’appartenance où chaque individu, chaque sous-groupe est chevillé à la totalité de la collectivité.

Dépendance subie, dépendance agie : compulsion relationnelle

39L’être humain est un être hanté par les autres et aucune société ne s’est construite autour et par l’isolement de chaque individu. Chaque époque a toujours mis en place des façons de se lier, propres à ses croyances. Ainsi si nous affirmons que notre période est individualiste, force est de constater que les fonctionnements sociaux ne mènent pas à un isolement mais bien plus à un foisonnement de mises en contact et en relations incessantes initiées par l’individu, à partir de lui, selon son choix, autonomie oblige. C’est la figure du réseau comme figure élective du social qui s’active et se met en place par les initiatives individuelles. Qu’est-ce à dire ? Privé de la dépendance à l’appartenance qui le renseignait sur ce qu’il était, il se devra de trouver ce renseignement en se mouvant de lui-même vers les autres, en espérant y obtenir la reconnaissance individuelle. Le besoin de confirmation va alors s’exercer sur le lieu de la priorité à l’intérieur, à savoir le besoin affectif. Ce besoin de confirmation témoigne d’une dépendance dont l’individu a besoin, qu’il recherche tout en la craignant car cette dépendance le renvoie à une insuffisance d’autonomie : c’est ce qui rend compte de cette oscillation permanente que nous observons dans les dires et le déroulement des existences de nos patients.

40Le niveau de l’appartenance collective et les représentations qu’elle occasionnait ont cessé d’avoir la puissance symbolique de constitution identitaire. Dit autrement, dans l’impossibilité d’être rassuré narcissiquement par le phénomène d’appartenance à un groupe social, l’individu contemporain devra passer par la reconnaissance d’autrui singulier. Ce phénomène se déroulera alors dans le cadre et sur le mode d’une relation d’individu à individu. La relation la plus représentative de ce niveau de l’immanence est l’interaction entre individus, la relation horizontale et affective. Or, l’appartenance, quant à elle, dépasse ce niveau de l’affectif.

41Pour mieux saisir la complexité du social, précisons ce qui pourrait constituer deux instances du social. La première serait « être avec les autres » à savoir le niveau interactif, relationnel horizontal. La seconde serait « être ensemble » à savoir faire partie d’un ensemble, d’un tout, avoir une place, s’inscrire dans un autre niveau que celui de la relation. Cette instance se situerait en plein cœur du noyau anthropologique du religieux.

42Si le premier niveau se déploie selon l’axe de la présentation, le second implique une représentation qui deviendra un lieu de réflexivité organisatrice des particules. Or, on a très nettement l’impression qu’il y a une intense recherche sur ce lieu-là de quelque chose (le tout) qu’ils rechercheraient alors qu’ils ne peuvent plus se la représenter. J’énoncerais comme hypothèse qu’il y aurait une intense mobilisation du niveau 1 à visée probablement inconsciente d’atteindre le niveau 2. Le niveau de l’affectif ne fournira donc pas la denrée attendue qui est à chercher sur un plan symbolique ou transcendantal alors qu’ils tentent de l’atteindre sur un lieu qui ne peut l’apporter. C’est ce point qui permet de mieux comprendre la dépendance à la relation à l’autre qui fait florès. Dépendance dans le sens de la toxicomanie au sens premier du terme à savoir la manie, répétition continue, compulsive de quelque chose qui apparaît ne pas pouvoir aboutir. Forcément, si les conduites sont opérées sur un plan qui ne peut fournir ce qui est recherché, elles ne peuvent que devenir compulsives et reproduites infiniment. La dépendance aux autres est donc à regarder sous l’angle d’un lien à l’autre agi par l’individu et dont la liaison sans cesse reconduite devient toxicomaniaque vu que cette dernière ne peut aboutir, et être bouclée, du fait que l’objet cherché ne peut s’atteindre là où la quête est déployée. Ils tentent donc de nourrir le noyau anthropologique du religieux avec les denrées d’un autre noyau. L’indice de satiété ne semble pas pouvoir se mettre en œuvre d’où répétition, compulsion, toxicomanie. On entend tellement cela dans les plaintes de nos patients à propos de souffrance au travail. Quand ils viennent nous dire qu’ils ne sont pas reconnus, c’est d’une reconnaissance affective dont ils parlent et non d’une reconnaissance symbolique car cette dernière existe bel et bien puisqu’ils ont un contrat de travail et sont inclus avec une place dans un ensemble ; mais cela n’assouvit pas : le niveau d’être ensemble a cessé de les renseigner sur le fait qu’ils existent pour les autres ou qu’ils peuvent se déduire de ces derniers, la quête se déploiera sur le niveau d’être avec les autres en y recherchant celui de l’être ensemble sans pouvoir bien entendu l’y trouver.

43Je pense d’ailleurs que nous, systémiciens, avons à pouvoir réfléchir sur ce que nous offrons aux patients dès lors que nous les mettons en groupe : à quelle instance du social peut prétendre un « groupe de parole » par exemple ? Fournit-il l’accès à l’être ensemble ? Probablement non. Par contre quand nous faisons avec eux des ateliers métaphoriques avec des images véhiculant des symboles, nous leur permettons d’accéder à cette instance du social leur indiquant qu’ils font partie d’un tout. (Symbolique venant du grec « sun-bolein » signifiant rassembler).

44L’hyperinflation de la relation horizontale et affective dans notre culture qui a cessé d’être structurée selon l’appartenance atteste bien du phénomène de dépendance agie qui vient d’être décrit. Mais il me semble que ce déploiement de l’affectif se donne à voir ou est repéré par nos contemporains comme une instance incontournable et incontournée. Forcément, elle semble être devenue la seule instance repérable du fait social. C’est ce qui rend compte à mon sens du très grand nombre de demandes de psychothérapie à propos de difficultés relationnelles affectives que nos patients nous décrivent avec force détails.

45La vulgate psychologique, qui est un maillon important de l’opinion publique déclame de façon répétitive : « Si l’on n’est pas bien à un moment de sa vie, c’est que l’on n’a pas été assez aimé, que l’on a manqué d’affectif … dans l’enfance ». Info ou intox ? Personnellement je répondrais intox. J’aurais tendance à dire que ce n’est pas cette instance-là qui a manqué mais précisément l’autre. Les enfants qui posent tellement de problèmes à notre époque manquent-ils d’affectif ou en ont-ils trop ? Ne s’avèrent-ils plutôt carencés de l’instance de l’être ensemble ? Ne sont-ils pas précisément que trop regardés par cette lorgnette affective et insuffisamment par celle de l’être ensemble ? Comment comprendre en effet la situation clinique suivante ? Une maman me décrivait la situation de son fils, enfant diagnostiqué hyperkinétique (à savoir ne tenant absolument pas en place) qui devenait calme et continu chaque fois qu’il arrivait chez son grand-père en Normandie. Ce dernier travaillait avec lui dans la confection de bûches et de bois de chauffage et l’enfant avait immédiatement une place bien claire, délimitée, actif en dépendance et travaillant alors de façon continue.

La culture contemporaine pourrait-elle être le terreau de l’abandonnisme et du fonctionnement borderline ?

Abandonnisme : perte précoce de dépendance ?

46Les traits de mouvances incessantes vers les autres et les dépendances relationnelles et affectives en découlant qui viennent d’être décrites m’apparaissent se retrouver au cœur du fonctionnement abandonnique. Je proposerais de regarder l’abandonnisme comme une privation trop précoce de dépendance et de regarder la constitution de l’abandonnisme au travers du principe d’équifinalité : si la perte précoce de lien affectif avec la blessure qui en découle est un point source du phénomène d’abandonnisme tel que cela a été décrit en psychologie, on pourrait regarder ces enfants comme ayant été spoliés trop rapidement d’une dépendance constructrice. Pourrait-on alors penser qu’un enfant hypermoderne serait déposé sur la voie constitutive abandonnique s’il naît annoncé par les faire-part « j’arrive » qui ont été évoqués dans des articles précédents (Fourez, 2004, 2007) ? Vu que cet enfant est mis en demeure de se produire par lui-même, s’avère-t-il privé très tôt de la dépendance, de l’inscription dans une appartenance à l’antériorité humaine ? De la même manière que le poulet du Gers est automatiquement muni du label garanti fermier, l’enfant contemporain né sous les augures qui viennent d’être décrits, naît-il marqué du label garanti abandonnique ? Car l’éducation selon l’autonomie déjà acquise est très soucieuse de favoriser l’émergence de l’intériorité plus que d’inculquer une extériorité à l’enfant ; ainsi les parents contemporains, devenus très soucieux de limiter le plus possible la dépendance de l’enfant, inviteraient-ils ce dernier à connaître une très précoce privation de dépendance ?

47Portons à présent le regard sur le fonctionnement des êtres humains auxquels nous avons affaire dès lors qu’ils sont « marqués » du sceau de l’abandonnisme, de la privation précoce de dépendance. Ils se montrent selon des mouvements de production de soi vers les autres adressant à ces autres singuliers une demande de reconnaissance et d’attestation qu’ils existent. L’abandon réalise le contexte favorable à l’émergence et à la mise en œuvre du « se produire par soi-même », d’amorce d’un puissant mouvement vers les autres avec une demande de confirmation, d’attestation d’existence et de reconnaissance dans laquelle se véhicule assez souvent une agressivité. L’abandon réalise les conditions de se déployer et de se façonner selon l’autonomie.

48A ce titre, il existe une entité clinique élective mettant tout particulièrement en lumière ce fonctionnement. Ce sont ces personnalités dites « oblatives » que l’on voit très souvent notamment dans les tableaux de fibromyalgie. Le tableau est plus volontiers féminin. Dans leur histoire, on observe notamment que ce sont des êtres qui ont été parentifiés ou grand-parentifiés, toutes situations qui les spolient de façon précoce de la situation de dépendance infantile éducative et de la réceptivité que cette dernière permet de vivre. L’enfant est extrait de sa place et connaît de la sorte une « émancipation » précoce. Mais on peut observer aussi cette émancipation en dehors des tableaux de parentification par une insistance éducative à l’autonomie (cf. supra) qui, en étant suscitative (des potentialités de l’enfant), devient abstensive afin de pas polluer ce dernier des traces impressives que la génération précédente pourrait déposer en lui et propose ainsi à l’enfant de ne pas connaître de dépendance et l’invite de manière forte et insistante à ne se produire que par lui-même. Ce qui constitue le socle de la pédagogie contemporaine occidentale.

49Ces personnes sont sans cesse dans un mouvement d’agitation vers les autres, se préoccupant de tout, prenant tout en charge, habituant ainsi leur entourage à être en position complémentaire par une abstention ou une rigidification de la réception chez leurs proches, à savoir la réponse du berger à la bergère. Elles s’hyperproduisent en maîtrisant tout (selon le bon vieux principe de la toute-puissance maternelle) et en donnant dans un don garanti sans réception : en effet, on découvre dans leur propos que le don est conçu comme une hyperproduction de soi qui garantit de mettre l’autre à distance ; le don ne se conjugue pas à une réception ; « Si je reçois », disent-elles, « je serais redevable, l’autre aurait des attentes, j’ai pas envie d’être possédée, envahie » ; « J’aime pas dépendre, je ne veux pas être aidée car si j’étais aidée par mon conjoint il pourrait exiger des choses de moi » et le sublime « Recevoir c’est donner à l’autre du pouvoir, il pourrait faire ce qu’il veut de moi, recevoir c’est de la manipulation » (sic). L’autre en quelque sorte est vécu comme l’empêcheur de se produire en rond. On rejoint ici la peur de la dépendance au service de l’expérimentation autonomique. Le don ne contient plus alors la condition d’un retour ou d’un rapport à l’altérité. Nous ne sommes en effet nullement sur le lieu du don comme initiateur d’un échange. Il se déroule alors d’incessantes hyperproductions de soi barrant toute réception qui bouclerait le phénomène et l’éteindrait pour un temps ce qui serait mission accomplie. Non elles continueront à se produire dans une répétition compulsive et toxicomaniaque comme décrit plus haut. Elles sont dans une tension de maîtrise de soi qu’elles nomment « Je me mets la pression » en précisant « Je ne supporte que les contraintes que je me mets moi-même » disant aussi « Etre parfaite et avoir ainsi une image très contrôlée de moi-même ». Cette dernière indication renvoie au narcissisme préalablement décrit. In fine, nous voyons que nous n’avons pas affaire à de la véritable oblation mais à une toxicomanie du don.

50Cette intense hyperproduction atteste d’une très grande énergie vitale et d’un courage remarquable et déploie une humeur le plus souvent enjouée et s’attelant sans repos aux tâches physiques qu’elles se donnent mission d’accomplir. Ce sont des personnalités volontiers expressives démontrant une haute capacité de mise en liaison aux autres, très spontanée et immédiate. Mais cette liaison apparaît toutefois s’imposant à l’autre et gouvernée par le don en sens unique qui ne semble opérer qu’un prolongement de soi vers l’autre et l’absence de retour de cet autre vers soi. « Je donne pour mettre à distance l’autre, contrôler la relation, c’est-à-dire ne pas laisser l’autre voir à l’intérieur de moi ». Précisons au lecteur que les phrases cliniques écrites dans cet article sont scrupuleusement retranscrites avec les mots tels qu’ils ont été énoncés.

51Ces personnes recherchent une dépendance qu’elles ne veulent pas, ce qui rend leur démarche infinie et sans limites. L’infini de cette production physique, combinée au stress de la maîtrise, semble épuiser le système musculo-squelettique et débouche sur des souffrances apparaissant comme des maladies de l’épuisement et les douleurs physiques qui s’installent alors comme des facteurs leur imposant une limite : le déterminant, le retour. Très probablement, l’inondation noradrénergique liée à la pression qu’elles se mettent empêche les douleurs d’être perçues (l’adrénaline diminue la douleur) et permet d’outrepasser les limites corporelles qui ne se manifestent que lors de la décompensation musculo-tendineuse. Le symptôme douloureux devient alors thérapeutique en ce sens qu’il offre la possibilité d’expérimenter le déterminant et la limite.

Non à l’apprendre à dire non

52Lorsque les patientes souffrant de fibromyalgie nous arrivent, outre leurs douleurs très limitantes, elles nous disent qu’elles manquent de confiance en elle. La plainte est à lire telle que je l’ai décrit dans les articles précédents : mes difficultés sont là parce que je suis dans l’insuffisance donc je ne peux plus continuer à faire confiance à ce personnage insuffisant : moi. Dans notre pratique constituée par l’approche en groupe de patients, nous avons un atelier métaphorique s’appelant « la tente canadienne », qui invite à regarder l’humain comme cette tente, à savoir un édifice qui doit son volume et sa tenue à la traction de tendeurs en sens opposés ; l’anthropos est vu comme constitué de données antinomiques dont nous avons besoin et qui nous tiennent en équilibre (mouvement/arrêt, seul/ensemble, donner/recevoir …) et nous invitons les patients à se regarder de la sorte et à préciser leur souffrance ou leur difficultés comme un tendeur affaibli ou cassé, occasionnant au niveau du tendeur opposé une traction déformante dont la force non compensée imprime une tension dans l’édifice.

53Lorsque les patientes sus-décrites nous indiquent que leur tendeur de la confiance en soi est cassé nous leur demandons comment elles nomment l’opposé : la réponse est toujours le manque de confiance en soi. Nous n’acceptons pas cette définition qui ne permet nullement de percevoir la consistance anthropologique de cet opposé. On ne peut en effet définir quelque chose par le manque d’autre chose. La nuit n’est pas un manque de jour, le blanc n’est pas un manque de noir et vice versa. Nous les invitons alors à réfléchir à ce que pourrait être le contraire de la confiance en soi en précisant que, dans la locution, il y a deux mots : « confiance » et « en soi ». La réponse est souvent « doute » ou « méfiance ». Pour le « en soi », on leur suggère « en les autres » ou « en autre chose que soi ». C’est alors que nous pouvons les interroger sur « En quoi d’autre ou en qui d’autre elles font confiance ? ». A ce moment, elles nous disent en le découvrant avec surprise : « Dans le fond, je me rends compte que je ne fais confiance à personne d’autre que moi, d’ailleurs on me dit que je ne demande rien, que je sais pas déléguer, ce qui est vrai car si c’est quelqu’un qui le fait à ma place ce ne sera pas fait comme je l’entends ». On voit donc que le faire-part « Je manque de confiance en moi » signifie ici n’avoir confiance qu’en soi. Nous interrogeons aussi dans cet atelier le couple de tendeurs donner/recevoir à propos duquel nos patientes attestent très rapidement leur absence de tendeur du recevoir et appuient leur propos par les phrases reprises ci-dessus, concernant le barrage à la réception.

54Je suis extrêmement surpris et inquiet de voir que face à des tableaux cliniques que nous venons de décrire, bon nombre de psychothérapeutes leur proposent ce qui constituerait le KCPP : « le kit complet du parfait psychothérapé » que nous rapportent nos contemporains comme effet marquant d’une psychothérapie accomplie et résumant ce qui leur a été proposé d’accomplir :

  1. Maintenant je pense plus à moi.
  2. Je ne me dis plus « il faut ».
  3. J’ai appris à dire non.
  4. Je vis dans l’instant.
  5. Je suis dans le lâcher-prise.

55Cet ensemble correspond à des acquisitions d’outils d’évidente émancipation : ne plus dire « il faut » constitue l’extraction du surmoi, de l’ailleurs auquel je pourrais avoir affaire, sortie donc de la modernité, accès à l’individualisme et à la déduction de soi à partir de soi. « Je pense plus à moi » équivaut à une acquisition de l’accent porté sur l’individu que je suis et sur l’intériorité sociale ; accorder plus d’importance à son désir fut une voie élective du sortir de sociétés traditionnelles. « Apprendre à dire non » indique l’aboutissement de l’affranchissement possible des autres de qui je pourrais me sentir redevable et dépendant. Le sport autonomique semble s’instituer en effet dans le fait de pouvoir se passer des autres. « Je vis dans l’instant » rappelle ce qui a été évoqué plus haut avec l’instantanéité qui est le parallèle à l’individualisme et à son extraction du tout.

56Si ces invitations peuvent être adéquates pour des êtres à la dynamique plus inhibée, surmoïque et organisée en personnalité dépendante par exemple, les patient(e)s dont il est question ici ne relèvent pas de cette catégorie diagnostique. Ces patient(e)s sont-ils insuffisamment émancipés ou le sont-ils trop ? Il convient effectivement d’affiner notre perception diagnostique de fonctionnement psychosocial et d’évaluer si ces injonctions ouvriront des voies nouvelles d’amélioration ou si elles ne feront que faire plus de la même chose et appuyer ce qui fait question dans leur fonctionnement. En effet, pour les patientes toxicomanes du don sus-décrites, les inviter à penser plus à elles apparaît comme un pis-aller risquant d’accentuer la vision à partir de soi et le prolongement de soi qui leur crée problème ; de même, leur proposer d’apprendre à dire non risque de devenir pathogène et non thérapeutique. A nouveau pour une personnalité dépendante, s’inféodant sans difficulté aux injonctions des autres, apprendre à s’affranchir de l’autre peut être ouvrant. Les toxicomanes du don ne sont pas des personnalités dépendantes. Elles se sont au contraire le plus souvent construites sur une précoce émancipation des autres ce qui a amorcé leur incessant mouvement vers ceux-ci. Ce n’est pas parce qu’elles se meuvent vers les autres et qu’elles font des choses en direction de ces derniers qu’elles sont au service de ceux-ci ou subordonnées à des injonctions en provenance de ces derniers dont il convient de s’émanciper. Autrement dit, c’est à elles-mêmes qu’il conviendrait que ces personnes puissent dire non, à leur propre mouvement de production donnante de soi qui conjure précisément l’autre et à leur rigidité relationnelle qui ne se déploie que sur le lieu de l’affectif.

57C’est ici que l’on comprend mieux que la psychothérapie peut être mauvaise pour la santé mentale si les praticiens qui la mettent en œuvre n’historicisent pas leur dispositif et qu’ils continuent à croire que toute difficulté et souffrance psychopathologique sont le résultat d’une différenciation et d’une individualisation non achevées ou d’une émancipation insuffisamment accomplie. Elle peut au contraire être le résultat d’une individualisation trop prononcée. Mais probablement continuer à regarder la pathologie féminine comme une insuffisance d’émancipation correspond à une prolongation historique obsolète. [4]

58Prescrire le non qui est le plus souvent adressé au conjoint (dont on postule que tel un macho, il inféode son épouse à faire tout ce qu’elle fait) permet au thérapeute de se conformer au féminisme qui noyaute de façon tellement manifeste le mouvement psychothérapeutique. De plus, si le don met à distance l’autre, inviter plus encore à refuser l’autre et à se passer de lui n’est nullement ouvrant. Cela ne peut qu’occasionner l’appui de la position paranoïde. Et cela ne leur permet pas d’explorer ce qui leur manque totalement : la capacité à la réception. Le refus de la réception correspondant d’ailleurs au refus du féminin, les problèmes sexuels sont quasi systématiques. Ainsi, au lieu de leur apprendre à dire non, ce que je considère comme une erreur théorique, clinique et éthique, j’ai l’habitude de leur proposer d’oser expérimenter une expérience de réception. Il est demandé de guetter dans leurs moments avec leur conjoint, avec le groupe thérapeutique ou quiconque d’autre, l’occasion d’une petite réception : recevoir et accueillir ce qui vient d’ailleurs que soi, un conseil, un avis, une aide, une proposition et d’observer l’effet que cela produit en elles-mêmes et sur l’autre auquel elles ont affaire. Il convient bien entendu de prescrire une réception pas trop importante ou difficile pour que cela soit possible et pas trop risqué afin que puisse s’expérimenter de façon sécure une expérience subjective nouvelle telle que Haley le disait à propos de la prescription. Les effets sont souvent assez spectaculaires : l’aveuglement à l’autre se lève et elles découvrent que quelque chose peut leur revenir tel un retour qu’elles peuvent ressentir comme une reconnaissance. Si elles y réussissent et qu’elles peuvent reconduire cela, l’échange, le faire partie des autres et la dépendance féconde que cela implique, pourront se déployer.

59

Une patiente de ce type, âgée de 58 ans, avec les douleurs multiples et éparses de la fibromyalgie, fonctionnait de façon agitée, toxicomane du don et sans grandes limites. Son discours était émaillé de ce qu’elle n’était pas reconnue qu’elle allait toujours vers les autres mais que quand il s’agissait d’être aidée, elle n’avait pas de retour et surtout discréditant sans cesse son époux, avec l’irrespect à l’égard du masculin tel qu’on l’entend dans les propos féminins de nos consultations. En ayant pu identifier l’extrême difficulté à recevoir, son extrême crainte d’être aidée, je lui fais la prescription de réception. Deux jours après elle me fait part que c’était fait : en venant à l’hospitalisation de jour, son époux qui la déposait à un endroit d’où elle rejoignait l’arrêt du bus pour se rendre à l’hôpital, lui propose d’aller la déposer jusqu’à l’arrêt pour lui faciliter la tâche. « D’habitude, dit-elle, je n’aurais pas accepté devant me débrouiller par moi-même et risquant de passer pour nulle si j’acceptais. Et cette fois-ci, j’ai accepté, ce que je ne faisais jamais. » Elle a constaté pour elle que recevoir cette aide a été possible et de plus elle a manifesté sa surprise de constater que son mari existait, pouvait penser à elle. Elle m’indique : « Je me rends compte que je ne disais que des choses négatives sur mon mari, mes propos sont inexacts et excessifs ; c’est sans doute que je ne le voyais plus dans mon agitation ».

60En effet quand on se met en position de ne plus regarder les autres, on n’a pas trop de mal à projeter sur eux qu’ils ne nous voient pas, nous en veulent ou nous rejettent. Si je n’ai pas de retour de quelqu’un, je peux en effet aisément m’imaginer qu’il m’en veut. C’est sans doute là aussi que se niche le ferment paranoïde. Donc c’est apprendre à dire oui à ce qui vient de l’ailleurs ou des autres qui constitue ce qui serait à proposer et non apprendre à dire non. Proposer le non quand on a entendu (cf. plus haut) que le don permet de mettre à distance et de contrôler l’autre ne frise pas le ridicule mais s’avère être franchement ridicule.

61

Une patiente semblable, qui avait déjà eu beaucoup de soins psychothérapeutiques m’a d’ailleurs un jour signifié son étonnement en m’adressant la question suivante : « Pourquoi les psys disent toujours qu’on doit penser à soi ? Moi, dit-elle je n’ai toujours dû compter que sur moi-même. » Elle avait connu très peu d’apports et avait dû se composer à partir d’elle-même. Dans un autre entretien, elle me dit avoir reçu de la part d’un psy la proposition de dire non et que l’ayant mise en pratique, elle trouvait curieux de voir qu’elle avait mis à distance son époux qui faisait un geste, une démarche vis-à-vis d’elle. « Pourquoi les psys nous disent cela ? » Enfin, elle m’a aussi confié : « Si on m’avait dit qu’un parent pouvait ne pas aimer un de ses enfants, cela aurait changé bien des choses dans ma vie ; dans le fond je peux bien comprendre qu’un parent n’aime pas un de ses enfants ». Génial : son propos met tellement bien en lumière l’impasse de l’impératif d’affectif.

62Je reste toujours très admiratif et suis toujours émerveillé de la précision, de la lucidité des propos des patients que nous entendons.

L’agitation : culturelle ou pulsionnelle ?

63Si l’on pose le regard sur le façonnement psychique du sortir des appartenances tel que nous l’avons décrit jusqu’ici, nous pouvons dégager qu’il se montre sur le mode d’une certaine agitation. Ce dernier vocable n’est nullement péjoratif mais descriptif. Vivre dans nos contrées à notre époque nous conduit plus vers cette agitation que vers la lévitation ou la culture monastique. Agir, instantanéité, décider, révoquer, changer, se produire intensément, déploiement continu de nos ressources afin de constituer la consistance de notre intériorité sociale et de pouvoir être parmi les autres, mouvements incessants de soi vers les autres reconduisant sans cesse la demande de reconnaissance, extraction de ceux-ci dans l’agissement de la distance, composent un tableau de très haute activité, très énergétique et axé sur la rapidité et le mouvement avec le corollaire de l’angoisse de l’arrêt.

64Cette invitation à cette agitation apparaît émaner clairement du culturel. Autrement dit, elle apparaît moins comme émanant du pôle pulsionnel à savoir naturel de l’être humain. Jusqu’ici en effet nous voyions l’agitation comme une pulsion que notre rentrée en culture domestiquera. Un chantier de recherche s’ouvre donc sur ce façonnement culturel. On pourrait peut-être mieux comprendre le succès actuel de la méditation pleine conscience, qui certainement refait découvrir une aptitude à l’arrêt dans laquelle nos contemporains semblent trouver une voie en réponse à ce dont ils ont besoin. En espérant que les praticiens qui la mènent n’appuient pas à nouveau l’adhérence à soi par l’importance accordée à l’expérience faite en soi d’une part et dans l’instant d’autre part, deux éléments pouvant appuyer une fois de plus l’atomisation.

65Les angoisses de l’arrêt et l’intolérance à la routine révèlent l’incontournable besoin d’être dans ce mouvement de production de soi : l’arrêt, le rien et le vide pointent l’absence de mise en œuvre de soi et la routine invite à déduire que, dès que quelque chose se répète, c’est comme si je n’existais plus puisque rien ne se choisit et rien ne se décide par moi-même. Comme si l’ordre des choses décidait à ma place et agissait par devers moi. Violation autonomique majeure. Penchons-nous sur une vignette clinique relative à une patiente de 29 ans, venue avec des angoisses de l’arrêt.

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P : Seul le changement me fait exister, ce qui est important c’est que tout change tout le temps.
Th : Ah bon !
P : Oui, car comme ça je choisis tout le temps, je décide, je me sens moi, je sens que j’existe.
Ensuite, elle marque un temps d’arrêt me regardant dans mon silence et revient.
P : Je ne me contente jamais de ce que j’ai …
Ensuite, elle marque un temps d’arrêt.
P : C’est bien non de ne pas se contenter de ce que l’on a, non ?
Th : Vous qui êtes dans le changement perpétuel, ne pas se contenter de ce que vous avez cela pourrait-il être de ne plus se contenter du changement perpétuel et d’oser la permanence ?
P : Vous n’y pensez pas, la permanence c’est toujours la même chose, ce serait la routine, tout se répète et je ne déciderais rien, je ne me sentirais pas vivre.
A nouveau face à mon silence, elle marque ensuite un arrêt et m’interroge ensuite :
P : C’est pourtant ce qui est demandé de pouvoir changer et de s’adapter, non ?
Th : Si c’est ce qui est demandé, est-ce vraiment vous qui décidez ? Seriez-vous simplement conformiste ?

67Remarquons au passage l’accent sur le changement et l’adaptation comme ce qui est demandé. Nous voyons d’ailleurs très explicitement cette dimension à l’œuvre dans les directives managériales qui inscrivent le changement dans la liste des valeurs de l’entreprise : le changement n’est pourtant qu’une opération et non une valeur car si tel était le cas on pourrait proposer à ces mêmes managériaux de changer cette valeur du changement pour un peu plus de continuité ; je ne suis pas sûr qu’ils comprendraient. (Car force est de constater que la mouvance managériale apparaît assez peu réflexive par rapport à elle-même.)

68Enfin on perçoit l’importance de production agitée de soi qui semble être un noyau très organisateur de bon nombre de pathologies actuelles : je n’évacue pas que nous allions vers plus de configurations hypomaniaques. Le prétendu TDAH de l’adulte n’est-il pas tout simplement le pattern sus-décrit ?

69Si la métaphore du tympan a été utilisée pour représenter la société traditionnelle, aurait-on à proposer la métaphore du cancer pour la société hypermoderne ? Quand des cellules s’émancipent de l’inhibition de contact qui limite leur croissance de manière à former un tout (à savoir l’organe) n’apparaissent-elles pas en se produisant à partir d’elles-mêmes dans une productivité accélérée créatrice, agitée car déconnectée du tout ?

Hypothèse conclusive : le borderline, figure extrême de l’individu sorti des appartenances ?

70Abandonnisme, narcissisme, instantanéité, clivage, vide, débordements émotionnels sont tous les traits que cet article a tenté d’indiquer comme électifs du sortir des appartenances. Or si nous relevons ce qu’indique la littérature théorique psychologique à propos du borderline, nous constatons que ces traits sont constitutifs de ce tableau. S’y rajoutent automutilations et tentatives de suicide qui sont pour le moins des actes autonomiques auto-adressés. Coïncidence ? A mon avis non. J’ai toujours été convaincu que le fonctionnement borderline devait trouver sa source anthropologique dans le sortir des appartenances et de façon surprenante – mais cela n’a rien d’étrange – cette entité nosographique (états-limites) a commencé à être observée vers 1895 dans ce moment très aigu du sortir des traditions qu’a constitué la charnière XIX-XXe siècle.

Notes

  • [1]
    La culture managériale pourrait aussi bien se nommer « managementale », ce qui permettrait le lien immédiat entre une culture et la pathologie mentale qu’elle peut produire chez ceux qui y sont plongés.
  • [2]
    Notre centre de revalidation psychosomatique de jour accueille un groupe fermé de huit patients venant le jour et retournant à domicile en soirée pour une durée limitée de deux semaines. Le programme thérapeutique comprend des ateliers collectifs, des entretiens individuels, du travail corporel, une approche du social ainsi qu’une mise au point internistique.
  • [3]
    J.-M. Lacrosse est professeur émérite de sociologie à l’UCL et cofondateur avec B. Fourez d’un séminaire de psychopathologie historique à Bruxelles.
  • [4]
    Je tiens à préciser au lecteur que certains propos tenus dans cet article pourraient être interprétés comme un positionnement macho, voire antiféministe. Il s’agirait d’arguments resituant le débat dans une période dépassée d’avant la libération de la femme et la mise en place de l’égalité homme/femme. Or nous sommes en 2014 et dans nos contrées, la femme est libérée et égale et la clinique nous renseigne bien plus sur les dynamiques relatives à l’aboutissement de ce processus d’égalité et la mise en place du matriarcat que sur une émancipation non encore accomplie.
Français

La sortie des appartenances a appuyé certains traits psychiques et relationnels qui composent la personnalité contemporaine. L’auteur en décrit leurs fondements et leur mise en œuvre et montre qu’ils ressortissent au tableau clinique du borderline.

Español

Abandonismo, paranoidia e identidad inestable, testigos de la salida de las pertenencias

La salida de las pertenencias ha apoyado algunos rasgos psíquicos y relacionales que componen la personalidad contemporánea. El autor describe sus fundamentos y su puesta en obra y muestra que figuran en el marco clínico del borderline.

Bibliographie

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  • 2
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Bernard Fourez
Psychiatre systémicien, CHU Dinant-Godinne, Belgique
Metsijsdreef, 42
3090 Overijse
Belgique
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Mis en ligne sur Cairn.info le 11/03/2015
https://doi.org/10.3917/tf.144.0353
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