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Topique

2004/4 (no 89)


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Pourquoi la psychanalyse n’a-t-elle pu apparaître en Turquie qu’à la fin du XXe siècle avec près de cent ans de retard ? Il y a plusieurs réponses à cette question. Mais essayons d’abord de donner un panorama global de la psychanalyse. La psychanalyse est une structure de connaissance venant de l’Occident, qui tente de comprendre l’au-delà de la prise de conscience de l’esprit humain. Tous les concepts définis qu’elle utilise portent les traces et les particularités de la culture occidentale où elle est née. On ne s’étonnera donc pas de voir que les représentations d’une structure de connaissance aussi différentes sont divergentes d’avec notre culture turque.

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Dans ce cas, par quel genre de milieu culturel la psychanalyse a-t-elle été accueillie en Turquie ? Quels sont les facteurs qui ont retardé l’arrivée de celle-ci et ensuite au contraire quels facteurs institutionnels lui ont-ils permis, dès son arrivée, de se répandre assez rapidement ? Dans la Turquie moderne, ce sont des transformations culturelles et sociologiques autant que la transformation de concepts tels que « moi » et « autre » qui ont fourni le terrain favorable facilitant l’expansion de la psychanalyse. Quelle sera l’influence de celle-ci et de ses concepts sur cette nouvelle culture et quel sera le destin de ce nouveau domaine ? C’est à travers ces questions que nous tracerons une perspective de l’ensemble de la psychanalyse en Turquie.

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Nous allons d’abord vous donner un aperçu sur le terrain culturel de départ de la psychanalyse en Turquie, nous demandant ce que lui a apporté cette vision occidentale du traitement des maladies mentales et la transformation qu’a subie cette vision.

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Entre la période des empires (les Seldjoukides et l’Empire Ottoman) et puis la période républicaine depuis 1923, il y a eu une rupture profonde au niveau de la vie culturelle et sociologique des Turcs qui s’étaient convertis à l’Islam au IXe siècle. Avec l’instauration de la République, dans le but d’imiter l’Occident, l’objectif fut de créer une société moderne et une autorité gouvernementale; en mésestimant du même coup la structure de connaissance du passé, en la tenant pour responsable et en coupant les liens avec ce passé, en particulier au niveau de la langue (le passage à l’alphabet latin et le remplacement des termes et concepts ottomans par des concepts purement turcs). La Turquie actuelle, à différents niveaux, souffre des changements radicaux de l’époque suivant la première guerre mondiale et tente aujourd’hui de retrouver et de redéfinir cette richesse engloutie dans l’Histoire.

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Cette rupture se faisait déjà sentir au milieu du XIXe siècle dans le domaine de la médecine. Quand nous remontons dans l’Histoire, nous pouvons voir qu’à l’époque des Seldjoukides et de l’Empire Ottoman, il y avait deux types de médecine. Dans le premier type, les traitements se faisaient par des plantes, des médicaments et par des massages, alors que dans le deuxième type, c’étaient plutôt des traitements traditionnels appliqués dans les sectes. Dans ce deuxième type de médecine appelé médecine populaire, le but était de guérir le malade par tous les moyens et méthodes existants et les traitements se faisaient au moyen de la suggestion. Le recours à ce genre de traitement basé sur la suggestion s’explique d’abord par le fait que la médecine d’alors était inefficace et aussi par l’importance accordée au contact direct lors de la consultation entre le malade et le bienfaiteur. Ces deux types d’application de la médecine coexistaient dans cette culture et dans la société turque; et aucun des deux types de médecine n’avait pour ambition de dépasser ou de sous-estimer l’autre.

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Au début du XIXe siècle, à la période de dégradation de l’Empire, dans le but de suivre de près l’évolution occidentale et d’atteindre un niveau compétitif avec ces pays, l’Empire Ottoman a pris pour exemple les institutions occidentales. Ainsi la médecine s’est développée rapidement en se transformant en médecine moderne occidentale. Enfin, avec l’instauration de la République, la médecine moderne a gagné une puissance administrative au sein de la société. En même temps, les traitements appliqués dans les sectes sous le nom de médecine populaire n’ont subi aucune évolution tout au long du XIXe siècle, de sorte que ce type de médecine s’est appauvri. Enfin avec la fermeture des sectes par le gouvernement républicain, les activités de celles-ci ont officiellement pris fin. Mais malgré cela, jusqu’à une date récente, dans le domaine de la psychiatrie et des maladies mentales, le malade était perçu dans la culture populaire turque comme une personne dont la parole appartient à un autre monde. En d’autres termes, le malade mental est ainsi vu comme un « autre » et non comme un individu rejeté par la société. Aujourd’hui encore, cette conception de la démence, ce regard sur la folie se fait sentir dans les discours du peuple.

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Dans la médecine traditionnelle ottomane, les termes « fou » et « folie » ont une position très différente de celle qui est la leur dans la vision de l’Occident. L’expression turque « le fou est un saint » s’explique par le fait que le peuple ottoman voit le fou comme une personne susceptible de nous renseigner sur l’autre monde. Cette réalité d’une absence de censure concernant les propos du « fou » portant sur l’autre monde, démontre que le dit « fou » est en ce sens admis par la société. En parallèle, cela montre que n’importe qui peut être victime de la folie, qu’il n’y a pas une grande différence entre un fou et une personne normale et que l’état de folie peut se présenter en continuité avec le normal.

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À l’époque de la République où les institutions se sont occidentalisées, les Turcs ont adopté le modernisme et le positivisme au sein de leurs universités. Les premières démarches dans ce sens ont été effectuées dès 1915 à la fin de l’Empire; mais en 1933, avec la réforme universitaire, cette activité a fait un pas décisif en aboutissant à des lois. La psychiatrie qui a donné naissance en occident à la psychanalyse (Dr Freud), a, par contre, amené dans notre pays une opinion anti-psychanalytique. D’autre part, nous pouvons considérer que la création du département de psychologie au sein de l’Université d’Istanbul en 1917, a joué un rôle important dans cette évolution.

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Mais il faut préciser que, sous l’influence de la mentalité scientifique de l’époque, la méthode expérimentale était la théorie dominante dans ce département. L’évolution de la psychologie appliquée s’est réalisée en Turquie selon les tendances des professeurs venant de l’étranger et l’approche positiviste empiriste a longtemps été prédominante. Vers la Deuxième Guerre Mondiale, les universités turques accueillant les hommes de science juifs allemands qui fuyaient les soldats nazis, ont pu bénéficier de leurs connaissances. Malheureusement parmi ces grands scientifiques, il n’y avait pas de psychanalystes. De sorte que jusqu’à nos jours, en Turquie, la psychanalyse n’a pu considérer que partiellement certains comportements anormaux d’une certaine clinique par quelques académiciens de nos universités qui se contentaient de donner un résumé des théories freudiennes. Ces cours isolés donnés indépendamment sans rapport avec les autres idées existantes dans le domaine, n’ont guère porté de fruits.

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Actuellement, avec les transformations socioculturelles que nous allons exposer maintenant, la psychanalyse n’est enseignée à l’Université d’Istanbul qu’avec toutes les restrictions qu’imposent les limites de l’enseignement universitaire. Aussi le courant psychanalytique s’est-il davantage développé en Turquie en dehors des universités. La réflexion psychanalytique a commencé à partir de 1994 grâce aux travaux d’un Groupe de Psychanalystes d’Istanbul composé de jeunes psychiatres ou psychologues ayant effectué une formation à la Société Psychanalytique de Paris. Grâce à de nombreux congrès et conférences réalisés à Istanbul et à la collaboration fournie par la Société Psychanalytique de Paris, les membres de cette équipe turque poursuivent maintenant leurs activités et leurs travaux au sein de l’Association Psychanalytique d’Istanbul créée en 2002. Cette association est composée de psychanalystes qui soulignent l’importance de la communication de terrain dans l’élaboration d’une tradition; elle organise régulièrement des réunions et publie des livres en turc, des articles et une revue afin de répandre la psychanalyse.

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Grâce à l’action persistante d’un des psychanalystes de l’Association Psychanalytique d’Istanbul, qui depuis 1994 donne des cours théoriques dans ce domaine à l’Université d’Istanbul, la psychanalyse a pu être introduite dans le cursus des programmes de DEA et de Doctorat. Mais nous devons nous demander par ailleurs comment et pourquoi la psychanalyse est surtout apparue en Turquie dans les dernières années du XXe siècle hors de l’enseignement supérieur ? Il est évident que la domination de la structure moderniste et positiviste chez les académiciens turcs empêche encore aujourd’hui l’expansion de la psychanalyse. Pourtant il est intéressant de remarquer que l’intérêt grandissant porté à la psychanalyse est surtout le fait des psychologues et des psychiatres.

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C’est un fait que la psychanalyse n’est pas apparue en Turquie grâce à la médecine, elle aurait pu par ailleurs s’introduire par le biais du courant idéologique freudo-marxiste. L’idéologie marxiste s’est répandue en Turquie à partir des années 1960 dans les milieux intellectuels et scientifiques. Les transformations rapides qu’a subies la société turque à partir de cette époque au niveau sociologique économique et politique auraient pu permettre au peuple turc de s’informer des discussions de certains marxistes sur la psychanalyse. La publication de celles-ci et l’interaction ainsi créée aurait pu faciliter l’introduction de la psychanalyse. Cependant les marxistes turcs s’intéressaient beaucoup plus à ceux de Moscou qu’aux Européens. Et cette polarité soviétique leur a fait négliger dès leurs débuts, les critiques psychanalytiques idéologiques. C’est pourquoi cette hypothèse n’a jamais vu le jour.

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Dans ce cas, comment la psychanalyse s’est-elle introduite en Turquie et comment a-t-elle pu susciter autant d’intérêt ?

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Suite aux transformations sociologiques et économiques qu’a vécues la Turquie au milieu du XXe siècle, l’introduction de la psychanalyse s’est effectuée non pas grâce aux institutions en place, mais au travers d’activités civiles privées. Le passage en 1950 au système du pluripartisme, l’industrialisation dans les décennies précédentes et le passage en 1980 à une économie libérale, ont profondément influencé le regard du citoyen turc sur lui-même et sa manière de se conceptualiser. Par la suite, le coup d’état militaire de 1980, la dépolitisation des jeunes et ensuite les conditions d’une économie libérale réalisée par les gouvernements élus, ont détourné la vision du peuple de l’axe politique patriote vers l’axe individualiste. Cette nouvelle mentalité, dans les années 90, a entraîné chez les personnes dont la marge d’âge s’étend jusqu’à 40 ans, un changement dans la manière de se percevoir et de se conceptualiser. En parallèle, la qualité de la connaissance générale utilisée au quotidien a également subi un changement. Les médias ont contribué à une dégradation de la qualité. L’impératif dominant de faire face aux problèmes quotidiens, une idéologie planétaire centrée sur l’individu, une large vulgarisation des connaissances dans le domaine de la psychologie populaire sur l’interaction et les relations entre individus, tous ces faits sociaux ont été communiqués à la population par le biais des médias en tant que « connaissance scientifique vraie ». Tous ces changements ont influé sur le regard que peut avoir un Turc sur lui-même en tant que sujet. Les faits sociaux le démontrent également.

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Par ailleurs, dans la langue courante, bien que la structure syntaxique n’ait pas formellement changé, les discours où l’individu met davantage l’accent sur son moi se sont multipliés. Autant par sa grammaire que par son utilisation courante, la langue peut nous donner un aperçu sur les caractéristiques et le statut du sujet. Dans les langues occidentales venant du latin et aussi anglo-saxons, le pronom qui représente le sujet se trouve toujours en début de phrase. Cette position s’explique par le fait que dans la culture occidentale, le sujet se pose comme tel par sa relation avec l’objet. Ainsi l’existence de l’objet (l’adversaire) dépend de la présence du sujet. Alors que dans la langue turque, le pronom sujet est toujours sous-entendu, il se place très rarement en début de phrase. Cette discrétion du pronom sujet au niveau syntaxique, son utilisation dans la langue courante montre bien que l’individu a du mal à se poser comme sujet. Dans l’usage local de notre culture, l’individu ne doit pas mettre l’accent sur la singularité dans son discours. C’est pourquoi dans la langue turque, l’individu sujet se présente d’une manière sous-entendue et met l’adversaire, l’autre, c’est-à-dire l’objet au premier plan.

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Aussi dans la langue turque d’aujourd’hui, le pronom sujet de la première personne se soumet aux règles de la grammaire et préserve sa discrétion. Même si sa position n’a pas formellement changée, elle peut subir des transformations de but ou de sens, ne serait-ce qu’au travers de l’intonation. De sorte que désormais dans la phrase, le sujet ne se prononce pas à partir de l’objet mais à partir de lui-même. La position du sujet dans les faits n’est plus définie par rapport à l’effet de l’objet sur le sujet mais par rapport au sujet lui-même. Nous pouvons ainsi affirmer que dans la vie quotidienne, l’individu s’affirme désormais par sa singularité. C’est par cette voie que la psychanalyse s’est introduite en Turquie.

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Cependant nous observons que la singularité qu’affirme l’individu Turc est différente de celle de l’individu Occidental en ceci que l’individu de notre pays a amplifié l’accent sur le moi-sujet. Quand nous regardons de près la construction de la réalité dans l’esprit humain, nous voyons que la conceptualisation du sujet en Occident et en Turquie se fait différemment et sur des bases tout autres. Les deux concepts qui peuvent rendre compte de cette différence du point de vue de la psychanalyse avec le langage occidental sont : le moi coupable et le profane. Ces deux concepts n’existent pas dans la langue turque.

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À la base de la conception du moi coupable qui représente la ploblématique de l’école psychanalytique, il y a le péché originel. Ce péché originel, c’est le fondement même de l’existence. Quant au profane, c’est la destruction de l’union entre Dieu et l’homme telle qu’elle existait à l’époque du Moyen Age dans la structure idéologique judéo-chrétienne, union qui s’est brisée à la période de la Renaissance de sorte que l’univers de Dieu s’est différencié de celui de l’homme. Dans l’histoire idéologique européenne, la prise de conscience de cette rupture a permis la pleine découverte du sujet. Le monde appartient désormais à l’homme et celui-ci est au centre de ce monde. L’homme humaniste découvre son existence et sa condition de sujet à travers ses propres expériences et ses actes. En d’autres termes, il se décrit non à travers Dieu mais à travers lui-même. La nouvelle référence de la réalité qui permet de dissocier le juste et le faux, c’est l’esprit lui-même. Le moment où cet être dit « je », « je suis » (Descartes) et qu’il prend conscience de cela, c’est le moment décisif. L’esprit qui pense est sujet et tout ce qui est en dehors de l’esprit, c’est le monde extérieur, le monde des « objets ». Un sujet est en relation avec un autre sujet non pas parce que le second est lui aussi sujet, mais parce que dans cette relation, celui-ci devient objet. Et ce point de vue est la représentation même de la conception du « sujet » en philosophie et dans la psychologie.

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La situation est totalement différente en Turquie qui est un pays musulman. La personne qui est née dans cette culture a une toute autre perception et une toute autre conceptualisation du Monde parce que le péché originel n’existe pas et qu’il n’y a aucune institution entre l’homme et Dieu. L’absence du moi coupable et l’obligation, la responsabilité de percevoir ce Monde avec l’intelligence partielle, accordées par la volonté de Dieu représentent les plus importantes différences par rapport au monde judéo-chrétien. Car dans la perception musulmane du Monde, à la différence de celle de l’Occident, l’individu et le Dieu partagent le même Univers.

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L’esprit se situe au niveau de l’intelligence et, à l’opposé de l’esprit occidental, il ne se contredit pas avec sa propre connaissance du réel. Cela veut dire, dans le monde musulman, que Dieu nous a donné toutes les connaissances pour trouver la vérité avec notre esprit, c’est une responsabilité et même un devoir. Il y a un verset du Coran qui dit « trouve la réalité avec ton esprit, c’est ta responsabilité ». L’homme musulman est toujours conscient qu’il demeurera à un même niveau de réalité et que ce sont les seules règles qu’il possède parce qu’il sait qu’au-dessus de cette réalité, il y a la connaissance de la Vérité qu’il ne peut jamais atteindre, mais qu’il doit la chercher.

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C’est pour lui une erreur de conceptualiser cette Vérité à un niveau matériel et notamment de la confondre avec l’Inconscient. L’inconscient ne se situe pas au même niveau que la Vérité, la connaissance de la Vérité est au-delà de l’Inconscient et elle est extérieure à l’être humain. Mais, tout comme en Occident, l’Inconscient est à l’intérieur de la connaissance de la réalité, il est né à partir de cette connaissance. Cependant, l’individu de l’une ou l’autre de ces cultures possède des bases différentes quant à sa relation avec la réalité. Suite à sa rupture avec Dieu et à la profanation du sacré, l’individu occidental fonde sa relation avec la réalité sur une base où il se trouve uniquement face à lui-même. C’est pourquoi sa connaissance en tant que sujet est unique. Pour ce type d’individu, la connaissance de la réalité, c’est le fait d’être une partie d’un tout. Ainsi, notre façon turque de construire notre Inconscient dans ce monde de la réalité qui nous appartient sera tout à fait différente de la façon dont l’individu occidental conçoit son Inconscient dans le monde de la réalité dont il prétend faire partie.

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Dans ce cas, qu’est-ce que l’autre ? Aux yeux de l’Occidental, l’autre, c’est la capacité de se voir en tant qu’objet, l’objet en question étant ce qu’il y a en dehors de l’esprit, c’est-à-dire en dehors du sujet, c’est ce qu’on appelle l’Inconscient. C’est le monde des pulsions. La tension conflictuelle entre moi et pulsions crée l’existence du moi coupable. L’autre en Occident, c’est la représentation (projection) des désirs et des fantasmes. Lacan défend qu’il est impossible d’acquérir sa propre unité et souligne que c’est un désir inassouvissable. Dans ce sens, l’être humain peut être considéré comme une personne en manque d’unité. De notre côté, en Turquie, il n’y a pas de destruction d’une unité, Dieu et l’homme partagent le même univers. Par ailleurs, il y a chez l’homme une volonté partielle face à la volonté de l’ensemble. Le caractère de la volonté partielle limite la volonté universelle. La réalité de cette limitation n’est pas synonyme de la réalité du manque existant en Occident. Ce manque dû au fait d’être détaché, de n’être qu’une partie de l’unité n’est pas comparable à cette limitation de la position de l’être-sujet dans l’impossible unité qu’entraîne la volonté de l’intelligence. Par conséquent, ce n’est pas à travers l’autre mais à travers vous-même que vous pouvez vous observer. Dans cette perspective, l’individu de notre pays, en opposition avec celui de l’Occident, ne s’interroge pas sur le problème de l’autre. Aujourd’hui en Turquie, l’individu qui met l’accent sur son moi-sujet se trouve bloqué entre des sentiments de culpabilité et des sentiments de non-culpabilité. Ce sentiment de blocage qui avec la stabilisation des transformations en Turquie gagnera un cadre légitime ne peut être que temporaire. Mais le cadre nouveau qui le remplacera tracera les contours des nouvelles formes de conceptualisation et de tensions chez l’individu.

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L’aventure de la psychanalyse en Turquie a débuté sur le terrain et sur les bases que nous venons de décrire. La théorie psychanalytique s’est introduite à travers la classe civile dans une culture autre que la sienne, c’est-à-dire la culture musulmane. Le futur apportera certes de nombreux changements dans l’une et dans l’autre, mais il est actuellement trop tôt pour les mesurer.

Résumé

Français

Dans cette exposé, les auteurs décrivent le parcours de la psychanalyse en Turquie. Pour expliquer les 100 ans de retard qu’elle a pris, les auteurs expliquent le développement de la psychanalyse dans un premier temps puis clarifient la situation présente. Il existe certaines pistes qui permettent de voir les divers aspects de ce qui se passe en Turquie actuellement. La pensée turque trouve ses origines dans la pensée arabe et c’est vers le XVIIIe siècle que les turcs tournent leur visage vers l’ouest. Alors pourquoi ce changement et comment la notion de « sujet » évolue-t-elle ? Ensuite la culture islamique, différente de la culture judéo-chrétienne, est étrangère à la notion du « sujet coupable ». L’homme naît innocent et le pêché originel n’existe pas. Un autre point important du retard de la pensée psychanalytique, c’est l’histoire politique de la Turquie. La République a vécu plusieurs coups d’états et on constate un important mouvement social qui pousse le peuple turc à se familiariser avec la psychanalyse surtout après 1980.

Mots-clés

  • Psychanalyse
  • Islam
  • Histoire
  • Sujet
  • Turquie

English

Tevfika Tunaboylu-Ikiz et Sibel Arkonaç – The Diverse Reasons for Turkey being 100 years behind in the Field of Psychoanalysis. In this article, the authors outline the development of psychoanalysis in Turkey. They look at the development of psychoanalysis and then clarify the present situation in order to explain why Turkey is lagging 100 years behind. Turkish ways of thinking are rooted in Arabic thought and only towards the eighteenth century did the Turks turn to look at Western ideas. Why did this change come about and how did the notion of the ‘subject’evolve ? Islamic culture, unlike Judeo-Christian culture, is alien to the notion of the ‘guilty subject.’Human beings are born innocent and original sin does not exist. Another important reason for the delay in psychoanalytical thought is linked to Turkey’s political history. Several coup d’états have shaken the Republic and from the 1980s onwards, important social developments have allowed and encouraged the Turks to familiarise themselves with psychoanalysis.

Key-words

  • Psychoanalysis
  • Islam
  • History
  • Subject
  • Turkey

Pour citer cet article

Tunaboylu-Ikiz Tevfika, Arkonaç Sibel, « Les raisons diverses d'un retard de 100 ans de la psychanalyse en Turquie », Topique, 4/2004 (no 89), p. 111-118.

URL : http://www.cairn.info/revue-topique-2004-4-page-111.htm
DOI : 10.3917/top.089.0111


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