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Transversalités

2008/2 (N° 106)


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Pour novatrice que pourrait paraître ma réflexion théologique sur l’art contemporain, dans La mystique de l’art[1][1] Jérôme Cottin, La mystique de l’art. Art et christianisme..., elle ne part pas de rien : il y eut au milieu du xxe siècle deux grands moments de dialogue entre le christianisme et la création contemporaine. Un dialogue moderniste et novateur, théologiquement et spirituellement inspiré. Mais ces modèles, pour stimulants qu’ils soient, semblent aujourd’hui à bien des égards dépassés. De surcroît ils doivent eux aussi être confrontés à ce qui, pour le christianisme, constitue le fondement de l’acte de croire : une foi incarnée au Dieu trinitaire, fondée sur le témoignage des récits bibliques autour de la personne de Jésus-Christ. Ce seront donc eux qui constitueront la norme ultime d’une confrontation – dont on verra qu’elle se révèle finalement féconde – entre le christianisme et l’art contemporain.

Deux illustres prédécesseurs : Couturier et Tillich

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Mon dialogue entre le christianisme et l’art contemporain, nourri par une théologie de la Parole, repose sur deux exemples à bien des égards complémentaires ; l’un fondé sur la pratique artistique, l’autre sur la pensée théologique.

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Par pratique artistique, j’entends les créations d’œuvres autour des pères Couturier et Régamey et de la revue L’art Sacré, au milieu du xxe siècle ; surtout, le chantier artistique de l’église Notre-Dame-de-Toutes-Grâces, sur le plateau d’Assy (Haute-Savoie), qui fut d’une grande nouveauté. Pour la première fois, les plus grands artistes de cette époque – parmi eux un certain nombre de non-croyants – participent au décor intérieur et extérieur d’une église (Chagall, Lurçat, Léger, Braque, Richier, Rouault …). Ce chantier témoigne de la conviction suivante, du père Couturier : pour qu’une relation entre l’art contemporain et le christianisme soit fructueuse, il faut partir de la qualité des œuvres les plus actuelles, non de la tradition iconographique ou du dogme chrétien. On méditera avec profit l’avis d’Alain-Marie Couturier : « Notre art chrétien doit être représentatif de notre temps : 1) Être simplement de l’art. 2) Être catholique. Et ainsi nous pouvons dire qu’un art catholique qui n’est que l’un ou que l’autre n’est ni de l’art ni catholique. » [2][2] Le Père Couturier s’exprimait avant Vatican II. Après,...

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Une pensée théologique de l’art contemporain, on la trouve chez le théologien luthérien et philosophe germano-américain, Paul Tillich. Lui seul parmi les grands théologiens du xxe siècle, il a développé une pensée théologique autour de l’art visuel. Pendant la première guerre mondiale, en permission à Berlin, il fit une expérience existentielle et spirituelle devant le tableau d’une Madonne de Botticelli [3][3] Geraldine Wheeler, « Three Theologians and Their Favorite.... Pour lui, la beauté du tableau exprimait la réalité de la Grâce, tandis que la société dans son ensemble sombrait dans l’horreur de la guerre. Plus tard, il accueillit l’expressionnisme allemand ; alors qu’il enseignait à l’université Humboldt, il cita un tableau de Franz Marc, exposé en face, dans le Kronprinzpalais de l’avenue Unter der Linden. Émigré aux États-Unis après 1933, Tillich développe une « théologie de la culture » [4][4] Paul Tillich, Théologie de la culture (1959), Paris,... autour du concept de « réalité ultime » (« ultimate concern » / « was uns unbedingt angeht »).

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Ces deux démarches pourraient fonder une approche œcuménique de l’art contemporain jouant sur des complémentaires : ecclésiale et sociale, pratique et théologique, française et étrangère. Mais on ne saurait toutefois en rester à ces deux exemples, parmi les plus cités dans le domaine qui nous intéresse. Il devient nécessaire de les dépasser, d’aller plus loin qu’eux dans le temps et dans l’espace. Le temps : ces deux exemples ne sont plus très contemporains. Avec eux, on est déjà dans l’histoire. Les artistes qui nous sont contemporains ne sont plus Braque, Léger ou Chagall, mais d’autres, aux expressions artistiques bien différentes. L’espace : l’Europe, et plus encore la France, ne sont plus les seuls – et sans doute même plus les principaux – foyers de la création artistique contemporaine, qui se trouve en général sur d’autres continents (principalement, Amérique du Nord et Asie). Il s’agit donc de découvrir ces artistes contemporains, pour avoir avec eux la même attitude d’écoute et d’accueil qui fut celle, en leur temps, de Couturier et de Tillich [5][5] Un troisième exemple remarquable – et plus récent –....

Artistes d’aujourd’hui et références bibliques

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Qui sont les artistes d’aujourd’hui et quel type de création proposent-ils ? Il faut, pour que ce dialogue ait quelques chances de réussir, commencer par oublier notre savoir théologique et se mettre simplement à l’écoute des nouvelles tendances de l’art. On découvrira alors une richesse insoupçonnée. Pour plusieurs raisons : 1) l’Art est aujourd’hui partout ; aucun domaine, aucune réalité, aucun objet ne lui échappent. 2) L’art fait l’objet d’une importante médiatisation : l’objet d’art, montré, filmé, photographié, dupliqué, se trouve multiplié à l’infini, même si l’image d’un objet est évidemment différent de l’objet lui-même. 3) Il faut également pouvoir remonter de l’objet artistique à l’artiste : l’un ne peut plus être compris sans l’autre. L’artiste est tout entier impliqué dans son œuvre, non seulement par son style et sa sensibilité propre, mais aussi par sa personne même, qui est souvent constitutive de l’œuvre ; l’artiste et son œuvre ne font souvent qu’un, comme c’est le cas dans les performances ou auto-présentations d’artistes. Art et théâtre, artistes et acteurs tendent alors à se confondre.

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Dans cette nouvelle configuration, comment s’exprime le lien avec le christianisme ? De différentes manières :

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– L’art continue de véhiculer les symboles chrétiens traditionnels : la croix, la Cène, le visage du Christ, de la Vierge, des Saints, mais aussi : l’opposition ombre / lumière, terre / ciel, humains / anges, chute / ascension, etc.

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– Ces symboles chrétiens sont souvent réinterprétés, détournés, parodiés, dans l’esprit de ce que l’on a appelé la « post-modernité ». Faut-il parler de plagiat, crier au scandale, dénoncer l’irrespect ? Je ne le pense pas, car d’une part il s’agit d’une tendance générale de l’art depuis la première moitié du xxe siècle : il est irrespectueux et provocateur – et par là salutaire [6][6] Ainsi le cinéaste Buñuel écrit-il dans Mon dernier.... D’autre part, il faut éviter les lectures simplistes : le message esthétique – et éthique – se situe souvent au second degré. Il faut pouvoir décoder, percevoir le double sens, le jeu des retournements, la diversité des références. On découvrira alors qu’une œuvre qui semblait de prime abord agressive et provocatrice, relève en fait du témoignage militant et pose de bonnes questions à la foi.

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– Enfin, l’art ouvre à de nouvelles « spiritualités » qu’il faut pouvoir accueillir, y compris chrétiennement. De nouvelles références sont proposées par l’art, que l’on pourra qualifier au sens large de « spirituelles », « sacrées » ou « religieuses ». [7][7] Comme le montre l’exposition du Centre Pompidou : « Traces... Il s’agit d’œuvres qui disent plus qu’elles ne montrent, et qui s’ouvrent à une dimension de transcendance, parfois par le simple fait qu’elles sont exposées « en contexte d’église », dans des lieux spirituellement marqués par le christianisme.

L’actualité esthétique des textes bibliques

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L’autre versant de ma réflexion est de montrer que les textes et paroles bibliques peuvent aussi être esthétiques [8][8] Dans l’herméneutique biblique propre à toute démarche.... Tant Couturier que Tillich n’ont pas exploré cette esthétique du récit, redécouverte plus récemment, en particulier grâce à l’étude des figures narratives proposées par Paul Ricœur [9][9] Paul Ricœur, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975,.... Le premier était surtout influencé par la tradition ecclésiale, le second par la pensée philosophique. Cette seconde démarche est inverse et complémentaire de la première. Alors que celle-ci consistait à partir de l’œuvre regardée pour remonter jusqu’à la source biblique – évoquée, suggérée ou imaginée –, celle-là part du texte lui-même, pour évoquer ou imaginer ses déploiements esthétiques, ses actualisations dans des figures artistiques. Ainsi avons-nous une double attention : à la forme plastique ; au texte biblique.

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Je baliserai ce second déploiement par les cinq étapes suivantes :

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1. Les textes bibliques ne sont pas que des témoignages du passé, des récits historiques. Ils sont une « parole actuelle », vivante, qui rejoint les femmes et les hommes d’aujourd’hui, au milieu de leur quotidienneté. Ces textes écrits, qui ont originellement été parole vivante avant d’être (tardivement) mis par écrit, redeviennent alors, dans une démarche kérygmatique, parole. Et cela, sous l’action conjointe de deux acteurs : le travail interprétatif du prédicateur ou de l’interprète des Écritures ; l’action du Saint-Esprit, témoin inspiré et inspirant.

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2. Cette parole actuelle a aussi un versant esthétique à faire valoir. On est habitué à cela dans la rhétorique verbale de la parole du prédicateur. Celui-ci délivre un message éthique, existentiel, communautaire, liturgique, militant, mais aussi esthétique. Si cette Parole dite, annoncée, est actuelle et vraie, alors elle ne peut pas ne pas rencontrer l’esthétique, ou alors elle n’est pas véritablement la Parole (qui atteint tous les niveaux de l’être humain, donc aussi son sens esthétique).

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3. Il faut toutefois continuer à penser la rupture épistémologique de la modernité. Car, à l’aube du xxie siècle comme tout au long du xxe, on a bien d’un côté des expressions artistiques, de l’autre des convictions croyantes. Les deux ne se recoupent guère, et ne se situent pas sur le même plan : les premières sont humaines, les secondes sont, non pas divines, mais en relation étroite avec Dieu, ou avec la conviction que ce que l’on est et ce que l’on reçoit proviennent de lui. Pourtant, un obstacle, et de taille, nous empêche de mettre ces deux réalités (celle de l’art, celle de la foi) sur le même plan. Si l’on prend les seules « œuvres religieuses », on ne dialogue pas vraiment avec l’art contemporain (qui est très majoritairement non religieux), et si on prend l’art contemporain dans son ensemble, on a peu de chances de croiser la problématique religieuse, sauf à qualifier de « religieux » toute émotion, toute intuition et toute créativité.

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4. Peut-on sortir de cette aporie ? Sans doute, avec le concept d’expérience. L’expérience peut être de différents ordres : artistique ; existentielle ; spirituelle. Ce sont des expériences différentes, et pourtant il y a entre elles des zones d’empiètement, des recoupements possibles [10][10] Paul Ricœur, La critique et la conviction, Paris, Calmann-Lévy,.... De même que l’expérience (de l’artiste, du spectateur, de l’esthète) aura tendance à dépasser l’œuvre elle-même qui ne pourra pas être perçue en dehors d’une « expérience », de même l’existence croyante, le témoignage confessant, prennent le pas sur le dogme, le fait historique ou la « pratique » religieuse. Les réalités « objectives » comme l’objet d’art ou le dogme religieux ne peuvent être appréhendées sans une expérience existentielle préalable, qu’elle soit esthétique ou spirituelle.

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5. Enfin, les artistes eux-mêmes (un nombre certes minoritaire, mais un nombre significatif) désirent, revendiquent cette rencontre entre le monde de l’art et le monde de la foi. Certes, dans leur immense majorité, ils rejettent les dogmes, l’institution ecclésiale, les données objectives du christianisme, et même l’iconographie chrétienne. Ils sont en revanche ouverts à une relecture spirituelle, chrétienne, biblique de leur œuvre. Ainsi peut-on parler chez eux d’une démarche en trois temps : 1) d’abord marquer la rupture avec toute forme de religiosité (l’art est autonome) ; 2) puis relire les signes et symboles, les figures et les textes qui ont marqué le christianisme ; 3) enfin revenir à une dimension symbolique, marquée par une attention renouvelée au texte biblique, tout à la fois écriture, parole, image et imaginaire.

Trois exemples artistiques

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À titre d’illustration de ces trois temps : rupture, relecture et renouvellement, je mentionnerai brièvement, à défaut de pouvoir les présenter visuellement, trois démarches artistiques exemplaires.

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1. Emil Nolde : cet artiste expressionniste allemand du Nord du premier tiers du xxe siècle a marqué la rupture, tant avec l’idéologie nationaliste puis nazie qu’avec une conception embourgeoisée et germanisée du christianisme, en peignant des Christs et des personnages bibliques non aryens. Comble de la provocation, ses juifs peints étaient sémites ! Ils faisaient de surcroît penser aux juifs et aux tziganes que l’on persécutait partout autour de lui. Grâce à cette rupture, Nolde a su exprimer, dans un style personnel, flamboyant et mystique, la véritable proximité, la co-naturalité pourrait-on presque dire, entre le Christ des Évangiles et le Christ des artistes contemporains.

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2. Luis Buñuel : le cinéaste et metteur en scène espagnol se disait « athée, grâce à Dieu ». Le paradoxe de la rupture-continuité apparaît déjà dans cette simple expression qu’il affectionnait. Athée militant, il avait pourtant besoin du christianisme pour créer. Nul cinéaste n’a été aussi provocateur vis-à-vis du christianisme, mais nul non plus n’a été aussi mystique, avec un langage cinématographie sursaturé de symboles, citations et expressions bibliques. Décapant vis-à-vis des déviations historiques et institutionnelles du christianisme (il faut penser au catholicisme espagnol appuyant la dictature de Franco), il retrouve la pureté du christianisme primitif, du mouvement de Jésus.

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3. L’art abstrait. C’est dans la matière artistique qu’apparaît ici ce double mouvement de refus et de retour, de retrait du monde et de désir de Dieu. Signe de l’absence, l’art non figuratif, sans images et parfois même sans couleurs, est en fait l’expression d’une présence d’autant plus intense qu’aucune forme ne peut la contenir. Ainsi peut-on expliquer que les plus grands abstraits étaient aussi de profonds mystiques (Mondrian, Kandinsky, Malevitch, Rothko, Manessier).

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Ce sont quelques-uns de ces paradoxes, celui de la foi comme celui de l’art en prise avec la modernité esthétique, que j’ai tenté d’explorer théologiquement et de montrer visuellement dans La mystique de l’art.

Notes

[1]

Jérôme Cottin, La mystique de l’art. Art et christianisme de 1900 à nos jours, Paris, Cerf, coll. « Histoire », 2007.

[2]

Le Père Couturier s’exprimait avant Vatican II. Après, il aurait sans aucun doute, dans ce contexte, remplacé « catholique » par « chrétien ».

[3]

Geraldine Wheeler, « Three Theologians and Their Favorite Paintings : Barth, Tillich, Nouwen », Arts : the Arts in Religion and theological Studies, 2007/1, p. 6-13.

[4]

Paul Tillich, Théologie de la culture (1959), Paris, Planète, 1968 ; du même auteur, La dimension religieuse de la culture, Paris-Genève, Cerf, coll. « Labor et Fides », 1990.

[5]

Un troisième exemple remarquable – et plus récent – serait à prendre en compte : la rencontre et le dialogue entre Monseigneur Otto Mauer, archevêque de Vienne (Autriche), et l’artiste autrichien d’avant-garde Arnulf Rainer. J’y ai consacré le chapitre VIII de La mystique de l’art (p. 271-296).

[6]

Ainsi le cinéaste Buñuel écrit-il dans Mon dernier soupir, (Paris, Robert Laffont, 1982) : « Le scandale artistique est le révélateur tout-puissant capable de faire apparaître les ressorts secrets et odieux du système. »

[7]

Comme le montre l’exposition du Centre Pompidou : « Traces du sacré » (mai-août 2008). Marc Alizart (éd.) Traces du sacré (Catalogue d’exposition), Paris, éd. du Centre Pompidou, 2008.

[8]

Dans l’herméneutique biblique propre à toute démarche homilétique, on a beaucoup parlé des actualisations éthique, politique ou psychologique des textes bibliques, laissant de côté leur actualisation esthétique. Elle est pourtant présente dans la lettre même de l’Écriture, dans sa narration, dans les figures métaphoriques qu’elle déploie. L’un des premiers à avoir « oublié » cette dimension esthétique pourrait être l’apôtre Paul lui-même.

[9]

Paul Ricœur, La métaphore vive, Paris, Seuil, 1975, en part. le chap. VI: « Le travail de ressemblance » (p. 221-272).

[10]

Paul Ricœur, La critique et la conviction, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 276 : « Entre l’esthétique et le religieux, je dirais qu’il y a une zone d’empiétement bien plutôt qu’une coextensivité de domaines. »

Résumé

Français

Ces quelques lignes veulent introduire à la lecture de mon récent ouvrage, La mystique de l’art (Paris, Cerf, 2007), qui fait l’objet du présent dossier. Dans ce livre, je tente de montrer, à partir de nombreux exemples visuels, comment l’art contemporain, y compris dans ses formes les plus surprenantes, peut être accueilli et interprété chrétiennement, sur la base d’une exégèse ouverte des Écritures. Le concept d’« Art sacré » s’en trouvera quelque peu bousculé.

Mots-clés

  • esthétique
  • Bible
  • art contemporain
  • expressionnisme
  • Tillich
  • Couturier
  • art sacré

Plan de l'article

  1. Deux illustres prédécesseurs : Couturier et Tillich
  2. Artistes d’aujourd’hui et références bibliques
  3. L’actualité esthétique des textes bibliques
  4. Trois exemples artistiques

Pour citer cet article

Cottin Jérôme, « L'Art Sacré au risque de la Bible », Transversalités, 2/2008 (N° 106), p. 177-185.

URL : http://www.cairn.info/revue-transversalites-2008-2-page-177.htm
DOI : 10.3917/trans.106.0177


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