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Travail et emploi

2016/2 (n° 146)

  • Pages : 140
  • Affiliation : Revue affiliée à Revues.org

  • Éditeur : DARES

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Vanessa Pinto est une figure émergente des sociologies françaises de la jeunesse, de l’éducation et du travail. Son livre se confronte à son objet de recherche de prédilection, l’emploi étudiant, et prolonge la thèse de référence qu’elle a soutenue sur ce thème.

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Le sujet est d’une brûlante actualité et revêt, en période de crise et d’austérité, de multiples enjeux pour l’enseignement, le travail et toute une partie de la population scolarisée et en voie d’insertion professionnelle : rappelons ainsi que, selon la dernière enquête de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) de 2013, près d’un étudiant sur deux affirme avoir une « activité rémunérée » pendant l’année et que ces activités sont dans 20 % des cas sans rapport avec leurs études et équivalentes à au moins un mi-temps [1][1]   L’OVE signe par ailleurs le court avant-propos de.... Autant dire d’emblée qu’à la suite des résultats de l’Observatoire, et dans la lignée des travaux pionniers sur la relation formation/emploi (Bourdieu, Boltanski, Tanguy, etc. [2][2]   Boltanski L., Bourdieu P. (1975), « Le titre et le...), V. Pinto livre avec cet ouvrage une contribution particulièrement bienvenue et originale en privilégiant une entrée par le bas et en examinant les ressorts sociaux et usages économiques de l’emploi étudiant.

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En prenant l’emploi étudiant pour objet, l’auteure entend analyser l’une des nouvelles dimensions de la « condition juvénile », du « lien salarial de subordination » et de la relation entre « titres » et « postes » (pp. 3-4). Ambitieuse, l’idée consiste à identifier les ajustements qui s’opèrent entre les études et l’emploi et à comprendre les processus de professionnalisation à l’œuvre dans les postes occupés en cours d’études. Il s’agit, ce faisant, de démontrer la dimension classante et classée de l’emploi étudiant (cf. infra) ainsi que les ouvertures, effectives et ressenties, que cette activité garantit aux jeunes (loc. cit.). À rebours des prénotions sur la « valeur formatrice » ou, à l’inverse, sur la dimension aliénante de ces « petits boulots » occupés pendant la formation initiale, V. Pinto a choisi d’explorer de façon objective ce temps professionnel faiblement encadré par les politiques publiques et situé à la croisée des socialisations familiales et studieuses (p. 5). Pour ce faire, l’auteure n’a pas hésité à mettre les moyens : elle a mené trois séries d’observations participantes dans les secteurs de la restauration rapide, des centres d’appels et de l’animation ; au total, 90 entretiens semi-directifs et une exploitation de l’enquête 2010 de l’OVE. Présentant au fil du texte son cadre d’analyse, elle mobilise avec beaucoup de rigueur une série d’approches de nature ethnographique particulièrement utilisées en sociologies de la jeunesse, de l’éducation et du travail [3][3]   Mauger G. (1991), « Enquêter en milieu populaire »,... et se montre attentive aux dominations de classe, de sexe, de « race », etc. Probablement en raison de la fine connaissance qu’a l’auteure de la « pratique ethnographique », c’est surtout dans les deuxième et troisième parties où ces observations sont présentées, que se trouvent les trois apports et résultats principaux de son ouvrage [4][4]   On lira toutefois avec intérêt les analyses historiques....

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Le premier apport est directement tiré de la deuxième partie, « La place de la main-d’œuvre étudiante au sein du marché du travail », qui traite des usages de la main-d’œuvre étudiante que font les employeurs dans différents secteurs d’activité (l’animation, les centres d’appels et la restauration rapide ; pp. 109-199). V. Pinto fait état d’un premier usage au sein du « pôle culturel », qui se distingue de celui à l’œuvre dans les deux autres secteurs étudiés qui relèvent à ses yeux du « pôle commercial ». Elle y montre la proximité qui existe entre les propriétés sociales des étudiantes et des étudiants et les normes professionnelles promues par les employeurs : en plus d’entretenir des matrices de socialisation typiques de la « vocation » et de l’« engagement », les instances et les responsables du recrutement rejettent l’« autoritarisme » du système scolaire, font l’éloge des « qualités relationnelles », du « don de soi » et de l’« autodérision » ; ils ont ainsi tendance à attribuer les postes d’animateurs (en contrat temporaire) à des étudiants militant à gauche ou à des étudiantes de milieux relativement favorisés, inscrites dans les filières de sciences humaines et se préparant à des carrières dans des métiers « féminisés » (éducatrice spécialisée, enseignante, danseuse, etc.). Le pôle commercial regroupe quant à lui davantage de jeunes issus de familles d’ouvriers [5][5]   La première partie met ainsi en évidence qu’en 2010,... et d’employés, inscrits à l’université ou en BTS [6][6]   Brevet de technicien supérieur. mais qui, dans le même temps, gardent une confiance limitée dans l’institution scolaire et les règles de l’affiliation universitaires [7][7]   D’inspiration interactionniste, le terme d’affiliation.... On note aussi, dans les centres d’appels, la présence (certes plus marginale) d’étudiants d’origine favorisée qui, issus de familles de commerçants et souhaitant effectuer carrière dans cette voie, décident de mener de front ce type d’activité rémunérée et des études de gestion. Dans les trois secteurs étudiés, V. Pinto nous montre à quel point – c’est le premier apport marquant de l’ouvrage – les employeurs mobilisent leur force de travail étudiante en reproduisant les dominations de classe et de sexe, et en jouant plus ou moins consciemment avec l’ambiance juvénile, les nécessités financières des étudiants, leur polyvalence, leur capital culturel, leurs choix d’études, leurs projets professionnels et, on y reviendra, les dernières réformes de l’enseignement supérieur. Un tel contexte n’exclut pas, pour le pôle commercial, et malgré une atmosphère qui n’est pas propice à l’activité syndicale, des mobilisations collectives qui compensent le fort « turn-over » de ces secteurs par une transmission organisée du « capital militant » et syndical.

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Le deuxième apport de l’ouvrage est relatif à la dimension « classante » et « classée » de l’emploi étudiant, qui est mis en évidence dans la troisième partie intitulée « Les usages sociaux de l’emploi étudiant ». L’emploi cumulé avec le suivi d’études supérieures y est présenté comme un temps spécifique d’ajustement des propriétés sociales et professionnelles des jeunes : trois « rapports aux temps » correspondent ainsi à trois « usages sociaux de l’emploi étudiant » (p. 199). La dimension « ethnographique » du travail de V. Pinto la conduit à donner la parole à ces étudiants, qualifiés de « prolétariat des services » (p. 195), afin de reconstituer les « trajectoires des individus et celles des groupes sociaux dont ils sont issus » (p. 297). La première des trajectoires étudiantes analysées par l’auteure est incarnée par ceux qui sont engagés dans le « petit moratoire » (p. 208) des « jobs d’été », autrement dit d’emplois occupés pendant les congés d’été, qui, en 2010, constituent l’unique activité rémunérée de 23 % des étudiants (p. 82). Davantage issus de milieux favorisés, ils apparaissent particulièrement bien intégrés à leurs lieux d’études (universités ou écoles de prestige moyen), où le temps consacré à la formation est important tout au long de l’année. La deuxième trajectoire est celle d’étudiantes et d’étudiants issus de milieux moins favorisés, déjà socialisés par la famille ou l’école aux normes de leur emploi, et pour qui l’activité culturelle ou commerciale qu’ils exercent confirme le destin social et professionnel vers lequel leurs origines les mènent. Destin qu’ils ont plus ou moins choisi de prolonger. La dernière trajectoire repérée par V. Pinto est celle d’étudiants dont l’emploi s’« éternise ». Inscrits notamment dans des filières de sciences humaines et sociales, ils proviennent plus souvent de milieux ouvriers ou employés, ont des parents originaires de pays étrangers et occupent un emploi au sein du pôle commercial. Il peut s’agir de jeunes femmes résidant encore au domicile familial, très sollicitées dans l’univers domestique, faiblement intégrées à leurs lieux d’études et peu à l’aise avec les injonctions universitaires à l’autonomie de travail (p. 274) [8][8]   V. Pinto précise ainsi que l’une d’entre elles est.... Pour ces dernières, l’emploi constitue un besoin matériel (objectif ou ressenti), une activité au premier abord très attirante mais dont elles finissent par concéder qu’elle est un frein à leur réussite scolaire, si bien qu’il leur faudrait en sortir au plus vite (pp. 278-288). On pourra regretter ici, au regard du poids que la « racisation » de ces femmes prend dans leurs trajectoires, que l’auteure n’ait pas explicitement abordé plus tôt dans l’ouvrage, notamment dans sa partie statistique, cet aspect de la question et/ou les écueils méthodologiques qui l’accompagnent.

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Enfin, sans pour autant placer ce point au centre des questions abordées par le livre, le travail de V. Pinto recèle un troisième apport : il parvient à mettre en évidence plusieurs liens existant entre les caractéristiques de l’emploi étudiant et les réformes de l’enseignement supérieur promues en France, et plus largement au niveau international. On voit ainsi que les frais d’inscription élevés et/ou l’endettement des jeunes inscrits en écoles supérieures constituent une variable décisive dans la trajectoire des étudiants d’origine modeste occupant un emploi du pôle commercial. Plus généralement, l’auteure montre à quel point les services de l’emploi étudiant de ces écoles (et de leurs associations) et, en creux, le manque de moyens de l’Université entretiennent une « démocratisation incomplète » (p. 289) et organisent la mise en emploi subordonné de nombre d’étudiants.

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L’ouvrage de V. Pinto constitue un livre de référence, particulièrement bien écrit, sur l’emploi étudiant que les spécialistes du travail gagneront à lire, ne serait-ce qu’en partie pour son analyse des subordinations spécifiques dans lesquelles se trouvent enfermés les étudiants en emploi. On peut certes reprocher à l’auteure de ne pas prendre davantage le temps de revenir sur certains concepts clés de la sociologie du travail (qualification, emploi, etc.). Ainsi, tout en comprenant la référence à l’ouvrage de Paul Willis, L’École des ouvriers, on aurait par exemple aimé que l’auteure prenne le temps de discuter la notion de salariat. À la lecture et à la lumière des faits rapportés, on se dit notamment que le groupe étudiant entretient d’une manière spécifique les dynamiques historiquement contradictoires du salariat [9][9]   Vatin F. (dir.) (2007), Le Salariat. Histoire, théorie.... Ces mouvements restent incomplètement saisissables lorsqu’on se concentre comme l’auteure en a pris le parti sur les travailleurs les moins bien payés et les plus assujettis [10][10]   Comme le rappelle l’auteure par exemple avec les.... Saluons toutefois l’ambition de la réflexion de V. Pinto et la façon dont elle (re)montre, sur un sujet d’actualité, tout l’intérêt que nous avons à penser de manière relationnelle formation et emploi et à analyser le travail à la croisée des univers économique et domestique.

Notes

[1]

 L’OVE signe par ailleurs le court avant-propos de l’ouvrage et a décerné en 2010 le premier prix à V. Pinto, lors de son concours annuel destiné à valoriser les recherches sur la vie étudiante.

[2]

 Boltanski L., Bourdieu P. (1975), « Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction. », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 1, no 2, pp. 95-107. Tanguy L. (dir.) (1986), L’Introuvable Relation formation-emploi : un état des recherches en France, ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, Paris, La Documentation française.

[3]

 Mauger G. (1991), « Enquêter en milieu populaire », Genèses, no 6, pp. 125-143 ; Beaud S. (1996), « L’usage de l’entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l’“entretien ethnographique” », Politix, no 35, pp. 226-257. Weber F. (1999), Le Travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière, Paris, Institut national de la recherche agronomique, éd. de l’École des hautes études en sciences sociales.

[4]

 On lira toutefois avec intérêt les analyses historiques et quantitatives de la question que l’auteure propose dans la première partie intitulée « Les contours de l’emploi étudiant ». Elles éclairent respectivement les effets du contexte sur la façon dont est présentée la question et fournissent des données de cadrage bien choisies : elles annoncent les approfondissements et résultats ethnographiques des parties suivantes, ou permettent tout du moins de mieux cerner leur véritable dimension dans l’histoire et les divisions de ce groupe que forment les étudiants et qui rassemble aujourd’hui en France plus de 2 millions de personnes.

[5]

 La première partie met ainsi en évidence qu’en 2010, dans la population étudiante exerçant une activité rémunérée, près de 20 % des filles d’ouvriers travaillent dans le secteur commercial contre seulement 12,6 % des filles de cadres (p. 94).

[6]

 Brevet de technicien supérieur.

[7]

 D’inspiration interactionniste, le terme d’affiliation est utilisé ici en référence aux codes implicites et informels qui régissent les interactions pédagogiques dans l’université française. Coulon A. (1997), Le Métier d’étudiant. L’entrée dans la vie universitaire, Paris, Presses universitaires de France.

[8]

 V. Pinto précise ainsi que l’une d’entre elles est « plus salariée qu’étudiante ».

[9]

 Vatin F. (dir.) (2007), Le Salariat. Histoire, théorie et formes, Paris, La Dispute.

[10]

 Comme le rappelle l’auteure par exemple avec les internes ou externes des hôpitaux (7,4 % des étudiants exerçant une activité rémunérée en 2010 ; p. 94), une part non négligeable des étudiants exerce des types d’activité rémunérée radicalement différents de ceux sur lesquels V. Pinto a choisi de se concentrer.


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