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Travail, genre et sociétés

2000/1 (N° 3)

  • Pages : 228
  • ISBN : 2738489028
  • DOI : 10.3917/tgs.003.0109
  • Éditeur : La Découverte

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La récurrence de la métaphore visuelle et auditive [1][1] Cf. le titre de l’ouvrage récent de Michelle Perrot :... exprime bien le souci, constamment manifesté par les recherches sur le genre, de tirer les femmes de l’invisibilité et du silence pour restituer leur rôle central dans et au-delà du monde clos du foyer et de la reproduction. Ces études affirment aussi la dimension nécessairement relationnelle des études sur les femmes ou sur le féminin, termes qui ne peuvent être définis, prendre sens que par rapport à l’autre, les hommes et le masculin. Si, grâce à ces travaux, le travail et l’emploi des femmes sont aujourd’hui mieux connus et reconnus, le monde privé des hommes et les interactions entre leur vie familiale (conjugale et paternelle) et leur vie professionnelle restent largement dans l’ombre.

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Nous proposons ici de lever un peu ce voile à propos d’un groupe professionnel massivement composé d’hommes, celui des ingénieurs diplômés. Des travaux antérieurs sur la comparaison des carrières de femmes et d’hommes diplômés d’écoles d’ingénieurs et de l’Ecole polytechnique ont esquissé un premier déplacement du questionnement des individus aux couples (Marry, 1990, 1995). Ils montrent que les arbitrages conjugaux sur le nombre d’enfants et le calendrier des naissances interviennent de façon décisive dans la dynamique, plus ou moins égalitaire, des doubles carrières : diffèrement et limitation sont plutôt le fait des couples les plus égalitaires (Marry, 1999). Poursuivant le déplacement du côté des hommes, nous avons observé et tenté d’interpréter la relation linéaire et positive entre la réussite professionnelle des ingénieurs masculins (salaires et positions hiérarchiques élevés) et la taille de leur descendance (Gadéa et Marry, 1998, 1999), qui dessine un escalier dont la première marche est occupée par les célibataires sans enfant, la plus haute par les pères de quatre enfants et plus [2][2] A âge contrôlé (cf. tableaux page suivante). Ce constat demeure plus énigmatique que son pendant inversé : celui de l’effet négatif du mariage et des maternités sur les carrières féminines. Nous proposons d’ouvrir une discussion sur les principales hypothèses que suscite ce phénomène. Doit-on attribuer, comme le suggère François de Singly (1987, 1994) la bonne fortune des maris et des pères les plus féconds (et l’infortune des célibataires) à la présence d’une épouse bien dotée qui a placé ses ressources scolaires, économiques, relationnelles au service prioritaire de la réussite de son mari et de ses enfants, la contrepartie des investissements familiaux de la femme étant, pour le mari et chef de famille, la contrainte (et les gratifications) d’un fort investissement professionnel ?

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Ou peut-on voir, dans une version plus critique, cette réussite professionnelle des pères comme une sorte de sanction de leur conformité aux représentations dominantes de la virilité, à la fois sur le plan familial et professionnel ? Des explications alternatives à ces deux hypothèses restent envisageables. Nous les mettrons en œuvre en revenant aux données. Mais auparavant, nous situerons le cadre à l’intérieur duquel s’inscrivent ces questions, à travers un examen des recherches sur les hommes et sur ce monde d’hommes qui est celui des ingénieurs.

Quelques exemples d’“escalier inversé”

Légendes :

hc0e : hommes célibataires sans enfants

hm0e : hommes mariés sans enfants

hm1e : hommes mariés avec 1 enfant

hm2e : hommes mariés avec 2 enfants

hm3e : hommes mariés avec 3 enfants

hm4e+ : hommes mariés avec 4 enfants ou plus

fc0e : femme célibataire sans enfants

fm0e : femme mariée sans enfants

fm1e : femme mariée avec 1 enfant

fm2e : femme mariée avec 2 enfants

fm3e : femme mariée avec 3 enfants

fm4e+ : femme mariée avec 4 enfants ou plus

Fig. 1 - Position hiérarchique des ingénieurs de 35 à 44 ans : directeur, PDGFig. 1
Fig. 2 - Salaire annuel brut moyen de s ingénieurs de 35 à 44 ansFig. 2
Fig. 3 - Horaires de travail des ingénieurs de 35 à 44 ansFig. 3
Source : CNISF 93, LASMAS.

1 - La forêt cachée des hommes ordinaires

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Les recherches sur les hommes, le masculin, la paternité se sont beaucoup développées depuis les années 70, surtout dans les pays anglo-saxons, mais se concentrent toujours sur un nombre limité de thématiques autour de l’analyse des stéréotypes, des questions d’identité, de condition masculine et de rôles de sexe. Les approches dominantes sont celles de l’histoire (Knibiehler, 1987, 1991, Maugue, 1987, Delumeau et Roche, 1990, Badinter, 1992, Mosse, 1996, Sohn et Thelamon, 1998, Frevert, 1998), de la psychanalyse (Delaisi de Parseval, 1985, Stoller, 1989, Le père, 1989) ou de la psychosociologie (De Ridder, 1982, Duret, 1999) [3][3] Cf. le bilan établi par Anne-Marie Devreux à la Journée.... Elles décrivent souvent des moments ou des univers particuliers, à forte charge dramatique, où se structure l’identité masculine et se tendent les ressorts de la domination : église, armée, homosexualité, violence, etc. D’après Daniel Welzer-Lang (1992), c’est par l’apprentissage de ces rapports de domination et de violence entre eux que les hommes perpétuent leur domination sur les femmes. Le thème récurrent est celui du “malaise” voire de la crise de l’identité masculine en relation étroite, comme l’ont montré notamment Annelise Maugue (1987) et Geneviève Fraisse (1998) avec la peur de l’émancipation des femmes et de la confusion des sexes [4][4] Cf. aussi l’ouvrage collectif sous la direction de....

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Mais on en sait toujours peu sur le masculin “banal” (Guillaumin, 1984), celui des hommes qui travaillent dans des activités sans doute masculines mais pas forcément perçues et vécues comme viriles, sur la façon dont ils projettent et "concilient" leur vie conjugale et parentale avec leur vie professionnelle. Le monde privé d’hommes au travail a été peu exploré à l’exception de celui des ouvriers (Schwartz, 1990) ou des “Gens de peu” (Sansot, 1992) dans une tradition de recherche sur la culture ouvrière. A l’autre extrémité de l’échelle sociale, des études sociologiques dévoilent avec brio les stratégies matrimoniales et résidentielles et les modes de vie de la grande bourgeoisie et de la noblesse (Le Wita, 1988, Pinçon et Pinçon-Charlot, 1989, Grafmeyer, 1992), mais laissent dans l’ombre leurs liens avec les trajectoires professionnelles.

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Quelques sociologues ont cependant ouvert une voie sur cette face cachée des rapports entre famille et travail. Anne-Marie Devreux et Michèle Ferrand ont ainsi montré que l’avantage procuré par le statut d’époux et de père dans la carrière semble proportionnel au handicap procuré par celui d’épouse et de mère (Devreux, 1984, Ferrand, 1984, Devreux et Ferrand, 1986). Cette inversion ne caractérise pas seulement les hommes d’une part, les femmes d’autre part mais les deux membres du couple : la carrière des maris et des pères serait d’autant mieux assurée que celle de leur épouse et mère de leurs enfants serait minorée. Les pères qui ont le plus témoigné, dans leur enquête [5][5] Il s’agit d’une enquête par entretiens auprès de vingt..., de “l’évidence” de leur paternité - ils n’ont pas imaginé ne pas avoir d’enfants - affirment tout aussi clairement l’évidence d’une division stricte des rôles dans leur couple : à eux la responsabilité financière du ménage et donc la nécessité d’une carrière assurée, à elles la responsabilité du bien-être quotidien du foyer. Les pères qui se déclarent plus ambivalents vis-à-vis de leur paternité (certains ne l’ayant pas désirée) sont ceux qui l’assument mieux au quotidien, par un partage plus important des tâches avec leur épouse, lié à leur soutien de son activité professionnelle. Leurs trajectoires professionnelles s’avèrent plus discontinues, plus précaires que celles des premiers.

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Un schéma analogue sous-tend l’étude consacrée par François de Singly à la “fortune et infortune de la femme mariée” (1987, 1994) dans laquelle il se livre à une estimation chiffrée des coûts et bénéfices de la vie conjugale et maternelle pour les femmes. Il conclut, reprenant les observations de certains fonctionnalistes américains des années 60 (Benson, 1968) que le coût professionnel de la vie conjugale s’avère toujours plus élevé pour les femmes que pour les hommes et qu’il varie de façon inverse : les hommes rentabilisent mieux leurs diplômes dans l’emploi lorsqu’ils se marient et deviennent pères, alors que la vie conjugale (et de mère) se solde pour les femmes par un manque à gagner social et économique. Plus précisément, les hypothèses qu’il avance peuvent se résumer par les propositions suivantes :

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A : la carrière des hommes mariés est supérieure à celle des hommes célibataires ;

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B : celle des femmes célibataires à celle des femmes mariées ;

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C : celle des hommes mariés à celle des femmes mariées ;

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D : celle des hommes célibataires à celle des femmes célibataires.

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Ce n’est pas seulement les effets du mariage qu’il met en évidence, mais l’existence d’un avantage pour les hommes lié au nombre d’enfants : “l’enfant stimule la carrière de son père, surtout si celui-ci est bien doté. Cet effet positif de l’entrée dans la paternité démontre que les profits que l’homme tire du mariage ne proviennent pas tous de la décharge du travail domestique, car celle-ci lui est garantie dès le début de la vie commune. Les meilleurs résultats que l’homme obtient sur le marché du travail dérivent aussi des contraintes de sa fonction de principal pourvoyeur de revenus. La vie domestique exige un surinvestissement professionnel de l’homme, contrepartie du sous-investissement professionnel de son épouse” (1994, p. 70).

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Dans la postface à la troisième édition de son ouvrage, il montre, à partir de données plus récentes, que le coût du mariage aurait diminué pour les femmes mieux pourvues en titres scolaires. Nos résultats, notamment ceux établis à propos des polytechnicien(ne)s, témoignent, nous le verrons, de cet effet d’atténuation du diplôme sur ce jeu inversé de la famille sur la valorisation professionnelle. Mais, pour en revenir à la fortune des hommes mariés et pères, que nous apportent les recherches menées sur les ingénieurs ?

2 - Ingénieurs : des mâles à l’aise ?

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Depuis la fin des années 80, la question de l’entrée et de la place des femmes dans des professions supérieures longtemps réservées aux hommes, a fait l’objet de nombreux travaux, en France et ailleurs. Quel que soit le point de vue adopté et les professions étudiées, on ne peut que rejoindre le constat fait par Boel Berner (1997) à propos des ingénieurs suédois : “la place apparemment naturelle occupée par les hommes dans cette profession n’est pas suffisamment problématisée” (p. 8). L’exception - les femmes - a plus fasciné les chercheurs que la règle - les hommes. Qu’il s’agisse en effet d’analyser la “banalisation” de cette figure éminemment masculine (Marry, 1989), de souligner les résistances durables à la féminisation et le maintien d’inégalités professionnelles (Rudolph, 1991, Marry, 1995), ou encore d’évoquer la diversité des trajectoires et des identités de femmes cadres dans différents contextes culturels d’entreprises (Laufer, 1982, Belle, 1991, Evetts, 1996), le propos est centré sur les femmes et sur l’articulation difficile entre vie privée et vie publique. Boel Berner (1997, 1999) montre comment l’identité professionnelle masculine des ingénieurs suédois s’est construite, historiquement, à travers une socialisation scolaire, familiale, amicale, professionnelle qui exclut les femmes. On retrouve, dans la situation française (Marry, 1989) et en particulier dans les écrits publiés dans la suite de la célébration du Bicentenaire de l’Ecole Polytechnique sur l’histoire de cette Ecole (Belhoste et al., 1995) et des autres (Grelon, 1983, 1995), nombre des traits qu’elle décrit pour la Suède. Les écoles et la profession d’ingénieur semblent concentrer en effet de nombreuses dimensions symboliques et pratiques du masculin :

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- Par leurs attaches historiques avec l’armée, la guerre, la défense des intérêts stratégiques de la nation. Les formes d’excellence caractéristiques de la noblesse militaire ont eu tendance à se réinvestir dans le cadre nouveau de la Révolution, surtout après la militarisation de l’Ecole Polytechnique par Napoléon en 1805 (p. 22). L’armée et les carrières d’officier-ingénieur (Guigueno, 1994 ; Julia, 1995) ont largement perdu de leur prestige et se sont “civilisées” (Reynaud, 1988) mais les images convoquées pour définir les ingénieurs diplômés des grandes écoles font encore un large recours à la métaphore guerrière (“le conquérant de la guerre économique”…).

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- Par le maintien d’une préparation scolaire intense, sélective, visant à préparer de très jeunes gens à de fortes exigences de mobilité intellectuelle, professionnelle et géographique. La préparation en deux ans débouchant sur des concours sélectionnant un “mélange de docilité et de virtuosité intellectuelle”, s’exprimant surtout dans le calcul mathématique caractérise toujours le modèle français de la grande école d’ingénieurs, incarné par son sommet, l’Ecole Polytechnique (Belhoste, 1995).

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- Par l’importance de la carrière dans les représentations et dans les pratiques du métier d’ingénieur. La conception d’une carrière “réussie” est celle d’une progression continue dans l’échelle hiérarchique et des rémunérations. André Grelon (1983) et Yves Cohen (1995) montrent la profusion des discours sur le rôle de “chef”, de “meneur d’hommes” de l’ingénieur, dans la production littéraire émanant des ingénieurs eux-mêmes, de la fin du XIXème à la Seconde guerre mondiale. La production régulière d’enquêtes, depuis les années soixante, sur les salaires et rémunérations des ingénieurs par le Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques de France (CNISF) témoigne de ce souci toujours actuel de la profession de donner à ses membres une information sur cet indicateur le plus sûr de leur “valeur” sur le marché des cadres.

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Ce monde et ses caractéristiques masculines se sont sans doute beaucoup transformés depuis trente ans, offrant une place, même limitée, aux femmes. Le recrutement par concours a perdu son caractère hégémonique, tout au moins en termes quantitatifs, au profit des recrutements “parallèles” sur titre et/ou concours à l’issue d’un cycle universitaire et les filles ont profité de cette ouverture. Elles modifient en retour la place des hommes d’autant plus activement qu’elles s’allient à eux dans la sphère intime : 90 % d’entre elles ont épousé un ingénieur ou un cadre diplômé d’une école. Mais la tendance, toujours présente dans nos données, d’un accès préférentiel des pères de familles nombreuses aux postes de direction et d’une exclusion relative des célibataires masculins et des femmes invite à se poser cette question des liens entre fécondité, virilité et réussite professionnelle.

3 - Virilité, fécondité et prospérité économique

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Il y a une vertu (de vir : homme), nous dit la tradition latine, propre à l’homme. Mais elle représente aussi bien un piège qu’un privilège, soumettant les hommes à une obligation permanente de produire des signes de conformité et d’adhésion, leur interdisant la possibilité d’être simplement ce qu’ils sont, hommes, pour leur imposer de paraître en toute circonstance virils, sous peine de perdre la face (Bourdieu, 1998). Il est donc important de distinguer et non d’assimiler, comme cela est fait le plus souvent, la masculinité et la virilité.

La fortune du normopathe viril

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Un argumentaire très élaboré en faveur de cette séparation est donné par la psychodynamique du travail de Christophe Dejours. Selon lui, au moment de l’adolescence, les garçons se trouvent confrontés avec une acuité particulière aux exigences de la vie professionnelle ou de la formation, si intenses qu’elles deviennent pratiquement incompatibles avec l’investissement nécessaire à l’élaboration de leur économie érotique (1988, p. 98). Ce conflit peut dans bien des cas mener au piège de la normopathie. Que faut-il entendre par là ?

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Le normopathe présente extérieurement tous les signes de normalité et même de réussite, précisément par hyper-adaptation aux contraintes sociales. Mais, parce qu’il n’a pas mené à leur terme les épreuves psychiques de l’adolescence, “son identité n’est pas une identité […] mais plutôt une pseudo-identité socialement définie”. En d’autres termes, il a intériorisé les normes et les rôles sociaux, jusqu’à les jouer à la perfection, mais au prix d’en devenir le jouet comme une sorte de pantin sans âme. Incapable d’approcher une femme comme “sujet unique d’une rencontre amoureuse”, il “ne risque pas de se trouver, ni de se construire comme sujet”. Le masculin représente une incertaine libération, un “programme ou un chemin” (p. 107) permettant d’échapper à la normopathie virile.

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La piste lancée par Christophe Dejours conduit à se demander si la différence entre les ingénieurs qui ont davantage d’enfants et obtiennent de meilleurs résultats professionnels et les autres n’est pas le produit d’une différence dans le degré de “normopathie virile”, ou, en tous cas, de correspondance avec les normes de la virilité. Pour mieux en juger, il faut revenir à l’explicitation des relations entre les termes de ce système tripolaire : d’une part, il faut s’assurer qu’il existe bien des raisons de penser, comme l’affirme Dejours, que la conformité aux normes de virilité soit un facteur favorable à la réussite professionnelle des ingénieurs ; mais il s’agit aussi d’expliciter les liens qui sont ainsi présupposés entre virilité et fécondité et entre fécondité et réussite professionnelle.

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Un des schèmes majeurs par lequel se trouvent imbriquées les notions de virilité et de réussite est celui de la verticalité, ou plus exactement, de la hauteur, dimension distinctive de la hiérarchie et de l’élite, cela dans les deux sens.

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Négativement : ne pas s’élever c’est se condamner à l’infériorisation, et celle-ci rime avec la féminité. Au service militaire, plus les galons sont importants et plus la distance s’accroît entre les fonctions de commandement et les corvées auxquelles sont condamnés les simples soldats, ainsi rattachés aux fonctions de reproduction et à l’univers féminin (Devreux, 1997) ; pendant les bizutages, rites d’institution et d’affirmation de l’appartenance à l’élite, les brimades mettent en scène une catégorisation sexuelle assimilant explicitement le bizuth à “un sous-homme, donc une femme” (Larguèze, 1995).

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Positivement : les mêmes vertus (audace, esprit de décision, sens du commandement, rationalité et contrôle de soi, etc.) mènent aussi bien au panthéon des cadres (meneurs d’hommes) qu’à celui des héros virils. L’idéologie managériale des années quatre-vingt tend aux cadres l’image du manager en surhomme, donnée à imiter impérativement, si irréaliste et contradictoire soit-elle (Castro et Lancestre, 1993). Dans son essai sur l’histoire de la virilité occidentale, George L. Mosse (1996) remarque que le modèle de virilité mis en place en Europe lorsque la bourgeoisie accède au pouvoir, a pour caractéristique de donner une grande importance à l’apparence physique, tenue pour l’expression de qualités morales hautement désirables. Or, les exemples fourmillent de ces qualités physiques que doit posséder le cadre, pas seulement dans un passé encore proche [6][6] “La flamme du regard qui inspire la confiance et la..., mais aussi dans l’actualité [7][7] “C’est sur le corps que se lit ‘la gagne’ et la réussite :....

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Dans le contexte de crise de l’emploi, ces normes semblent renforcées plutôt qu’allégées. La crainte de ne pas être jugés suffisamment efficaces, performants, à la hauteur, etc., exacerbée par la peur du chômage, pousserait les cadres à élaborer des défenses qui ne feraient, selon Dejours, qu’alimenter une fuite en avant dans l’adhésion aux normes de groupe structurées par l’idéologie virile. Celle-ci se manifesterait notamment par l’insensibilisation à la violence infligée à autrui (par les exigences de rendement, le licenciement ou le chantage) et par le cynisme du discours sur la rationalité économique (Dejours, 1997). Les ressorts de la réussite normopathique indiqués par Christophe Dejours et repris par Pierre Bourdieu (1998, p. 58) - adhésion conformiste envers les stéréotypes et normes sociales liée à l’immaturité psychique, absence de scrupules issue des défenses développées contre la peur et la souffrance - ne sont nullement incompatibles avec ce qu’affirment conjointement l’idéologie virile et l’idéologie managériale : un ‘vrai’ homme, énergique, volontaire, et qui ne se laisse pas arrêter par la sensiblerie, est fait pour aller loin.

Primus inter patres

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Mais faut-il être père, et même plusieurs fois, pour être viril ? Beaucoup d’éléments convergent aussi en ce sens. La meilleure façon de quitter la robe-prétexte pour revêtir la toge virile n’est-elle pas de devenir semblable à son propre géniteur et de prendre place parmi les maillons de la chaîne patrilinéaire en exerçant à son tour la puissance paternelle ?

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Les travaux sur l’insémination artificielle et la stérilité masculine mentionnent régulièrement la connexion reliant les représentations de la stérilité avec l’impuissance et le défaut de virilité (Soulé, 1981, David, 1984). Une autre angoisse que conjure la paternité est celle de l’homosexualité : se marier et faire des enfants constitue un moyen classique d’écarter les soupçons (Mosse, 1996, p. 146).

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Au-delà de ces motivations par lesquelles les psychologies individuelles communient aux figures de l’imaginaire collectif, c’est certainement dans les stratégies de reproduction de la bourgeoisie, telles que les analyses de Robert A. Nye, que réside le principe explicatif majeur. “La fonction biologique qu’un père était obligé de remplir, sous peine de confiscation de son patrimoine accumulé, était l’acte le plus viril de tous : donner à sa femme une descendance (saine), de préférence mâle” (Nye, 1994, p. 49). La “masculinité normative centrée sur la puissance de l’homme” mise en place au début du XIXe siècle, non seulement dans les représentations mais dans le droit de la famille, transforme la sexualité masculine en gestion d’une sorte de capital, qu’il s’agit de maintenir à l’abri des déperditions et de tout ce qui pourrait affaiblir son pouvoir de reproduction, mais surtout, impérativement, de faire fructifier, ce qui contribue d’autant plus à enfermer les femmes dans leur fonction maternelle. Il semble d’ailleurs que le souci de la reproduction et de la transmission du patrimoine, qui mesure la virilité de l’homme à la manière dont il s’acquitte de cette obligation de paternité, ait véritablement hanté la bourgeoisie du XIXe siècle, y compris les intellectuels de gauche comme Emile Zola (Perrot, 1999).

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La bourgeoisie contemporaine ne s’en démarque pas autant qu’on pourrait le croire. Dans son étude de la bonne société lyonnaise, Yves Grafmeyer (1992) est frappé par la fécondité exceptionnelle des familles, qui multiplient ainsi leurs chances de conservation de leur position : “les enfants sont en tant que tels une richesse. Pris séparément, chacun peut certes comporter un risque de déclassement. Pris tous ensemble, ils sont une chance de perpétuation de la lignée. Grâce à eux, la famille préserve, au-delà des aléas de chaque destin individuel, sa capacité future à se maintenir collectivement au sein de larges réseaux de parentés, d’alliances et d’interconnaissances” (p. 40). Il souligne aussi tout le travail de transmission de la mémoire familiale et du nom dans cette stratégie de fécondité.

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Si la réussite collective, en tant que préservation de la position sociale de la famille élargie, peut dépendre de la fécondité, on ne voit cependant pas en quoi cela expliquerait la réussite professionnelle individuelle. La tradition fonctionnaliste suggère une réponse avec le modèle du breadwinner : la responsabilité d’enfants à nourrir agirait comme un stimulant du zèle professionnel. En ce sens, rôle paternel et rôle professionnel n’apparaissent plus, au fond, que comme deux aspects d’une même réalité. Le père ne travaille pas pour lui ni pour son employeur mais pour sa famille, et la principale façon de s’acquitter de ses obligations familiales est de réaliser de manière satisfaisante son travail. Il en découle que la conscience de soi en tant qu’homme et l’estime de soi du père sont fondées sur la manière dont se déroule sa vie professionnelle (Parsons, 1954).

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En complément de ces ressorts intérieurs, on peut aussi faire état de facteurs extérieurs du succès des pères, c’est-à-dire des préférences ou des attentes des employeurs ou des recruteurs (Barrère-Maurrisson, 1984 ; Divay, 1999) pour les salariés ayant des enfants, réputés plus “stables”, plus “responsables” que ceux qui n’en ont pas, au nom de ces critères comportementaux si prégnants dans le recrutement des cadres (Benguigui, 1981). Dans les deux cas, un consensus est postulé relatif à un ensemble de normes tendant à attribuer aux pères un supplément de dignité ou de valeur.

La compagne du breadwinner

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Récapitulons : l’hypothèse qu’un surcroît de virilité puisse expliquer les meilleurs résultats professionnels des ingénieurs qui ont des enfants s’appuie sur un faisceau d’éléments favorables empruntant à diverses sources. L’image qui en découle est celle d’un ingénieur qui satisferait aux normes de la virilité à la fois en prouvant sa puissance sexuelle dans le lit conjugal et en faisant preuve d’énergie dans son travail, et dont le succès récompenserait les mérites (ou masquerait la normopathie). Par contraste, les hommes sans enfant manqueraient de toutes ces vertus et ne pourraient que sortir perdants de la compétition masculine pour la domination (Bourdieu, 1998).

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Il ne manque plus qu’à mieux préciser le rôle d’un personnage capital pour compléter le tableau : la femme, épouse, compagne, mère. Son rôle est triplement important : elle intervient dès le stade de la formation des couples dans la sélection des candidats au mariage, elle favorise, au détriment de la sienne propre, la carrière du mari, et elle décharge celui-ci de l’essentiel des soins aux enfants, qu’il peut multiplier en toute tranquillité, sans grande incidence sur la liberté qui lui est laissée de se consacrer à ses affaires professionnelles. En somme, il peut mener sa carrière “petit à petit”.

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Les femmes ont-elles un penchant pour les hommes virils ? Cela semble difficile à dire et à mesurer, mais elles choisissent de préférence un conjoint qu’elles supposent capable de réussir professionnellement et d’assurer sur le long terme son rôle de nourricier, de soutien de famille. Les critères varient en fonction de leur propre dot scolaire : “intelligent, cultivé, sécurisant” pour les femmes des classes supérieures, “sérieux, courageux et travailleur” pour celles de milieu populaire (Bozon, 1991, p. 32). Elles écartent ceux qui sont en échec scolaire ou professionnel, comme le montre le taux de célibat particulièrement élevé dans la population masculine au chômage ou en inactivité entre 35 et 50 ans et diminuant au fil de la progression dans l’échelle des professions (petits agriculteurs, ouvriers, employés, professions intermédiaires, professions supérieures) [8][8] Source : INSEE, Recensement de la population de 1990,....

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Si les plus performants ont de meilleures chances de trouver un conjoint, les mariés ont, comme on l’a vu, de meilleures chances de faire carrière. Il semble même que la sanction du mariage produise d’autant plus d’effets que l’épouse possède de capitaux scolaires, permettant une meilleure valorisation du diplôme masculin (Vallet, 1995). Les compétences de l’épouse sont aussi celles d’une mère, qui décharge l’ingénieur viril - en tous cas père - des soucis domestiques et des soins aux enfants, lui permettant de se dévouer pleinement à sa carrière. Lorsque l’enfant paraît, les couples de jeunes diplômés voient se différencier des positions envers la vie professionnelle jusque là plutôt semblables : “les jeunes pères ont tendance à surinvestir l’emploi quand les jeunes mères opèrent, pour partie un retrait professionnel, par le biais du temps partiel ou de l’entrée dans une profession/secteur moins ‘chronophage’” (Couppié, Epiphane, Fournier, 1998 p. 246). Au cours de ces treize dernières années, le temps de travail des cadres s’est allongé en moyenne de douze minutes par journée travaillée dans le secteur public, de vingt-neuf minutes dans le privé (Dumontier, Pan Ké Shon, 1999). Par ailleurs, en 1999 comme en 1986, la participation de l’homme au temps de travail domestique s’avère plus faible dans les couples avec enfants que dans ceux qui n’en n’ont pas, alors même que le volume du travail domestique augmente avec le nombre d’enfants, surtout lorsqu’ils ont moins de trois ans (Brousse, 1999). Il est donc aisé de comprendre à qui revient le supplément de travail domestique.

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Le succès va au succès. La fécondité paternelle s’inscrirait dans cette même logique. Les femmes font des enfants avec les hommes les plus aptes à assurer la position sociale du ménage et elles agissent de manière à favoriser leur réussite, en apportant leur soutien affectif et matériel quotidien, en entretenant un réseau relationnel mobilisable professionnellement, parfois en aidant directement leur mari dans ses tâches. Ce faisant, elles contribuent à reproduire la position sociale de la famille en mettant au monde et en éduquant avec soin des enfants aptes à faire bon usage de l’héritage. Les hommes recevant de cet autrui hautement significatif de tels signes de reconnaissance (Dubar, 1991) se sentent encouragés, voire forcés de répondre aux investissements dont ils font l’objet et développent une identité volontariste et optimiste, qui rencontre l’approbation de leurs employeurs.

4 - Affaiblissement du modèle et retour au constat

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C’est donc un modèle familial très traditionnel, très similaire à celui que les fonctionnalistes américains ont décrit il y a cinquante ans, qui semble se dessiner. Comme en écho, une des rares études sur les hommes qui dérogent à la règle et s’arrêtent de travailler, prennent un emploi à temps partiel ou réduisent leur implication pour s’occuper plus intensément de leurs enfants et partager pleinement les tâches domestiques, insiste sur la réprobation qu’ils rencontrent dans l’entourage familial (parents et beaux-parents) et professionnel (chefs et collègues), surtout dans le cas où les revenus ou la position professionnelle de l’épouse viennent à dépasser ceux du mari (Coltrane, 1996).

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Tous les éléments du tableau semblent réunis. Quelques indices, cependant, affaiblissent cette interprétation.

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En premier lieu, la distinction n’est pas suffisamment marquée entre mariage et taille de la famille ; or l’assimilation pure et simple de ces variables soulève de sérieux problèmes, car elles ne renvoient pas au même type de phénomènes. Les tendances contemporaines à la cohabitation sans mariage de plus en plus suivie de naissances d’enfants, à l’élévation de l’âge des parents lors de la naissance du premier enfant - qui multiplie les couples sans enfant -, à la recomposition des familles qui brouille les liens entre statut conjugal et parentalité, indiquent bien que l’assimilation serait abusive. En outre, le lien qui apparaît n’est pas de même nature : alors qu’il repose sur une variable dichotomique dans le cas du mariage, lorsqu’il s’agit des enfants, la question ne se réduit pas à la présence ou l’absence, elle introduit la possibilité d’une variation continue, qui demande des explications spécifiques. Il convient donc, avant de se lancer dans les interprétations, de s’assurer de l’existence ou non de différences significatives entre les positions respectives des hommes célibataires, des hommes mariés sans enfant, et des hommes avec n enfants.

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Le modèle traditionnel qui se laisse trop facilement dessiner présente d’autres failles. Ainsi, la supposition que la virilité dépend de la fécondité paraît solide, mais on oublie alors qu’une des caractéristiques majeures de la virilité est de devoir s’affirmer de manière exacerbée, agressive, paroxystique, sur le mode de l’aventure, des qualités extraordinaires et de l’héroïsme, en bref, tout le contraire du bon père de famille installé dans sa vie tranquille. George L. Mosse (1996) montre bien cette ambivalence qui traverse le modèle bourgeois de la virilité dominant en Occident. Il reçoit une confirmation dans l’étude de Peter Gay (1997) sur la bourgeoisie anglaise. La contradiction était particulièrement forte sous le IIIe Reich, entre l’idéal d’une communauté d’hommes d’élite vivant sur le modèle de la camaraderie virile “débarrassés du fardeau de la vie quotidienne” et le souci de maintenir l’ordre social fondé sur la cellule familiale (Mosse, op. cit. p. 146), mais elle peut être généralisée à d’autres périodes historiques : on ne peut pas foncer au devant du danger et apprendre la prudence à ses enfants.

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Par ailleurs, la population des ingénieurs et cadres dont il est question ici est peut-être moins égalitaire, du point de vue de la division sexuée des tâches domestiques, que celle des enseignants ou des cadres de la fonction publique, mais elle fait partie des groupes sociaux les plus diplômés, qui sont aussi les moins fortement attachés aux stéréotypes virils (Zarca, 1990 ; Brousse, 1999 ; Duret, 1999).

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L’hypothèse de la virilité n’est donc pas la seule possible. Elle entre en concurrence, ou tout au moins en combinaison, avec le poids de l’héritage. On sait, en effet, que les familles bourgeoises ont beaucoup d’enfants et qu’elles disposent d’importants atouts en termes de capital économique, culturel, social. Si certains ingénieurs sont à la fois en meilleure position professionnelle et pères d’un plus grand nombre d’enfants, c’est parce qu’étant originaires de ces familles, ils perpétuent les traditions de fécondité tout en possédant les plus fortes chances d’accès aux postes les plus élevés. Parallèlement, on peut s’attendre alors à ce que les ingénieurs célibataires ou sans enfant soient plus souvent des transfuges, mal placés dans la concurrence avec les premiers sur le marché matrimonial, et disposant de moins d’avantages sur le plan professionnel.

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En outre, des facteurs culturels, en particulier les croyances religieuses, sont susceptibles d’intervenir fortement dans les attitudes envers la procréation. Cette hypothèse n’est pas contradictoire avec la précédente, car nombre de diplômés de grandes écoles rencontrés en entretien déclarent être issus de familles “bourgeoises, catholiques, traditionnelles”. La mesure de leur proportion exacte parmi les ingénieurs et du lien de cette appartenance (ou d’autres traditions religieuses) avec la carrière professionnelle semble hors de portée à l’heure actuelle, mais la question mérite certainement d’être posée.

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A un moindre niveau de force explicative, concernant seulement la question du salaire, nous rappellerons que certaines conventions collectives prévoient des primes substantielles variant en fonction du nombre d’enfants des salariés. Il est vraisemblable que l’existence de telles primes reflète une tradition de politiques paternalistes (et familialistes) encore présente dans des secteurs industriels anciens et masculins. Une part des écarts de salaire pourrait être attribuée à cette cause, extérieure aux propriétés du comportement des ingénieurs.

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Ces divers doutes ou hypothèses alternatives nous incitent à reprendre l’étude des données sur des bases légèrement modifiées par rapport à nos observations précédentes. Les travaux qui nous avaient amenés à identifier le phénomène de l’escalier inversé avaient pour objectif de tester les hypothèses de François de Singly sur la catégorie des ingénieurs diplômés, en substituant à la question du mariage celle du nombre d’enfants. Nous essaierons cette fois de démêler avec plus de précision ce qui tient, dans la valorisation professionnelle du diplôme, à l’entrée dans la vie conjugale et à l’entrée dans la vie paternelle. Nous utiliserons donc une typologie qui distingue, parmi les hommes (et les femmes) sans enfant, les célibataires et les mariés, en contrôlant l’âge (et donc l’expérience professionnelle). Nous exploiterons une seule enquête du CNISF, celle de 1993, la mieux renseignée sous cet aspect. Pour compléter l’information sur des questions non traitées par les enquêtes du CNISF, nous ferons appel à l’enquête sur les polytechniciens, plus précise mais d’une taille limitée (Marry, 1995) et à celle sur les membres du Mouvement des Cadres Chrétiens [9][9] Nous remercions Irène Fournier (Lasmas-Idl) pour les....

Le sens de la famille

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Il convient d’avoir à l’esprit un certain nombre d’informations sur la situation matrimoniale et familiale des ingénieurs étudiés.

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On retrouve bien, chez les ingénieurs, les observations de François de Singly sur les diplômés du supérieur ou celles de Claudine Hertzlich (et al., 1993) sur les médecins : le célibat masculin est d’une ampleur comparable à celui des femmes chez les 25-34 ans (36 %). Il chute ensuite pour devenir résiduel chez les plus de 45 ans (2,5 %). Celui des femmes, en revanche, diminue mais reste à un niveau plus élevé parmi les 35-44 ans (19 % versus 9 %) et stagne ensuite. Ce schéma se retrouve au fil des enquêtes de ces dix dernières années (1987-1996) en dépit d’une certaine augmentation de la vie en couple chez les jeunes femmes ingénieurs. Toutefois le célibat ne rime pas toujours avec la vie en solo, en particulier pour les femmes, qui vivent plus souvent en couple non marié [10][10] Cette typologie passe sous silence les zones de flou.... Parmi les mariés, le cas le plus fréquent est d’avoir deux enfants, mais quel que soit l’âge les femmes ingénieurs ont moins souvent trois enfants ou plus.

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Pour mesurer les relations entre vie familiale et carrière, nous nous sommes centrés ici sur une tranche d’âge, les 35-44 ans, qui ont déjà largement entamé leur vie professionnelle et familiale. Prendre une population plus âgée, où la descendance finale était mieux contrôlée, nous interdisait la comparaison avec les femmes, récemment entrées dans la profession (dans les années soixante-dix). Précisons en outre qu’au sein de cette tranche d’âge de dix ans, le nombre d’enfants est peu corrélé avec l’âge. Moins de deux ans en moyenne séparent les catégories extrêmes : les pères de 4 enfants et plus (39,9 ans) des célibataires sans enfant (38,3). Il en va de même pour les femmes (respectivement 39,1 et 38,7 ans). Les pères (et mères) qui ont les familles les plus nombreuses autour de 40 ans sont donc entrés plus précocement dans la vie parentale que les autres, pour lesquels on ne peut préjuger de la taille de la descendance finale.

Confirmation du modèle : fortune des pères féconds, infortune des célibataires

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Dans la mesure où nous avons modifié les modalités décrivant le statut familial, les résultats relatifs aux rapports entre situation de carrière et situation familiale sont légèrement différents de ceux qui ont été publiés précédemment, mais ils confirment clairement les grandes lignes.

Tableau 1 - Indicateurs de carrière des ingénieurs selon la situation familiale*Tableau 1

* Réponse à la question sur la situation professionnelle actuelle (satisfait ou plutôt satisfait versus non satisfait ou plutôt non).

Source CNISF 1993, traitements Irène Fournier, LASMAS-IdL.
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L’activité à temps plein est la norme pour les deux sexes : elle concerne 94 % des hommes et 75 % des femmes de 35-44 ans en 1993. Les autres situations - inactivité, chômage, temps partiel, emplois précaires concernent plus souvent les femmes, d’autant plus qu’elles sont mariées et mères. Mais l’activité des hommes est aussi affectée par leur situation familiale dans le sens inverse : les célibataires sans enfant se démarquent nettement des mariés et des pères par des trajectoires plus souvent marquées par le chômage et les situations atypiques - temps partiel, CDD, interim… Ce résultat étonnant est confirmé par d’autres enquêtes sur les ingénieurs et cadres, celles menées par CNISF à d’autres dates (1987, 1990, 1996) et celle portant sur le Mouvement des Cadres Chrétiens (MCC).

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Tous les indicateurs de réussite professionnelle réunis dans le tableau suivant convergent pour souligner l’insuccès des célibataires et la fortune des mariés et surtout des pères féconds.

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Le mariage améliore la position des ingénieurs masculins, même en l’absence d’enfants. Cet avantage est conforté par le statut de père, enfant après enfant : plus ils ont charge d’âmes, plus ils occupent des positions d’encadrement, travaillent “sans compter leur temps” (Bouffartigue et Bochino, 1998) et perçoivent de gratifications monétaires (et symboliques) en échange de leur investissement. La relation inverse est observée pour les femmes, mais elle est moins systématique et régulière : ainsi, par exemple, les mères d’un enfant ont de meilleurs salaires que les célibataires et sont plus nombreuses à travailler plus de cinquante heures par semaine. La lourdeur considérable des horaires de travail suscite la perplexité sur la disponibilité des pères envers leur famille : 20 % des pères de quatre enfants ou plus travaillent plus de cinquante-six heures par semaine.

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L’enquête sur les polytechniciens confirme tout à fait, au moins pour les hommes, ces lignes générales (Marry, 1995, Gadéa et Marry, 1999). L’inversion de l’escalier pour les femmes est en effet moins flagrante que pour les femmes diplômées d’écoles moins prestigieuses. Temps de travail, responsabilités, salaires, mobilité géographique des polytechniciennes sont peu sensibles au nombre d’enfants voire croissent dans le même sens pour celles qui ont investi dans la carrière (qui ne travaillent pas à temps partiel). La majorité d’entre elles mène le double projet de carrière et de descendance nombreuse. La valeur de leur titre les protège des avatars ordinaires de la double vie des femmes.

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Cette enquête apporte des informations sur l’origine sociale et la vie familiale (mise en couple, naissance des enfants…) qui n’étaient pas recueillies par l’enquête du CNISF. Elles permettent de mieux dessiner les contours des ces pères féconds.

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L’hypothèse du modèle parsonien du breadwinner, épaulé par une épouse très dotée qui consacre l’essentiel de ses ressources à sa famille semble assez bien vérifiée :

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- Ils se sont plus mobilisés que les autres pendant leurs études à l’X, école pour laquelle le classement de sortie est déterminant pour la carrière à travers, notamment, l’accès aux grands corps de l’Etat. Ils sont les plus nombreux à avoir amélioré leur rang de sortie par rapport à leur rang d’entrée, au demeurant proche de celui des autres.

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- Ils se sont mariés et ont eu leurs enfants plus tôt que les autres : l’âge moyen de mise en couple passe de 25 ans pour les pères de 3 enfants ou plus (dans la tranche des 32-42 ans) à 31 ans pour ceux qui n’ont pas (encore) d’enfants. L’âge moyen au premier enfant passe de 27,5 ans pour les pères de trois enfants (ou plus) à 33,6 pour ceux qui n’en ont qu’un.

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- Leurs épouses sont plus souvent inactives ou enseignantes (professeur de lycée surtout) en dépit de diplômes plus élevés encore que ceux des conjointes des X moins féconds : elles appartiennent à cette minorité de femmes très diplômées qui continuent à adhérer au primat altruiste de la famille (valorisation par procuration par enfant et mari interposés).

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Ce modèle “traditionnel” serait-il plus répandu dans les fractions les plus dotées des polytechniciens comme le suggère l’enquête d’Hervé Le Bras (1983) et notre enquête sur les normalien(ne)s scientifiques (Ferrand, Imbert, Marry, 1999) ?

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Il semble que oui, même si les faibles effectifs incitent à la prudence. Les pères féconds sont un peu plus souvent des héritiers : leurs parents cumulent diplômes et positions sociales élevées du côté paternel et maternel. L’enquête sur les cadres du Mouvement des Cadres Chrétiens fournit aussi des résultats allant dans ce sens : les cadres (ingénieurs et commerciaux) ayant eu la descendance la plus nombreuse ont accédé plus fréquemment à des positions d’encadrement supérieur et sont un peu plus souvent issus des fractions supérieures de la bourgeoisie.

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Cette enquête du MCC souligne sans doute le lien entre foi religieuse et fécondité : ces cadres chrétiens, catholiques dans leur grande majorité, sont nettement plus prolifiques que l’ensemble des ingénieurs : 30 % ont (déjà ?) quatre enfants et plus autour de la quarantaine pour 10 % des ingénieurs. Mais elle révèle aussi la diversité de leurs modèles familiaux et de carrière qui ne semble pas corrélée à l’adhésion la plus ostensible à leur religion : les pères de quatre enfants et plus sont moins nombreux à aller à la messe plus d’une fois par semaine que les célibataires. Sans doute faute de temps…

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Le cas des hommes célibataires laisse ouvertes beaucoup d’interprétations. Toutes les enquêtes mobilisées ici indiquent leur relatif insuccès professionnel. Mais il s’agit, nous l’avons vu, d’une espèce rare à propos de laquelle nous ne pouvons qu’ébaucher des hypothèses que seule une interrogation par entretiens permettrait d’étayer.

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Un premier point de vue serait le plus pessimiste. Il analyse la situation des célibataires ou des hommes sans enfant par le manque, l’échec, la misère de position, comme dirait Bourdieu (éd., 1993) : décalés par rapport à leur monde social d’origine, moins “intégrés” au sens durkheimien, ces hommes se seraient montrés moins performants et auraient moins attiré les femmes. Nos données (encore une fois bien fragiles) ne permettent pas d’imputer leur moindre réussite professionnelle à une origine sociale moins favorable ou une moindre réussite scolaire : nous n’observons pas, dans l’enquête sur les X, de différences de recrutement social ni de classement d’entrée ou de sortie à l’Ecole avec les X mariés et pères. Sans doute n’ont-ils pas pu ou su valoriser des atouts comparables à ceux des autres. L’absence d’épouse les soutenant dans leur carrière a pu les pénaliser, mais peut-être aussi ont-ils été victimes d’une certaine discrimination de la part des employeurs qui se méfient voire sont hostiles aux hommes non mariés.

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Un deuxième point de vue imaginerait le bonheur d’hommes qui dérogent au modèle canonique de la carrière et de la vie familiale. Moins sensibles, voire rebelles aux sollicitations de la performance, de la fébrilité, de l’avoir et du pouvoir, ils auraient choisi d’autres voies de “réussite” ; en investissant avec passion d’autres métiers (enseignement, recherche… ou prêtrise), ou des activités non lucratives (musique, littérature, peinture…) ou encore en s’adonnant aux délices du “bon usage de la lenteur” pour reprendre les termes de Pierre Sansot (1998) : flânerie, rêverie, dégustation gourmande de nourritures charnelles … Ils renonceraient sans regret aux heurs et malheurs ordinaires de la carrière et de la vie domestique assumant leur décalage envers les normes familiales, refusant ou différant le mariage (mais pas forcément la vie en couple) et la paternité. Ils ressembleraient ainsi aux professionnels des arts et du spectacle qui se distinguent par des taux de célibat et d’absence d’enfant très supérieurs à ceux des autres catégories de cadres et professions supérieures [11][11] Source : Recensement de la population de 1990 (exploitation.... L’analyse des fonctions qu’occupent ces ingénieurs célibataires semble aller dans ce sens : ils déclarent plus souvent une activité classée “autre” c’est-à-dire inclassable dans la nomenclature usuelle des ingénieurs. Elle révèle surtout une proximité de leurs positions avec les femmes. Nous avons vu plus haut qu’ils étaient plus souvent au chômage et dans des emplois précaires que les ingénieurs mariés (sans enfant) et pères. Nous voyons ici qu’ils travaillent plus souvent, à l’instar des femmes, dans le secteur public (enseignement et recherche) ou dans des activités d’études et de recherche et d’informatique du secteur privé.

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* * *

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Le phénomène apparemment limpide dans sa stabilité statistique recouvre des dimensions complexes, enchevêtrées, rebelles à une analyse causale. Recourir aux variables classiques de la sociologie est loin de résoudre l’énigme : origine sociale et réussite scolaire éclairent peu les ressorts de ces clivages entre ingénieurs selon leur rapport à la paternité et à la carrière.

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Nos résultats semblent conforter le modèle parsonien, qu’il soit analysé dans la perspective de la complémentarité harmonieuse et fonctionnelle des rôles ou en termes de rapports sociaux antagonistes. La division sexuelle la plus traditionnelle du travail caractérise les pères prolifiques. Loin d’avoir disparu, ce modèle semblerait se perpétuer chez les plus jeunes : on retrouve la même relation entre accès à des postes de direction et paternités précoces et répétées chez les jeunes ingénieurs [12][12] Les 25-34 ans. Ce constat vaut pour les trois enquêtes.... On peut s’inquiéter de ce maintien d’un recrutement dans les positions de pouvoir d’ingénieurs qui réaliseraient le mieux le modèle de carrière le plus hostile à l’émancipation professionnelle des femmes.

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D’autres éléments plaident pour une appréciation plus nuancée et positive. Ce modèle n’est pas le seul présent parmi les pères de famille nombreuse ; il est en outre moins répandu dans la majorité des couples qui limitent leur descendance à deux ou trois enfants, ce qui est plus compatible avec la vie de famille et la poursuite d’une double carrière. La part des couples très homogames (deux ingénieurs ou cadres à plein temps) croît au fil des générations et ces couples, surtout quand la femme est polytechnicienne, sont plus égalitaires, au moins en termes d’intensité des investissements professionnels (Marry, 1999).

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Le débat reste ouvert sur la qualification “virile” de ces expériences de paternité et de réussite professionnelle [13][13] Surtout quand une relation entre maternité et réussite....

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Plus généralement cette analyse des liens inversés entre situation familiale et réussite professionnelle des hommes et des femmes mériterait d’être approfondie et systématisée à d’autres professions et pays. Une recherche menée sur des universitaires berlinois (Bochow et Joas, 1987) met au jour des résultats analogues aux nôtres : les hommes ont connu une meilleure réussite professionnelle que les femmes et ce succès est positivement lié à la taille de leur descendance. Mais, fait étonnant, surtout pour l’Allemagne (Marry et al., 1998), les femmes sont moins souvent mariées et mères mais on n’observe aucun effet du nombre d’enfants sur leur productivité scientifique et sur leur réussite professionnelle.

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Cette lecture des relations entre vie familiale et vie professionnelle du côté des hommes invite ainsi à renouveler l’analyse du côté des femmes et des rapports, intimes et professionnels, entre les sexes.


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  • Marry C., 1999, “Polytechniciens et polytechniciennes font-ils bon ménage ?”, Séminaire du Lasmas-Idl “Insertion et carrières en Europe”, séance du 31 mai sur “les trajectoires de couples : approches démographiques, approches sociologiques”.
  • Mauge A., 1987, L’identité masculine en crise, Rivages/Histoire, Marseille.
  • Mosse G. L., 1996, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Abbeville, Tempo.
  • Nouvelles Questions Féministes, 1998, Ils changent, disent-ils, vol. 19, numéros 2-3-4.
  • Nye R.A., 1994, “De l’honneur nobiliaire à l’honorabilité bourgeoise”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 105, décembre, pp. 46-51.
  • Parsons T., 1954, “The Father Symbol : an appraisal at the light of Psychoanalytic and sociological theory” in L. Bryson, L. Finkelstein, R.M. MacIver, and R. McKeon (eds) Symbols and Values, New York ; Harper & Row.
  • Perrot M., 1998, Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion.
  • Perrot M., 1999, “Zola antiféministe ? Une lecture de Fécondité (1899)”, in C. Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Fayard, pp. 85-102.
  • Pinçon M., Pinçon-Charlot M., 1989, Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil.
  • Reynaud E., 1988, Les femmes, la violence et l’armée. Essai sur la féminisation des armées, Fondation pour Etudes de la Défense Nationale, Paris.
  • Rudolph H., 1991, “Les femmes ingénieurs et l’évolution de la profession en Allemagne”, Sociétés Contemporaines, n° spécial sur Ingénieurs d’Europe et du Proche-Orient, 6 mai juin, pp. 107-118.
  • Schwartz O., 1990, Le monde privé des ouvriers, Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF.
  • Sansot P., 1992, Les Gens de peu, Paris, PUF.
  • Sansot P., 1998, Du bon usage de la lenteur, Paris, Payot et Rivages.
  • Singly (de) F., 1994 (1ère édition en 1987), Fortune et infortune de la femme mariée, Paris, PUF, Economie en liberté.
  • Sohn A.-M. et Thelamon F. (dir.), 1998, “Vers une histoire de la masculinité” ? in Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, pp. 251-313.
  • SOULE M., 1981, “L’homme dans le couple infécond. Le père adoptif stérile” in “Les pères aujourd’hui”, Colloque international, INED, Paris.
  • Stoller R., 1989, Masculin ou féminin ?, Paris, PUF.
  • Vallet L.-A., 1995, “Diplôme féminin et carrière masculine”, Revue Française de Sociologie, XXXVI-1, pp. 143-169.
  • Welzer-Lang D., 1992, “Les études ou écrits sur les hommes et le masculin en France” in CREA, Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologiques, BIEF-CEFUP Centre d’Etudes Féminines de l’Université de Provence, Des hommes et du masculin, op.cit., pp.13-23.
  • Zarca B., 1990, “La division du travail domestique. Poids du passé et tensions au sein du couple”, Economie et Statistique, n° 228, janvier, pp. 29-40.

Notes

[1]

Cf. le titre de l’ouvrage récent de Michelle Perrot : “Les femmes ou les silences de l’histoire” (1998)

[2]

A âge contrôlé

[3]

Cf. le bilan établi par Anne-Marie Devreux à la Journée d’études du GDR Mage du 4 juin 1999 et dans le numéro de Nouvelles Questions Féministes consacré aux hommes (1998)

[4]

Cf. aussi l’ouvrage collectif sous la direction de Christine Bard et préfacé par Michelle Perrot (1999) sur Un siècle d’antiféminisme.

[5]

Il s’agit d’une enquête par entretiens auprès de vingt pères de professions et d’origine sociale variées (Devreux et Ferrand, 1986).

[6]

“La flamme du regard qui inspire la confiance et la foi, la fermeté des traits, symbole de décision et de volonté, ou encore l’énergie de la parole qui incite à obéir […] ce physique […] n’est sans doute que l’expression de qualités morales qu’il est nécessaire de posséder pour être véritablement un chef” (Alamigeon, 1943, p. 17)

[7]

“C’est sur le corps que se lit ‘la gagne’ et la réussite : le ‘gagneur’ potentiel doit avoir l’allure de ses ambitions” (Louveau, 1996, p. 21).

[8]

Source : INSEE, Recensement de la population de 1990, exploitation du Lasmas.

[9]

Nous remercions Irène Fournier (Lasmas-Idl) pour les nombreux traitements qu’elle a bien voulu effectuer sur diverses enquêtes, Françoise Chamozzi (Lasmas-Idl) pour les tableaux qu’elle nous a communiqués sur le Mouvement des Cadres Chrétiens et Olivier de Fontmagne, aumônier de ce mouvement, qui nous a autorisés à les exploiter ici.

[10]

Cette typologie passe sous silence les zones de flou entre mariage et vie en couple, et entre vie avec enfants et vie avec les enfants d’un (ou d’une) conjoint(e). L’enquête de 1993, que nous exploitions ici ne permet pas de les repérer. Une enquête précédente (1990) montre que ces situations sont minoritaires bien que non négligeables, surtout parmi les femmes : par exemple, un quart des hommes célibataires et sans enfant, un tiers des femmes déclarent vivre en couple. Nous avons par ailleurs assimilé les divorcés aux mariés. Opération dont la pertinence reste discutable mais qui nous semble justifiée par le faible nombre de divorcés dans notre population, dans la tranche d’âge retenue (6 % des femmes, 3 % des hommes).

[11]

Source : Recensement de la population de 1990 (exploitation du Lasmas)

[12]

Les 25-34 ans. Ce constat vaut pour les trois enquêtes traitées ici.

[13]

Surtout quand une relation entre maternité et réussite professionnelle est observée chez certaines femmes (comme, par exemple, des polytechniciennes).

[14]

Anmerkung der Übersetzung : im Original auf Englisch, wörtlich : die “Brotverdiener”.

[15]

Anmerkung der Übersetzung : im Original “cadres”, deren soziale Stellung nicht direkt mit der der leitenden Angestellten vergleichbar ist.

Résumé

Français

A l’inverse des femmes, les ingénieurs masculins connaissent une réussite professionnelle d’autant plus remarquable qu’ils ont une descendance nombreuse. A partir d’un examen de la littérature portant sur les hommes et sur les ingénieurs la discussion est menée sur les principales hypothèses que suggère ce constat. Ces pères à qui sourit la fortune professionnelle sont-ils des Breadwinners au sens parsonien, soutenus dans leur carrière par une épouse bien dotée et dont la responsabilité d’enfants à nourrir stimule un zèle au travail apprécié par les employeurs, ou des ingénieurs plus conformes que les autres aux représentations dominantes de la virilité ? Au terme de l’analyse, appuyée sur diverses enquêtes statistiques sur les ingénieurs diplômés et cadres, il est difficile de trancher entre ces diverses figures, tout comme sur celle, plus étonnante, des ingénieurs célibataires et sans enfant, aux carrières nettement moins brillantes.

English

Fathers who winHaving children and being professionally successful among engineersContrary to women, the more children male engineers have, the more successful they are professionally. Based on a review of literature relative to men and engineers, we explore the main hypotheses that this assessment suggests. Professional fortune smiled on these fathers : are they breadwiners in the Parsonian sense of the word, with a gifted spouse to support their career, and the responsability to feed their children spurring their zeal at work, thus pleasing their employers ? Or are these engineers closer than others to dominant representations of virility ? At the close of our analysis, which is based on various statistical surveys of graduate engineers and managers, it is difficult to decide between these various figures, as it is difficult to come to a decision regarding single engineers without children, whose careers are far less brilliant.

Deutsch

Die Väter, die gewinnenNachwuchs und Berufserfolg bei den IngenieurenIm Gegensatz zu den Frauen, erfahren männliche Ingenieure einen umso bemerkenswerteren Erfolg im Beruf, als sie mehr Nachfahren haben. Wir untersuchen anhand einer Literaturstudie über Männer und Ingenieure die wichtigsten Annahmen, die sich aus dieser Feststellung ableiten lassen. Sind diese Väter, denen beruflich das Glück lacht, “Breadwinners” [14] im Sinne Parsons, die in ihrer Karriere von einer gutsituierten Ehefrau unterstützt werden und deren von den Arbeitgebern geschätzter Arbeitseifer von der Verantwortung der zu ernährenden Kinder angetrieben wird, oder Ingenieure, die sich stärker als andere den herrschenden Vorstellungen von Virilität unterwerfen ? Zu Ende unserer Analyse, die sich auf diverse statistische Untersuchungen von Diplomingenieuren und leitenden Angestellten bezieht, erweist es sich als schwierig zwischen diesen diversen Haltungen zu wählen, sowie auch die, weitaus erstaunlichere, der alleinstehenden kinderlosen Ingenieure mit wesentlich weniger glänzenden Laufbahnen zu beurteilen. [15]

Español

Los padres ganadoresDescendencia y éxito profesional en los ingenierosAl contrario de las mujeres, los ingenieros masculinos conocen un éxito profesional tanto mas notorio que poseen una descendencia numerosa. A partir de un examen de la literatura sobre los hombres y sobre los ingenieros en particular, dirigimos la discusión sobre la hipótesis principal que sugiere esta constatación. ¿Quienes son esos padres a quienes sonríe el éxito y la fortuna profesional ? ¿ Serán los “breadwinners” en el sentido parsoniano del termino, sostenidos en su carrera por una esposa bien dotada, para los cuales la responsabilidad de niños a alimentar, estimula un celo en el trabajo apreciado por los empleadores, o de ingenieros mas conformes que los otros a las representaciones dominantes de la virilidad ? Al término de nuestro análisis, sostenido por diversas encuestas estadísticas sobre ingenieros diplomados responsables de empresa, es difícil diferenciar radicalmente esas diversas figuras. Es el caso para la figura mas sorprendente, la de los ingenieros solteros y sin niños con carreras netamente menos brillantes.

Plan de l'article

  1. 1 - La forêt cachée des hommes ordinaires
  2. 2 - Ingénieurs : des mâles à l’aise ?
  3. 3 - Virilité, fécondité et prospérité économique
    1. La fortune du normopathe viril
    2. Primus inter patres
    3. La compagne du breadwinner
  4. 4 - Affaiblissement du modèle et retour au constat
    1. Le sens de la famille
    2. Confirmation du modèle : fortune des pères féconds, infortune des célibataires

Pour citer cet article

Gadéa Charles, Marry Catherine, « Les pères qui gagnent. Descendance et réussite professionnelle chez les ingénieurs », Travail, genre et sociétés, 1/2000 (N° 3), p. 109-135.

URL : http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2000-1-page-109.htm
DOI : 10.3917/tgs.003.0109


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