CAIRN.INFO : Matières à réflexion
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1« Jadis et naguère, la fécondité était honorée et célébrée. Un des changements les plus révolutionnaires du dernier demi-siècle, pour les femmes, écrit Yvonne Knibiehler, est qu’elles peuvent réduire ou même refuser les naissances. » [Knibiehler et Arena, 2012]. Il est à souligner que cette révolution n’est pas seulement médicale et que si les femmes trouvent aujourd’hui les moyens matériels pour bloquer, le cas échéant définitivement, leurs possibilités de procréation, elles en ont désormais aussi la légitimité – tout au moins une légitimité relative, comme s’en plaignent les activistes, femmes et hommes, des mouvements en faveur des « sans-enfant » encore appelés « cf », abréviation du mot anglais childfree revendiqué par les activistes anglo-saxons de préférence à childless rejeté pour sa connotation négative. La nuance est en effet de taille, qui souligne d’un côté la liberté de choix et, de l’autre, un état de privation que traduit exactement l’expression « sans-enfant », délaissé pour cette raison même. En abordant la question du choix de ne pas avoir d’enfant (avec en tête les nuances qu’emporte le mot choix), il s’agira non seulement de cerner les caractéristiques sociologiques d’une population dont le nombre augmente sensiblement dans certains pays européens (l’Allemagne notamment), mais aussi d’éclairer les substrats idéologiques de ce qui, en France et dans maints pays, apparaît non plus comme un choix strictement individuel difficilement avouable, mais qui s’inscrit désormais dans une revendication collective de libération. Quantité d’associations et de réseaux sociaux fleurissent en effet depuis maintenant une vingtaine d’années dans différents pays, aux États-Unis, en Australie et plus récemment en Europe, qui proclament la liberté de ne pas avoir d’enfant, qui affirment la responsabilité d’un choix pleinement assumé, qui en développent les avantages tant personnels que sociétaux et qui, pour certains d’entre eux, ambitionnent de faire reconnaître des droits attachés à ce choix. Face à ce constat, on se demandera en premier lieu quelle est l’importance démographique du phénomène et quelles en sont les explications données par les démographes et les sociologues ; puis on examinera, à partir de différentes enquêtes dont la nôtre, les revendications qui soutiennent ce qu’il faut bien appeler une « cause » et les débats qu’elle suscite.

Un phénomène démographique sans précédent ?

2Si l’on se place dans le court terme, on constate de fait une augmentation graduelle des personnes sans enfant en Europe – mais un léger déclin aux États-Unis. Si l’on considère les cohortes de femmes nées en 1950, 1955, 1960, 1965 et suivantes, la proportion de l’absence d’enfant à 50 ans a en effet augmenté dans tous les pays d’Europe. La proportion de femmes sans enfant à 40 ans est, quant à elle, estimée à une moyenne de 18 % pour la cohorte née en 1965, avec des chiffres plus élevés en Autriche, en Angleterre, au Pays de Galles, en Finlande, en Allemagne, en Italie et aux Pays-Bas, alors que, pour la même cohorte, la moyenne tombe à 13,5 % en France et 10 % en République Tchèque, en Hongrie, au Portugal et en Slovénie [1]. En ex-Allemagne de l’Ouest, en Angleterre et au Pays de Galles, on estime qu’environ un quart des femmes nées après 1970 vont rester sans enfant de façon permanente. On note que, même dans les pays catholiques, la baisse de fécondité est sensible : la proportion de femmes sans enfant est ainsi passée de 14,6 % pour les femmes italiennes de la génération 1960 à 22 % pour la génération 1966 [Mencarini et Tanturri, 2006]. Pour la cohorte née au début des années 1960, elle est de 13 % en Espagne ainsi qu’en Suède, supérieure à 20 % en Allemagne et en Grande- Bretagne – sachant par ailleurs qu’en moyenne seuls 3 % de couples sans enfant le sont involontairement pour des raisons d’infécondité biologique. On estime plus généralement que la vie sans enfant augmentera dans presque tous les pays industrialisés pour atteindre des pourcentages avoisinant 15 à 22 % selon les pays, écrit Thomàš Sobotka dans un article au titre évocateur « Childless Societies? ». Les sociétés avancées ne sont pas pour autant en train de devenir des sociétés sans enfant, précise-t-il en effet, « en tout cas pas encore, pas dans un avenir prévisible » [Sobotka, 2005]. S’agissant de l’Allemagne toutefois, où les taux d’infécondité atteignent les niveaux les plus élevés et où les contraintes institutionnelles et structurelles pèsent de tout leur poids sur les parcours familiaux, il semblerait qu’« une “culture de l’absence d’enfant” » ait émergé, qui bénéficie d’une « popularité considérable » jusqu’à être devenue une « option largement acceptée » [Sobodka et Testa, 2008].

3Ces pourcentages significatifs sont-ils pour autant inédits ? On sait par exemple qu’aux États-Unis et en Australie notamment, au xixe siècle, la proportion de femmes restées sans enfant a pu atteindre 15 à 25 %, sachant que cette infécondité était à part égale le fait de femmes célibataires et de femmes mariées. Il apparaît ainsi qu’en se plaçant sur une plus longue période, les taux actuels d’infécondité ne sont pas sans précédents. Les démographes s’accordent en effet à constater une courbe en U représentant un pic d’infécondité féminine dans les cohortes nées dans les années 1880-1910, suivi d’une chute plus ou moins continue parmi les cohortes nées entre 1910 et 1945, celle-ci suivie à son tour d’un accroissement stable parmi les cohortes nées après la guerre.

4Dans un article intitulé « Très peu de couples restent volontairement sans enfant » consacré au cas français, Laurent Toulemon [1995] rappelle lui aussi que l’infécondité définitive n’est pas un phénomène inédit et qu’il a été plus accusé pour les cohortes nées en 1900 qu’aujourd’hui. Alors, en effet, une femme sur quatre demeurait sans enfant. La hausse de l’infécondité serait selon lui non seulement la « redécouverte » d’un phénomène plus ancien, mais bien plutôt « la fin d’une période exceptionnelle, pendant laquelle la vie de couple ne se concevait guère sans enfant ». La question la plus surprenante, relevait de son côté Thomàš Sobotka, n’est pas tant le taux d’infécondité actuel que le fait qu’on fasse toujours des enfants et la motivation persistante pour la parentalité. « Pourquoi encore tant d’enfants ? » se demandent, de même, les sans-enfant. Pour Laurent Toulemon, la hausse constatée des couples sans enfant serait en partie due aux difficultés biologiques auxquelles se heurtent les couples qui retardent le calendrier des naissances. Les périodes de fécondité raccourcissent fortement dans toutes les sociétés occidentales en raison du continuel ajournement de la parentalité vers des âges plus élevés alors que la fécondité diminue avec l’âge ; ainsi, en France, 20 % des femmes de 35 ans essaient d’avoir un enfant sans y parvenir [Masson, 2013]. Mais surtout, l’infécondité volontaire n’y aurait qu’une faible part – de 3 à 4 %, contre 13 % de taux d’infécondité définitive des femmes constatés en 2008 [Toulemon, Pailhé et Rossier, 2008]. À preuve le fait qu’à la question « Souhaitez- vous avoir (encore) un enfant ? » posée en 1988 et en 1994, 98 % des femmes ont répondu « oui ». Également probant serait le fait qu’interrogées rétrospectivement sur leurs intentions de fécondité en début d’union, seules 2 % de femmes se souvenaient avoir eu le projet de ne pas avoir d’enfant. Toujours selon Laurent Toulemon [1995], seule la moitié des femmes sans enfant interrogées affirment n’en avoir pas voulu. On comprend que, selon l’acception du terme « volontaire », le phénomène puisse prendre une ampleur différente, soit que l’on se restreigne ou pas à une décision dégagée de contraintes financières, familiales ou sociales ; soit que l’on considère que les contraintes sociales préexistent aux choix individuels ou que ces derniers relèvent de la sphère privée. Si l’on en juge par l’enquête Family and Fertility coordonnée par l’onu et conduite en Europe dans les années 1990, il apparaît que les taux d’absence volontaire d’enfant chez les hommes et les femmes de 20 à 39 ans tombent à moins de 10 %, dans tous les pays hormis l’Autriche (13 %) [2].

Qui sont les sans-enfant ?

5S’il est donc malaisé de déterminer le poids numérique des hommes et des femmes volontairement sans enfant, du moins peut-on les caractériser socio-économiquement et tenter de voir, à travers ces caractéristiques, quels profils ils offrent. On a, dans un premier temps, cru pouvoir établir qu’il s’agissait d’une population prospère et diplômée. Selon le rapport cité précédemment, il semblerait en effet qu’on ait affaire à des femmes en bonne santé, sexuellement actives et vivant dans un état de relative aisance ; des femmes par ailleurs impliquées dans leur travail de la même façon que les hommes et donnant la priorité à leur carrière. On estime ainsi qu’en Grande-Bretagne, 50 % des femmes qui occupent des postes de responsabilité et de direction sont sans enfant [3]. En Allemagne où, en 1994, on estimait à 19 % la proportion de femmes sans enfant, on ne comptait parmi elles que 9 % de femmes n’ayant pas fini leurs études secondaires, contre 44 % qui étaient diplômées d’études supérieures [Gonzalez et Jurado-Guerrero, 2006]. En Suisse, de même, où l’on compte 21 % de femmes de 40 ans sans enfant, les femmes diplômées du troisième cycle sont 40 % dans ce cas. [4] Il n’en reste pas moins que, si une forte proportion de femmes de niveau professionnel supérieur est sans enfant, celles-ci ne constituent pas la majorité des femmes sans enfant. Car, en nombre absolu, la majorité des femmes sans enfant se trouve dans les emplois inférieurs ou moyens. On remarque également qu’aux États-Unis, la proportion des couples non blancs sans enfant est supérieure à celle des couples blancs dans le même cas [Kunz et Brinkerhoff, 1969]. En France, on observe que l’infécondité définitive est plus élevée chez les femmes diplômées, alors que chez les hommes elle est plus fréquente au bas de l’échelle sociale [Debest et Mazuy, 2014]. Il est toutefois à noter que l’influence du diplôme et de la catégorie sociale a beaucoup diminué au cours des trente dernières années. Ainsi l’infécondité des femmes sans diplôme est en constante augmentation alors que les femmes les plus diplômées ont suivi le mouvement inverse.

6Qu’en est-il alors du parcours familial ? Parmi les femmes françaises sans enfant, la moitié est en couple dont, dans un tiers des cas, avec un conjoint déjà parent. Celles qui ne sont pas en couple jugent que c’est la raison pour laquelle elles ne veulent pas avoir d’enfant. Toutefois le marqueur familial le plus significatif des femmes sans enfant serait un départ tardif de chez les parents et une mise en couple également tardive. Les sans-enfant « prennent leur temps » et négocient les trois transitions que sont le début du travail, le départ de la maison et le mariage selon un schéma relativement distendu. Il apparaît enfin que les femmes sans enfant travaillent plus souvent que les mères, qu’elles considèrent le travail comme aussi important que le mariage et qu’elles sont plus proches des mouvements féministes que les mères. Pourtant, leurs emplois sont encore très souvent dans des secteurs féminisés (histoire de l’art, activités sociales) [Bram, 1984].

Des motivations multiples

7De toute évidence, le choix, la volonté, le désir de ne pas avoir d’enfant, comme le fait de se retrouver sans enfant sans l’avoir vraiment décidé, ne peuvent se réduire à des motivations univoques et simples. Parmi elles, il semble toutefois que la liberté tient une grande place – comme le rappelle opportunément le terme childfree – de même que les relations entre partenaires possiblement compromises par l’enfant. « Notre couple nous suffit, la question ne s’est pas posée », déclarait un auditeur de France Inter qui semble faire écho à ce que Anthony Giddens [1992] nomme « relation pure », une relation qui ne s’inscrit pas dans les lignées mais dans l’horizontalité d’un duo exclusif [5] ; des couples qui placent l’authenticité, la réalisation de soi et la quête identitaire au cœur de leurs attentes et pour qui l’enfant n’est pas une étape nécessaire et inévitable de leur parcours. Plus simplement, il y a aussi des couples qui ajournent la venue d’un enfant parce qu’ils souhaitent vivre un temps sans enfant car l’union en soi a une valeur supérieure à la procréation et qui, in fine, « se retrouvent » sans enfant – ce sont ceux qu’on appelle les « postponers ». Ces couples commenceraient par ajourner la décision, puis ajournent encore eu égard aux bénéfices non anticipés de la situation, eu égard aussi aux changements survenus entre-temps dans la relation conjugale ou professionnelle. Ils ré-estiment alors ce qu’exige la présence d’enfant, puis vient l’examen des pour et des contre, enfin l’acceptation de la situation comme permanente [Den Bandt, 1980]. Pour tous ces couples, l’enfant peut avoir un impact négatif sur l’union, alors que l’absence d’enfant aurait, a contrario, un effet positif sur la stabilité du ménage. Et ce, a fortiori si l’on considère la division inégalitaire du travail domestique et du soin des enfants au sein du couple car même dans les pays fortement avancés dans ce domaine, comme la Suède dont témoigne l’article d’Helen Peterson [6] dans les pages qui suivent, le partage des tâches qui nécessite de constantes négociations nuit aux relations conjugales.

8Indépendamment des relations de couple, il est des femmes qui déclarent avoir eu, dès leur plus jeune âge, le désir clair et affirmé de ne pas avoir d’enfant plus tard et qui, une fois adultes, se montrent tout aussi déterminées à rester ainsi. On invoque à leur sujet l’absence d’instinct maternel et la crainte d’une perte d’identité que leur ferait courir l’éventualité d’un enfant. Elles-mêmes invoquent plutôt une non-question. Les enfants, cette femme n’en a jamais eu envie, cela, dit-elle, s’est fait « naturellement. » Elle n’a jamais été « trop concernée par la question ». Contrairement à ses amies jeunes filles « très attirées » par les enfants, elle n’a trouvé à leur contact que l’expérience d’une contrainte incessante [Gotman, 2017]. Les femmes, car ce sont elles plus que les hommes, qui formulent précocement leur volonté de ne pas avoir d’enfant (ou à qui la question est posée), sont dites « early articulators ». Dans le même ordre d’idée, on peut également opposer, comme le fait Pascale Donati, les femmes et les hommes sans enfant qui expriment clairement leur choix de ne pas en avoir, d’une part, et celles et ceux, peu « habités » par la question de l’enfant, qui ne l’ont jamais tenue pour centrale et l’ont maintenue dans une certaine forme de distance et d’extériorité (une posture plus masculine que féminine) [Donati, 2000]. « J’étais jamais prêt, explique un célibataire de 46 ans, et si à 46 ans je ne le suis pas encore c’est que je ne le serai jamais. » [Gotman, 2017, p. 96].

9Contrairement aux attentes, les problèmes de compatibilité et d’ajustement entre le travail et la procréation ne sont guère invoqués par les femmes sans enfant. Les heures de travail, l’énergie nécessaire à la carrière : « aucune de ces dimensions n’a d’influence statistiquement significative sur la présence ou l’absence d’enfant », affirment les auteurs d’une enquête longitudinale sur le sujet. « Peut-être, précisent-ils, les gens voient-ils moins d’incompatibilité entre avoir une famille et avoir une carrière que ne le supposent les modèles de choix rationnel » [Heaton, Jacobson et Holland, 1999]. « Si j’en avais voulu, j’aurais trouvé le temps », déclarait une interviewée [Gotman, 2017, p. 35]. Une enquête australienne conclut de la même manière : « Quoiqu’on dise sur les difficultés affrontées par les femmes pour combiner la carrière et l’éducation des enfants, ces thèmes ne sont pas apparus comme étant majeurs dans les commentaires des participants à l’enquête. […] Les problèmes de carrière peuvent fort bien sous-tendre d’autres explications, tel le manque d’intérêt pour l’enfant. » [Heaton, Jacobson et Holland, 1999].

10Cette raison serait-elle moins avouable dans une société où l’esprit de compétition a des connotations masculines dans lesquelles peu de femmes accepteraient de se reconnaître ? Car, si l’on en juge par les Américaines et les Américains sans enfant de milieux pauvres ou ouvriers, on s’aperçoit que ceux-ci lient souvent leur ascension sociale à la décision de rester sans enfant ; et que, symétriquement, les filles ne désirant pas d’enfant manifestent fréquemment un désir de mobilité sociale et comptent davantage que les autres travailler à l’extérieur [Kamalamani, 2009]. Le type d’enquête (par questionnaires ou entretiens) mais également les contextes culturels pourraient également nuancer significativement l’effet de la carrière – et, derrière elle, de l’inégalité de genre dans le marché du travail – sur le comportement procréatif des femmes. Comme le montre Helen Peterson dans les pages qui suivent, dans la société suédoise plus ouverte à l’égalité de genre et à l’absence volontaire d’enfant, les femmes déclarent ouvertement que l’enfant nuit à la carrière et lient très explicitement leur choix de ne pas en avoir à leurs aspirations professionnelles [7]. Dans son enquête sur le cas français, Charlotte Debest dévoile encore un autre pan de la relation entre absence d’enfant et carrière professionnelle, où le choix de rester sans enfant précèderait une forme de précarité professionnelle, elle aussi choisie, qui « pousse à leur paroxysme les normes professionnelles actuelles de mobilité, de flexibilité, d’indépendance, de liberté d’accepter ou de refuser un contrat » [Debest et Mazuy, 2014]. Libérés de toute charge familiale, ces libéraux peuvent mettre à profit les contraintes professionnelles de manière à en tirer le maximum de souplesse et de liberté.

Libre choix et société de marché

11Les comportements procréatifs, pour intimes qu’ils soient, ne sont bien sûr pas indépendants de conditions structurelles qui contribuent à en façonner les contours. Urbanisation, accroissement de l’éducation, opportunités accrues d’emploi pour les femmes sont, à l’évidence, des facteurs favorables au développement de la vie sans enfant. Sans oublier l’évolution du mariage – et de l’âge au mariage en particulier qui est étroitement corrélé avec la probabilité d’avoir des enfants. Plus généralement, ce serait un ensemble de changements survenus dans la famille et dans la maîtrise de la contraception qui serait responsable de changements normatifs particulièrement sensibles en Amérique du Nord et en Europe, régions dans lesquelles la maternité serait devenue davantage une question de préférence que d’obligation. Face aux coûts de la parentalité, face aussi à l’augmentation du coût d’opportunité de l’enfant lorsque les deux conjoints travaillent, des modes de vie alternatifs incluant le choix de ne pas être parent attirent ainsi un nombre significatif de personnes.

12Si le développement du travail féminin rémunéré joue de tout son poids dans cette évolution, il n’est pas sûr que le sens de la relation soit clair. Alors que certains auteurs attribuent le succès croissant de la vie sans enfant à une demande croissante de main-d’œuvre féminine, pour d’autres, au contraire, ce serait l’instabilité du marché de l’emploi qui découragerait les femmes de se lancer dans une maternité. Les femmes auraient en effet besoin d’un minimum de conditions avant de s’engager dans une maternité : stabilité d’emploi, revenu minimum, logement adéquat et flexibilité temporelle. Or, si dans les pays occidentaux les femmes ont plus d’options qu’avant, leur niveau d’exigence s’est également accru, et ce dans toutes les sphères de l’existence. « Dans ces pays, les femmes peuvent avoir des ressources économiques suffisantes, en termes relatifs, pour avoir des enfants, mais elles rencontrent de nombreuses autres difficultés pour établir un ménage indépendant, atteindre un niveau de vie qui garantisse une qualité de vie minimale pour elles-mêmes et leurs enfants, ou pour trouver une flexibilité temporelle suffisante qui puisse combiner la vie de famille et un travail rémunéré. » [Gonzalez et Jurado-Guerrero, 2006]. Est-ce à dire que les politiques publiques d’aide familiale jouent un rôle décisif dans la propension à ne pas avoir d’enfant ? On peut le penser pour la France qui a une politique d’aide à l’enfance généreuse et qui, effectivement, n’a qu’une proportion relativement faible de femmes sans enfant – puisqu’elles sont seulement 4,3 % à ne pas en avoir et ne pas en vouloir [Debest et Mazuy, 2014]. Le cas de la Suède, qui bénéficie d’une politique plus généreuse encore, comme le montre Helen Peterson [8], connaît en revanche un taux de femmes sans enfant qui est supérieur.

13Quantité de facteurs structurels entrent ainsi en convergence pour expliquer le choix de rester sans enfant : la contraception moderne, les opportunités éducatives et professionnelles des femmes qui ont pratiquement égalisé celles des hommes mais aussi la précarité croissante de l’emploi, le découplage entre féminité et maternité, la fragilité des couples, la croissance des personnes seules : tous ces facteurs concourent à ce que la maternité devienne une question de choix personnel. Si l’on associe cet élément à la demande croissante du marché du travail pour la flexibilité et la compétitivité, on est fondé, affirme Thomàš Sobotka, à voir les hauts niveaux de personnes sans descendance comme « une conséquence inévitable du caractère des sociétés de marché » [Sobotka, 2005]. Témoin, l’expérience des jeunes femmes de l’ex-Allemagne de l’Est dont le taux de sans- enfant est passé de 10 % pour les cohortes nées avant 1965, à 25 % dans les cohortes nées après cette date. Jadis bénéficiaires d’une politique très favorable au travail des mères, les femmes de l’ex-Allemagne de l’Est s’obstinent à rejeter la maternité au foyer et plus généralement la housewification. Elles attendent d’avoir des conditions optimales pour planifier les naissances : sécurité économique et partenaire de qualité susceptible de participer au travail parental. La jeune femme ne va pas se marier, ni avoir un enfant « juste pour le plaisir ». Elle continue à vouloir un emploi à plein-temps et ne compromet pas ses attentes pour former une famille. De sorte que, dix ans après la réunification, les femmes et les mères de l’ex-Allemagne de l’Est sont plus employées que leurs consœurs de l’ex-Allemagne de l’Ouest et le sont beaucoup plus souvent à plein-temps que leurs homologues [Adler, 2004]. Or, si les femmes de l’ex-Allemagne de l’Est planifient soigneusement les naissances autour des conditions d’emploi et si le couple et l’emploi sont des questions clé dans leur vie, la maternité, elle, peut ne plus l’être. On verra, comme le montrent Michaela Kreyenfeld et Dirk Konietzka, comment le contraste entre les deux parties de l’Allemagne se perpétue encore aujourd’hui [9].

14Si l’on s’en tient aux exigences du marché stricto sensu, rien ne milite en effet en faveur de la maternité. Ainsi qu’Ulrich Beck le constatait froidement, la société de marché est aussi une société sans enfant : « Le marché du travail exige de la mobilité sans tenir compte des situations personnelles. Le couple et la famille demandent le contraire. Dans le modèle de marché poussé à son paroxysme qui est caractéristique de la modernité, on présuppose que la société est exempte de familles et de couples. Chacun doit être autonome et libre d’obéir aux exigences du marché pour pouvoir subvenir matériellement à son existence. Le sujet du marché est l’individu seul, débarrassé de tout “handicap” relationnel, conjugal ou familial. La société de marché est donc également une société sans enfant – à moins que les enfants ne grandissent auprès de pères et de mères célibataires et mobiles. » [Beck, 2001, p. 257].

Mères et filles : l’injonction à l’indépendance

15Si une tendance générale à l’accroissement du nombre des hommes et des femmes sans enfant s’observe dans les sociétés avancées, elle répond néanmoins à des logiques différenciées, à la fois dans le temps et dans l’espace, qui, seules, peuvent en affiner la compréhension ; différenciées aussi selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes, les uns et les autres n’étant pas placés devant la même injonction de procréer. Dans les exemples qui vont suivre, on s’attachera à voir comment l’émancipation féminine par le travail a pu se faire au détriment d’une carrière maternelle jugée secondaire, mineure, voire inaperçue.

16Le premier exemple nous est fourni par une enquête sur les femmes québécoises nées pendant l’entre-deux-guerres et peu après la Seconde Guerre mondiale qui privilégient explicitement les études et les perspectives qu’elles ouvrent par rapport à une carrière maternelle. Leurs propres mères, toutes occupées aux tâches ménagères – rappelons qu’alors les taux de fécondité au Québec sont extrêmement élevés – sont très rares à travailler, mais elles contrôlent leur vie et poussent leurs filles à se réaliser et à accomplir ce qu’elles n’ont pu réaliser elles-mêmes. Elles les encouragent à faire des études pour avoir un métier et devenir indépendantes. « Certaines femmes, écrit Christine Labrie, auteure de cette enquête, auraient même été encouragées par leur mère à ne pas avoir d’enfant. » [Labrie, 2015, p. 44]. Les femmes sans enfant de cette génération ne se sentent d’ailleurs pas différentes du fait qu’elles n’ont pas d’enfant mais en raison de leurs études plus longues et plus approfondies que celles de leurs consœurs. Elles passent alors volontiers pour des « intellectuelles » et sont repérées comme ayant eu un parcours professionnel « à part ». Elles affirment enfin ne pas avoir ressenti de pression et avoir vécu en paix leur situation quelque peu marginale. Ne pas avoir eu d’enfant n’est pour elles ni un choix ni une fatalité mais un « heureux destin qui a permis de se réaliser » [Labrie, 2014].

17Les femmes sans enfant n’agiraient ainsi pas (toutes) contre leurs mères, mais au contraire à leur instigation. Si les femmes nées dans les années 1960 et 1970, notre deuxième exemple, français cette fois, ont pu faire leurs les slogans féministes tels que « Notre ventre nous appartient » ou encore « Un enfant si je veux », elles ont pu tout aussi bien être encouragées par leurs propres mères à travailler pour conquérir leur indépendance et à considérer cette injonction comme une priorité absolue, laissant ipso facto leur destin de mère en souffrance. Ainsi, cette femme née en 1969 estime avoir pu « bénéficier des acquis de 68 » car ce sont eux qui lui ont « permis d’avoir ce choix-là », mais l’œuvre de sa mère y est aussi pour beaucoup [Gotman, 2017]. Une autre mère, née en 1924, est quant à elle d’une tout autre génération. Elle a travaillé comme femme de service, elle est catholique et soumise à l’autorité de son mari. Mais son objectif est que sa fille fasse des études et réussisse à avoir un métier qui la fasse « vivre bien ». « L’objectif n’était pas de fonder une famille », explique cette dernière, l’idée était d’abord que « les enfants réussissent socialement » – « après on verrait » [ibid.]. La mère instaure ainsi une sorte de contre-modèle et incite sa fille à ne pas faire comme elle. Parce que l’on ne parle pas de ces choses-là, ou parce qu’elles vont tellement de soi qu’il n’est pas besoin d’en parler, le fait est qu’aucune parole n’est dite sur l’avenir intime et familial des enfants. Seul leur avenir professionnel est en cause. « Peut-être qu’elle pensait que c’était naturel d’avoir des enfants et qu’il ne s’agissait pas de s’appesantir là-dessus », s’interroge la jeune femme, pour ajouter : « Pour elle c’était l’évidence que j’aurais des enfants et du coup il fallait mettre la pression sur la réussite sociale et économique. » [ibid., p. 86] On peut conjecturer que si le silence maternel sur la vie de famille et la procréation n’est pas la cause du refus de procréer, il a pu contribuer à façonner des dispositions durables, notamment une distance au rôle maternel. À tout le moins, l’injonction maternelle à faire des études et à posséder un métier comme tremplins privilégiés de l’indépendance féminine ont permis à certaines femmes de mettre de côté le volet maternel de leur existence et d’être légitimées à le faire.

Déculpabilisation et ultime libération

18« Instincts ménagers. La consolation, le plaisir simple de “tenir” une maison. […] Parlé des enfants avec Miki à midi […] Je me sens bizarre, presque coupable (mais pourquoi ?) parce que je n’ai jamais voulu d’enfants… n’ai jamais voulu avoir un enfant ; ni avoir des enfants grands ; ni une grande famille turbulente. Quoique, si j’y réfléchis, je ne veuille pas avoir une vie plus conventionnelle… l’instinct maternel semble absent chez moi. » [Oates, 2009, p. 653]. Presque coupable, mais pourquoi ? se demande la romancière qui constate aussi que toutes les mères n’y arrivent pas non plus et que, pour les plus fragiles d’entre elles, « le fardeau supplémentaire de préoccupations et d’inquiétudes » qu’ils représentent peut « aggraver les choses » – allusion aux poétesses Sylvia Plath et Anne Sexton, toutes deux mères qui se sont l’une et l’autre suicidées. En affirmant que chez elle l’instinct maternel n’est pas présent, Joyce Carol Oates confesse une sorte d’incomplétude, une affection naturelle dont, en principe, elle ne devrait pas se sentir coupable… et pourtant. On se souvient que pour une femme sans enfant citée plus haut, les choses s’étaient, elles aussi, faites « naturellement ». L’instinct maternel comme son absence seraient donc à placer sur le même plan, ils seraient tout aussi naturels l’un que l’autre.

19Tel n’est pas pourtant le discours dominant contre lequel les femmes childfree sont en colère. Comme le constate en effet un homme sans enfant, pour elles, les choses sont autrement plus difficiles : « Moi je ne veux pas d’enfant, tout le monde s’en fout. Parce que je suis un homme. Mais quand c’est une femme, là c’est vraiment délicat, on a l’impression que la femme c’est juste un utérus… » [Gotman, 2017, p. 23]. Il est des filles précocement décidées à ne pas avoir d’enfant qui, pour cette raison, ont été considérées dans leur famille comme « à part », qui en sont venues à se demander si elles étaient « normales ». Il est aussi des femmes qui, interrogées sur le fait d’avoir (ou pas) des enfants, voient leur réponse aussitôt suivie d’un silence pesant, gros de questions non posées ou de préjugés tenaces comme celui d’avoir eu une enfance malheureuse. D’autres qui, dans certains milieux, sont renvoyées à leur inexistence : « En province […] vous êtes transparente si vous n’avez pas d’enfant. Et c’est vraiment dur » [ibid., p. 39]. D’autres encore qui se voient vertement accusées de ne pas vouloir grossir ou de vouloir plus d’argent [10]. Les sans-enfant, et les femmes plus que les hommes, sont donc amenés à se justifier socialement, sinon aux yeux des autres, à leurs propres yeux. Leur légitimité, loin d’être reconnue, fait ainsi l’objet d’un combat qui se livre sur le plan associatif et sur les réseaux sociaux depuis déjà une trentaine d’années aux États-Unis et plus récemment en Europe où l’on récuse le « mother mandate » – cette obligation d’avoir au moins deux enfants et de les élever convenablement –, où l’on récuse de même l’idée selon laquelle une femme sans enfant serait déficiente et incomplète.

La construction d’une cause

20Dès 1976, Margaret Movius, l’une des pionnières des études sur le choix volontaire de ne pas avoir d’enfant, écrivait que celui-ci constituait « l’ultime libération » – celle de la femme, s’entend –, libération faisant suite à la révolution contraceptive et à la légalisation de l’avortement [Movius, 1976]. Libres de s’investir dans leur carrière et libérées des responsabilités et du soin des enfants, les femmes ayant fait ce choix jouiront d’une plus grande mobilité et de davantage de temps pour leur développement professionnel. Elles trouveront dans cette alternative « la flexibilité et la liberté nécessaire pour entrer dans la compétition du monde actuel ». Quant aux raisons avancées par les parents d’avoir des enfants, elles sont si peu convaincantes aux yeux de Margaret Movius qu’elle attribue leur choix à l’ignorance qu’il existe d’autres alternatives. Surtout, l’auteure affirme que le seul moyen d’atteindre véritablement l’égalité entre homme et femme est de rester sans enfant. « Il semble clair, déclare-t-elle en effet, que pour établir et maintenir un statut égal à celui de son mari, la femme doive rester sans enfant. » Loin d’être un indice d’inadaptation, ce choix – celui de ne faire qu’un seul « travail » – doit donc être vu comme « l’ultime libération des femmes ». Dans les mêmes années et dans le même périodique, la Canadienne Jean Veevers questionne la norme selon laquelle avoir des enfants serait une perspective nécessairement désirable et réjouissante et conteste que la parentalité maximise toujours les chances personnelles de l’individu. Elle plaide pour que les campagnes destinées à limiter la fécondité ne cherchent pas seulement à persuader les femmes d’avoir moins d’enfants mais recommandent à certaines d’entre elles de ne pas en avoir du tout [Veevers, 1973]. L’année suivante, elle s’en prend aux praticiens de la stérilisation qui rechignent à la pratiquer sur des personnes non mariées ou sans enfant ainsi qu’aux politiques pro-natalistes en suggérant de remplacer les primes de naissance par des primes allouées aux couples sans enfant, une mesure dont la portée symbolique serait à même de hausser ces derniers à un statut alternatif respectable. Enfin, pour réduire la pression sociale à devenir parent, Jean Veevers en appelle aux conseillers familiaux de tous ordres pour faire en sorte que la décision de ne pas avoir d’enfant devienne « ni plus ni moins usuelle que la décision pour une jeune personne d’avoir un enfant » [Veevers, 1974]. Normalisation de la non-parentalité, banalisation de la stérilisation, abandon des politiques pro-natalistes deviendront les thèmes clé des campagnes de légitimation du choix de ne pas avoir d’enfant.

21Parallèlement, on voit naître aux États-Unis, dans les années 1970, des mouvements de soutien aux hommes et aux femmes qui, tout en ayant fait ce choix, ne se sentent ni reconnus ni véritablement acceptés. L’Organisation nationale pour les non-parents, dont l’acronyme en anglais est non (National Organization for Non-Parents), voit le jour en 1972 à Palo-Alto et attire dès les premières années plus de deux mille adhérentes. Sa présidente est l’auteure d’un best-seller intitulé Baby Trap (L’enfant piège). Après avoir milité pour que l’option de ne pas avoir d’enfant soit pleinement admise et reconnue comme telle, l’organisation oriente son action contre l’impératif reproductif qui met en péril l’équilibre écologique et restreint la liberté individuelle – des mots d’ordre abondamment repris depuis dans les réseaux sociaux. Trente ans plus tard, en 2003, le Childless by Choice Project voit le jour, inspiré par le livre de Madelyn Cairn, intitulé The Childless Revolution, pour qui le fait d’être sans enfant résulte d’un processus de discernement personnel et non pas de la simple adoption d’un style de vie. Parmi les innombrables activités proposées aux membres de l’association, on trouve par exemple une croisière aux Caraïbes avec des amis sans enfant. Désormais, une journée internationale annuelle des childfree décerne un prix aux personnalités favorables à la cause, et la lauréate de l’année 2014 a notamment plaidé pour que le mode de vie sans enfant soit inclus, au même titre que l’éducation à la parentalité, dans l’enseignement obligatoire. En 2015, à Cleveland, le site TheNotMom.com tient sa première conférence au sommet pour « célébrer les femmes sans enfant par choix ou par hasard et explorer les dimensions spécifiques de leur vie » [11].

22De leur côté, les groupes de rencontre, les sites internet et les forums fleurissent, dont certains ont une audience internationale, comme No Kidding ! lancé à Vancouver en 1984. Nombreux sont les sites qui, sur leur page d’accueil, annoncent s’adresser aux non-parents et à eux seuls. « À l’attention des parents ou personnes désirant des enfants : ce site ne s’adresse pas à vous. Il n’a pas pour but de nous justifier auprès de gens qui ne comprennent pas nos choix. Accueillir des personnes pour “tenter de nous comprendre” ou “par curiosité” n’est absolument pas sa vocation. Toute inscription dans ce but n’est donc pas désirée. » [12] Il s’agit désormais de développer un entre-soi pour aider celles et ceux qui cherchent à résister à la pression de parents, de beaux-parents ou même de conjoints, et se conforter entre partisans d’une option très minoritaire le plus souvent incomprise. Mais il s’agit aussi de revendiquer une « stérilité heureuse » pour des « mutants » qui non seulement n’ont pas à être coupables de leur choix mais qui doivent en être fiers. « Pour être un childfree, rien de plus facile : il suffit de ne pas avoir d’enfant et d’en être fier » [13]. Il s’agit en somme de sortir du bois et de faire son coming out.

23Une cause peut d’ailleurs aider à relever la tête et à conforter ce sentiment de fierté, celle de la sauvegarde de la planète. Ne pas faire d’enfant est un « geste écologique » car c’est un moyen de lutter contre la pollution humaine de la planète. Nombre de personnes proactives sur les réseaux childfree militent contre l’hydre pro-nataliste qui prospère de toutes parts, et certaines adhèrent au Voluntary Human Extinction Movement qui lutte pour le suicide de l’espèce par la non-reproduction afin de permettre à la biosphère de se reconstituer, aux espèces vivantes de parer au manque d’espace vital et à la pénurie de ressources naturelles [14]. Faire des enfants « massivement sans contrôle » mène à la catastrophe, explique une interviewée, car, contrairement aux animaux qui s’autorégulent, la population de la planète « explose » : « On est sept milliards sur terre et on est en train de flinguer la planète », dit-elle, en vertu de quoi il conviendrait non pas de remplacer les générations mais, sinon « interdire ou complètement annuler les naissances », faire en sorte de réduire la natalité [Gotman, 2017]. En cette heure où, pour la planète, croître signifie périr, les sans enfant seraient ainsi les seuls véritablement responsables de leur espèce.

24* *

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26Le choix d’une vie sans enfant représente-t-il l’ultime libération des femmes, comme l’affirme Margaret Movius [1976] ? S’inscrit-il dans le « sens de l’histoire », notamment celui d’une nécessaire décroissance démographique et de l’adoption de bonnes pratiques écologiques ? Est-il de nature à remettre en cause la prétention normative de la parentalité ? De fait, les « bonnes raisons » de ne pas avoir d’enfant sont infiniment plus complexes et doivent être appréhendées à tous niveaux : historique, sociologique et psychologique notamment. Ce que laisse cependant entrevoir le tableau actuel d’une population à la fois hétérogène et peu nombreuse relativement, c’est la revendication d’un libre choix encore trop contesté, voire disqualifié par l’idéologie dominante. Pourtant, c’est cette même idéologie dominante (libérale) qui offre à ce choix ses meilleures justifications : liberté de s’affranchir des contraintes anthropologiques de la reproduction biologique et disponibilité individuelle face au marché du travail et à la consommation. L’individu volontairement sans enfant est résolument moderne en ce qu’il conçoit sa vie comme un projet, comme un devenir, jamais comme un héritage à transformer.

Notes

  • [1]
    OECD Family database, Section SF2.5 « Childlessness », <www.oecd.org/social/family/database>
  • [2]
    Childlessness in Europe, Research Report to the Economic and Social Research Council (ESRC) on the project funded by research grant RES-000-23-0074, décembre 2002-juillet 2003.
  • [3]
    Childlessness in Europe, ibid.
  • [4]
    Childlessness in Europe, ibid.
  • [5]
    « Le choix de ne pas avoir d’enfant », France Inter, émission Service Public, 26 novembre 2014 et voir Anthony Giddens [1992].
  • [6]
    Voir l’article d’Helen Peterson dans ce même numéro, pp. 69- 87.
  • [7]
    Voir l’article d’Helen Peterson dans ce même numéro, pp. 69- 87.
  • [8]
    Voir l’article d’Hélène Peterson dans ce même numéro, pp. 69- 87.
  • [9]
    Voir l’article de Michaela Kreyenfeld et Dirk Konietzka dans ce même numéro, pp. 53- 68.
  • [10]
    « Lola, 33 ans : Faire un enfant, cela engage pour la vie, moi je n’en ai pas envie », <http://www.lexpress.fr>, consulté le 2 décembre 2016.
  • [11]
  • [12]
  • [13]
    « Êtes-vous un chidlfree qui s’ignore ? » <http://www.lesmutants.com>, consulté le 2 décembre 2016.
  • [14]
    « Êtes-vous un childfree qui s’ignore ? » <http://www.lesmutants.com>, consulté le 2 décembre 2016.
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Dans une majorité de pays avancés, le nombre d’hommes et de femmes sans enfant accuse une certaine augmentation, en tout cas si l’on raisonne à court terme. Parmi eux, on s’intéressera à ceux qui se déclarent volontairement sans enfant. On se demandera quel est leur profil sociologique, quelles peuvent être leurs motivations et à quelles explications donner de ce phénomène. On montrera également qu’il s’accompagne d’une revendication de légitimation fondée sur la liberté de choix et l’égalité de traitement entre parents et non-parents.

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Anne Gotman
Anne Gotman est directrice de recherche émérite au cnrs-Cerlis. Elle travaille sur les transmissions intergénérationnelles, les formes sociales de l’hospitalité, les croyances intimes, ainsi que sur les attitudes corporelles et de reproduction. Ses ouvrages les plus récents : Pas d’enfant. La volonté de ne pas engendrer, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2017 ; L’identité au scalpel. La chirurgie esthétique et l’individu moderne, Montréal, Liber, 2016 ; Ce que la religion fait aux gens. Sociologie des croyances intimes, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2013 ; L’héritage, Paris, puf, coll. « Que sais-je ? », 2006 ; Villes et Hospitalité: les municipalités et leurs «étrangers», Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2004 (dir.) ; Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre, Paris, puf, 2001.
Adresse postale institutionnelle : Cerlis, Université Paris Descartes, 45 rue des Saints-Pères, 75006 Paris
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/05/2017
https://doi.org/10.3917/tgs.037.0037
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