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Travailler

2003/1 (n° 9)

  • Pages : 230
  • DOI : 10.3917/trav.009.0019
  • Éditeur : Martin Média

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La psychologie sociale a souffert d?une hypothèse implicite selon laquelle les émotions, parce qu?elles nous semblent spontanées et incontrôlables, ne seraient pas gouvernées par des règles sociales. Les règles sociales, quant à elles, sont considérées comme étant applicables au comportement et à la pensée, mais rarement aux émotions ou aux sentiments. Si nous reconsidérons la nature des émotions et la nature de notre capacité d?essayer de leur donner forme, nous sommes frappés par l'empire des règles sociales. Des liens importants apparaissent entre la structure sociale, les règles de sentiments, la gestion des émotions et l'expérience émotionnelle ? liens que j?essaie d?établir dans cet article. Son utilité est de proposer l'ouverture d?un nouveau champ de recherche.

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Pourquoi l'expérience émotionnelle des adultes normaux, dans la vie de tous les jours, est-elle aussi régulée ? Pourquoi, de façon générale, les gens se sentent-ils joyeux à une fête, tristes à des funérailles, heureux à un mariage ? Cette question nous amène à examiner non pas les conventions sur les apparences extérieures ou les comportements visibles, mais plutôt les conventions concernant les sentiments. Les conventions de sentiments ne deviennent surprenantes que si l'on se représente, par opposition, à quel point la vie émotionnelle peut s?avérer parfois désordonnée et imprévisible, dans les fêtes, les funérailles, les mariages et dans tous les aspects de la vie normale d?un adulte. En effet, lorsque des romanciers entreprennent de créer des scènes poignantes, ils évoquent tous le poids d?une règle sociale. Par exemple, dans Un lit de ténèbres (Lie Down in Darkness, en américain), William Styron décrit une future mariée confuse et désespérément malheureuse en ce jour « heureux » de son mariage :

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« Quand elle avait prononcé les paroles sacramentelles, ses lèvres ne s?étaient pas entrouvertes comme celles de toutes les jeunes mariées qu?il avait vues jusque-là ? des lèvres qui découvrent des dents éclatantes de blancheur, dans une expression d?ardeur ravie ?, mais plutôt avec une sorte de résignation sombre et forcée. Peyton n?avait eu cette expression que le temps d?un éclair, mais cela avait suffi pour qu?il la surprît. Et le ?oui? qu?elle avait dit lui avait semblé moins une affirmation qu?un aveu, le ?oui? las d?une triste et coupable nonne. Rien dans la gaieté qu?elle affectait ne pouvait dissimuler cela, ? [2][2] William Styron, 1951, p. 291. Pour la traduction française,... »

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Face au flot chaotique des sentiments qui surgissent lors des relations véritables dans toute leur complexité, il existe des règles de sentiments plus constantes (bien qu?elles soient variables). Ainsi, dans une culture où les unions sont le fruit d?un libre choix, la future mariée devrait-elle exprimer son « oui » d?une manière inconditionnelle.

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Mais alors, qu?est-ce qu?un sentiment ou une émotion ? Je définis une émotion comme étant le fruit d?une coopération entre le corps et une image, une pensée ou un souvenir ?, une coopération dont l'individu est conscient. J?emploierai les termes « émotion » et « sentiment » de façon interchangeable, bien que le terme « émotion » dénote une intensité que le mot « sentiment » n?a pas. Les termes « gestion émotionnelle » sont ici utilisés comme synonymes de « travail émotionnel » et de « jeu en profondeur ». Qu?arrive-t-il à ces émotions ?

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Erving Goffman suggère à la fois que notre surprise puisse s?expliquer et qu?elle fasse partie de l'explication :

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« [?] Nous observons que les participants vont contenir certains états psychologiques et certaines attitudes, car, après tout, la règle générale qui participe de l'atmosphère qui règne au moment de la rencontre porte en elle-même la compréhension que les sentiments contradictoires seront tenus en suspens? Alors généralement, dans les faits, réprime-t-on l'affect qui ne convient pas, nous obligeant à examiner les dérogations à cette règle afin de se rappeler son fonctionnement habituel [3][3] Goffman, 1961, p. 23.. »

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Les mots clés, curieusement bureaucratiques, sont ici « qui ne convient pas ». À la lumière de la citation de Styron ci-dessus, nous pourrions ajouter que ce type d?affect est « dérangeant », voire « dangereux », dans le sens émotionnel du terme. Si nous considérons ce passage sérieusement, tout comme je nous encourage à le faire, nous sommes ramenés à la question de l'ordre social formulée par de nombreux théoriciens classiques, Thomas Hobbes, John Locke, Émile Durkheim, seulement cette fois, nous l'abordons d?un point de vue très particulier, celui de la gestion des émotions. De ce point de vue, il semble que des règles régissent la façon dont les gens essaient de réagir ou de ne pas réagir émotionnellement de manière « convenable à une situation ». Une telle idée renvoie au caractère profondément « social » de tout individu, au sérieux avec lequel il considère l'idée d?être « convenable » et à la façon qu?il a de rendre hommage aux éléments officiels d?une situation, grâce ou par ses émotions.

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Il existe deux approches possibles à l'organisation sociale de toute expérience émotionnelle. Une première consiste à examiner les facteurs sociaux qui induisent ou stimulent les émotions primaires (c?est-à-dire, non réflexives, quoique conscientes par définition) ? émotions que l'on subit passivement. La seconde consiste à étudier les actes secondaires qui sont posés dans le flot incessant, non réflexif, de l'expérience émotionnelle primaire. La première approche s?intéresse à la façon dont les facteurs sociaux influencent ce que les gens ressentent, la seconde à la façon dont les facteurs sociaux influencent ce que les gens pensent et ce qu?ils font à propos de ce qu?ils ressentent ou pressentent qu?ils vont ressentir (c?est-à-dire, les actes d?évaluation et de gestion). Les tenants de la première approche pourraient considérer ceux qui privilégient la seconde approche comme étant « trop cognitifs », alors que ces derniers les voient pour leur part comme étant trop simplistes. Mais, en réalité, les deux approches sont à la fois nécessaires et compatibles et, en fait, la deuxième, que l'on privilégiera ici, s?appuie sur l'accumulation d?un certain nombre de connaissances recueillies à partir de la première [4][4] W. McDougall (1948) et, jusqu?à un certain point, S.....

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Si nous prenons comme objet ce que les gens pensent ou font à propos des sentiments, plusieurs questions surgissent. Tout d?abord, quelles seront nos hypothèses de départ au sujet des émotions et des situations ? En d?autres mots : a) Comment répondent les émotions lorsque l'on tente de les réprimer ou de les développer ? b) Quels sont les liens entre structure sociale, idéologie, règles d?expression des sentiments et gestion émotionnelle ? c) D?abord et avant tout, existe-t-il des règles dans l'expression des sentiments ? d) Comment pouvons-nous les connaître ? e) Jusqu?où ces règles servent-elles de fondement à nos échanges sociaux ? f) Qu?est-ce qui, dans la nature du travail et dans l'éducation des enfants, pourrait expliquer les différentes manières qu?ont les adultes de différentes classes sociales de gérer leurs sentiments ? J?ébaucherai ici, dans les grandes lignes, quelques réponses possibles en ayant comme principal objectif d?affiner les questions.

Émotion et sentiment : deux perspectives

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Afin d?aborder la première question, nous allons prendre en considération deux perspectives de base des émotions et des sentiments que nous retrouvons en psychologie sociale : la perspective organiciste et la perspective interactionniste. Les deux approches sont différentes quant à leurs hypothèses sur notre capacité de gérer les émotions et sur l'importance des règles pour les gérer. Je ne peux pas, ici, rendre complètement justice à la question de savoir ce que sont les émotions et comment elles sont engendrées, pas plus que je ne peux répondre à la vaste littérature qui existe sur le sujet.

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Selon le point de vue organiciste, la question centrale concerne la relation qui existe entre les émotions et les « instincts » ou « pulsions » d?origine biologique. Dans une très large mesure, ce sont les facteurs biologiques qui entrent en ligne de compte dans les questions que les théoriciens organicistes posent. Les premiers écrits de Sigmund Freud, de Charles Darwin et, dans une certaine mesure, mais bien relative, ceux de William James sont conformes à ce modèle [5][5] Voir Freud, 1911, 1915a, 1915b ; Lofgren, 1968 ; Darwin,.... Le concept d?« émotion » renvoie principalement aux fragments d?expérience dans lesquels il n?existe aucun conflit entre l'un ou l'autre aspect du moi : l'individu « déborde », il est « submergé ». L?image qui nous vient à l'esprit est celle d?un syndrome réflexe, soudain et automatique ?, comme l'expression instantanée d?un grognement féroce pour Darwin, le relâchement d?une surcharge de tension à un point de rupture donné pour Freud, le concept de réaction viscérale sans intermédiaires et instantanée en réponse à un stimulus perçu, pour James et Lange, autant de conceptions qui ne renvoient à aucune influence sociale.

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Dans ce premier modèle, les facteurs sociaux peuvent entrer en ligne de compte seulement si on les met en relation avec la façon dont les émotions sont stimulées et exprimées (et dans ce cas, même Darwin a adopté la position universaliste [6][6] Ekman, 1972, 1973.). On ne considère pas que les facteurs sociaux puissent influencer la façon dont les émotions sont supprimées ou suscitées de manière active. En fait, les émotions sont ici associées à la fixité et à l'universalité d?un réflexe du genou ou d?un éternuement. Selon ce point de vue, on peut contrôler une émotion comme on contrôle un réflexe du genou ou un éternuement. Si l'on présentait le concept de règle de sentiment aux théoriciens organicistes, ils auraient beaucoup de mal à expliquer les effets de ces règles ou à quelle aptitude personnelle on peut faire appel pour tenter d?obéir à une telle règle. Les récentes tentatives pour relier un concept organiciste d?émotion à la structure sociale, comme celle formidablement audacieuse de Randall Collins, souffrent des problèmes implicites propres au point de vue organiciste de départ. D?après Collins, comme d?après Darwin dont il s?inspire, les émotions sont définies comme une capacité (ou une prédisposition) inhérente à une personne, qui peut être déclenchée automatiquement, poursuit Collins, par l'un ou l'autre groupe qui possède le contrôle du dispositif rituel qui opère le « déclenchement [7][7] Collins, 1975, p. 59. ». Une tout autre voie du contrôle social, celle des règles d?expression de sentiment, est contournée, car la capacité de l'individu d?essayer d?exprimer ou de ne pas exprimer un sentiment, ? ce à quoi la règle s?applique ?, est inexistante dans le modèle organiciste proposé par Collins.

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Du côté de l'interactionnisme, les émotions s?imprègnent des influences sociales avec plus d?insistance, de façon plus efficace et à des points de jonction postulés de façon plus théorique. Dans une large mesure, les facteurs sociopsychologiques entrent en ligne de compte dans les questions posées par les théoriciens de l'interactionnisme. Les écrits de Gerth et Mills, Goffman, Lazarus, Schachter, Singer, Kemper, Averill et certains aspects de la pensée freudienne et néo-freudienne correspondent à ce modèle [8][8] Gerth et Mills, 1964, Goffman, 1956, 1959, 1961, 1967,.... Pour reprendre le vocabulaire freudien, l'image que l'on utilise n?est pas celle d?un « Ça débridé », mais celle d?un Moi et d?un Surmoi, agissant de concert, pour modeler et assaillir le Ça, même si c?est de façon inefficace, temporaire ou consciente. Les émotions sont parfois énoncées comme un moyen d?adaptation psychobiologique ? comparable aux autres mécanismes d?adaptation, comme le grelottement lorsqu?il fait froid ou la transpiration lorsqu?il fait chaud. Mais les émotions se distinguent des mécanismes physiologiques d?adaptation, en ce sens que la pensée, la perception et l'imagination, elles-mêmes soumises à l'influence des normes ou des situations, y sont intrinsèquement mêlées.

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Comme nous l'avons vu dans le premier modèle, les facteurs sociaux affectent la façon dont les émotions sont provoquées et exprimées. En outre, les facteurs sociaux guident aussi ces microactions que sont l'étiquetage, l'interprétation et la gestion des émotions. Ces micro-actions, à leur tour, se reflètent dans ce qui est étiqueté, interprété ou géré. Elles sont, en somme, intégrées dans ce que nous appelons « émotion [9][9] Schafer, 1976. ». Dans cette deuxième école de pensée, les émotions sont perçues comme étant socialement enracinées. Les travaux de Lazarus, en particulier, ajoutent un poids empirique au modèle interactionniste. Ces travaux semblent indiquer, en effet, que les adultes normaux, semblables aux étudiants universitaires avec lesquels Lazarus a mené ses expériences, possèdent une grande capacité de contrôle des émotions. Il s?agit d?un contrôle plus grand que ce à quoi l'on pourrait s?attendre chez un jeune enfant, un malade mental ou un animal, à partir desquels Freud (dans ses premiers travaux) et Darwin ont tiré leur inspiration. Mais, puisque nous cherchons à comprendre l'expérience émotionnelle d?adultes normaux, nous ferons mieux d?explorer le point de vue interactionniste.

La conception interactionniste de l'émotion et la psychologie sociale

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Si les émotions et les sentiments peuvent, jusqu?à un certain point, être gérés ou contrôlées, comment pourrions-nous en saisir la dimension conceptuelle à partir d?une perspective sociale ? Le point de vue interactionniste sur les émotions nous mène dans une arène conceptuelle qui se situe « entre », d?une part, l'accent porté par Goffman sur la présentation de soi, d?autre part, l'accent porté par Freud sur les événements intrapsychiques inconscients. Le point de vue de Mead et Blumer sur les gestes conscients, actifs et sensibles, aurait pu être des plus fructueux si l'accent porté sur les agissements et la pensée n?avait pas quasiment estompé l'importance des sentiments. Le moi en tant que gestionnaire des émotions est une idée qui emprunte aux deux côtés, à Goffman et à Freud, mais qui ne cadre parfaitement ni avec l'un ni avec l'autre. Je n?indique ici que les emprunts et les pistes de départ, et cela commence avec Goffman [10][10] Voir Mead, 1934 ; Blumer, 1969 ; et Shott, 1979..

Erving Goffman

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Goffman a saisi toute l'ironie de l'affaire ; si, à chaque instant, l'individu négocie activement, consciemment, une série d?actions personnelles, apparemment uniques, à long terme pourtant, toutes ces actions finissent souvent par ressembler à un consentement passif à certaines conventions sociales inconscientes. Or, la perpétuation de ces conventions n?est pas une activité dont on pourrait dire qu?elle est passive. L?approche de Goffman doit simplement être élargie et approfondie en démontrant que les gens ne tentent pas seulement de se conformer extérieurement, mais aussi intérieurement. « Lorsqu?ils fournissent des uniformes, ils fournissent une seconde peau », affirme Goffman. On peut même ajouter « et deux centimètres de chair [11][11] Goffman, 1974. ».

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Sans doute est-il ironique de constater que, pour étudier pourquoi et sous quelles conditions les acteurs « vont contenir certains états psychologiques? [12][12] Goffman, 1961, p. 23. », nous sommes forcés de laisser partiellement de côté la perspective qui nous a permis d?éclairer nos lanternes. Je tenterai d?expliquer pourquoi il en est ainsi, quels pourraient en être les correctifs et comment les résultats pourraient être reliés sur le plan conceptuel à certains aspects de la tradition psychanalytique.

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Tout d?abord, pour des raisons nécessaires à sa démonstration, Goffman entretient une indifférence délibérée vis-à-vis de ce qui a trait aux liens entre les situations sociales instantanées et la macrostructure d?un côté, et la personnalité individuelle de l'autre. Si l'on s?intéresse à la description des liens qui existent entre la structure sociale, les règles d?expression des sentiments et la gestion des émotions, cette indifférence délibérée devient un problème.

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Le « situationnisme » de Goffman est une réalisation brillante, mais qui doit être considérée comme un moment du développement de l'histoire intellectuelle de la psychologie sociale. Au début du siècle, nombre de travaux classiques liaient la structure sociale à la personnalité, ou « les institutions dominantes » aux « identités caractéristiques », reliant ainsi du même coup les découvertes en sociologie et en anthropologie à celles de la théorie psychologique ou psychanalytique. De telles études sont apparues dans plusieurs disciplines, en anthropologie (Ruth Benedict) ; en psychanalyse (Erich Fromm, Karen Horney et Erik Erikson) ; en sociologie (David Riesman, Swanson et Miller, et Gerth et Mills [13][13] Voir Benedict, 1946 ; Fromm, 1942 ; Horney, 1937 ;...).

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Il est probable que ce soit en réponse à ce paradigme que Goffman ait proposé un niveau intermédiaire d?élaboration conceptuelle, entre la structure sociale et la personnalité. Il s?est concentré, tour à tour, sur les situations, les épisodes et les rencontres. Ce qui en ressort n?est pas seulement une quasi-rupture avec la structure sociale et la personnalité ; Goffman semble même vouloir proposer son situationnisme en tant que substitut analytique à ces concepts [14][14] Goffman, 1976, p. 77. Merci à Harvey Farberman pour.... Il semble dire que la structure peut non seulement être transposée, mais réduite à « interne et peu apparente », tandis que la personnalité peut être réduite à « active et en vue » à l'instant de l'interaction, ici-maintenant, ou dans un autre temps, une autre situation.

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Chaque épisode interactif prend la forme d?un minigouvernement. Une partie de cartes, une fête, un échange de salutations dans la rue, exigent de nous d?avoir à payer certaines « taxes », réalisées sous la forme des apparences, et ce, au bénéfice de la poursuite de la rencontre. Nous serions « remboursés » de cet investissement par le fait de maintenir ainsi notre réputation.

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Ce modèle de la situation en tant que minigouvernement, bien qu?utile pour les besoins de Goffman, nous éloigne de la structure sociale et de la personnalité ? deux concepts que les études sur les règles de sentiments et la gestion des émotions auraient pourtant avantage à ne pas négliger [15][15] Le temps : afin de relier l'acte momentané du travail.... Afin d?étudier vis-à-vis de qui et sous quelles conditions les acteurs « vont contenir certains états psychologiques? » (Goffman, 1961, p. 23), nous sommes forcés de laisser tomber le situationnisme et de retourner, du moins en partie, au modèle de la structure sociale et de la personnalité. Nous sommes amenés à reconnaître l'importance des travaux de Goffman, alors que lui-même ne semble pas le faire, comme le maillage conceptuel par lequel structure sociale et personnalité, en tant que réalités concrètes, s?assemblent de façon plus précise.

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D?une façon plus spécifique, si nous désirons comprendre les origines et les causes des transformations dans les « règles de sentiments » ? ce soubassement de l'idéologie ?, nous sommes forcés une fois de plus de délaisser l'étude des situations instantanées, durant lesquelles ce changement se produit, pour l'étude de processus à plus long terme comme les changements dans les relations entre les classes, les sexes ou les groupes ethniques.

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Pour examiner les façons dont les gens essayent de gérer les sentiments, nous aurons à définir un acteur qui soit capable de sentiment, capable de reconnaître lorsqu?un sentiment est « inapproprié » et en mesure de gérer ses propres sentiments. Le problème est que l'acteur, tel qu?il est défini par Goffman, ne semble pas ressentir beaucoup, n?est pas sensible à, ne surveille pas de près ou n?évalue pas, ne provoque pas, n?inhibe pas, ne façonne pas de façon active ? en un mot, ne travaille pas sur les sentiments de la manière dont un acteur aurait à le faire pour accomplir ce que Goffman affirme, en fait, s?accomplir rencontre après rencontre. Au bout du compte, nous nous retrouvons devant le « travail de répression des émotions » comme résultat final, mais nous ne savons rien du processus ou des techniques par lesquels ce travail s?effectue. Si nous mettons en avant l'argument selon lequel les facteurs sociaux influencent la façon dont nous essayons de gérer les sentiments, si nous poussons l'explication par le social aussi loin, nous devrons faire porter notre analyse au-delà de la « boîte noire » à laquelle Goffman nous renvoie en dernier lieu.

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Les acteurs de Goffman gèrent activement les impressions qu?ils peuvent donner à l'extérieur, mais ils ne le font pas pour leurs sentiments intérieurs. La sociologie des émotions présuppose la capacité des humains, si ce n?est l'habitude véritable, de réfléchir sur les sentiments intérieurs et de les façonner, habitude qui varie à travers le temps, l'âge, la classe et le lieu. En examinant uniquement l'attention de l'acteur à la façade comportementale et en faisant l'hypothèse d?une passivité uniforme vis-à-vis des sentiments, nous perdrions de vue cette variation.

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Ce travers de l'acteur théorique est relié à ce que je crois être, selon mon point de vue, un autre problème : le concept de jeu selon Goffman. Celui-ci suggère que nous investissions beaucoup d?efforts dans la gestion des impressions ? c?est-à-dire dans « le jeu » de l'acteur. Il pose comme principe de base qu?il n?existe qu?un seul type de jeu ? la gestion directe de l'expression comportementale. En revanche, son explication indique effectivement deux types de jeu ? la gestion directe de l'expression comportementale (par exemple, le soupir que l'on pousse, le haussement d?épaules) et la gestion des sentiments d?où peut découler une expression (par exemple, la pensée d?un projet sans espoir). Un acteur qui joue le rôle du roi Lear peut s?acquitter de sa tâche de deux façons. Cet acteur, qui aurait été formé par l'école britannique, pourrait se concentrer sur son attitude extérieure, et développer une myriade d?expressions infimes correspondant à la sensation de peur et d?indignation impuissante du roi Lear. Il s?agit du type de jeu sur lequel Goffman établit sa théorie. Cet autre acteur, adhérant pour sa part à l'école américaine ou à la méthode Stanislavsky, pourrait se guider sur ses souvenirs et ses sentiments personnels de manière à susciter les expressions correspondantes. Nous pourrions donner le nom de « jeu superficiel » à la première technique et de « jeu en profondeur » à la seconde. Goffman n?arrive pas à distinguer la première de la seconde, ce qui a pour effet de masquer l'importance du « jeu en profondeur », nous laissant avec l'impression que les facteurs sociaux n?infiltrent que la « surface de peau sociale », les apparences extérieures de l'individu, ce qu?il essaie de montrer. Nous sommes ainsi contraints à sous-estimer le pouvoir du social.

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En résumé, si nous acceptons l'explication interactionniste des émotions et que nous étudions le moi en tant que gestionnaire des émotions, nous pouvons apprendre de Goffman les liens qui existent entre les règles sociales et les sentiments. Mais afin d?affiner notre compréhension, nous pouvons tout aussi bien nous libérer de manière sélective des restrictions théoriques que Goffman a imposées stoïquement à la convergence entre la structure sociale et la personnalité.

Freud

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Le besoin de remplacer la « psychologie de la boîte noire » de Goffman par une théorie du Moi, dans toute l'acception du terme, devrait nous conduire vers la théorie freudienne ou néo-freudienne. Là encore, comme avec Goffman, seuls certains aspects du modèle freudien me semblent utiles à la compréhension des efforts conscients, volontaires, afin de supprimer ou de susciter un sentiment. J?exposerai brièvement la théorie psychanalytique afin d?indiquer certains points de départ.

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Freud s?est occupé des émotions, bien sûr, mais, pour lui, elles étaient secondaires à la pulsion. Il a proposé une théorie générale des pulsions sexuelles et agressives. L?angoisse, en tant que dérivé des pulsions sexuelles et agressives, a pris une importance capitale, alors qu?un large éventail d?émotions autres, comprenant la joie, la jalousie, la dépression, faisaient l'objet de relativement peu d?attention. Il a développé, et bien d?autres ont poursuivi ce travail d?élaboration depuis, le concept de défense du Moi comme un moyen généralement inconscient, donc involontaire, afin d?éviter un affect douloureux ou désagréable. Finalement, la notion d?« affect inapproprié » est utilisée pour attirer l'attention sur des aspects du fonctionnement du Moi et n?est pas utilisée pour attirer l'attention sur les règles sociales selon lesquelles un sentiment est ou n?est pas considéré comme étant approprié à une situation.

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La perspective d?un contrôle ou d?une gestion des émotions est redevable à Freud, en ce qui concerne la définition générale des ressources psychologiques que possèdent les individus de toutes catégories pour accomplir les tâches inhérentes au travail émotionnel et pour l'idée qu?il existe une gestion inconsciente et involontaire des émotions. Mais la perspective en termes de gestion des émotions diffère du modèle freudien en faisant porter son attention sur l'éventail complet des émotions et des sentiments, ainsi que sur les efforts conscients et volontaires, afin de façonner les sentiments. Dans cette même perspective, nous considérons également que le « sentiment inapproprié » possède un volet social aussi important que le volet intrapsychique.

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Prenons en considération les différences entre les deux perspectives. David Shapiro, dans son célèbre ouvrage sur le « style névrotique », en donne un exemple :

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« Un patient obsessif-compulsif ? un homme posé, en principe intelligent et actif ? manquait de façon manifeste d?enthousiasme ou d?excitation dans les circonstances qui selon toutes apparences l'auraient justifié. À un moment donné, alors qu?il parlait d?une perspective d?avenir, à savoir la grande probabilité d?un important succès dans son travail, son expression apathique fut momentanément interrompue par un sourire. Durant les premières minutes de la discussion, il conserva son calme avec difficulté, puis il commença, en hésitant passablement, à parler plus précisément de certains espoirs auxquels il venait de faire allusion. C?est alors qu?apparut un large sourire sur son visage. Pourtant, presque immédiatement, il reprit son expression habituelle quelque peu soucieuse. Il déclara alors : ?Bien sûr, le résultat n?est en aucun cas certain? et il prononça ces paroles avec un ton de voix qui, plus que tout, suggérait que le résultat serait presque à coup sûr un échec. Après avoir énuméré plusieurs possibilités précises quant à une anicroche, il sembla finalement redevenir de nouveau lui-même, si on peut s?exprimer ainsi [16][16] Shapiro, 1965, p. 192 (La mise en relief est mon i... ».

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L?intérêt de cet exemple diffère en fonction de la perspective théorique à partir de laquelle on l'interprète. Pour le psychiatre, définir les circonstances qui justifient tel degré ou tel type de sentiment ne pose relativement pas de problèmes. Un médecin « sait » ce qu?est un affect inapproprié : en l'occurrence, on devrait se réjouir en cas de succès professionnels. Le principal problème n?est pas tant de discerner l'abondante variété de types de l'inadaptation des sentiments aux situations, mais de guérir le patient de ce qui le perturbe. En revanche, du point de vue de la gestion des émotions, la justification des circonstances est problématique. D?ailleurs, les moyens utilisés pour évaluer cette justification pourraient bien être les mêmes pour notre psychiatre que ceux pour un vendeur ou un professeur. Car, en un sens, nous agissons tous comme les psychiatres qui utilisent sans le savoir des moyens non vérifiés pour en arriver à déterminer justement quelles sont les circonstances qui garantissent autant de sentiment du même type.

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Ce que le psychiatre, le vendeur et le professeur ont peut-être en commun est l'habitude de comparer les situations (par exemple, un succès associé à la réalisation d?un travail) avec le rôle de l'acteur (par exemple, les espoirs, les aspirations, les attentes caractéristiques de qui joue le rôle ainsi que ce que les autres attendent de lui). Des facteurs sociaux modifient les attentes que nous avons vis-à-vis d?une personne qui joue ? ou devrions-nous dire « qui va à la rencontre de » ? un rôle. Si, par exemple, à la place du patient se trouvait une femme « posée, en principe intelligente et active », et que l'observateur (à tort ou à raison) suppose ou s?attende à ce qu?elle accorde une plus grande importance aux liens familiaux et personnels qu?aux succès matériels, l'ambivalence à l'idée d?une promotion pourrait sembler tout à fait appropriée. Un manque d?enthousiasme serait considéré comme la marque de cette catégorie sociale. Autre exemple, si le patient était un activiste antinucléaire et que ses découvertes aient des répercussions dans le domaine de l'énergie nucléaire, cela modifierait les espoirs et les aspirations qu?on pourrait attendre qu?il éprouve vis-à-vis de son travail, et cela pourrait être une source de consternation, non pas d?enthousiasme. Ou encore, si un immigrant, à la suite d?un énorme sacrifice familial, est envoyé aux Amériques pour y connaître le succès, son enthousiasme pourrait être teinté d?un sentiment de grande culpabilité ou de devoir.

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Nous évaluons la « convenance » d?un sentiment en établissant une comparaison entre sentiment et situation, non pas en examinant le sentiment dans l'abstrait. Cette comparaison donne à l'examinateur une mesure de « normalité », normalité qui est socialement acceptée, à partir de laquelle il pourra faire ressortir les facteurs qui constituent les systèmes de signification personnelle, lesquels pourraient amener un travailleur à déformer son opinion de « la » situation et à éprouver des sentiments inappropriés quant à celle-ci. Le psychiatre maintient la constance de la mesure de normalité sociale et se concentre sur les facteurs que l'on vient juste de relever. Celui qui étudie la gestion des sentiments maintient la constance des facteurs et il étudie les variations à l'intérieur des mesures de normalité sociale.

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Il existe une seconde différence dans ce qui, en fonction de nos deux perspectives, peut sembler intéressant dans l'exemple ci-dessus. Du point de vue de la gestion des sentiments, ce qui est intéressant, ce sont le caractère et la direction de la volition et de la conscience, alors que du point de vue psychiatrique, ce sont le préconscient et l'inconscient. L?homme ci-dessus n?est pas en train d?effectuer un travail émotionnel, c?est-à-dire de faire un essai conscient, intentionnel afin de modifier ses sentiments. Il est plutôt en train de contrôler son enthousiasme en « étant lui-même », en maintenant, selon les termes de Schutz, une « attitude naturelle ». Il « n?a plus besoin de se retenir pour ne pas sourire ; il n?est pas d?humeur à sourire » (Shapiro 1965, p. 164). Afin d?éviter la déviance affective, certains individus auront peut-être à accomplir une tâche plus grande que les autres, la tâche d?un travail conscient sur les sentiments afin de compenser « une attitude naturelle » ? explicable en termes psychanalytiques ? qui leur cause des problèmes. L?hystérique qui travaille dans un univers bureaucratique peut se retrouver devant la nécessité d?effectuer davantage de travail émotionnel que l'obsessif-compulsif qui s?y intègre parfaitement de façon naturelle.

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En résumé, dans la perspective de la gestion des sentiments, on place l'attention sur la façon dont les gens essaient de ressentir, et non, comme c?est le cas pour Goffman, sur la façon dont les gens essaient de présenter aux autres ce qu?ils ressentent. Cela nous amène à nous occuper de la façon dont les gens ressentent consciemment et non, comme c?est le cas pour Freud, à la façon dont les gens ressentent inconsciemment. La perspective interactionniste sur les émotions nous indique des points de jonction théoriques alternatifs ? entre la conscience des sentiments et la conscience des règles de sentiment, entre les règles de sentiment et le travail émotionnel, entre les règles de sentiments et la structure sociale. Nous explorerons ces points de jonction dans le reste de cet essai.

Le travail émotionnel

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Par « travail émotionnel » je désigne l'acte par lequel on essaie de changer le degré ou la qualité d?une émotion ou d?un sentiment. « Effectuer un travail sur » une émotion ou un sentiment c?est, dans le cadre de nos objectifs, la même chose que « gérer » une émotion ou que jouer un « jeu en profondeur ». Il faut bien noter que le travail émotionnel désigne l'effort ? l'acte qui consiste à essayer ? et non pas le résultat, qui peut être réussi ou non. Les ratés de la gestion des émotions donnent accès aux formulations idéales qui guident l'effort et, pour cette raison, ne sont pas moins intéressants qu?une gestion émotionnelle réussie ou efficace.

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La notion de tentative elle-même suffit à suggérer une position active en ce qui concerne les sentiments. Dans mon étude exploratoire, les participants ont qualifié leur travail émotionnel d?un grand nombre de verbes d?action : « Je me suis préparé mentalement? J?ai écrasé ma colère? J?ai essayé très fort de ne pas être déçu? Je me suis forcé d?avoir du bon temps? J?ai tenté de me sentir reconnaissant? J?ai détruit l'espoir qui brûlait en moi. » Il y avait aussi la forme passive, par exemple, « Je me suis finalement laissé aller à la tristesse. »

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Le travail émotionnel est différent de la « suppression » ou du « contrôle » émotionnel. Ces deux derniers termes suggèrent un effort orienté, seulement dans le dessein de réprimer ou d?empêcher un sentiment. Le « travail émotionnel » fait référence de façon plus large à l'acte qui vise à évoquer ou à façonner, ou tout aussi bien à réprimer un sentiment. J?évite le terme « manipuler », car il suggère une superficialité que je n?ai pas l'intention de laisser supposer. Nous pouvons ainsi parler de deux grandes catégories de travail sur les émotions : l'évocation, pour laquelle la cognition vise un sentiment désiré initialement absent, et la suppression, pour laquelle la cognition vise un sentiment involontaire initialement présent. Une participante, qui fréquentait un prêtre de vingt ans son aîné, nous donne l'exemple des problèmes du travail émotionnel de type évocatoire :

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« De toute façon, j?ai commencé à essayer de lui ressembler. Je me suis concentrée sur sa façon de parler, sur certaines choses qu?il avait faites dans le passé? Lorsque j?étais avec lui, je faisais comme lui, mais lorsque je rentrais à la maison, j?écrivais dans mon journal intime à quel point je n?arrivais pas à le supporter. J?ai continué de changer mes sentiments et, lorsque j?étais en sa présence, je pensais réellement que je l'aimais, mais, environ deux heures après son départ, je retournais à des sentiments différents? [17][17] Les exemples de travail émotif nous viennent de l'analyse.... »

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Une autre femme nous fournit l'exemple d?un travail, qui vise non pas à susciter une émotion, mais à la supprimer :

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« L?été dernier, je voyais souvent un garçon et j?ai commencé à éprouver des sentiments très forts pour lui. Par contre, je savais qu?il avait rompu avec une fille voilà un an, parce qu?elle était devenue trop sérieuse à propos de leur relation, c?est pourquoi j?avais peur de laisser paraître mes émotions. J?avais également peur d?être blessée, c?est pourquoi j?ai tenté de changer mes sentiments. J?ai tenté de me convaincre que je n?aimais pas Mike? mais je dois admettre que cela n?a pas marché très longtemps. Afin de soutenir ce sentiment, j?ai presque dû inventer de mauvaises choses à son sujet et m?y concentrer ou continuer à me dire qu?il ne m?aimait pas. C?était un durcissement des émotions, je dirais. Cela m?a demandé beaucoup d?efforts et c?était désagréable, car j?ai dû me concentrer sur tout ce que je pouvais lui trouver d?énervant. »

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Souvent le travail émotionnel est soutenu par la mise en place d?un système travail <??> émotion, par exemple, raconter à des amis les pires défauts de la personne dont on désire ne plus être amoureux et aller chercher ensuite, chez ces mêmes amis, un renforcement de cette façon de voir. Cela démontre un autre point : le travail émotionnel peut être accompli par le moi sur le moi, par le moi sur les autres et par les autres sur soi-même. Dans chacun des cas, l'individu est conscient d?un moment de « malaise » ou de divergence entre ce qu?il ressent et ce qu?il veut ressentir (qui à son tour est influencé par ce qu?il croit devoir ressentir dans cette situation). En réaction, l'individu peut tenter d?éliminer le malaise en travaillant sur le sentiment. La sensation de divergence et sa réponse peuvent tous deux varier dans le temps. L?acte de gestion des émotions, par exemple, peut n?être qu?une mesure de remplacement provisoire de cinq minutes ou consister en un effort étalé sur dix ans, comme le laisse entendre le terme « achever un travail ».

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Il existe diverses techniques de travail émotionnel. L?une d?elles est cognitive : c?est la tentative de changer les images, les idées ou les pensées dans le but de changer les sentiments qui y sont rattachés [18][18] Il existe peut-être plusieurs types de travail émotif.... Une deuxième est corporelle : c?est la tentative de changer les symptômes somatiques ou d?autres symptômes physiques des émotions (par exemple, essayer de respirer plus lentement, essayer de ne pas trembler). Troisièmement, il y a le travail émotionnel expressif où il s?agit de tenter de changer d?expressivité pour changer de sentiment intérieur (par exemple, tenter de sourire ou de pleurer). Cette technique se distingue du simple affichage, au sens où elle vise à agir réellement sur le sentiment pour le changer. Elle se distingue du travail émotionnel corporel, au sens où l'individu essaie de modifier ou de façonner l'une ou l'autre des voies de communication classiques qui servent à exprimer les sentiments.

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Ces trois techniques sont distinctes en théorie, mais, bien sûr, elles s?entremêlent souvent dans la pratique. Par exemple :

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« J?étais une étoile du foot au lycée. Avant les parties, je ne sentais pas de montée d?adrénaline ? en un mot, je n?étais pas ?préparé mentalement?. (C?était dû à des difficultés émotionnelles que j?éprouvais et que j?éprouve encore. J?étais aussi un excellent élève qui voyait baisser ses résultats.) Ayant été, par le passé, un joueur fanatique, émotif et intense, un ?cogneur? reconnu par les entraîneurs comme étant un très bon travailleur et un joueur ayant de la ?volonté?, c?était extrêmement contrariant. J?ai fait tout ce que j?ai pu pour me ?relever?. J?essayais d?être ?allez, allez? extérieurement ou de m?effrayer devant mes adversaires ?, n?importe quoi pour faire circuler l'adrénaline. J?essayais d?avoir l'air nerveux et concentré avant les parties, pour que, au moins, les entraîneurs ne s?aperçoivent pas? lorsqu?en réalité je me sentais très ennuyé ou, à tout le moins, pas ?en forme?. Je me souviens, avant une partie, d?avoir souhaité être dans les gradins pour voir mon cousin jouer pour son lycée, plutôt que d?être ?sur le terrain?. »

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Le travail émotionnel devient un objet de conscience le plus souvent, probablement, lorsque les sentiments de l'individu ne conviennent pas à la situation, c?est-à-dire, lorsque ce dernier ne tient pas compte des sentiments ou ne les légitime pas dans la situation. Une situation (comme des funérailles) est souvent porteuse d?une définition adéquate d?elle-même (« c?est un temps où l'on doit faire face à une perte »). Ce cadre officiel porte en lui-même la notion de ce qui est convenable de ressentir (la tristesse). C?est lorsque cette cohérence tripartite entre situation, cadre conventionnel et sentiment, se rompt, pour une raison ou une autre, comme lorsque l'endeuillé est pris d?une irrépressible envie de rire de joie à l'idée de l'héritage, que règle et gestion deviennent le centre d?attention. C?est à ce moment que la circulation normale des conventions profondes ? une fusion la plus normale possible entre situation, cadre et sentiment ? semble être un accomplissement colossal.

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L?hôtesse de l'air douce et accueillante, la secrétaire toujours de bonne humeur, le préposé aux plaintes toujours patient, le proctologue qui n?a jamais la nausée, l'enseignant qui aime tous ses élèves également et le joueur de poker imperturbable de Goffman peuvent tous être appelés à prendre part au jeu en profondeur, un jeu qui va bien au-delà de la simple commande d?affichage. Le travail qui consiste à rendre le sentiment et le cadre compatibles à la situation est un travail dans lequel les individus prennent part intérieurement de façon continue. Mais ils le font en obéissant à des règles qui ne sont pas entièrement décidées par eux.

Les règles de sentiment

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Nous ressentons. Nous essayons de ressentir. Nous voulons essayer de ressentir. Les lignes de conduite sociales qui dirigent la façon dont nous voulons essayer de ressentir peuvent être décrites comme un ensemble de règles partagées socialement, bien qu?elles soient souvent latentes (on n?y pense pas à moins qu?elles ne fassent l'objet d?une enquête). On peut donc se demander de quelle façon ces règles sont connues et comment elles sont créées [19][19] Le seul fait que nous puissions distinguer une chose....

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Pour commencer, prenons en considération plusieurs évidences à propos des règles des sentiments. En langage de tous les jours, nous parlons de nos sentiments ou de ceux des autres, comme si des droits et des devoirs s?y appliquaient directement. Par exemple, nous disons souvent « avoir le droit » d?être en colère contre quelqu?un. Ou que nous « devrions être plus reconnaissant » envers un bienfaiteur. Nous nous réprimandons en nous persuadant que la malchance d?un ami, la mort d?un parent « aurait dû nous frapper plus durement » ou que la chance d?une autre personne, ou la nôtre, aurait dû nous inspirer une plus grande joie. Nous connaissons aussi les règles de sentiment à partir des réactions des autres, par ce qu?ils déduisent de l'affichage de nos émotions. Quelqu?un pourrait nous dire : « Tu ne devrais pas te sentir aussi coupable : ce n?est pas ta faute » ou « Tu n?as pas le droit d?être jaloux, étant donné notre entente. » Quelqu?un d?autre peut simplement exprimer son opinion à propos de l'adéquation d?un sentiment à une situation ou émettre des réserves au sujet de notre attitude en tant que gestionnaire, en présupposant cette opinion. D?autres encore peuvent interroger ou demander l'explication d?un sentiment précis dans une situation, alors qu?ils ne demandent pas d?explication pour d?autres sentiments en situation [20][20] Lyman et Scott, 1970.. On peut considérer les demandes et les appels d?explication comme étant des rappels de règles. En d?autres temps, une personne peut, en plus, réprimander, taquiner, encourager, semoncer, s?éloigner ? en un mot, sanctionner « le mauvais sentiment ». Ces sanctions sont un indice des règles qu?elles sont censées faire respecter.

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Les droits et devoirs établissent la convenance quant à l'étendue (on peut ressentir « trop » de colère ou « pas assez »), la direction (on peut ressentir de la tristesse lorsque l'on devrait ressentir de la joie) et la durée d?un sentiment, compte tenu de la situation dans laquelle il se présente. Ces droits et devoirs de sentiment sont des indicateurs de la profondeur des conventions sociales, jusqu?aux limites extrêmes du contrôle social.

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Il existe une distinction, du moins en théorie, entre une règle de sentiment reconnue comme ce que l'on peut s?attendre de ressentir dans une situation donnée, et une règle reconnue comme ce que l'on devrait ressentir dans cette situation. Par exemple, on peut s?attendre, de façon réaliste, (se connaissant soi-même et les réceptions de ses voisins) à s?ennuyer à une grande réception de la Saint Sylvestre et en même temps reconnaître qu?il serait plus convenable de se sentir exubérant.

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Dans toutes situations, nous attribuons souvent à ce que nous nous attendons de ressentir un caractère idéal. Ces réalisations varient socialement dans une mesure remarquable, comme nous le démontre, ci-dessous, le cas de cette femme qui se rappelle ses expériences en tant qu?« adolescente hippie » :

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« [?] Lorsque je vivais dans le Sud, je faisais partie d?un groupe de gens, des amis. Nous passions la plupart de nos soirées ensemble, après le travail ou l'école. Nous consommions de grandes quantités de drogues, acide, coke ou fumions seulement de la marijuana, nous avions cette philosophie de l'esprit communautaire et nous tentions de notre mieux de tout partager ? vêtements, argent, nourriture et ainsi de suite. J?étais liée intimement à cet homme et je croyais être amoureuse de lui. Il m?avait dit de son côté que j?étais très importante pour lui. Toujours est-il qu?une femme, qui à un certain moment avait été une très bonne amie, et cet homme ont commencé à avoir des relations sexuelles, sans que je sois au courant, croyaient-ils. Mais je le savais et cela provoquait chez moi de nombreux sentiments contradictoires. Je pensais, sur un plan intellectuel, n?avoir aucun droit sur cet homme et je croyais que personne ne devait tenter de posséder une autre personne. Je croyais également que cela ne me regardait pas et que je n?avais aucune raison de m?inquiéter de leur relation, car cela n?avait rien à voir avec l'amitié que je portais à chacun d?eux. Je croyais aussi au partage. Mais j?étais horriblement blessée, seule et isolée, je n?arrivais pas à me débarrasser de la dépression et par-dessus tout ça, je me sentais coupable de mes sentiments de jalousie possessive. C?est pourquoi j?ai continué de sortir avec eux tous les soirs et j?ai essayé de refouler mes sentiments. Mon ego était en mille morceaux. J?en suis venue au point où je n?arrivais même plus à rire lorsque j?étais avec eux. Alors, j?ai finalement affronté mes amis et je les ai quittés pour l'été pour voyager avec un nouvel ami. J?ai réalisé plus tard le poids de la situation, et cela m?a pris beaucoup de temps pour m?en remettre et me sentir pleinement moi-même de nouveau. »

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Que la convention incite à essayer joyeusement de posséder l'autre ou nonchalamment le contraire, l'individu compare et mesure l'expérience à une attente souvent idéalisée. Pour toute motivation (« ce que je veux ressentir »), il ne lui reste qu?à trancher entre règle de sentiment (« ce que je devrais ressentir ») et travail émotionnel (« ce que j?essaie de ressentir »). La plupart du temps, nous vivons avec une certaine dissonance entre « devoir » et « vouloir » ou entre « vouloir » et « essayer de ». Mais les tentatives de réduction de dissonance émotive sont nos indices périodiques pour les règles d?expression des sentiments.

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Une règle de sentiment partage certaines propriétés formelles avec d?autres sortes de règles, comme les règles de l'étiquette, les règles du comportement gestuel et les règles d?interactions sociales en général (Goffman, 1961). Voici en quoi une règle de sentiment est semblable aux autres types de règle : elle délimite une zone à l'intérieur de laquelle on a le droit d?être libre des soucis, de la culpabilité ou de la honte en ce qui concerne le sentiment en situation. Une règle de sentiment établit un plancher, des murs et un plafond symbolique, délimitant l'espace de mouvement et de jeu à l'intérieur de limites. Comme d?autres règles, les règles de sentiment peuvent être suivies sans enthousiasme ou audacieusement transgressées, la transgression ayant des conséquences variables. La règle de sentiment peut être interne ou externe, en proportions variables. Les règles de sentiment diffèrent curieusement des autres types de règles, en ce qu?elles ne s?appliquent pas aux actions, mais plutôt à ce qui est souvent considéré comme précurseur à l'action. Elles tendent donc à être implicites et à résister à toute codification formelle.

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Les règles de sentiment reflètent les modèles d?appartenance sociale. Certaines règles peuvent être quasiment universelles, comme la règle qui dicte que l'on ne doive pas prendre plaisir à tuer ou à être témoin de la mort d?un être humain [21][21] Mais cela aussi semble être variable culturellement..... D?autres règles sont propres à des groupes sociaux précis et peuvent être utilisées pour se distinguer entre eux, tels des gouvernements alternatifs ou des colonisateurs d?événements internes individuels.

Règles d?encadrement et règles de sentiments : questions idéologiques

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Les règles de gestion des sentiments sont implicites à n?importe quelles positions idéologiques : elles sont « à la base » de l'idéologie. L?idéologie a souvent été interprétée comme un cadre purement cognitif, sans aucune conséquence sur ce que nous ressentons. Pourtant, en se basant sur Durkheim, Geertz et Goffman, nous pouvons considérer l'idéologie comme un cadre d?interprétation qui pourrait être décrit en termes de règles d?encadrement et de règles de sentiment [22][22] Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse,.... Par « règles d?encadrement », je fais référence aux règles selon lesquelles nous attribuons des définitions ou des significations aux situations. Par exemple, un individu peut définir une situation de licenciement comme étant un exemple de plus, dans la longue liste des abus proférés par les capitalistes à l'encontre des travailleurs, ou bien comme la conséquence d?un nouvel échec personnel. Dans chacun des cas, le cadre peut refléter une règle plus générale concernant l'attribution du blâme. Par « règles de sentiment », je fais référence aux lignes directrices qui régissent l'évaluation de l'adéquation ou de la non-adéquation entre sentiment et situation. Par exemple, selon une règle de sentiment, on peut, de façon légitime, être en colère contre son patron ou l'entreprise, selon une autre, on ne le peut pas. Les règles d?encadrement et de sentiment découlent mutuellement l'une de l'autre. Elles se tiennent côte à côte.

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Il s?ensuit que lorsqu?un individu change de position idéologique, il ou elle abandonne les anciennes règles et en utilise de nouvelles pour réagir aux situations, sur les plans cognitif et émotif. La notion de droits et devoirs appliquée aux sentiments en situation est également changée. On utilise les sanctions émotionnelles différemment et l'on accepte des sanctions différentes de la part des autres. Par exemple, les règles de sentiment de la société américaine ont été différentes pour les hommes et les femmes parce que l'on supposait que leur nature était fondamentalement différente. Le mouvement féministe apporte avec lui un nouvel ensemble de règles pour encadrer la vie des hommes et des femmes au travail et en famille : le même équilibre des priorités pour le travail et la famille s?applique maintenant idéalement aussi bien aux hommes qu?aux femmes. Cela a des conséquences sur le plan des sentiments. Une femme peut maintenant de façon aussi légitime (qu?un homme) se mettre en colère (plutôt qu?être simplement contrariée ou déçue) en raison d?abus au travail, puisque qu?elle est censée mettre son c?ur à l'ouvrage et qu?elle est en droit d?espérer des promotions autant qu?un homme. Ou, un homme a le droit d?être en colère parce qu?il n?a pas obtenu la garde de ses enfants, s?il a démontré qu?il était le parent le plus apte des deux. Les sentiments « démodés » sont maintenant autant soumis aux nouvelles réprimandes et aux cajoleries que les perspectives « démodées » sur le même ensemble de situations.

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La rébellion contre une position idéologique passe non seulement par le maintien d?un cadre alternatif pour une situation, mais aussi par le maintien d?un ensemble alternatif de droits et d?obligations de sentiment. On peut défier une position idéologique par un affect inapproprié et en refusant d?accomplir la gestion des émotions qui serait nécessaire pour ressentir ce qui, selon le cadre officiel, serait approprié de ressentir. Le jeu profond ou le travail sur les émotions peuvent, ainsi, être soit une forme d?obéissance à une position idéologique donnée, soit un indice de relâchement ou de refus d?une idéologie.

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Alors que certaines idéologies deviennent de plus en plus acceptées et que d?autres s?affaiblissent, des ensembles de règles de sentiment qui se font la lutte apparaissent et disparaissent. Les ensembles de règles de sentiment se font la lutte pour obtenir une place dans l'esprit des gens en tant que norme dominante avec laquelle ils pourront comparer les véritables expériences vécues, disons, du premier baiser, de l'avortement, du mariage, de la naissance, du premier emploi, du premier licenciement, du divorce. Ce que nous appelons le climat changeant de l'opinion concerne en partie un encadrement modifié des « mêmes » types d?événement. Par exemple, deux mères peuvent se sentir coupables de laisser leur petit enfant à la garderie pendant qu?elles travaillent toute la journée. Une des mères, féministe, peut penser qu?elle ne devrait pas se sentir aussi coupable. La seconde, traditionnelle, peut penser qu?elle devrait se sentir plus coupable qu?elle ne l'est.

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Une partie de ce que nous appelons les effets psychologiques du « changement social rapide », ou de l'agitation sociale, est un changement dans la relation de la règle de sentiment aux sentiments et un manque de clarté au sujet de ce qu?est vraiment la règle, redevable aux conflits et aux contradictions entre les ensembles de règles qui se font la lutte. Les sentiments et leurs cadres de référence sont hors conventions, mais pas encore fondus dans le moule des conventions. Nous pouvons dire, comme l'homme marginal, « Je ne sais pas comment je devrais me sentir. »

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Il reste à noter que les idéologies peuvent fonctionner, comme Randall Collins le fait remarquer avec justesse, en tant qu?armes dans le conflit entre les élites revendicatrices et les autres couches sociales [23][23] Collins semble indiquer que l'idéologie fonctionne.... Collins suggère que les élites tentent d?obtenir l'accès à la vie émotionnelle des adeptes en obtenant un accès légitime au rituel, ce qui pour lui est une forme de technologie émotionnelle. Pour développer son point de vue, nous pouvons ajouter que les élites, et bien sûr les groupes sociaux en général, luttent afin d?affirmer la légitimité de leurs règles d?encadrement et de leurs règles de sentiment. Non seulement l'évocation des émotions, mais des lois qui les gouvernent peuvent devenir, à différents degrés, l'arène d?une lutte politique.

Règles de sentiment et échanges sociaux

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N?importe quel geste ? une salutation décontractée, un rire d?appréciation, des excuses pour une scène ? est mesuré à l'aune d?une conception antérieure de ce qui est raisonnablement dû à l'autre, étant donné le type de lien concerné. En considérant cette mesure d?arrière-plan, certains gestes sembleront plus que suffisants, d?autres moins. L?échange des gestes, en retour, possède deux aspects ; c?est un échange d?actes d?affichage ? de jeu superficiel ? et aussi un échange de travail émotionnel ? c?est-à-dire de jeu profond. Dans l'un ou l'autre des cas, les règles (règles d?affichage ou règles de sentiment), une fois convenues, établissent la valeur d?un geste, et sont ainsi utilisées dans les échanges sociaux pour mesurer la valeur des gestes émotionnels. Les règles de sentiment établissent ainsi les fondements de la valeur qui sera assignée à un éventail de gestes, le travail émotionnel compris. Le travail émotionnel est un geste dans un échange social ; il y occupe une fonction et ne doit pas être considéré simplement comme une facette de la personnalité [24][24] Les liens en apparence statiques entre idéologie, règles....

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Il existe au moins deux manières par lesquelles les règles de sentiment entrent en jeu dans les échanges sociaux. Dans la première, l'individu prend le sentiment « dû » à c?ur, il le prend au sérieux. Par exemple, une jeune femme, à la veille de terminer ses études au lycée, se sentait anxieuse et déprimée, mais croyait qu?elle « aurait dû se sentir heureuse » et qu?elle « devait ce bonheur » à ses parents pour avoir rendu possible la fin de ses études.

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« Mes parents et amis faisaient tout un plat de la remise des diplômes, tout spécialement mes parents puisque je suis l'aînée de la famille. Pour certaines raisons, je n?arrivais pourtant pas à me sentir excitée. J?avais eu de bons moments au lycée et tout, mais j?étais prête à en sortir et je le savais. De plus, nous avions pratiqué la cérémonie tant de fois qu?elle avait perdu toute signification pour moi. J?ai pourtant fait semblant et j?ai essayé d?être comme si j?étais vraiment émue et j?ai serré mes amis dans mes bras et j?ai pleuré, mais en dedans je savais que je ne le sentais pas vraiment [25][25] The Managed Heart, 1983, p. 82.. »

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La jeune diplômée a « payé » ses parents, pour ainsi dire, par un jeu superficiel dissocié de sa « vraie » définition de la situation. En allant un pas plus loin, elle aurait pu les payer par un geste de jeu en profondeur ? en essayant de ressentir l'émotion affichée. Un des gestes les plus généreux de tous est la persuasion réussie, un jeu en profondeur qui prend forme, qui fonctionne, et qui à la fin n?est pas faux (puisque l'émotion est devenue vraie), bien que ce ne soit pas un cadeau « naturel ». Le meilleur cadeau, le cadeau souhaité par les parents est, bien sûr, le bonheur véritable de leur fille.

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La deuxième façon dont les règles de sentiment entrent en jeu dans les échanges apparaît lorsqu?un individu ne prend pas au sérieux la convention affective ; il ou elle joue avec cette convention. Prenons l'exemple d?une observation faite dans un aéroport : Voici deux guichetiers, l'un possède une grande expérience, l'autre est novice. Le nouvel agent se débat avec la tâche de réécrire un billet complexe (entraînant un changement de date, un tarif plus bas et le crédit de la différence à verser sur la carte de points du voyageur, etc.). Le nouvel agent cherche l'aide de l'ancien, lequel s?est absenté pendant que les clients, dans la file d?attente, changent de posture et regardent fixement le nouvel agent avec une attention soutenue. Le guichetier expérimenté réapparaît au bout de dix minutes et l'on peut entendre la conversation suivante : « Je te cherchais. Tu es censé être mon instructeur. » « Eh bien ! », dit l'autre, avec un sourire ironique, « Je suis vraiment désolé, je me sens tellement mal de ne pas avoir été là pour t?aider » (les deux rient). On peut jouer avec le sentiment inapproprié (le manque de culpabilité ou de sympathie) d?une manière qui signifie, « Ne prends pas mon non-paiement de travail émotionnel ou de travail d?affichage personnellement. Je ne veux pas travailler ici. Tu peux le comprendre. » Le rire, à une distance ironique de la convention affective, suggère également une intimité : nous n?avons pas besoin de ces conventions pour nous serrer les coudes. Nous partageons le mépris que nous avons pour elles.

La marchandisation des sentiments

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Au début, nous nous sommes demandé de quelle façon les règles de sentiment pourraient varier en importance selon les classes sociales. Une des approches possibles pour aborder cette question passe par les connexions entre les échanges sociaux, la « marchandisation » des sentiments et la valeur, pour beaucoup d?emplois de classe moyenne, accordée à la capacité de gérer les significations.

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Les sentiments rendus conventionnels peuvent jusqu?à prendre les propriétés d?une matière première. Lorsque des gestes profonds d?échanges font leur entrée dans le secteur du marché et qu?ils sont achetés et vendus comme un aspect de la main-d??uvre, les sentiments sont marchandisés. Lorsque le directeur offre à la compagnie sa confiance enthousiaste, lorsqu?une hôtesse de l'air offre à ses passagers sa cordialité rassurante, préparée mentalement mais quasi sincère, ce qui est vendu comme un aspect de la main-d??uvre, c?est du jeu en profondeur.

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Mais la marchandisation des sentiments peut ne pas avoir la même importance pour les gens de toutes les classes sociales ou de tous les secteurs d?emplois. Lorsque je parle des classes sociales, ce ne sont pas strictement le revenu, l'éducation ou le statut professionnel que j?invoque, mais quelque chose qui s?y rattache grosso modo ? la tâche qui, au travail, consiste à créer et maintenir des significations appropriées. Le directeur de banque, ou le cadre de chez Ibm, peut être obligé de soutenir une définition de lui-même, du bureau et de l'organisation, comme étant « pleine d?avenir » ou « en activité constante », « attentionnée » ou « digne de confiance », significations qui sont étayées le plus efficacement par le travail accompli sur les sentiments. Les règles de sentiments sont d?une portée capitale pour des emplois comme ceux-là ; les rappels de règles et les sanctions y sont beaucoup plus présents. Ce n?est pas, comme le suggère Erich Fromm, que l'homme moderne de classe moyenne « vende » sa personnalité, mais plutôt que de nombreux emplois demandent une appréciation des règles d?affichage, des règles de sentiments et une capacité pour le jeu en profondeur.

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Les emplois de la classe ouvrière font plus souvent appel au comportement externe de l'individu et à ses productions ? l'assemblage d?une pièce automobile, la livraison d?un camion à 800 kilomètres, la réparation d?une route. La création et le maintien des significations se poursuivent, mais ne sont pas des aspects du travail aussi essentiels. Le travail physique doit davantage correspondre aux règles, la création de significations et les sentiments le doivent moins. Il existe aussi, bien sûr, des emplois de la classe ouvrière ou de la classe inférieure qui requièrent une capacité de soutenir des significations et qui demandent de l'accomplir, lorsque c?est nécessaire, par le travail émotionnel ; les emplois de prostitués, de domestiques, de nounous et de travailleuses qui soignent les personnes âgées appellent une gestion des sentiments. Ces travailleuses fournissent d?ailleurs des informations de première source, pour ce qui est de la gestion des émotions. Étant moins récompensés pour leur travail que ne le sont leurs supérieurs, peut-être sont-elles plus susceptibles de se sentir détachées, et capables de percevoir les règles qui régissent le jeu en profondeur. Le jeu en profondeur est moins passible d?être vécu comme une partie de soi, mais beaucoup plus comme une partie de l'emploi. Tout comme l'on peut en apprendre plus au sujet de la « correspondance appropriée entre situation et sentiment » en étudiant les occasions où la correspondance ne se fait pas, on pourrait probablement mieux comprendre la marchandisation des sentiments de celles et ceux qui ont le plus souvent à se demander : est-ce vraiment ce que je ressens ou ce que je dois ressentir ?

Conclusion

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Nous nous sommes demandé pourquoi, la plupart du temps, ce que nous ressentons nous semble approprié à la situation. Une des réponses proposées est que nous essayons de gérer ce que nous ressentons, conformément à des règles implicites. Afin d?élaborer cette hypothèse, nous avons tout d?abord pris en considération la façon dont les émotions réagissent à leur maîtrise ou gestion, selon les perspectives organiciste et interactionniste.

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Pourtant, à l'occasion, les émotions nous envahissent comme un flot incontrôlable. Nous nous sentons submergés par le chagrin, la colère ou la joie. Pour autant que les émotions soient, comme le suggère Darwin, un substitut à l'action, ou une action manquée, nous pouvons nous mettre en colère plutôt que de tuer, être envieux plutôt que de voler, nous déprimer plutôt que de nous suicider. Ou bien encore, l'émotion peut être un prélude à l'action ? alors, nous devenons tellement enragés que nous tuons, tellement envieux que nous volons, tellement déprimés que nous nous suicidons. C?est en commentant ces genres d?émotion que les journaux font leurs affaires. Mais l'autre moitié de l'histoire humaine aime savoir comment les gens se calment avant de tuer quelqu?un, comment ils convoitent quelque chose mais ne le volent pas, comment ils rangent le flacon de somnifères de côté et téléphonent à un ami. Comment nous retenons, modelons et, dans une certaine mesure, sommes capables de gouverner nos sentiments ne sont pas la teneur des propos que nous lisons dans les journaux. Il se pourrait pourtant que ce soit la nouvelle la plus importante.


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Notes

[1]

Cet article reprend une partie de l'argumentation présentée dans le livre The Managed Heart et dans un article antérieur « The Sociology of Feeling and Emotion : Selected Possibilities » (1975). Cette étude a bénéficié du généreux soutien d?une bourse de recherche Guggenheim. Bien que la gratitude dans les notes de fin de document comme celle-ci soit (comme cet article va le démontrer) conventionnelle et bien que les conventions rendent l'authenticité difficile à décoder, je désire quand même exprimer ma reconnaissance à Harvey Faberman, Todd Gitlin, Adam Hochschild, Robert Jackson, Jerzy Michaelowicz, Caroline Persell, Mike Rogin, Paul Russell, Thomas Scheff, Ann Swidler, Joel Telles et aux correcteurs anonymes de American Journal of Sociology.

[2]

William Styron, 1951, p. 291. Pour la traduction française, 1953, Éditions mondiales, Gallimard, p. 434.

[3]

Goffman, 1961, p. 23.

[4]

W. McDougall (1948) et, jusqu?à un certain point, S. S. Tomkins (1962) se concentrent tous deux sur le lien qui existe entre émotion et pulsion ou instinct (Tomkins élabore une relation entre émotion et « signaux d?impulsion » par lesquels l'émotion est censée amplifier les signaux d?impulsion). Les points centraux sur lesquels les deux camps théoriques sont divisés sont la fixité, la réflexivité et l'origine. 1) Les théoriciens organicistes, à la différence de leurs homologues interactionnistes, présument une fixité fondamentale des émotions, basée sur des données biologiques. 2) Ils supposent que les interactions sociales n?affectent pas fondamentalement les émotions ; la surface sociale demeure ce que l'on entend par le terme « surface ». Ce n?est pas le cas pour la perspective interactionniste. L?étiquetage, la gestion et l'expression des sentiments (plus clairement différenciés pas les interactionnistes) sont des processus qui peuvent « influencer » les émotions à la manière d?un réflexe et, de ce fait, en venir à constituer ce que l'on entend par le terme « émotion ». 3) Encore une fois, les théoriciens organicistes sont plus préoccupés à retracer les origines de l'émotion. Pour Freud et James, les origines étaient énergétiques ou somatiques, et pour Darwin, elles étaient phylogénétiques. Les théoriciens interactionnistes sont moins préoccupés par les origines que par l'interface d?une situation avec l'expérience. L?intérêt pour l'origine des émotions a poussé les théoriciens organicistes à se concentrer sur les points communs entre différentes personnes, et entre les gens et les animaux. L?intérêt porté à l'interface sociale a amené les interactionnistes à se concentrer sur les différences. Pour les dernières innovations de la tradition interactionniste, voir Kemper (1978) et Averill (1976).

[5]

Voir Freud, 1911, 1915a, 1915b ; Lofgren, 1968 ; Darwin, 1872, 1955 ; James et Lange, 1922.

[6]

Ekman, 1972, 1973.

[7]

Collins, 1975, p. 59.

[8]

Gerth et Mills, 1964, Goffman, 1956, 1959, 1961, 1967, 1974 ; Lazarus, 1966 ; Lazarus et Averill, 1972 ; Schachter et Singer, 1962 ; Schachter, 1964 ; Kemper, 1978 ; Katz, 1977 ; Averill, 1976. Schachter et Gerth et Mills, que je considère comme étant membres du camp interactionniste, n?accordent aucune importance particulière à la volition, Goffman insiste sur le phénomène qui fait appel tacitement à la volonté. Il insiste sur les résultats modelés qui en ressortent, mais il ne fournit aucune explication théorique de la volonté elle-même. Il ne pose en principe aucun acteur en tant que gestionnaire des émotions, qui pourrait poser les gestes qui, par déduction, doivent être accomplis pour la réussite des rencontres qu?il décrit si bien. À mon avis, on doit rétablir un moi capable de faire l'expérience d?émotions et capable d?effectuer un travail sur ces émotions selon des modèles socialement établis. (Pour les questions concernant la volonté, voir Piaget in Campbell [1976] ; Solomon [1973]).

[9]

Schafer, 1976.

[10]

Voir Mead, 1934 ; Blumer, 1969 ; et Shott, 1979.

[11]

Goffman, 1974.

[12]

Goffman, 1961, p. 23.

[13]

Voir Benedict, 1946 ; Fromm, 1942 ; Horney, 1937 ; Erikson, 1950 ; Riesman, 1952, 1960 ; Swanson et Miller, 1966 ; et Gerth et Mills, 1964.

[14]

Goffman, 1976, p. 77. Merci à Harvey Farberman pour la discussion à ce sujet.

[15]

Le temps : afin de relier l'acte momentané du travail émotionnel avec le concept de la personnalité, nous devons modifier notre perspective du temps. Un épisode émotionnel et la tentative pour lui donner forme s?inscrivent, après tout, dans un mince intervalle de temps. Les situations étudiées par Goffman sont également courtes. Le point de mire est placé sur l'acte, et l'acte se termine, si je puis dire, lorsque le théâtre ferme ses portes et il recommence lors de la réouverture. Si nous poussons plus loin l'analyse de Goffman, en parlant maintenant de jeu « en profondeur », tout comme lui nous nous concentrons sur de courts épisodes, sur des « images immobiles » qui composent les longs films. La notion de personnalité implique un modèle trans-situationnel, passablement durable. La personnalité Casper Milquetoast peut mener une vie caractérisée par l'évitement de l'anxiété pendant 73 ans. Il est question ici de plusieurs décennies et non pas de moments instantanés. Encore une fois, nous devons changer notre perspective situationniste vers la limite structuraliste lorsque nous en venons à parler des institutions, lesquelles subsistent souvent plus longtemps que les gens.

[16]

Shapiro, 1965, p. 192 (La mise en relief est mon initiative).

[17]

Les exemples de travail émotif nous viennent de l'analyse du contenu de 261 protocoles remis aux étudiants de deux classes de l'université de Californie, à Berkeley en 1974. De nombreux exemples proviennent des réponses à la question : « Décrivez le plus fidèlement et le plus concrètement possible une situation réelle, importante à vos yeux, pour laquelle vous avez fait l'expérience soit d?un changement de situation pour s?adapter à vos sentiments, soit d?un changement de vos sentiments pour s?adapter à la situation. Qu?est-ce que cela a représenté pour vous ? » Trois examinateurs ont codifié les protocoles. Les résultats seront communiqués dans une étude ultérieure. Je ne ferai que mentionner ici que 13 % des hommes contre 32 % des femmes ont été codés comme « changeant les sentiments » plutôt que de changer la situation, et de ceux qui changent les sentiments, encore plus de femmes ont affirmé le faire en tant qu?agent plutôt que passivement.

[18]

Il existe peut-être plusieurs types de travail émotif cognitif. Tous peuvent être décrits comme étant des tentatives pour recodifier une situation, pour la comprendre différemment. Dans ce processus, nous en venons à changer notre façon de classer les expériences. Nous nous demandons intuitivement : est-ce une situation où l'on me fait des reproches ? Une situation où j?adresse des reproches ? Une situation où je reçois l'approbation ? Ou une situation où je recherche l'approbation ? Quelle est la catégorie de mon schéma de classification des émotions qui correspond à l'émotion que je ressens maintenant ? (c?est-à-dire, est-ce de la colère, une anxiété générale, de la déception ?) Pour traduire cette idée, en se fondant sur le cadre de Richard Lazarus, nous pourrions dire que l'individu tente consciemment de modifier son évaluation d?une situation afin de changer le mécanisme d?adaptation (Lazarus, 1966).

[19]

Le seul fait que nous puissions distinguer une chose comme ces « règles de sentiments » est en lui-même un commentaire au sujet de la position ironique que nous avons, de nos jours, vis-à-vis des événements de la vie quotidienne. Les cultures urbaines modernes favorisent une plus grande distance (la position de l'ego qui observe) vis-à-vis des sentiments que les cultures traditionnelles. Jerzy Michaelowicz, un étudiant diplômé de l'université de Californie, à San Diego, a observé que les sous-cultures traditionnelles à forte cohésion plaçaient les gens directement à l'intérieur du cadre bien défini des règles de sentiments et abolissaient la distance ironique ou le sentiment de choix que l'on peut y faire. Il fait mention que, dans une certaine recherche, on avait demandé à un rabbin hassidique : « Est-ce que vous vous sentiez heureux à la cérémonie des Pâques ? » « Bien sûr ! » fut sa réponse incrédule.

[20]

Lyman et Scott, 1970.

[21]

Mais cela aussi semble être variable culturellement. Erving Goffman rappelle que les pendaisons du xvie siècle étaient des événements sociaux que les participants étaient « censés apprécier », règle qui a disparu depuis dans la société civile.

[22]

Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim nous fait voir cette compréhension de la vision du monde pour les règles de sentiments ; « Lorsque les Chrétiens, pendant les cérémonies commémorant la Passion, et les Juifs, à l'anniversaire de la chute de Jérusalem, jeûnent et se mortifient, ce n?est pas en s?abandonnant à une tristesse qu?ils ressentent spontanément. En ces circonstances, l'état interne du croyant est hors de toutes proportions avec les abstinences auxquelles il se soumet. S?il est triste, c?est essentiellement parce qu?il consent à être triste. Et il y consent afin de proclamer sa foi » (Durkheim, 1961, p. 274). Une fois de plus, « Un individu [?], s?il est fortement attaché à la société à laquelle il fait partie, a le sentiment qu?il est tenu moralement de participer à ses peines et à ses joies ; ne pas s?y intéresser reviendrait à couper les liens qui l'unissent au groupe : ce serait comme renoncer à tous ses désirs d?appartenance et se contredire lui-même » (1961, p. 446, La mise en relief est mon initiative). Voir également Geertz, 1964 et Goffman, 1974.

[23]

Collins semble indiquer que l'idéologie fonctionne à titre d?arme dans le conflit qui oppose les élites. Les groupes luttent entre eux non seulement pour avoir accès aux moyens de production économique ou aux moyens de répression, mais aussi pour l'accès aux moyens de « production émotionnelle » (1975, p. 59). Les rituels sont considérés comme des outils utiles afin d?instituer une solidarité émotionnelle (qui peut être utilisée contre les autres) et pour établir des hiérarchies de statuts (qui peuvent dominer ceux qui trouvent que les nouveaux idéaux ont des effets dénigrants sur eux).

[24]

Les liens en apparence statiques entre idéologie, règles de sentiments et gestion émotionnelle, deviennent actifs dans le processus des échanges sociaux. Les chercheurs qui s?intéressent aux interactions sociales ont voulu dire deux choses par le terme « échanges sociaux ». Certains faisaient référence à l'échange de biens et services entre les gens (Blau, 1964 ; Simpson, 1972 ; Singelmann, 1972). D?autres (G. H. Mead) ont fait référence à un échange de gestes, sans tenir compte du calcul coût-bénéfice auquel on fait référence dans le premier usage. Pourtant, les actes d?affichage aussi peuvent être considérés « échangés » dans le sens restreint qu?un individu croit très souvent qu?un geste est dû à lui-même ou à l'autre. Je fais alors référence à l'échange d?actes d?affichage basé sur une compréhension préalable, partagée, de droits qui sont régis selon un modèle établi.

[25]

The Managed Heart, 1983, p. 82.

Résumé

Français

Cet article propose d?utiliser la perspective de la gestion des émotions en tant que lentille à travers laquelle examiner le moi, l'interaction et la structure. On y présente l'argument selon lequel les émotions peuvent être soumises à des actes de gestion et que cela se produit souvent. L?individu effectue souvent un travail qui vise à produire ou à inhiber des sentiments de façon à les rendre « appropriés » à la situation. La perspective de la gestion des émotions emprunte au point de vue interactionniste des émotions. Elle diffère de la perspective dramaturgique d?un côté et de la perspective psychanalytique d?un autre. Elle nous permet d?examiner de plus près, plus que ces perspectives, les relations entre expérience émotionnelle, gestion des émotions, règles de sentiments et idéologie. On considère les règles de sentiments comme étant l'aspect de l'idéologie qui s?occupe des émotions et des sentiments. La gestion émotionnelle est le type de travail nécessaire pour faire face aux règles de sentiments.

Mots-clés

  • travail émotionnel
  • règles de sentiments
  • interactionnisme
  • psychanalyse

English

SummaryThis essay proposes an emotion-management perspective as a lens through which to inspect the self, interaction, and structure. Emotion, it is argued, can be and often is subject to acts of management. The individual often works on inducing or inhibiting feelings so as to render them « appropriate » to a situation. The emotion-management perspective draws on an interactive account of emotion. It differs from the dramaturgical perspective on the one hand and the psychoanalytic perspective on the other. It allows us to inspect at closer range than either of those perspectives the relation among emotive experience, emotion management, feeling rules, and ideology. Feeling rules are seen as the side of ideology that deals with emotion and feeling. Emotion management is the type of work it takes to cope with feeling rules.

Keywords

  • emotion work
  • feeling rules
  • interactionism
  • psychoanalysis

Español

En este articulo se propone utilizar la perspectiva de la gestión de las emociones como un lente a traves del cual se examine el yo, la interaccion y la structura. Se presenta el argumento según el cual las emociones pueden ser sometidas a actos de gestión, lo cual occurre muy a menudo. El individuo efectua a menudo un trabajo que apunta a producir o bien a inhibir sentimientos, al punto de volverlos « apropiados » a la situación. La perspectiva de la gestión de las emociones proviene del punto de vista interaccionista. Difiere, de un lado, de la perspectiva psicoanalítica. Ello nos permite examinar de manera más cercana la relación entre experiencia emocional, gestión de las emociones, reglas de sentimientos e ideología. Las reglas de sentimiento se consideran como el aspecto de la ideología que se ocupa de las emociones y de los sentimientos. La gestión emotiva es la clase de trabajo necesaria para hacer frente a las reglas de los sentimientos

Palabras claves

  • trabajo emotivo
  • reglas de sentimientos
  • interacionismo
  • psicoanalisis

Plan de l'article

  1. Émotion et sentiment : deux perspectives
  2. La conception interactionniste de l'émotion et la psychologie sociale
    1. Erving Goffman
    2. Freud
  3. Le travail émotionnel
  4. Les règles de sentiment
  5. Règles d?encadrement et règles de sentiments : questions idéologiques
  6. Règles de sentiment et échanges sociaux
  7. La marchandisation des sentiments
  8. Conclusion

Pour citer cet article

Hochschild Arlie R., « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, 1/2003 (n° 9), p. 19-49.

URL : http://www.cairn.info/revue-travailler-2003-1-page-19.htm
DOI : 10.3917/trav.009.0019


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