CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Pour beaucoup, je suis la veilleuse, la gardienne de la nuit ou l’éducatrice de nuit. Autant de mots que de mystères sur notre profession. Cette vie décalée peut interroger, surprendre, voire déranger. Je vous emmène un court instant dans ce monde décalé de la nuit ; sans paillettes ni musique, sans starlettes ni critique, afin de mettre un peu de lumière dans toute cette obscurité[1].

2Le Nid est une maison d’enfants à caractère social composée de trois structures différentes, Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (4-11 ans), Beaurepaire (12-15 ans) et Bourgoin-Jallieu (15-21 ans), qui accueille des garçons et des filles en difficultés sociales et familiales.

3Auparavant, j’y étais éducatrice remplaçante ; pour moi, le surveillant de nuit qui arrivait sur le groupe signifiait que j’allais bientôt avoir fini ma journée. Imaginez combien j’étais heureuse de le voir arriver. Le matin, c’était à lui que je disais bonjour en premier et à qui je déposais parfois le croissant ou le café, souvent pas encore bien réveillée. On échangeait alors quelques mots. J’étais loin, en ce temps-là, de penser être un jour à ce poste, à tout ce que pouvaient impliquer de tels horaires, et à l’importance de ce rôle.

4Pendant quelques années, je l’ai accompagné, mais bien au chaud dans un lit de garde et quatre heures de travail m’étaient comptées. Je pensais comme beaucoup encore aujourd’hui que je savais ce que c’était de faire les nuits ! Mais il faut vraiment le vivre pour le comprendre et mesurer correctement tout ce que cela implique. Car être éveillée la nuit et dormir le jour n’est pas toujours chose facile. Le travail de nuit est en décalage avec notre rythme biologique et n’est pas sans conséquences sur notre santé. Le corps humain est fait pour travailler le jour et non pas la nuit !

5Le soir venu, je deviens donc la « veilleuse » de l’établissement, en charge de la quiétude des lieux, du sommeil des résidents, et assure au mieux une continuité éducative. Pas simple d’intégrer, pour l’équipe de jour, qu’une personne que l’on ne voit que très peu peut faire partie intégrante de celle-ci. C’est pour cette raison que les échanges avec les éducateurs et les maîtresses de maison sont primordiaux pour le bon déroulement de la nuit.

6J’ai le sentiment parfois d’être considérée comme une curieuse lorsque je questionne sur la présence ou non des jeunes, sur leur état de santé, sur leur comportement ou encore sur les faits de la journée. Ces informations orales, j’en ai besoin pour évaluer l’ambiance, les tensions dans le groupe, pour savoir quelles attitudes adopter. J’obtiens par ces conversations un maximum d’éléments afin de répondre au mieux à d’éventuelles demandes de la part des jeunes durant la nuit. Ces temps de relais sont pour moi le seul moment d’échange avec l’équipe, et me permettent d’être ainsi dans la continuité de l’action éducative. Les cahiers de liaison sont aussi une source de renseignements non négligeable pour pouvoir être en lien permanent avec les projets et la vie des groupes.

7Les surveillants de nuit assurent non seulement la sécurité des personnes, mais également celle des lieux et des équipements. Les jeunes ont besoin de se sentir en sécurité la nuit, au moins tout autant que le jour, parfois plus dans ce temps particulier où un petit événement peut prendre des proportions importantes. Il est nécessaire pour le jeune de savoir que personne ne peut rentrer sans que je le sache ou l’autorise, et qu’il peut me trouver à tout moment de la nuit s’il ne parvient pas à dormir pour de multiples raisons (maladie, angoisses, conflits…). Les observations de la première ronde, lors de la présence des éducateurs, peuvent apporter des réponses sur certaines interrogations qu’il est important de constater avant d’être seule (dysfonctionnement de matériel, absence du jeune, changement de chambre…).

8Certaines nuits, les allées et venues sont frequentes. Je me rends alors compte qu’il y a bien des années en arrière, certains jeunes ont dû vivre des situations difficiles lorsque personne n’était disponible en permanence pour les écouter, les rassurer ou leur apporter des petits soins médicaux. Les observations relatées dans le cahier de veille ne sont pas réservées aux surveillants de nuit pour passer le temps, mais sont là pour permettre à l’équipe de se rendre compte de la qualité de sommeil de chacun. Quoi de plus frustrant que de savoir qu’un grand nombre de personnes n’ouvrent jamais le cahier de nuit et que de multiples observations ne sont pas prises en compte ! Le cahier de veille a pris tout son sens à mes yeux quand une petite fille m’a dit un jour : « Tu me vois la nuit ? » Quel étonnement de sa part quand je lui ai appris que non seulement je la voyais, mais que je l’entendais même parler certaines nuits… Elle qui pensait qu’elle disparaissait lorsqu’elle fermait les yeux…

9Il est certain que nous pouvons passer les informations au moment du relais le matin, mais là encore, c’est loin d’être toujours chose facile. Pour moi, la nuit a été longue et la fatigue se fait sentir. Pour celui qui prend le relais, le réveil n’a pas toujours été évident. Nos rythmes biologiques sont en décalage, et un dialogue simple peut s’avérer compliqué. C’est pourtant important pour moi car je risque d’être rapidement isolée, et d’être en décalage pour la prise en charge individuelle du jeune, de la gestion du groupe, ce qui pourrait alors générer des conflits.

10Les dernières minutes du matin sont souvent les plus longues, et quand l’aiguille nous indique 7 heures, j’ai hâte de voir quelqu’un prendre la relève. Je ne trouve jamais le temps si long qu’en fin de nuit. Les minutes peuvent me paraître alors des heures, il est donc important de pouvoir passer le relais à des gens de bonne humeur, bien réveillés et qui s’intéressent un minimum à ce qui s’est passé dans la nuit. Ainsi, je pars sereine, et finis bien ma « journée » pour bien commencer ma nuit. Le sommeil du matin est loin d’être aussi réparateur et aussi long que celui de la nuit, alors plus vite je peux dormir, mieux c’est.

11Beaucoup de gens pensent que ce travail est facile et peu épuisant. Détrompezvous, le travail de surveillance en étant de veille ne convient pas à mon organisme. Et contrairement à ce qu’on peut penser, il n’est pas facile de rester éveillée neuf heures de suite en pleine nuit, quand ce n’est pas pour faire la fête !

12Alors pour ceux qui se posent encore la question, comment j’occupe mes nuits ? Elles sont rythmées par les rondes et les interventions auprès des jeunes, et quand tout est bien calme, c’est à moi de trouver à m’occuper. J’ai mes petites habitudes, je surfe sur le Net, profite d’une bonne émission de télé… Il y a le dessin, le bricolage, les rôles de théâtre à apprendre, le préparation du petit déjeuner… Le téléphone illimité est pour moi également très appréciable. Je peux échanger pour le plaisir, mais aussi trouver un soutien ou de l’aide dans les situations difficiles auprès de mes collègues de nuit des autres structures. J’interviens régulièrement sur deux structures et occasionnellement sur une troisième, et ces conversations téléphoniques facilitent l’échange de renseignements (nouvelles arrivées, règles de vie, réunions…) et me permettent une meilleure capacité d’adaptation lors de mon intervention sur les différents groupes. La relation de confiance avec le jeune peut ainsi s’établir plus rapidement. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce travail que j’exerce en solitaire, et sur les conséquences pour ma santé et ma vie sociale. Mais à l’heure où j’écris cela, le jour va bientôt se lever, alors je raconterai tout cela une autre fois ; sinon mon collègue ne va pas apprécier si le café n’est pas prêt… Ah, le café, il y aurait long à dire aussi…

13Alors, on se retrouve lors d’une prochaine nuit pour savoir si la nuit tous les chats sont gris ?

Note

  • [1]
    Ce texte est paru en novembre 2010 dans Lignes de Vie, n° 21, le journal interne de l’Association Prao Rhône-Alpes.
Myriam Fauron
Surveillante de nuit à la maison d’enfants Le Nid-Beaurepaire, Saint-Étienne-de-Saint-Goirs et Bourgoin-Jallieu (38)
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 16/04/2012
https://doi.org/10.3917/vst.113.0108
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